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Le dernier souffle

Di Rupo-WilmotsLa Belgique retient son souffle. Coupe du monde oblige, les Diables rouges vont maintenant occuper le devant de la scène et ils peuvent compter sur la présence d’un Elio Di Rupo pas vraiment pressé de quitter la pelouse alors que certains réclament son remplacement dans l’équipe belge. Imaginons que la bande à Wilmots réussisse à égaler la performance de 1986 à Mexico, le Premier ministre accessoirement démissionnaire serait le premier à les accueillir à Zaventem, au milieu d’une forêt de drapeaux noir-jaune-rouge, et la fête de la Communauté flamande, le 11 juillet, passerait presque inaperçue.

En attendant, c’est le même Elio Di Rupo qui, sur le terrain politique, a dribblé tout le monde et semble avoir écrit la bande-annonce d’un match dont l’affiche et l’enjeu pourraient bien éclipser les Diables rouges à très court terme. Après son demi-coup de théâtre, on est peut-être entré dans le feuilleton de l’été, avec des rebondissements qui tiendront la Belgique en haleine – à moins que, déjà, ce ne soit le blocage et la fin de partie annoncée pour ce pays qui s’accroche à son équipe de football.

Le goal du PS et le renforcement de sa ligne de défense ont modifié la configuration du match. La tension est montée d’un cran, le suspense aussi, comme en témoigne la réaction des commentateurs, un peu surpris par cette entrée en matière. Et maintenant, on fait quoi ?, se demande un journaliste de la RTBF.  N-VA et CD&V en Flandre : mais que se passera-t-il au fédéral?, renchérit son collègue. Quelqu’un arrivera-t-il à former un gouvernement pour déboulonner Di Rupo ? Bart De Wever ? Wouter Beke ? Didier Reynders ? Marc Wilmots ? Avec quel projet pour la Belgique ? Le journal Le Soir a ce titre : Le CD&V et la N-VA contre-attaquent : Bart De Wever réalise son vœu en Flandre et puis, résigné, il fait ce constat : La Belgique devient confédérale. Et alors ?

Mis hors-jeu dans les régions, les libéraux ont le sentiment d’avoir été méchamment taclés. Comme ils sont incontournables au fédéral, ils vont eux aussi se servir de leur corps pour contrer l’adversaire. Ainsi que l’écrivent les journalistes de La libre, Le MR pousse l’Open VLD à bloquer Bruxelles et L’Open VLD jette PS et N-VA dans les bras au fédéral. Très fort dans l’art d’exploiter les moindres espaces, le PS a une certaine emprise sur le jeu mais il ne contrôle évidemment pas tout. Dans un match avec huit partis, où chacun joue gros, il y a forcément de l’incertitude. La balle est dans le camp du MR, qui se relève avec des bleus partout. Trois possibilités pour le MR, trois cauchemars, résume le journaliste de L’Avenir.

L’avenir de la Belgique ne se joue pas au Brésil.

En politique, le danger peut venir de partout, tant il y a de maillots différents sur le terrain. Chacun veut peser de tout son poids. Le rapport de force est obsessionnel parce qu’il définit tous les paramètres, à tous les niveaux. Dans la réaction des uns et des autres, il faut compter avec l’envie de se mettre en évidence, avec les intérêts de l’équipe, les attentes des supporters, de l’électorat, sachant que celui-ci n’est pas le même en Flandre et en Belgique francophone. A côté de la stratégie mise en œuvre au service de sa cause, il y a la part de l’émotionnel, qui parfois échappe à la logique. On ne sait pas où on va. Pas sûr qu’on ne change pas les règles en cours de partie.

Il suffit d’une élection pour que ce pays se mette en danger. Structurellement, la démocratie belge est de moins en moins capable de gérer ses contradictions. L’union sacrée autour d’une équipe de football aux couleurs nationales, est trompeuse. Il y a des forces centrifuges énormes. Les supporters les plus endiablés ne sont pas forcément ceux qui, par leur choix d’électeurs, ont contribué le moins à rendre la Belgique ingouvernable. Il y a des contradictions dans l’esprit des Belges eux-mêmes. En dépit de la popularité des Diables rouges, à laquelle le monde politique essaie tant bien que mal de s’associer, il se peut que la Belgique suive l’exemple de la Tchécoslovaquie.

Il se peut que la Belgique retienne son dernier souffle.

Georges R.

A lire aussi : Trois infos, de nombreuses questions.

 » Désalbertisons  » la mémoire wallonne !

Par Jacques Rogissart

roi chevalierPendant un demi-siècle après la première guerre mondiale, le Système belge porta Albert Ier sur ses autels, avec un succès certain dans le décervelage des Wallons. Lorsque j’essayai de faire droit à la vérité dans le journal de « Wallonie libre » des années 1980, je dus essuyer des protestations dans les rangs mêmes du Mouvement wallon et des marques d’étonnement venues de France. Les pièces du dossier n’étaient pourtant pas secrètes et, comme l’aurait dit Napoléon, les faits brillent comme le soleil.

Je ne jurerais pas que l’hallucination soit entièrement dissipée ( cf les films-documentaires diffusés tout récemment par la RTBF sur la grande guerre), mais elle n’est plus un phénomène de masse. Le « Vif-l’Express » des 14-20 février remet en lumière les beaux travaux de Marie-Rose Thielemans. Ce professeur d’histoire contemporaine à l’ULB a établi, dès 1991, en analysant la correspondance du roi de 1914 à 1918, qu’il détestait la France, patrie de la Révolution, qu’il imputait à l’Angleterre la responsabilité du conflit et qu’il crut presque jusqu’au bout du conflit à la victoire de l’Allemagne. De là, une diplomatie secrète et tortueuse qu’il monta avec quelques complices (dont le socialiste flamand Camille Huysmans) pour s’entendre avec cette dernière. De là aussi, comme le confirme l’historien liégeois Francis Balace, le maintien par lui de l’armée belge sur la défensive jusqu’en cette année 1918, lorsque la fortune des armes se fut clairement prononcée. Jamais, pendant les années de feu, il ne condamna les atrocités allemandes dans les pays envahis. Plus tard, il inculqua sa vision géopolitique, toujours germanophile, au futur Léopold III, avec les conséquences que l’on sait en 1940.

D’où ce mot de Hitler à son visiteur de Berchtengaden : « J’ai du respect pour vous et votre dynastie parce que votre père a été juste envers l’ Allemagne ». On savait mieux que chez nous, Outre-Rhin, ce qui avait inspiré le « roi-soldat » pendant la grande mêlée.

Dans un autre registre, mentionnons la réédition, cette année, du livre de Jacques Noterman, « Le roi tué » (publié initialement en 2004) par les éditions de Clerq. C’est la démonstration technique et serrée d’un fait que nie encore l’historiographie (ou l’hagiographie !) officielle : Albert Ier n’est pas mort accidentellement à Marche-les-Dames en 1934, il a été assassiné. La recherche, forcément conjecturale, des responsables et exécutants du crime mène l’auteur à remuer des secrets pas très suaves de la famille royale, dont la nymphomanie de la reine Elisabeth, pudiquement tue par des générations d’adorateurs. Feu Noterman était pourtant belgicain et monarchiste, plein de mépris pour « ces républicains fumeux, à défaut d’être fameux ». Qu’il n’en repose pas moins en paix ! A son insu, mais avec toute sa sagacité, il a bien mérité de la cause républicaine.

« Partez donc avant d’avoir tout cassé »

On se souvient que le Général de Gaulle n’était pas partisan de l’entrée du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Aujourd’hui, Michel Rocard lui donne raison.

Lire ici l’information donnée par Francetv :

Michel RocardUne demande courtoise, mais ferme. L’ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard demande au Royaume-Uni de quitter l’Union européenne, dans une tribune publiée mercredi 4 juin par Le Monde. Européen convaincu, il accuse les Britanniques de ne pas aimer l’Europe, de n’y être entrés que pour « faire du commerce », de paralyser son évolution politique et de commettre un déni de démocratie en s’opposant à la nomination à la présidence de la Commission européenne du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, candidat du parti vainqueur des élections de mai.

