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Le mirage de l’union nationale

Et si le coronavirus réveillait le démon communautaire ?

Le Soir, 24 mars 2020

L’échec du rapprochement entre PS et N-VA et la confirmation du gouvernement Wilmès font monter la tension entre nord et sud. Qui divergent sur les causes et les conclusions. Attention, danger (communautaire).

Depuis dix jours, une partie de la Flandre ne décolère pas. La tentative avortée de former un « vrai » gouvernement fédéral autour du PS et de la N-VA ne passe pas. Et les partis francophones sont ciblés. Durant le week-end, Bart De Wever déclarait : « Bouchez voulait garder ses ministres, et Magnette n’est pas le patron chez lui. (…) Je vois un PS et un MR qui vivent dans leur monde. (…) Comment pourra-t-on continuer avec ce pays ? » Et Theo Francken lâchait dans Knack ce mardi : « La vraie raison de l’échec, c’est que les présidents Paul Magnette (PS) et Georges-Louis Bouchez (MR) se neutralisent. (…) Ils nous ont trahis. Nous n’allons pas oublier cette trahison. »

Conner Rousseau, le jeune président SP.A qui a servi d’intermédiaire entre socialistes et nationalistes, n’est guère plus aimable envers son alter ego PS. Et le CD&V de Joachim Coens ronge son frein devant cette alliance de neuf partis soutenant le gouvernement Wilmès, qui ressemble étrangement à la coalition Vivaldi (sans la N-VA) qu’il a refusée jusqu’ici.

Du côté francophone par contre, on se satisfait de ce que le gouvernement Wilmès reste en place, au prétexte qu’on ne change ni d’équipe ni de capitaine en pleine tempête. Et l’on pointe la responsabilité de Bart De Wever dans l’échec de la négociation, lui qui réclamait, dit-on, le 16 et un chapitre institutionnel.

Alors, assiste-t-on au grand retour de nos démons communautaires ? Au point d’hypothéquer l’avenir post-corona ? Réponses avec des politologues.

1) Deux visions divergentes

Nos experts le disent d’emblée, comme Pascal Delwit (ULB) : « Il est de plus en plus compliqué de faire comprendre, du côté francophone, comment les choses se pensent et s’énoncent dans l’espace néerlandophone, et inversement. » Pierre Verjans (Uliège) estime même que « l’on travaille en doubles sourds : les francophones n’écoutent que ce que les francophones disent et pas ce que les Flamands disent, et inversement. Il n’y a donc pas moyen de trouver un compromis. »

Voilà qui n’aide ni à se comprendre, ni à s’accorder. Alors, quand une longue crise politique se double d’une crise sanitaire anxiogène, tout semble réuni pour relancer nos vieilles querelles.

« Dans une situation de crise, la dimension communautaire s’exacerbe », confirme Pascal Delwit. « Et ici, elle s’est cristallisée autour de la tentative de construire un gouvernement d’urgence et de son échec. Je parle de cristallisation car il n’y a pas vraiment de faits nouveaux depuis le 26 mai : ce sont les résultats des élections qui compliquent la formation d’un gouvernement, et leur interprétation communautaire renforce cette complexité. » Car « on a conclu qu’un fossé nous séparait et que la Flandre était toujours plus à droite et la Wallonie toujours plus à gauche. Or, les partis de droite ont perdu les élections, particulièrement du côté néerlandophone ; et en Wallonie, le PS et le PTB ont obtenu moins de voix ensemble que le seul PS par le passé. »

C’est dans ce contexte qu’intervient l’échec d’une coalition PS-N-VA, interprété différemment au nord et au sud. Pourtant, nuance Dave Sinardet (VUB et Saint-Louis), « il y a différentes visions en Flandre, mais la vision dominante est bien celle de la N-VA, du SP.A et du CD&V, selon laquelle il aurait dû y avoir un gouvernement d’union nationale et que ce qui s’est passé n’est pas très correct. L’autre vision, celle du VLD, plus nuancée, est qu’en pleine crise sanitaire, il ne fallait pas changer les ministres et les cabinets ; c’est celle qui existe surtout au sud du pays. »

Chacun en tire dès lors ses conclusions : « Les francophones, grâce aux prestations de Sophie Wilmès, pensent avoir trouvé un nouveau symbole de la Belgique, pas les Flamands », résume Pierre Verjans. « Et ce qui nous apparaît comme une façon très habile d’avoir remis la N-VA au pas apparaît aux Flamands comme une façon un peu honteuse d’avoir humilié le parti principal en Flandre. »

Avec, in fine, une confiance inégale en l’actuel gouvernement Wilmès, relève Audrey Vandeleene, politologue francophone à l’université de Gand : « Dans ceux qui soutiennent cet exécutif, on ne trouve pas les deux premiers partis flamands, N-VA et Vlaams Belang. Du côté francophone, c’est l’inverse : celui qui ne soutient pas n’est que le 4e parti. »

2) Le communautaire a toujours été là

Alors, serait-ce le grand retour du communautaire ? Nos politologues nuancent. « Je n’ai pas l’impression que ce soit plus grave qu’avant, mais c’est aussi grave », dit Pierre Verjans. Le fossé nord-sud qui s’agrandit, « ce n’est pas nouveau », embraie Dave Sinardet, « mais il est vrai que ça augmente un peu, même si l’épisode actuel montre aussi des divisions au sein d’une même communauté, par exemple entre PS et MR. »

3) « L’erreur d’appréciation de Paul Magnette »

