Archives pour la catégorie Editorial

A.G.O. de l’A.W.F. (2) : le discours de Pierre-Yves Dermagne

Veuillez trouver ci-dessous l’intégralité du discours prononcé par Pierre-Yves Dermagne, Député wallon, chef de groupe P.S. au Parlement wallon lors de l’Assemblée générale ouverte de l’Alliance Wallonie-France du samedi 28 avril. 

Lors de la réception du discours de Pierre-Yves Jeholet, Vice-Président MR du gouvernement wallon, nous nous ferons un plaisir de le publier sur notre site.

Après publication des deux discours, notre mouvement citoyen répondra aux interventions de nos deux députés wallons.

1456-pierre-yves-dermagneIntervention de Pierres-Yves Dermagne

1. Remerciements

Avant tout, je veux remercier le Président et le Conseil général de l’Alliance Wallonie-France de m’avoir convié à votre assemblée générale pour parler… de la Wallonie !

Peut-être un peu de la France aussi, dans la foulée car, quand j’entends un rattachiste inviter les Wallons à « sortir du bois », j’ai tendance à voir poindre les moustaches du comte Albert, et je vous sens tout prêts à nous donner une leçon de catéchisme.

Je n’éluderai pas la question en terminant mon intervention mais je veux, avant tout, me centrer sur l’objet précis et immédiat de la réflexion institutionnelle que vous voulez nourrir.

2. L’avenir de la Wallonie plus que celui de la CF

À ce propos, je pense que nous allons nous retrouver sur un grand nombre de points mais je voudrais néanmoins me dissocier quelque peu de votre prémisse.

« La Wallonie au secours de la Communauté française via un transfert de compétences ? », écrivez-vous… Non ! Je vous dirai simplement que ce n’est pas mon but. Déjà, dans ma conception, le but d’un élu n’est pas de secourir une institution, c’est de servir une population et un projet de société. Mon but, c’est le bien‑être des Wallonnes et des Wallons. Et, pour cela, chercher les meilleurs moyens ‑ notamment institutionnels ‑ d’y parvenir.

En outre, la question de « secourir la Communauté française » nous renvoie plutôt à une situation passée. Celle des années 1990 où, pour sauver l’enseignement ‑ pas la Communauté ‑, nous avons procédé à des transferts de compétences communautaires vers la Région, sans l’intégralité des moyens y afférents. Je pense aux fameux transferts « St-Quentin » qui se sont d’ailleurs avérés très bénéfiques pour les matières concernées. Depuis, les Communautés ont été refinancées en 2001 et la sixième réforme de l’État leur a conservé un financement basé sur des clefs de « besoins » (le nombre d’élèves, etc.), là où les Régions sont largement passées à un financement sur base de leur contribution à la production de richesses. Alors, bien sûr, la Communauté ne roule pas sur l’or et ne dispose de facto pas de pouvoir fiscal, mais l’enjeu n’est plus de la sauver comme ce fut le cas pour le passé ; et je ne vous cache pas que c’est une excellente chose pour la Wallonie.

Dès lors, si nous devons mener une réflexion institutionnelle intrafrancophone, c’est pour la Wallonie ! C’est pour donner aux Wallons les meilleurs leviers pour assumer leur destin ou, en des termes moins grandiloquents, pour mettre en œuvre leur projet. Je ne suis pas un romantique mais je ne pense pas non plus qu’il soit indigne d’aimer sa patrie wallonne, bien au contraire. Mais comme pragmatique et comme responsable politique, je suis convaincu de l’importance de gérer au mieux les compétences fédérées, c’est-à-dire dans la plus grande cohérence et avec le meilleur rapport aux réalités du terrain.

Et, en ce sens, ce n’est pas faire preuve d’idéologie que de dire que la coexistence de deux entités fédérées n’est pas sans poser de questions :

° parce que ce système hybride n’existe dans aucun système fédéral au monde ;

° parce que le fédéralisme qui fonctionne est toujours un fédéralisme territorial, donc également fiscal;

° parce que la juxtaposition de deux institutions sur le même terrain induit de facto, au pire des concurrences, au mieux des cloisonnements, en dépit de tous les mécanismes que nous avons tous bricolés au fil du temps pour croiser les politiques et articuler les initiatives ;

° et parce que nos concitoyens aspirent à de la lisibilité institutionnelle et ont besoin de repères et d’institutions de référence. C’est le cas de la Wallonie comme du fédéral. Ce ne fut jamais le cas de la Communauté française, même rebaptisée Fédération Wallonie-Bruxelles, alors qu’elle approche du demi-siècle d’existence.

Mais cette question, je ne la pose même pas sur le plan des principes, je constate qu’elle se pose à partir de la valorisation même des compétences.

C’est vrai pour la culture où, depuis 1983 – trois ans seulement après la création de la Région wallonne ‑, chez des visionnaires comme les signataires du Manifeste pour la culture wallonne, on souligne la difficulté de créer une dynamique régionale ‑ et notamment un projet économique fédérateur ‑ sans disposer du levier culturel. C’est vrai – et on en parle assez, à raison – pour l’enseignement. Tout l’enseignement, du maternel au supérieur, ou prioritairement certaines filières, en insistant, là encore, sur le manque d’interaction entre la sphère éducative et le monde économique. Je ne suis pas suspect d’avoir des objectifs « adéquationistes » visant à créer une main-d’œuvre sur mesure et jetable pour les besoins – d’ailleurs évolutifs – des entreprises, mais je suis convaincu qu’une interconnaissance est porteuse de gains pour les deux parties.

° Dans les deux sens, d’ailleurs, car de plus en plus d’emplois auront besoin d’aptitudes créatives et culturelles fortes pour faire face aux attentes de notre temps.

° Culture, enseignement, on pourrait poser le même constat pour le sport – artificiellement dissocié des infrastructures sportives ‑ ; le patrimoine, où le « mobilier » est à la Communauté tandis que l’immobilier relève de la Région ; les petits reliquats de santé restés communautaires lorsqu’ils sont attachés au sport ou à l’enfance, sans parler des hôpitaux universitaires, demeurés dans la sphère académique alors qu’ils sont avant tout… des hôpitaux.

Donc des questions se posent, effectivement, et l’on peut se réjouir qu’elles se posent dans un contexte beaucoup plus dépassionné qu’autrefois, lorsqu’on était régionaliste ou communautariste comme on pouvait être supporter du Standard ou d’Anderlecht. Les partis ont évolué ‑ et certains radicalement – et la presse a évolué, là aussi fondamentalement, quand on se souvient de la manière dont certains journaux se positionnaient sur la question à l’époque de Robert Collignon.

Personnellement, je m’en réjouis. Mon but n’est pas de délivrer rétrospectivement des brevets de pionnier ou de premier converti ; je n’ai d’ailleurs pas l’âge pour le faire. S’il y a eu évolution, c’est aussi parce que la société a évolué – la sociologie de la population a changé, notamment à Bruxelles ‑ et parce que, quoi qu’on en dise, le fédéralisme a mûri.

Et donc votre deuxième question, celle du « Comment faire ? », arrive plus à propos que jamais. Parce qu’on sent qu’un consensus politique n’est plus impossible… et qu’après les accords de la Saint-Quentin (1993) et de la Sainte-Émilie (2014), un nouveau grand accord pourrait survenir.

Votre question du « Comment faire ? » est non seulement pertinente mais elle est aussi importante, parce qu’elle permet la clarification. Parce que, reconnaissons-le, on entend énormément de choses à ce sujet, dont pas mal de positions qui pêchent par leur absence de fondement. Je ne parle même pas de démagogie mais plutôt de connaissance approximative de nos institutions et des mécanismes qui président à leur réforme. Or, dès le moment où l’on cesse de lancer des idées sur le mode du « Il faudrait que… » pour envisager une traduction concrète, on rentre dans le domaine du droit et, là, il ne s’agit plus d’approximations.

Pour apporter une réponse à la division des compétences qui nuit au fonctionnement optimal de notre fédéralisme, il y a deux voies : la réforme de l’État au sens fédéral du terme ou l’accord intrafrancophone.

Par la réforme de l’État, on peut tout faire ! Mais dans des conditions nombreuses et difficiles à réunir. Il faut déclarer les articles constitutionnels à révision, réunir une majorité des deux tiers pour modifier la loi fondamentale et une majorité des deux tiers renforcée d’une majorité simple dans les deux groupes linguistiques pour amender les lois spéciales… À la Chambre et au Sénat ! Autrement dit, il faut la participation de la Flandre, qui – vous vous en doutez ‑ ne va pas nous l’apporter « par sympathie » pour nous permettre de clarifier notre paysage comme nous l’entendons.

Heureusement, pour ce qui ne concerne que nous – ce qui dépend de nous, aurait dit Épictète ‑, et c’est le cas pour les compétences que j’évoquais ‑, il existe une seconde voie qui ne nécessite que des accords au niveau de nos entités. Et ce n’est pas un heureux hasard, c’est le fait de la volonté des artisans de la réforme de l’État.

Tout le monde a à l’esprit que la dualité Communauté-Région est le fruit du compromis originel entre les conceptions flamandes et wallonnes du fédéralisme. Ce qu’on dit moins souvent – et c’est un tort ‑, c’est qu’au lendemain de la création et de la mise en œuvre de ces deux types d’entités, nous avons établi dans la Constitution, les moyens juridiques pour que les différentes populations puissent rompre la symétrie institutionnelle originelle pour faire prévaloir leur entité de référence.

Même si elles n’ont pas été créées exactement en même temps, ces voies sont faciles à retrouver dans la Constitution puisqu’elles se suivent aux articles 137, 138 et 139.

L’article 137 permet à la Communauté flamande d’exercer les compétences de la Région flamande et, en schématisant, d’absorber ses institutions. C’est une faculté que la Flandre a activée dès 1980.

En théorie, cette disposition permet à la Communauté française de faire de même avec la Région wallonne mais cette faculté doit être ouverte par la loi spéciale de réformes institutionnelles. Elle l’a été pour la Flandre mais pas pour la Wallonie. Et ce n’est pas fortuit. La volonté était clairement de nous mettre définitivement à l’abri d’une fusion « à la flamande » qui aurait signifié la disparition de la Région wallonne ; une option qui était alors portée par le PRL et le PSC (les anciens se souviennent d’ailleurs du renvoi à Bruxelles des cabinets de l’Exécutif régional wallon conduit par Melchior Wathelet père de 1985 à 1988).

L’article 139, lui, vise à répondre aux aspirations des germanophones, en permettant de transférer de la Région wallonne vers la Communauté germanophone des compétences régionales exercées dans les neuf communes de la région de langue allemande.

Là aussi, cette habilitation soustrait ce débat au fédéral et aux entités qui n’en sont pas parties, pour permettre aux parlements wallon et germanophone de régler cette question seuls, d’un commun accord entériné à la majorité simple.

Cette faculté a été activée à de nombreuses reprises depuis 1994, pour concerner progressivement les monuments, sites et fouilles ; l’emploi ; les fabriques d’église ; les funérailles et sépultures et les pouvoirs locaux.

Le PS a toujours soutenu ces transferts. Et des négociations étaient d’ailleurs en cours sur de nouvelles matières lorsque j’étais ministre wallon, c’est-à-dire jusqu’en juillet dernier. Je crois savoir qu’elles se poursuivent sous l’actuelle majorité. Monsieur Jeholet – qui provient de l’arrondissement de Verviers ‑ n’avait d’ailleurs jamais caché son ouverture à ces certaines demandes.

Nos amis germanophones organisaient encore un colloque institutionnel voici quelques semaines et il a été l’occasion pour eux de redire leur aspiration à un transfert progressif de toutes les compétences fédérées présentes et à venir. Cela a le mérite de la clarté mais chacun sait que c’est un mouvement progressif et concerté.

J’ai gardé pour la fin l’article 138, car c’est celui qui nous concerne le plus directement. Il fut, en effet, inséré à la demande de la Wallonie, pour permettre ‑ à l’inverse du 137 ‑ de transférer l’exercice des compétences de la Communauté française à la Région wallonne, d’une part, et, d’autre part, non pas à la Région bruxelloise – bilingue ‑ mais à sa Commission communautaire française, la fameuse Cocof.

Là, aussi, la volonté a été de soustraire cette décision au visa ou au veto des représentants flamands et même des élus fédéraux. Cette habilitation attribue donc ce choix exclusivement aux entités fédérées francophones concernées : la Communauté française, la Région wallonne et la Cocof.

Peut-être par excès de prudence à l’époque ou pour mettre cette faculté à l’abri des coalitions circonstancielles, ce mécanisme a été conditionné à des majorités qualifiées, soit une majorité des deux tiers au Parlement de la Communauté, comme instance cédante, et une majorité simple tant au Parlement wallon qu’au Conseil de la Cocof, tous deux récepteurs.

Là aussi, cette faculté a été activée dès sa création, en 1993, par les accords de la Saint-Quentin qui ont transféré l’exercice des compétences en matière d’infrastructures sportives, de tourisme, de formation professionnelle, de transports scolaires ainsi que d’une grande partie des matières personnalisables (+ le mécanisme des Spabs pour les bâtiments scolaires).

