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Le mirage de l’union nationale

Et si le coronavirus réveillait le démon communautaire ?

Le Soir, 24 mars 2020

L’échec du rapprochement entre PS et N-VA et la confirmation du gouvernement Wilmès font monter la tension entre nord et sud. Qui divergent sur les causes et les conclusions. Attention, danger (communautaire).

Depuis dix jours, une partie de la Flandre ne décolère pas. La tentative avortée de former un « vrai » gouvernement fédéral autour du PS et de la N-VA ne passe pas. Et les partis francophones sont ciblés. Durant le week-end, Bart De Wever déclarait : « Bouchez voulait garder ses ministres, et Magnette n’est pas le patron chez lui. (…) Je vois un PS et un MR qui vivent dans leur monde. (…) Comment pourra-t-on continuer avec ce pays ? » Et Theo Francken lâchait dans Knack ce mardi : « La vraie raison de l’échec, c’est que les présidents Paul Magnette (PS) et Georges-Louis Bouchez (MR) se neutralisent. (…) Ils nous ont trahis. Nous n’allons pas oublier cette trahison. »

Conner Rousseau, le jeune président SP.A qui a servi d’intermédiaire entre socialistes et nationalistes, n’est guère plus aimable envers son alter ego PS. Et le CD&V de Joachim Coens ronge son frein devant cette alliance de neuf partis soutenant le gouvernement Wilmès, qui ressemble étrangement à la coalition Vivaldi (sans la N-VA) qu’il a refusée jusqu’ici.

Du côté francophone par contre, on se satisfait de ce que le gouvernement Wilmès reste en place, au prétexte qu’on ne change ni d’équipe ni de capitaine en pleine tempête. Et l’on pointe la responsabilité de Bart De Wever dans l’échec de la négociation, lui qui réclamait, dit-on, le 16 et un chapitre institutionnel.

Alors, assiste-t-on au grand retour de nos démons communautaires ? Au point d’hypothéquer l’avenir post-corona ? Réponses avec des politologues.

1) Deux visions divergentes

Nos experts le disent d’emblée, comme Pascal Delwit (ULB) : « Il est de plus en plus compliqué de faire comprendre, du côté francophone, comment les choses se pensent et s’énoncent dans l’espace néerlandophone, et inversement. » Pierre Verjans (Uliège) estime même que « l’on travaille en doubles sourds : les francophones n’écoutent que ce que les francophones disent et pas ce que les Flamands disent, et inversement. Il n’y a donc pas moyen de trouver un compromis. »

Voilà qui n’aide ni à se comprendre, ni à s’accorder. Alors, quand une longue crise politique se double d’une crise sanitaire anxiogène, tout semble réuni pour relancer nos vieilles querelles.

« Dans une situation de crise, la dimension communautaire s’exacerbe », confirme Pascal Delwit. « Et ici, elle s’est cristallisée autour de la tentative de construire un gouvernement d’urgence et de son échec. Je parle de cristallisation car il n’y a pas vraiment de faits nouveaux depuis le 26 mai : ce sont les résultats des élections qui compliquent la formation d’un gouvernement, et leur interprétation communautaire renforce cette complexité. » Car « on a conclu qu’un fossé nous séparait et que la Flandre était toujours plus à droite et la Wallonie toujours plus à gauche. Or, les partis de droite ont perdu les élections, particulièrement du côté néerlandophone ; et en Wallonie, le PS et le PTB ont obtenu moins de voix ensemble que le seul PS par le passé. »

C’est dans ce contexte qu’intervient l’échec d’une coalition PS-N-VA, interprété différemment au nord et au sud. Pourtant, nuance Dave Sinardet (VUB et Saint-Louis), « il y a différentes visions en Flandre, mais la vision dominante est bien celle de la N-VA, du SP.A et du CD&V, selon laquelle il aurait dû y avoir un gouvernement d’union nationale et que ce qui s’est passé n’est pas très correct. L’autre vision, celle du VLD, plus nuancée, est qu’en pleine crise sanitaire, il ne fallait pas changer les ministres et les cabinets ; c’est celle qui existe surtout au sud du pays. »

Chacun en tire dès lors ses conclusions : « Les francophones, grâce aux prestations de Sophie Wilmès, pensent avoir trouvé un nouveau symbole de la Belgique, pas les Flamands », résume Pierre Verjans. « Et ce qui nous apparaît comme une façon très habile d’avoir remis la N-VA au pas apparaît aux Flamands comme une façon un peu honteuse d’avoir humilié le parti principal en Flandre. »