En Flandre, on l’a dit, l’impression dominante est que « Paul Magnette a cassé le pré-accord naissant avec la N-VA », pourtant, rappelle Audrey Vandeleene, « on n’était pas sûr que l’on serait finalement arrivé à un accord ». Car, embraie Pascal Delwit, « la dynamique qui a conduit à cette opportunité entre PS et N-VA était fragile, faite de sous-entendus ou de choses implicites. Tout élément perturbateur, comme les sorties de Bart De Wever, était donc à même de la faire avorter. » Mais il parle tout de même d’« erreur d’appréciation dans le chef de Paul Magnette et de ceux qui, au PS, ont pensé qu’un accord PS-N-VA était une voie : c’était sous-estimer l’opposition au sein du PS et dans le spectre francophone. »

Pour Pierre Verjans, l’essentiel est là : « Paul Magnette a cru qu’il avait le pouvoir sur son parti, alors qu’il ne l’a pas. Les militants socialistes refusaient des concessions qu’il pensait pouvoir faire puisqu’il était le symbole de la résistance francophone. Mais le PS de 2020 n’est pas le PS de 2010 (quand Elio Di Rupo a négocié avec la N-VA), qui n’avait pas le PTB dans le dos. D’où l’idée, en Flandre, d’une trahison de Paul Magnette, humilié par les siens. »

4) Des relations personnelles abîmées

Alors qu’à l’automne, relève Audrey Vandeleene, « on espérait que les nouveaux présidents de parti allaient créer de nouvelles relations, ils sont un peu retombés dans les positions précédentes et ont déjà un passif de confiance. » Les relations personnelles sont abîmées.

C’est grave docteur ? « Cela va laisser de traces, mais les relations entre les personnes n’étaient déjà pas exceptionnelles, ce qui n’aide vraiment pas », répond Pascal Delwit. « Que Magnette et Bouchez ne soient pas les meilleurs amis, on l’avait déjà vu auparavant », acquiesce Dave Sinardet. « Que l’on puisse se poser des questions sur le comportement de la N-VA, c’était déjà le cas aussi. Donc, il n’y a rien d’extrêmement nouveau, mais c’est ressenti de manière plus dramatique en période de crise. Il est absolument nécessaire que certains acteurs aient une bonne discussion. »

5) Ce ne sera pas forcément plus facile… ni difficile après

Pour nos politologues, impossible de prédire l’évolution après la crise sanitaire. Mais ils ne pensent pas forcément que la formation d’un gouvernement en sera complexifiée… parce qu’elle l’est déjà, en raison des résultats électoraux. « Cela dépendra aussi de la situation sanitaire, économique, sociale, budgétaire », explique Pascal Delwit. « Cela influencera-t-il des partis comme le PS, le CD&V ou le VLD ? Je reste persuadé qu’on ne tardera pas à aller aux élections. »

Dave Sinardet appuie : « Ce seront les mêmes questions dans quelques mois : avec le PS et la N-VA ? Une coalition Vivaldi ? Certains disent que le soutien extérieur de six partis au gouvernement Wilmès est un plan sournois pour aller vers la Vivaldi, mais je ne suis pas sûr que les cartes soient réunies pour cela. » Et Pierre Verjans ajoute : « Ce sera tout aussi difficile dans quelques mois, car on est tout le temps en train de remettre en cause celui qui est prêt à faire des concessions. »

Et l’état de grâce actuel de Sophie Wilmès n’y changera peut-être rien. « En situation de crise », conclut Pascal Delwit, « on observe souvent le resserrement autour de l’exécutif et de la figure qui l’incarne, mais c’est très éphémère. Ce que cela donnera après la crise sanitaire est très difficile à anticiper. D’autant qu’il y aura une forte attente et si la réponse gouvernementale est très en deçà de cette attente, il pourrait y avoir un retour de manivelle assez puissant. »

Le rendez-vous de 2030

Une chronique de Xavier Zeegers publiée ce jour dans La Libre Belgique

Depuis notre indépendance, près de 70 pays ont disparu. Doit-on s’inquiéter devant le vide fédéral qui s’incruste ?

Dans 126 mois, notre pays devrait fêter son bicentenaire. Cela semble loin mais si l’on songe à festoyer pour l’occasion, alors il faut déjà y penser en haut lieu. Est-ce le cas ?

Qui se souvient encore des dissidents soviétiques d’il y a cinquante ans ? L’historien russe Andreï Amalrik était de ceux-là. Interdit d’enseigner, il purgea une peine au goulag étant condamné comme « indigne de la confiance du peuple », avant d’être expulsé en Hollande. Il publia aussitôt en France un ouvrage au titre choc : L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? Il envisagea donc l’impensable, survenu à peine un lustre plus tôt que la réalité. Aux J.O. de la lucidité, il est donc médaillé d’or ; l’argent étant pour Emmanuel Todd avec La Chute finale en 1976, et le bronze pour Hélène Carrère d’Encausse et son Empire éclaté paru en 1978. Bernard Pivot n’invita à Apostrophes aucun de ces auteurs lors de leurs publications respectives. « Avoir raté un tel podium fut mon plus grand ratage professionnel », dit-il. On lui pardonne volontiers.

Peut-on pasticher Amalrik avec cette question sacrilège : la Belgique survivra-t-elle jusqu’en 2030 ? (Et au-delà…) J’espère pouvoir un jour saluer l’avènement de notre première reine, et ensuite (why not ?) assister au couronnement de Charles d’Angleterre, si Dieu me prête vie. Je ne suis certes pas partisan d’une monarchie qui incarnait naguère le pouvoir absolu, prétendument divin, que par bonheur nous n’avons jamais connue. La nôtre, constitutionnelle, fait partie des États de droit les plus démocratiques au monde, véritables remparts contre les dérives totalitaires. Mais il faut rester vigilant. Or j’ai en tête les mots cruels de Lionel Vandenberghe, ex-président du Comité du pèlerinage de l’Yser : « Nous n’avons jamais été heureux ensemble, alors actons cela enfin ! » Ce qu’au fond nous fîmes en douceur au fil du montage de notre lasagne institutionnelle, soupe amère où d’évidence l’on s’enlise. Très indigeste, mais paraît-il étant l’huile de notre Constitution en foie de morue. Dès 1961, elle s’articula autour d’un axe, une « frontière linguistique », administrative, mais qui devint de facto d’État. Datant de l’Empire romain, elle sépare les mondes latin et germain. « Elle aurait pu être une tirette mais ressemble désormais à une cicatrice. » Le mot est d’Herman De Croo et résume tout. Il y avait bien une alternative, celle d’un bilinguisme de Saint-Idesbald à Arlon, comme le français de Halifax à Vancouver au Canada. Mais ne rêvons pas.

