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Les analyses de Jacques Lenain

« La nation belge est morte, et l’Etat belge est condamné, car la nation flamande en pleine affirmation d’elle-même aboutira à la création de son propre Etat. »

Citoyen français, haut fonctionnaire de la République (il a été Directeur du Fonds de solidarité vieillesse de septembre 2001 à septembre 2010) aujourd’hui retraité, Jacques Lenain a découvert la réalité belge il y a une douzaine d’années, après la lecture du « Choix de la France » de Paul-Henry Gendebien.

Jacques Lenain portrait« Cette question belge concerne très directement la France, avec une portée toute importante. Et particulièrement favorable : un patriote français ne peut que se réjouir devant la perspective de voir son pays s’enrichir de trois millions et demi ou quatre millions et demi de nouveaux concitoyens, culturellement déjà pleinement assimilés et dont l’intégration politique et institutionnelle ne pourra être que facile et rapide. Aussi, je m’y suis intéressé de manière croissante. »

Jacques Lenain publie ses analyses sur le blog qu’il a créé en 2010. Ce blog, intitulé « Belgique française » (http://www.belgique-francaise.fr/introduction/home), est un manifeste en faveur d’une Belgique francophone intégrée dans la République française avec ses structures et son identité propres. Il y développe le concept d’union-intégration.

Il s’en explique :

« Force m’a été de constater que cette réunion de la Wallonie à la France, avec Bruxelles, cette « grande idée », n’allait pas se concrétiser aisément. Parce que l’Etat belge a su construire, depuis deux siècles, un système d’allégeance au Royaume particulièrement efficace et une image de la France « affreusement jacobine » et « terriblement laïque » particulièrement repoussante. Si bien que cette idée est encore peu défendue en Belgique, et très mal défendue, car la plupart des rattachistes franco-belges, et P.-H. Gendebien précisément, par ignorance de l’évolution du cadre politique et institutionnel français, et par hostilité très excessive à l’héritage institutionnel belge, ont défendu jusqu’à présent un mode d’absorption de la Wallonie voire de Bruxelles par la France qui passerait par la disparition totale dudit héritage, en faisant ainsi fi de deux siècles de construction juridique belge et de trente ans d’autonomie régionale de la Wallonie et de Bruxelles. Et parce qu’ils n’ont pas su se créer un appui actif en France, où la question belge restait presque totalement ignorée il y a trois ans encore. Ils ne sont donc pas entendus. Milieux dirigeants et élites actives de Belgique « francophone » préfèrent la tutelle flamande, très pesante mais bien connue, à une assimilation française, trop crainte parce que mal comprise.

« Il n’empêche que la crise belge s’est accélérée et approfondie, depuis 2007 précisément, après trente ans d’une illusion sur la permanence du Royaume entretenue par la transformation de l’Etat belge en Etat fédéral. La prolongation artificielle de cette continuité par une nouvelle réduction de l’Etat central pour satisfaire l’appétit national flamand dans l’attente du règlement du sort de Bruxelles, dernière et unique obstacle à la dissolution du Royaume, ne peut plus continuer à faire illusion. Il ne s’agit plus aujourd’hui que de préparer sa dénaturation et/ou sa fin. Il me parait que les « francophones » de Belgique doivent désormais choisir entre l’acceptation d’une tutelle colonisatrice flamande, de plus en plus envahissante, ou une forme de libération, celle en apparence illimitée mais très incertaine et dangereuse d’un Etat propre sans la Flandre, ou celle, suffisante et solide bien que limitée, que peut apporter une appartenance à la France, sous la condition que la République sache faire une offre séduisante, et convaincante une fois négociée.

« Pour ma part, j’essaie donc de contribuer, tant côté français que côté belge, à promouvoir, au-delà du constat à faire partager que l’Etat belge est frappé d’un mal mortel qui peut l’emporter à tout moment, un modèle de réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la France qui soit respectueux de leur identité et de leur autonomie, et qui garantissent aux populations wallonne et bruxelloise le maintien des services publics et des protections sociales dont ils bénéficient dans le présent cadre belge. Un modèle qui peut donc prendre appui sur le fait que la République française, République décentralisée comme l’affirme désormais sa Constitution, peut offrir à la Belgique française un statut particulier d’autonomie apte à permettre son intégration progressive et harmonieuse dans l’ensemble français. »

Nous reprenons ici des analyses que Jacques Lenain a publiées sur le site de l’AWF :

1. En 1860, Nice et la Savoie sont rattachées à la France. A bien des égards, il s’agit d’un cas de figure identique à celui de la Wallonie (et de Bruxelles) : https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2012/01/15/un-precedent-nice-et-la-savoie/

2. Le regard de Jacques Lenain sur la « Fédération Wallonie-Bruxelles » : https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2012/01/06/la-fwb-sous-la-loupe-de-jacques-lenain/

3. Sur le tracé des frontières : https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/11/27/saint-nicolas-est-wallon/

4. Sur l’avenir de Bruxelles : https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/04/21/comment-jacques-lenain-voit-lavenir-de-bruxelles/

https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/04/27/bruxelles-ville-internationale/

https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/05/05/et-si-bruxelles-faisait-le-choix-de-la-flandre/

https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/05/18/le-plan-b-francophone-une-chimere/

https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/05/29/la-chimere-wallo-brux-ii/

https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/06/16/pour-en-finir-avec-le-plan-b/

5. Le débat est ouvert :                    https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/04/09/la-france-et-pas-le-wallo-brux/

https://alliancewalloniefrance.wordpress.com/2013/07/06/debat-letat-wallonie-bruxelles-une-etape-necessaire-ou-le-dernier-songe-belgicain/

Vacances, la France en tête

Cela sent les vacances. Le soleil s’impose enfin dans le ciel et dans les esprits. Il semblerait qu’à Namur, le PS et le CDH soient près d’un accord pour gouverner la Wallonie, où l’on Wallonie chaleur de vivrene pense déjà plus qu’à la chaleur de vivre. En Flandre, il y a les incertitudes autour de l’avenir de Kris Peeters mais, à part ça, la plaine est fumante et tremble sous juillet. La formation d’un gouvernement fédéral reste au frigo, le temps que l’été passe.

apéroAh le petit vin blanc qu´on boit sous les tonnelles… A l’heure de l’apéro, beaucoup de Wallons sont heureux de vivre en France. Il est vrai que le soleil brille ailleurs qu’au pays du guide Michelin, l’offre touristique a fortement augmenté dans le monde et la démocratisation du transport aérien profite davantage aux destinations plus lointaines. Mais en France, un Wallon se sent quand même un peu chez lui.

