François Perin, florilège

Pierre Hazette attire notre attention sur un ouvrage  : le dictionnaire de l’imagination créatrice. Nous partageons ce qu’il nous en dit : « Ce travail remarquable mérite une diffusion aussi large que possible en Wallonie. Voilà du grain à moudre. »

Nous en proposons ici un aperçu et nous invitons nos lecteurs à poursuivre leur lecture en cliquant sur le lien suivant : François Perin ou le triomphe de la lucidité et de l’imagination créatrice.

FRANÇOIS PERIN 

    Dictionnaire de l’imagination créatrice

Textes rassemblés par Jules Gheude

Perin

« Je ne suis pas dans les nuages de l’abstraction, ma théorie s’inscrit dans le réel vivant. » (Face à la presse, émission télévisée RTBF, 30 mars 1980)

Avant-Propos

Sous ses diverses casquettes – professeur d’université, homme politique, chroniqueur, essayiste et dramaturge -, François Perin (1921-2013) ne cessa d’être un agitateur d’idées.

Ayant perçu, dès l’adolescence, la Belgique comme bâtarde et médiocre, il mit toute son énergie à la réformer de façon à ce qu’elle puisse mieux refléter la réalité des divers peuples qui la composent. Il joua ainsi un rôle majeur dans l’instauration du fédéralisme. Mais, très vite, il réalisa que celui-ci  ne pouvait satisfaire l’appétit d’un courant nationaliste flamand de plus en plus influent.

Le 26 mars 1980, il démissionna spectaculairement de sa fonction de sénateur, considérant ne plus pouvoir rester parlementaire d’un Etat qui  n’existait plus. La Flandre s’était bel et bien érigée en Nation, compromettant, de facto, la survie du Royaume de Belgique.

Il prit alors la plume pour préparer les esprits francophones à cette après-Belgique, qui, à ses yeux, s’avérait désormais inéluctable.

A travers divers essais et de nombreuses chroniques, il s’employa aussi à désenrayer la démocratie en nous livrant les recettes permettant d’accéder à une société à la fois plus solide et plus libre.

Sa chasse aux mythes, aux dogmes, aux conservatismes fut sans relâche. Avec une imagination créatrice et une clairvoyance hors du commun, il nous indiqua la voie à suivre pour atteindre un nouvel humanisme, dégagé des gangues du christianisme et du rationalisme.

L’athée qu’il fut ne l’empêcha pas d’être passionné par les grands mystiques, ainsi que par la philosophie bouddhiste. Le XXIe siècle, il l’envisageait comme une nouvelle Grèce pacifiée, libérée de toute agitation vaine et empreinte de sagesse méditative.

François Perin fut en avance sur son temps. L’actualité tourmentée nous en apporte la preuve évidente.

Jules Gheude

ABSTRACTION 

« Souveraineté nationale, volonté générale, démocratie, citoyenneté, liberté, droits de l’homme, tout notre langage juridico-politique est submergé d’abstractions. L’histoire des deux derniers siècles a montré qu’elles n’étaient pas inoffensives. L’abstraction est le vêtement qui sert d’alibi aux pouvoirs réels : au XIXe siècle, les élus de la bourgeoisie prétendaient sans vergogne légiférer au nom de la nation ; au XXe siècle, les gouvernements sont faits et défaits par des oligarchies de partis, au nom du peuple souverain. C’est sous le même masque de la légitimité populaire que s’imposent les régimes fascistes et communistes. » (Germes et bois morts dans la société politique contemporaine, Ed. Rossel, Bruxelles, 1981)

ARGENT

« (…) les libéraux, qui se sont tant méfiés des Princes et des Etats, en brandissant contre eux la liberté, ont trop souvent oublié que sans les deux autres termes de leur trilogie, sans l’égalité et la fraternité, la liberté débouchait sur la jungle et sur l’écrasement des uns par les autres. A force de se méfier à juste titre de l’Etat, ils ne se sont pas méfiés de l’argent jusqu’à ce que celui-ci les conquière et étouffe leur passion première pour la libération de l’homme. » (Lettre ouverte aux membres du Rassemblement Wallon, Forces Wallonnes, 13 mars 1971)

BELGIQUE

« La Belgique est un pays d’entre-deux, née des accidents de l’histoire et composée de territoires divers qui n’ont pu être ni hollandais ni français. » (La Belgique au défi, Imprimerie coopérative, Huy, 1962)

« L’histoire des divers territoires qui finirent par former la Belgique montre à quel point les peuples ont été étrangers à leur propre destin. Ces territoires et les populations qui y vivaient ont été, de siècle en siècle, ballotés du pouvoir d’un prince à celui d’un autre (…).

« En Belgique plus qu’ailleurs encore, l’histoire comme science objective dégagée de toute déformation opportuniste, permet d’opérer une totale démystification de l’Etat. Des historiens trop ‘officiels’ et les manuels scolaires ont tendance, consciemment ou non, à projeter artificiellement dans le passé le plus lointain, une réalité étatique essentiellement relative, contingente et éphémère. (…)

« Pour les manuels scolaires, l’histoire de Belgique commence avant Jules César ! D’autres projettent rétroactivement l’Etat belge et la voient naître, sinon avec la Lotharingie, du moins avec les ducs de Bourgogne. Tout cela est absurde et ne correspond qu’à des fictions, des rêves ou des besoins de justification.

« En vérité, et très modestement, l’histoire de Belgique commence, presque par accident, par un compromis entre la volonté des grandes puissances européennes et la volonté de ceux qui se jettèrent dans l’émeute : en septembre 1830. »

(La Belgique au défi – Flamands et Wallons à la recherche d’un Etat, Imprimerie coopérative, Huy, 1962)

« La Flandre est devenue un Etat dans l’Etat. (…)

« Si aucune révision constitutionnelle n’intervient à temps, l’éclatement du pays pourrait  se solder par des institutions centrales très simples : des délégations des gouvernements wallon, flamand et bruxellois se concertent d’une manière régulière au sein d’un conseil fédéral et passent des conventions entre Etats pour la gestion d’intérêts communs. (…) Les trois parties gardent la plénitude leur souveraineté : seules des conventions entre voisins régleraient les problèmes auxquels ils seraient inévitablement confrontés. C’est une forme de confédération centrifuge. »

(Le Défi belge – Flamands et Wallons à la recherche d’un Etat, Imprimerie coopérative, Huy, 1962)

« Après avoir entendu toutes les déclarations qui ont été faites ces derniers temps et particulièrement au cours du présent débat, après avoir vu, échec après échec, tous les événements de ces dernières années, je ne parviens plus, en conscience, à croire en l’avenir de notre État. Il est difficile de rester parlementaire d’un État auquel on ne croit plus et dont le système politique paraît absurde, et représentant d’une nation – selon les termes de la Constitution – qui n’existe plus. Je remets ce jour ma démission de sénateur au président de cette assemblée.