Le jour de ses 18 ans, notre future reine Elisabeth a prononcé une phrase déjà historique : « Le pays pourra compter sur mon engagement. » On ne doute pas d’elle, mais sur qui pourra-t-elle compter ? Car il y a déjà une ombre : celle des invités qui se dérobèrent, lui infligeant ainsi son premier outrage. Ce n’est certes pas suffisant pour s’affoler – et ferait trop plaisir à ces goujats – au point d’envisager un vrai bye bye Belgium qui ne ferait sourire personne. Mais Melchior Wathelet senior vient de dire à La Libre que sans le statut de Bruxelles, la séparation aurait déjà été actée. D’autres le pensent aussi. Or tout se passe comme si aucun ouragan ne pouvait jamais déraciner notre pays. Impossible voyons ! Où allez-vous donc ? Mais on s’est bien moqué d’Amalrik ! Qui imaginait le retour de l’extrême droite en Europe ? Trump président ? L’Australie en feu ? Depuis notre indépendance, près de 70 pays et empires ont disparu, dépecés, engloutis. De quoi ébranler ce calme troublant devant le vide fédéral qui s’incruste, fruit d’une lassitude mâtinée de désenchantement. Pas de panique donc ? Mais voici l’avertissement d’un célèbre politologue :

Le point n’en put être éclairci

De grâce, à quoi bon tout ceci ?

Dit une abeille fort prudente,

Depuis tantôt six mois que la cause est pendante

Nous voici comme aux premiers jours

Pendant cela, le miel se gâte

Il est temps que le juge se hâte.

Jean de La Fontaine, dans : « Les frelons et les mouches à miel ».

Vive le confédéralisme ?

Un article publié ce 2 décembre sur le site du Vif/L’Express :

La Belgique survivra-t-elle jusqu’en l’an 2030 ?

Par Claude Demelenne, essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche

Francophones et Flamands ne s’aiment plus. Au mieux, ils s’ignorent. La Belgique va devenir une coquille (presque) vide. Et c’est tant mieux.

Le casse-tête belge se résume en deux phrases. La Wallonie est l’une des régions les plus à gauche d’Europe. La Flandre, l’une des régions les plus à droite. Ce grand écart pourrait encore s’accentuer en cas de scrutin anticipé.

Derrière la vitrine belge : le brol !

Bart De Wever a raison : il y a deux démocraties en Belgique. Les rêves de la majorité des Flamands ne sont pas les mêmes que ceux de la majorité des Francophones. Il est urgent d’en tirer toutes les conséquences. Et d’en finir avec la fiction noir-jaune-rouge.

Dans un avenir prévisible, la Belgique ne va pas être scindée en deux Etats indépendants. L’exemple de la Catalogne a montré que l’Union européenne mettrait son veto. Pas question de donner des « mauvaises » idées à d’autres régions en quête d’autonomie. Il subsistera donc une vitrine belge. Mais derrière la vitrine, juste quelques brols.

Sortir de l’hypocrisie belge

Partons d’un principe simple : tout, absolument tout, peut être scindé. La Justice, la Police, l’Asile, la Politique migratoire, la SNCB, la Poste, les établissements culturels et scientifiques fédéraux, la Santé publique dans son entièreté, le nucléaire… Pas de tabou. Même la sécurité sociale ? Oui, même la sécurité sociale. A peine les gérants de la vitrine belge garderaient-ils les compétences de la Défense, des Affaires étrangères et certains aspects des Finances.

Tout est permis pour sortir de l’hypocrisie belge. – « l’Union fait la force », la belle blague ! La Belgique va s’évaporer. Le scénario indépendantiste – sans l’indépendance formelle – est incontournable. Les francophones doivent travailler consciencieusement avec les Flamands pour réussir ce scénario. Et cesser de les diaboliser. Nos voisins du Nord veulent voler de leurs propres ailes ? Pourquoi pas ? Ce n’est pas grave. Ce sont des choses qui arrivent dans l’histoire des peuples. De Wever n’est pas un monstre. La Flandre n’est pas quadrillée de casques à pointe prêts à envahir la Grand-Place de Bruxelles.

Indépendance soft et solidarité

Tout est possible pour clôturer le mauvais film belge. A une condition : aucun des conjoints du ménage tricolore en crise ne peut sortir perdant du processus d’indépendance soft qui s’annonce. Le point le plus sensible a évidemment trait à la sécurité sociale. En cas de scission sèche, la région la moins riche, la Wallonie, sera à la peine. Ce n’est évidemment pas tenable. Ni pour les Wallons, qui verront leur niveau de vie baisser. Ni d’ailleurs pour la Flandre, qui n’a aucun intérêt à appauvrir la région voisine, qui est son principal partenaire commercial. Des nouveaux mécanismes de solidarité seront à prévoir, comme il en existe déjà aujourd’hui dans la complexe machinerie institutionnelle belge.

