A.G.O. de l’A.W.F. (2) : le discours de Pierre-Yves Dermagne

Veuillez trouver ci-dessous l’intégralité du discours prononcé par Pierre-Yves Dermagne, Député wallon, chef de groupe P.S. au Parlement wallon lors de l’Assemblée générale ouverte de l’Alliance Wallonie-France du samedi 28 avril. 

Lors de la réception du discours de Pierre-Yves Jeholet, Vice-Président MR du gouvernement wallon, nous nous ferons un plaisir de le publier sur notre site.

Après publication des deux discours, notre mouvement citoyen répondra aux interventions de nos deux députés wallons.

1456-pierre-yves-dermagneIntervention de Pierres-Yves Dermagne

1. Remerciements

Avant tout, je veux remercier le Président et le Conseil général de l’Alliance Wallonie-France de m’avoir convié à votre assemblée générale pour parler… de la Wallonie !

Peut-être un peu de la France aussi, dans la foulée car, quand j’entends un rattachiste inviter les Wallons à « sortir du bois », j’ai tendance à voir poindre les moustaches du comte Albert, et je vous sens tout prêts à nous donner une leçon de catéchisme.

Je n’éluderai pas la question en terminant mon intervention mais je veux, avant tout, me centrer sur l’objet précis et immédiat de la réflexion institutionnelle que vous voulez nourrir.

2. L’avenir de la Wallonie plus que celui de la CF

À ce propos, je pense que nous allons nous retrouver sur un grand nombre de points mais je voudrais néanmoins me dissocier quelque peu de votre prémisse.

« La Wallonie au secours de la Communauté française via un transfert de compétences ? », écrivez-vous… Non ! Je vous dirai simplement que ce n’est pas mon but. Déjà, dans ma conception, le but d’un élu n’est pas de secourir une institution, c’est de servir une population et un projet de société. Mon but, c’est le bien‑être des Wallonnes et des Wallons. Et, pour cela, chercher les meilleurs moyens ‑ notamment institutionnels ‑ d’y parvenir.

En outre, la question de « secourir la Communauté française » nous renvoie plutôt à une situation passée. Celle des années 1990 où, pour sauver l’enseignement ‑ pas la Communauté ‑, nous avons procédé à des transferts de compétences communautaires vers la Région, sans l’intégralité des moyens y afférents. Je pense aux fameux transferts « St-Quentin » qui se sont d’ailleurs avérés très bénéfiques pour les matières concernées. Depuis, les Communautés ont été refinancées en 2001 et la sixième réforme de l’État leur a conservé un financement basé sur des clefs de « besoins » (le nombre d’élèves, etc.), là où les Régions sont largement passées à un financement sur base de leur contribution à la production de richesses. Alors, bien sûr, la Communauté ne roule pas sur l’or et ne dispose de facto pas de pouvoir fiscal, mais l’enjeu n’est plus de la sauver comme ce fut le cas pour le passé ; et je ne vous cache pas que c’est une excellente chose pour la Wallonie.

Dès lors, si nous devons mener une réflexion institutionnelle intrafrancophone, c’est pour la Wallonie ! C’est pour donner aux Wallons les meilleurs leviers pour assumer leur destin ou, en des termes moins grandiloquents, pour mettre en œuvre leur projet. Je ne suis pas un romantique mais je ne pense pas non plus qu’il soit indigne d’aimer sa patrie wallonne, bien au contraire. Mais comme pragmatique et comme responsable politique, je suis convaincu de l’importance de gérer au mieux les compétences fédérées, c’est-à-dire dans la plus grande cohérence et avec le meilleur rapport aux réalités du terrain.