Elle a été mise en œuvre une deuxième fois, plus récemment, en 2014, dans la foulée de la sixième réforme fédérale. Le motif principal de ces transferts dits de la Sainte-Émilie était de consacrer la symétrie pour la Wallonie en matière d’allocations familiales, qui avaient été « quasi-régionalisées » pour Bruxelles par leur transfert à la Commission communautaire commune ; la Cocom qui, en fait, a les mêmes instances que la Région bruxelloise mais où les décisions sont prises non seulement par une majorité dans l’assemblée mais aussi au sein de chacun des deux groupes linguistiques.

Au passage, ce mouvement a permis de transférer l’exercice des nouvelles compétences en matière de santé et d’aide aux personnes, communautarisées par la sixième réforme de l’État [1] ainsi qu’une compétence connexe précédemment communautaire : la médecine préventive, qui est venue rejoindre le pôle « santé » constitué au niveau régional, parallèlement à celui toujours très fort demeuré au niveau fédéral, dans le giron de la Sécurité sociale.

Nous avons donc à notre disposition un mécanisme qui permet de réorienter des ou les compétences de la Communauté française vers la Wallonie et la Cocof de Bruxelles :

° sans nécessiter de septième réforme de l’État qui imposerait de donner une contrepartie, toujours risquée, à la Flandre ;

° sans impliquer les élus flamands ou fédéraux ;

° et sans impliquer de déclaration de révision de la Constitution puisque celle-ci nous habilite à opérer ces transferts en tout temps.

Avec juste une exigence de majorité renforcée au niveau communautaire : les deux tiers.

Mais avec, il faut en convenir, un bémol pour le volet bruxellois du transfert.

Que la Wallonie reçoive une compétence communautaire par transfert fédéral dans le cadre d’une réforme de l’État ou par transfert de son exercice sur base de l’article 138, cela revient de facto au même.

Il y a bien l’exigence un peu formelle du Conseil d’État de régler les deux types de matières par des décrets distincts et l’abstention des députés wallons germanophones lors des votes portant sur les matières communautaires mais c’est sans conséquence.

En revanche, je l’ai dit, à Bruxelles, ce transfert n’a pas pour destinataire la Région mais la Cocof. Ce qui signifie que les matières transférées ne rejoignent pas un ensemble fonctionnel et budgétaire régionalo-communautaire unique mais une instance spécifique. C’est une entité fédérée en tant que telle, avec ses dotations et sa capacité décrétale mais sans pouvoir fiscal, faute de sous-nationalité à Bruxelles. Et le financement additionnel via la Région n’est pas la panacée non plus, puisqu’il se fonde sur la clef de répartition 80-20 qui est d’application à Bruxelles mais qui ne rend pas compte du rapport réel des groupes linguistiques.

Ne nous voilons pas la face, cet élément pèse dans la balance du côté bruxellois, de manière objective, à côté du fait – moins ouvertement exprimé – que, pour des raisons historiques post‑unitaires, Bruxelles se taille généralement la part du lion dans les budgets communautaires ; la ventilation des crédits culturels est, en cela, particulièrement évocatrice (cf. l’analyse des Focus Culture).

Voilà, selon moi, où se trouve le nœud objectif du problème, pas ailleurs.

Car le problème n’est plus dans l’attachement de certains à l’institution communautaire. Cela a été longtemps le cas à Bruxelles qui n’a pas connu d’institution régionale avant 1989, mais cela a évolué de manière spectaculaire, en parallèle avec l’évolution sociologique de la métropole européenne où la majorité des habitants peuvent se sentir Belges et Bruxellois mais en dehors d’un rapport particulier avec la Wallonie ou la Flandre et donc hors des cadres bi-communautaires sur lesquels la Région a été fondée.

Et le problème n’est pas non plus dans le fait que la Communauté française serait nécessaire à la défense des francophones face à la Flandre. Soyons clairs : la minorité francophone de ce pays doit être défendue mais elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais par la Communauté française. Simplement parce que ce n’est pas son rôle. Les mécanismes protecteurs ne sont pas là. Ils sont dans les groupes linguistiques du Parlement fédéral, dans les majorités spéciales requises par certaines lois, dans le mécanisme de la sonnette d’alarme, dans la parité du Conseil des ministres – et puisque vous nous avez demandé de nous exprimer sans affrontement, je ne m’attarderai pas sur le degré de protection francophone qu’assure aujourd’hui le MR face aux trois partis flamands qui lui assurent la majorité.

Ces mécanismes de protection sont aussi dans la Cour constitutionnelle, qui a été créée à cet effet pour connaître des conflits de compétences ; on l’appelait d’ailleurs initialement Cour d’arbitrage. Et ils sont aussi dans la procédure de traitement des conflits d’intérêts que peuvent notamment lancer la Wallonie, la Cocof ou la Région de Bruxelles-Capitale. Alors, je ne dis pas que la Communauté française n’est pas soucieuse des intérêts des francophones, ce ne serait pas exact, mais, concrètement, ceux-ci seraient défendus exactement de la même manière sans elle.

Voilà donc les données du problème qui, je pense, méritaient d’être reprécisées, particulièrement dans un cadre comme celui‑ci où ces questions et parfois ces subtilités trouvent un écho, qu’on ne peut pas donner dans les trois slogans échangés lors d’un débat dominical.

Et donc j’en arrive à votre dernière question : faut-il « Précéder le prévisible ? »

On pourrait discuter de la nature de ce « prévisible ». Parce que, si on peut critiquer une certaine propension à nier le caractère inéluctable de la réforme de l’État durant ses premières phases, il serait excessif d’affirmer que tout est écrit dans les astres et que l’évolution va être linéaire.

Cela étant, je pense comme vous qu’on ne peut pas gouverner sans prévoir. Et d’ailleurs, je l’ai dit, si nous avons des leviers d’adaptation institutionnelle en main, c’est parce que nos prédécesseurs avaient prévu à la fois l’évolution du système et le sens dans lequel il irait. Et le PS a été parfaitement constant à ce propos, depuis l’origine et à toutes les étapes de la réforme de l’État, puisqu’il a été impliqué au premier chef dans chacune.

Alors, suis-je un homme prévoyant socialiste ? Et, avec monsieur Jeholet, prévoyons-nous l’avenir, à défaut de pouvoir le prédire ?

Je puis en tout cas vous dire que nous y réfléchissons. Vous vous en rendez d’ailleurs compte au fil des déclarations.

° Je ne peux pas répondre pour le MR, mais je lis les déclarations de monsieur Jeholet comme de monsieur Crucke. Elles sont claires ; toujours un peu plus radicales et empressées dans l’opposition que dans la majorité mais c’est inévitable. Et je lis aussi, de temps à autre, une saillie en sens inverse (Wahl, Bertieaux, Ducarme). On pensait le « grand soir » venu avec le congrès doctrinal de novembre 2016… et on a vu sortir un manifeste « de compromis » qui ménage la sensibilité des différents courants. Ce n’est pas une critique, c’est un constat, et monsieur Jeholet dressera sans doute le même pour le PS, où existe un courant régionaliste historique, continu et disposant de relais puissants mais où se manifestent aussi des prises de position différentes. Mais on sent s’exprimer un mouvement clair et, comme vous, je souhaite qu’il puisse se formaliser en temps opportun.

Tout en soulignant, bien sûr, que le résultat des élections régionales sera déterminant à ce sujet puisqu’il ne s’agit pas de trouver un majorité simple pour soutenir de telles réformes mais une majorité des deux tiers au Parlement de la Communauté française, parmi les 75 députés wallons et les 19 députés bruxellois qui le composent.

° Chez Défi, c’est clair, le néo-FDF même candidat en Wallonie, reste génétiquement un défenseur de l’institution communautaire.

° Chez Écolo, c’est une attitude moins historique mais on perçoit, actuellement, une tendance communautariste prononcée, sauf peut-être à Bruxelles où la co-présidente a récemment défendu un modèle d’inspiration très régionale, mais selon une voie inapplicable sans réforme de l’État.

° Au CDH, on ne sait pas bien quelle est leur position. Mais, cela, ce n’est pas propre au débat institutionnel, monsieur Jeholet pourra peut-être nous éclairer davantage sur les intentions de son partenaire. Ils avaient bien une tendance historique assez communautariste ‑ et Alda Greoli a d’ailleurs pris des positions très claires en ce sens ‑ mais si vous écoutez Maxime Prévot à Namur, c’est tout l’inverse et la régionalisation des compétences n’est qu’une question de temps.

° Au PTB, n’en parlons pas, on se trouve dans une nébuleuse néo-unitariste où les dirigeants sont Flamands et les électeurs Wallons et qui affirment ne voir de vrais enjeux qu’au niveau national.

En un mot, donc, la réflexion suit son cours, dans de grandes formations, à un haut niveau et en ralliant un nombre croissant d’adeptes, convaincus par la réalité des faits ! Et vous savez que les faits sont têtus, ils finissent toujours par s’imposer.

Vous connaissez tous à ce propos le syllogisme de Marcel Thiry, Jean-Maurice Dehousse ne manque jamais de le rappeler :

Les réalités finissent par prévaloir.

La Wallonie est une réalité.

Donc la Wallonie prévaudra.

Je ne sais pas si c’est un modèle de rigueur logique mais c’est, en tout cas, une pensée positive et volontariste.

3. Pour un mouvement rattachiste positif envers la Wallonie

Juste un mot encore, avant de céder la parole au ministre Jeholet et dans l’attente de l’échange. Un mot promis et attendu sur le rapport à la France.

Pour vous dire que tout m’y rattache, sentimentalement comme intellectuellement. Pour appartenir à l’arrondissement de Dinant-Philippeville, je vous dirais même avoir un peu de mal à considérer cette question en termes de relations entre États tant l’articulation entre la Wallonie et la France est une réalité quotidienne pour nous.

Alors, francophile, oui, sans le moindre complexe, et c’est effectivement important dans un pays qui, dans sa partie centro‑septentrionale a toujours cultivé une certaine gallophobie.

Cela étant, je ne suis pas venu faire mon « coming out » rattachiste, réunioniste ou irrédentiste. J’assume déjà publiquement que je suis républicain, même en Belgique !…

Je ne vous dirai pas que je vis dans l’attente d’un retour à ce qui serait notre mère patrie.

Je pense sincèrement que, sans la défaite de Waterloo, nous serions Français, sans doute plus même que certains Français, et qu’il n’y aurait pas de question wallonne comme il peut exister une question corse ou bretonne.

Mais il y a eu Waterloo et deux siècles ont passé. Deux siècles durant lesquels nous avons développé une tradition de concertation rhénane – avec nos spécificités qui en ont fait un modèle mosan ‑, durant lesquels nous avons nourri une dynamique de petit espace d’interconnexion et durant lesquels nous avons développé une logique très forte de pouvoir de proximité qui, aujourd’hui, s’avère d’ailleurs très adaptée au contexte mondialisé.

Alors, dès le moment où, grâce à Destrée autant qu’à Bovesse, nous avons garanti de toute atteinte le caractère latin et francophone de notre Région, je ne suis pas certain que nous serions plus heureux ou mieux protégés si nous étions Français.

Et je pense surtout que nous ne pourrions jamais retrouver le niveau d’autonomie et de responsabilité directe que nous avons conquis et que nous renforcerons encore.

Surtout, ce que je ne voudrais pas, c’est que nous voulions devenir Français pour de mauvaises raisons.

Et pour vous parler en toute sincérité, je vous dirais qu’il y a un élément que je n’apprécie pas dans certaines manifestations du courant rattachiste – dont je sais qu’il est pluriel – c’est lorsque certains, par amour de la France, en viennent à abaisser la Wallonie.

Ad augusta per angusta, me direz-vous. C’est peut-être un procédé rhétorique pour soutenir l’adhésion mais je ne le partage pas. Pour moi, dès lors que, pour convaincre de la nécessité de se rattacher un jour à la République, on en vient à conclure que la Wallonie est, par nature, une entité inapte à s’assumer elle-même, on franchit une ligne rouge.

Car, s’il s’abaisse à cela, le discours réunioniste n’est pas différent du discours belgicain le plus conservateur ou de la thèse communautariste la plus rétrograde.

C’est dire aux Wallons qui ont naguère rayonné sur le monde qu’ils sont désormais un peuple d’assistés qui ne peut espérer son salut que d’ailleurs et que cet « ailleurs » soit la Flandre, Bruxelles ou la France m’importe peu, dès lors qu’il dénie aux Wallons la capacité à forger leur avenir.

Cela je ne le crois pas. Cela je ne le veux pas.

Cela ne signifie pas que l’objectif de la Wallonie doit être l’indépendance mais cela signifie que son devoir est d’atteindre l’autonomie effective ! Pas pour sauver la Belgique. Pas pour rallier la France dans de bonnes conditions. Simplement pour assurer le bien-être et la dignité des Wallonnes et des Wallons.

Qu’ensuite, sur cette base, dans l’hypothèse de la disparition de la Belgique, qu’une part de nos concitoyens souhaitent qu’un jour la Wallonie organise un référendum pour savoir s’il convient d’adresser à la France « une demande qui aurait toutes les apparences de la légitimité » – pour reprendre la formule attribuée au général de Gaulle – c’est une opinion totalement légitime en démocratie.

Et je ne suis pas de ces conservateurs ibériques qui lanceraient des procès en rébellion dès lors qu’au final, c’est le peuple qui s’exprime.

Mais on n’en est pas là. Et donc, ici et maintenant, il est un objectif sur lequel je pense que nous pouvons tous nous réunir : c’est d’achever le redressement de la Wallonie, pour en faire une terre de prospérité et de modernité, une terre de progrès technique et éthique et, pour moi, une terre de laïcité et de solidarité.