« Mon motif est simple et triple. La Belgique est malade de trois maux, incurables et irréversibles. Le premier mal, je l’ai dit antérieurement, est le nationalisme flamand, qu’il s’avoue ouvertement ou non. Le second, c’est que la Belgique est livrée à une particratie bornée, souvent sectaire, partisane, partiale, parfois d’une loyauté douteuse au respect de la parole donnée et de la signature, mais très douée pour la boulimie, avec laquelle elle investit l’État en jouant des coudes, affaiblissant son autorité, provoquant parfois le mépris public. Le troisième mal, irréversible et incurable, c’est que la Belgique est paralysée par des groupes syndicaux de toutes natures – des médecins aux syndicats traditionnels – intraitables et égoïstes, irresponsables, négativistes et destructeurs finalement de toute capacité de l’État de réformer quoi que ce soit en profondeur.

« Et il n’y a rien, ni homme, ni mouvement d’opinion, pour remettre tout cela à sa place et dégager l’autorité de l’État au nom d’un esprit collectif que l’on appelle ordinairement la nation, parce que, dans ce pays, il n’existe plus de nation. Voici, Monsieur le Président, ma démission de sénateur. Je reprendrai, en conséquence, en solitaire, le chemin difficile des vérités insupportables. Adieu. »

(Sénat, 26 mars 1980)

« Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver : les Wallons et les Bruxellois vont se retrouver assez bêtement belges tout seuls. Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise dû à une crise financière et économique insoluble, le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par ‘implosion’.

« Qu’est-ce qui empêcherait les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation ? Ils ont créé tous les instruments de leur future légitimité. (…)

« Les Wallons ont beau se proclamer belges. Quel est celui d’entre eux qui se battrait pour rétablir la Belgique contre la volonté des Flamands ? Poser la question, c’est la résoudre. Les Wallons pourraient se retrouver indépendants à leur corps défendant ; contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée, devenant eux-mêmes les débiteurs de leurs fameux droits acquis. (…)

« La seule nationalité à laquelle les Wallons pourraient facilement s’assimiler après que la nationalité belge leur eut claqué entre les mains, est la nationalité française (…). Encore faudrait-il nettoyer seuls nos écuries auparavant, car la France n’est pas demanderesse et n’a aucune envie de prendre des fouis en charge. Les Wallons sont en face d’un drame avec lequel ils ne pourront louvoyer : ils devront apprendre durement la leçon des réalités. Ils pourront toujours faire la grève contre eux-mêmes, comme le serpent se mord la queue.

« Jamais l’Europe, ni l’OTAN, dira-t-on, ne laisseront éclater la Belgique. Que pourraient-ils faire : débarquer les « Marines » pour nous apprendre par la force à vivre ensemble ? Au contraire, la Belgique est un partenaire si peu fiable que nos alliés ne seraient peut-être pas fâchés de la voir, disparaître. (…)

« En 1830, le sort de la Belgique a été, après les journées révolutionnaires de septembre, joué sur le plan international. Il pourrait en être de même de sa probable ‘implosion’. »

(La Meuse, 28 avril 1981)

« Le compromis diplomatique franco-anglais de 1831 donna naissance à la Belgique, c’est-à-dire à un petit Etat francophone bâti sur le modèle du Royaume de France de Louis-Philippe. La bourgeoisie, qui avait tout pouvoir, l’accepta. Elle était linguistiquement homogène. Gravement compromises un siècle et demi plus tard par l’irréversible poussée du sentiment national flamand, les chances de survie de ce petit royaume sont douteuses. Les Flamands se sont forgé un sentiment collectif puissant de génération en génération, par la voie d’une émancipation culturelle, linguistique, politique et sociale, au milieu de péripéties pénibles et de sentiments ambigus ou contradictoires. » (Germes et bois morts dans la société politique contemporaine, Ed. Rossel, Bruxelles, 1981)

« Il n’y a pas de place dans ce petit royaume pour deux nations : la belge et la flamande.

« La contestation obstinée et souvent virulente de cette dernière finira-t-elle par avoir raison de la première ?

« A leur corps défendant, les Belges d’expression française seront-ils acculés tôt ou tard à rechercher une nationalité de rechange ? »

(Germes et bois morts dans la société politique contemporaine, Ed. Rossel, Bruxelles, 1981)

« A défaut d’une Nation, était-elle-même un Etat ? Elle m’apparaissait comme un ensemble d’administrations gérée en indivision par leurs vrais propriétaires : les partis et les organisations sociales diverses, qui s’y taillaient des zones d’influence. Les réalistes de tous les partis s’installaient au sein de ce système, pour y défendre les intérêts de leurs mandants. Chaque parti n’avait d’autre patrie que lui-même et d’autre souveraineté de référence que son propre corps électoral.

« La Nation belge n’avait été qu’une fiction du XIXe siècle, résultant de l’équilibre européen post-napoléonien. Son homogénéité ancienne se fondait sur la bourgeoisie, c’est-à-dire sur 2% de la population.

« La démocratie fondée sur la liberté et sur le suffrage universel allaient défaire fatalement cette Nation artificielle, soutenue par la seule bourgeoisie du siècle passé. »

(Histoire d’une nation introuvable, Ed. Paul Legrain, Bruxelles, 1988)

« Un Etat ne peut tenir comme cela, et la Belgique se démantèle tout doucement faisant apparaître la réalité des peuples qui la composent. C’est un processus lent. Rendez-vous au XXIe siècle ! On se chamaillera encore d’ici là : les conseils des ministres servent à cela, on s’y querelle et puis on négocie. C’est un souk ! Mais c’est la définition même de la Belgique cela, pas sa perversion ! » (Le Soir, 10 mars 1986)

« Cher Ami (Ndlr : flamand), je vous le demande, puisque la démocratie fondée sur le suffrage universel a défait ce que les siècles avaient fait par la force contre nous, allons-nous nous obstiner à maintenir cet Etat qui n’est plus qu’une caricature de nation dans un climat de confusion et de chamaille perpétuelle ?  (…)

« Ne devrions-nous pas nous tourner vers les nations voisines de même langue dont nous avons été écartés par la force à des époques où les princes s’arrachaient les pays comme des ivrognes à la terrasse se disputent les plats ? (Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au noir). On nous dira : nos voisins ne veulent pas de nous et nous méprisent ! C’est hélas vrai : Vae victis. Les diplomates pratiquent l’immobilisme absolu pour éviter toute turbulence pendant la fragile construction de l’Europe unie.

