Le très controversé Eric Zemmour a évoqué la fin prochaine de la Belgique. Il devait forcément se trouver quelqu’un pour lui voler dans les plumes. Mais quand on répond à des affirmations péremptoires par des propos non moins contestables ou simplistes, on n’élève pas le débat. C’est ce qui a fait réagir Jean-Luc Lefèvre.
Une opinion de Bruno Yammine, docteur en histoire, publiée sur le site de La Libre Belgique.
Petite leçon d’histoire à son intention : non, notre pays n’est pas né en 1830 du mariage de deux peuples !
Le polémiste français Eric Zemmour s’en est pris avec virulence à la Belgique (« La Libre Belgique », 14/10/2017). Selon lui, notre pays est une « création complètement artificielle qui va finir par se séparer entre Flamands et Wallons » (Quid de Bruxelles et des germanophones ?) Il évoque également la dislocation de l’Espagne et de l’Italie, tout en passant sous silence les courants nationalistes en Corse, en Bretagne, en Alsace, ainsi qu’en Catalogne française et en Pays basque français, qui devraient le toucher davantage.
De toute façon, les séparatistes répètent depuis belle lurette de tels propos. Il reste à examiner s’ils correspondent pour autant à la vérité. La Belgique est bel et bien une création artificielle. Cependant, les 193 Etats membres des Nations unies sont tout autant des créations artificielles, pour l’excellente raison qu’aucun pays n’est le résultat d’une intervention divine, ni de la volonté de la nature. En effet, chaque Etat s’est construit par des actions humaines.
Probablement, le polémiste français a une idée sous-jacente lorsqu’il fait allusion à la prétendue nature « artificielle » de la Belgique. Il dépeint ainsi un Etat qui naquit en 1830 d’un prétendu mariage de deux peuples : les Flamands et les Wallons, un pays dessiné sur la carte par les grandes puissances d’alors, en tant qu’une espèce de tampon entre la France et la Prusse.
Celui qui pense que la Belgique est une création de 1830 doit considérer 1958 comme la date de naissance de la France. C’est en effet pendant cette année que ce pays instaura la Ve République. En réalité, la Belgique est devenue un pays indépendant, sous la forme d’une monarchie constitutionnelle, en 1830. Tout comme la France, elle est évidemment plus ancienne que la date à laquelle elle a adopté sa forme d’Etat la plus récente.
La plupart des pays européens se sont formés à partir d’une fédération de plusieurs Etats datant du Moyen Age. Des forces centralisatrices ont transformé en nations unifiées ces mosaïques de duchés, de comtés et de royaumes, au cours d’un processus qui a pris des centaines d’années et s’est déroulé tant en France qu’en Belgique.
Les Pays-Bas bourguignons, datant du XVe siècle, comprenaient en gros le territoire de la Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas. Ils furent scindés en deux à la fin du XVIe siècle. Il en résulta la formation de deux nations, une belge – sous tutelle habsbourgeoise (1482-1794) – et une néerlandaise. Déjà en 1789, une première révolution belge eut lieu, avec pour résultat la création des Etats-Belgiques-Unis. Après la restauration habsbourgeoise vint l’occupation française, qui se termina en 1814, au moment où les alliés qui se battaient contre l’armée de Napoléon proclamaient l’indépendance de la Belgique. Ensuite, les grandes puissances réunirent la Belgique et les Pays-Bas. Les clivages religieux et politiques précipitèrent la fin de ce royaume et provoquèrent l’instauration de l’Etat belge indépendant. Loin d’être un « Etat tampon », la Belgique actuelle elle s’est précisément séparée de l’Etat tampon susmentionné !
On ne peut que constater qu’en 1830 il n’y avait pas de Flamands, ni de Wallons. Ce n’est pas la Belgique, qui est le produit de la Flandre et de la Wallonie, mais l’inverse. Le mouvement flamand est né de l’enthousiasme provoqué par la révolution belge, ce qui a fait que les philologues se sont mis en quête de ce qui rendait la Belgique si unique. Dans le « nederduytsch » (le néerlandais), considérée depuis des siècles comme une langue nationale de la Belgique, ils trouvaient un tel élément. Bref, le mouvement flamand était dans sa première phase un courant inspiré par le nationalisme culturel belge.
Ce qui est encore plus important, c’est que la majorité écrasante des Belges veut à l’heure actuelle vivre en bonne entente dans un pays uni. Sans doute, il s’agit d’une vérité incommode pour certains, mais ce n’est pas pour des raisons idéologiques qu’il faut échafauder des mythes de la plus belle eau.
La réaction de Jean-Luc Lefèvre :
Cette opinion de Bruno Yaminne s’inscrit parfaitement dans l’air du temps trumpien ! Mais l’analyse historique, même pour un membre du B.E.B. comme Yaminne, exige plus de… déontologie, et moins de simplisme.
Quel condensé d’approximations dans une « opinion » qui n’est pas celle d’un historien, mais d’un histrion… comme Zemmour.
Des approximations bien cachées derrière des faits : tous les états se sont construits par des actions humaines, la plupart à partir d’une fédération datant du Moyen Age sous l’impulsion de forces centralisatrices… Certes! Mais l’état belge constitue une exception. Il est issu d’une décision humaine, bien entendu, mais qui, à la différence de tous les autres états européens, a été prise en-dehors du cadre géographique concerné, d’où cette posture « nationale » éminemment artificielle en termes de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Tout le reste est à l’avenant, comme la condamnation sans appel de la naissance en 1830 de l’état belge, aussi sotte que le serait celle de la France en 1958, ce que personne jusqu’ici, sauf Yaminne, n’a osé imaginer dans ses délires les plus fous.