Je suis convaincu qu’il y a, sur cette base, un vrai consensus à bâtir, qui ne soit pas un plus petit commun dénominateur mais bien le noyau d’un vrai projet de société.

Le reste se résume, au final, aux moyens d’y parvenir.

Et qu’est-ce que les moyens quand on s’accorde sur la fin ?

À vous de nous le dire, peut-être, lors de notre échange.

 [1] Les soins de santé des personnes âgées, notamment les lits « maisons de repos » et « maisons de repos et de soins » ; les conventions Inami en lien avec la santé mentale et la réhabilitation des personnes handicapées ; la prévention (fonds tabac, sida…) ; les programmes de promotion de la santé, ainsi que certains aspects de la médecine préventive.

A.G.O. de l’A.W.F. (3) : le discours de Pierre-Yves Jeholet

1. La lettre de demande de M. Paul Mélot :

Monsieur le Ministre,

Permettez-moi tout d’abord de me faire l’interprète de M. Paul DURIEUX, Président de l’ALLIANCE WALLONIE FRANCE pour vous remercier très vivement pour votre intervention lors de l’A.G.O. de notre mouvement citoyen pluraliste au Palais des Congrès de Liège ce samedi 28 avril. Et de me réjouir de vos prises de paroles précises et étayées relatives au devenir de la Wallonie et de la Communauté française.

Par la même occasion, il nous revient de vous présenter toutes nos excuses pour un timing décalé qui n’a malheureusement pas permis un débat que, comme vous, nous souhaitions plus riche. Effectivement, vous nous aviez informé de votre impossibilité de rester parmi nous au-delà de midi…

 Nous poursuivons cependant notre rôle qui consiste à informer clairement les personnes, très nombreuses, qui consultent notre site web. C’est la raison pour laquelle nous nous permettons de formuler la demande suivante :

Accepteriez-vous de me transmettre quelques lignes succinctes reprenant vos interventions sous la forme de réponses aux questions posées lors de l’A.G. :

– La Communauté française est-elle encore viable ?

– Transferts de la Communauté vers la Région wallonne ?

– La Wallonie dans une Belgique confédérale ?

– Commente faire, et après ?

Il est bien entendu que si vous adhériez à cette demande, votre texte complet serait mis en ligne sur le site de l’AWF. Ceci serait une manière de produire nos excuses…et de nous « racheter » !

Vous remerciant à l’avance pour votre parfaite attention et en réitérant nos remerciements, recevez, Monsieur le Ministre, nos salutations respectueuses.

Pour l’Alliance Wallonie France,

Paul Mélot

2. La réponse de Madame Julie Stapelle, Secrétaire du ministre Jeholet :

« Le Ministre me dit qu’en réalité, il n’avait pas de texte … Je ne peux donc rien vous faire suivre. Merci pour votre demande. »

Cordialement,

                      Julie Stapelle

3. Mes notes

En homme prévoyant, j’avais mon petit carnet qui me suit partout…  Je suis donc en mesure de vous livrer textuellement des extraits de ce qu’a dit le vice-premier Ministre wallon. Je suis conscient que retiré du contexte d’un discours, les mots peuvent donner sujet à caution, mais je suis certain que les extraits ci-dessous ne trahissent pas l’esprit de ce qu’a dit Monsieur Jeholet.

Paul Durieux

4. Ce qu’a dit le Ministre Jeholet :

a) La Wallonie

 La Wallonie a son sort entre les mains. Elle ne pourra compter que sur elle-même.

On connaît la problématique : elle est budgétaire. Le gâteau devra grandir afin qu’il permette de subvenir aux besoins des Wallonnes et des Wallons, il devra être partagé équitablement.

Les moyens financiers risquent de diminuer.

La primauté du fait régional est là. Je constate de plus en plus une synergie entre le M.R. et le P.S. sur ce point.

La Fédération Wallonie-Bruxelles : je me demande ce qu’ils font de leur journée.

b) L’enseignement

Le pacte d’excellence est un échec. L’enseignement est un enjeu majeur.

Il faut intégrer l’enseignement technique et professionnel dans les compétences régionales.

Un gros problème que connaît la Wallonie est la formation.

c) le futur

Il ne faut pas se faire d’illusion : une 7ème réforme de l’état, on l’aura parce que la Flandre la veut.

Certaines régions françaises souffrent plus que la Wallonie aujourd’hui.

Le rattachisme, je l’envisagerai après. Il n’est pas d’actualité.

5. Commentaire de l’A.W.F. : nous espérons que M. Jeholet pratique la prospective. Nous l’invitons à prendre connaissance du projet d’intégration-autonomie de la Wallonie dans la République française qu’il trouvera dans notre nouvelle brochure que nous lui avons remise lors de notre A.G.O. Nous lui demandons de prendre notre projet en considération non pas demain, mais aujourd’hui !

Pourquoi le 8 mai n’est-il pas un jour férié en Wallonie et à Bruxelles ?

Une opinion publiée le 8 mai 2013 dans La Libre Belgique, suivie d’un commentaire de l’AWF.

Interview de Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine à l’Université libre de Bruxelles.

Pourquoi le 8 mai n’est-il pas un jour férié, alors que le 11 novembre l’est toujours ?

En Belgique, la date du 8 mai est toujours restée dans l’ombre de celle du 11 novembre. A la différence du 8 mai 1945, le 11 novembre 1918 est une date qui a un rapport immédiat avec l’histoire. Ce jour-là, les Allemands étaient encore en Belgique, et ils ont dû commencer à partir. La date du 8 mai 1945, par contre, n’a aucun lien direct avec les événements qui se sont déroulés en Belgique. Notre pays a été libéré bien plus tôt, en septembre 1944, mais il y eut encore la bataille des Ardennes à l’hiver 1944.

Le 8 mai constitue donc davantage une date dans l’histoire diplomatique : c’est ce jour-là que la reddition de l’Allemagne a été officiellement signée. D’ailleurs, tous les pays ne fêtent pas la fin de la guerre le même jour ! Au Pays-Bas, elle est fêtée le 5 mai, par exemple. De plus, il ne faut pas oublier que la guerre a encore continué en Asie durant près de quatre mois. La Seconde Guerre mondiale a donc véritablement pris fin en août 1945.

Jusqu’à quand le 8 mai était-il un jour férié ?

Le 8 mai n’a jamais été officiellement un jour férié généralisé en Belgique. Il l’a seulement été dans les écoles et les administrations. Mais il a été supprimé il y a plusieurs années. Aujourd’hui, les défilés d’associations d’anciens combattants ont toujours lieu le 11 novembre, ou lors des fêtes de la Libération. Très peu de rituels propres au 8 mai sont organisés en Belgique.

Pour moi, on devrait vraiment fêter la victoire ultime de la démocratie et de ses valeurs contre le racisme. La date du 8 mai a ainsi beaucoup plus de sens pour fêter la fin de la guerre. Il s’agit d’une date marquante commune de la mémoire européenne.

536b2ef23570484df5afbd6cCommentaire de l’A.W.F. : la capitulation de l ‘Allemagne nazie a été signée à Reims le mardi 08 mai 1945 comme l’atteste la une de la « Libre Belgique » reprise ci-dessus.

Non, M. le professeur, le 8 mai ne constitue pas davantage pour nous Wallons et Bruxellois de langue française une date dans l’histoire diplomatique.

Elle fait partie de notre héritage historique au même titre que celui de nos Frères français. C’est une blessure pour nous de voir les commémorations de cette journée historique en France et le silence qui entoure cette victoire contre le nazisme dans cet Etat à majorité francophobe nommé « Belgium » ou « Belgïe ».

Est-ce un hasard si lors du Congrès national wallon du 21 octobre 1945, soit 5 mois après la reddition allemande, 1048 participants représentatifs des forces vives wallonnes votèrent selon 4 propositions:

1. Structure unitaire avec modifications

2. Autonomie dans le cadre de la Belgique

3. Indépendance de la Wallonie

4. Réunion de la Wallonie à la France

Le résultat du vote à bulletin secret donna la majorité à la motion 4, celle de la réunion de la Wallonie à la République française.

Ce vote est l’A.D.N. de notre mouvement citoyen : l’Alliance Wallonie France.

72 ans après, de plus en plus de Wallons, quand ils sont éclairés quant aux perspectives que leur laisse la Belgique, font le même choix. Nous le voyons lorsque nous organisons le vote après nos conférences-débat.

Lorsque les médias cesseront de maintenir la tête des Wallons dans le sable, lorsque les centres d’études politiques accepteront de prendre en considération le projet d’intégration-autonomie de la Wallonie dans la République française, nul doute que nous revivrons le résultat du vote d’octobre 1945.

 Ceci dit, nous sommes en accord avec votre conclusion : « Pour moi, on devrait vraiment fêter la victoire ultime de la démocratie et de ses valeurs contre le racisme. »

Paul D.

Une ministre qui ne manque pas d’air…

Par Paul Mélot

Madame Schyns ne manque pas d’air en suggérant que des enseignants en DPPR ( disponibilité précédant la pré-retraite) reprendraient du service …

Après être allée trouver le ministre fédéral des pensions pour « défendre la cause des enseignants » ( dossier des fonctions pénibles), voici qu’elle se contredit en suggérant que des enseignants rempilent !
 
Oui ou non, y a-t-il pénurie ? Et pourquoi ? En améliorant les conditions de travail ET de traitements, ne serait-ce pas une solution? En refusant les dispositions inacceptables du « pacte » d’excellence, n’en serait-ce pas une autre ? 
Et les syndicats ? Dire tout simplement qu’on ne croit pas trop que des enseignants rempilent, n’est-ce pas un peu trop peu ? Ne devrait-on pas plutôt ouvrir le débat sur les rémunérations ??? Un incitant actuellement peu attractif, vu la pénurie mais qui rendrait espoir si les fins de mois étaient améliorées.
 
Est-ce si « intelligent » , en période de pénurie, d’augmenter la durée des études chez les instituteurs(trices) et les régents(tes) ?
 
Espérons que les enseignants en DPPR ne tomberont pas dans le panneau ( en allant chercher un peu d’argent ?) . Que les pré-retraités se rappellent encore qu’avec augmentation barémique pour les actifs, c’est la péréquation des pensions qui accompagne le montant de leur pension ! Espérons que les collègues en activité comprennent qu’en revendiquant de meilleurs barèmes, ils renforceraient non seulement leur poche, mais de plus, l’emploi.
Est-il si loin le temps de la revalorisation des barèmes de la fonction publique ???
Et les collègues en activité savent-ils ce que veut dire revalorisation barémique ??? 

Ce n’est pas tous les jours dimanche…

Lettre à Tim Vandeput
Par Jean-Luc Lefèvre, Jambes
 
Monsieur le Député,
 
Grâce à RTL-TVI, j’ai d’abord pu mesurer votre connaissance de la langue française et je tiens à vous en féliciter.
 
Quant à votre conception de la défense de la mobilité dans ce pays, elle ne me convainc pas.
D’abord, parce que votre philosophie m’est apparue très égoïste, au seul profit de la région flamande et de la périphérie bruxelloise. A aucun moment, vous ne prenez en compte la spécificité des régions rurales de la Wallonie qui ne connaissent pas ces embouteillages ni ces impacts environnementaux et moins encore les coûts déjà assumés (les distances parcourues, un carburant déjà plus cher qu’à proximité du port d’Antwerpen, encore alourdi de taxes et accises). Vous avez la prétention, l’arrogance, peut-être, d’imposer à une région des remèdes qui ne correspondent pas à ses problèmes.
 
Dans votre analyse, vous confondez allègrement utilité et utilisation de la voiture personnelle, la seconde étant directement proportionnelle à la première dans des bourgades en totale déshérence en termes de transports en commun.
Voulez-vous asphyxier la vie sociale, culturelle et associative en terres romanes de Belgique ? Voulez-vous que la facture de leurs habitants soit lestée de cette taxe quand ils feront appel à tel service d’infirmières à domicile, telle entreprise de titres-services…?
 
A aucun moment, je ne vous ai entendu répondre à ces arguments, sinon par des promesses qui n’en sont pas : l’exonération de la taxe annuelle (300-400€) compensés par 1 000 € de taxe kilométrique (10 000 km/an),  Cela me déçoit, mais je peux le comprendre quand le projet réel n’est pas celui qui est présenté.
 
Quant aux compensations, elle s’apparentent à de l’escroquerie dans un état de droit dont la Constitution prétend toujours l’égalité de tous devant la loi.
Plus grave encore. En réponse à l’argument de « fliquage », je vous ai entendu répondre que tous, nous étions déjà « fliqués ». Combien de caméras à Laforêt, Forge-Philippe ou Petites-Tailles ? Combien de portiques ? Ou cela traduit votre ignorance de la région wallonne (mais alors, cessez de parler pour la Wallonie), ou, ce que je crois, vous prenez vraiment vos désirs pour vos réalités.
 
Vous plaidez pour une stratégie fédérale en la matière…Etonnant pour un parti qui revendique depuis les années septante du siècle dernier davantage de compétences régionales  !
 
En fait, M. Vandeput, vous jouez sur tous les tableaux, sans réaliser vos contradictions : tantôt le levier régional (la taxe kilométrique), tantôt le fédéral (la Cop 21).
Aujourd’hui, avec cette taxe au kilomètre, vous dites faire cause commune avec Bruxelles…sauf pour les nuisances sonores de l’aéroport national !
 