Et, en ce sens, ce n’est pas faire preuve d’idéologie que de dire que la coexistence de deux entités fédérées n’est pas sans poser de questions :

° parce que ce système hybride n’existe dans aucun système fédéral au monde ;

° parce que le fédéralisme qui fonctionne est toujours un fédéralisme territorial, donc également fiscal;

° parce que la juxtaposition de deux institutions sur le même terrain induit de facto, au pire des concurrences, au mieux des cloisonnements, en dépit de tous les mécanismes que nous avons tous bricolés au fil du temps pour croiser les politiques et articuler les initiatives ;

° et parce que nos concitoyens aspirent à de la lisibilité institutionnelle et ont besoin de repères et d’institutions de référence. C’est le cas de la Wallonie comme du fédéral. Ce ne fut jamais le cas de la Communauté française, même rebaptisée Fédération Wallonie-Bruxelles, alors qu’elle approche du demi-siècle d’existence.

Mais cette question, je ne la pose même pas sur le plan des principes, je constate qu’elle se pose à partir de la valorisation même des compétences.

C’est vrai pour la culture où, depuis 1983 – trois ans seulement après la création de la Région wallonne ‑, chez des visionnaires comme les signataires du Manifeste pour la culture wallonne, on souligne la difficulté de créer une dynamique régionale ‑ et notamment un projet économique fédérateur ‑ sans disposer du levier culturel. C’est vrai – et on en parle assez, à raison – pour l’enseignement. Tout l’enseignement, du maternel au supérieur, ou prioritairement certaines filières, en insistant, là encore, sur le manque d’interaction entre la sphère éducative et le monde économique. Je ne suis pas suspect d’avoir des objectifs « adéquationistes » visant à créer une main-d’œuvre sur mesure et jetable pour les besoins – d’ailleurs évolutifs – des entreprises, mais je suis convaincu qu’une interconnaissance est porteuse de gains pour les deux parties.

° Dans les deux sens, d’ailleurs, car de plus en plus d’emplois auront besoin d’aptitudes créatives et culturelles fortes pour faire face aux attentes de notre temps.

° Culture, enseignement, on pourrait poser le même constat pour le sport – artificiellement dissocié des infrastructures sportives ‑ ; le patrimoine, où le « mobilier » est à la Communauté tandis que l’immobilier relève de la Région ; les petits reliquats de santé restés communautaires lorsqu’ils sont attachés au sport ou à l’enfance, sans parler des hôpitaux universitaires, demeurés dans la sphère académique alors qu’ils sont avant tout… des hôpitaux.

Donc des questions se posent, effectivement, et l’on peut se réjouir qu’elles se posent dans un contexte beaucoup plus dépassionné qu’autrefois, lorsqu’on était régionaliste ou communautariste comme on pouvait être supporter du Standard ou d’Anderlecht. Les partis ont évolué ‑ et certains radicalement – et la presse a évolué, là aussi fondamentalement, quand on se souvient de la manière dont certains journaux se positionnaient sur la question à l’époque de Robert Collignon.

Personnellement, je m’en réjouis. Mon but n’est pas de délivrer rétrospectivement des brevets de pionnier ou de premier converti ; je n’ai d’ailleurs pas l’âge pour le faire. S’il y a eu évolution, c’est aussi parce que la société a évolué – la sociologie de la population a changé, notamment à Bruxelles ‑ et parce que, quoi qu’on en dise, le fédéralisme a mûri.

Et donc votre deuxième question, celle du « Comment faire ? », arrive plus à propos que jamais. Parce qu’on sent qu’un consensus politique n’est plus impossible… et qu’après les accords de la Saint-Quentin (1993) et de la Sainte-Émilie (2014), un nouveau grand accord pourrait survenir.

Votre question du « Comment faire ? » est non seulement pertinente mais elle est aussi importante, parce qu’elle permet la clarification. Parce que, reconnaissons-le, on entend énormément de choses à ce sujet, dont pas mal de positions qui pêchent par leur absence de fondement. Je ne parle même pas de démagogie mais plutôt de connaissance approximative de nos institutions et des mécanismes qui président à leur réforme. Or, dès le moment où l’on cesse de lancer des idées sur le mode du « Il faudrait que… » pour envisager une traduction concrète, on rentre dans le domaine du droit et, là, il ne s’agit plus d’approximations.

Pour apporter une réponse à la division des compétences qui nuit au fonctionnement optimal de notre fédéralisme, il y a deux voies : la réforme de l’État au sens fédéral du terme ou l’accord intrafrancophone.