La question des mécanismes de solidarité – sur une longue durée – est centrale. Aujourd’hui, bon nombre de francophones s’accrochent à la chimère d’un statu quo institutionnel parce qu’ils ont le sentiment que les flamingants veulent les détrousser comme dans un bois. En résumé, piller la caisse commune et mettre la Wallonie au régime sec. Beaucoup de francophones craignent des lendemains qui déchantent en cas de nouveau round institutionnel. Voilà pourquoi ils veulent le maintien de la Belgique sous sa forme actuelle. Pas par sentiment patriotique belge. Encore moins par amour des Flamands. Mais uniquement par peur d’une dégradation de leur niveau de vie dans l’après-Belgique.

Fétichisme des mots

Le temps est venu d’en finir avec le fétichisme des mots. La Belgique de demain sera-t-elle confédérale ? Il est inutile de se quereller sur la terminologie. Mieux vaut admettre pour principe que Flamands et francophones continueront demain à cohabiter dans un territoire inchangé, mais qu’ils y vivront de façon presque totalement indépendante.

Nos toujours compatriotes du Nord veulent encore moins de Belgique et encore plus de Flandre. C’est leur droit. Plutôt que de multiplier les vains discours anticonfédéralistes, les francophones doivent en prendre acte. Et reconnaître comme recevables- même si elles ne nous font pas plaisir – les aspirations flamandes. A court terme, la formation d’un gouvernement fédéral en sera facilitée. A moyen terme, la nouvelle majorité, au-delà de la gestion socio-économique courante, préparera le grand deal de la législature 2024-2029 : la scission de quasiment toutes les matières « belges », en échange de nouveaux mécanismes de solidarité, solides et irréversibles. Et de garanties renforcées pour les droits des francophones dans les communes flamandes de la périphérie bruxelloise.

Pour une Belgique a minima

La Belgique survivra-t-elle jusqu’en l’an 2030 ? Sous sa forme fédérale, la réponse est négative. Ce ne sera pas la fin du monde. Ce ne sera pas davantage la fin de notre modèle de compromis. Certes, la Belgique deviendra toujours davantage une coquille vide. Mais une Belgique a minima est préférable à la paralysie actuelle, où Flamands et francophones se regardent en chiens de faïence et sont incapables de former un gouvernement.

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Lu sur le site du journal Le Soir ce 14 septembre 2019 :

Grand Baromètre : le Vlaams Belang et la N-VA obtiennent la majorité flamande à la Chambre (infographie)

L’extrême droite dépasse pour la première fois les nationalistes de la N-VA côté flamand, selon notre sondage Le Soir-RTL-TVI-Ipsos, mais obtiennent ensemble la majorité dans leur groupe linguistique.

La Chambre, c’est surtout « de Kamer », puisque le groupe linguistique néerlandophone y occupe 89 sièges sur 150, pour 61 sièges dévolus aux francophones. Pas de problème, tout cela est démocratique et constitutionnel. Sauf que d’après notre Grand baromètre Le Soir-RTL-TVI-Ipsos-Het Laatste Nieuws-VTM, vu la poussée du parti d’extrême droite flamand, qui avait emporté 18 sièges déjà en mai dernier, et qui en reprend 7 aujourd’hui (virtuels là, qu’on se rassure), on arrive à 46 sièges pour les deux formations séparatistes flamandes (la scission est dans leurs programmes et leurs statuts), à savoir le Vlaams Belang et la N-VA. Ce qui leur permet, donc, d’avoir la majorité dans leur groupe linguistique, tout juste mais ça suffit, la majorité étant de 45 sièges. Une configuration qui rendrait le Parlement fédéral proprement ingérable, il exploserait au premier affrontement en séance, la Belgique aussi.

Lire la suite de l’article.

Dans son édition du jour, Le soir reprend aussi une interview de Jean-Claude Junker publiée dans L’Echo, sous le titre suivant : « A la Côte belge, je parle allemand car ils n’acceptent plus les francophones » . Le président de la Commission européenne dit notamment ceci : « La Belgique est un État, mais les communautés se considèrent être des nations – je veux parler de la Flandre. La Wallonie n’a pas d’elle-même une conception nationale, alors que la Flandre se croit et se comporte comme nation. Et ça reste un miracle de voir ces deux entités, si disparates finalement, vivre ensemble sans vivre ensemble. »

Gouverner c’est voir et prévoir…

Un article de Benoît Mathieu publié sur le site du journal L’Echo le 2 septembre 2019

De quelle Belgique rêvent les francophones ?

C’est le (mauvais) scénario qui prévaut sur la scène institutionnelle belge. Au nord, le spectre du confédéralisme – cette notion qui veut tout et rien dire – rôde. Et au sud, on a l’habitude de se déclarer demandeurs de rien. L’Echo a sondé les mondes académique et politique afin de voir quelle serait la Belgique souhaitée par les francophones. Et si la clef était de tout remettre sur la table ?

On appelle cela une tarte à la crème, quand bien même, à la base, il s’agit plus de pomme de terre ou d’orge. Lorsque la Belgique est évoquée à l’étranger, il ne faut pas longtemps pour que frites, gaufres, bières et chocolat ne déboulent dans la conversation – c’est aussi invariable que légèrement pénible et réducteur. D’autant plus que cela revient à passer à côté d’une des plus grandes spécialités du plat pays. À savoir le bras de fer communautaire et l’imbroglio institutionnel qui l’accompagne. Des décennies que cela dure. Et ce n’est pas fini.

Même lorsque l’on tente de mettre le colis au frigo, il s’en échappe à la première occasion. Aussi a-t-on entendu durant cette législature des ministres se plaignant de ne pas avoir les coudées franches, tant les matières dont ils avaient hérité – Climat, Mobilité et Soins de santé en tête – étaient saucissonnées entre niveaux de pouvoir. Et après une campagne électorale pas réellement centrée sur la question, voilà que le plus important parti du pays n’a (presque) plus que ce mot-là à la bouche : confédéralisme. C’est, en Belgique, une sorte d’état permanent, où il est inscrit que le dernier trifouillage institutionnel en date ne sera pas l’ultime. Où l’on évoque le suivant alors que le précédent n’est pas encore digéré.