Votre président aime le latin. Moi aussi, cela tombe bien: Quousque tandem… devrons-nous supporter vos ingérences dans des matières qui ne vous regardent ni en droit, ni en fait ?
 
Hartlelijk

Esprit des Lumières et nation française

Publié le 31 août 2017

Par Georges Régibeau

G.R.Marché planétaire et société globale, mise en cause de l’Etat-nation, dépérissement de l’Etat : certains feront sans doute valoir que la question du rattachement de la Wallonie à la France a perdu de sa pertinence au XXIe siècle, et que la diversité des trajectoires individuelles autant que la multiplication des enjeux planétaires auront bientôt raison des identités nationales. A ce compte, on pourrait même soutenir que l’évaporation de la Belgique est un signe de modernité. En poussant le raisonnement plus loin, pourquoi ne pas se faire à l’idée que, pour être à l’avant-garde, il faudrait précipiter la fin de l’Etat belge et se réjouir de ce qui arriverait juste après ?

N’est-il pas ridicule de se croire au-dessus des problématiques identitaires pour justifier que l’on s’accroche aux symboles d’un pays moribond, désormais piloté par la N-VA ?  Si, pour paraphraser Gaston Eyskens, la nation belge est « dépassée par les faits », cela n’est pas dû à l’avènement d’une ère post-nationale mais à l’émergence d’un Etat-nation flamand dont souffre une Wallonie incapable d’exister par elle-même.

La vérité, c’est qu’il y a une difficulté bien réelle à se défaire d’une identité sans en prendre une autre. Alors, oui, nous dénonçons la façon dont la Wallonie s’enferme encore aujourd’hui dans un Etat belge en voie de liquidation. Bien sûr, nos yeux sont tournés vers la France, dont la culture est aussi la nôtre. Oui, en l’absence d’une Europe forte, nous sentons l’urgence, pour la Wallonie, de consolider sa position dans un monde incertain, la nécessité de grandir, de s’adapter à une réalité mouvante et potentiellement hostile en gardant, autant que possible, la maîtrise du changement. Oui, nous voulons concilier l’ouverture avec une conscience de soi qui ne cède à aucun relativisme. Il n’y aura pas d’avenir pour la Wallonie sans une identité forte et rayonnante.

Alors que la politique est de plus en plus soumise à la logique économique, il faut espérer que la France aura plus à défendre qu’une image de marque et, qu’avec tout le poids de son histoire, elle ne soit pas « fatiguée d’être elle-même », ainsi que l’écrivait l’historien Pierre Nora, décontenancé de voir se réduire à presque rien l’enseignement de la philosophie des Lumières en France.

Car avec l’humanisme des Lumières, on touche à l’identité de la République française : une identité forte et rayonnante que la Wallonie se plaît à revendiquer pour elle-même. En 1789, la Déclaration des droits de l’homme ouvrait la voie à un certain multiculturalisme, mais elle en fixait aussi les limites. La révolution morale, économique et technologique issue des Lumières a favorisé l’émancipation de l’individu. Celui-ci est sorti conforté du XXe siècle, en s’affranchissant de la morale elle-même quand il a proclamé qu’il est « interdit d’interdire » avec l’enthousiasme un peu rageur d’une jeunesse exigeant pourtant d’aller plus loin dans la célébration de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. Poussé à bousculer les normes et à refuser les frontières, sinon les contraintes, on est plus que jamais «condamné à être libre», selon la formule de Jean-Paul Sartre.

On a fait de l’autonomie un idéal universel. En faisant croire à l’individu qu’il n’a d’obligation qu’envers lui-même, ou envers la communauté qu’il reconnaît pour sienne, on risque néanmoins de trahir les valeurs dont on se réclame. La liberté ne peut être invoquée en dehors de sa dimension humaniste. Il ne suffit pas de libéraliser l’économie en favorisant les échanges et l’innovation dans la perspective d’une économie globale. Les progrès de l’esprit humain, esquissés par Condorcet pour éclairer l’avenir, excluaient tout retour à l’état sauvage ou au tribalisme. Plus question non plus de laisser les croyances étouffer la pensée. Il y a là une culture politique, une identité qui doit faire honneur à la France. La liberté ne peut conduire à l’affaiblissement de la démocratie.

Ce qui est en jeu, c’est aussi l’affaiblissement de l’Etat-nation. On ne peut à la fois saper le lien politique, isoler les consciences, et répéter les mots « citoyenneté responsable » à la façon d’une formule magique. Il n’y a plus de citoyenneté quand on perd de vue l’articulation nécessaire entre intérêt personnel et intérêt général. L’esprit des Lumières est détourné quand la liberté et la raison ne servent qu’à légitimer le pouvoir de l’argent, au point de marginaliser le débat politique, ou de le plonger dans le doute et la confusion. L’abandon de références communes ne fortifie pas le libre examen mais renvoie chacun à ses propres appartenances, au mépris des valeurs de liberté et de raison qu’on ne fait même plus semblant de croire universelles, et dont on finit par se demander si on a le droit de les imposer dans l’éducation. Ce qui a pourtant caractérisé les droits de l’homme, en 1789, c’est la fin des privilèges et des lois particulières adaptées au statut des uns et des autres. Il n’y a pas d’universalité si la loi n’est pas la même pour tous et, dans une culture humaniste, la loi est décidée par les citoyens qui, ensemble, forment la nation.

Qu’il y ait un rapport culturel, historique, entre les droits de l’homme et la nation française, cela n’enlève rien à la portée universelle des principes énoncés. Si on y adhère, il faut en respecter l’esprit. L’être humain se construit par imitation. Il lui faut du temps pour développer sa capacité de jugement. L’expérience qu’il a du monde est forcément réduite, imparfaite, et pourtant il doit pouvoir s’élever au-dessus des croyances et des préjugés. Cela suppose une culture, une éducation qui ne se limite pas à déclamer liberté-égalité-fraternité, car les mots sont susceptibles d’être interprétés selon des a priori culturels parfois très différents. Dans ce monde ouvert, global, instable où chacun s’emploie à saisir sa chance et à faire exister ses croyances intimes, il faudra plus que des mots pour protéger l’esprit des Lumières.

Pour tendre à l’universel, la France doit d’abord être elle-même, offrir plus que ses paysages et son patrimoine, ou sa gastronomie. Il est évident que la nation doit se redéfinir en permanence, mais sans renoncer à ses principes fondamentaux, ni en coupant le fil d’une histoire qu’il faut pouvoir assumer dans sa complexité. La culture s’inscrit dans un temps qui n’est pas celui des individus. Là où la cohésion nationale est malmenée, il est urgent de retrouver le sens de la vertu républicaine. Et puis, sans rien enlever à sa vocation internationale, la France doit miser davantage sur la langue française.

La langue française est aussi la nôtre. Au XIXe siècle, les Etats-nations se sont constitués, essentiellement, sur le critère de la langue. A l’époque, on a pensé que la Belgique ne serait viable qu’en adoptant une seule langue officielle et le choix du français ne semblait souffrir aucune discussion, même en Flandre, où il s’était imposé dans les «bonnes familles». En réponse, il y eut le « Tael is gansch het Volk », qui devait préserver la germanité de la Flandre au prix d’un vibrant nationalisme, que la Wallonie francophone a ressenti comme une trahison. Aujourd’hui, alors que la connaissance du français régresse en Flandre et dans la partie germanophone du pays, c’est surtout avec la France que les entrepreneurs wallons font des affaires, en raison d’une plus grande sécurité linguistique. Ajoutons, si c’est bien utile, que le Belge francophone est naturellement connecté aux médias et aux réseaux sociaux français, et qu’il ne sait à peu près rien de la culture flamande.

Il y a tout lieu de s’interroger sur ce que signifie alors l’identité belge. Il faut une bonne dose de parti pris, d’inconscience, d’aveuglement pour soutenir que ce pays crispé sur sa frontière linguistique est un modèle annonçant l’avènement d’une ère post-nationale et qu’à ce titre, il met la Wallonie en position d’assurer son avenir. S’il y a une chose que tend à confirmer l’évolution récente de l’Etat belge, lui-même investi par un nationalisme flamand devenu plus représentatif et intransigeant, c’est qu’il y a un lien farouche entre unité linguistique, conscience nationale et solidarité consentie.

Sûre d’elle-même et soucieuse de conforter sa place en Europe et dans le monde, la Flandre est bien décidée à renforcer sa collaboration avec les Pays-Bas. Parler de repli, en ce qui la concerne, est inapproprié. Qui osera nier qu’elle est mieux adaptée au monde actuel que la Wallonie, incapable de se projeter en dehors d’un cadre belge usé jusqu’à la corde ?

Alors oui, la Wallonie a besoin de s’appuyer sur une idée nationale pour assurer son existence, à la façon d’une colonne vertébrale. En sapant la légitimité de l’Etat-nation, c’est à la forme moderne de la solidarité qu’on s’attaque, et il n’est pas surprenant que cela conduise à moins de services publics, moins de sécurité sociale, moins de contrôle démocratique, moins de repères et moins de confiance en soi. Mais ce n’est pas sur le nationalisme flamand que la Wallonie peut raisonnablement s’appuyer. La Belgique est devenue un fantasme dont les Wallons paieront le prix. Sans jouer au prophète, il est permis d’avancer que la Wallonie sera française ou ne sera plus. L’avenir de la Wallonie est situé en France, dans un grand pays dont elle partage la culture et les valeurs.

C’est avec la France que la Wallonie pourra de nouveau s’épanouir.

C’est avec la Wallonie que la France retrouvera la confiance en un destin particulier.

Qu’en savent les centres d’études ?

Publié le 19 juin 2016

L’intégration-autonomie de la Wallonie dans la République française : qu’en savent les centres d’études des partis wallons ?

Introduction

Le 4 juin dernier, l’AWF tenait un Conseil Général Extraordinaire au Palais des Congrès de Liège. Rappelons que le CG est l’organe directeur de notre mouvement citoyen. Pour la première fois, Jacques Lenain répondait à l’invitation que lui avait lancée l’AWF de participer à l’une de nos réunions. Certes, nous le connaissions depuis plus de 10 ans pour certains d’entre nous. Plus d’une fois, il avait accepté d’être un des orateurs des conférences-débats que nous avions organisées. Mais cette fois, il venait s’adresser aux responsables du mouvement ainsi qu’aux invités permanents du CG et à quelques personnalités que compte notre groupe de parrainage.

L’ordre du jour comportait les points suivants :

1. le projet d’intégration-autonomie étayé par l’entretien Jacques Lenain-Didier Maus (voir celui-ci sur le site de l’AWF) et ce que disent des responsables des centres d’études de 5 partis que compte la Wallonie ;

2. circulation de la parole quant au projet d’intégration-autonomie ;

3. mise au point d’un mode de diffusion de l’entretien Jacques Lenain-Didier Maus comme illustration de la faisabilité d’une intégration-autonomie de la Wallonie dans la République française ; constitution de fichiers informatiques ; priorités à déterminer.

Notre Conseil Général Extraordinaire se termina par un vote et c’est par la majorité moins une voix que l’AWF décida de faire sien le projet d’intégration-autonomie. L’administrateur qui ne donna pas sa voix tint à justifier son vote par le fait qu’il ne s’opposait pas au projet, mais qu’il trouvait qu’un vote n’était pas en l’occurrence nécessaire.

Ci-après, vous trouverez ce que pensent aujourd’hui les cinq centres d’études des partis wallons consultés et ce qu’en dit Jacques Lenain.

Encore un mot : lorsque vous lisez « franco-belges », vocable apprécié par Jacques Lenain, vous pouvez traduire par « wallons ».

PREJUGES POLITIQUES FRANCO-BELGES sur l’ETAT FRANCAIS

Les partis politiques franco-belges et l’avenir de la Wallonie, une double incapacité. Leur incapacité à préparer la Wallonie à vivre sans la Flandre se conjugue avec leur incapacité à étudier une « solution française » compatible avec le respect de l’identité institutionnelle de la Wallonie et donc de son autonomie.

Un constat illustré par les points de vue d’un membre de chacun des cinq centres d’études des cinq   principaux partis politiques franco-belges sur une « solution française » pour la Wallonie, dans la perspective de la fin de l’État belge franco-flamand.

Source : mémoire de  master d’un étudiant franco-belge – 2015. Extraits ci-après des cinq entretiens joints à ce mémoire. (L’identité des intervenants et du centre d’étude auquel chacun appartient a été anonymisé pour respecter le caractère semi-confidentiel de ces entretiens.)