« Patientons donc un peu en calmant provisoirement le jeu, en laissant faire notre Premier ministre, qui tient obstinément au ‘pôle des 3%’ (Ndlr : pour ce qui concerne le déficit budgétaire). Après, on verra où on en sera.

« Si la Belgique éclate, l’Europe préférera peut-être l’absorption des morceaux par les Etats voisins plutôt que de devoir introduire dans l’Union trois ‘Etats-confettis’ de plus. »

(Lettre ouverte à un ami flamand, dans Le Vif / L’Express, 19 juillet 1996)

« Il suffit qu’il ne soit pas possible de définir un accord gouvernemental après 2007 : les informateurs succèdent aux informateurs, les formateurs aux formateurs, mais aucun ne parvient à  une solution, le pays ne sait plus former de gouvernement fédéral. Les Flamands diront : on s’en fiche. Ils l’ont d’ailleurs dit à plusieurs reprises : c’est simple, si vous ne voulez pas accepter nos nouvelles revendications de scissions diverses, il n’y aura pas de gouvernement. Ça peut durer un mois, deux mois, six mois… Mais à un moment donné, excédés, les Flamands, parlementaires fédéraux compris, rejoindront le Vlaams Parlement et proclameront, sans tirer un coup de fusil, l’indépendance de la Flandre. Je ne dis pas que c’est cela qu’ils veulent immédiatement. Ils veulent y arriver étape par étape.

« La Région wallonne peut-elle, seule, assurer le financement de sa sécurité sociale, de sa politique de hauts salaires, etc. ? Donc, les Wallons sont acculés. Ne disposant pas de solution de rechange et n’ayant aucune envie de former une république wallonne indépendante, ils tireront sur la corde aussi longtemps qu’ils pourront. Difficle de leur donner tort, non ?

(Le Soir, 10 mai 2005)

BRUXELLES

« Lorsque Bruxelles était la capitale des Pays-Bas autrichiens au XVIIIe siècle, elle comptait environ 75.000 habitants. Ces habitants parlaient un dialecte brabançon flamand mais depuis la fin du Moyen âge, l’usage occasionnel du français y était fréquent. La Cour des ducs de Bourgogne y accrédita la langue française d’une manière permanente ; ce sera la langue des princes régnants ou de leurs représentants sous les régimes espagnol et autrichien. (…)

« Depuis des siècles, la seule langue culturelle de la ville est le français : mais cette langue n’était pratiquée que par une minorité, numériquement infime sous l’ancien régime, 30 à 35% au début du régime belge, pour la bonne raison que pendant des siècles, la culture, ou simplement l’instruction élémentaire, était l’apanage exclusif de quelques-uns. La masse de la population de Bruxelles était, comme partout ailleurs dans le monde, ignare et en grande partie analphabète. Un patois populaire n’est pas une culture.

« Quand les Flamands affirment que Bruxelles est une ville « historiquement » flamande, c’est à cet humus populaire ancien qu’ils sont bien obligés de se référer. Culturellement parlant, cela ne signifie pas grand-chose.

« De 1830 à 1930, la ‘francisation’ de Bruxelles va donc coïncider, en ce qui concerne sa population autochtone, avec l’élimination de l’analphabétisme et la généralisation de l’enseignement. (…)

« Les flamingants affirment que cette francisation s’est faite sous l’effet de la contrainte et d’une intolérable pression sociale. Cette manière de s’exprimer est le résultat de la projection de leurs sentiments actuels dans un passé qui n’aurait même pas concevoir leur état d’esprit d’aujourd’hui. (…) Ce n’est pas la culture néerlandaise qui a été persécutée – elle n’existait pas – mais c’est l’analphabétisme et le sous-développement intellectuel qui ont été pourchassés.

« Le patois flamand de Bruxelles a régressé exactement de la même manière que les patois wallons au profit de la langue de l’école : le français. Les milieux populaires se sont mis à l’étude du français de leur propre gré et dans leur propre intérêt, entraînés dans cette fièvre du savoir qui a envahi les foules à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

« La population bruxelloise n’a pas eu, comme la population flamande, le sentiment qu’elle faisait partie d’une grande communauté méconnue et qui devait lutter, pour accéder à la culture, en faveur du développement d’une langue étrangère à celle de sa propre bourgeoisie. Voilà l’hiatus profond qui sépare les Bruxellois et les Flamands et auquel les nationalistes flamands ne se résignent pas. (…)

« Si Bruxelles n’avait pas été la capitale de la Belgique, elle aurait suivi le sort de n’importe quelle ville flamande. Sa population autochtone aurait été absorbée dans la grande communauté populaire flamande du XXe siècle (…).

« Ce qui a fait l’extraordinaire expansion de Bruxelles, c’est sa  qualité de capitale du pays. »

(La Belgique au défi – Flamands et Wallons à la recherche d’un Etat, Imprimerie coopérative, Huy, 1962)

« Bruxelles, qu’on ne peut supprimer d’une trait de plume à coups de lois linguistiques, deviendra ce qu’elle est déjà : une ville autonome à destin international, centre des institutions européennes, lieu de rencontre des hommes d’affaires, tribune publique des hommes politiques de tous les Etats d’Europe, matériellement prospère, multilingue, cosmopolite et plus apatride que jamais. (…)

« L’image de Bruxelles autonome commence à se profiler dans la conscience de ses habitants : pris entre l’impérialisme de la revanche flamingante et l’émancipation wallonne, il n’y a pour les Bruxellois d’autre porte de salut que la liberté, par l’autonomie d’une grande ville, assez prospère pour survivre à l’inévitable crise de l’Etat belge.

« Loin de la Belgique de Charles Rogier dont l’agonie est évidente et la réabsorption flamande qui est impossible, Bruxelles, ville libre dans l’Europe du Marché commun, peut subir aisément sa mutation. »

(La Belgique au défi – Flamands et Wallons à la recherche d’un Etat, Imprimerie coopérative, Huy, 1962)

« À Vienne, 1.700.000 habitants, il y a un conseil municipal et un collège. Il n’y en a pas 19 ! Mais il y a 23 arrondissements. Il faudrait donc diviser Bruxelles en autant de districts que cela est nécessaire par la voie de la déconcentration administrative. Il est clair, en effet, qu’on ne peut pas envoyer tout le monde à l’état-civil, Grand-Place !