Par la réforme de l’État, on peut tout faire ! Mais dans des conditions nombreuses et difficiles à réunir. Il faut déclarer les articles constitutionnels à révision, réunir une majorité des deux tiers pour modifier la loi fondamentale et une majorité des deux tiers renforcée d’une majorité simple dans les deux groupes linguistiques pour amender les lois spéciales… À la Chambre et au Sénat ! Autrement dit, il faut la participation de la Flandre, qui – vous vous en doutez ‑ ne va pas nous l’apporter « par sympathie » pour nous permettre de clarifier notre paysage comme nous l’entendons.

Heureusement, pour ce qui ne concerne que nous – ce qui dépend de nous, aurait dit Épictète ‑, et c’est le cas pour les compétences que j’évoquais ‑, il existe une seconde voie qui ne nécessite que des accords au niveau de nos entités. Et ce n’est pas un heureux hasard, c’est le fait de la volonté des artisans de la réforme de l’État.

Tout le monde a à l’esprit que la dualité Communauté-Région est le fruit du compromis originel entre les conceptions flamandes et wallonnes du fédéralisme. Ce qu’on dit moins souvent – et c’est un tort ‑, c’est qu’au lendemain de la création et de la mise en œuvre de ces deux types d’entités, nous avons établi dans la Constitution, les moyens juridiques pour que les différentes populations puissent rompre la symétrie institutionnelle originelle pour faire prévaloir leur entité de référence.

Même si elles n’ont pas été créées exactement en même temps, ces voies sont faciles à retrouver dans la Constitution puisqu’elles se suivent aux articles 137, 138 et 139.

L’article 137 permet à la Communauté flamande d’exercer les compétences de la Région flamande et, en schématisant, d’absorber ses institutions. C’est une faculté que la Flandre a activée dès 1980.

En théorie, cette disposition permet à la Communauté française de faire de même avec la Région wallonne mais cette faculté doit être ouverte par la loi spéciale de réformes institutionnelles. Elle l’a été pour la Flandre mais pas pour la Wallonie. Et ce n’est pas fortuit. La volonté était clairement de nous mettre définitivement à l’abri d’une fusion « à la flamande » qui aurait signifié la disparition de la Région wallonne ; une option qui était alors portée par le PRL et le PSC (les anciens se souviennent d’ailleurs du renvoi à Bruxelles des cabinets de l’Exécutif régional wallon conduit par Melchior Wathelet père de 1985 à 1988).

L’article 139, lui, vise à répondre aux aspirations des germanophones, en permettant de transférer de la Région wallonne vers la Communauté germanophone des compétences régionales exercées dans les neuf communes de la région de langue allemande.

Là aussi, cette habilitation soustrait ce débat au fédéral et aux entités qui n’en sont pas parties, pour permettre aux parlements wallon et germanophone de régler cette question seuls, d’un commun accord entériné à la majorité simple.

Cette faculté a été activée à de nombreuses reprises depuis 1994, pour concerner progressivement les monuments, sites et fouilles ; l’emploi ; les fabriques d’église ; les funérailles et sépultures et les pouvoirs locaux.

Le PS a toujours soutenu ces transferts. Et des négociations étaient d’ailleurs en cours sur de nouvelles matières lorsque j’étais ministre wallon, c’est-à-dire jusqu’en juillet dernier. Je crois savoir qu’elles se poursuivent sous l’actuelle majorité. Monsieur Jeholet – qui provient de l’arrondissement de Verviers ‑ n’avait d’ailleurs jamais caché son ouverture à ces certaines demandes.

Nos amis germanophones organisaient encore un colloque institutionnel voici quelques semaines et il a été l’occasion pour eux de redire leur aspiration à un transfert progressif de toutes les compétences fédérées présentes et à venir. Cela a le mérite de la clarté mais chacun sait que c’est un mouvement progressif et concerté.