Surtout, n’en parlons pas !

Au vu de cette quasi-inéluctabilité, on pourrait penser que les partis francophones sont armés jusqu’aux dents. Du moins, intellectuellement : au courant des manquements actuels, blindés de pistes d’amélioration possibles, dotés de modèles divers et variés, et plus ou moins alignés sur une stratégie commune. Eh bien, pas du tout.

On a effectué la tournée d’une bonne partie des boutiques et la réponse est semblable presque partout. Si l’une ou l’autre personnalité au sein de la formation a bien sa petite idée en la matière, il n’existe guère de réflexion structurée sur le chapitre institutionnel. Surtout, ne pas ouvrir la boîte de Pandore et donner l’impression d’être prêt à en discuter : voilà la position tenue par les deux plus grands partis francophones. « Actuellement, dire qu’on y réfléchit relève de la faute politique », tranche-t-on au cdH.

Une posture attentiste qui peut se comprendre. « Réfléchir à ce qui ne fonctionne pas est assimilé à un constat d’échec, analyse Émilie Van Haute, politologue à l’ULB. Ce qui revient à accepter la thèse flamande et à plaider pour une réforme. Alors, tant qu’à faire, autant ignorer le sujet. » Et puis, embraie le politologue Vincent Laborderie (UCLouvain), les francophones sont toujours embourbés dans la dichotomie entre Communauté et Région. « C’est le nœud du problème. Comment se projeter dans l’avenir si ce débat n’est toujours pas clos ? »

Résultat des courses : jouant en défensive, traçant des lignes rouges qui sont bien souvent franchies par la suite, pas vraiment préparés et demandeurs de rien, les francophones subissent les réformes de l’État. Qui peuvent se caricaturer de la sorte : plus d’autonomie pour le nord, de l’argent pour le sud. Après, il est toujours possible de leur trouver des circonstances atténuantes. « L’institutionnel ne constitue pas la priorité de leurs électeurs, glisse Émilie Van Haute. Cela explique aussi pourquoi ils ne s’en emparent pas davantage. »

Il ne faudrait pas non plus surestimer la préparation de leurs homologues flamands. « Dont la dernière feuille de route institutionnelle commune remonte à 1999, recadre Benoît Bayenet, professeur de finances publiques à l’ULB et l’ULiège. Et si certains partis ont bien une idée d’où ils veulent aboutir, ils ne sont guère plus avancés sur la voie pour y parvenir. »

Une agora commune pour un vrai débat

Et puis, il n’est pas certain qu’un grand pow-wow francophone soit la voie à suivre. « Stratégiquement, déterminer une position commune francophone à opposer à la néerlandophone, voilà la meilleure manière de ne pas déboucher sur un bon compromis », juge Philippe Van Parijs, professeur de philosophie politique à la KULeuven et à l’UCLouvain. Qui s’est fendu, l’an dernier, d’un ouvrage consacré à l’avenir du pays. Philippe Van Parijs, Benoît Bayenet, ou encore le duo Olivier Maingain/François De Smet de chez DéFI – peut-être le parti qui s’est le moins montré effrayé par la bête institutionnelle – va dans le même sens.

L’idéal serait d’ouvrir le débat dans une agora commune, réunissant francophones et néerlandophones – un peu à l’image de ce que le monde académique fait déjà, notamment via des groupes comme Re-Bel, Pavia, ou des colloques amenant à repenser la Constitution. Une agora certainement pas restreinte aux seuls partis et mariant mondes académique et économique, doublés par cette insaisissable « société civile ».

Le tout n’empêcherait pas la formation actuelle d’un gouvernement et vivrait sa vie en parallèle de la gestion de la maison Belgique. Et s’il risque de forcer les partis francophones à plonger dans ce grand bain qu’ils redoutent tant, au moins cela ne les empêchera plus d’apporter des solutions. Un exercice qu’ils se refusaient à faire jusqu’ici.

Réfédéralisation de certaines compétences, instauration d’une circonscription fédérale : pourquoi certaines demandes, paraissant presque tomber sous le sens, ne pouvaient-elles pas être portées par des partis francophones ? « Parce qu’elles seraient passées pour des demandes francophones, explique-t-on au cdH. À qui l’on aurait fait une concession, moyennant autre chose. C’est pourquoi il est nettement plus intelligent que ce genre de suggestion émane d’une plateforme bilingue. »

Et au final, qui fait quoi ?

C’est évidemment le cœur du problème. Quelle entité gère quelle compétence ? La question est d’autant moins évidente qu’en se laissant porter par le flot du fédéralisme, la Belgique navigue à vue depuis belle lurette. « Il n’existe aucun travail rationnel, cohérent et global examinant, compétence par compétence, ce qui a été fait, et ce qui cloche », déplore Mathias El Berhoumi, professeur de droit constitutionnel à l’Université Saint-Louis. Ce qui rend fou François De Smet. « Pendant longtemps, l’identitaire a confisqué le débat institutionnel. Il faut à présent passer de l’irrationnel au rationnel. Et réfléchir au seul critère de l’efficacité. » Tout en évaluant à l’aune de ce même critère les réformes de l’État jusqu’ici entreprises.