« Mais Vienne se trouve dans un Etat fédéral. Fédéralisme très modéré et provincial : 10 provinces. Vienne est en même temps un Land et possède, à ce titre, un gouvernement régional et une assemblée législative régionale.

« Quand je suis allé à Vienne, j’ai demandé à visiter les bâtiments publics. On m’a montré la présidence de la République, le siège du conseil municipal et celui du collège des bourgmestre et échevins. Et puis j’ai demandé à voir les sièges de l’assemblée législative et de l’exécutif du Land de Vienne.

« Mais, m’a-t-on répondu, ce sont les mêmes. Les conseillers municipaux sont à la fois les conseillers du Land. Ils changent tout simplement de casquette suivant la convocation qu’ils reçoivent. Le bourgmestre, c’est le gouverneur. Quant au gouvernement du Land, c’est le collège échevinal. Voilà l’économie des moyens ! J’ai trouvé cela très ingénieux dans la ville de Mozart et de Strauss. Je voudrais bien que les Bruxellois valsent de la même façon !

« Certes, Vienne ne connaît qu’une langue. Mais je crois que l’unité de la ville qui serait en même temps la région, l’agglomération et la province permettrait de dédoubler à parité toutes les matières où les personnes sont concernées : écoles, affaires culturelles et personnalisables. Pourquoi cela troublerait-il les francophones de Bruxelles et en quoi cela lèserait-il les intérêts vitaux de la Wallonie ?

(Débat organisé par le GRECGroupe de Réflexion et d’Etudes Centriste〉, à Namur, le 15 mars 1979)

« Les Flamands disent que c’est leur capitale. Ce qui est insensé démographiquement. Ils sont obsédés : à l’étranger, lors d’expositions internationales, ils présentent des cartes géographiques où Bruxelles figure en plein dans leur territoire. Mais Bruxelles est quand même en grande partie francophone et composée d’immigrés. Alors quoi ? Les Flamands ne vont quand même pas faire donner la troupe ! Bruxelles est une ville internationale. Point. Les Bruxellois, d’ailleurs, sont francophones mais francophobes. Je souhaite donc le scénario suivant : la proclamation d’indépendance de la Flandre, une négociation pacifique de la séparation et du sort de Bruxelles, et la Wallonie en France. C’est mon opinion. On va hurler ! Mais enfin… » (Le Soir, 6 août 2011)

CONFEDERALISME

« Si la nation belge m’apparaît inexistante, j’ai assisté, par contre, à la lente éclosion de la nation flamande. Une nation qui, aujourd’hui, existe bel et bien, comme le confirme d’ailleurs le préambule de la Charte flamande, adoptée, il y a deux ans, par un Parlement flamand unanime.

« Cette évolution, les élites francophones se refusent à l’admettre. Tout se passe pour eux comme si la Belgique devait connaître une vie éternelle.

« Or, l’option confédéraliste, qu’une très large majorité flamande prône depuis 1999, n’est, comme l’a été le fédéralisme, qu’une nouvelle étape pour accéder finalement à l’autonomie complète de la Flandre. »

(Préface au livre de Jules Gheude Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique, Mon Petit Editeur, Paris, 2013)

« L’honorable » comte Lippens

KnokkeC’est la station balnéaire la plus mondaine et la plus commerçante du littoral flamand. A Knokke, on est sur les terres de la famille Lippens, anoblie après avoir transformé ce coin de nature en grand casino. Le comte Léopold Lippens dirige la commune depuis bientôt quarante ans et il veille à y maintenir « une qualité de vie exceptionnelle… la meilleure que l’on puisse trouver de Biarritz à la Suède sur le côté nord de l’Europe ».

Il tient tellement à ce qu’on y respire la classe qu’il en perd souvent la sienne, le papy Lippens. Ainsi, quand des migrants chassés de Calais ont fait mouvement vers le port de Zeebrugge,  à côté de Knokke, Monsieur le Comte n’a pas caché sa peu vertueuse indignation : « Qu’on fasse un camp comme à Guantanamo… Sans les torturer. Et qu’on les renvoie dans leur pays ». Cette déclaration tout à trac n’est pas passée inaperçue.

Ce qui a moins retenu l’attention, ce sont les propos du comte à l’encontre de la France : « Les Français sont dégoûtants comme d’habitude, ils renvoient tous leurs réfugiés, ils ferment Calais parce que le Front national a gagné. Ils ont peur des répercussions politiques et ils envoient les gens par bus en Belgique. Mais ça suffit comme plaisanterie ! Les réfugiés font des dégâts monstres aux camions. Il faut que ça cesse. S’ils viennent ici et sont illégaux, on les arrêtera. »

« Les Français sont dégoûtants comme d’habitude »… Apparemment, nul n’a réagi. Cela dépasse pourtant le manque de courtoisie. Mais les Français, qu’importe. Cela nous rappelle un peu le « Walen buiten » (Les Wallons dehors) de Leuven (Louvain) dans les années soixante, et les « Wallons c’est du caca » de certains groupes de supporters flamands jusqu’il n’y a pas si longtemps. Wallons, Français outragés, quelle importance ? Le Wallon n’est-il pas un Français qui s’ignore ?

Faisons par ailleurs remarquer à Monsieur Lippens, dont le discours politique vaut bien celui du café du commerce, que le Front national n’a gagné ni aux élections départementales (zéro présidence de départements), ni aux élections régionales (zéro présidence de régions). Une fois encore, et c’est bien entendu préoccupant, c’est le camp des abstentionnistes qui a remporté les élections dans les deux cas, montrant ainsi un fort désappointement des citoyens français vis-à-vis de la politique.

A ce sujet, quelque chose est peut-être en train de se passer. Depuis quelques jours, un mouvement citoyen « Nuit Debout » rassemble des milliers de participants non seulement à Paris, mais aussi dans nombre d’autres grandes villes françaises. Ce sont les « indignés à la française » qui inspirent des rassemblements semblables à Bruxelles et sans doute bientôt en Wallonie, mais aussi dans d’autres grandes capitales européennes comme Berlin.

Rêvons un peu… Et si une autre Europe naissait à partir de ces assemblées démocratiques ?

Après le deuil, le temps des enquêtes est arrivé. La Belgique en est-elle capable ?