J’ai gardé pour la fin l’article 138, car c’est celui qui nous concerne le plus directement. Il fut, en effet, inséré à la demande de la Wallonie, pour permettre ‑ à l’inverse du 137 ‑ de transférer l’exercice des compétences de la Communauté française à la Région wallonne, d’une part, et, d’autre part, non pas à la Région bruxelloise – bilingue ‑ mais à sa Commission communautaire française, la fameuse Cocof.

Là, aussi, la volonté a été de soustraire cette décision au visa ou au veto des représentants flamands et même des élus fédéraux. Cette habilitation attribue donc ce choix exclusivement aux entités fédérées francophones concernées : la Communauté française, la Région wallonne et la Cocof.

Peut-être par excès de prudence à l’époque ou pour mettre cette faculté à l’abri des coalitions circonstancielles, ce mécanisme a été conditionné à des majorités qualifiées, soit une majorité des deux tiers au Parlement de la Communauté, comme instance cédante, et une majorité simple tant au Parlement wallon qu’au Conseil de la Cocof, tous deux récepteurs.

Là aussi, cette faculté a été activée dès sa création, en 1993, par les accords de la Saint-Quentin qui ont transféré l’exercice des compétences en matière d’infrastructures sportives, de tourisme, de formation professionnelle, de transports scolaires ainsi que d’une grande partie des matières personnalisables (+ le mécanisme des Spabs pour les bâtiments scolaires).

Elle a été mise en œuvre une deuxième fois, plus récemment, en 2014, dans la foulée de la sixième réforme fédérale. Le motif principal de ces transferts dits de la Sainte-Émilie était de consacrer la symétrie pour la Wallonie en matière d’allocations familiales, qui avaient été « quasi-régionalisées » pour Bruxelles par leur transfert à la Commission communautaire commune ; la Cocom qui, en fait, a les mêmes instances que la Région bruxelloise mais où les décisions sont prises non seulement par une majorité dans l’assemblée mais aussi au sein de chacun des deux groupes linguistiques.

Au passage, ce mouvement a permis de transférer l’exercice des nouvelles compétences en matière de santé et d’aide aux personnes, communautarisées par la sixième réforme de l’État [1] ainsi qu’une compétence connexe précédemment communautaire : la médecine préventive, qui est venue rejoindre le pôle « santé » constitué au niveau régional, parallèlement à celui toujours très fort demeuré au niveau fédéral, dans le giron de la Sécurité sociale.

Nous avons donc à notre disposition un mécanisme qui permet de réorienter des ou les compétences de la Communauté française vers la Wallonie et la Cocof de Bruxelles :

° sans nécessiter de septième réforme de l’État qui imposerait de donner une contrepartie, toujours risquée, à la Flandre ;

° sans impliquer les élus flamands ou fédéraux ;

° et sans impliquer de déclaration de révision de la Constitution puisque celle-ci nous habilite à opérer ces transferts en tout temps.

Avec juste une exigence de majorité renforcée au niveau communautaire : les deux tiers.

Mais avec, il faut en convenir, un bémol pour le volet bruxellois du transfert.

Que la Wallonie reçoive une compétence communautaire par transfert fédéral dans le cadre d’une réforme de l’État ou par transfert de son exercice sur base de l’article 138, cela revient de facto au même.

Il y a bien l’exigence un peu formelle du Conseil d’État de régler les deux types de matières par des décrets distincts et l’abstention des députés wallons germanophones lors des votes portant sur les matières communautaires mais c’est sans conséquence.

En revanche, je l’ai dit, à Bruxelles, ce transfert n’a pas pour destinataire la Région mais la Cocof. Ce qui signifie que les matières transférées ne rejoignent pas un ensemble fonctionnel et budgétaire régionalo-communautaire unique mais une instance spécifique. C’est une entité fédérée en tant que telle, avec ses dotations et sa capacité décrétale mais sans pouvoir fiscal, faute de sous-nationalité à Bruxelles. Et le financement additionnel via la Région n’est pas la panacée non plus, puisqu’il se fonde sur la clef de répartition 80-20 qui est d’application à Bruxelles mais qui ne rend pas compte du rapport réel des groupes linguistiques.