A partir des opinions qui suivent, on constate aisément que les cinq centres d’études en question n’ont pas de réflexion construite sur « l’après-Belgique », un sujet (le fameux plan B !) qui était donc toujours interdit d’étude en cette année 2015… et le reste. Et que ces opinions sont si pétries de préjugés sur l’État français, ses institutions, son organisation territoriale, que ces centres considèrent probablement toute étude sur l’hypothèse d’ »une solution française » comme superflue ! D’où le caractère approximatif de bien des propos des personnes interrogées sur l’hypothèse d’une telle « solution française » pour la Wallonie (voire pour Bruxelles). Propos qui expriment l’opinion, assez commune aux cinq centres, et non étayée, que la réunion de la Wallonie à la France ne pourrait être fondée sur un degré élevé d’autonomie, compte tenu de la perception partagée, et infondée, du caractère toujours ultra centralisé de son Etat, et de l’uniformité de son organisation territoriale. Ces points de vue, bien que si peu « savants » sur la France, sont intéressants car ils expriment bien les « visions » qui dominent au sein et à la tête des cinq grands partis politiques franco-belges en cause, et, du coup, parmi les milieux dirigeants et influents de la Belgique française. On retient donc clairement de ces opinions que toute « solution française » pour la Wallonie est, a priori, refusée, parce que considérée comme obligatoirement mutilante pour l’identité et l’autonomie wallonnes, au nom d’une vision intangible de la France, supposée toujours jacobine et donc de volonté assimilationniste. Et il se déduit de ce constat que parvenir à faire prendre en considération par ces élites franco-belges et notamment wallonnes le fait que la Wallonie, voire Bruxelles, pourrait disposer en France d’un statut de large autonomie, ce qui est pour elles inconcevable, constituera un aboutissement stratégique pour mettre fin à ce rejet « mécanique », non réfléchi, non pensé, d’une « solution française ».

Centre d’Etudes – Parti A

« En fait, ce que les Français voudraient, c’est l’assimilation. Une région wallonne avec son conseil régional, puis les départements en place des provinces, etc. Si on sort Bruxelles du raisonnement, on peut estimer que, pour la Wallonie, c’est faisable. Dans nos instances, que certains pensent qu’on puisse un jour devenir français, c’est évident. La Wallonie est traversée par les piliers syndicaux, les piliers catholiques, socialistes, libéraux,… on ne peut pas tout balayer. Si la Wallonie se retrouve seule, alors son intérêt est d’être dans la France avec un statut sui generis.

Mais aurait-on le choix de négocier ce statut particulier ? Aurait-on la marge de manœuvre politique pour le revendiquer ? On n’est que quelques millions, face à la France, pourrait-on réellement revendiquer ce statut ?

L’idéal, c’est un statut particulier qui garderait ce qui fait la Wallonie actuelle… En étant fédéraliste, on ne peut souhaiter un copier-coller du centralisme français. Mais les Français ne sont pas prêts à autoriser cela. »

Centre d’Etudes – Parti B

« Wallons et Bruxellois ont plutôt vocation à rester ensemble… Maintenant, si on laisse de côté Bruxelles… la Wallonie pourra décider ce qu’elle veut. Dans le cas de figure où la Wallonie envisagerait d’être rattachée à la France, il y aurait une volonté de garder, d’exercer toute une série de compétences sans que l’État central français s’en mêle.

Difficile d’imaginer d’adopter toutes les règles juridiques en vigueur en France. On n’efface pas quasiment deux siècles d’histoire… Il y a une identité wallonne très certainement, elle est différente de l’identité française. Les pouvoirs locaux, la santé, les syndicats…, c’est très différent et il me paraît très difficile de concilier ces compétences. Cependant, dans certains domaines, ça n’aurait pas de sens d’avoir un système complètement différent de celui de la France.

La France n’est pas dans le même ordre de décentralisation que ce que connaît la Belgique. Son modèle est fondamentalement différent. Le stade d’autonomie atteint en Belgique est beaucoup plus important que ce qui existe dans l’arsenal français. Si un rattachement devait arriver, il faudrait impérativement inventer d’autres formules juridiques. Si un tel cas de figure devait se poser, les Français auraient du mal avec cette idée. Ce serait assurément un sujet sensible. Ça méritera une grosse réflexion de la part des autorités françaises. En même temps, on voit mal un État qui aurait la possibilité de s’étendre pacifiquement et d’agrandir son territoire, y renoncer parce que ça nécessiterait des négociations… Des solutions seront trouvées. Les Wallons tiennent à leur identité… et la Wallonie à ses spécificités. Si le mode opératoire choisi entre la Wallonie et la France lui permet de garder une autonomie suffisante dans les matières que les Wallons veulent gérer eux-mêmes, on peut imaginer plein de choses… La mise en commun de compétences serait limitée à certains domaines, puis, pour le reste, rien ne changerait par rapport à ce que la Wallonie fait actuellement. Si la Wallonie et la France forment ce qu’on appelle une « confédération », ils feraient certaines choses en commun. Il y aurait deux États avec une certaine collaboration dans diverses matières, comme la défense. Mais la « confédération » est une forme juridique très rare, une forme juridique instable. Ce n’est pas un statut viable à terme, c’est plus une transition, une étape intermédiaire. Ou alors la Wallonie ne fait d’emblée avec France qu’un seul État. Dans ce cas-là, juridiquement, les choses seront claires sur le plan international, et tout se jouera alors sur le statut de la Wallonie, comme statut interne à la République française. »

Centre d’Etudes – Parti C

« Un statut particulier pérenne pour la Wallonie au sein de la République française, avec le maintien des organes d’auto-administration, de toutes les compétences détenues par la Wallonie, ce serait une porte ouverte à toutes les revendications, qui viendraient de Corse, de Bretagne,… C’est pour cela que la France n’aurait aucun intérêt à négocier un statut particulier qui serait pérenne. Les modalités transitoires, c’est une évidence, mais un statut privilégié, bien sûr que non. C’est trop dangereux pour un Etat comme la France.

Avant de l’imaginer française, il faut améliorer notre région. Compter sur la France, c’est un peu se  dire « la Wallonie est restée au sein d’une Belgique flamande, elle veut nous laisser là, alors devenons français, comme cela nous dépendrons de Paris ». C’est aussi une question de fierté. Sur le plan économique, la viabilité d’une Wallonie indépendante ne permettrait pas, si le cas de figure se réalisait demain, de tenir le coup, de s’autogérer. C’est une évidence. Naturellement, la Wallonie se tournerait alors vers la France. »

Centre d’Etudes – Parti D

« Nous voulons un dépérissement de l’État pour arriver à une Europe des régions. L’idée d’une assimilation institutionnelle, de la perte des compétences de la Wallonie et de leur recentralisation, c’est très clairement impossible. L’idée d’un statut particulier, avec une forme d’autonomie, oui… Mais, avant toute chose, ce statut accordé par la France à la Wallonie ne serait-il pas la porte ouverte   à toutes les revendications, corses, bretonnes… ?  La possibilité d’une dynamique centrifuge au sein de la France, qui pourrait mener à une sorte d’implosion de la France…

Un projet de rattachement à la France ne pourrait se faire qu’avec une vaste réforme visant à repenser totalement les modes de fonctionnement de l’État français, qui permettrait une égalité et une vision qui serait partagée par les autres régions. Pourquoi faire un cadeau à la Wallonie en termes d’autonomie et pas aux autres régions du territoire métropolitain français ? »

Centre d’Etudes – Parti E

« La centralisation de la France est un obstacle considérable à toute perspective d’un rattachement. Les schémas des autonomies des collectivités territoriales de la France et de la Wallonie sont très différents. L’assimilation institutionnelle est très difficile à imaginer, impossible même, car il y a trop de différences pour accepter une table rase. L’importance prise par les régions belges est un fait évident qu’il faut prendre en compte. Et tous les acteurs, les acteurs sociaux entre autres, se réfèrent à une réalité belge.

Le  rattachement par la voie d’un statut particulier qui respecte une forme d’autonomie laisse sceptique car on ne peut considérer l’Etat français et l’Etat belge comme équivalents dans l’exercice de leurs compétences. Se reconnaître dans les institutions françaises n’est pas simple. Cela s’avère même très difficile. »

Conclusions

Le processus de désagrégation continu de l’État belge, sous la poussée du mouvement séparatiste flamand, obligera la Wallonie et Bruxelles à se choisir un nouvel État, un État sans la Flandre. Ce pourra être l’État français, qui, de surcroit, est seul à même de pouvoir régler, définitivement, la question financière wallonne (et lui éviter un sort similaire à celui de la Grèce), de résoudre, pour toujours, la question territoriale bruxelloise (en lui faisant un rempart contre l’encerclement flamand).

Faut-il encore qu’une telle intégration à la France préserve l’essentiel de l’héritage de deux siècles de droit belge et de plusieurs décennies d’autonomie wallonne et bruxelloise, pour permettre le ralliement des élites et des populations à cette « solution ». Mais cette « solution » d’une « Wallonie française autonome » est considérée, jusqu’à aujourd’hui, comme proprement « incroyable » par les cercles « savants » franco-belges, comme le démontre excellemment cette série de cinq entretiens, très représentatifs de la vision franco-belge de la France institutionnelle (nuançons : un interlocuteur sur les cinq dispose d’une compréhension véritable de ce qui est possible de faire avec la France).

Dès lors, contribuer à rendre « croyable » et donc crédible la solution d’une « Wallonie française intégrée et autonome » est une priorité absolue. Un « projet français d’intégration-autonomie » pour la Wallonie, constitue une réponse impérative à cette exigence franco-belge. Disposer  d’un tel  « projet d’intégration-autonomie » de   contenu accessible à tous, être capable d’en détailler le contenu, être en mesure d’en justifier la pertinence pour la partie franco-belge, et pouvoir démontrer sa faisabilité du point de vue français, voilà le travail à faire. A ce titre, une contribution récente sur la faisabilité constitutionnelle d’un statut français sur mesure pour la Wallonie, et également valable pour Bruxelles, est fournie par le récent entretien écrit donné par M.D. MAUS,  constitutionnaliste français reconnu, spécialiste de la Constitution française, en février 2016. Dans cet entretien, M. MAUS affirme qu’il est parfaitement possible de donner, au sein de cette Constitution française, un statut spécial dédié à la Wallonie, un statut « sur mesure », une sorte de « mini-constitution » qui lui soit propre.

Un tel cadre constitutionnel est apte, et seul apte, à garantir à la Wallonie le maintien de son identité et de son autonomie institutionnelle dans un cadre français. Voilà un vrai sujet pour ces cinq centres d’études, quand ils se décideront enfin à l’ »étudier » ! Cet entretien écrit avec D. MAUS est présent sur le site http://www.belgique-francaise.fr/, où le « projet d’intégration-autonomie » est justifié et détaillé.

Mai 2016

Jacques LENAIN

Dépendance à la Flandre : jusqu’à en mourir ?

Discours prononcé ce 28 avril 2018 à l’occasion de l’Assemblée générale de l’AWF, en présence de MM. Pierre-Yves Dermagne (PS) et Pierre-Yves Jeholet (MR).

Par Georges Régibeau

« Quand donc, à l’avenir, l’Etat belge accordera quelques satisfactions aux Wallons, c’est parce que les Flamands le jugeront bon, mais ceux-ci pourront tout aussi bien tout refuser si l’intérêt de la Flandre le commande. Nous dépendons totalement, sans aucune échappatoire possible, de leur bonne volonté. » C’est un libéral qui a posé ce diagnostic, dans un congrès. Pas ce matin ni hier soir, mais en 1945, ici même. Fernand Schreurs était le rapporteur général du Congrès wallon de l’immédiat après-guerre : « Il n’est guère besoin d’insister, disait Schreurs, sur la transformation profonde qui s’est faite en un siècle. La Belgique française de 1830 s’est peu à peu changée en une Belgique bilingue, pour en arriver à une Belgique en voie de néerlandisation, dans laquelle la première langue officielle n’est plus le français, mais le flamand, et qui s’écarte délibérément de la France. »

La France. Derrière la question wallonne se profile toujours celle des relations avec la France.

Quand, au même congrès de 45, le député socialiste François Van Belle plaide en faveur d’une Wallonie indépendante, il s’agit aussi, pour lui, de trouver sa place au côté de la France  : « La Wallonie libre a proclamé que la Wallonie appartient aux Wallons, à eux seuls. Nous avons entendu par-là que la Wallonie ne se laisserait pas coloniser, ni par les Flamands, ni par qui que ce soit. (…) C’est pourquoi nous disons que nous devons travailler à l’intégration de la Wallonie dans le système économique et défensif de la France. »

Puis, après le vote qualifié de « sentimental », par lequel une majorité relative de congressistes ont fait savoir que leur aspiration profonde était de réunir la Wallonie à la France, Van Belle confirma que l’option d’une Wallonie indépendante allait dans ce sens : « Nous constatons que sur les 1048 votants, il y en a 408 qui sont partisans d’une solution dans le cadre belge et 640 qui sont partisans d’une solution en dehors du cadre de la Belgique. Ceux-ci sont incontestablement des ‘rattachistes’… et ils constituent la majorité. » La majorité… sinon des Wallons consultés par referendum, du moins de la nation wallonne, ainsi qu’elle se définissait, ce qui ne manqua pas d’effrayer le professeur Fernand Dehousse, habitué des milieux diplomatiques et partisan du fédéralisme : « Ce vote, s’alarma Dehousse, est extrêmement dangereux au point de vue des répercussions qu’il peut avoir. » 

Un « coup de semonce », a-t-on écrit, mais celui-ci n’avait que la force d’une émotion libérée, d’une catharsis. Rideau. Cet élan vers la France, jugé trop révolutionnaire, aussitôt désamorcé par un second vote, engageant le mouvement wallon dans la voie du fédéralisme, faisait pourtant écho à la révolution de 1830, commencée au son de la Marseillaise. « La réunion à la France n’est point la perte de notre identité mais le retour à notre nationalité véritable », insistait le Journal de Liège au début de l’année 1831. Protestations inutiles. Ainsi que le résumait Lucien Outers, ce Liégeois devenu une figure marquante du FDF : « N’ayant pas voulu être hollandais, n’ayant pas été autorisés à devenir français, nous nous sommes donc résolus à devenir belges ».

Encore fallait-il que la Flandre y trouvât son compte. Appuyée sur la richesse de son lointain passé, auquel se référait volontiers le nouvel Etat belge, elle s’est plutôt réveillée avec le sentiment d’une blessure, une douleur enfouie. Et dans ce XIXe siècle aux accents romantiques et nationalistes, elle a poussé un cri plaintif dans sa langue à elle, en prenant la terre et le ciel à témoin de sa volonté séculaire et farouche de résister à l’influence française, au rayonnement de la pensée et de la langue française, à sa prétention de porter avec elle les lumières de la raison universelle. (En Allemagne aussi, la vague française avait reflué, la germanité s’imposait comme une qualité supérieure.) A côté de cette quête identitaire, il y avait la question sociale, puisque la classe dominante, en Flandre, était francophone. Avec la démocratisation de la vie politique, fruit des luttes ouvrières, menées surtout dans les centres industriels du sillon Sambre-et-Meuse, le peuple de Flandre allait pouvoir se faire entendre et progressivement marginaliser l’usage de la langue française en terre flamande. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Même au temps du suffrage censitaire, quand la langue française était celle du pouvoir, les élus de Flandre étaient majoritaires au Parlement belge et ils savaient imposer leur point de vue autant que leurs intérêts. « Nous sommes donc vaincus et pour longtemps », écrivait le député socialiste de Charleroi Jules Destrée en 1912.

Ceux qui voulaient croire en l’unité de la Belgique allaient devoir fermer les yeux, de plus en plus fort, sur la réalité d’un état formé par deux peuples. Autour de la frontière linguistique, amenée à se durcir, c’est la logique d’un face à face, d’un rapport de force, qui allait s’imposer. Le réveil flamand, pour légitime qu’il fût, remettait en question l’attachement des terres wallonnes à un pays dont la réussite économique devait beaucoup aux ressources naturelles et humaines du sillon Sambre-et-Meuse. Il fallait donc que, de Liège à Charleroi, mais aussi de Virton à Braine l’Alleud, la Wallonie existât. Son identité fut naturellement questionnée. On lui donna un emblème, un coq, de la famille des coqs gaulois. Pas cinq points noirs sur fond blancs, auxquels on a voulu réduire la Wallonie en 2013, confirmant par là ce qu’on savait déjà : les identités belge et wallonne ne sont pas complémentaires mais concurrentes et, pour renforcer l’une il faut abaisser l’autre.

Autant l’identité de la Belgique avait besoin de se construire en mettant la France à distance, autant celle de la Wallonie y revenait. « Voilà le fait capital de l’histoire intellectuelle de la Wallonie », écrivit le Namurois Félix Rousseau, tenu pour le père de l’historiographie wallonne, un catholique : « sans aucune contrainte, de leur propre volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris, et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, n’ont cessé de participer à la culture française. » Ainsi, pour notre identité, la proximité linguistique a été plus déterminante que les frontières d’Etat, fait d’autant plus significatif que, depuis la dissolution de l’empire de Charlemagne, en 843, nos contrées avaient, politiquement, basculé du côté de la Germanie. Et ce constat, de la permanence d’une identité culturelle, en dépit des aléas de l’histoire, vaut aussi bien pour la littérature en dialecte wallon, dont le développement coïncide avec ce qui se faisait ailleurs dans l’espace français, sans aucun lien, fit remarquer Maurice Piron, professeur de littérature française et de dialectologie wallonne à l’Université de Liège, avec ce qui se passait de l’autre côté de la frontière linguistique.  « Je ne dis pas cela pour opposer à plaisir Flandre et Wallonie », écrivait le Professeur Piron en 1964, « mais pour faire apparaître qu’à chaque étape de son passé intellectuel, le pays wallon s’est trouvé sur le versant français ».

Pour revenir au coq wallon, vous savez qu’on lui a donné les couleurs de la ville de Liège, la plus résistante des villes wallonnes, celle dont le caractère est le plus affirmé. Liège, une ancienne capitale qui embrassa la révolution française et fit un triomphe aux armées de la République avant de choisir, librement, d’intégrer la France. En 1910, Godefroid Kurth, en bon spécialiste de l’histoire de Liège, écrivait que « le trait le plus saillant du caractère national des Liégeois, c’est, si l’on peut ainsi parler, une véritable dévotion pour la France ». Un tel attachement troublait Godefroid Kurth, le catholique ultramontain dont les racines étaient germaniques, et qui fut le maître d’Henri Pirenne. Au lendemain de la grande guerre, Liège, exposée la première à l’attaque allemande, eut droit à une reconnaissance internationale mais rien ne put égaler le moment où le président de la République française est venu lui remettre, avec faste, et dans une ambiance que l’on peut difficilement imaginer aujourd’hui, la médaille de la Légion d’honneur. Comment la Cité ardente aurait-elle pu accepter que l’Etat belge casse alors son alliance militaire avec la France en 1936, sous la pression de la Flandre, au moment où l’Allemagne nazie faisait mouvement vers la frontière ? L’année suivante, les autorités communales lancèrent la tradition des 14 juillet liégeois, feu d’artifice et bal populaire.

Pour appréhender le Congrès national wallon de 1945, à Liège, il faut replonger dans les années antérieures. La 2e guerre mondiale a dramatisé l’antagonisme entre Wallons et Flamands. Juste après, c’était l’occasion d’un nouveau départ. Certes, on a désamorcé le vote en faveur de la réunion de la Wallonie à la France, mais la Wallonie allait plonger dans un climat quasi insurrectionnel au retour du roi Léopold III, en 1950, et il s’en fallut de peu que la Wallonie ne proclamât son indépendance. Engagé dans la lutte, à la tête de la FGTB wallonne, André Renard donnera surtout son visage à la grève de l’hiver 60, qui révéla que le monde du travail, en Belgique, était lui aussi coupé en deux, parce qu’il y avait un déplacement de l’activité économique de la Wallonie vers la Flandre et que l’Etat belge, autant que les milieux d’affaire, encourageait cette évolution. Pour se redresser, la Wallonie ne pouvait compter que sur elle-même : c’est pour réclamer le fédéralisme au plus vite, avant d’être au fond du trou, qu’André Renard fonda le Mouvement populaire wallon, auquel, parmi d’autres, adhérèrent François Perin et Jean Gol. Faut-il préciser qu’André Renard regardait volontiers vers la France, où il était né. Dans un éditorial du journal La Wallonie, en 1958, réagissant à des événements qui secouaient la République française, il écrivait : « Nous avons foi dans cette France qui, pour nous, est éternelle. Nous croyons pouvoir exprimer en ce jour le sentiment de dizaines de milliers de travailleurs liégeois en disant que la France reste le grand flambeau et, pour beaucoup d’entre nous, la grande lumière de culture. C’est pourquoi nous terminons comme nous avons commencé en criant : ‘Vive la France !' » Cette France éternelle à laquelle, selon ses mots, « notre cœur reste attaché », n’était pas une France de gauche ou de droite, c’était la France. On ne choisit pas son pays en fonction des circonstances. Encore que…

La vérité nous oblige à dire que la France éternelle, cela n’existe pas. Quant à la Belgique éternelle… Dans le grand mouvement de l’histoire, la permanence des choses est toute relative et ce n’est pas Ernest Renan qui nous démentira, lui qui définissait la nation comme « un plébiscite de tous les jours ». Pas d’essentialisme à l’allemande, il n’y a pas de déterminisme. On se gardera bien d’invoquer l’âme des ancêtres. A quoi cela peut-il servir, dès lors, de sonder la profondeur des siècles pour découvrir l’identité française de la Wallonie ? Ne suffit-il pas d’écouter les Wallons chanter la Brabançonne ? A supposer même que l’essentiel de notre identité tienne dans une cannette de bière, n’a-t-on pas le droit d’exprimer librement son sentiment d’appartenance ? Après tout, comme le dit la publicité, mêlant la bière et le football, we are Belgium.

Mais de quelle liberté parle-t-on ? Si, à des moments-clés de leur histoire, les Flamands n’avaient pas été séparés des Hollandais et les Wallons des Français, auraient-ils eu l’idée de se détacher de leurs pays respectifs pour se mettre ensemble et former la Belgique ? On est belge (sans l’avoir choisi) mais est-ce une raison suffisante pour le rester, alors que, de crise en crise, on s’approche du point de rupture ? En 2012, Paul Magnette, que l’on a connu plus volontaire, déclarait : « On discourt beaucoup sur la disparition du pays, mais c’est un fantasme. La Belgique est indissoluble ». Il ajoutait : « Le conflit communautaire fait partie de la Belgique. C’est un trait de son identité. » Fédéralisme, confédéralisme, séparatisme, et aussi flamand, wallon : rien que du folklore bien belge, une sorte de patrimoine immatériel, un bruit familier dans le paysage politique. A ce moment, Paul Magnette était un ministre fédéral dans un gouvernement dirigé par Elio Di Rupo. Ceci explique cela. Pas d’alternative et donc pas de liberté laissée à la réflexion.

Prenons-la, cette liberté. Il n’y a pas de pays indissoluble, il n’y a que le temps qui balaie nos certitudes. Les civilisations elles-mêmes sont mortelles, et le moins que l’on puisse dire est que le monde actuel n’est pas figé dans la glace. Alors, le royaume de Belgique, cette usine à gaz qui, désormais, joue sa survie à chaque élection… Quand on n’est pas fait pour vivre ensemble, et qu’on s’éloigne et qu’on se menace et qu’on se clashe, pourquoi pas un divorce par consentement mutuel ? Trop dur de s’entendre avec la Flandre ? On devrait payer trop cher pour se séparer ? Mais s’accrocher au lion flamand, à ses conditions, cela peut coûter combien ? Mauvaise question, sans doute. Cela n’aurait pas de prix car, pour peu que le mot Belgium reste écrit quelque part, ce souvenir d’enfance aurait une valeur inestimable. Les Wallons seraient prêts à signer un chèque en blanc pour une étiquette à coller sur le front, du genre I’m a red Devil, de la marque Panini. « Belle, la vie est belle tant qu’en Flandre, il y a du travail et du football », chantaient Jean-Luc Dehaene et son équipe. En flamand dans le texte, évidemment.

Est-ce que, oui ou non, la Wallonie a une existence politique ? Et qu’en fait-elle ? Fermer la porte à un tel débat sur l’avenir de la Wallonie, ou l’enfermer dans une relation compliquée avec la Flandre, en faisant comme si la dynamique centrifuge de l’Etat belge était une illusion, ce n’est pas honnête et ce n’est pas responsable. Quant à la crédibilité du propos, chacun la juge à sa manière. On peut supposer que la majorité des électeurs de Wallonie se satisfont de ce « circulez, il n’y a rien à voir ». En démocratie, il y a souvent loin des principes à la réalité. Pour entrer dans un débat, sans a priori, il faut souvent une compétence et une information que le citoyen n’a pas (et, disons-le, ne se soucie pas d’avoir). La façon dont l’opinion publique réagit dépend, pour beaucoup, des messages qu’on lui envoie. Dans quelle mesure est-elle anesthésiée par la parole ou le silence de ceux qui la représentent ? Compte tenu de la situation actuelle de la Wallonie, et de ses perspectives à court terme, quelle est la responsabilité particulière de la classe politique, des médias, des professeurs d’université ? N’est-il pas évident qu’en fermant la porte à la moindre alternative, on se condamne à devoir accepter les choix de la Flandre ?

Certains répondront que la Flandre est une bénédiction pour la Wallonie. Avec la Flandre, on forme un des pays les plus riches du monde, un vrai pays de cocagne, immortalisé déjà par Pieter Brueghel au XVIe siècle. (On ne souhaite à personne de revenir au XVIe siècle.) Il est vrai que nous n’avons pas encore subi de choc brutal. En 2014, selon Eurostat, l’argent flamand gonflait le revenu disponible en Wallonie jusqu’à 15 200 € dans le Hainaut belge, 15 700 € en province de Liège quand la Corse était à 16 500 €, le soleil et la mer en prime. (Ces Corses, on ne voudrait pas être à leur place.) Il va de soi que la solidarité de la Flandre est amenée à s’éteindre, un peu comme les facilités laissées aux francophones assis sur la frontière linguistique. Il faudra payer toujours plus cher pour une Belgique de plus en plus illusoire. Au moins pourra-t-on se consoler avec des moyennes belges assez flatteuses. Il suffira d’ignorer la Wallonie, en tant que telle. Un indicateur d’inclusion sociale est utilisé par l’Union européenne pour l’aider à identifier les régions socialement fragiles, en agrégeant des données sur l’emploi, la santé, l’éducation, la précarité, le score maximal étant de 1. En 2009, la Suède s’est classée en tête, suivie de près par la Hollande, avec un score de 0,85. Puis venait la France : 0,72. La Belgique, quant à elle, obtenait un score de 0,6 mais, entre la Flandre (0,8) et la Wallonie (0,35), c’est le grand écart. Cela tire et cela déchire. Je laisse à chacun le loisir d’imaginer ce qui, depuis 2009, aurait fondamentalement changé la donne. En tout cas pas l’accession d’un Wallon au 16 rue de la Loi, qu’il soit rouge ou bleu. En 2012, le gouvernement fédéral a durci les conditions pour bénéficier des allocations de chômage et, parmi les dizaines de milliers de personnes ainsi privées d’un petit revenu, les 2/3 vivent en Wallonie, avec pour seul recours possible une prise en charge par les CPAS locaux.

