Nicolas THIRION
Professeur ordinaire à l’ULiège
Si l’on en croit Bismarck, la plupart des Etats se glorifient de racines illégitimes. Par là, l’artisan de la première réunification allemande entendait sans doute signifier que les organisations étatiques naissent généralement d’une rupture, le plus souvent violente, en tout cas irrégulière, par rapport aux régimes politico-juridiques qui les précédaient. C’est bien entendu le cas lorsqu’une insurrection ou une révolution de palais renverse le pouvoir autoritaire en place pour lui en substituer un autre, le cas échéant tout aussi autoritaire, même si c’est prétendument au service de valeurs foncièrement différentes (pensons par exemple au renversement du régime tsariste en Russie par la révolution de février 1917 et à l’effondrement rapide du pouvoir menchevik qui s’y était substitué par la révolution bolchévique du mois d’octobre suivant). Mais c’est tout autant le cas lorsque le nouveau régime se prétend démocratique ou, à tout le moins, plus éclairé et plus libéral que celui qu’il est parvenu à renverser. Ainsi, l’Etat belge né de la Révolution de 1830 résulte d’un processus qui, au regard du droit alors en vigueur (en l’occurrence, le droit hollandais), était manifestement illégal. Les autorités des Pays-Bas mirent du reste plusieurs années avant de reconnaître à ce fait, à l’origine tout à fait irrégulier de son point de vue, un effet juridique déterminé – en l’occurrence la constitution d’un Etat valide et susceptible d’être reconnu en vertu du droit international.
La Belgique actuelle est donc née d’une succession d’événements qui, au moment de leur accomplissement, étaient, d’un point de vue extérieur à celui des révolutionnaires tout au moins, tenus pour illégaux. L’émergence, à partir de cette succession d’événements, d’un régime étatique doté de sa propre Constitution, de ses propres pouvoirs, de ses propres organes et de sa propre force publique, a toutefois eu, si ce n’est pour objet, en tout cas pour effet, de masquer le coup de force d’origine qui l’avait rendu possible. Du reste, les autorités du nouvel Etat n’ont eu de cesse de parer ce coup de force de vertus tenues pour éminemment honorables (la tyrannie du régime hollandais, la conscience nationale propre aux anciens Pays-Bas méridionaux, la lutte pour la liberté – on en passe et des meilleures), afin de lui conférer une aura de légitimité ne souffrant aucune discussion. A partir de là, il s’est agi de faire passer l’organisation issue de telles circonstances pour nécessaire alors qu’elle n’est, en réalité, que contingente : aucune construction étatique n’est en effet éternelle et figée.
Les Etats sont des créations humaines, aussi mortelles que leurs créateurs. Par conséquent, il n’y a pas de raison de penser que l’Etat belge soit d’une qualité si exceptionnelle qu’il échapperait au sort commun. Même un Etat doté d’une longévité historique beaucoup plus grande que la Belgique, et susceptible de se targuer, contrairement à elle, d’avoir été pendant longtemps l’une des plus grandes puissances mondiales – en l’occurrence, l’Espagne –, n’échappe pas aux tensions autonomistes, comme l’atteste l’exemple récent de la Catalogne. Et même si, jusqu’à présent, les velléités indépendantistes ont été tenues en échec, rien n’oblige à croire que, jamais au grand jamais, une succession d’événements semblables à ceux qui ont conduit à l’avènement de la Belgique actuelle ne pourra se reproduire en d’autres endroits et à d’autres époques (les tendances centrifuges constatées, durant les vingt dernières années, dans la partie orientale de l’Europe inciterait plutôt à penser le contraire).
Aussi, quand on se remémore l’interminable crise de 2010-2011, quand on consulte les derniers sondages en vue des élections communales, provinciales, fédérales, régionales et européennes de 2018 et 2019 – qui témoignent, sous les réserves habituelles liées aux pratiques sondagières, de comportements électoraux radicalement différents de part et d’autre de la frontière linguistique (en clair, une Flandre de plus en plus à droite, avec une N-VA qui a le vent en poupe, et une Wallonie de plus en plus à gauche, avec un PS qui semble résister mieux que prévu et un PTB tutoyant des sommets jamais atteints) –, l’on est en droit de se demander si la situation actuelle sera encore longtemps tenable. Mais avec quelle issue à la clé alors ? Une septième réforme de l’Etat, qui n’offrirait sans doute, après de nouveaux transferts de compétences aux entités fédérées, qu’un moment de répit avant un nouveau mouvement centrifuge du fédéralisme (mais mérite-t-il encore ce nom ?) à la belge ? Ou bien faut-il se résoudre à penser ce que l’on s’est efforcé de rendre impensable jusqu’à présent, à savoir la possibilité d’une disparition de la Belgique dans son organisation actuelle ? Et, dans ce dernier cas, quel avenir imaginer pour les Francophones de Belgique, et plus particulièrement pour les Wallons ? Ce qui est sûr, c’est que l’on aurait assurément tort de ne pas réfléchir ces questions ; ce serait témoigner – mais faut-il s’en étonner ? – d’une méconnaissance coupable des enseignements de l’Histoire.