Ne nous voilons pas la face, cet élément pèse dans la balance du côté bruxellois, de manière objective, à côté du fait – moins ouvertement exprimé – que, pour des raisons historiques post‑unitaires, Bruxelles se taille généralement la part du lion dans les budgets communautaires ; la ventilation des crédits culturels est, en cela, particulièrement évocatrice (cf. l’analyse des Focus Culture).

Voilà, selon moi, où se trouve le nœud objectif du problème, pas ailleurs.

Car le problème n’est plus dans l’attachement de certains à l’institution communautaire. Cela a été longtemps le cas à Bruxelles qui n’a pas connu d’institution régionale avant 1989, mais cela a évolué de manière spectaculaire, en parallèle avec l’évolution sociologique de la métropole européenne où la majorité des habitants peuvent se sentir Belges et Bruxellois mais en dehors d’un rapport particulier avec la Wallonie ou la Flandre et donc hors des cadres bi-communautaires sur lesquels la Région a été fondée.

Et le problème n’est pas non plus dans le fait que la Communauté française serait nécessaire à la défense des francophones face à la Flandre. Soyons clairs : la minorité francophone de ce pays doit être défendue mais elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais par la Communauté française. Simplement parce que ce n’est pas son rôle. Les mécanismes protecteurs ne sont pas là. Ils sont dans les groupes linguistiques du Parlement fédéral, dans les majorités spéciales requises par certaines lois, dans le mécanisme de la sonnette d’alarme, dans la parité du Conseil des ministres – et puisque vous nous avez demandé de nous exprimer sans affrontement, je ne m’attarderai pas sur le degré de protection francophone qu’assure aujourd’hui le MR face aux trois partis flamands qui lui assurent la majorité.

Ces mécanismes de protection sont aussi dans la Cour constitutionnelle, qui a été créée à cet effet pour connaître des conflits de compétences ; on l’appelait d’ailleurs initialement Cour d’arbitrage. Et ils sont aussi dans la procédure de traitement des conflits d’intérêts que peuvent notamment lancer la Wallonie, la Cocof ou la Région de Bruxelles-Capitale. Alors, je ne dis pas que la Communauté française n’est pas soucieuse des intérêts des francophones, ce ne serait pas exact, mais, concrètement, ceux-ci seraient défendus exactement de la même manière sans elle.

Voilà donc les données du problème qui, je pense, méritaient d’être reprécisées, particulièrement dans un cadre comme celui‑ci où ces questions et parfois ces subtilités trouvent un écho, qu’on ne peut pas donner dans les trois slogans échangés lors d’un débat dominical.

Et donc j’en arrive à votre dernière question : faut-il « Précéder le prévisible ? »

On pourrait discuter de la nature de ce « prévisible ». Parce que, si on peut critiquer une certaine propension à nier le caractère inéluctable de la réforme de l’État durant ses premières phases, il serait excessif d’affirmer que tout est écrit dans les astres et que l’évolution va être linéaire.

Cela étant, je pense comme vous qu’on ne peut pas gouverner sans prévoir. Et d’ailleurs, je l’ai dit, si nous avons des leviers d’adaptation institutionnelle en main, c’est parce que nos prédécesseurs avaient prévu à la fois l’évolution du système et le sens dans lequel il irait. Et le PS a été parfaitement constant à ce propos, depuis l’origine et à toutes les étapes de la réforme de l’État, puisqu’il a été impliqué au premier chef dans chacune.

Alors, suis-je un homme prévoyant socialiste ? Et, avec monsieur Jeholet, prévoyons-nous l’avenir, à défaut de pouvoir le prédire ?

Je puis en tout cas vous dire que nous y réfléchissons. Vous vous en rendez d’ailleurs compte au fil des déclarations.

° Je ne peux pas répondre pour le MR, mais je lis les déclarations de monsieur Jeholet comme de monsieur Crucke. Elles sont claires ; toujours un peu plus radicales et empressées dans l’opposition que dans la majorité mais c’est inévitable. Et je lis aussi, de temps à autre, une saillie en sens inverse (Wahl, Bertieaux, Ducarme). On pensait le « grand soir » venu avec le congrès doctrinal de novembre 2016… et on a vu sortir un manifeste « de compromis » qui ménage la sensibilité des différents courants. Ce n’est pas une critique, c’est un constat, et monsieur Jeholet dressera sans doute le même pour le PS, où existe un courant régionaliste historique, continu et disposant de relais puissants mais où se manifestent aussi des prises de position différentes. Mais on sent s’exprimer un mouvement clair et, comme vous, je souhaite qu’il puisse se formaliser en temps opportun.

Tout en soulignant, bien sûr, que le résultat des élections régionales sera déterminant à ce sujet puisqu’il ne s’agit pas de trouver un majorité simple pour soutenir de telles réformes mais une majorité des deux tiers au Parlement de la Communauté française, parmi les 75 députés wallons et les 19 députés bruxellois qui le composent.

° Chez Défi, c’est clair, le néo-FDF même candidat en Wallonie, reste génétiquement un défenseur de l’institution communautaire.

° Chez Écolo, c’est une attitude moins historique mais on perçoit, actuellement, une tendance communautariste prononcée, sauf peut-être à Bruxelles où la co-présidente a récemment défendu un modèle d’inspiration très régionale, mais selon une voie inapplicable sans réforme de l’État.

° Au CDH, on ne sait pas bien quelle est leur position. Mais, cela, ce n’est pas propre au débat institutionnel, monsieur Jeholet pourra peut-être nous éclairer davantage sur les intentions de son partenaire. Ils avaient bien une tendance historique assez communautariste ‑ et Alda Greoli a d’ailleurs pris des positions très claires en ce sens ‑ mais si vous écoutez Maxime Prévot à Namur, c’est tout l’inverse et la régionalisation des compétences n’est qu’une question de temps.

° Au PTB, n’en parlons pas, on se trouve dans une nébuleuse néo-unitariste où les dirigeants sont Flamands et les électeurs Wallons et qui affirment ne voir de vrais enjeux qu’au niveau national.

En un mot, donc, la réflexion suit son cours, dans de grandes formations, à un haut niveau et en ralliant un nombre croissant d’adeptes, convaincus par la réalité des faits ! Et vous savez que les faits sont têtus, ils finissent toujours par s’imposer.

Vous connaissez tous à ce propos le syllogisme de Marcel Thiry, Jean-Maurice Dehousse ne manque jamais de le rappeler :

Les réalités finissent par prévaloir.

La Wallonie est une réalité.

Donc la Wallonie prévaudra.

Je ne sais pas si c’est un modèle de rigueur logique mais c’est, en tout cas, une pensée positive et volontariste.

3. Pour un mouvement rattachiste positif envers la Wallonie

Juste un mot encore, avant de céder la parole au ministre Jeholet et dans l’attente de l’échange. Un mot promis et attendu sur le rapport à la France.

Pour vous dire que tout m’y rattache, sentimentalement comme intellectuellement. Pour appartenir à l’arrondissement de Dinant-Philippeville, je vous dirais même avoir un peu de mal à considérer cette question en termes de relations entre États tant l’articulation entre la Wallonie et la France est une réalité quotidienne pour nous.

Alors, francophile, oui, sans le moindre complexe, et c’est effectivement important dans un pays qui, dans sa partie centro‑septentrionale a toujours cultivé une certaine gallophobie.

Cela étant, je ne suis pas venu faire mon « coming out » rattachiste, réunioniste ou irrédentiste. J’assume déjà publiquement que je suis républicain, même en Belgique !…

Je ne vous dirai pas que je vis dans l’attente d’un retour à ce qui serait notre mère patrie.

Je pense sincèrement que, sans la défaite de Waterloo, nous serions Français, sans doute plus même que certains Français, et qu’il n’y aurait pas de question wallonne comme il peut exister une question corse ou bretonne.