Après le funeste mardi 22 mars, dans un communiqué de presse, l’AWF a adressé aux membres des familles touchées par les attentats de Zaventem et ceux de la station de métro Maelbeek l’expression de son empathie la plus sincère.

Depuis, l’AWF a respecté le deuil qui s’imposait. L’Etat belge avait décrété 3 jours de deuil national. Il n’aura fallu que deux jours pour qu’un pitoyable jeu politicien vienne briser ce qui devait être sacré : la mémoire des personnes qui avaient perdu la vie.

Le CD&V Koen Geens et le N-VA Jan Jambon donnaient leur démission aussitôt refusée par le premier ministre Charles Michel. Une nouvelle preuve était donnée, si tel était besoin, que la Belgique n’est pas une nation, mais un Etat en continuelle décomposition.

La comparaison de ce qui s’était passé après les attentats du Bataclan à Paris  était flagrante. De la gauche de la gauche à la droite de la droite, la trêve avait été respectée en France. Le recueillement avait effacé le débat et les querelles politiques. Dans les villes de France, quatre millions de citoyens avaient défilé en famille et dans le silence en signe d’hommage aux victimes. C’est toute la nation française qui se retrouvait pour ce temps de la dignité. Nous, Wallons et Bruxellois de langue française participions à cet élan d’un peuple meurtri. Nous étions Paris. Nous vivions à l’unisson de nos frères français.

Après le drame bruxellois, nous avons retrouvé les mêmes élans de citoyens dignes, les mêmes dépôts de fleurs, mais des autorités incapables de fédérer l’ensemble des Belges. Toute proportion d’échelle gardée, nous n’avons pas eu droit à cette communion d’une communauté nationale. La Flandre a organisé ses défilés. Bruxelles et la Wallonie ont eu droit à leurs rassemblements.

Contrairement à ce qu’affirmait FRANCE 2 sur ses antennes, nous n’avons pas assisté en Belgique à cette union des Flamands et des Wallons qu’aurait dû engendrer un tel drame.

Très vite, la liaison entre les attentats parisiens du 07 janvier 2015 et du 13 novembre 2015 ainsi que ceux du 22 mars 2016 à Zaventem et Maelbeek s’affirmait évidente.

Les médias et autorités belges acceptaient mal les reproches d’une partie des autorités françaises et parlaient de « Belgium bashing ».

La suite allait pourtant montrer que Molenbeek et les communes faisant partie du croissant bruxellois avaient bien servi de base arrière à l’organisation tant des attentats de Paris qu’à ceux de Belgique.  Dysfonctionnements des services de renseignements, manque d’échange des données, laxisme des autorités communales sous le règne de P. Moureaux, ancien bourgmestre de Molenbeek, étaient mis en évidence. Si tout n’avait pas été parfait en France, la responsabilité des services et autorités belges était écrasante.

Il appartient aujourd’hui aux enquêtes de faire toute la lumière pour remédier aux graves lacunes constatées afin d’éviter que de tels drames ne se reproduisent.

Lors de son passage à l’émission télévisée « le grand échiquier » de France 2, Béatrice Delvaux, Rédactrice en chef du quotidien « Le Soir » exprimait courageusement son pessimisme  dans la capacité de la Belgique de s’atteler au problème du djihadisme alors que le pays n’est même pas capable d’apporter une solution au problème communautaire belgo-belge qui ne cesse de le ronger.

Il est difficile d’être plus clair !

Paul D.

La laïcité au centre du débat

Marianne puzzle 2Laurence Marchand-Taillade est secrétaire nationale du PRG en charge des libertés individuelles et des droits nouveaux et présidente de l’Observatoire de la Laïcité du Val d’Oise.

Pour elle, cela ne fait aucun doute : le seul moyen acceptable de favoriser le « vivre ensemble » est de s’en tenir aux principes de la laïcité républicaine. Elle est prompte à saisir la plume pour dénoncer les dérives sectaires et communautaires qui minent la démocratie française. Autant qu’elle le peut, elle alerte l’opinion publique sur les renoncements des élus qui, par électoralisme, accepteraient de céder aux pressions religieuses.  Elle s’en prend aussi à la complaisance de ceux qui laissent s’exprimer publiquement des orateurs connus pour leur radicalisme. Il lui arrive même de défier les conférenciers salafistes en s’asseyant au milieu des hommes qui les écoutent.

Radicale, elle l’est à sa façon, puisqu’elle occupe une fonction dirigeante au Parti radical de gauche, mais on peut difficilement lui reprocher de miner la démocratie française. Elle agit plutôt comme si elle en était la conscience et, dans une société qui doute et ne sait plus à quel saint se vouer, elle porte haut l’idéal des lumières, au point qu’on l’appellerait bien Marianne, en bonne héritière de ces radicaux qui ont voté la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. « Laïcité, Solidarité, Humanisme, Tolérance, Universalisme », telles sont les valeurs défendues par ces radicaux positionnés au centre et même au cœur du modèle républicain.

Il va sans dire que le débat sur le vivre ensemble est le même en Wallonie et à Bruxelles.

Ce 4 avril, Laurence Marchand-Taillade appelait les élus de la République à se prononcer pour « des assises de la laïcité, afin de doter (la France) d’un projet de société à long terme, fédérateur et qui, par le caractère référendaire de son adoption, sera incontestable ». Pas sûr que cet appel soit entendu mais nous reprenons ici ce texte qui a été publié par le Figaro.

Alors que l’islamisme prospère dans certains quartiers avec la complicité clientéliste de certains hommes politiques, Laurence Marchand-Taillade estime qu’il est urgent de rétablir la laïcité.

Laurence Marchand-TailladeL’arrestation de Salah Abdeslam à Molenbeek a libéré la parole en Belgique, malgré le couvercle du déni: oui, certains quartiers ou certaines communes, en Belgique comme en France, vivent sous la loi de l’islam le plus rigoriste et séparatiste. Ce phénomène que nous dénonçons depuis des années dans les médias ne disparaîtra pas sous la compassion et les anathèmes. Des anathèmes qui n’ont cessé de s’abattre sur des journalistes, sur des lanceurs d’alerte, sur des écrivains, sur des militants de terrain.

Les faits sont là. Nos enfants sombrent dans la violence du djihad armé, endoctrinés par des prédicateurs dont le discours antirépublicain, sexiste, inégalitaire, voire raciste et antisémite provoque la haine de notre pays, de nos institutions, de notre mode de vie, de notre démocratie, de notre République.