Tel est également le credo de Benoît Bayenet. Ouvrir grand le débat, sans tabou. « Il faut y aller. À chaque fois, les francophones ont accepté le minimum… tout en sachant que le round suivant était déjà en préparation. Or le modèle actuel est d’une complexité folle et se situe à mi-chemin. Ceux qui veulent aller plus loin et ceux qui veulent refédéraliser certains pans ont tous deux raison. » L’efficacité n’est pas au rendez-vous. Or c’est elle qui est censée guider l’organisation de l’État.

Fédéralisme budgétaire

Que dit la raison, donc ? À ce petit jeu, la théorie du fédéralisme budgétaire peut s’avérer utile. « Par exemple, tout ce qui touche à la sécurité sociale et comporte un risque de mobilité des personnes a intérêt à être du ressort du niveau le plus élevé possible, l’idéal étant l’échelon européen. » L’économiste Étienne de Callataÿ ne dit pas autre chose. « Le plus souvent, d’un point de vue économique, régionaliser n’a pas beaucoup de sens. Parce qu’il existe des effets de débordement : si je mène une bonne politique, elle va déborder au-delà de mes frontières. Surtout dans des économies très ouvertes et intégrées. Autrement dit : on est dans le même bateau. »

Le prisme économique n’est toutefois pas le seul. « Cela ne signifie pas que l’on ne peut guère penser à un modèle décentralisé qui garde une certaine efficacité, nuance Benoît Bayenet. Dans une démocratie, il faut également tenir compte des aspirations citoyennes, et l’optimalisation n’en fait pas toujours partie. Le fédéralisme a ceci de magique : on peut inventer le modèle que l’on veut. Si le surcoût lié à la fédéralisation permet à la Belgique de tourner et d’éviter un coûteux blocage, tel est le prix d’une démocratie qui fonctionne. »

L’avantage de la formule est qu’elle débouchera sur un plan de bataille, pouvant être soumis à l’approbation du citoyen. Qui retrouvera son mot à dire dans le domaine institutionnel; mot qu’il avait perdu, à la longue. « Ce qui est démocratiquement problématique », estime Vincent Laborderie.

Et si la réflexion peut prendre du temps – quel mal après tout à réfléchir cinq ou dix ans, puisque voilà bien cinquante ans que la Belgique est empêtrée dans un fédéralisme évolutif et pas franchement convaincant ? –, il faut garder en mémoire que les transferts qui pourraient s’ensuivre risquent, eux aussi, de ne pas être réglés en deux coups de cuillère à pot. « Prenez le dossier des allocations familiales, transférées dans le cadre de la sixième réforme de l’État, illustre le constitutionnaliste Christian Behrendt (ULiège). Alors que l’accord politique date de 2011, le transfert ne sera totalement effectif qu’en 2020. Soit neuf ans pour un dossier qui n’est pas d’une complexité folle, mais n’est pas si homogène qu’on le croit, puisqu’il recouvre des enfants ne résidant pas en Belgique. C’est ce qui nous pend au nez : les transferts de compétences seront de plus en plus complexes. Les premières réformes ont porté sur des théâtres, des musées, des routes ou des écoles. Autant de choses qui ne déménagent pas. La suite s’avérera plus complexe, surtout si l’on touche à la Sécu. Ne fût-ce que pour respecter le principe de libre circulation. »

Une Belgique à quatre Régions

N’allez pas croire. La Communauté française – ou Fédération Wallonie-Bruxelles si vous préférez – compte encore de fervents défenseurs, en tête desquels figurent le cdH et DéFI. « Avec le spectre du grand soir flamand, la Fédération est vue comme la garante de la solidarité francophone, une sorte de bouclier », analyse Vincent Laborderie. Malgré quoi, pour la plupart de nos interlocuteurs, l’avenir est aux Régions. Une Belgique à quatre Régions : Bruxelles, Flandre et Wallonie, rejointes par une Région germanophone. « Même si je suis très attaché aux compétences des Communautés, il faut reconnaître que le modèle mêlant Communautés et Régions ne fonctionne pas, confesse Mathias El Berhoumi. Modèle d’une hypercomplexité qui se renforce de réforme en réforme. » Réduisant d’autant la lisibilité pour le citoyen.

Sous-financement et absence de moyens propres, tout comme d’élections directes. Déséquilibres en termes de rapport de force entre Wallonie et Bruxelles. Sensibilités différentes entre la Wallonie et la capitale. Réunification de l’Économie, l’Emploi, l’Enseignement et la Formation aux mains d’une seule et même entité. Les arguments en faveur d’un retrait de la Communauté française ne manquent pas. « D’autant que cela permettrait de simplifier fortement le modèle bruxellois », où celui qui s’y retrouve mérite presque une médaille olympique et où la logique territoriale aurait plus de sens que la communautaire. Cela permettrait également de mettre sur pied un enseignement bilingue – voire trilingue, avancent les plus motivés – dans la capitale. Afin que le multilinguisme cesse enfin d’être un caillou dans la chaussure belge et se transforme en avantage.

« Et à tous ceux qui s’inquiéteraient de voir des administrations scindées ou que soit rompue la continuité pédagogique entre Wallonie et Bruxelles, je répondrais ceci, argumente Benoît Bayenet. Les députés bruxellois peuvent très bien voter les mêmes décrets que leurs homologues wallons pour tout ce qui a trait à l’organisation de l’enseignement. Tout en gérant différemment les bâtiments et la mobilité, selon les spécificités bruxelloises. Il n’est par ailleurs nullement besoin de dédoubler les administrations : pourquoi ne pourraient-elles pas travailler pour plusieurs niveaux de pouvoir ? Comme le SPF Finances ? Ou la Sécu, qui travaille pour le Fédéral et les Régions ? »

Et l’argent dans tout ça ?