Le sillon Sambre-et-Meuse, où la précarité est une donnée objective, figurait parmi les régions les plus industrialisées du monde en 1912, quand Jules Destrée faisait observer au roi des Belges, Albert 1er, qu’il était un roi nu, parce qu’il n’y avait pas de Belge. Evidemment, c’était une peinture impressionniste, il ne fallait pas regarder les détails, mais il y avait bien deux peuples engagés, bon gré mal gré, dans un rapport de force aliénant, selon Jules Destrée. A ses yeux, la Belgique unitaire était un leurre, mais lui qui pensait que le fédéralisme allait protéger la Wallonie de la majorité flamande, aurait-il imaginé pareille démission de la société wallonne au XXIe siècle, alors que son autonomie politique est de plus en plus grande ? A l’inverse, quel chemin parcouru par la nation flamande, en dépit des discriminations linguistiques et sociales, qui menaçaient de lui enlever son identité culturelle, et des deux guerres mondiales où, en liant son sort à celui de l’Allemagne, elle s’est brûlé les ailes ! Elle a su capitaliser sur ses blessures. En Flandre, on sait compter, dit-on, mais on aurait tort d’y opposer le froid calcul du portefeuille et la mémoire qui fait la part belle au nationalisme romantique. Il n’y a pas que de l’opportunisme dans la proximité de la N-VA et du patronat flamand regroupé dans la Voka, autrefois le VEV, le Vlaams Economisch Verbond. Celui-ci fut créé en 1926 dans le but de flamandiser l’économie flamande, au service de la Flandre, ainsi que l’indiquait son président Lieven Gevaert : « Nous devons avoir avant tout conscience que l’organisme que nous appelons à la vie doit être sérieux comme doit l’être quelque chose qui doit aider effectivement à l’émancipation morale et matérielle de notre peuple. C’est pourquoi le but que nous avons doit être bien précisé : nous désirons que notre langue occupe dans les affaires la place qui lui revient de droit et que la puissance économique, qui jusqu’ici se trouve encore en bonne partie entre les mains de nos adversaires, passe lentement mais sûrement aux mains de Flamands convaincus et conscients, qui l’emploieront à revigorer et à fortifier la Communauté flamande. » 

Pour avoir un discours plus ou moins semblable, côté wallon, il faudra attendre un syndicaliste, André Renard. A ce moment, les profits générés par l’industrie wallonne avaient pris le chemin de la Flandre, où la croissance économique était forte, alléluia. Dans ces golden sixties, dont on se souvient avec nostalgie, un renversement s’opérait : les Flamands étaient désormais plus riches que les Wallons. Le temps de s’habituer à cette situation inédite et la Flandre, à travers ses représentants, s’engageait dans une nouvelle bataille, recouvrant, modestement, la fière image du lion par celle de la fourmi qui n’est pas prêteuse. Après avoir garanti la défense de son intégrité culturelle avec la fixation de la frontière linguistique, le Wallen buiten et la création de la Vlaamse Gemeenschap, la Flandre était résolue à dénoncer une solidarité bien trop généreuse envers ces pantouflards de Wallons dont les chants polyphoniques rappelaient trop le bruit des casseroles. Eric Van Rompuy a sonné la charge en 1979 : « J’en ai assez du poids wallon ! La Flandre en a marre de supporter le poids économique de la Wallonie. » Eric Van Rompuy qui, aujourd’hui, dans une majorité gouvernementale dominée par la N-VA, fait figure de modéré, représentait alors l’avenir du parti social-chrétien flamand et celui-ci venait de cartonner aux élections européennes : plus de la moitié des sièges en Flandre. Quatre ans plus tard, c’était le tour de l’aile flamande de la CSC : « Plus un franc flamand à la sidérurgie wallonne ». 

Certains diront que la Wallonie n’a pas toujours fait les bons choix. Si au moins, aujourd’hui, elle pouvait ne pas se tromper sur le sens de sa reconversion… Dès que la Belgique est devenue officiellement fédérale, en 1993, les plus hautes autorités flamandes ont réclamé le confédéralisme et la pression sur la sécurité sociale est allée crescendo, avec l’image insupportable d’une Flandre qui serait la vache à lait de la Wallonie. C’est ce genre de discours, cette accusation de défendre un fédéralisme de consommation qui, le 10 juillet 1996, fait sortir Claude Eerdekens de ses gonds. « Si vous voulez que la France se trouve aux portes de Bruxelles… », lâche-t-il. On est alors à la Chambre des représentants et Claude Eerdekens est le chef de groupe du PS, pour lequel la sécurité sociale est ce qui tient la Belgique ensemble. Aussitôt, les médias francophones, belges puis français, s’emparent du sujet, comme libérés d’un tabou : la réunion de la Wallonie à la France, on y pense, on en parle. Au Figaro, par exemple, une grande figure de la résistance, le comte Pierre Clerdent, ancien gouverneur des provinces du Luxembourg et de Liège, ancien sénateur libéral, ancien parmi les anciens mais toujours très écouté, déclare : « Si la Belgique doit éclater soit maintenant soit dans quelques années, l’aspiration de beaucoup de Belges sera de se tourner vers la France. » Et Louis Michel, bien sûr, qui préside alors le PRL : « Entre un Etat wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France car la Wallonie c’est un cul-de-sac économique, social, culturel. » Cet emballement n’a duré que l’espace d’un été, bientôt marqué par l’affaire Dutroux. Devant l’ampleur de la marche blanche, en octobre, on s’interrogea sur l’état de la société belge. Mais cela n’allait pas ralentir la marche en avant de la Flandre, autrement plus déterminante. A la tête du gouvernement flamand, Luc Van den Brande l’annonçait depuis 1993 : sa région serait autonome en 2002. Les élections de 1999 étaient placées sous le signe du confédéralisme, d’autant qu’au mois de mars de cette année-là, le Parlement flamand votait, après trois ans de travaux, un programme institutionnel qui devait conduire à l’avènement d’une Belgique confédérale, articulée sur deux Etats, l’un flamand et l’autre wallon.

Est-ce un hasard si, 19 jours plus tard, le gouvernement de la Communauté française de Belgique signait un accord de coopération linguistique, culturelle, éducative et scientifique avec la France ? Pas de panique : on a entrouvert une porte, au cas où, mais sans pour autant concrétiser cet accord par une intense collaboration. L’initiative politique suivait une réaction des universités francophones, au moment où la Flandre mobilisait tout ce qu’elle avait d’experts pour travailler sur le scénario confédéral. Il fallait y voir clair dans les différentes options qui s’offraient aux Wallons et aux Bruxellois, dans l’hypothèse où l’Etat belge serait vidé de sa substance. En 1997, quatre politologues faisaient état de leurs réflexions dans un manifeste intitulé Choisir l’avenir. L’option la plus valable, à leurs yeux, était la création d’un nouvel Etat fédéral ou confédéral wallo-bruxellois qui nouerait avec la France « au minimum des liens de coopération particuliers ». Ils insistaient sur ce point : « Même les observateurs les moins rattachistes reconnaissent, si l’Etat belge actuel disparaît, le caractère inéluctable de ce rapprochement », d’autant, ajoutaient-ils, que « la France aura certainement été impliquée dans le processus d’européanisation de nos problèmes ». « Un traité d’association avec la France serait souhaitable dans la mesure où il concilie rapprochement et autonomie », précisait encore un des universitaires. En 2004, la Région wallonne ira plus loin que la Communauté française en signant, avec la France, un accord de coopération portant sur l’ensemble des compétences, présentes et à venir, exercées par la Wallonie. Présentes et à venir : dans tous les domaines, elle a fait de la France un partenaire privilégié. Au cas où.

Contre toute attente, les élections de 1999 ont profité aux partis écologistes. Un scandale sanitaire a totalement rebattu les cartes en déboulonnant le CVP, jusque-là tout puissant en Flandre, alors qu’il préparait un grand coup pour la célébration du 700e anniversaire de la bataille des Eperons d’or, en 2002. Vlaanderen tweeduizend twee : le soufflé est retombé, mais pas question d’attendre encore cent ans. Pour revenir au pouvoir, en 2004, et coiffer le Vlaams Block qui séduisait 1 électeur flamand sur 4, le CVP, devenu le CD&V, a dû former un cartel avec la N-VA, une petite formation indépendantiste issue de la Volksunie. Ensemble, ces deux listes flamingantes (le cartel + le Vlaams Block, séparées, il est vrai, par un cordon sanitaire) obtenaient 67 sièges sur 124 au Parlement flamand. Les libéraux du VLD, qui dirigeaient encore le gouvernement fédéral, était eux aussi tentés par un profil plus flamand : la même année, pour la présidence du parti, c’est un ancien de la Volksunie qui devait barrer la route à un populiste flamingant, Jean-Marie Dedecker. Celui-ci, dont les propos faisaient écho à ceux du Vlaams Block/Belang, recueillit quand même 40 % des suffrages auprès des militants du VLD. La Flandre agitait le jaune et le noir comme si elle n’en pouvait plus d’attendre et les élections de 2007 allaient le confirmer. La domination, miraculeuse, du tennis féminin par une joueuse flamande et une joueuse wallonne, opportunément appelées les « Belgian sisters », n’y changeait pas grand-chose. Avec le cartel CD&V-N-VA, le Vlaams Belang et la liste Dedecker, on atteignait déjà 56 % des voix en Flandre. Au-dessus de la pile des revendications flamandes : la scission de BHV. « Il suffit de cinq minutes de courage politique », chantait Yves Leterme. On lui doit aussi une interprétation fameuse de la Brabançonne et une adaptation d’un refrain très populaire en Flandre : « La solidarité avec la Wallonie est comme un sac à dos rempli de pierres que porte la Flandre, alors qu’elle doit courir une course vers le toit du monde ». Dans un style plus direct, Bart De Wever déclare à un magazine allemand : « Cet argent (flamand) ne doit pas être une perfusion, comme de la drogue pour un junkie »

Inutile de rappeler la longue crise qui commence en 2007. Leterme avait prévenu : « La nécessité d’avoir un gouvernement fédéral passe au second plan par rapport aux intérêts de la Flandre. » Mais les partis francophones lui opposaient un refus clair d’aller plus loin dans le démantèlement du pays. Quand c’est non, c’est non, lui répétait une voix féminine. Yves Leterme y perdit son assurance et, ce qui réjouissait davantage encore les francophones, son allié dont personne ne voulait, Bart De Wever, à jeter dans la corbeille où se trouvaient déjà le Vlaams Belang et Jean-Marie Dedecker, tous plus noirs que jaunes et catégoriquement séparatistes. Problème : aux élections régionales de 2009, la corbeille en question pesait 36 % des voix flamandes. (Avec les voix du CD&V, un vrai parti de gouvernement, celui-là, mais très attaché à la cause flamande, on montait à 59 %.) L’année suivante, Bart De Wever et son équipe siphonnaient une bonne partie des électeurs du Belang et de la liste Dedecker, ce qui propulsait la N-VA loin devant les partenaires habituels des francophones au gouvernement fédéral. Blocage. On pourrait bien faire semblant de se parler mais, entre les élus du nord et les élus du sud de la frontière linguistique, il n’était plus question d’un vrai dialogue. Aux yeux du monde, l’Etat belge était plongé dans le coma. Chronique d’une mort annoncée.

La vie en Belgique était loin d’être à l’arrêt, notamment parce que la Wallonie et la Flandre exerçaient de larges compétences. Mais l’impossibilité de former un gouvernement fédéral faisait penser au scénario tchécoslovaque. Cette situation de crise était suffisamment prise au sérieux pour que la France s’en mêle, un peu. Une mission d’information fut confiée à deux députés venus de Paris à Bruxelles pour, disons, tâter le terrain. Ainsi, la République sortait prudemment de sa réserve et se préoccupait du sort de Bruxelles et du pays wallon. « Une interrogation subsiste sur le projet politique final des forces flamandes », firent observer les deux députés français, dans leur rapport. En Flandre, on s’est plaint d’un regard français trop favorable aux francophones. Il ne fallait pas, toutefois, que l’absence de neutralité soit diplomatiquement gênante. « Le processus d’éloignement n’est sans doute pas arrivé à son terme », actaient les informateurs. Autrement dit, les esprits n’étaient pas mûrs. « Nos interlocuteurs wallons n’ont pas exprimé le souhait de rejoindre la France », fit-on remarquer à des élus de la République qui, à l’Assemblée nationale, plaidaient ouvertement pour le rattachement de la Wallonie à la France. En d’autres temps, cette main tendue par la France aurait électrisé la société wallonne, mais celle-ci n’était pas loin d’être aussi comateuse que la Belgique elle-même. Paradoxalement, dans cette Wallonie poussée vers plus d’autonomie, enfin maître de son sort, presque souveraine, il n’y avait plus de peuple wallon. Malgré Guy Spitaels et malgré Robert Collignon qui, du temps où il présidait la Région, s’inscrivait résolument dans les pas de Jules Destrée et de François Perin, soucieux qu’il était de mettre en valeur le passé wallon, et de rompre avec une « nation introuvable », afin de préparer l’avenir français de la Wallonie.