Le succès du Tour de France est en partie celui des paysages qu’il donne à voir. Avec ses montagnes et ses bords de mer, ses villes patrimoniales et ses petits villages tranquilles, la France nous est familière, et son pouvoir de séduction reste intact. La France est la première destination touristique du monde et le tourisme constitue un secteur clé de son économie. Il représente plus de 7% du PIB et deux millions d’emplois directs et indirects. Pour autant, la filière doit s’adapter pour faire face à la concurrence des autres pays et capter l’augmentation du flux touristique mondial. Celui-ci doit doubler d’ici à vingt ans, passant de 980 millions à 1,8 milliard de visiteurs internationaux annuels.

Cette information, reprise sur un site gouvernemental français (lien), rappelle que les vacances, au pays des 35 h/semaine, c’est aussi bon pour l’économie. Il s’agit même d’un secteur d’avenir, dont la croissance apportera de la richesse et des emplois, à condition de ne pas s’endormir sur ses lauriers car, première destination mondiale avec 83 millions de touristes étrangers, la France est seulement troisième pour ce qui est des recettes. Un enjeu majeur consiste donc à renforcer l’offre touristique pour améliorer l’attractivité de la France, et ainsi devenir la première destination touristique mondiale en termes de touristes et de revenus.

Dans un marché global où, de plus en plus, les pays sont comparables à des marques, voire à des produits de consommation, la France occupe encore une place de choix. La Wallonie gagnerait sans doute à s’y associer. Selon un rapport élaboré en 2010 par le Département du tourisme de Wallonie (lien), le secteur touristique wallon génère près de 60.000 emplois (équivalents temps plein) et représente 5 % du P.I.B. Il dispose d’un important potentiel de création d’emplois directs et indirects difficilement délocalisables et constitue un axe de développement économique certain.

G.R.

Pour en finir avec le foot

Thierry LuthersC’est toujours une fête de l’entendre commenter un match à la radio : Thierry Luthers, qui jongle avec les mots comme d’autres avec un ballon, sera de la partie ce soir pour allumer le feu du 14 juillet liégeois. Pas de football au programme mais un récital Johnny Hallyday, dont Thierry Luthers interprétera les tubes avec l’ardeur bien liégeoise qu’on lui connaît. (Tiens, qui se souvient que Johnny a chanté « On est tous ensemble… Allez les bleus on est tous avec vous » ?)

Moins festive, et pour en finir avec la coupe du monde de football, loin du sport-spectacle et des émotions qu’il peut générer, voici la réflexion critique de Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l’éducation nationale en France. Publié dans le Figaro du 19 juin passé, ce billet d’humeur n’est pas vraiment une invitation à chanter dans la rue, à lâcher prise, à délirer tous ensemble. Il suggère qu’il n’y a pas que le foot dans la vie. On avait presqu’oublié…

Le nouvel opium du peuple

Luc FerryTout va bien puisque, l’autre soir, 16 millions de Français ont trouvé divertissant de regarder sur TF1 une poignée de gamins milliardaires courir après leur ballon. C’est à dessein que j’emploie le mot « divertissant », car de bonnes âmes m’expliquent que le foot, fort heureusement, est là. Là pour que les « vrais gens », pas les intellos à la noix, puissent enfin penser à autre chose, se changer les idées, – comme si l’activité de pensée leur prenait tant d’énergie d’ordinaire qu’il fallait bien, les pauvres, les distraire un peu. Si j’ai le malheur de faire, fût-ce légèrement, la moue, la réprimande tombe aussitôt, réglée comme du papier à musique : ne pas participer à l’enthousiasme général est le signe d’un mauvais fond, une forme détestable de « distinction », au sens que Bourdieu donnait à ce terme : un mépris des élites à l’égard du peuple, une manière arrogante de se mettre au-dessus du lot, de faire valoir son « capital symbolique » en opposant la « haute culture » à la « culture de masse ». Bien plus, souhaiter que la France perde pour être enfin débarrassé du flot médiatique proprement délirant qui entoure chaque match sur toutes les chaînes et à toute heure… est une honte, un manque de patriotisme abominable. Comme si une équipe de sport était d’un seul coup, non pas même un représentant de la France, mais la France elle-même, la nation à l’état essentiel, chimiquement pur.

Qu’on me comprenne bien. Je le dis et le redis : je n’ai rien contre le foot en tant que tel. (…) Simplement, on en fait trop, mille fois trop, et ça devient insupportable. Les médias d’abord, qui vont à la soupe comme des veaux à la mangeoire. Les politiques, qui par peur de manquer le train, montrent leur bouille à qui mieux mieux dans le poste pour se livrer à des commentaires pseudo-éclairés où leur démagogie s’expose davantage que leur intelligence. Les supporteurs enfin, qui ne brillent ni par le goût ni par l’esprit, mais témoignent en revanche d’un chauvinisme aussi impressionnant que leur capacité à avaler de la bière.

Laissons passer l’orage, donc, puisqu’il n’y a rien à y faire. Gageons toutefois que, comme avec toute drogue, le réveil n’en sera que plus rude et qu’il est temps, grand temps, que les hommes de bonne volonté, de droite comme de gauche, se réveillent eux aussi… pour proposer une solution à ce pays que le nouvel opium n’abêtira pas indéfiniment.

C’est vrai, quoi. Il n’y a pas que le foot dans la vie. Il faut en relativiser l’importance. Après tout, le basket-ball et le handball sont aussi des sports d’équipe et, dans ces deux disciplines, la France est championne d’Europe en titre. Et cela ne change pas la vie des Français.

France championne d'Europe

L’autre Allemagne-France

C’est dit, l’Allemagne est une machine à gagner, dont la puissance et l’organisation écrasent la concurrence. A quelques heures de la finale de la coupe du monde de football, petit retour sur un autre match. Avant de créer la sensation en atomisant le Brésil, la France-AllemagneMannschaft a éliminé l’équipe de France, une fois de plus, mais c’est sur un autre terrain que les performances comparées des deux pays interpellent. Alors que l’Allemagne affiche une santé presque insolente, au vu des difficultés qui accablent de nombreuses économies européennes, il semblerait que tout va mal en France, au point que le couple franco-allemand, sur lequel on a bâti l’Europe du XXIe siècle, tendrait à disparaître au profit de la seule Allemagne.

Il ne s’agit pas ici de nier les problèmes auxquels la France est confrontée mais, les impressions étant souvent trompeuses, il faut mesurer l’écart qu’il peut y avoir entre la perception des choses et la réalité. C’est à cela que nous invite le numéro 1 mondial de l’assurance-crédit, la société Euler Hermes, elle-même très franco-allemande, puisqu’elle est détenue en majorité par le groupe Allianz et cotée à la Bourse de Paris.

L’article suivant a été publié sur le site du Figaro le 3 juillet passé.

France-Allemagne : sur le terrain de l’économie, qui gagne ?

euros… Alors que la Mannschaft part favorite dans le match contre les Bleus, certains ont eu l’idée originale d’opposer les deux pays sur le plan économique. Ces pronostics sont signés Euler-Hermès, l’assureur-crédit qui propose une étude en 11 points… comme les 11 joueurs d’une équipe de foot. Et à en croire l’étude, il n’est pas toujours judicieux de parier sur celui à l’apparence la plus robuste.

Produit Intérieur Brut: l’Allemagne prend la tête

L’Allemagne affiche l’une de ses meilleures performances en moyenne depuis 10 ans en tablant sur 1,7% de croissance en 2014. La France, elle, se retrouve bien loin derrière avec, pour la troisième année consécutive une croissance en dessous des 1% et elle table sur 0,7% pour 2014. Avec de telles chiffres, elle peut déclarer forfait face à l’équipe d’Angela Merkel.

Nombre d’achats de robots industriels: l’Allemagne remporte le match haut la main

Avec 17.500 robots industriels achetés en 2012, l’Allemagne écrase la France qui n’en compte que 2956. Si la Mannschaft suit la même tendance que le plan de transformation industrielle allemand «Industry 4» elle devrait remporter aisément les quarts de finale contre la France qui n’a choisi de cibler que 34 secteurs stratégiques.

Taux d’emploi: avantage Allemagne

Les choix tactiques d’Angela Merkel sont bien plus prolifiques que ceux de François Hollande. Avec 72,8% d’emploi contre 64% pour la France, l’Allemagne a su faire revenir sur le terrain de l’emploi les jeunes et les séniors.

Pression fiscale: l’Allemagne loin devant avec 49% des profits contre 65% en France

L’Allemagne mène une politique pour offrir plus d’agilité à ses entreprises et cela se retrouve dans les chiffres. La France, quant à elle, peine à mettre en place des réformes pour alléger la fiscalité et se retrouve donc loin derrière ses voisins européens.

Nombre d’entreprises exportatrices: l’Allemagne prend le large

On compte en Allemagne plus du double d’entreprises exportatrices qu’en France (environ 300.000 contre 120.000 dans l’Hexagone). Ce chiffre est le fruit d’un esprit d’équipe tourné vers l’export nettement plus encouragé chez nos voisins que dans notre pays.

Taux de fécondité: la France se ressaisit

Si les Bleus jouent un match contre l’Allemagne proportionnellement aux taux de fécondité des deux pays, la Mannschaft risque bien de se retrouver à la traine. Avec 2 enfants en France contre 1,38 en Allemagne en 2011, la natalité est bien plus dynamique dans l’hexagone… de quoi renouveler notre équipe nationale.

Coût unitaire du travail: la France reprend l’avantage

+2,5% en France contre 3,7% en Allemagne en 2008, la modération salariale porte ses fruits en France et permet de restaurer une compétitivité relative des entreprises françaises qui dégagent ainsi plus de marges.

Proportion de diplômés de l’enseignement supérieur: la France a plus de joueurs de talents

Avec 43,6% en France contre 31,9% en Allemagne on peut se laisser aller à un peu de chauvinisme. La France peut incontestablement compter sur des joueurs de talents alliant vitesse, technicité et innovation qui se démarquent de nos voisins sur des segments de pointe à forte valeur ajoutée.

Coût de l’Énergie: la France domine très largement

Sur le terrain de l’Énergie, l’Allemagne s’écrase devant la France avec un coût deux fois plus élevé (0,2 kWh en Allemagne contre 0,1 en France), et, cette défaite pèse sur la rentabilité de ses entreprises.

Ratio d’intensité de pauvreté: la France en tête

Même si le salaire minimum vient tout juste d’être voté en Allemagne, sa longue absence couplée à la pression sur les salaires non qualifiés font pencher la balance en faveur de la France qui elle, a un ratio inférieur à celui de l’Allemagne (19% pour la France contre 21,1% pour l’Allemagne).

Coût des défaillances: Match nul

À la fin de l’année 2013, le coût des défaillances françaises s’élevait à 5,1 milliards d’euros pour la France contre 28 milliards pour l’Allemagne. Mais ce nombre doit être considéré au vu du nombre d’entreprises du pays. Et, pour un nombre d’entreprises à peu près similaire, l’Allemagne affiche un nombre de défaillances deux fois moins importants que la France (25.995 défaillances contre 62.716 en 2013). Au contraire, si on se place sur le terrain du coût total des défaillances sur l’économie, l’Allemagne perd sa place de leader.

Le pronostic Euler-Hermes: victoire par tirs au but… de la France

Sur le plan économique, l’assureur-crédit prédit un match très serré vendredi. Si les joueurs de la Mannschaft se comportent comme les entreprises allemandes, ils devraient très bien résister au ralentissement… économique. Mais les Bleus, au regard de l’économie française, pourraient être pleins de surprises avec une reprise progressive de l’investissement. Même si les deux équipes ont des moyennes d’âge comparables, l’Allemagne vieillissante sera-t-elle en mesure de résister à la natalité dynamique de la France? Reste à déterminer le rôle qu’auront les deux gardiens…

Ceci n’est pas du chauvinisme

Voilà, c’est fini l’ivresse. Une fois que les dieux du stade ont chuté, le ciel est vide et bonjour la gueule de bois. Adieu les rêves de grandeur, mais… non, en Belgique, on veut Kroll, diables rougesprolonger les bons moments. Les Diables rouges cristallisent tout ce qu’il reste de la nation belge. Alors, même si l’équipe a parfois déçu les observateurs neutres, on la porte aux nues, avec la conviction qu’elle sera bientôt la meilleure du monde. On se l’arrache, on la vampirise, on savoure à l’avance un moment de grâce, on reste en apesanteur aussi longtemps qu’on peut, dans le déni vertigineux d’une Belgique en phase d’implosion.

