Nous n’en sommes même pas sûrs. Pour mettre en perspective les résultats de ce dimanche, montrant que près d’un électeur flamand sur deux vote à présent pour une liste nationaliste et séparatiste, avec une radicalisation du discours, nous reprenons simplement cet extrait de ce que disait l’AWF lors de son assemblée de mai 2018.
(…) Certains diront que la Wallonie n’a pas toujours fait les bons choix. Si au moins, aujourd’hui, elle pouvait ne pas se tromper sur le sens de sa reconversion… Dès que la Belgique est devenue officiellement fédérale, en 1993, les plus hautes autorités flamandes ont réclamé le confédéralisme et la pression sur la sécurité sociale est allée crescendo, avec l’image insupportable d’une Flandre qui serait la vache à lait de la Wallonie. C’est ce genre de discours, cette accusation de défendre un fédéralisme de consommation qui, le 10 juillet 1996, fait sortir Claude Eerdekens de ses gonds. « Si vous voulez que la France se trouve aux portes de Bruxelles… », lâche-t-il. On est alors à la Chambre des représentants et Claude Eerdekens est le chef de groupe du PS, pour lequel la sécurité sociale est ce qui tient la Belgique ensemble. Aussitôt, les médias francophones, belges puis français, s’emparent du sujet, comme libérés d’un tabou : la réunion de la Wallonie à la France, on y pense, on en parle. Au Figaro, par exemple, une grande figure de la résistance, le comte Pierre Clerdent, ancien gouverneur des provinces du Luxembourg et de Liège, ancien sénateur libéral, ancien parmi les anciens mais toujours très écouté, déclare : « Si la Belgique doit éclater soit maintenant soit dans quelques années, l’aspiration de beaucoup de Belges sera de se tourner vers la France. » Et Louis Michel, bien sûr, qui préside alors le PRL : « Entre un Etat wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France car la Wallonie c’est un cul-de-sac économique, social, culturel. » Cet emballement n’a duré que l’espace d’un été, bientôt marqué par l’affaire Dutroux. Devant l’ampleur de la marche blanche, en octobre, on s’interrogea sur l’état de la société belge. Mais cela n’allait pas ralentir la marche en avant de la Flandre, autrement plus déterminante. A la tête du gouvernement flamand, Luc Van den Brande l’annonçait depuis 1993 : sa région serait autonome en 2002. Les élections de 1999 étaient placées sous le signe du confédéralisme, d’autant qu’au mois de mars de cette année-là, le Parlement flamand votait, après trois ans de travaux, un programme institutionnel qui devait conduire à l’avènement d’une Belgique confédérale, articulée sur deux Etats, l’un flamand et l’autre wallon.
Est-ce un hasard si, 19 jours plus tard, le gouvernement de la Communauté française de Belgique signait un accord de coopération linguistique, culturelle, éducative et scientifique avec la France ? Pas de panique : on a entrouvert une porte, au cas où, mais sans pour autant concrétiser cet accord par une intense collaboration. L’initiative politique suivait une réaction des universités francophones, au moment où la Flandre mobilisait tout ce qu’elle avait d’experts pour travailler sur le scénario confédéral. Il fallait y voir clair dans les différentes options qui s’offraient aux Wallons et aux Bruxellois, dans l’hypothèse où l’Etat belge serait vidé de sa substance. En 1997, quatre politologues faisaient état de leurs réflexions dans un manifeste intitulé Choisir l’avenir. L’option la plus valable, à leurs yeux, était la création d’un nouvel Etat fédéral ou confédéral wallo-bruxellois qui nouerait avec la France « au minimum des liens de coopération particuliers ». Ils insistaient sur ce point : « Même les observateurs les moins rattachistes reconnaissent, si l’Etat belge actuel disparaît, le caractère inéluctable de ce rapprochement », d’autant, ajoutaient-ils, que « la France aura certainement été impliquée dans le processus d’européanisation de nos problèmes ». « Un traité d’association avec la France serait souhaitable dans la mesure où il concilie rapprochement et autonomie », précisait encore un des universitaires. En 2004, la Région wallonne ira plus loin que la Communauté française en signant, avec la France, un accord de coopération portant sur l’ensemble des compétences, présentes et à venir, exercées par la Wallonie. Présentes et à venir : dans tous les domaines, elle a fait de la France un partenaire privilégié. Au cas où.
Contre toute attente, les élections de 1999 ont profité aux partis écologistes. Un scandale sanitaire a totalement rebattu les cartes en déboulonnant le CVP, jusque-là tout puissant en Flandre, alors qu’il préparait un grand coup pour la célébration du 700e anniversaire de la bataille des Eperons d’or, en 2002. Vlaanderen tweeduizend twee : le soufflé est retombé, mais pas question d’attendre encore cent ans. Pour revenir au pouvoir, en 2004, et coiffer le Vlaams Block qui séduisait 1 électeur flamand sur 4, le CVP, devenu le CD&V, a dû former un cartel avec la N-VA, une petite formation indépendantiste issue de la Volksunie. Ensemble, ces deux listes flamingantes (le cartel + le Vlaams Block, séparées, il est vrai, par un cordon sanitaire) obtenaient 67 sièges sur 124 au Parlement flamand. Les libéraux du VLD, qui dirigeaient encore le gouvernement fédéral, était eux aussi tentés par un profil plus flamand : la même année, pour la présidence du parti, c’est un ancien de la Volksunie qui devait barrer la route à un populiste flamingant, Jean-Marie Dedecker. Celui-ci, dont les propos faisaient écho à ceux du Vlaams Block/Belang, recueillit quand même 40 % des suffrages auprès des militants du VLD. La Flandre agitait le jaune et le noir comme si elle n’en pouvait plus d’attendre et les élections de 2007 allaient le confirmer. La domination, miraculeuse, du tennis féminin par une joueuse flamande et une joueuse wallonne, opportunément appelées les « Belgian sisters », n’y changeait pas grand-chose. Avec le cartel CD&V-N-VA, le Vlaams Belang et la liste Dedecker, on atteignait déjà 56 % des voix en Flandre. Au-dessus de la pile des revendications flamandes : la scission de BHV. « Il suffit de cinq minutes de courage politique », chantait Yves Leterme. On lui doit aussi une interprétation fameuse de la Brabançonne et une adaptation d’un refrain très populaire en Flandre : « La solidarité avec la Wallonie est comme un sac à dos rempli de pierres que porte la Flandre, alors qu’elle doit courir une course vers le toit du monde ». Dans un style plus direct, Bart De Wever déclare à un magazine allemand : « Cet argent (flamand) ne doit pas être une perfusion, comme de la drogue pour un junkie ».
Inutile de rappeler la longue crise qui commence en 2007. Leterme avait prévenu : « La nécessité d’avoir un gouvernement fédéral passe au second plan par rapport aux intérêts de la Flandre. » Mais les partis francophones lui opposaient un refus clair d’aller plus loin dans le démantèlement du pays. Quand c’est non, c’est non, lui répétait une voix féminine. Yves Leterme y perdit son assurance et, ce qui réjouissait davantage encore les francophones, son allié dont personne ne voulait, Bart De Wever, à jeter dans la corbeille où se trouvaient déjà le Vlaams Belang et Jean-Marie Dedecker, tous plus noirs que jaunes et catégoriquement séparatistes. Problème : aux élections régionales de 2009, la corbeille en question pesait 36 % des voix flamandes. (Avec les voix du CD&V, un vrai parti de gouvernement, celui-là, mais très attaché à la cause flamande, on montait à 59 %.) L’année suivante, Bart De Wever et son équipe siphonnaient une bonne partie des électeurs du Belang et de la liste Dedecker, ce qui propulsait la N-VA loin devant les partenaires habituels des francophones au gouvernement fédéral. Blocage. On pourrait bien faire semblant de se parler mais, entre les élus du nord et les élus du sud de la frontière linguistique, il n’était plus question d’un vrai dialogue. Aux yeux du monde, l’Etat belge était plongé dans le coma. Chronique d’une mort annoncée.
La vie en Belgique était loin d’être à l’arrêt, notamment parce que la Wallonie et la Flandre exerçaient de larges compétences. Mais l’impossibilité de former un gouvernement fédéral faisait penser au scénario tchécoslovaque. Cette situation de crise était suffisamment prise au sérieux pour que la France s’en mêle, un peu. Une mission d’information fut confiée à deux députés venus de Paris à Bruxelles pour, disons, tâter le terrain. Ainsi, la République sortait prudemment de sa réserve et se préoccupait du sort de Bruxelles et du pays wallon. « Une interrogation subsiste sur le projet politique final des forces flamandes », firent observer les deux députés français, dans leur rapport. En Flandre, on s’est plaint d’un regard français trop favorable aux francophones. Il ne fallait pas, toutefois, que l’absence de neutralité soit diplomatiquement gênante. « Le processus d’éloignement n’est sansdoute pas arrivé à son terme », actaient les informateurs. Autrement dit, les esprits n’étaient pas mûrs. « Nos interlocuteurs wallons n’ont pas exprimé le souhait de rejoindre la France », fit-on remarquer à des élus de la République qui, à l’Assemblée nationale, plaidaient ouvertement pour le rattachement de la Wallonie à la France. En d’autres temps, cette main tendue par la France aurait électrisé la société wallonne, mais celle-ci n’était pas loin d’être aussi comateuse que la Belgique elle-même. Paradoxalement, dans cette Wallonie poussée vers plus d’autonomie, enfin maître de son sort, presque souveraine, il n’y avait plus de peuple wallon. Malgré Guy Spitaels et malgré Robert Collignon qui, du temps où il présidait la Région, s’inscrivait résolument dans les pas de Jules Destrée et de François Perin, soucieux qu’il était de mettre en valeur le passé wallon, et de rompre avec une « nation introuvable », afin de préparer l’avenir français de la Wallonie.
A part vous qui m’écoutez, je ne sais pas s’il y a encore des Wallons conscients. La question touche à l’identité, dans sa dimension très émotionnelle, mais aussi, et d’abord, à la capacité d’analyser froidement une situation. Les accords de coopération signés avec la France, aussi riches en possibilités soient-ils, sont pratiquement ignorés. Ce qui inquiète nos représentants de la Belgique du Sud, mécaniquement tournés vers le nord, c’est de préserver nos attaches avec la Flandre, avec d’autant plus d’anxiété qu’elles se sont distendues. Et que cette relation se soit transformée en un rapport de force aliénant, il n’y a que des illuminés comme nous pour le dire. Quand, en mai 2017, le gouvernement flamand signe avec la France un accord de collaboration pour améliorer la qualité des cours de français en Flandre, Rudy Demotte est en émoi, il s’étonne « du choix de la Flandre de se tourner vers la France plutôt que de se tourner vers son partenaire belge »… « Il est essentiel que les collaborations avec la Flandre se poursuivent », ajoute alors le bourgmestre en titre de Tournai, cette ville historiquement française située dans la banlieue de Lille.
En 2010, quand la Belgique était dans l’impasse, au point de faire réagir la République française, l’homme fort de la Wallonie était Rudy Demotte. Ou peut-être Elio Di Rupo. Mais, au sujet de celui-ci, les mots justes seraient plutôt : homme providentiel. Car, Dieu soit loué, Elio Di Rupo a sauvé la Belgique, il l’a sortie du coma en obtenant la scission de BHV, et la 6e réforme de l’Etat, et la chasse aux chômeurs. Avec l’arrivée de Di Rupo au 16 rue de la Loi, c’est incroyable comme la Belgique s’est remise à respirer, il y eut des moments d’euphorie « belge, belge, belge est la vie ». Grâce à la participation très complaisante, active, enthousiaste des médias francophones, on était dans l’exaltation de tout ce qui est belge. A se demander si De Wever n’avait pas un peu raison quand il parlait de « drogue pour un junkie ». Il y avait de temps en temps un rabat-joie. Pierre Pestieau, professeur d’économie à l’ULg, parlait lui aussi de la 6e réforme de l’Etat : « Actuellement, nous bénéficions du transfert nord-sud, mais on sait que dans 10 ans le pouvoir d’achat des Wallons va diminuer de 5-6% ». Qui s’en souciait, qui s’en soucie aujourd’hui ? Tant qu’il était Premier ministre, Elio Di Rupo marchait sur l’eau, surfait sur les nuages. Et pourtant, sa popularité ne dépassait guère la frontière linguistique. Au-delà, la météo restait sombre, avec des sondages indiquant beaucoup de jaune et de noir laissant peu de place à la couleur rouge. Thierry Bodson, pour la FGTB wallonne, exprimait son désarroi : si toutes les concessions faites à la Flandre, y compris dans le domaine social, conduisaient finalement à un succès de la N-VA, il aurait mieux valu se séparer avant…
En 2014, avec les voix d’un Flamand sur trois, la N-VA devenait incontournable. On ne voyait pas comment… mais, à la surprise générale, le parti séparatiste a fait une offre aux libéraux francophones. Il s’agissait de faire oublier le gouvernement précédent, d’entrer dans une équipe à 80 % flamande, avec un vrai programme de droite, avec la moitié des ministres, avec le jeune premier du MR qu’on appellerait Monsieur le Premier ministre, avec la promesse d’un stop institutionnel durant la législature, avec la mer du Nord comme dernier terrain vague… On connaît la suite. Qualifiée de kamikaze, cette coalition jaune et noir, habillée de bleu, est devenue suédoise, image bien plus aguichante, y compris en ce qu’elle renvoie à un modèle social-démocrate. Et depuis, rien à signaler. La N-VA, désormais associée à la gestion de l’Etat belge, y fait un peu ce qu’elle veut, mais elle inquiète beaucoup moins les Belges de Wallonie, où l’on se contente, épisodiquement, de dénoncer un gouvernement de droite, sans parvenir à enflammer la fronde sociale. Au vu des sondages, la N-VA se maintient plutôt bien. Le MR aussi. On n’exclut pas de continuer ensemble après les élections de 2019. Mais personne n’est vraiment dupe de la N-VA, ou peut-être que… si ?
Bon, ne parlons pas d’une 7e réforme de l’Etat qui n’existe pas encore. On sait que le modèle belge est évolutif. Un chantier permanent. Pour les experts qui refusent d’y voir un chantier de démolition, c’est la preuve que la Belgique est vivante. On lui prédit même « une 7e réforme de l’État, et une 8e, une 9e, une 10e, une 11e, une 12e probablement… » Déclaration faite, avec le plus grand sérieux, par Paul Magnette alors qu’il dirigeait la Wallonie, en 2015, tandis que la N-VA prenait ses marques au fédéral. Plutôt que « La gauche ne meurt jamais », Paul Magnette aurait pu écrire « La Belgique ne meurt jamais ». Disons que, sur ce thème, il préfère annoncer les saisons 7, 8, 9, 10, 11 et 12 d’une émission de téléréalité très participative et brutale où, malgré un suspense entretenu, on se demande si le scénario n’est pas écrit à l’avance. Quant à « La Wallonie ne meurt jamais », on ne sait pas si Paul Magnette y pense. Depuis la 6e réforme de l’Etat, ficelée tant bien que mal pour servir de contre-feu, au bout de 541 jours de crise, la solidarité interpersonnelle ne résiste plus à la frontière linguistique. Il a fallu céder sur la sécurité sociale, à raison de 15 milliards d’euros, masse financière correspondant aux matières sociales dont on a délesté l’Etat belge. Désormais, le social pèse 1/3 de l’ensemble du budget de la Wallonie. Mais pour les socialistes eux-mêmes, qui nourrissent encore l’espoir de gouverner au fédéral, il n’y a plus de ligne rouge. Vu que la Flandre avance toujours, on peut certainement aller beaucoup plus loin, jusqu’à réaliser le programme institutionnel voté par le Parlement flamand voici bientôt vingt ans, jusqu’à une Xe réforme de l’Etat qui nous fera entrer dans une confédération grand-néerlandaise. Où en sera la Wallonie après tant de réformes de l’Etat négociées avec la peur d’être abandonné par la Flandre ? Anticipant la fin d’une solidarité nationale, on mise déjà sur la vigueur du capitalisme flamand, ou hollandais, pour maintenir l’économie de la Wallonie à un niveau supportable. Une fois qu’on aura dû laisser tomber la chemise et le pantalon, les chaussettes… espérons que la Wallonie saura se vendre. Elle aura besoin d’argent. Toutes choses restant égales, une Wallonie autonome au sein d’une confédération belge ou bénéluxienne, aurait la liberté ou, plutôt, la responsabilité de se débattre avec un appauvrissement dramatique, en cherchant à combler un déficit moyen de 25 % dans tous ses budgets, y compris ceux de la sécurité sociale. On doit ce calcul au professeur Gazon, de l’Université de Liège. Il n’a pas été démenti. (…)