Les Français tirent le signal d’alarme et ne cessent de réclamer plus de laïcité dans tous les sondages. Or, le fossé se creuse entre la classe politique et ceux qu’elle est censée représenter. Loin d’offrir les propositions claires et rassurantes que nous attendons tous, quelle que soit notre confession éventuelle, elle se déchire sur le principe de laïcité et se perd dans des arguties dignes du théâtre de l’absurde.

Pendant ce temps, l’accusation des communautaristes les plus exacerbés qui s’affichent au côté des Frères musulmans, s’abat sur les défenseurs de la laïcité, traînés dans la boue de l’insulte en « laïcardise » ou en « islamophobie », fonction de l’ampleur du discrédit que leurs contempteurs entendent leur infliger.

Pendant ce temps, des quartiers, des communes cèdent à la tentation du séparatisme qui s’annonce, sous la pression de prédicateurs soutenus par de petits caïds locaux. Pendant ce temps, les femmes n’en finissent pas de subir les lois machistes et misogynes qui les relèguent au rang d’objets de soumission.

Les politiques irresponsables de certains élus nous ont précipités dans ce gouffre. Le constat est amer. Les morts se comptent déjà en centaine et nous constatons, impuissants, qu’entre 2015 et 2016 le nombre d’individus radicalisés a doublé en France, passant de 4 000 à 8 000 au moins.

Trente ans de politiques clientélistes sont à l’origine de ce désastre. Certes, la politique urbaine dans les années 1950-1960, avec ses grands ensembles construits en hâte sans réflexion globale ont posé à ces élus des problèmes de gestion. Certes, ils se sont trouvés désarmés face à la délinquance et aux trafics divers. Alors ils ont adopté la « politique des grands frères ». Ils ont cru acheter la paix sociale en favorisant le retour du religieux. Pour certains, le laisser-faire a pris la forme d’une organisation active du communautarisme: construction de lieux de culte avec les deniers publics, prêt de salles municipales, obtention de papiers pour des imams auto-proclamés en situation irrégulière.

Cette politique paternaliste, post-coloniale, dégradante pour la population immigrée en provenance de pays à majorité musulmane, a assigné à nos compatriotes une sorte d’obligation à la piété, les considérant inaptes à se choisir un destin.

Après les premiers crimes, après les premières tragédies, certains élus ont pris la mesure de l’échec cinglant de ces politiques désastreuses. Mais cesser du jour au lendemain d’appliquer des règles tacites n’est pas chose aisée. C’est même devenu, par endroits, quasiment impossible. Beaucoup subissent le bilan du mandat de leurs prédécesseurs ; d’autres ont eux-mêmes installé ce climat explosif dans leur ville, tissant des accords qui les lient irrémédiablement, sauf à faire montre d’un courage exemplaire, à une véritable mafia religieuse.

Tout cela doit cesser. Vite. Et pourtant, rien ne se passe. Le dernier exemple en date est criant de vérité. Le 3 février dernier, au Sénat, était présenté un projet de loi proposant l’inscription de l’article 1 de la loi de 1905 à la Constitution, rendant la France définitivement laïque. Après les tueries de janvier et de novembre, après l’élan renouvelé des Français, unis, combatifs, qui s’organisent déjà en comités de la société civile pour agir localement – en matière de respect des lois de laïcité, de droits des femmes, de prévention de la radicalisation -, on pensait, en toute logique, que cette proposition serait votée à la majorité, voire qu’elle ferait un large consensus. Mais encore une fois, c’est l’amertume qui fut au rendez-vous. Nous avions rêvé comme les adolescents idéalistes. Nous n’avions pas anticipé les enjeux politiciens derrière ce vote. Cette loi, promesse 46 du candidat François Hollande à la présidentielle, fut votée par 17 sénateurs sur 348. Le Parti socialiste s’est abstenu, quand la droite et l’UDI votaient contre, ne souhaitant pas se confronter au scandale du concordat d’Alsace-Moselle, alors qu’ils venaient de remporter la région… Nous devons par conséquent soumettre la proposition à référendum.

Cette période historique que nous traversons, les problématiques et les souffrances que nous connaissons doivent conduire toutes les courants politiques, toutes les classes sociales, toutes les professions à de grandes assises de la laïcité au cours desquelles un ou plusieurs projets de société pourraient être débattus. Nous devons, ensemble, reconstruire la maison commune autour d’un projet de société d’envergure, digne des temps que nous vivons. Les sondages ne résoudront rien. Les Français ont leur mot à dire. Ils ont été tenus trop longtemps à l’écart de ce sujet.

Je demande donc un moratoire complet pendant un an sur les pratiques clientélistes et les questions de laïcité. Il est temps d’étudier dans la sérénité adaptations de la loi et accommodements réalisés ces dernières années, ainsi que les financements alloués à des associations à vocation sociale, éducative ou caritative.

J’appelle les élus de ce pays à se prononcer pour ce moratoire et des assises de la laïcité, afin de doter notre pays d’un projet de société à long terme, fédérateur et qui, par le caractère référendaire de son adoption, sera incontestable.

« Un billet cinglant, antibruxellois et francophobe… »

Face à la douleur, à l’angoisse, au danger, resserrer les liens. Eprouver le besoin d’être ensemble. Une tragédie qui survient peut renforcer la cohésion d’un couple ou d’un groupe. Il arrive aussi qu’on se déchire en se rejetant la responsabilité du malheur. Dans le cas d’un pays, l’union sacrée est rarement faite pour durer, surtout quand les institutions ont failli, surtout quand les divisions sont institutionnalisées.

« La nation pour mieux vivre ensemble », écrivions-nous au lendemain des attentats de Bruxelles. Le moment est venu, pour les éditorialistes de la presse francophone, de réclamer une Belgique plus forte, plus soudée, plus efficace. Il n’est pas certain, toutefois, que l’Etat belge puisse répondre à leurs attentes à la fois légitimes et un peu ridicules. En Flandre, on ne tire pas forcément les mêmes conclusions de ce que l’on a vécu le 22 mars 2016. Que l’on en juge par un éditorial de Het Laatste Nieuws ou, plutôt, par la réaction de Marcel Sel à ce « billet cinglant, antibruxellois et francophobe, que l’éditorialiste Jan Segers a pondu pour son million de lecteurs flamands ». Hier, Marcel Sel en avait, des choses à écrire ; sa plume ne tenait plus en place, c’était une explosion de colère, une mise au point nécessaire.