C’est le risque, reconnaissent ceux qui estiment que la loi spéciale de financement, colonne vertébrale de la Belgique fédérale, n’avantage pas les francophones, parce qu’elle ne tient pas compte des richesses produites sur le territoire bruxellois, ni des spécificités du territoire wallon : paraître, une nouvelle fois, en quête d’argent. N’empêche. Se baser, pour le financement régional, sur l’impôt des personnes physiques perçu en fonction du lieu de résidence « est contraire aux conventions internationales », juge Étienne de Callataÿ. « Comme celle de l’OCDE sur les travailleurs transfrontaliers. On paie ses impôts sur le revenu là où l’on travaille. » Ils sont nombreux à estimer que les francophones devraient exiger que ce tir-là soit rectifié, en tout ou en partie.

Et puis, il y a ces fameux transferts financiers du nord vers le sud, qui pimentent la vie politique – tout en alimentant parfois les fantasmes. « La Belgique ne se situe pas au top des transferts interrégionaux, modère Benoît Bayenet. Ils ne sont pas énormes, et inférieurs à ceux qui ont cours en France. » Mais puisqu’il est question de mettre à plat les compétences, il pourrait en être de même pour le financement. Avec objectivité. « La Belgique est le seul pays fédéral où l’on ne tient compte que du rendement de l’impôt des personnes physiques, en le rapportant à une clef population. Dans les autres pays, où le modèle fédéral est parfois plus approfondi que le nôtre, il existe quantité de mécanismes de péréquation. Qui permettent de compenser de manière objective les différences entre entités, que ce soit en matière de population ou de géographie. »

Un préalable s’impose toutefois : faire le ménage dans les institutions francophones. Et mettre les budgets en ordre.

Un peu de tuyauterie pour la route

Hiérarchie des normes, communauté urbaine, refonte du Sénat, place de l’anglais, les pistes évoquées ne manquent pas. Faute de place, épinglons une des plus cruciales, défendue par le groupe Pavia depuis… 2005. L’instauration d’une circonscription fédérale élisant, par exemple, 10% de la Chambre, soit 15 députés. « Dans la configuration actuelle, personne ne parle à l’ensemble des Belges, pointe Émilie Van Haute. C’est l’une des causes de la fuite en avant communautaire. » Les personnalités politiques francophones et néerlandophones « ne se concurrencent pas mutuellement, mais luttent dans leurs circonscriptions respectives, au sein de partis distincts, pour obtenir les faveurs d’électorats séparés », écrit Philippe Van Parijs. « Le résultat est, de part et d’autre, une dynamique de surenchère qui construit les intérêts des deux communautés comme opposés. » Sur ce point-là règne une certaine unanimité, côté francophone. Ce serait déjà un bon point de départ.

Où en est-on ?

Le Grand Oral d’Isabel Albers (directrice L’Echo/De Tijd) : « La Belgique n’est pas loin de l’évaporation »

Ce compte rendu a été publié sur le site de la RTBF.

Directrice des rédactions de L’Écho et De Tijd, Isabel Albers est l’invitée du Grand Oral RTBF/Le Soir ce samedi 29 juin sur La Première et ce dimanche 30 juin sur La Trois. Isabel Albers passe en revue l’actualité politique, médiatique et économique, « vu de Flandre ». Cela commence par son analyse à propos du Vlaams Belang, deuxième parti de Flandre.

« Nous sommes journalistes », commence-t-elle. « Cela fait des années que nous donnons la parole au Vlaams Belang. Le cordon sanitaire est facile à exécuter en Wallonie, mais pas en Flandre, ils ont gagné les élections ».

Isabel Albers défend cette position. « Le Vlaams Belang dit clairement avoir un programme dénué de tout racisme. Mais en dehors du programme, on sait que ça va plus loin. Je crois qu’il faut parler à tout le monde, comme journaliste critique. »

Le fédéral

Jusqu’à présent, seuls les Germanophones sont parvenus à composer un gouvernement. Isabel Albers cite Karel De Gucht : « Il a dit que la Belgique n’allait pas disparaître dans un big-bang, mais plutôt s’évaporer. À un moment donné, dit-il, personne ne voudra plus former de gouvernement fédéral. Ce moment n’est pas loin. »

La Flandre

L’exclusive du PS à l’encontre de la N-VA est en partie liée au fait que les nationalistes ouvrent la porte au Vlaams Belang. Mais s’agit-il d’une véritable ouverture ou d’une pièce de théâtre ?

« Il y a un silence radio, mais selon mes informations, ils ont discuté du contenu. Mais le moment est venu de passer à l’acte. Bart De Wever veut montrer qu’il a entendu le signal des électeurs du Vlaams Belang. La première solution côté flamand, c’est la N-VA avec le CDenV et le VLD. »

La Wallonie

En Wallonie, c’est un gouvernement minoritaire soutenu de l’extérieur et incluant la société civile qui se dessine. « Le coquelicot. Un nouveau mot que j’ai appris », sourit-elle. Pour Marie-Hélène Ska (CSC), cette idée est à côté de la plaque.

Qu’en pense-t-elle ? « Je suis d’accord avec elle. Cela semble moderne, mais c’est un retour aux piliers, des organisations qui n’ont pas été élues démocratiquement. Ce sont les hommes et femmes politiques élues qui doivent gouverner. C’est pour masquer un gouvernement qui a une alliance minoritaire. »

Une « solution » qui, selon Isabel Albers, n’est souhaitable à aucun niveau de pouvoir. « La meilleure option est de gouverner avec des majorités larges. »

Elle a dit :

Former un gouvernement « arc-en-ciel » au fédéral, bonne idée ? « On aurait un pays gouverné par des partis de nains. Qu’importent les votes, les mêmes partis restent au pouvoir. C’est un mauvais signal. »

A propos du PTB : « Ils sont aussi dangereux pour la démocratie, comme le Vlaams Belang, car ce sont des populistes. Ils ne sont pas intéressés à la gestion d’un pays. »

A propos du confédéralisme : « C’est encore trop flou. Même la N-VA n’est pas prête. Des réformes sont souhaitables, mais il faudrait commencer par se mettre à la table. »

Aller revoter ? « Ce serait le pire scénario. Cela reviendrait à dire ouvertement aux Belges qu’on se moque d’eux. Trois jours après les résultats, j’entendais déjà cette option. »

Sur la situation économique de la Wallonie : « Il n’y a pas de raison que cela n’aille pas en Wallonie. Est-ce la faute du PS ? Partiellement peut-être… La faute aussi à l’enseignement francophone. Il n’y a qu’à regarder les enquêtes PISA. »

Comment résoudre le casse-tête fédéral ? « Cela prendra du temps, vu les exclusives du PS et de la N-VA (l’un refusant de discuter avec l’autre), mais ils doivent se parler. »

Pourquoi les partis politiques ont-ils esquivé la question de la pérennité de la Belgique ?

Un article d’Ewald Pironet (Knack) publié sur le site du Vif/L’Express le 7 juin 2019.

Si le résultat des élections n’est pas entièrement satisfaisant, il est toujours possible d’appeler à un nouveau vote. Le premier à le suggérer est le constitutionnaliste Marc Uyttendaele, époux de Laurette Onkelinx (PS). Il voit « une multitude d’impossibilités pour ce qui concerne la gestion du gouvernement fédéral. La seule question qui se pose, c’est de savoir quand le monde politique admettra qu’il faut retourner aux élections ». Eric Van Rompuy (CD&V) – époux de Viviane Geuffens, directrice du service des commissions parlementaires – abonde dans son sens:  » Les vétos de la N-VA et du PS vont entraîner un blocus total. Je prévois six mois de statu quo, puis peut-être de nouvelles élections ». Selon Uyttendaele et Van Rompuy, les nouvelles élections devraient porter sur la pérennité de la Belgique.

La formation d’un gouvernement au niveau fédéral sera extrêmement difficile. Non seulement les partis ont opposé leur veto bien avant les élections, mais le résultat ne facilite pas les choses. Les trois partis flamands traditionnels, CD&V, sp.a et Open VLD, ont implosé et leurs homologues francophones ne sont pas beaucoup mieux lotis. Les extrêmes, le Vlaams Belang et le PVDA-PTB, ont remporté ensemble 30 des 150 sièges et sont les grands gagnants, mais n’entrent pas en ligne de compte pour participer au gouvernement- peut-être que le PVDA-PTB le fera encore en Wallonie. Alors que la Flandre a voté principalement à droite et à l’extrême droite, les francophones ont opté pour la gauche et l’extrême gauche. Ce sera difficile.

Peut-il y avoir de nouvelles élections ? Si la majorité des membres du Parlement vote en faveur de la dissolution du Parlement, des élections peuvent avoir lieu quarante jours plus tard. Si une majorité se dégage en faveur d’une révision de la Constitution, il y aura également des élections. Uyttendaele y fait implicitement référence, Van Rompuy explicitement :  » Tout d’abord, le Parlement rendra possible une large révision de la Constitution, afin qu’on puisse discuter du confédéralisme « .

Cela soulève des questions telles que : pourquoi n’a-t-on pas procédé à une révision complète de la Constitution à l’approche des urnes du 26 mai ? Pourquoi les partis politiques ont-ils esquivé la question de la pérennité de la Belgique pendant la campagne ? Car il était clair que l’organisation et le financement de notre pays seraient sur la table après les élections, comme nous l’écrivions au début de l’année. Tous les jours, il s’avère que les six réformes de l’état ne tiennent pas debout. En outre, pour leur recherche de prospérité et de bien-être, la Flandre et la Wallonie prennent des chemins inverses. Et le flux d’argent vers le sud du pays se tarit. En évitant tout débat institutionnel, les partis politiques illustrent leur faiblesse. Il est étrange que tant de politologues et de commentateurs se soient installés dans cet état de déni.

Si de nouvelles élections ont lieu, elles ne peuvent concerner que la Chambre, et non les parlements régionaux ou nos députés européens. Un tel scrutin résoudrait-il quelque chose ? Il y a de bonnes chances que les partis politiques extrémistes l’emportent, et si de nouvelles élections reviennent à un référendum sur la Belgique, le résultat sera imprévisible. On ne peut exclure que la Belgique francophone vote très différemment de la Flandre et que nous assistions à une réédition de la Question royale, où le pays sera encore plus déchiré.

Donc, mieux vaut éviter de nouvelles élections vu que le peuple a voté. Si nous avons encore des hommes et des femmes politiques responsables, ils doivent s’efforcer d’interpréter le fameux article 35, que les démocrates-chrétiens, les socialistes et la Volksunie ont fait inscrire dans la Constitution en 1994. Selon feu Jean-Luc Dehaene (CD&V) dans ses mémoires, l’article 35 était « peut-être une alternative, si la méthode actuelle est usée jusqu’à la corde ». Il semble que ce jour soit arrivé.

L’article 35 stipule que l’État fédéral ne peut exercer que les pouvoirs qui lui sont expressément attribués par la Constitution et les lois ordinaires. Tous les autres pouvoirs  » résiduels  » sont automatiquement attribués aux Régions. En termes simples, il doit y avoir une liste des compétences de l’État fédéral, et tout ce qui ne figure pas sur cette liste s’adresse aux communautés et aux Régions. Le fait que nos hommes politiques n’aient pas été en mesure de remplir cet article 35 au cours des 25 dernières années explique le cul-de-sac où se trouve aujourd’hui la Belgique. Plus cela prend du temps, plus l’impasse s’aggrave et plus les conséquences seront imprévisibles.