« Partez donc avant d’avoir tout cassé »

« Il y a entre vous et nous, les Européens continentaux, un malentendu qui est en train de tourner mal, écrit Michel Rocard, 83 ans. De cela, l’Europe meurt. » Michel Rocard accuse également le Premier ministre britannique de faire « semblant » de vouloir quitter l’Union européenne. Selon le magazine allemand Der Spiegel, le Premier ministre britannique a averti ses partenaires qu’il ne pourrait garantir le maintien du Royaume-Uni dans l’UE si Jean-Claude Juncker devenait président de la Commission. Par ailleurs, il a promis un référendum sur la sortie de son pays de l’UE d’ici 2017.

« Vous avez encore quelque intérêt bancaire à profiter du désordre que vous créez », accuse-t-il. « Partez donc avant d’avoir tout cassé », conclut l’ancien Premier ministre français. « Il fut un temps où élégance était synonyme de britannique. Laissez-nous reconstruire l’Europe. Retrouvez l’élégance et vous retrouverez notre estime. »

Lire aussi, sur le site de l’AWF : Karel De Gucht et Charles de Gaulle

La Wallonie ne deviendra pas la 23e région de France…

…puisque le redécoupage décidé par les autorités de la République ramènerait finalement le nombre des régions françaises à 14 (en France métropolitaine).

régions de FranceVoici tous les chiffres qui permettront d’y voir plus clair : ici et ici sur le site du journal Le Monde.

Pour avoir un point de comparaison, la Wallonie (avec la Communauté germanophone) occupe une superficie de 16 844,3 km2 (il resterait trois régions plus petites en France), la Wallonie comptait 3 563 060 habitants au 1er janvier 2013 (six régions françaises seraient moins peuplées) et le PIB de la Wallonie s’élevait à 88 milliards d’euros en 2011 (ce qui situe le PIB/hab à un peu moins de 24 700 €… il n’y a pas de région française qui produise aussi peu de richesse par habitant). Ces chiffres sont ceux de l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique).

La Flandre n’a pas dit son dernier mot

Jules Gheude sort de sa réserve et nous livre ses réflexions post-électorales sur le site du « Vif ». Comme j’ai eu l’occasion de le dire, repenser une stratégie réunioniste nécessite que l’on se mette autour d’une table sans condescendance, sur un pied d’égalité, en laissant l’égocentrisme de chacun au vestiaire. Ce n’est pas en prenant des initiatives en solitaire que nous arriverons à un résultat tangible, mais bien en travaillant en toute collégialité.

Paul D.

Jules-Gheude-en-2009-Je me suis abstenu, au cours de la récente campagne électorale, de m’exprimer. J’en retiens une chose : la volonté affichée par les responsables politiques francophones de ne pas s’embarquer dans une coalition fédérale avec les nationalistes flamands.

Le succès électoral de ces derniers a dépassé les prévisions les plus optimistes, amenant aujourd’hui Bart De Wever à se voir confier par le roi une mission d’informateur.

En politique, il ne faut jamais dire jamais. On a vu ce qu’il a en été de ces francophones « demandeurs de rien » et qui s’étaient engagés à ne pas scinder Bruxelles-Hal-Vilvorde sans élargissement de la Région bruxelloise. On ne toucherait jamais aux allocations familiales, avait affirmé haut et clair Joëlle Milquet – « Madame non »…

Nul ne peut dire, à ce stade, comment évolueront les négociations pour la formation du gouvernement fédéral et des gouvernements régionaux. On sait seulement que l’intention de Bart De Wever est de doter au plus vite la Flandre d’un gouvernement de centre-droit. Avec son ancien partenaire de cartel, le CD&V, il disposerait d’une majorité, que pourrait venir renforcer l’Open VLD.

Toute la question est de savoir comment réagiront les démocrates-chrétiens flamands. Leur président, Wouter Beke, a confessé dernièrement : « Oui, je suis flamingant. Mon biotope naturel, c’est la Flandre ». En 2007, il avait aussi déclaré : « Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. Les Wallons ne tiennent à la Belgique que pour l’argent. » Qu’on se rappelle aussi les propos tenus par l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck : « La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand. »

Une chose est sûre : la 6ème réforme de l’Etat, qui doit encore être appliquée, n’apporte pas cette véritable confédération qu’appelle Wouter Beke de ses vœux. L’encre de l’accord n’était pas encore sèche qu’il s’empressait d’ailleurs de souligner que d’autres réformes devraient voir le jour.