Marcel SelLes 20 morts de la station Maelbeek, les 15 de Zaventem ne sont pas encore enterrés, près de 90 blessés sont toujours en traitement à l’hôpital, et voilà déjà qu’un éditorialiste flamand massacre Bruxelles. Et sa conclusion : nous, Bruxellois francophones, sommes collectivement coupables des morts de mardi dernier !

Bien sûr, les éditorialistes francophones n’oseront pas répondre sur un ton aussi godzillesque. Surtout ne pas choquer les Flamands, potverdekke ! On mettra plutôt les mensonges et autres réactions crétines du bourgmestre de la ville de Bruxelles Yvan Mayeur au même niveau que les innombrables provocations nationalistes qui y ont mené. Jan Jambon sacrifiant Molenbeek, puis Bruxelles, devant la presse internationale, dès après le 13 novembre ; Bart De Wever fanfaronnant que la frontière linguistique protège les villes flamandes des attentats ; le même comparant Bruxelles dans Der Spiegel à un marais malodorant (Sumpf, dans la version allemande), sinon à un trou à merde — un cloaque (cesspool, dans la version anglaise).

Et puis, 400 néonazis venus foutre le souk sur le lieu de mémoire que les Bruxellois avaient spontanément construit, déjà dépossédés d’une célébration nationale, humaine, commune, par la Flandre de Geert Bourgeois qui préféra commémorer ses morts de son côté. (…)

Pour lire cet article de Marcel Sel, aller sur son blog.

La nation pour mieux vivre ensemble

Après le deuil, la réflexion. Bien des choses ont déjà été dites, écrites, avec plus ou moins de pertinence.

Des jeunes en mal d’affirmation personnelle, il y en a plein, tout le temps, mais que certains d’entre eux, confondant leur force avec la rigidité de leur dogme, rejettent avec tant de violence une société qui a multiplié les droits pour chacun, cela doit interpeller.

Notamment dans les écoles. Depuis le temps qu’on donne à l’enseignement la mission de former des « citoyens responsables », il ne devrait plus y voir de telles remises en question des valeurs démocratiques. On a dû se tromper quelque part. Ou on a fermé les yeux. Ou on a renoncé.

Dans une société qui ne reconnaît que des individus souverains, qu’on veut croire autonomes et rationnels, très loin d’une vision grégaire ou tribale de l’humanité, peut-être a-t-on négligé la dimension politique, le besoin de se ranger sous une identité commune, en s’inscrivant dans une histoire collective.

On le sait, la religion est un puissant facteur d’intégration sociale, ainsi que l’étymologie du mot l’indique, et on sous-estime sa capacité de remplir le vide identitaire, là où les lois du marché sont parfois les seules à réguler les relations sociales. Il ne suffit pas de laisser faire pour émanciper les hommes et donner forme à un idéal démocratique. A partir du moment où la religion est un choix comme un autre, et que l’on veille à ce que la diversité soit la règle, il ne suffit pas de prêcher la bonne parole en invoquant la tolérance et le vivre ensemble.

Il faut recréer du lien symbolique et culturel dans l’espace où l’on vit, pour intégrer les différences et les dépasser. L’individu n’existe que dans sa relation avec les autres. On a trop déconstruit l’idée nationale. Il ne s’agit pas de se laisser duper par les représentations, les croyances et les mythes. Il y a un nouvel équilibre à trouver. La conception française de la nation repose sur la participation du citoyen à la « chose publique ». Au-delà des cheminements personnels, des identités multiples et parfois meurtrières, il faut croire en ce qu’on fait ensemble et donner une valeur positive à ce qu’on partage… Et même avoir une patrie à aimer, comme on disait avant.

Après le deuil, la réflexion. En réalité, ce choc n’étant pas le premier, le débat a déjà été lancé. Par décret du 26 février 2015, le Premier Ministre Manuel Valls a nommé M. Malek Boutih, Député de l’Essonne, parlementaire en mission auprès du ministre de l’Intérieur et l’a chargé d’une réflexion sur l’analyse et la prévention des phénomènes de radicalisation et du djihadisme en particulier.

Malek BoutihRemis quatre mois plus tard, le rapport de Malek Boutih n’a pas fait l’unanimité, surtout dans son propre camp, si l’on peut ainsi qualifier la gauche en général. Issu d’une famille algérienne, cet ancien responsable de SOS Racisme est très attaché aux valeurs de la République française et s’oppose à toute forme de communautarisme. On a peut-être eu de bonnes raisons de critiquer son rapport, qu’il n’a pas hésité à intituler Génération radicale, mais celui-ci mérite à coup sûr de nourrir la réflexion des uns et des autres. Surtout que maintenant, il y a eu le 13 novembre et le 22 mars…

Voici notamment ce qu’on peut y lire : « Le corpus de valeurs et l’ordre social très peu contraignant de nos sociétés démocratiques occidentales ne fournissent pas un cadre suffisamment englobant et sécurisant pour s’y ancrer et s’y attacher (…). La notion de République est inintelligible, comme diluée dans le libéralisme et la modernité, et le sentiment d’appartenance à une communauté nationale est très affaibli. Or une partie de la jeunesse refuse ces valeurs trop “molles” et cherche à se distinguer. » Bien sûr, pour avoir une vue plus complète sur ce rapport, il faut le lire :  Génération radicale.

« Il ne s’agit pas seulement de prévenir la dérive de quelques individus marginalisés ; il faut plutôt s’interroger sur le fait qu’une grande partie de la jeunesse se détourne de notre modèle de société. » Certains ont reproché à Malek Boutih d’amplifier, d’exagérer, de dramatiser. Près de deux cents morts plus tard, après les attentats de Paris et de Bruxelles, la réaction de Malek Boutih tranche à nouveau dans le vif quand on l’interroge sur RTL France : « Je dis les choses avec force et solennité : ça suffit les minutes de silence comme simple bilan politique. On n’arrête pas d’enchaîner des minutes de silence et, trois jours après, on retourne dans nos petites polémiques qui n’ont aucun intérêt. Si le gouvernement et les membres du Parlement ne se mettent pas au travail pour lutter contre les ghettos, les Molenbeek qu’il y a chez nous, contre les fractures, on va vers des demains très difficiles (…) En face, on a des gens qui essaient de nous détruire. Il est temps de comprendre qu’on est dans une autre dimension ». Pour l’ensemble de l’interview, cliquer sur le lien.

G.R.