Avec, in fine, une confiance inégale en l’actuel gouvernement Wilmès, relève Audrey Vandeleene, politologue francophone à l’université de Gand : « Dans ceux qui soutiennent cet exécutif, on ne trouve pas les deux premiers partis flamands, N-VA et Vlaams Belang. Du côté francophone, c’est l’inverse : celui qui ne soutient pas n’est que le 4e parti. »

2) Le communautaire a toujours été là

Alors, serait-ce le grand retour du communautaire ? Nos politologues nuancent. « Je n’ai pas l’impression que ce soit plus grave qu’avant, mais c’est aussi grave », dit Pierre Verjans. Le fossé nord-sud qui s’agrandit, « ce n’est pas nouveau », embraie Dave Sinardet, « mais il est vrai que ça augmente un peu, même si l’épisode actuel montre aussi des divisions au sein d’une même communauté, par exemple entre PS et MR. »

3) « L’erreur d’appréciation de Paul Magnette »

En Flandre, on l’a dit, l’impression dominante est que « Paul Magnette a cassé le pré-accord naissant avec la N-VA », pourtant, rappelle Audrey Vandeleene, « on n’était pas sûr que l’on serait finalement arrivé à un accord ». Car, embraie Pascal Delwit, « la dynamique qui a conduit à cette opportunité entre PS et N-VA était fragile, faite de sous-entendus ou de choses implicites. Tout élément perturbateur, comme les sorties de Bart De Wever, était donc à même de la faire avorter. » Mais il parle tout de même d’« erreur d’appréciation dans le chef de Paul Magnette et de ceux qui, au PS, ont pensé qu’un accord PS-N-VA était une voie : c’était sous-estimer l’opposition au sein du PS et dans le spectre francophone. »

Pour Pierre Verjans, l’essentiel est là : « Paul Magnette a cru qu’il avait le pouvoir sur son parti, alors qu’il ne l’a pas. Les militants socialistes refusaient des concessions qu’il pensait pouvoir faire puisqu’il était le symbole de la résistance francophone. Mais le PS de 2020 n’est pas le PS de 2010 (quand Elio Di Rupo a négocié avec la N-VA), qui n’avait pas le PTB dans le dos. D’où l’idée, en Flandre, d’une trahison de Paul Magnette, humilié par les siens. »

4) Des relations personnelles abîmées

Alors qu’à l’automne, relève Audrey Vandeleene, « on espérait que les nouveaux présidents de parti allaient créer de nouvelles relations, ils sont un peu retombés dans les positions précédentes et ont déjà un passif de confiance. » Les relations personnelles sont abîmées.

C’est grave docteur ? « Cela va laisser de traces, mais les relations entre les personnes n’étaient déjà pas exceptionnelles, ce qui n’aide vraiment pas », répond Pascal Delwit. « Que Magnette et Bouchez ne soient pas les meilleurs amis, on l’avait déjà vu auparavant », acquiesce Dave Sinardet. « Que l’on puisse se poser des questions sur le comportement de la N-VA, c’était déjà le cas aussi. Donc, il n’y a rien d’extrêmement nouveau, mais c’est ressenti de manière plus dramatique en période de crise. Il est absolument nécessaire que certains acteurs aient une bonne discussion. »

5) Ce ne sera pas forcément plus facile… ni difficile après

Pour nos politologues, impossible de prédire l’évolution après la crise sanitaire. Mais ils ne pensent pas forcément que la formation d’un gouvernement en sera complexifiée… parce qu’elle l’est déjà, en raison des résultats électoraux. « Cela dépendra aussi de la situation sanitaire, économique, sociale, budgétaire », explique Pascal Delwit. « Cela influencera-t-il des partis comme le PS, le CD&V ou le VLD ? Je reste persuadé qu’on ne tardera pas à aller aux élections. »

Dave Sinardet appuie : « Ce seront les mêmes questions dans quelques mois : avec le PS et la N-VA ? Une coalition Vivaldi ? Certains disent que le soutien extérieur de six partis au gouvernement Wilmès est un plan sournois pour aller vers la Vivaldi, mais je ne suis pas sûr que les cartes soient réunies pour cela. » Et Pierre Verjans ajoute : « Ce sera tout aussi difficile dans quelques mois, car on est tout le temps en train de remettre en cause celui qui est prêt à faire des concessions. »