Mais il y a eu Waterloo et deux siècles ont passé. Deux siècles durant lesquels nous avons développé une tradition de concertation rhénane – avec nos spécificités qui en ont fait un modèle mosan ‑, durant lesquels nous avons nourri une dynamique de petit espace d’interconnexion et durant lesquels nous avons développé une logique très forte de pouvoir de proximité qui, aujourd’hui, s’avère d’ailleurs très adaptée au contexte mondialisé.

Alors, dès le moment où, grâce à Destrée autant qu’à Bovesse, nous avons garanti de toute atteinte le caractère latin et francophone de notre Région, je ne suis pas certain que nous serions plus heureux ou mieux protégés si nous étions Français.

Et je pense surtout que nous ne pourrions jamais retrouver le niveau d’autonomie et de responsabilité directe que nous avons conquis et que nous renforcerons encore.

Surtout, ce que je ne voudrais pas, c’est que nous voulions devenir Français pour de mauvaises raisons.

Et pour vous parler en toute sincérité, je vous dirais qu’il y a un élément que je n’apprécie pas dans certaines manifestations du courant rattachiste – dont je sais qu’il est pluriel – c’est lorsque certains, par amour de la France, en viennent à abaisser la Wallonie.

Ad augusta per angusta, me direz-vous. C’est peut-être un procédé rhétorique pour soutenir l’adhésion mais je ne le partage pas. Pour moi, dès lors que, pour convaincre de la nécessité de se rattacher un jour à la République, on en vient à conclure que la Wallonie est, par nature, une entité inapte à s’assumer elle-même, on franchit une ligne rouge.

Car, s’il s’abaisse à cela, le discours réunioniste n’est pas différent du discours belgicain le plus conservateur ou de la thèse communautariste la plus rétrograde.

C’est dire aux Wallons qui ont naguère rayonné sur le monde qu’ils sont désormais un peuple d’assistés qui ne peut espérer son salut que d’ailleurs et que cet « ailleurs » soit la Flandre, Bruxelles ou la France m’importe peu, dès lors qu’il dénie aux Wallons la capacité à forger leur avenir.

Cela je ne le crois pas. Cela je ne le veux pas.

Cela ne signifie pas que l’objectif de la Wallonie doit être l’indépendance mais cela signifie que son devoir est d’atteindre l’autonomie effective ! Pas pour sauver la Belgique. Pas pour rallier la France dans de bonnes conditions. Simplement pour assurer le bien-être et la dignité des Wallonnes et des Wallons.

Qu’ensuite, sur cette base, dans l’hypothèse de la disparition de la Belgique, qu’une part de nos concitoyens souhaitent qu’un jour la Wallonie organise un référendum pour savoir s’il convient d’adresser à la France « une demande qui aurait toutes les apparences de la légitimité » – pour reprendre la formule attribuée au général de Gaulle – c’est une opinion totalement légitime en démocratie.

Et je ne suis pas de ces conservateurs ibériques qui lanceraient des procès en rébellion dès lors qu’au final, c’est le peuple qui s’exprime.

Mais on n’en est pas là. Et donc, ici et maintenant, il est un objectif sur lequel je pense que nous pouvons tous nous réunir : c’est d’achever le redressement de la Wallonie, pour en faire une terre de prospérité et de modernité, une terre de progrès technique et éthique et, pour moi, une terre de laïcité et de solidarité.

Je suis convaincu qu’il y a, sur cette base, un vrai consensus à bâtir, qui ne soit pas un plus petit commun dénominateur mais bien le noyau d’un vrai projet de société.

Le reste se résume, au final, aux moyens d’y parvenir.

Et qu’est-ce que les moyens quand on s’accorde sur la fin ?

À vous de nous le dire, peut-être, lors de notre échange.

 [1] Les soins de santé des personnes âgées, notamment les lits « maisons de repos » et « maisons de repos et de soins » ; les conventions Inami en lien avec la santé mentale et la réhabilitation des personnes handicapées ; la prévention (fonds tabac, sida…) ; les programmes de promotion de la santé, ainsi que certains aspects de la médecine préventive.