A part vous qui m’écoutez, je ne sais pas s’il y a encore des Wallons conscients. La question touche à l’identité, dans sa dimension très émotionnelle, mais aussi, et d’abord, à la capacité d’analyser froidement une situation. Les accords de coopération signés avec la France, aussi riches en possibilités soient-ils, sont pratiquement ignorés. Ce qui inquiète nos représentants de la Belgique du Sud, mécaniquement tournés vers le nord, c’est de préserver nos attaches avec la Flandre, avec d’autant plus d’anxiété qu’elles se sont distendues. Et que cette relation se soit transformée en un rapport de force aliénant, il n’y a que des illuminés comme nous pour le dire. Quand, en mai 2017, le gouvernement flamand signe avec la France un accord de collaboration pour améliorer la qualité des cours de français en Flandre, Rudy Demotte est en émoi, il s’étonne « du choix de la Flandre de se tourner vers la France plutôt que de se tourner vers son partenaire belge »… « Il est essentiel que les collaborations avec la Flandre se poursuivent », ajoute alors le bourgmestre en titre de Tournai, cette ville historiquement française située dans la banlieue de Lille. 

En 2010, quand la Belgique était dans l’impasse, au point de faire réagir la République française, l’homme fort de la Wallonie était Rudy Demotte. Ou peut-être Elio Di Rupo. Mais, au sujet de celui-ci, les mots justes seraient plutôt : homme providentiel. Car, Dieu soit loué, Elio Di Rupo a sauvé la Belgique, il l’a sortie du coma en obtenant la scission de BHV, et la 6e réforme de l’Etat, et la chasse aux chômeurs.  Avec l’arrivée de Di Rupo au 16 rue de la Loi, c’est incroyable comme la Belgique s’est remise à respirer, il y eut des moments d’euphorie « belge, belge, belge est la vie ». Grâce à la participation très complaisante, active, enthousiaste des médias francophones, on était dans l’exaltation de tout ce qui est belge. A se demander si De Wever n’avait pas un peu raison quand il parlait de « drogue pour un junkie ». Il y avait de temps en temps un rabat-joie. Pierre Pestieau, professeur d’économie à l’ULg, parlait lui aussi de la 6e réforme de l’Etat : « Actuellement, nous bénéficions du transfert nord-sud, mais on sait que dans 10 ans le pouvoir d’achat des Wallons va diminuer de 5-6% ». Qui s’en souciait, qui s’en soucie aujourd’hui ? Tant qu’il était Premier ministre, Elio Di Rupo marchait sur l’eau, surfait sur les nuages. Et pourtant, sa popularité ne dépassait guère la frontière linguistique. Au-delà, la météo restait sombre, avec des sondages indiquant beaucoup de jaune et de noir laissant peu de place à la couleur rouge. Thierry Bodson, pour la FGTB wallonne, exprimait son désarroi : si toutes les concessions faites à la Flandre, y compris dans le domaine social, conduisaient finalement à un succès de la N-VA, il aurait mieux valu se séparer avant…

En 2014, avec les voix d’un Flamand sur trois, la N-VA devenait incontournable. On ne voyait pas comment… mais, à la surprise générale, le parti séparatiste a fait une offre aux libéraux francophones. Il s’agissait de faire oublier le gouvernement précédent, d’entrer dans une équipe à 80 % flamande, avec un vrai programme de droite, avec la moitié des ministres, avec le jeune premier du MR qu’on appellerait Monsieur le Premier ministre, avec la promesse d’un stop institutionnel durant la législature, avec la mer du Nord comme dernier terrain vague… On connaît la suite. Qualifiée de kamikaze, cette coalition jaune et noir, habillée de bleu, est devenue suédoise, image bien plus aguichante, y compris en ce qu’elle renvoie à un modèle social-démocrate. Et depuis, rien à signaler. La N-VA, désormais associée à la gestion de l’Etat belge, y fait un peu ce qu’elle veut, mais elle inquiète beaucoup moins les Belges de Wallonie, où l’on se contente, épisodiquement, de dénoncer un gouvernement de droite, sans parvenir à enflammer la fronde sociale. Au vu des sondages, la N-VA se maintient plutôt bien. Le MR aussi. On n’exclut pas de continuer ensemble après les élections de 2019. Mais personne n’est vraiment dupe de la N-VA, ou peut-être que… si ?

Bon, ne parlons pas d’une 7e réforme de l’Etat qui n’existe pas encore. On sait que le modèle belge est évolutif. Un chantier permanent. Pour les experts qui refusent d’y voir un chantier de démolition, c’est la preuve que la Belgique est vivante. On lui prédit même « une 7e réforme de l’État, et une 8e, une 9e, une 10e, une 11e, une 12e probablement… » Déclaration faite, avec le plus grand sérieux, par Paul Magnette alors qu’il dirigeait la Wallonie, en 2015, tandis que la N-VA prenait ses marques au fédéral. Plutôt que « La gauche ne meurt jamais », Paul Magnette aurait pu écrire « La Belgique ne meurt jamais ». Disons que, sur ce thème, il préfère annoncer les saisons 7, 8, 9, 10, 11 et 12 d’une émission de téléréalité très participative et brutale où, malgré un suspense entretenu, on se demande si le scénario n’est pas écrit à l’avance. Quant à « La Wallonie ne meurt jamais », on ne sait pas si Paul Magnette y pense. Depuis la 6e réforme de l’Etat, ficelée tant bien que mal pour servir de contre-feu, au bout de 541 jours de crise, la solidarité interpersonnelle ne résiste plus à la frontière linguistique. Il a fallu céder sur la sécurité sociale, à raison de 15 milliards d’euros, masse financière correspondant aux matières sociales dont on a délesté l’Etat belge. Désormais, le social pèse 1/3 de l’ensemble du budget de la Wallonie. Mais pour les socialistes eux-mêmes, qui nourrissent encore l’espoir de gouverner au fédéral, il n’y a plus de ligne rouge. Vu que la Flandre avance toujours, on peut certainement aller beaucoup plus loin, jusqu’à réaliser le programme institutionnel voté par le Parlement flamand voici bientôt vingt ans, jusqu’à une Xe réforme de l’Etat qui nous fera entrer dans une confédération grand-néerlandaise. Où en sera la Wallonie après tant de réformes de l’Etat négociées avec la peur d’être abandonné par la Flandre ? Anticipant la fin d’une solidarité nationale, on mise déjà sur la vigueur du capitalisme flamand, ou hollandais, pour maintenir l’économie de la Wallonie à un niveau supportable. Une fois qu’on aura dû laisser tomber la chemise et le pantalon, les chaussettes… espérons que la Wallonie saura se vendre. Elle aura besoin d’argent. Toutes choses restant égales, une Wallonie autonome au sein d’une confédération belge ou bénéluxienne, aurait la liberté ou, plutôt, la responsabilité de se débattre avec un appauvrissement dramatique, en cherchant à combler un déficit moyen de 25 % dans tous ses budgets, y compris ceux de la sécurité sociale. On doit ce calcul au professeur Gazon, de l’Université de Liège. Il n’a pas été démenti.

Je conclus. « C’est un drame pour le peuple wallon, dont le passé est si remarquable, de dépendre aujourd’hui d’un autre peuple qui ne fera rien d’autre que l’étouffer en attendant de l’absorber un jour » : on voudrait partager cette observation glaçante de Charles de Gaulle avec celles et ceux qui ont l’ambition de faire exister la Wallonie. Il y a une crispation identitaire autour du mot Belgique. Une « nation introuvable », écrivait François Perin. Alors, cessons de la chercher, au risque de nous perdre. On serait bien inspiré de parler de la fédération Wallonie-Flandre, et de s’interroger froidement sur la vraie nature de cette relation. Une fois que l’activité économique s’est déplacée au nord de la frontière linguistique, avec le soutien des autorités belges, la Flandre a eu beau jeu de fustiger la mollesse de l’économie wallonne mais le « boulet wallon » l’arrange assez bien, pour l’idée qu’elle se fait d’elle-même, pour sa dynamique autonomiste. Elle se plaint de l’argent dont on la prive, mais ce que la Flandre supporte encore moins, c’est que la Wallonie lui fasse concurrence. Une Wallonie forte ne sauverait pas la Belgique, au contraire. Il y a peu, la résistance au CETA a donné l’impression de réveiller la société wallonne et, à Paul Magnette, elle a donné un rôle à sa mesure. Paul Magnette a enthousiasmé pas mal de Français… A tous les élus de Wallonie, à tous nos concitoyens, nous demandons d’accorder une attention véritable aux possibilités de rapprochement avec la France. En particulier à la formule d’intégration-autonomie sur laquelle Jacques Lenain travaille depuis des années. Je vous remercie.

Les Etats aussi sont mortels

Nicolas THIRION

Professeur ordinaire à l’ULiège

 Si l’on en croit Bismarck, la plupart des Etats se glorifient de racines illégitimes. Par là, l’artisan de la première réunification allemande entendait sans doute signifier que les organisations étatiques naissent généralement d’une rupture, le plus souvent violente, en tout cas irrégulière, par rapport aux régimes politico-juridiques qui les précédaient. C’est bien entendu le cas lorsqu’une insurrection ou une révolution de palais renverse le pouvoir autoritaire en place pour lui en substituer un autre, le cas échéant tout aussi autoritaire, même si c’est prétendument au service de valeurs foncièrement différentes (pensons par exemple au renversement du régime tsariste en Russie par la révolution de février 1917 et à l’effondrement rapide du pouvoir menchevik qui s’y était substitué par la révolution bolchévique du mois d’octobre suivant). Mais c’est tout autant le cas lorsque le nouveau régime se prétend démocratique ou, à tout le moins, plus éclairé et plus libéral que celui qu’il est parvenu à renverser. Ainsi, l’Etat belge né de la Révolution de 1830 résulte d’un processus qui, au regard du droit alors en vigueur (en l’occurrence, le droit hollandais), était manifestement illégal. Les autorités des Pays-Bas mirent du reste plusieurs années avant de reconnaître à ce fait, à l’origine tout à fait irrégulier de son point de vue, un effet juridique déterminé – en l’occurrence la constitution d’un Etat valide et susceptible d’être reconnu en vertu du droit international.

 La Belgique actuelle est donc née d’une succession d’événements qui, au moment de leur accomplissement, étaient, d’un point de vue extérieur à celui des révolutionnaires tout au moins, tenus pour illégaux. L’émergence, à partir de cette succession d’événements, d’un régime étatique doté de sa propre Constitution, de ses propres pouvoirs, de ses propres organes et de sa propre force publique, a toutefois eu, si ce n’est pour objet, en tout cas pour effet, de masquer le coup de force d’origine qui l’avait rendu possible. Du reste, les autorités du nouvel Etat n’ont eu de cesse de parer ce coup de force de vertus tenues pour éminemment honorables (la tyrannie du régime hollandais, la conscience nationale propre aux anciens Pays-Bas méridionaux, la lutte pour la liberté – on en passe et des meilleures), afin de lui conférer une aura de légitimité ne souffrant aucune discussion. A partir de là, il s’est agi de faire passer l’organisation issue de telles circonstances pour nécessaire alors qu’elle n’est, en réalité, que contingente : aucune construction étatique n’est en effet éternelle et figée.

 Les Etats sont des créations humaines, aussi mortelles que leurs créateurs. Par conséquent, il n’y a pas de raison de penser que l’Etat belge soit d’une qualité si exceptionnelle qu’il échapperait au sort commun. Même un Etat doté d’une longévité historique beaucoup plus grande que la Belgique, et susceptible de se targuer, contrairement à elle, d’avoir été pendant longtemps l’une des plus grandes puissances mondiales – en l’occurrence, l’Espagne –, n’échappe pas aux tensions autonomistes, comme l’atteste l’exemple récent de la Catalogne. Et même si, jusqu’à présent, les velléités indépendantistes ont été tenues en échec, rien n’oblige à croire que, jamais au grand jamais, une succession d’événements semblables à ceux qui ont conduit à l’avènement de la Belgique actuelle ne pourra se reproduire en d’autres endroits et à d’autres époques (les tendances centrifuges constatées, durant les vingt dernières années, dans la partie orientale de l’Europe inciterait plutôt à penser le contraire).

 Aussi, quand on se remémore l’interminable crise de 2010-2011, quand on consulte les derniers sondages en vue des élections communales, provinciales, fédérales, régionales et européennes de 2018 et 2019 – qui témoignent, sous les réserves habituelles liées aux pratiques sondagières, de comportements électoraux radicalement différents de part et d’autre de la frontière linguistique (en clair, une Flandre de plus en plus à droite, avec une N-VA qui a le vent en poupe, et une Wallonie de plus en plus à gauche, avec un PS qui semble résister mieux que prévu et un PTB tutoyant des sommets jamais atteints) –, l’on est en droit de se demander si la situation actuelle sera encore longtemps tenable. Mais avec quelle issue à la clé alors ? Une septième réforme de l’Etat, qui n’offrirait sans doute, après de nouveaux transferts de compétences aux entités fédérées, qu’un moment de répit avant un nouveau mouvement centrifuge du fédéralisme (mais mérite-t-il encore ce nom ?) à la belge ? Ou bien faut-il se résoudre à penser ce que l’on s’est efforcé de rendre impensable jusqu’à présent, à savoir la possibilité d’une disparition de la Belgique dans son organisation actuelle ? Et, dans ce dernier cas, quel avenir imaginer pour les Francophones de Belgique, et plus particulièrement pour les Wallons ? Ce qui est sûr, c’est que l’on aurait assurément tort de ne pas réfléchir ces questions ; ce serait témoigner – mais faut-il s’en étonner ? – d’une méconnaissance coupable des enseignements de l’Histoire.