Et l’état de grâce actuel de Sophie Wilmès n’y changera peut-être rien. « En situation de crise », conclut Pascal Delwit, « on observe souvent le resserrement autour de l’exécutif et de la figure qui l’incarne, mais c’est très éphémère. Ce que cela donnera après la crise sanitaire est très difficile à anticiper. D’autant qu’il y aura une forte attente et si la réponse gouvernementale est très en deçà de cette attente, il pourrait y avoir un retour de manivelle assez puissant. »

Urgence démocratique !

Par Paul Mélot

Dans trois mois, le « pays » aura battu son record de 2009 de jours sans gouvernement majoritaire (541) puisqu’il « vit » avec un gouvernement en affaires courantes qui ne représente que 25% des Belges… (MR : 14  sièges et 7.6% de l’électorat , CD&V : 12 sièges et 8.9%, Open VLD : 12 sièges et 8.5%)

Un an et 82 jours de gouvernement en affaires courantes, une minorité de 38 députés sur 150 « dirige » donc le pays depuis 448 jours…

Dans cette minorité, si nous regardons les francophones, ils ne représentent que 9.3% au parlement fédéral, puisque seul le MR compose cette minorité en Belgique, en Wallonie et à Bruxelles ! (14 sièges sur les 60 sièges wallons et bruxellois, 14 sièges face à 90 sièges flamands, 14 sièges sur un ensemble belge de 150).

Dire que certains estiment qu’il ne faut pas voter à nouveau ! C’est nous (me) prendre pour des crétins !

Il y a bel et bien urgence démocratique, on ne peut pas continuer ainsi. Le rwa joue un jeu plus que dangereux avec la démocratie et les Wallons doivent en être conscients.

Mieux encore : s’il est bien exact qu’un gouvernement fédéral ne s’arrête pas à comptabiliser le fait de savoir s’il existe une majorité dans chaque rôle linguistique, contrairement à ce qu’avance la N-VA, il reste cependant que sur l’aspect purement démocratique, la N-VA a parfaitement raison (et le CD&V itou !) de continuer à affirmer qu’il faut un gouvernement disposant de la majorité en Flandre. La pertinence de cet argument s’arrêterait-elle aux frontières de la Wallonie et accepterait-on donc que 9.3% des francophones continuent de « diriger » le « pays » au nom des 36% des Wallons ?

Aux URNES, en urgence !

Et vogue la galère

Par Paul Mélot

Déficit Etat belge

2018 : 3,4 milliards ; 2019 : 8,7 milliards ; 2020 : 12,4 milliards (dette totale : 500 milliards dont + ou – 140 pour la Wallonie)

Ceci explique – entre autres ! – qu’aucun parti ne se précipite pour fabriquer un gouvernement fédéral en reniant ses promesses électorales (moins d’impôts, pension minimale à 1500 euros, climat, etc… selon les différents partis) vu le trou gigantesque à combler…

Déficit Région wallonne

2020 : 435 millions (dette propre : 22 milliards)

Ceci explique l’immobilisme après avoir fabriqué un budget qui ne résorbe pas le déficit mais qui, au contraire, le creuse, vu les divergences entre partis…

Déficit Communauté française

708 millions (dette propre : 8,3 milliards)

Ceci explique le désarroi d’un « pouvoir » qui s’obstine avec un « pacte » d’excellence non finançable, créateur d’économies budgétaires selon Mc Kinsey… et la Communauté française en faillite dès 2024-2025…

Tout ceci se passe en 2020, en Belgique, Etat en voie d’évaporation…

Petite info de ce 11.02 (LE SOIR) : « Au passage, relevons qu’une agence de notation sise à Berlin, Scope Ratings, a communiqué ce lundi que, « vu la situation budgétaire et les perspectives économiques, la Belgique pourrait être à terme l’objet d’une évaluation négative ». L’agence en question n’est pas du tout une star du marché, poursuit LE SOIR, mais enfin, ce pourrait être un premier coup de semonce dans le genre.

Il est temps de se mettre à table

Par Paul Mélot

Il me paraît complètement illusoire de croire à un sursaut de belgitude ! Cette idée ne peut que faire rire la Flandre : la Wallonie est hélas un fardeau qui empêche un plus grand développement de cette région ! Mal gérée par TOUS les partis depuis belle lurette, notre Wallonie ne se redresse hélas pas (comme je le montre lorsqu’il m’est permis de m’exprimer dans des exposés hélas trop confinés aux Maisons de la Laïcité, un des rares endroits où la confrontation d’idées est permise… alors que je souhaite adresser mes propos avec le plus grand pluralisme). Au contraire, le fossé se creuse encore ! Les indicateurs économiques le montrent et le monde politique occulte soigneusement cette triste réalité. Les budgets (Région et Communauté) se plantent inexorablement et l’impasse est programmée pour 2024-2025, moment où les pleins effets de la sinistre Loi de financement donneront leur pleine mesure. Lors de la campagne électorale de mai 2019, DI RUPO a déjà signalé qu’il faudra revoir la Loi de financement – SA Loi de financement- …mais en 2024 ! Quelle illusion de croire que ce que la Flandre a obtenu en 2011 d’abord, en 2014 ensuite, serait revu dans un sens favorable ! Et de plus, au moment où nous danserons devant un frigo vide ! Sans monnaie d’échange, excepté la scission de la sécu… Si la sécu n’est pas scindée, elle le sera de toute manière en 2024. Je pense que des personnes telles LABILLE et BODSON en sont convaincues et ont déjà intégré cette réalité dans leur mental. Il me semble également que le patronat wallon est sensiblement sur la même ligne.

Dans un récent article du SOIR (22/1), Vincent DE COOREBYTER qui s’interroge sur le sens à donner aux vainqueurs et perdants d’une élection, fait une comparaison qui me paraît des plus pertinentes : quand deux états sont en conflit, les intérêts s’affrontent alors que chacun dispose de sa propre organisation, de sa propre constitution et seule la diplomatie peut tenter de trouver une solution. Ici, pour constituer un gouvernement, nous transposons cette logique internationale au niveau fédéral, mais nous nous heurtons alors à une constitution commune… que nous, francophones, ne voulons pas revoir (l’erreur capitale du refus d’inscrire les articles qui permettent de revoir cette même constitution avant les élections de mai 2019). Dès lors, l’issue devient de plus en plus problématique. C’est bien là où nous sommes actuellement, en y ajoutant le fossé entre les partis wallons… Il me semble donc qu’il n’y a comme seule porte de sortie que de se mettre à table avec la Flandre (et en particulier avec la N-VA) et d’y mettre à l’ordre du jour la scission du pays. Puis-je fournir un exemple du délitement de l’Etat qui entraîne l’évaporation de la Belgique ? La non-élection de Mme KHATTABI à la Cour constitutionnelle. J’emprunte encore ma source au SOIR des 1 et 2 février. Madame BOURGAUX, Constitutionnaliste de l’UMons a fait les comptes relativement à l’élection (acquise ou pas) de 12 personnes à cette Cour. Dans cinq cas, « on » a comptabilisé la majorité des deux tiers sans compter les votes blancs et nuls. Dans sept autres votes, « on » a acquis une majorité des deux tiers en comptant les votes blancs et nuls. Et dans le cas KHATTABI, elle aurait été élue (MALGRE les VOTES NEGATIFS du BELANG ET DE LA N-VA, ainsi qu’une élue OpenVLD). Comprenons donc que, pour la plus haute juridiction du pays, par absence de précision, une fois on joue une pièce, une autre fois on la joue dans l’autre sens… (et ici, je me fiche que ce soit au détriment de KHATTABI ou pas, il ne s’agit pas de la personne en question). Donc, comprenons bien que si cette juridiction, demain, devait rendre un avis sur une décision de type constitutionnel, cette décision serait entachée de contestation, au vu de la procédure… Vous avez donc bien lu qu’au sommet, amateurisme et délitement existent ! Et on voudrait fabriquer un gouvernement ? Tout cela montre bien l’état de confusion dont nous ne sommes pas capables de sortir et j’en reviens donc à ma suggestion de se mettre à table !

Dépassons l’impasse belge

Par Pierre Hazette

Publié sur le site du Vif/L’Express le 4 février 2020

L’ancien ministre MR Pierre Hazette constate l’échec de l’Etat belge. Il faut « abattre le mur » au bout de l’impasse. Et le sud du pays doit prendre son destin en mains.

Naguère engagé dans l’action politique, je répétais à chaque scrutin que la campagne électorale, c’était la fête de la démocratie.

Désenchanté, je ne tiendrais plus le même langage aujourd’hui.

Les élections de mai 2019 constatèrent une poussée considérable de l’extrême droite en Flandre et de l’extrême gauche, héritière du communisme, en Wallonie.

Huit mois après le vote, les leaders des partis, qui récusent toute possibilité de gouverner avec les extrêmes de droite et de gauche, sont enlisés dans un jeu d’exclusives réciproques que se signifient à intervalles réguliers socialistes francophones et nationalistes flamands.

Ne serait-il pas temps de conclure qu’au bout de l’impasse, il faut démolir le mur ?

La Belgique a évolué depuis les golden sixties d’un état unitaire vers la reconnaissance des communautés linguistiques et culturelles distinctes, puis vers la création des Régions et, de réforme en réforme, vers le transfert progressif de compétences importantes de l’Etat central, qui s’appelle désormais fédéral, vers les Régions et Communautés.

En 1999, une large majorité s’exprima au parlement flamand en faveur du confédéralisme.

Le Petit Robert définit ce mode de gouvernement : « union de plusieurs Etats qui s’associent tout en conservant leur souveraineté ». Depuis ce vote, il est clair que la Flandre voit son avenir comme Etat souverain. Les nationalistes ne cachent pas que ce confédéralisme est une étape vers l’indépendance. C’est aussi le projet de l’extrême droite et l’alliance de ces deux partis est aujourd’hui proche de la majorité absolue au nord du pays.

Observons encore que la crise ouverte après le scrutin de mai 2019 n’affecte que l’Etat central.

Quelle conclusion tirer, sinon que l’Etat belge en tant qu’entité représentative de l’ensemble des citoyens est incapable, faute d’un consensus interne, d’assumer cette mission, essentielle à la promotion de l’intérêt général ?

Le divorce est profond, car en face de la majorité favorable au confédéralisme, constatée il y a vingt ans au Parlement flamand, on ne trouve, ni à Bruxelles, ni en Wallonie de revendication allant dans ce sens. C’est que l’économie wallonne ne s’est pas remise de la révolution industrielle qui a fermé les charbonnages, les usines sidérurgiques, les verreries et les manufactures lainières. La Flandre a prospéré après avoir été à la traîne pendant cent trente ans. La Wallonie a, à son tour aujourd’hui, besoin d’une solidarité que la nation flamande, en voie de parachèvement, ne lui accordera plus.

Pour les francophones, le problème majeur réside autant dans le refus du confédéralisme que dans l’impossibilité d’assurer les charges de l’indépendance.

Et pourtant, abattre le mur au fond de l’impasse, c’est dire bien haut que les entreprises wallonnes de haute technologie brillent, notamment, dans le domaine de l’aéronautique et de l’armement, que l’industrie alimentaire soutenue par une eau d’une qualité exceptionnelle peut affronter toutes les concurrences que l’on aille de l’eau de Spa ou de Villé au whisky de Fexhe, en passant par les bières aussi diverses que savoureuses ou par les vins blancs, rouges ou champagnisés, que les poutres en lamellé-collé d’Etalle ont été les premiers étais de sécurisation de Notre-Dame de Paris, que les panneaux photovoltaïques ou les éoliennes ou encore l’exploitation de la biomasse mettent la Wallonie sur la voie de la transition énergétique, que dans le secteur des biotechnologies, nos universités ont ouvert la voie à des entreprises de hautes performances, confirmant la vocation de nos chercheurs et de nos entrepreneurs dans la production de médicaments.

L’optimisme n’est pas béat : il repose sur les relations fortes établies par nos Instituts d’enseignement supérieur, nos Universités, nos Facultés, d’une part, et d’autre part, nos centres hospitaliers, garants de la qualité et de la proximité des soins dispensés. La Wallonie s’est aussi inscrite dans une stratégie réussie du transport multimodal : les aéroports de Charleroi et de Liège sont connectés aux voies ferrées et autoroutes et même, pour ce qui concerne Liège, la voie d’eau fait de son port fluvial un grand d’Europe. On ajoutera, en ces moments d’inquiétude climatique, que les réserves d’eau de la Wallonie pourraient devenir richesses si les prévisions de réchauffement climatique se confirment. Le tourisme wallon se présente lui aussi sous des auspices favorables : les massifs forestiers, les vastes prairies, la fraicheur des cours d’eau sont autant d’invitations à la promenade qu’agrémenteront, par ailleurs, des découvertes archéologiques, artistiques ou gastronomiques.

Et cela étant dit et tant de choses oubliées, la Wallonie ne peut négliger ses atouts. Elle ne peut s’accommoder du pourrissement de l’Etat.

La Wallonie fait partie intégrante d’un vaste espace linguistique et culturel. C’est probablement lorsqu’elle s’en souviendra qu’elle abattra le mur du fond, tout au bout de l’impasse.

Le raisonnement est différent pour Bruxelles. La ville et les communes qui lui sont intégrées dans la structure régionale ont acquis une dimension européenne et internationale. L’union européenne et l’OTAN y ont leur siège. La diversité culturelle y est florissante. Le destin de Bruxelles n’est pas lié à celui de la Wallonie, plutôt rurale, d’où n’émerge aucune ville de plus de 300 000 habitants. Il n’est pas davantage dans le statut de capitale d’un résidu de Belgique qu’ambitionne d’être la Flandre indépendante. Washington D.C. ne serait-il pas un modèle qui pourrait séduire l’Europe ?

Quant à la Communauté germanophone, elle est entourée d’amis qui lui ouvrent les bras : la Wallonie, d’abord, puis le Grand -Duché de Luxembourg ou le Land de Rhénanie-Westphalie.

Reconnaissons-le : notre pays piétine dans ses rancoeurs, dans des échanges venimeux de reproches, dans l’impossibilité de mettre en chantier de grands projets d’avenir. La dernière œuvre commune aux deux communautés fut l’Exposition Universelle de 1958.

Sur le plateau de cette manifestation d’union nationale, la Belgique est aujourd’hui incapable de se doter d’un stade digne de nos footballers.

Ouvrons les yeux : les déficits qui se profilent dans la gestion de l’Etat central comme dans la conduite des entités fédérées nous contraignent à la lucidité.

Ils nous poussent aussi vers le précipice.

Avec la France en Europe

Pour notre Assemblée générale du 28 avril 2018, nous avions invité Pierre-Yves Dermagne et Pierre-Yves Jeholet à exprimer leur point de vue sur l’avenir de la Wallonie et de Bruxelles. Maintenant qu’il est devenu ministre-président de la Communauté française de Belgique, rebaptisée Fédération Wallonie-Bruxelles, Pierre-Yves Jeholet se place résolument du côté de la langue française. Au point d’envisager un rapprochement avec la France ?

«Le Brexit, ou l’opportunité d’une renaissance francophone en Europe»

Le Brexit permettra peut-être à la langue française de faire son retour au premier plan au sein des institutions européennes. Ne manquons pas cette occasion.

Par Pierre-Yves Jeholet, ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette carte blanche a été publiée le 28 janvier 2020 sur le site du Soir.

Ce 1er février, le Brexit entre dans sa phase transitoire. Cela signifie que le Royaume-Uni continuera d’appliquer les règles de l’Union européenne jusqu’au 31 décembre 2020 mais qu’il ne sera plus représenté au sein de ses institutions. Si on doit regretter cette crise existentielle qui secoue l’édifice européen, je souhaite qu’une telle situation soit aussi vue comme une opportunité. Le Brexit, en effet, peut être l’occasion d’un retour à l’usage du multilinguisme au sein des institutions européennes ainsi que d’un retour au premier plan de l’utilisation de la langue française à travers le territoire de l’Union. Autrement dit, le Brexit pourrait coïncider avec une renaissance francophone en Europe.

En tant que ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, représentant désormais quelque 4,5 millions de Belges francophones, je considère comme étant une mission majeure, comme un devoir, le fait d’assurer la défense et le rayonnement international de notre langue, en particulier au sein des institutions et des différents États européens.

95 % des documents officiels sont en anglais

Le constat est flagrant. Selon les données fournies par les services linguistiques de l’administration européenne, la diversité et le multilinguisme qui définissent le projet originel de l’Union ont fait progressivement place à l’unilinguisme anglophone : plus de 95 % des documents du Conseil, 84 % de ceux de la Commission et 72 % des textes parlementaires sont rédigés en langue anglaise en première écriture avec une incidence cruciale sur le choix de la langue d’intervention verbale.