Certes, au cours de la prochaine législature, la Constitution ne pourra être modifiée que dans des limites très strictes. Le fameux article 195, qui définit la procédure de révision de la Constitution et auquel la N-VA souhaitait toucher, ne figure pas dans la liste des articles révisables. Mais tout constitutionnaliste nous dira aussi que bien des choses peuvent être réalisées au départ des lois spéciales et que le pays n’est nullement à l’abri de gros chambardements, notamment au niveau de la sécurité sociale.

La Flandre est loin d’avoir dit son dernier mot. Souvenons-nous de cette déclaration de Karel De Gucht, en 2002, alors qu’il présidait les libéraux flamands : « La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre. Il est inadmissible que la Flandre paie davantage pour les soins de santé et reçoive moins en retour de la Wallonie. »

Il suffit d’avoir suivi le « duel » télévisé Magnette – De Wever du 13 mai pour réaliser le fossé infranchissable entre le Nord et le Sud. Ce sont bien deux mondes différents qui s’affrontent.

On ne peut, comme l’a fait récemment le président du FDF, Olivier Maingain, mettre en doute la légitimité démocratique de la N-VA. La façon dont un Flamand sur trois s’est exprimé ne peut être rejetée d’un revers de la main. Elle ne fait que rejoindre le préambule de la Charte que le Parlement flamand a adoptée à l’unanimité il y a deux ans et qui précise que la Flandre est bel et bien une nation.

On connaît la réflexion post-belge que je poursuis depuis 2008 et qui m’a amené à prôner, en cas de scission du pays, la formule de l’union-intégration à la France, via un statut de large autonomie pour la Wallonie (www.gewif.net).

Il ne s’agit nullement d’une réflexion fantaisiste. Comme l’a écrit feu Xavier Mabille, président du Crisp, dans l’introduction à mon livre « L’incurable mal belge sous le scalpel de François Perin » (Ed. Mols, 2007) : « Au cas où s’accomplirait l’hypothèse de la scission de l’Etat (hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure) »…

Il ne fait aucun doute que celles et ceux qui doutent de la pérennité de la Belgique et qui sont convaincus du bien-fondé de l’intégration à la France dépassent largement le faible score enregistré par le RWF depuis sa création en 1999. C’est la raison pour laquelle j’ai dit, il y a quelques mois, que le moment me semblait venu de « repenser la stratégie réunioniste ».

Jules Gheude

La Wallonie sous pression

La N-VA et le PS avaient tous deux intérêt à polariser la campagne électorale autour de leur affrontement. Néanmoins, leur situation n’était pas la même. Alors que les nationalistes flamands devaient suggérer que la Wallonie et le PS ne faisaient qu’un (voire que le gouvernement fédéral et le PS ne faisaient qu’un), les socialistes wallons prenaient bien soin de ne pas confondre la Flandre et la N-VA. Dans les deux cas, le propos manquait de nuance, évidemment. Nul besoin de Bart De Wever et de la N-VA pour qualifier la Wallonie de « sac de pierres sur le dos de la Flandre ». Il faut penser que ce tract de la N-VA illustre assez bien l’opinion majoritaire en Flandre.

n-va tractA l’évidence, le CD&V et l’Open VLD n’ont pas le même électorat que le PS. Même si de nouvelles réformes institutionnelles ne sont pas à l’agenda du prochain gouvernement, les dossiers prendront forcément une dimension communautaire. Quels que soient le jeu des coalitions, les calculs des uns et des autres, et sans rien présumer de ce que la Flandre exigera pour consolider son économie, il faut rappeler que la Wallonie est d’ores et déjà confrontée à un défi budgétaire colossal. On n’a pas une vision claire des difficultés à venir mais on a déjà une certitude : à partir du 1er janvier 2015, la 6e réforme de l’Etat va produire ses effets. Des experts de Namur et de l’ULB ont mesuré l’impact de cette réforme sur les finances régionales. Evidemment, les prévisions à long terme ont une pertinence toute relative. Pour 2015, en revanche, on sait à quoi s’en tenir.

impact 6e réformePour en savoir plus : le CERPE (Université de Namur) a publié en novembre 2013 une étude intitulée Les perspectives budgétaires de la Wallonie de 2013 à 2023 tenant compte de la 6ème réforme de l’État (lien).

La France et l’Europe

Par Georges Régibeau

Voir aussi notre article Karel De Gucht et Charles de Gaulle.

« Un jour viendra où vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne ». Si l’inspiration d’un Victor Hugo peut inspirer la France au XXIe siècle, elle se trouvera des raisons de croire en elle et en l’Europe. On est loin du compte, évidemment.

La France doit se réconcilier avec elle-même, sachant qu’elle apparaît une fois de plus comme une « société bloquée », peu en phase avec l’évolution du monde, alors que de nombreux Français sont des acteurs de premier plan de la mondialisation, aussi bien dans l’économie globale que dans les organisations internationales ou à la tête de la FIFA, cette multinationale du spectacle qui dicte ses conditions à des états de moins en moins souverains.

Pour ceux qui ont pris de la hauteur et gèrent leurs affaires à l’échelle du monde, la référence à l’Etat-nation n’a plus lieu d’être et le vote du citoyen est neutralisé par l’économie de marché. Pour la France d’en bas, la perspective est différente, on l’aura compris. La confiance est rompue avec des élites internationalisées. Inutile de s’appesantir sur les contradictions de la société française. Querelles idéologiques et conflits d’intérêts font de la France un pays difficile à gouverner. Pour incarner la France au-delà de ses divisions, il ne suffit pas d’être élu président de la République.

En dépit de l’universalisme des lumières qui nourrit sa culture politique, la France n’est pas forcément prête à se diluer dans le monde, ni même dans l’Europe. Si l’Union européenne était plus à l’écoute des citoyens, si elle voulait bien garantir le progrès social plutôt que d’apparaître à certains comme une escroquerie ultralibérale, il serait plus facile de dépasser ses attaches nationales et de se construire une véritable identité européenne. Mais rien n’indique un changement de cap dans la façon dont l’Europe est réalisée. Certains responsables ont néanmoins compris le danger qui menaçait la construction européenne. Hier, Herman Van Rompuy a jugé « essentiel que l’Union européenne soit aussi protectrice ». « Il est impératif, a-t-il ajouté, que l’UE ne soit pas vue seulement comme bénéficiant aux entreprises, mais aussi aux employés; pas seulement à ceux qui bougent mais aussi à ceux qui restent; pas seulement à ceux qui ont des diplômes et des compétences linguistiques, mais à tous les citoyens. »

L’Europe est devenue un véritable enjeu, ce n’est plus seulement une idée, une utopie, un rêve à protéger mais une réalité : une réalité imparfaite qui ne peut échapper à la critique. Sans réflexion critique, sans échanges contradictoires, il n’y a pas de démocratie réelle, il n’y a que des symboles trompeurs, des jeux de pouvoir, des intérêts à défendre. Alors, même les plus inconditionnels des europhiles ne se détourneront pas de la remise en question faite ici par l’historien François Kersaudy. Cette chronique a été publiée mercredi sur le site du magazine Le Point. Nous en reprenons deux extraits. Pour l’intégralité du texte, cliquer ici .

« De nos jours, l’Union européenne à vingt-huit n’a plus que des tarifs extérieurs communs dérisoires, la politique commerciale commune est éclipsée par une concurrence acharnée entre pays membres, et l’Union traque impitoyablement les subventions accordées à leurs industries. Pendant ce temps, les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde et le Brésil protègent férocement leurs marchés et subventionnent massivement leurs industries. Réciprocité ? Connais pas ! Que font le Conseil et la Commission au sujet de l’effondrement de nos exportations et de nos industries, des délocalisations massives et du chômage qui en résultent ? Nothing ! Qu’en dit le Parlement européen ? Nichts !

« L’élargissement démesuré de l’Union et des compétences de la Commission, résultant principalement de la démission des gouvernements, s’est fait au nom de « la paix ». Il faut en déduire qu’en l’absence d’une Commission omnipotente, de réglementations aberrantes et de sentences juridiques délirantes, la France serait en guerre contre le Danemark, tandis que la Finlande aurait depuis longtemps attaqué l’Allemagne. C’est oublier que ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, mais la paix qui a fait l’Europe…, et surtout que, de mémoire d’homme, les démocraties ne se sont jamais fait la guerre – même en l’absence de tout meccano institutionnel supranational. Mais que peut faire ledit meccano pour assurer la paix aux frontières de l’Est ou du Sud ? Niente ! Il s’est pourtant doté d’une « haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité », madame Ashton, non élue, résolument unilingue, sans expérience des affaires étrangères, mais ayant rang de ministre, 1 600 fonctionnaires à disposition et un budget faramineux. Que fait-elle pour promouvoir le début du commencement d’une politique extérieure européenne ? Niets !

« (…) On pourrait poursuive ainsi ad infinitum, en parlant du trafic d’influence institutionnalisé des lobbies qui campent à Bruxelles, des fraudes monumentales aux aides communautaires, de la farce surréaliste des processus d’adhésion, des députés fantômes et des bureaucraties étouffantes, des décisions brusquées et des inactions prolongées, mais à quoi bon ? Mieux vaudrait évoquer cette autre Europe à taille humaine qui aurait dû voir le jour, celle où l’approfondissement aurait précédé l’élargissement, où les rapprochements progressifs des peuples et des institutions auraient remplacé les symboles creux et les marches forcées, où, en somme, les bœufs auraient été mis avant la charrue, plutôt que l’inverse. Au lieu de quoi, nous voici livrés volens nolens aux « aréopages technocratiques, apatrides et irresponsables » qu’avait entrevus en son temps le général de Gaulle. Souvenons-nous qu’il en prédisait aussi l’échec : « Chaque peuple est différent des autres, avec sa personnalité incomparable, inaltérable, irréductible. Si vous voulez que des nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comme on intègre des marrons dans une purée. […] L’arbitraire centralisation provoquera toujours, par chocs en retour, la virulence des nationalités. » Tout était dit… »

Au mois d’avril, nous avons publié sur ce site un article intitulé De la démocratie en Europe. Il y était surtout question des négociations en vue de créer un marché commun avec les Etats-Unis. L’opposition à ce partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, au nom des « droits démocratiques en danger », commence à s’organiser. En Belgique francophone, il existe une plateforme contre le transatlantisme à laquelle on peut adhérer pour faire pression sur la Commission européenne. Voici le lien : http://www.no-transat.be/adhere/texte-plateforme

Trois infos, de nombreuses questions

A Eupen, la coalition sortante est reconduite. Première force politique en Communauté germanophone, le CSP (CDH) est maintenu dans l’opposition, au grand dépit de Benoît Lutgen qui dénonce un projet ultra-régionaliste autour du parti autonomiste ProDG dont le leader, Oliver Paasch, remplacera Karl-Heinz Lambertz à la ministre-présidence. Une réforme en vue pour sortir la Communauté germanophone de la Wallonie ?

fédéralisme belgeCe que veulent les germanophones, officiellement, c’est une Belgique fédérale à quatre régions, un modèle impliquant la disparition des communautés et, par ricochet, le départ des autorités flamandes de Bruxelles. Envisageable ? Un bon moyen de stabiliser la Belgique ? La dernière étape avant l’éclatement ?

Autre info du jour, le constitutionnaliste Marc Uyttendaele, dans la Libre, rejette l’idée de former des majorités symétriques à tous les niveaux de pouvoir :

« L’existence d’entités fédérées vise précisément à permettre l’existence de majorités différenciées qui se constituent non pas en fonction d’intérêts transversaux des partis politiques, mais en fonction uniquement de l’intérêt de l’entité concernée.

« La tentation symétrique est donc perverse. D’une part, il ne servait à rien de réaliser six réformes de l’Etat et de fédéraliser le pays pour permettre aux mêmes partis – qui sont de surcroît fortement hiérarchisés – d’exercer à tous les niveaux des responsabilités gouvernementales. (…)

« Cette volonté de symétrie apparaît comme la manifestation d’une peur du monde politique par rapport à un fédéralisme enfin accompli. Cette peur, il est essentiel de la juguler et de libérer chaque niveau de pouvoir de l’influence des autres. »

Ce point de vue est-il aussi celui de Laurette Uyttendaele-Onkelinx et du Parti socialiste ? Celui-ci envisagerait-il de former des gouvernements progressistes aux niveaux régional et communautaire en se détournant du fédéral où il lui faudrait accepter des mesures antisociales ? Avec l’émergence du PTB, le PS peut-il se contenter de répéter que « sans nous ce serait pire » ? Un gouvernement fédéral dominé par la N-VA, cela changerait-il la perception de la Belgique en Wallonie ?

Dernière info du jour : « Le FDF a plus de points de convergence avec le PS qu’avec le MR. » Peut-on imaginer que le PS, conforté par ces propos de Didier Gosuin, renonce à la ministre-présidence de la Région bruxelloise ? Incontournable au fédéral, le MR sera-t-il invité à monter dans les gouvernements régionaux ? Le PS aux régions, le MR au fédéral : pas d’alliance entre eux ? Retour à un vrai clivage gauche-droite ? Prolongation du match Paul Magnette/Bart De Wever ?

G.R.

Bilan électoral

Une fois n’est pas commune, j’ai donné la préférence aux écrans belges de RTL-TVI et de la RTBF pour suivre les résultats des élections du 25 mai. A 20.00 pourtant, je passais sur France 2 pour voir le résultat des européennes en France. J’eus vite compris. Les sondages avaient vu juste… L’abstention était, et de loin, le premier parti de France.

Je revins vers les chaînes belges et suivis discours et résultats qui voulaient bien tomber. Comme d’habitude, tout le monde avait gagné. Seuls Ecolo et le Vlaams Belang devaient bien avouer un échec cuisant. A minuit, je restais encore sur ma faim. En cause, un bug informatique qui touchait une grande partie des cantons bruxellois et d’autres en Province de Liège, en Hainaut et ailleurs en Wallonie. De plus, en début de nuit, François de Brigode était bien en peine de nous donner le moindre résultat qui concernait les élections européennes… Un comble pour le pays qui accueille la capitale de l’Europe !

Le bug informatique remettait sur le tapis le problème démocratique que pose le vote électronique. En Wallonie et à Bruxelles, un matériel du siècle dernier ne permet pas au citoyen de vérifier par un reçu que la carte que vous déposez dans l’urne est le reflet exact du vote que vous avez exprimé et les communes, avec des budgets de plus en plus corsetés, sont bien en peine d’acquérir un matériel fiable. En Flandre, 50 % des votes sont électroniques avec un matériel récent qui permet au citoyen de recevoir un papier qui atteste son choix. Dès la fin de la soirée, les présidents de partis de langue française s’accordaient sur un point : lors du prochain scrutin, il faudra en revenir en Wallonie et à Bruxelles au vote papier.

Venons-en aux résultats :

1. La N-VA est la grande gagnante des élections. En Flandre, 1 Flamand sur 3 a choisi le parti de Bart de Wever. La N-VA progresse de 18,8 % à la région flamande et y récolte 43 sièges sur un total de 124. Au fédéral, la N-VA est le 1er parti belge et remporte 33 des 150 sièges de députés fédéraux. Il est à remarquer que Kris Peeters (CD&V), particulièrement souriant, félicitait chaleureusement la N-VA pour son résultat remarquable.

2. Les 3 partis flamands  (CD&V, Open-VLD, SPa) qui ont participé au gouvernement Di Rupo s’en sortent de façon honorable au fédéral avec de légers gains pour le CD&V et l’Open-VLD et un léger recul pour le SPa. L’instrumentalisation du décès de J-L Dehaene a bien servi le CD&V. A la région flamande par contre, ces trois mêmes partis sont sanctionnés par l’électeur (-2,4 %, -0,8 %, -1,3 %).

3. Bien que victorieuse, la N-VA n’est pas incontournable, ni à la région flamande, ni au fédéral. Le double phénomène de vases communicants révélés de sondage en sondage a très bien fonctionné entre N-VA et Vlaams Belang qui essuie un gros échec (- 9,4 %), mais moins bien entre N-VA et CD&V / Open-VLD (- 3,2 %). La surprise vient du CD&V qui résiste bien tant à la région (20,5 %) qu’au fédéral (11,7 %). Cela permet à celui-ci de conserver 27 sièges (- 4) sur 124 au parlement flamand et à l’Open-VLD d’en conserver 19 (-2).

4. Cette situation convient particulièrement au CD&V, héritier du CVP, qui s’y connait dans les compromis à la belge. Elle ne pourra qu’être préjudiciable aux Wallons et aux Bruxellois. Le CD&V a l’art de montrer un profil lisse (le confédéralisme positif) tout en étant sur la même ligne que la N-VA (déclaration du président du CD&V Wouter  Beke exprimant que son flamingantisme faisait partie de son A.D.N.).

5 Côté Wallon, le parti de Di Rupo essuie une défaite tant à la région (-1,8 %) qu’au fédéral (- 2,1 %), mais il limite les dégâts en restant le 1er parti wallon à 31%. Le PS a profité à la région, mais aussi au fédéral, du vote de la frange des électeurs les plus belgicains d’Ecolo. Ce dernier parti est le grand perdant tant à la région wallonne où il passe de 18,5 % à 8,5 % qu’au fédéral où il ne conserve que 6 députés.

6. Le MR est un autre vainqueur (+3,3 % à la région et +0,3% au fédéral) malgré un discours parfois peu clair ou même divergent de ses figures de proue (rejet de gouverner avec la N-VA pendant que d’autres prenaient langue avec cette dernière). Le CDh est en léger repli ce qui lui permettra certainement de sauter dans le(s) wagon(s) des prochains gouvernements.

7. A Bruxelles, PS et MR sont au coude à coude et le FDF crée la surprise en devenant le 3ème parti bruxellois avec 12 élus sur les 72 sièges francophones. Ce résultat du parti amarante démontre une fois de plus le développement d’une forte identité bruxelloise.

Les tractations peuvent commencer. Si elles s’avèrent assez simples pour les parlements régionaux, elles seront corsées pour la chambre.

Coalitions qui sont mathématiquement possibles :

a) Sans la N-VA : CD&V+OpenVLD+SPa+Groen+PS+MR+CDh+Ecolo

109 députés sur 150. C’est le gouvernement anti-N-VA qui nie le parti vainqueur et qui repose sur une majorité d’élus de langue française (58 pour 51 Flamands).

les vieilles familles traditionnelles : CD&V+OpenVLD+SPa+PS+MR+CDh

97 députés sur 150 : mêmes remarques que précédemment avec une majorité d’élus de langue française (52 pour 45 Flamands)

b) Les quatre grands partis : NV-A+CD&V+PS+MR

94 députés sur 150 : il regroupe les partis les plus importants de chaque région et repose sur une majorité d’élus flamands (51 Flamands pour 43 élus de langue française)

c) La coalition de « centre droit » : N-VA+CD&V+OpenVLD+MR+CDh

93 députés sur 150 : elle rejette les socialistes dans l’opposition et repose sur une forte majorité d’élus flamands (65 Flamands pour 28 élus de langue française). Elle est minoritaire en Wallonie et à Bruxelles.

Ces projections ne prennent pas en compte qu’un parti évite habituellement de participer à une majorité sans son pendant de l’autre région. Elles ne tiennent pas compte non plus que les présidents de partis désirent des coalitions symétriques dans leur région propre et au parlement.

La complexité du puzzle belge reste toujours aussi forte. Battra-t-on le record des 541 jours sans gouvernement fédéral laissant aux Régions dont les pouvoirs sont étendus par la sixième réforme de l’Etat le soin de gérer le court terme ?

Paul D.