Cela vaut peut-être mieux que d’imploser en plein match, comme le Brésil, dont l’effondrement laisse un pays KO, confirmant, si besoin en était, que la coupe du monde de football est bien plus qu’un jeu, bien plus qu’une fête, et que les joueurs portent une responsabilité qui, parfois, les écrase.

Les Diables rouges ont du talent et leur popularité est réelle en France (où plusieurs d’entre eux ont pris leur envol), mais les supporters belges s’y attachent avec une jalousie féroce. On ne rigole pas avec la fierté d’un pays qui peut disparaître. Aux yeux des Belges, illuminés par ces étoiles, tout est déjà en place pour qu’une équipe de légende écrive un diables rouges le retournouveau roman national, une épopée, l’histoire d’une conquête, et malheur à celui qui oserait douter des idoles autour desquelles la Belgique entière est appelée à communier : Wilmots, Kompany, Hazard, Courtois… Ces héros magnifiques eux-mêmes appartiennent au peuple belge et, ce 7 juillet, on les a poussés, bon gré mal gré, à entrer dans une joyeuse farandole à leur retour du Brésil. La politique s’en est mêlée et la presse a dénoncé le peu d’empressement des joueurs à plonger dans la foule après une élimination qu’ils ressentent comme un échec. Faut maintenir le public belge à bonne température…

Cet engouement qui traverse la société belge, c’est aussi le résultat du battage médiatique et de l’exploitation commerciale du phénomène « Diables rouges », cela n’a fait que rendre les Belges un peu plus dingues de leur équipe. A partir de maintenant, plus question de lâcher les Witsel, De Bruyne, Fellaini… c’est la fête en permanence. Où commence la manipulation des masses ?

Ce pays, dont l’avenir politique est très incertain, bascule volontiers dans les émotions collectives. Il y a comme une exaltation qui surcompense un doute existentiel. On se retiendra de généraliser, bien sûr, il faut nuancer. La confusion entre le football et la politique est surtout francophone. En Flandre, on peut supporter les Diables rouges et voter pour la N-VA dont les représentants s’exciteraient davantage avec une équipe nationale flamande. Il va de soi, par ailleurs, qu’il y a des supporters plus enivrés que d’autres, avec un niveau d’abrutissement très variable aussi, dans ce cocktail de passion guerrière et de grand carnaval. La fête n’a pas le même sens pour tout le monde. Compensation narcissique, défoulement populaire et dérapages en tout genre : la victoire, ici comme ailleurs, n’a pas que des effets glorieux.

Il ne faut pas bouder sa joie d’avoir une équipe de football compétitive, elle donne à la Belgique un sentiment d’exister que seul le football peut lui donner. Par les temps qui courent, cela tient déjà du miracle et il est normal que les Belges, en bons supporters, cèdent à la passion d’une identité collective où se bousculent toutes les formes de l’affirmation de soi. Cela ne vole pas toujours très haut. Les Belges ont bien sûr le droit d’avoir des réactions très ordinaires, mais cela ne leur ferait pas de mal de s’en rendre compte. Ou peut-être que si.

« La si douce Belgique, dont le sentiment national est habituellement inversement proportionnel aux scores de la N-VA, donne, à l’occasion de cette Coupe du Monde au Brésil, le spectacle de cette ivresse du « nous » dans laquelle même les esprits les plus avertis sombrent avec délice, du déchainement sans retenue d’un chauvinisme que l’on disait réservé aux autres et en particulier à ces si arrogants voisins français. C’est même cela qui est étonnant : la Belgique est un pays comme un autre, contrairement à ce qu’il [le Belge] aime à croire. Dès que l’occasion fait le larron, il est chauvin, nationaliste, arrogant, sans aucun sens de cette fameuse « autodérision » dont on a fait de ce côté-ci du Quiévrain un trait de caractère national qui n’est réservé qu’aux Belges 100 % d’origine…» Nous allons le voir, pour avoir osé de tels propos dans la Libre, Jean Quatremer, le correspondant du Libé à Bruxelles, a été repris de volée par le rédacteur en chef du journal bruxellois.

Jean Quatremer est l’homme par qui le scandale arrive. Il en avait déjà consterné plus d’un l’année passée en brossant un portrait peu complaisant de la ville où il travaille : « Pour les fortunes françaises désireuses de fuir l’impôt hexagonal, Bruxelles a deux atouts : son climat fiscal et sa proximité… Cette proximité est même une nécessité si l’on veut préserver son moral, car… le choc de l’arrivée à destination risque d’en laisser plus d’un sur le carreau tant la capitale belge est laide et sale… Pour décrire ce n’importe quoi qu’est devenue, depuis la fin des années 50, la capitale belge, les urbanistes ont inventé un terme…» Pas sûr que son avis sur Bruxelles ait changé mais, ici, dans le contexte inhabituel de la coupe du monde de football, ce qui a surpris Jean Quatremer, c’est un inconfort de nature bien différente : « Il est pénible d’être français en Belgique en ce moment ».

Ce qui frappe, en effet, chez le supporter belge francophone, c’est son besoin d’exister par rapport à la France. Rien, dans le déroulement de la coupe du monde, ne l’incitait à faire une fixation sur la France et les Français, si ce n’est qu’il en partage la culture à tous les étages, qu’il regarde la télévision française en n’étant pas de France, avec ce que cela suppose de vague sentiment d’exclusion compensé par la joyeuse affirmation de sa différence, souvent crispée, tendue, parfois agressive et croquignolesque, pour ne pas dire imbécile. Il y a bien sûr une rivalité naturelle entre des collectivités géographiquement et culturellement si proches, mais on touche ici à un réflexe, encouragé par les médias, qui pourrait nuire à la réflexion politique en Wallonie. La libération d’une parole francophobe, dans un contexte où le sentiment d’appartenance est exacerbé, révèle un des problèmes de l’identité belge. Alors que la Flandre, presque étrangère, a de la Belgique une conception très différente de la sienne, le Belge francophone s’arc-boute sur ce pays déliquescent pour maintenir la France à distance.

A part Jean Quatremer, il semblerait que les Français de Belgique aient fait le choix de ne pas relever ce goût pour l’invective anti-française. Mieux : au journal Le Soir, François Tron, l’ancien dirigeant de France Télévisions (devenu en 2008 le directeur des programmes télé à la RTBF) a conforté la (relative) francophobie ambiante en déclarant que « les Français sont chauvins mais, dans le cas des Belges, je préfère parler de fierté car le chauvinisme induit de la mauvaise foi, des excès et un certain manque d’élégance ». On ne saurait mieux définir ce que chacun a pu lire sur les forums des médias belges : « de la mauvaise foi, des excès et un certain manque d’élégance », en particulier quand il s’agissait de la France. Insignifiant, peut-être. En tout cas, pour le Français Benjamin Nicaise, ancien joueur de Mons et du Standard, devenu consultant de la RTBF, il ne faut pas confondre un Belge et un Français : « Le Français est un chauvin provocateur et hautain, plus arrogant parce que cela fait partie de son héritage. Dans le cas du Belge, j’ai l’impression que le chauvinisme est d’abord et avant tout un prétexte pour faire la fête. »

Pas d’accord, insiste Jean Quatremer : « Il n’y a pas de différence. La grande différence, c’est qu’en France ou ailleurs, on ne passe pas son temps à dire qu’on n’est pas chauvins et qu’on est très différents des autres. Le problème de la Belgique, c’est que les gens passent leur temps à dire qu’ils ne sont pas chauvins, pas nationalistes, etc. En réalité, c’est complètement faux. Et c’est pour cela que je m’en moque…»

Evidemment, un Français qui se moque des Belges, c’est un vrai casus belli, faut pas jouer avec ça. Le reste du monde, y compris la Flandre, on ne comprend pas vraiment ce qui s’y dit, mais la France et les Français, ces éternels donneurs de leçons, ce sont nos voisins de palier, on leur en ferait bien voir, de temps en temps. Pas étonnant que Francis Van de Woestyne, le rédacteur en chef de la Libre, réponde à Jean Quatremer par ces mots : «Votre dernière chronique m’a laissé des coliques».

Quatremer, La LibreCeci n’est pas du chauvinisme, comme l’aurait sans doute écrit Magritte : le Belge est un francophone décomplexé, sympathique, ouvert sur la diversité, jamais bouffi de sa propre importance, et c’est pour ça que les Français l’adorent, et c’est pour cela qu’ils l’envient, et c’est pour cela, oui-oui-oui, voilà-voilà. Pauvre B…, comme écrivait Baudelaire qui, sur ce coup-là, aurait mieux fait d’économiser son encre. Au fond, cela ressemble à un combat… de coqs. Dans la nouvelle configuration du monde, avec une France qui se cherche et une Wallonie peuplée de Belges en état d’hypnose, il serait temps de dépasser ces querelles de voisinage aux accents finalement très… franco-français.

Georges R.

Pierre Hazette à propos des inspecteurs lauréats en colère

Parce que le bon fonctionnement de la société wallonne est notre affaire à tous, il nous a semblé pertinent de faire écho à la colère de ces enseignants qui, après avoir réussi le concours pour devenir inspecteur, ont dû finalement laisser la place à d’autres (voir l’article en question).

Afin de ne pas en rester là, nous avons demandé à Pierre Hazette, ancien ministre de l’éducation, de bien vouloir s’exprimer sur ce sujet. Nous le remercions d’avoir donné suite à cette demande. Voici sa réaction.

L’INSPECTION DE L’ENSEIGNEMENT FRANCOPHONE.

UN CAS D’ECOLE !

Pierre Hazette, l'avenirRésumons une situation qui, quoi qu’on pense, ne relève pas de l’exception en Wallonie et à Bruxelles :

1/entre deux épreuves conduisant aux brevets offrant l’accès aux fonctions de promotion, le temps passe et les réserves de lauréats s’épuisent;

2/en l’absence de candidats brevetés, la ou le ministre pare au plus pressé et désigne librement, sous sa seule responsabilité, du personnel « faisant fonction »;

3/ce personnel intérimaire ne peut être nommé sans avoir réussi au préalable l’épreuve qui conduit au brevet;

4/la ou le ministre doit organiser l’épreuve et son administration doit en la circonstance prendre toutes les mesures qui assurent la régularité de l’opération sous une double contrainte :

a) ne pas conférer d’avantage aux agents faisant fonction, puisque leur désignation n’a pas respecté le principe d’égalité entre citoyens,

b) ouvrir l’épreuve à tout candidat potentiel porteur des titres requis et justifiant une ancienneté de fonction conforme aux exigences.

Tout candidat est informé des conditions à remplir.

Dans le contexte où nous évoluons, l’administration a confié au SELOR, institution au-dessus de tout soupçon de manœuvre partisane, l’organisation de l’épreuve de sélection.

Les résultats des tests du SELOR éliminent des inspecteurs faisant fonction et offrent le brevet à des candidats sans expérience.

La ministre suit le mouvement et remplace les inspecteurs non classés par les lauréats.

Ceux-ci prennent donc la place de ceux-là qui retournent devant leur classe ou reprennent leur fonction antérieure à la direction de leur établissement.

Ces inspecteurs évincés introduisent au Conseil d’État un recours en annulation de l’épreuve du SELOR et la Haute Juridiction leur donne raison au grand dam des lauréats, qui de leur côté réclament justice.

Cet imbroglio administrativo-judiciaire met dans une difficulté extrême un corps d’élite de l’enseignement francophone. Le dommage est énorme tant l’encadrement des jeunes enseignants ou des professeurs recrutés malgré leur manque de titres pédagogiques, relève de la nécessité urgente.

La première responsabilité de cette situation kafkaïenne réside dans la lenteur de l’exercice du pouvoir. L’épuisement de la réserve d’agents brevetés est un phénomène prévisible et maîtrisable. Il offre au ministre la capacité de désigner des faisant fonction sans rendre compte à quiconque. On peut soupçonner la tentation de servir par là une politique partisane.

La deuxième responsabilité se révèle dans l’imprudence de l’administration. De nombreux précédents illustrent la tendance invasive à la contestation administrative ou judiciaire des actes ou décisions émanant du ministère. Le mal se répand de la contestation des conseils de classe à la désignation des inspecteurs ou des directeurs généraux. La prudence eût consisté à retourner toutes les pierres, comme disent les enquêteurs anglais, à prendre l’avis préalable du Conseil d’État ou de consultants de haut vol.

Dans la recherche des responsables, on ne peut rien retenir ni contre les inspecteurs faisant fonction qui se sont défendus, ni contre les lauréats du SELOR qui ont joué le jeu selon les règles qui leur étaient proposées.

Au contraire, les uns et les autres ont subi des préjudices.

Dès lors se pose la question : si préjudice il y a, à qui incombe la réparation ?

Pourra-t-on tolérer longtemps encore que des erreurs soient commises sans que leurs auteurs aient à en supporter les conséquences et en rejettent la charge sur la collectivité ?

Dans l’état de délabrement des finances de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la responsabilisation financière des décideurs et de leurs conseillers serait sûrement un gage de bonne, de meilleure gouvernance.

                                                                           Pierre HAZETTE

                                                                          Sénateur honoraire

                                                                             Ancien ministre.

« De la vraie nature du CDH »

Quitte à ce que la Belgique implose, autant que ce ne soit pas en offrant ses services à la N-VA. Capituler sans combattre et passer sous les fourches caudines des nationalistes flamands, au risque de transformer la Wallonie en un simple hinterland du port d’Anvers, il n’en est pas question pour le CDH. C’est une position qui se défend. Même si Bart De loup bergerieWever a tout fait pour apparaître inoffensif, il est permis de le voir comme le grand méchant loup qui frappe à la porte de la bergerie. A quoi bon s’accrocher à la Belgique, si celle-ci, démantelée au gré des intérêts flamands, ne fait que retenir une Wallonie déliquescente dans les griffes d’une Flandre plus forte et plus égoïste. On pourrait même ajouter : plus on cède et plus on s’affaiblit et plus il sera difficile de se défendre en cas de divorce.

Quoi qu’il en soit, on ne peut pas reprocher au CDH de manquer de cohérence, et de vouloir participer au pouvoir à n’importe quel prix, puisqu’il a refusé le grand écart entre une alliance avec la N-VA au fédéral et une alliance avec les socialistes en Wallonie et à Bruxelles. (G.R.)

Bien sûr, un autre point de vue est possible. Dans une récente carte blanche publiée dans le Soir et dans le Knack, Jules Gheude dénonce l’attitude du CDH. Voici son texte, intitulé « De la vraie nature du CDH » :

Jules Gheude bisLe président du CDH, Benoît Lutgen, a donc apporté une fin de non-recevoir à la note soumise par l’informateur Bart De Wever.

Cette décision – irréversible, a-t-il été précisé rue des Deux-Eglises – a été accueillie très fraîchement, c’est le moins qu’on puisse dire, du côté des éditorialistes flamands, toutes tendances confondues.

Ainsi, pour Bart Eeckhout du « Morgen », cette carotte de papier aurait même su convaincre le PS.

Dans « Het Laatste Nieuws », Jan Seghers se montre particulièrement virulent à l’égard du CDH, un petit parti de rien du tout qui rétrécit à chaque lavage. Même si ce nain grimpe sur les épaules du PS, il n’est pas aussi grand que la N-VA. Pourtant il se permet le luxe de priver la Flandre du gouvernement de centre-droit qu’elle a demandé.

Pour Bart Haeck, dans « De Tijd », le fait que le CDH oppose son veto à une politique soutenue par près de trois électeurs sur quatre en Flandre risque de créer une amertume démocratique mal vue et dangereuse à propos de la Belgique en Flandre. Le journaliste constate, en outre, que Bart De Wever ne demande presque rien pour faire entrer la N-VA au gouvernement fédéral. Ici, personne ne peut reprocher à la N-VA d’être un parti radical ou déraisonnable. Le parti ravale tout ce qui a trait à l’article 1 de ses statuts.  

Son de cloche identique dans « Gazet van Antwerpen » où Lex Molenaar constate que sur base de sa note d’informateur, il n’y a rien à reprocher à De Wever.

Enfin, pour Bart Sturtewagen du « Standaard », personne ne s’était attendu à ce que le non du CDH soit aussi radical. En agissant de la sorte, le CDH s’est scotché aux socialistes francophones pour une génération.

Le constat n’est pas seulement sévère du côté flamand. Ainsi, dans « La Libre Belgique », Francis Van de Woestyne n’hésite pas à parler de jeu dangereux :

En refusant d’entamer des négociations avec la N-VA, les humanistes francophones ont donné raison à Bart De Wever et ont versé des quantités d’eau fraîche à son moulin. Désormais, la seule manière pour les Flamands de mener une politique de centre-droit en Belgique, c’est bien d’accentuer la Belgique confédérale. Il était au contraire possible de démontrer que l’on pouvait gouverner la Belgique au centre-droit dans le cadre institutionnel actuel. L’occasion est manquée. (…) Curieux : cette note n’était pas à prendre ou à laisser, c’était une base de discussion. Mais le refus net du CDH, celui de s’inscrire, même théoriquement, dans une discussion avec des partis de centre-droit, ne pourra que pousser la Flandre à se replier sur elle-même et à réclamer encore et encore de nouvelles compétences et de nouveaux pouvoirs.

En 2007 déjà, Joëlle Milquet, Madame Non, avait suscité l’ire flamande. Sept ans plus tard, son successeur à la tête du parti remet cela, alors que le CDH enregistre un score peu glorieux (9 députés sur 150 à la Chambre). Ce faisant, comme le souligne Bart Maddens, le politologue de la KUL, il a ravivé en Flandre le sentiment anti-francophone. Conséquence pour la moins paradoxale pour un parti qui, comme le PS d’ailleurs, n’a que la formule stabilité du pays à la bouche…

La Belgique, la monarchie, le PSC n’en a cure ! Tout ce qui compte pour lui, c’est d’être au pouvoir et d’obtenir des sous pour l’enseignement catholique !, m’avait un jour lâché François Perin, après m’avoir rappelé un événement où une personnalité sociale-chrétienne s’était permis de faire lanterner le Palais.

Souvenons-nous, en effet, des accords du Lambermont, du Lombard, de la Saint-Polycarpe en 2001 où l’on vit le CDH, demandeur de rien, ravaler ses principes en échange de quelques faveurs concédées à l’enseignement libre.

Pas question de toucher aux allocations familiales  ou de scinder BHV sans élargissement de Bruxelles ! Joëlle Milquet avait bien joint sa voix au chœur francophone, avant d’accepter finalement cette sixième réforme de l’Etat. Une réforme de l’Etat dont le président du CD&V, Wouter Beke, s’est d’ailleurs immédiatement empressé de préciser qu’elle ne serait pas la dernière.

Ce qui me paraît caractériser les sociaux-chrétiens francophones, c’est qu’ils sont toujours en retard d’une guerre.

En 1968, ils qualifiaient le Rassemblement wallon de fossoyeur de l’Etat pour vouloir instaurer le fédéralisme. Quarante-six plus tard, ils défendent bec et ongles le schéma fédéral, alors que celui-ci est dépassé depuis que le Parlement flamand s’est prononcé, en 1999, en faveur d’un projet d’inspiration clairement confédéraliste. Un projet qui avait d’ailleurs été initié, quelques années plus tôt, par le ministre-président flamand CVP Luc Van den Brande.

En janvier dernier, « Le Soir » publiait ma « carte blanche » intitulée « CD&V et N-VA : le flirt permanent ».

La vérité, c’est que, comme, comme l’a bien fait remarquer l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck, la relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

La vérité, c’est que le parti catholique fut la première « famille » politique à valser en l’air au lendemain du « Walen buiten » de Louvain.

Les combats d’arrière-garde du CDH évoluent dans la chimère. En proposant, comme il vient de le faire, d’instaurer une circonscription fédérale, Benoît Lutgen rame à contre-courant de l’Histoire. Pense-t-il vraiment qu’il pourrait faire un tabac en Flandre ?

Au niveau régional, le CD&V et la N-VA entendent bien poursuivre la politique de centre-droit qui a rendu la « nation » Flandre prospère et dynamique. La Wallonie, quant à elle, continuera, avec la complicité du CDH, à être gérée à gauche, en accumulant les plans de redressement qui amènent la région à connaître aujourd’hui un taux de chômage de 16% et une dette de 11,2 milliards d’euros. Le fossé entre le Nord et le Sud est là, béant. Et il ne pourra, à terme, que provoquer l’implosion du pays.

Alors que je termine ce texte, j’apprends que près d’un entrepreneur flamand sur deux envisagerait de boycotter une tripartite traditionnelle au fédéral. Et Karel Van Eetvelt, le patron d’Unizo, de préciser : On ne comprend pas le non du CDH et on craint un Di Rupo II, le cauchemar pour les patrons. 

Faire exploser la Wallonie socialiste ?

On connaît les liens entre le PS et la FGTB, leur forte implantation dans la société wallonne. On n’a pas été surpris d’apprendre que le très régionaliste Thierry Bodson, Secrétaire général de l’interrégionale wallonne du syndicat socialiste (et, à ce titre, un homme qui compte en Wallonie), n’envisage pas de remplacer Anne Demelenne à la direction générale de la FGTB-ABVV. Dans un contexte extrêmement difficile, la Wallonie rouge est prête à faire le gros dos. Elle sait que le rapport de force, à l’échelon fédéral, ne lui est pas favorable. Charles Michel UnizoDerrière l’alliance entre le CD&V et la N-VA, il y a, entre autres, les organisations patronales flamandes. Le Voka n’a jamais caché sa sympathie pour Bart De Wever, et Kris Peeters est un ancien patron de l’Unizo.

Kris Peeters, l’homme fort du CD&V, au profil très confédéraliste, pourrait-il accepter qu’Elio Di Rupo rempile au 16 rue de la Loi ? Pourrait-il accepter, à la rigueur, de reconduire la majorité sortante en occupant lui-même la fonction de Premier ministre, à la tête d’une tripartite classique censée « stabiliser le pays » ? Pas sûr. Difficile à imaginer même, quand on lit ce que l’Unizo pense d’une reconduction de la majorité sortante :

Concrètement, 46,3 % des patrons interrogés affirment que, si le gouvernement fédéral était reconduit, ils reporteraient des investissements prévus, ou renonceraient à recruter. Et 11,9 % des sondés envisageraient de délocaliser tout ou partie de leurs activités. C’est le résultat le plus marquant d’une enquête menée auprès de 1.709 indépendants et patrons de PME par l’Unizo (Classes moyennes flamandes) et dont nos confrères du Standaard ont pu prendre connaissance.

Cette information, donnée ici par le journal Le Soir, pourrait encourager Charles Michel à s’engager dans une coalition des droites ultra-dominée par des partis flamands prêts à faire exploser la Wallonie socialiste, au risque d’apparaître au sud comme un dangereux collaborateur travaillant pour les intérêts de la Flandre. On n’y est pas encore. Mais, de leur côté, le PS et le CDH campent sur leur position.

A l’issue de l’entretien avec l’informateur, Paul Magnette a répété que le PS n’entendait pas ouvrir au MR les discussions en cours dans les Régions et à la Fédération Wallonie-Bruxelles. « Ce n’est pas une option. Dans un système fédéral, chaque niveau de pouvoir doit avoir sa propre logique », a-t-il expliqué. Les socialistes francophones conservent leurs faveurs pour une coalition tripartite, à l’image de la majorité sortante qui a progressé dans son ensemble lors des élections du 25 mai, rappellent les socialistes. (Le Soir, 1/7/2014)

Ce qu’on aime, chez Charles Michel, c’est son sourire.

G.R.

Noir, jaune, rouge et bleu

jupilerlandDans le pays de la Jupiler, c’est comme au Brésil, le deuxième tour a commencé. Charles Michel a remplacé Bart De Wever sur le terrain, dans un rôle qui l’oblige à parler avec tout le monde et plus encore à écouter diligemment ceux qui n’ont pas voulu de lui dans leur équipe.

Il n’est pas sûr que ce changement poste pour poste sera gagnant mais il faut bien essayer quelque chose pour débloquer le match entre les noirs et jaunes de la N-VA et les rouges du PS. Ces deux partis venant de tacler durement la famille libérale, un succès de Charles Michel dans sa mission d’informateur supposerait que lui-même ait ravalé sa rancœur sous l’œil goguenard de Bart De Wever ou d’Elio Di Rupo.

Surtout pas mordre au su et au vu de tous. Humainement difficile. Mais le président du MR prend soin de montrer sa bonne volonté. Peut-être est-il même satisfait de cette forme de charles michel diable rougecharles michel bleureconnaissance, pour lui-même et pour son parti qui est sorti renforcé des élections. En tout cas, la montée au jeu de Charles Michel est acclamée par le  journaliste de la Libre, qui n’hésite pas à parler d’un coup de maître du roi Philippe, dont le coaching pourrait s’avérer déterminant. On verra. Dans le brouillard actuel, nous ne savons d’ailleurs pas si Charles Michel a enfilé le maillot des diables… rouges ou celui des bleus. (G.R.)

Parlons-en, des bleus (qui sont parfois aussi rouges que leur vin). Pour se faire une idée de la façon dont les journalistes français jugent la situation politique en Belgique, voici un article posté sur le site Causeur.fr par Daoud Boughezala.

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boughezalaOutre-Quiévrain, Bart De Wever a officiellement renoncé à former un gouvernement fédéral. Mais l’homme fort de la Flandre, bourgmestre d’Anvers et président du parti nationaliste N-VA, n’en a cure. C’est sans illusions sur ses intentions réelles que le roi l’avait nommé négociateur en chef, responsable de la formation du gouvernement fédéral, après son excellent score aux dernières législatives. Ses plébiscites répétés ont conforté Bart De Wever dans son objectif suprême : exiger l’indépendance de la Flandre, en actes sinon en paroles. Dispose-t-il seulement d’une majorité régionale pour appuyer sa revendication ? Tout dépend de la forme de la question, le reste est à l’avenant. Une minorité de Flamands souhaite officiellement se détacher de leurs compatriotes wallons, avec lesquels il ne partage plus qu’un engouement footballistique et quelques grands pactes fédéraux. Mais il suffit de demander aux sondés s’ils veulent encore payer pour les Wallons chômeurs ou immigrés, et le résultat s’inversera. Il y a d’ailleurs quelque ironie à voir nos libéraux tricolores s’enticher d’une cause dont ils ne retiennent que la version flamingante du tube de Michel Sardouille, Au boulot les feignasses…

« I want my money back », dit en substance Bart De Wever, en néerlandais dans le texte. Quoi qu’on pense de ses envolées poujado-libérales, le héraut du nationalisme libéral met en évidence un fait palpable : l’autonomie culturelle de la Flandre, appelée un jour à se transformer en indépendance politique. D’ores et déjà, le royaume de Belgique unit deux démocraties distinctes, avec leurs propres partis, leurs lois communautaires, leurs langues et leurs gouvernements et leurs parlements. Le plus fédéraliste des partis belges – extrême gauche exceptée – ne parvient pas à composer avec son aile flamande, comme en témoigne les dissensions entre PS bruxellois et SPA anversois. Il suffit de musarder dans les rues d’Anvers pour acter le divorce culturel qui sépare déjà les Wallons des Flamands. « C’est bien simple, on ne se croise jamais, sauf l’été, sur la plage sur la mer du Nord ou dans les Ardennes » me soufflait une figure gantoise du nationalisme flamand. Il y a quelques années, lorsque l’éphémère Premier ministre fédéral Yves Leterme prenait La Marseillaise pour l’hymne national belge, il se trompait sincèrement. Cet homme intelligent, conservateur flamand, autonomiste sans être indépendantiste, montrait la méconnaissance d’une bonne moitié du pays, qui prend ses cousins francophones pour des Français de province. « Quand il pleut à Paris, il tombe des gouttelettes à Bruxelles », dit le proverbe belge.

Depuis que les indépendantistes flamingants ont le vent en poupe, le simulacre de nation belge créé en 1830 éclate par tous les bouts. Lorsque la famille royale visite la Flandre, il faut déplacer des cars entiers d’écoliers-figurants pour faire la claque, comme au bon vieux temps des démocraties populaires. La monarchie et l’Etat fédéral laissent indifférents la plupart des jeunes Flamands, de plus en plus gagnés par une américanophilie qui leur fait délaisser l’apprentissage du français. Au lendemain de l’abdication du roi Albert II, son fils et successeur Philippe s’est rendu à Anvers pour s’adresser à ce qu’il reste de fédéralistes en Flandre. Echec et mat. Quand le roi visite Anvers, Bart De Wever se montre empereur en son royaume. La dernière fois qu’Albert s’était aventuré en terre anversoise, le bourgmestre séparatiste a refusé de le recevoir à l’hôtel de ville, prétextant des travaux, l’accueillant en portant une cravate à l’effigie du lion flamand. Ces petites provocations immédiatement suivies de reculades – contre les mauvais esprits, De Wever a prétendu qu’il s’agissait du lion de Venise – révèlent une stratégie bien rodée.

Francis Van den Eynde, co-fondateur du Vlaams Belang qu’il a fini par quitter, las des provocations répétées de son président Filip De Winter, dresse un portrait flatteur du machiavélien BDW. Le dirigeant de la N-VA offense la monarchie sans provocation excessive, avec l’air de ne pas y toucher, afin d’appuyer sa politique des petits pas. Ainsi, non content d’organiser une réunion de son parti en plein match de football des Diables rouges, De Wever attend la formation imminente d’un gouvernement wallon de coalition entre socialistes et chrétiens sociaux pour jouer au plus fin. Même si le précédent s’est déjà produit dans l’Histoire, la N-VA aura beau jeu de dénoncer l’empressement des francophones à constituer leur cabinet, au mépris des règles de réciprocité qui régissent les rapports entre ces deux démocraties fédérées. Unitaires dans les discours, séparatistes en actes, pourra-t-il toujours rétorquer à ses contempteurs wallons inquiets de ses velléités confédérales, pour ne pas dire sécessionnistes. Si les plus fervents partisans de la monarchie unitaire se recrutent dans les rangs des deux partis socialistes – PS et SPA-, c’est aussi parce que la gauche a été marginalisée sur les terres flamandes, tandis que la Wallonie reste un bastion progressiste.

Il fut un temps pas si lointain où les Francophones dominaient la Belgique et imposaient une politique de francisation dans les écoles (…). Au milieu des Trente Glorieuses, des politologues américains s’étaient penchés sur l’exception belge, décrivant cette société bicéphale comme une rose des vents organisée autour de trois axes : catholiques/non-catholiques, flamands/wallons, gauche/droite. À les en croire, les tensions contradictoires s’exerçant sur la girouette belge maintenait le pays à l’équilibre. Mais la superposition de tous ces clivages en un seul menacerait l’existence-même du plat pays. Que la prospère Flandre, majoritairement catholique et conservatrice s’oppose comme un seul homme à la Wallonie libre-penseuse, et il en sera fini de la Belgique. Heureusement, contrairement au Liban et aux Balkans, en dehors de Bruxelles, le tracé de la frontière linguistique et territoriale entre les deux Belgiques a le mérite d’être clair, ce qui écarte tout risque de guerre civile en cas de séparation sans consentement mutuel. Certes, nos voisins d’outre-Quiévrain n’en sont pas encore là. Mais l’indépendance gagne du chemin chaque jour, avant que la rupture définitive n’advienne peut-être, une fois…