Or, une fois la sortie du Royaume-Uni actée, plus aucun pays de l’Union n’aura l’anglais comme langue nationale étant donné que l’Irlande a choisi l’irlandais (le gaélique) et Malte, le maltais. Dès lors, l’anglais passera de la troisième langue maternelle la plus parlée au sein de l’UE à la dix-septième.

Le retour du français comme langue d’influence

Par conséquent, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour celles et ceux qui souhaitent préserver et enrichir la langue française, les valeurs qu’elle incarne et la culture humaniste dont elle est un des principaux vecteurs au sein de l’Union européenne. A l’instar de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), dont la Fédération Wallonie-Bruxelles est l’un des piliers les plus importants, nous devons répondre à un double objectif : enrayer le recul du français et centrer la coopération multilatérale sur la valeur ajoutée de la Francophonie en matière culturelle mais aussi, on l’oublie trop souvent, dans le domaine économique. Aussi, j’entends inscrire la Fédération Wallonie-Bruxelles parmi les priorités ciblées par la Secrétaire générale de l’OIF : notamment celle plaçant le français comme langue d’influence dans les relations politiques et économiques internationales.

Retrouver la maîtrise et l’excellence

Pour ce faire, quoi de mieux que l’excellence ? L’école, l’enseignement, les études sont, encore et toujours, les premiers instruments pour atteindre nos objectifs et faire face aux défis à relever. Que ce soit à l’oral ou à l’écrit, nos enfants, nés sur le territoire belge ou en dehors, doivent sortir de nos établissements avec une maîtrise de la grammaire, de la conjugaison et de l’orthographe de notre langue maternelle. Il s’agit d’une condition indispensable pour favoriser leur émancipation, leur insertion sur le marché de l’emploi et, in fine, leur ascension sociale.

Place aux actions concrètes

Par ailleurs, dans le cadre intra-européen, il est fondamental de fédérer nos liens entre pays ou régions européennes francophones. Partant de cette ambition, j’ai demandé à ce que notre Représentation permanente auprès des institutions européennes, qui a notamment pour mission de valoriser et de défendre le français au sein de celles-ci, renforce ses collaborations avec la Représentation de la République française. (Nous soulignons.)

Des initiatives ont, certes, déjà été entreprises. Je pense notamment au Plaidoyer d’Erevan, en faveur de la langue française dans les institutions européennes, paraphé par les représentants de 15 membres de la Francophonie et de l’Union européenne, dont la France et la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le moment est toutefois venu d’élever notre ambition, de coaliser nos énergies et de mettre à profit nos savoirs en rédigeant un plan d’action qui proposera des mesures concrètes pour la promotion de la langue française, de ses valeurs démocratiques et de sa culture universaliste au sein de nos institutions européennes.

Fierté et renaissance

Ne soyons pas naïfs, avec 67 % des citoyens européens estimant que l’anglais est la langue la plus utile dans les États membres de l’Union, la tâche ne s’annonce pas simple. Par conséquent, exhortons cette fierté de pratiquer le français, celle qui nous a si souvent manqué en Belgique francophone ! Soyons fiers que la langue de nos artistes, de nos écrivains, celle de Simenon, de Brel, ou de plus jeunes comme Stromae et Angèle, soit aussi la langue parlée dans les rues de Wallonie et de Bruxelles. Soyons fiers de cette langue française par laquelle s’expriment nos pensées, nos émotions et notre identité ! Soyons fiers de l’attractivité du français qui en fait la deuxième langue étrangère la plus souvent enseignée à travers le monde ! Soyons fiers de cet outil intellectuel qui a traversé les siècles, porteur de l’enseignement des Lumières et qui est et restera la langue de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. (Nous soulignons.) Il n’est pas surprenant dès lors, que des personnalités francophones aient occupé et occupent des fonctions de premier plan sur la scène internationale, et européenne en particulier.

La détermination et l’optimisme qui m’animent m’indiquent que nous pouvons, voire que nous devons, depuis le cœur du projet européen qu’est Bruxelles, devenir le moteur d’une renaissance francophone en Europe.

Le rendez-vous de 2030

Une chronique de Xavier Zeegers publiée ce jour dans La Libre Belgique

Depuis notre indépendance, près de 70 pays ont disparu. Doit-on s’inquiéter devant le vide fédéral qui s’incruste ?