Communiqué de presse

L’ALLIANCE WALLONIE-FRANCE, mouvement citoyen, est une nouvelle fois  particulièrement émue par la proximité qui unit la France à la Belgique, et particulièrement à la Région Wallonne et aux Bruxellois de langue française, suite aux attentats du 22 mars. Elle présente aux familles des victimes de ce drame l’expression de sa profonde et sincère empathie.

Cette proximité se manifeste par les nombreux points communs  qui relient les attentats tragiques de Paris et ceux de Bruxelles. Nous partageons les mêmes émotions. Il faut déplorer l’idée aussi saugrenue qu’impraticable de fermer la frontière entre la Belgique et la France. Le fait que plusieurs victimes des attentats de Bruxelles soient français rappelle  l’importance du nombre de Français vivant en Belgique, comme d’ailleurs du nombre de Belges et surtout de Wallons vivant en France. Notre solidarité est totale, et est renforcée  d’une part par les médias français qui nous sont communs, et d’autre part par la qualité des opinions et des interrogations qui sont émises des deux côtés de la frontière sur les racines de ce terrorisme aveugle, et sur les moyens de le combattre.

La conférence organisée par l’ALLIANCE WALLONIE FRANCE  ce 21 mars 2016 à Louvain-la-Neuve lui a permis de réaffirmer sa volonté de rapprochement entre la Wallonie et la France en multipliant les accords de coopération dans tous les domaines, dont bien entendu la coopération judiciaire et policière encore actuellement du ressort des autorités fédérales.

Au sein de notre mouvement citoyen, qui n’est pas un parti politique, et qui est ouvert à tous, nous voulons continuer de développer cette culture française commune, foyer de l’Universalité des Droits de l’Homme et du citoyen.

Bruxelles est une région à part entière comme la Flandre et… la Wallonie

Il suffit que nous parlions de régionalisme pour que certains confondent allègrement et avec une certaine mauvaise foi identité (caractère permanent et fondamental d’une personne) et culture (ensemble des productions artistiques et intellectuelles d’une société, ensemble des comportements qui caractérisent celle-ci). (*)

Se dire, se sentir wallon devient pour eux inacceptable et aussitôt, ils vous taxent d’affreux ultra régionalistes. Ils acceptent mal que des regards, mais aussi et surtout des actions se portent en direction de la Wallonie  dont la situation exige pourtant que nous lui portions toute notre attention. Ils restent le regard figé sur ce que dit et fait la Flandre. Ils verraient bien ces deux entités gérer ensemble – au plus grand profit de nos voisins flamands, la dynamique nationaliste et démographique jouant en leur faveur – une Région bruxelloise qui deviendrait une sous-région. N’est-elle pas d’ailleurs dès aujourd’hui considérée comme telle dans l’Etat belge ?

Mais voilà, la constitution belge consacre  le statut de Bruxelles, région à part entière au même titre que la Flandre et la Wallonie. Ah, que cela est gênant pour ceux, Flamands mais aussi francophones (suivez mon regard…) qui veulent que le français perde sa place tant enviée de langue d’usage d’environ 90 % des Bruxellois.

Geert Bourgeois, mais aussi de nombreux leaders flamands, et pas seulement de la N-VA, prennent leurs rêves pour des réalités et décrètent que le français devient minoritaire à Bruxelles. C’est leur façon à eux de fêter la francophonie !

Comme Wallon, nous défendons le régionalisme parce qu’il est le mieux approprié à tracer un avenir à la Wallonie, mais aussi à Bruxelles.

Je ne résiste pas au plaisir  de citer M. Robert Collignon : « cette volonté d’affirmation identitaire ne pourra avoir lieu qu’en proclamant notre appartenance à la grande culture française, celle des Droits de l’Homme,  qu’en cherchant avec et au sein de la République une union respectant nos particularités, notre passé, qu’en nous débarrassant de tout complexe. » 

Allez, M. Bourgeois, et si demain vous vous trouviez en face de Wallons qui sont demandeurs, demandeurs d’un véritable projet politique qui rassemble droite, centre et gauche politique ainsi que partenaires sociaux et culturels… Cela changerait drôlement la donne, non…?

De tout cela, nous allons en parler lors de notre conférence-débat de demain. Vous trouverez dans l’article en forme d’affiche ci-dessous tous les renseignements utiles. Il vous appartient à vous, Citoyens intéressés par l’avenir de la Wallonie de venir faire entendre votre voix.

Paul Durieux

(*) Le Robert 2015

Lire ici les déclarations de Geert Bourgeois, reprises sur le site de la RTBF :

« Bruxelles n’est pas une Région, le français y devient minoritaire »

Geert Bourgeois« Bruxelles n’est pas une Région, c’est la capitale des deux communautés de ce pays, d’ailleurs le français, comme le néerlandais, y deviennent minoritaires », déclare le ministre-président flamand Geert Bourgeois (N-VA). Une considération faite en dépit de l’évidence des faits puisque, rappelons-le, la Constitution belge consacre bien le statut de région à part entière de Bruxelles et que le français y est la langue d’usage d’environ 90% de la population, ce que confirment toutes les dernières études réalisées sur le sujet. 

Geert Bourgeois insiste sur le fait qu’il ne faut « surtout pas couper les liens » entre Bruxelles et la Flandre, et estime que « ceux qui affirment que Bruxelles est une Région à part entière se trompent », explique-t-il dans une interview publiée samedi dans L’Echo. Un slogan devenu credo des nationalistes flamands depuis des années.

« Relancer un processus de révision constitutionnelle »

« Bruxelles est la capitale des deux communautés qui composent ce pays. Ce n’est pas un bastion francophone, mais une ville multiculturelle », prétendant que le français y devient minoritaire, comme le néerlandais. Ce dernier ne devient pas minoritaire à Bruxelles mais l’a toujours été. Il serait la langue d’usage d’entre 7 et 10% de la population selon les études disponibles en la matière. 

Le nationaliste répète qu’il sera « loyal » sur la pause communautaire convenue jusqu’en 2019 mais qu’il faudra ensuite « relancer un processus de révision constitutionnelle ». « Nous visons toujours la mise en place d’un Etat confédéral couplé à une responsabilisation accrue des entités fédérées. Notre ADN n’a pas changé ».

Pour rappel, en entrant dans le gouvernement fédéral, la N-VA avait promis à ses partenaires de coalition (CD&V, Open Vld et MR) une mise au frigo du communautaire pour toute la législation. Depuis lors, les sorties à caractère communautaire de mandataires et de ministres N-VA se sont pourtant multipliées avec régularité.

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde