En Belgique, il y a le train et l’arrière-train

Pour faire bouger les lignes, en politique, il faut compter sur les circonstances et sur le temps. Quand il s’agit de lignes de chemin de fer, sachant que la direction de la NMBS-SNCB, très flamande, est confrontée à un mouvement syndical devenu tout à coup très très wallon, il est permis d’aller plus vite et plus loin. Bart de Wever a sorti de solides arguments pour faire un pas de géant vers la régionalisation du rail. Lui et Marc Goblet ont au moins un point commun, c’est qu’ils veulent arrêter les trains. Plus de ligne directe entre Liège et Ostende ? Il va falloir changer de train ? Des trains plus modernes en Flandre ? Et qu’est-ce que ça changerait au niveau des investissements, du pouvoir de décision… ? Si c’est pour remettre en service le Thalys « wallon », celui qui assurait la liaison entre Liège et Paris via la dorsale wallonne, on y gagnera peut-être au change. Et, tant qu’on y est, le gouvernement wallon pourrait-il revenir sur sa décision de condamner la ligne entre Dinant et Givet ? (lien)

C’est une information Belga sur le site de la Libre.

De Wever-SNCBLe président de la N-VA, Bart De Wever, a suggéré mardi dans plusieurs interviews de procéder à une scission pratique des chemins de fer belges, à défaut d’une scission légale.

Selon lui, les lignes Anvers-Charleroi et Ostende-Liège pourraient être coupées à Bruxelles. De la sorte les navetteurs flamands n’auraient pas à subir les conséquences de grèves menées en Wallonie. L’accord de gouvernement conclu entre le MR, la N-VA, le CD&V et l’Open Vld ne prévoit pas de scinder le rail belge et une telle proposition ne recueillerait sans doute pas de majorité. « Mais il n’est pas nécessaire de scinder légalement la SNCB pour limiter à tout le moins les perturbations pour les voyageurs flamands. On peut organiser aussi la scission pratiquement. Est-ce nécessaire ou utile qu’une ligne aille d’Anvers à Charleroi et d’Ostende à Liège? Si les cheminots font grève à Liège, en tant que Flamand vous avez un problème alors que vous voulez rejoindre Bruxelles depuis Gand », a-t-il déclaré dans « Het Laatste Nieuws ».

Le président des nationalistes flamands invoque un autre argument, les trains qui à certaines heures roulent peu remplis sur ces lignes à partir de Bruxelles.

Selon lui, le plan de transport 2017 de la SNCB devra tenir compte de cet élément.

L’ancien patron de la SNCB, Marc De Scheemaeker, ex-candidat sur la liste N-VA aux élections européennes, abonde dans ce sens. Des lignes trop longues nuisent à la ponctualité des trains et à leur remplissage, affirme-t-il, interrogé par « De Standaard ».

Le front syndical se communautarise

« Ensemble, on est plus forts » : l’aile francophone de la FGTB le proclame et ce slogan, pour évident qu’il soit, s’adresse aussi aux camarades de Flandre. La solidarité, voilà le maître-mot pour un syndicat. Mais la solidarité n’est plus ce qu’elle était, surtout dans un pays comme la Belgique. On sait combien la grande grève de l’hiver 60, dans une Belgique encore unitaire, a éloigné les travailleurs de Flandre et ceux de Wallonie. Il se pourrait que les liens se distendent un peu plus en 2016…

C’est une information Belga publiée sur le site de La Libre :

Marc GobletMarc Goblet, le secrétaire général de la la FGTB, a fait part au journal Le Soir de son inquiétude de voir le front commun syndical se fissurer sur la question de la grève du rail.

« J’appelle tout le monde à se ressaisir. Nous devons rétablir l’unité syndicale, qui est notre force », déclare le responsable du syndicat socialiste. Les ailes flamandes de la FGTB et de la CSC ont annoncé cette semaine qu’elles levaient le préavis de grève relatif à la grève sur le secteur ferroviaire au mois de janvier. Les organisations francophones ont elles décidé de maintenir l’action, causant un schisme rare dans le monde syndical.

« La division au niveau d’un secteur, comme on la constate aujourd’hui – une division ‘communautaire’ – n’apporte rien de bon pour les travailleurs, pour personne, et ma crainte c’est que le phénomène se généralise, affaiblissant l’ensemble du mouvement syndical », déplore Marc Goblet.

Le secrétaire général de la FGTB formule ainsi des inquiétudes quant à la position dans laquelle les syndicats vont aborder les prochains dossiers à négocier avec le gouvernement, notamment celui des pensions.

Les chemins de fer belges : un train à deux vitesses

« L’administration wallonne flingue le plan de transport de la SNCB. » C’est un article publié sur le site du journal L’Echo.

D’après la Cellule ferroviaire, le plan 2014 de la SNCB pénalise plus la Wallonie. Il y impose un allongement du temps de parcours de 10% contre une moyenne de 3,3%.

SNCB Wallonie 1La Cellule ferroviaire wallonne a rendu la copie de l’analyse du plan de transport 2014 de la SNCB demandée par son ministre de tutelle, Maxime Prévot (cdH). L’objectif de celui-ci était de mesurer l’impact des nouvelles relations dessinées par l’entreprise ferroviaire pour les navetteurs wallons. Le bilan semble négatif pratiquement sur toute la ligne. Allongement des temps de parcours plus important que la moyenne, disparition annoncée de liaisons internationales passant par Namur, inefficacité de la dorsale wallonne, etc. Telles sont les conclusions contenues dans le document que le vice-président wallon a envoyé en octobre à la Commission des travaux publics. SNCB Wallonie

« Alors que la SNCB annonce une augmentation moyenne de la durée de parcours de 3,3% sur les 100 couples origine/destination les plus fréquentés, on constate que les temps de parcours entre les grandes villes wallonnes et la première gare bruxelloise (Nord, Luxembourg, Midi) se sont allongés dans des proportions plus importantes, l’augmentation moyenne étant de 10%, soit environ 5 minutes. »

L’administration indique qu’on « s’éloigne inexorablement des demandes formulées par le gouvernement wallon lors des négociations relatives au Plan pluriannuel d’investissement 2001-2012 du groupe SNCB ». Elle estime aussi qu’on atteint dorénavant sur certains axes des « seuils psychologiques défavorables à l’utilisation du train par rapport à la voiture ».

La Cellule note une réduction totale du nombre de personnes empruntant quotidiennement l’axe 3 (Bruxelles-Luxembourg-Bâle avec arrêt notamment à Namur). Selon les itinéraires, le temps de parcours des liaisons internationales directes entre ces villes est allongé de 10 à 37 minutes. « Il y a fort à craindre que les liaisons directes internationales disparaîtront purement et simplement à partir d’avril 2016, date à laquelle seront mis en service des TGV entre Luxembourg et Strasbourg ».

Trains tôt et tard menacés

La dorsale wallonne, qui relie les pôles économiques majeurs du sud du pays et qui constitue leur porte d’accès vers l’international (Lille, Maastricht, Aix-la-Chapelle), n’a pas été renforcée. Au contraire, on assiste à la suppression en semaine du train direct qui reliait Tournai (Lille) à Liers et à des correspondances jugées médiocres notamment en gare de Namur entre la dorsale wallonne et l’axe 3 (28 minutes d’attente en gare en venant du Luxembourg vers Mons et inversement). Tournai demeure reliée en semaine à Lille, mais Liège n’est plus connectée à Lille ni à Aix-la-Chapelle.

Pour l’avenir, l’administration wallonne trace des pistes de réflexion. Elle suggère que la dorsale wallonne et l’axe 3 soient considérés comme la colonne vertébrale d’un cadencement en réseau en Wallonie. Elle plaide pour que les obligations minimales qui seront imposées à la SNCB en termes de dessertes minimales ne soient pas amoindries, « sinon, l’exploitant ferroviaire aura tôt fait d’ajuster son offre à la baisse. Les trains circulant tôt et tard seront alors les premiers menacés ».

Marianne dans tous ses états

Marianne puzzle 2L’actualité mise en perspective, par G. Régibeau

La République a décrété l’état d’urgence et, depuis, s’interroge.

Bien sûr, la seule urgence, c’est de vivre et d’aimer. Dans nos sociétés démocratiques, ouvertes, apaisées, on préfère ignorer le langage de la violence.

« Elle est née dans le Paris dix-sept cent quatre-vingt-dix comme une rose épanouie au jardin des fleurs de lys… » Cette chanson de Michel Delpech me revient quand je pense à la République française… « Mais que Marianne était jolie quand elle embrasait le cœur de Paris en criant dessus les toits : Ça ira ! Ça ira ! Toute la vie. »

On l’imagine sourire, Marianne, insouciante et désirable, comme on pouvait l’être au début des années ‘70… Il suffit de mettre un peu de chair sur une idée pour s’y attacher avec une candeur juvénile. On devine une silhouette au milieu de la lumière, on la voit qui rayonne, à la fois touchante et lointaine.

couverture de l'ObsEn 2015, la France a été secouée par une violence dont elle se croyait protégée, et voici la chanteuse Camélia Jordana qui, en couverture de l’Obs, pose en nouvelle Marianne, un brin dénudée mais solennelle. Elle offre une colombe au monde et nous donne à voir que la République est vivante. Un message de Noël, en somme, avec une fille qui, née de l’écume de la mer Méditerranée, affiche sa liberté vestimentaire. Evidemment, le décolleté ouvert, cela marche aussi bien avec d’autres idées, ou avec des bagnoles, ou du savon de vaisselle. Un message, un coup de pub, libre à chacun de réagir à sa façon. Mais elle a du caractère, Marianne…

Marianne est une enfant des Lumières, mais elle est née aussi de la colère, comme un défi lancé au monde ancien. Pas dans une crèche avec des santons de Provence, illuminée par une étoile, entre l’âne et le bœuf. Même si le christianisme est dans ses gènes, elle s’en est prise au pouvoir de la religion, qui la révoltait. Les rois n’avaient aucune raison de lui rendre hommage, ils se sont coalisés contre elle et ses « missionnaires armés ». Elle a fait ses premiers pas avec le Chant du départ : « …La liberté guide nos pas et, du Nord au Midi, la trompette guerrière a sonné l’heure des combats. Tremblez ennemis de la France… Le Peuple souverain s’avance… »

Marianne était loin de vouloir plaire à tout le monde, elle bousculait tout sur son passage. « Jusqu’ici l’art de gouverner n’a été que l’art de dépouiller et d’asservir le grand nombre au profit du petit nombre, et la législation le moyen de réduire ces attentats en système… » Ainsi parlait Robespierre, droit comme un i majuscule au milieu de la tempête révolutionnaire, figure majeure et controversée d’une République à peine sur ses jambes et déjà menacée de toutes parts. La République, c’est « donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même ». 

Certes, en fonction des hommes et des circonstances, il y a parfois loin des paroles aux actes. Si la République française alias Marianne avait réellement été une femme au XVIIIe siècle, elle qui avait pour vocation d’être émancipatrice et généreuse, avec du charme et de l’esprit, vertueuse jusque dans l’héroïsme, elle aurait peut-être été guillotinée comme Madame Roland. Dans le chaudron que fut la Révolution française, le sublime et le tragique se mêlaient confusément.

Puisqu’on avait balayé tout ce qui avait fait la France, il fallait casser l’histoire en deux. Certes, on avait puisé dans sa culture classique pour créer le citoyen, la nation, la république mais, plus que le bonheur, c’est le progrès qui était une idée neuve en Europe. On inventait l’avenir meilleur pour tous, du moins le proclamait-on joyeusement, religieusement, porté par une foi nouvelle en ce que l’homme avait de meilleur : Liberté-Égalité-Fraternité. Même si le calendrier républicain, conçu dans l’esprit des lumières, adopté par décret le 14 vendémiaire an II, n’allait pas réussir à faire oublier que la France avait des racines profondes, on défendait les acquis révolutionnaires et on se projetait dans l’avenir.

« Citoyens, vous représentez-vous l’avenir ? Les rues des villes inondées de lumières… les nations sœurs, les hommes justes, les vieillards bénissant les enfants… les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité… la conscience humaine devenue l’autel, plus de haines, la fraternité de l’atelier et de l’école, pour pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres… » Voilà ce que Victor Hugo faisait dire à Enjolras sur la barricade où celui-ci était prêt à mourir pour son idéal républicain.

Il y avait quelque chose de religieux dans cette adoration de Marianne mais c’était pour mieux affirmer le pouvoir et la responsabilité de l’humanité, car le salut du genre humain ne dépendait que des hommes eux-mêmes. Au XIXe siècle, avec Marx, c’est un messianisme plus radical qui promettra le Grand Soir au son de l’Internationale : « Du passé faisons table rase Foules, esclaves, debout, debout Le monde va changer de base Nous ne sommes rien, soyons tout… » (E. Pottier). Certes, avec le recul, on peut sourire ou s’effrayer de la prétention de casser l’histoire en deux, mais il fallait soulever des montagnes et la marche en avant du progrès réclamait qu’on s’abandonnât à la mystique révolutionnaire.

Bien sûr, Marianne, identifiée à la France devenue républicaine, a fini par faire oublier son caractère révolutionnaire, mais elle est toujours une enfant des lumières, une figure de la liberté, du progrès. Marianne a un rôle à jouer dans nos sociétés démocratiques, il y a un désenchantement qui doit la rendre attentive. Il est dans sa nature de se méfier des références à Jeanne d’Arc. Mais l’irruption d’une violence extrême inspirée par un messianisme dont elle ne comprend pas les codes, en tout point contraires à ses valeurs, la trouble et la désoriente. Il faut qu’elle se ressaisisse.

Il faut que Marianne soit à nouveau forte et séduisante. Il n’y a pas si longtemps, François Hollande avait cette ambition de « réenchanter le rêve français ». L’intention était bonne mais, en politique, il faut des résultats. Le danger serait de s’en tenir aux bonnes intentions. Pour ma part, n’ayant pas d’autre responsabilité que d’être un citoyen ordinaire, j’admets volontiers ne pas avoir de leçon à donner. Comme j’ai envie de faire de jolis rêves, il me suffit de me gargariser des mots que Victor Hugo prête à Enjolras :

« Nous allons à l’union des peuples; nous allons à l’unité de l’homme… Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation tiendra ses assises au sommet de l’Europe, et plus tard au centre des continents, dans un grand parlement de l’intelligence… La France porte cet avenir sublime dans ses flancs… Ce qu’avait ébauché la Grèce est digne d’être achevé par la France… Au point de vue politique, il n’y a qu’un seul principe – la souveraineté de l’homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s’appelle Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s’associent commence l’État. Mais dans cette association il n’y a nulle abdication. Chaque souveraineté concède une certaine quantité d’elle-même pour former le droit commun. Cette quantité est la même pour tous. Cette identité de concession que chacun fait à tous s’appelle Égalité. Le droit commun n’est pas autre chose que la protection de tous rayonnant sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s’appelle Fraternité… L’égalité, citoyens, ce n’est pas toute la végétation à niveau, une société de grands brins d’herbe et de petits chênes… C’est, civilement, toutes les aptitudes ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit. L’Égalité a un organe : l’instruction gratuite et obligatoire. Le droit à l’alphabet, c’est par là qu’il faut commencer. L’école primaire imposée à tous, l’école secondaire offerte à tous, c’est là la loi. De l’école identique sort la société égale. Oui, enseignement ! Lumière ! lumière ! tout vient de la lumière et tout y retourne… Citoyens, le dix-neuvième siècle est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. »

Ne parlons pas du XXIe siècle… Allez, vive la France et bonne année à tous.

Démocratie et populisme

Être ou ne pas être un démocrate, voilà la question.

A brève ou moyenne échéance, on ne voit pas comment la souveraineté du peuple, à laquelle est attachée la démocratie, pourrait s’exercer en dehors du cadre national. L’Union européenne est démocratique dans la mesure où elle garantit des droits au citoyen, mais le citoyen européen n’est pas sollicité pour intervenir dans un débat qui, du reste, ne laisse aucune alternative. Avec l’Europe actuelle, on s’est placé dans une logique post-nationale mais aussi, de plus en plus clairement, post-politique. Il s’agit seulement d’optimaliser un grand marché, voué à s’ouvrir pour s’inscrire dans une économie planétaire, en mettant les uns et les autres en situation de concurrence.

Abandonner la politique aux forces du marché : peut-être est-il besoin de nuancer. Un constat aussi réducteur ne peut convenir aux partis de gouvernement qui ont fait le choix de cette évolution, parce qu’il justifierait la rupture de confiance entre au moins une partie du « peuple » et ses représentants. Gageons que Paul Magnette aurait tôt fait de montrer combien cette analyse est sommaire et mensongère, lui qui a beaucoup étudié la démocratie et Le régime politique de l’Union européenne et a conclu que l’Europe actuelle était l’avenir de la démocratie. Magnette La gauche ne meurt jamaisPlus récemment, Paul Magnette a néanmoins convenu que « la gauche est profondément en crise en Europe… On n’a pas mesuré ce qui a changé ». Mais un tel changement n’était pas pour lui déplaire : « une société formée de citoyens qui ont confiance en eux-mêmes et sont attachés aux plaisirs de l’existence et à la convivialité est mieux armée qu’une autre pour éviter de retomber dans la violence, le mépris mutuel et le rejet de l’autre. La gauche a toujours été du côté de la fête ». C’était lors de la promotion de son dernier livre au marketing parfait : Paul Magnette, « La gauche ne meurt jamais ».

Plus profonde a sans doute été la réflexion de Chantal Mouffe, une carolorégienne qui a dénoncé le glissement de la gauche vers le centre et son incapacité de proposer une alternative au courant néolibéral qui incarne aujourd’hui la modernité, dans un monde où plus rien n’échappe au pouvoir de la finance. Chantal Mouffe n’a pas travaillé dans un cabinet du PS. Ni même à l’Institut Emile Vandervelde. Nul n’est prophète en son pays. Chantal Mouffe a dirigé le Centre pour l’Etude de la Démocratie à l’Université de Westminster et, avec l’Argentin Ernesto Chantal MouffeLaclau, elle a contribué au renouveau de la gauche en Amérique latine avant de nourrir intellectuellement le mouvement des Indignés en Espagne et de s’imposer, dès lors, comme un des maîtres à penser du parti anticapitaliste et anti-austérité Podemos. Celui-ci s’oppose aux élites, à la « caste », et vient de dépasser la barre des 20 % des voix aux élections législatives en Espagne. Il ne craint pas de se qualifier de populiste. Un populisme de gauche que Chantal Mouffe oppose à un populisme de droite.

Peut-être est-il bon de nourrir le débat. Ce qui est très interpellant dans une démocratie, c’est le « there is no alternative » qui renvoie la discussion à la marge de la marge et donne au citoyen le sentiment que tout se décide en dehors de lui. Pour revitaliser la gauche, il ne suffit pas de convoquer les fantômes de Vandervelde ou de Jaurès. Certes, une fois dérégulé, le capitalisme retombe sur des fondamentaux qui étaient ceux du XIXe siècle et la mondialisation de l’économie va clairement dans ce sens, mais le vieux discours sur la lutte des classes ne permet plus de comprendre et de mobiliser. La « classe ouvrière », si tant est qu’elle existe encore, est de moins en moins fidèle aux partis socialistes « historiques ». Alors que la tendance générale est à l’individualisme et à la dépolitisation, Chantal Mouffe remet les identités collectives et les passions au cœur de l’analyse politique et, en tant que femme engagée à gauche, elle s’inquiète de la montée, à droite, d’un populisme concurrent. 

Il y a matière à s’inquiéter. Ce ne sont pas les calculs politiciens qui feront barrage au Front national. Nous croyons qu’il est essentiel de ne pas abandonner la politique aux forces du marché. Voici ce que Chantal Mouffe écrivait en 2002 dans un article intitulé La « fin du politique » et le défi du populisme de droite. C’était après le choc provoqué par la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles en France.

Evidemment, ce n’est qu’un élément de réflexion, parmi d’autres. (G.R.)

« …(Le) cadre idéologique dominant… présente deux composantes : la valorisation du marché libre d’une part, celle des droits de l’homme de l’autre. Ce qui est frappant, c’est que toute référence à la souveraineté populaire – qui constitue la colonne vertébrale de l’idéal démocratique– a à peu près disparu dans les définitions actuelles de la démocratie libérale. La souveraineté du peuple est désormais perçue, le plus souvent, comme une idée obsolète et comme un obstacle à la réalisation des droits de l’homme.

Ce à quoi nous assistons, en fait, c’est au triomphe d’une interprétation purement libérale de la nature de la démocratie moderne. Pour beaucoup de libéraux, la démocratie est secondaire par rapport aux principes du libéralisme.

(…) Plusieurs expressions ont été utilisées pour désigner le nouveau type de politeia (régime) issu de la révolution démocratique : démocratie libérale, démocratie représentative, démocratie parlementaire, démocratie pluraliste. Toutes ces expressions soulignent le fait que nous avons affaire à l’articulation de deux traditions différentes : la tradition libérale (avec la liberté individuelle et le pluralisme) et la tradition démocratique (qui insiste sur la souveraineté populaire et l’égalité). Cette articulation s’est formée au XIXe siècle avec l’alliance entre les forces libérales et démocratiques.

(…) La légitimité de la démocratie libérale moderne repose sur cette idée de la souveraineté du peuple, et ceux qui croient possible de s’en débarrasser se trompent profondément. Le déficit démocratique qui se manifeste de multiples manières dans un nombre croissant de sociétés démocratiques libérales est sans aucun doute le résultat du fait que les gens sentent bien qu’il n’y a pas vraiment de place pour une participation significative aux décisions importantes. Dans plusieurs pays, ce déficit démocratique a contribué au développement des partis populistes de droite qui prétendent représenter le peuple et défendre ses droits confisqués par les élites politiques.

(…) Dans un contexte où le discours dominant professe qu’il n’existe pas d’alternative à la forme néolibérale actuelle de la mondialisation, qu’il nous faut accepter ses lois et se soumettre à ses diktats, il n’est guère surprenant que de plus en plus de salariés soient disposés à prêter l’oreille à ceux qui affirment qu’au contraire, il existe des alternatives et qu’ils rendront au peuple son pouvoir de décision. Quand la politique démocratique ne parvient plus à organiser la discussion sur la manière d’organiser notre vie commune et qu’elle se borne à assurer les conditions d’un bon fonctionnement du marché, les conditions sont réunies pour que des démagogues talentueux expriment les frustrations populaires.

L’état actuel des sociétés démocrates libérales est donc particulièrement favorable à l’expansion du populisme de droite. L’abandon de l’idée de souveraineté populaire converge avec la certitude qu’il n’existe pas d’alternative à l’ordre actuel et crée un climat antipolitique facilement exploitable pour fomenter des réactions populaires hostiles aux élites actuellement au pouvoir. Il faut comprendre que, dans une large mesure, le succès des partis populistes de droite est dû au fait qu’ils alimentent l’espoir et la conviction que les choses pourraient être différentes. Cet espoir est évidemment illusoire. Il repose sur des prémisses erronées et sur des mécanismes d’exclusion insupportables dans lesquels la xénophobie joue habituellement un rôle central. Mais dès lors que ces partis sont les seuls à offrir un débouché aux passions politiques, leur prétention à offrir une alternative devient de plus en plus séduisante. Pour imaginer une riposte adéquate, il devient urgent de saisir les conditions économiques, sociales et politiques qui expliquent leur émergence. Et cela requiert l’élaboration d’une approche théorique qui ne dénie pas la place de l’antagonisme dans le politique. 

Il est également urgent de se rendre compte que ces partis ne peuvent pas être combattus par des condamnations morales et que c’est pour cette raison que la plupart des réponses proposées se sont montrées jusqu’à présent totalement inefficaces. Bien sûr, la posture moralisatrice est en parfaite consonance avec la perspective post-politique qui domine aujourd’hui et c’est pourquoi elle ne surprend guère. »

Pour l’intégralité de l’article : Chantal Mouffe.

Belgium security : une mauvaise histoire belge

Le ministre belge de la Justice, Koen Geens, révèle que Salah Abdeslam se trouvait vraisemblablement dans une habitation de Molenbeek, deux jours après les attentats de Paris.

Attentats de Paris : Salah Abdeslam aurait-t-il pu être arrêté à Molenbeek ?Une information lue sur le site de M6 info/AFP 

Lors d’un entretien accordé à la chaîne flamande VTM, le ministre de la Justice, Koen Geens, a révélé que le 16 novembre Salah Abdelslam se serait trouvé « dans une habitation de Molenbeek-Saint-Jean, deux jours après les attentats de Paris, une position connue par les services de renseignements ». Mais les policiers belges ont tardé avant d’intervenir.

Que s’est-il passé ?

Le 16 novembre au matin, les unités spéciales ont pris d’assaut un bâtiment de la rue Delaunoy. Sur place, ils retrouvent des indices qui laissent à penser que Salah Abdelslam s’est enfui dans la nuit. L’hypothèse privilégiée aujourd’hui est que l’individu a été exfiltré par des complices. Selon la RTBF, il aurait profité d’un déménagement dans le quartier pour se dissimuler dans un meuble avant de se cacher dans un véhicule.

Pourquoi l’opération de police n’a-t-elle pas été faite dans la nuit pour le surprendre ? En Belgique, selon la loi du 7 juin 1969, les perquisitions ne peuvent avoir lieu qu’entre 5 heures du matin et 9 heures du soir. Le Code d’instruction criminelle prévoit que la perquisition doit être ordonnée par un juge d’instruction en charge de l’enquête. Par conséquent, il n’était pas possible pour les forces de l’ordre du pays d’agir par surprise.

L’incompréhension est palpable. Le fait de ne pas pouvoir contourner la loi dans un tel cas d’extrême force majeure laisse certains commentateurs dubitatifs. Le parquet fédéral a tenu aujourd’hui a nuancé ces faits. « Nous avions une information indiquant que Salah pouvait ou avait pu se trouver dans l’habitation en question. Une perquisition a donc été effectuée et n’a rien livré. Affirmer qu’on n’a pas pu l’arrêter parce que nous ne pouvions pas effectuer de perquisitions entre 21h00 et 05h00 et qu’il s’est échappé durant cette tranche horaire est une extrapolation. »

« À 15 minutes près, il aurait été dans notre base de données »

L’émission de la chaîne VTM Nieuws parle aussi d’un contrôle d’identité de Salah Abdeslam à la frontière sans que ce dernier soit arrêté. Selon le ministre des Affaires étrangères, Jan Jambon, il s’agit de « malchance ». « On a eu de la malchance (…). À 15 minutes près, il aurait été dans notre base de données », a-t-il expliqué. Lors de son retour vers Molenbeek depuis Paris, le terroriste présumé a utilisé ses propres papiers lors du contrôle. Pour Koen Geens, « cela signifie qu’il n’a pas pensé revenir avec de faux papiers« .

Penser l’avenir

A chacun ses inquiétudes, à chacun ses peurs. Nous ne sous-estimons pas l’importance au moins symbolique des élections régionales en France. Nous mesurons bien ce qu’elles révèlent de nos sociétés fragilisées. Mais l’enjeu principal de ce week-end se situait sans doute ailleurs.

« L’accord décisif pour la planète, c’est maintenant », a déclaré François Hollande à la COP21. Ce samedi 12 décembre, à Paris, l’humanité s’est peut-être engagée dans la voie de la sagesse. Cliquez sur l’image pour accéder à l’article du journal Le Monde.COP21

Lire aussi l’article de La Libre : Climat : le meilleur accord possible.