Dans 126 mois, notre pays devrait fêter son bicentenaire. Cela semble loin mais si l’on songe à festoyer pour l’occasion, alors il faut déjà y penser en haut lieu. Est-ce le cas ?

Qui se souvient encore des dissidents soviétiques d’il y a cinquante ans ? L’historien russe Andreï Amalrik était de ceux-là. Interdit d’enseigner, il purgea une peine au goulag étant condamné comme « indigne de la confiance du peuple », avant d’être expulsé en Hollande. Il publia aussitôt en France un ouvrage au titre choc : L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? Il envisagea donc l’impensable, survenu à peine un lustre plus tôt que la réalité. Aux J.O. de la lucidité, il est donc médaillé d’or ; l’argent étant pour Emmanuel Todd avec La Chute finale en 1976, et le bronze pour Hélène Carrère d’Encausse et son Empire éclaté paru en 1978. Bernard Pivot n’invita à Apostrophes aucun de ces auteurs lors de leurs publications respectives. « Avoir raté un tel podium fut mon plus grand ratage professionnel », dit-il. On lui pardonne volontiers.

Peut-on pasticher Amalrik avec cette question sacrilège : la Belgique survivra-t-elle jusqu’en 2030 ? (Et au-delà…) J’espère pouvoir un jour saluer l’avènement de notre première reine, et ensuite (why not ?) assister au couronnement de Charles d’Angleterre, si Dieu me prête vie. Je ne suis certes pas partisan d’une monarchie qui incarnait naguère le pouvoir absolu, prétendument divin, que par bonheur nous n’avons jamais connue. La nôtre, constitutionnelle, fait partie des États de droit les plus démocratiques au monde, véritables remparts contre les dérives totalitaires. Mais il faut rester vigilant. Or j’ai en tête les mots cruels de Lionel Vandenberghe, ex-président du Comité du pèlerinage de l’Yser : « Nous n’avons jamais été heureux ensemble, alors actons cela enfin ! » Ce qu’au fond nous fîmes en douceur au fil du montage de notre lasagne institutionnelle, soupe amère où d’évidence l’on s’enlise. Très indigeste, mais paraît-il étant l’huile de notre Constitution en foie de morue. Dès 1961, elle s’articula autour d’un axe, une « frontière linguistique », administrative, mais qui devint de facto d’État. Datant de l’Empire romain, elle sépare les mondes latin et germain. « Elle aurait pu être une tirette mais ressemble désormais à une cicatrice. » Le mot est d’Herman De Croo et résume tout. Il y avait bien une alternative, celle d’un bilinguisme de Saint-Idesbald à Arlon, comme le français de Halifax à Vancouver au Canada. Mais ne rêvons pas.

Le jour de ses 18 ans, notre future reine Elisabeth a prononcé une phrase déjà historique : « Le pays pourra compter sur mon engagement. » On ne doute pas d’elle, mais sur qui pourra-t-elle compter ? Car il y a déjà une ombre : celle des invités qui se dérobèrent, lui infligeant ainsi son premier outrage. Ce n’est certes pas suffisant pour s’affoler – et ferait trop plaisir à ces goujats – au point d’envisager un vrai bye bye Belgium qui ne ferait sourire personne. Mais Melchior Wathelet senior vient de dire à La Libre que sans le statut de Bruxelles, la séparation aurait déjà été actée. D’autres le pensent aussi. Or tout se passe comme si aucun ouragan ne pouvait jamais déraciner notre pays. Impossible voyons ! Où allez-vous donc ? Mais on s’est bien moqué d’Amalrik ! Qui imaginait le retour de l’extrême droite en Europe ? Trump président ? L’Australie en feu ? Depuis notre indépendance, près de 70 pays et empires ont disparu, dépecés, engloutis. De quoi ébranler ce calme troublant devant le vide fédéral qui s’incruste, fruit d’une lassitude mâtinée de désenchantement. Pas de panique donc ? Mais voici l’avertissement d’un célèbre politologue :

Le point n’en put être éclairci

De grâce, à quoi bon tout ceci ?

Dit une abeille fort prudente,

Depuis tantôt six mois que la cause est pendante

Nous voici comme aux premiers jours

Pendant cela, le miel se gâte

Il est temps que le juge se hâte.

Jean de La Fontaine, dans : « Les frelons et les mouches à miel ».