6 réflexions sur « A.G.O. de l’A.W.F. (2) : le discours de Pierre-Yves Dermagne »

  1. Le bon Dermagne est déjà récupéré par le système belgeois : » je ne suis pas certain que nous serions plus heureux ou mieux protégés si nous étions Français. »
    Tout est dit : « Consumatum est »

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    1.  » Je dirais même plus  » que  » le bon Dermagne  » élude l’analyse de Monsieur Lenain. Or, cette analyse ne bride pas la capacité wallonne d’améliorer ses outils institutionnels avant tout appel à la France. Il n’a jamais été écrit ni dit que l’appel à la France impliqua de la part de la Wallonie une position de « pauvresse » quémandeuse d’un quignon de « baguette ». Ce que repousse les politiques wallons c’est  » le retour chez soi  » car nul ne peut être mieux qu’au sein de sa famille !

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  2. Bon á savoir. Rien á espéerer de la classe politique wallonne. Dermagne plus belgicain que Di Rupo le sauveur de la Belgique(sic)
    et fossoyeur de la Wallonie.. Le républicain Dermagne s’inclinera
    devant la future Koningin des Belges une flamingante formée
    a Si Jan Berchmans le collège le plus francophobe du oays
    A VOMIR

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  3. Je me permets de rééditer mes remerciements pour les commentaires concernant l’A.G.O.
    De toute évidence, Monsieur Dermagne nous éclaire sur l’imbroglio institutionnel échafaudé pour tenter de retenir Bruxelles loin de la Flandre alors que: a) la Wallonie n’ a jamais eu les moyens de sa politique et ne l’aura jamais;
    b) les Wallons n’ont jamais vraiement tenu compte de la réalité humaine et géographique;
    c) les partis wallons mènent une politique ubuesque de distanciation vis-à-vis de la Flandre tout en voulant conserver la Belgique;
    d) les Wallons nient un vérité première à savoir que la Belgique est le problème de leur dépendance et de leurs malheurs.
    Certes Monsieur Dehousse prononce toujours de bons mots mais même si « Les réalités finissent par prévaloir », même si « La Wallonie est une réalité », il ne semble pas exact que  » (…) la Wallonie prévaudra  » tant qu’elle ne se débarrassera pas du carcan belge.
    L’unique solution reste: le divorce, la séparation, la scission et tous les synonymes existant en ce sens.
    Tout peut se conclure entre gens de bonne compagnie comme en un règlement de comptes désastreux.

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    1. Bravo pour votre analyse Monsieur. Mais comment bàtir un grand
      parti wallon pendant des partis séparatistes flamands ? A ce jour
      le retour a la France est ultra minoritaire. Lever des fonds pour
      bàtir un grand parti réunioniste, multiplier les contacts avec les
      irrédentistes francais et user de slogans simples par exemple
      JE PARLE FRANCAIS JE SUIS FRANCAIS. Et un voeu pieux
      que Paris hausse le ton et tout peut changer mais Macron n’est
      ni Bonaparte ni De Gaulle

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  4. C’est évident qu’on serait 10x mieux en étant français qu’en restant belge dans ce pays qui n’en est plus un!!! Ca devient presque « horrible » de vivre dans ce pays dont on ne se sent plus patriote (le sentiment d’appartenance à une vraie patrie). Personnellement, n’étant pas encore français, je ne me sens plus belge non plus et je suis juste un wallon qui pour l’instant n’appartient plus à rien (si ce n’est sur ma carte d’identité, qui est juste un papier) sentimentalement parlant. En fait, si, je me sens déjà français mais j’attends encore un peu (après les élections 2019) pour concrétiser ce désir, seul ou avec ma région, tout dépendra de l’évolution de la Belgique…
    Les wallons devront être devant le fait accomplis pour enfin se prendre en main, faire le deuil (forcé pour la plupart) de leurs Belgique et envisager un autre avenir, en espérant qu’ils auront l’intelligence de se le conjuguer en bleu-blanc-rouge! Reste plus qu’à la Flandre à porter l’estocade…en 2019 je l’espère…

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