La Flandre en jaune et noir

baromètre politiqueLe récent baromètre politique RTBF – La Libre indique une remontée de la droite extrême et de l’extrême droite en Flandre. Ensemble, la N-VA et le Vlaams Belang, partis nationalistes et indépendantistes, recueilleraient 41,1 % des intentions de vote « au nord du pays ».  

Contrairement à Johanne Montay qui a analysé ces résultats pour la RTBF, nous ne pensons pas que les seuls résultats du Vlaams Belang doivent être comparés à ceux du FN en France. Même si ces deux partis ont fait alliance au Parlement européen, il est clair que le parti de Marine Le Pen cherche à se montrer plus « acceptable » et qu’il est permis aujourd’hui de le comparer à la N-VA, ou du moins à la combinaison N-VA + VB, avec cette nuance que le FN s’emploie davantage à mordre sur l’électorat traditionnel de la « gauche ».

Nous ne voulons pas minimiser les 27,96 % des voix obtenues par le FN au premier tour des élections régionales françaises mais il faut se méfier des raccourcis faciles. A nous aussi de proposer notre analyse sommaire et intellectuellement douteuse : on connaît les références historiques de la N-VA et du Vlaams Belang, donc plus de 4 Flamands sur 10 regrettent la collaboration avec l’Allemagne nazie, on ne devrait plus fréquenter ces gens-là. Point.

Politique et indignation

Un billet d’humeur signé Adrien Lhomme

Haro sur la France !

Incapables de réfuter les arguments avancés en faveur d’une intégration-autonomie de la Wallonie à la République française, nos cénacles politiques recourent à une stratégie vieille de deux siècles : le dénigrement systématique et obsessionnel de la France.

Elections_Regionales_2015C’est encore ce qui se passe après le premier tour des élections régionales françaises. Placés devant l’éventualité d’une victoire du Front national dans les deux régions limitrophes de la Belgique, J.C. Marcourt et R. Demotte ont de nouveau sauté sur l’occasion pour noircir la France. Hier, sur les antennes de la RTBF, c’est tout juste si les fascistes n’étaient pas massés sur notre frontière Sud. Ils ressortent leur thème des valeurs sur lesquelles on ne peut pas transiger. Ces deux régions deviennent infréquentables. Comment peut-on imaginer devenir Français ?

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ont la mémoire courte et des valeurs à géométrie variable. Avant nos élections de 2014, tous nos partis politiques juraient que leurs valeurs leur interdisaient de gouverner avec la NVA. Depuis les élections, la NVA règne en maître sur la Flandre et mène le gouvernement fédéral par le bout du nez. J. Jambon, Ministre de l’Intérieur, a même été considéré comme persona non grata à Charleroi. Aujourd’hui, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il paraît même que les Ministres Présidents des Régions flamande et wallonne se téléphonent régulièrement. Il n’y a plus de danger fasciste sur notre frontière Nord et, tout compte fait, nos compatriotes flamands sont bien plus sympathiques que nos frères français.

Ce manque d’objectivité vis-à-vis de la France est indigne et profondément injuste. Faut-il qu’ils soient affolés à l’idée de la fin de la Belgique pour en arriver là ? La France ne se réduit pas au général Boulanger, à Pétain et à Marine Le Pen. La Belgique ne se réduit pas à Léon Degrelle et à Henri Deman. De 1936 à 1946, 26 députés rexistes ont sévi sur les bancs du Parlement. Et malgré cela, la Belgique n’est pas devenue infréquentable.

Enfin, menacer de boycotter ces deux régions françaises est puéril. Où sont les initiatives wallonnes dans les relations transfrontalières ? Que sont devenues les initiatives des Collignon, Hazette et Van Cauwenberghe ? Ce serait intéressant d’en faire l’inventaire et l’évaluation. Osons le dire, il n’y a pas de volonté politique pour promouvoir des réalisations communes avec la France.

Au Nord, nous ne sommes demandeurs de rien.

Au Sud, nous ne sommes promoteurs de rien.

Et multiplier les projets transfrontaliers, ce serait risquer de redonner aux Wallons le goût de la France.

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde