CD&V et N-VA : le flirt permanent

Dans son édition d’aujourd’hui, le quotidien Le Soir publie une carte blanche signée Jules Gheude. La voici.

Jules Gheude 4Si son objectif final demeure bien, selon ses statuts, l’émergence d’un Etat flamand, la N-VA n’entend pas brusquer les choses. Il ne s’agit pas, pour elle, d’adopter un processus révolutionnaire, mais évolutif, en douceur si l’on peut dire. D’où sa proposition visant à mettre sur pied, dans les meilleurs délais, un schéma confédéral, lequel, en transférant aux entités fédérées un maximum de compétences, laissera l’échelon central à l’état de coquille vide.

On connaît également la réticence flamande – ceci ne concerne pas que la seule N-VA – à reconnaître à Bruxelles le statut d’une Région à part entière.

Consacré par l’article 107 quater de la Constitution, lors de la première réforme de l’Etat en 1970, ce statut était censé, aux yeux de la Flandre, ne jamais voir le jour. Il fallut d’ailleurs attendre 1988 pour que Bruxelles sorte enfin des limbes. Ce fut, comme on le sait, la contrepartie accordée au renoncement de José Happart à la fonction de bourgmestre des Fourons et au maintien de ceux-ci dans la province de Limbourg.

Mais aujourd’hui, la vision flamande, dans le cadre confédéral, est bien celle de la cogestion de Bruxelles par les entités flamande et wallonne.

Il ne faudrait pas oublier non plus que la notion de confédéralisme  a été lancée, au début des années 1990, par le CVP Luc Van den Brande, alors ministre-président flamand. Celui-là même qui, en 1981, avait déposé le projet de loi visant à régionaliser les secteurs industriels nationaux (« Plus un sou flamand pour la sidérurgie wallonne ! »). Lui encore qui appelait José Happart « Monsieur Ha » ou « la chose »…

A propos de son projet « Vlaanderen 2002 », il précisait, le 13 janvier 1993 : « Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. (…) Nous avons le devoir de continuer à réfléchir à la poursuite de la formation de l’Etat flamand. »

« La formation de l’Etat flamand ». Difficile d’être plus clair !

La constitution, en 2004, du cartel CD&V/N-VA montra d’ailleurs que les deux formations se rejoignaient sur cet objectif. Comme vient de le déclarer l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck, « la relation entre le nationalisme flamand et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand ».

Il ne faut surtout pas que les francophones soient dupes. Bien qu’ils soient aujourd’hui concurrents dans la joute électorale, CD&V et N-VA restent en état de flirt.

L’accord sur la sixième réforme de l’Etat était à peine obtenu que le président du CD&V, Wouter Beke, tenait d’ailleurs à mettre les points sur les i : « Personne ne niera qu’une 7e réforme de l’Etat viendra un jour. L’approfondissement de l’Etat est irréversible. Une série de compétences devront encore être attribuées aux Régions : impôt des sociétés, services d’incendie, police… Nous étions aussi, comme le PS, pour la régionalisation de la Justice. Nous voulons qu’on tienne compte, en matière communautaire, de pensions, de sécurité…, de ce que veulent 57% de la population belge, donc les Flamands. »

Les francophones n’ont pas mesuré, en 1999, l’ampleur des résolutions adoptées par le Parlement flamand et qui s’inscrivent clairement dans le projet confédéral que la N-VA a présenté dernièrement.

« Demandeurs de rien » et s’accrochant avec l’énergie du désespoir à ce schéma fédéraliste dont l’ancien Premier ministre Yves Leterme a lui-même déclaré qu’il avait « atteint ses limites », ils finissent cependant toujours par capituler devant les revendications flamandes. Souvenons-nous de Joëlle Milquet – « Madame Non » – et de ses attitudes matamoresques !

Faisant suite au vœu de la Flandre, la sixième réforme de l’Etat entraînera la fonte des transferts financiers. Une situation qui ne manquera pas de frapper durement la Wallonie. Le 16 mai 2011, Rudy Demotte, le ministre-président wallon, avait d’ailleurs tenu à mettre en garde : « Et je ne vous parle pas des éventuels transferts de compétences, en discussion aujourd’hui. Là, attention : soyons conscients que la Flandre a des facilités que nous n’avons pas. En 2014, par exemple, elle disposera de six fois plus de moyens que la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles…. réunies ! La Flandre disposera alors de 2,5 milliards contre 400 millions pour les autres entités. »

Le nationalisme flamand est un phénomène irréversible, dont aucune réforme de l’Etat ne pourra venir à bout. Rien ni personne ne pourra empêcher, à terme, l’envol d’un Etat flamand souverain, lequel n’aura aucune difficulté à se faire reconnaître sur la scène européenne et internationale.

Si ce nationalisme peut s’expliquer par des raisons historiques, il ne fait aucun doute qu’il se trouve aujourd’hui conforté par le fossé économique qui ne cesse de se creuser entre la Wallonie et la Flandre. Celle-ci n’entend manifestement plus être freinée par un cadre belge qui l’empêche de réaliser pleinement la politique qu’elle souhaite mener.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas unique, comme en témoignent les velléités de l’Ecosse et de la Catalogne de rompre également avec leurs cadres étatiques respectifs.

La stratégie flamande est celle du « stap voor stap ». Comme l’a écrit François Perin, dans sa préface à mon livre « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique » (1)  – ce fut son dernier écrit : « Or, l’option confédéraliste, qu’une très large majorité flamande prône depuis 1999, n’est, comme l’a été le fédéralisme, qu’une nouvelle étape pour accéder finalement à l’autonomie complète de la Flandre. »

Plutôt que de se lancer dans de vains combats d’arrière-garde, les dirigeants francophones doivent avoir le courage d’affronter la réalité et de préparer  l’avenir post-belge de leurs concitoyens.

Il y a sept ans, feu Xavier Mabille, le président du Crisp, évoquant l’hypothèse de la scission de l’Etat, précisait : « hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure ». (2)

Jules Gheude

(1) « Mon Petit Editeur », 2013.

(2) « Dans sa préface à mon livre « L’incurable mal belge sous le scalpel de François Perin », Ed. Mols, 2007.

Le projet de la N-VA pour la Belgique

Sur le site du « Vif-L’Express », Bart Maddens, politologue à la KUL, proche du mouvement flamand et tête pensante de la N-VA démontre que les élections de mai 2014 seront d’une importance exceptionnelle pour l’avenir de la Flandre, de la Wallonie, de Bruxelles et …de la Belgique. Ne pas écouter ce qu’il dit serait une erreur pour nous, Wallons et Bruxellois. Nous sommes loin ici d’effets d’annonce, d’une communication politicienne.

La N-VA a un projet clair pour la Flandre, tout ce qui manque à la Wallonie et à Bruxelles pour leur région respective. Une fois de plus, c’est la N-VA qui imprime de son empreinte   la campagne électorale, mais aussi la politique belge. C’est une fois de plus au nord que va se définir la politique qui nous concernera. Et les partis flamands vont se positionner en fonction du projet de la N-VA. (Paul D.)

Bart MaddensLa N-VA propose une Belgique à deux avec des Bruxellois forcés à choisir la Flandre ou la Wallonie en ce qui concerne les matières personnalisables comme la culture, l’enseignement ou la sécurité sociale. Est-ce une vision plus cohérente de la Belgique, selon vous?            En tout cas, ce que veut la N-VA est désormais clair. On a souvent dit par le passé qu’elle ne savait pas réellement ce qu’était le confédéralisme, qu’il s’agissait d’un slogan ou encore qu’elle n’avait pas de solution pour Bruxelles. Et c’était effectivement le cas dans le programme de 2010, qui était très flou. Il y a désormais de la clarté.

La N-VA s’inspire du modèle européen, avec un Conseil belge en lieu et place du gouvernement fédéral…                                                                                                Oui, c’est très clair, je n’ai jamais vu de projet aussi détaillé au sujet de l’avenir de la Belgique. C’est bien plus détaillé, par exemple, que les cinq résolutions qui avaient été adoptées par le parlement flamand en 1999. On peut y être favorable ou non, mais on ne peut pas nier que cela soit précis.

Du côté francophone, on considère cette vision comme très radicale. Et les autres partis flamands n’y sont globalement pas favorables non plus.              En ce qui concerne la radicalité du projet, je serai nuancé. Il y a effectivement une série de propositions qui sont assez radicales parce qu’elles touchent aux racines du problème.

Par exemple?
La suppression la Constitution belge au profit d’un traité constitutionnel entre les entités fédérées, la disparition des élections fédérales, seuls les parlements régionaux étant directement élus, ou encore la scission pure et simple de la sécurité sociale, ce sont effectivement des propositions radicales. Franchement, je ne m’attendais pas à un projet qui approche à ce point un pur modèle confédéral.
Mais d’un autre côté, ce que la N-VA propose n’est pas non plus si révolutionnaire que cela. Cela s’inscrit dans la ligne de la pensée flamande au sujet de la réforme de l’Etat depuis les cinq résolutions du parlement flamand de 1999. (…)

Pour découvrir l’intégralité de cet entretien, il suffit de cliquer ici.

La N-VA veut 30 % minimum aux prochaines élections

Sur le site du « Vif-L’Express », Bart de Wever joue une fois de plus la clarté.

Bart De Wever 30 %La N-VA devra obtenir un minimum de 30% aux prochaines élections du 25 mai, a indiqué dimanche sur la VRT son président Bart De Wever qui a précisé qu’il sera plus que probablement candidat à la Chambre dans la circonscription d’Anvers.

« Si nous n’obtenons pas 30%, la tentation sera grande de continuer à diriger sans la N-VA », a indiqué Bart De Wever. Si la N-VA atteint ce cap, elle sera amenée à prendre l’initiative pour former le gouvernement flamand et le gouvernement fédéral, précise son président.

Bart De Wever ne veut pas se prononcer sur la direction que prendront les prochains gouvernements, jugeant qu’il faut attendre le résultat des élections. « Nous devrons jouer avec les cartes qui seront sur la table le 26 mai (…) Il faudra faire les bons choix socio-économiques, de préférence sans le PS » et des réformes institutionnelles, a-t-il dit.

C’est la raison pour laquelle Bart De Wever entend se présenter au fédéral. « C’est là qu’il faudra agir », dit-il sans préciser la place qu’il occupera sur la liste anversoise.

Un satisfecit pour Bart De Wever

Dans sa dernière édition, le magazine Le Vif/L’Express publie un article intitulé Comment la N-VA veut atomiser la Belgique après le 25 mai. (« Un projet limpide depuis la publication d’un texte précis en novembre 2013. Il est l’expression même de la Belgique ‘coquille vide’ que je crains depuis des années, concède Hugues Dumont, professeur de droit constitutionnel aux facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles.« ) Auparavant, nous avons pu lire sur le site du magazine l’article suivant et la réaction de notre ami Frédéric Baeyens.

De Wever AnversUn an après son accession au mayorat d’Anvers, Bart De Wever (N-VA) obtient un score respectable de 6 sur 10. L’enquête a été réalisée pour toutes les communes de Flandre par le quotidien Het Nieuwsblad et le bureau d’études de marché iVox auprès de 116.000 habitants.

De Wever réalise un meilleur résultat que son prédécesseur. En 2012, Patrick Janssens (SP.A) a obtenu 5,02 sur 10 (en 2009, c’était encore 5,84). De Wever progresse donc de 10 pour cent par rapport à la dernière année du gouvernement de Janssens.

« Je suis satisfait », a déclaré De Wever. « Évidemment les Anversois ne dansent pas de joie après un an, mais mon score n’est pas mauvais du tout ».

Logique

Le politologue Johan Ackaert (Université de Hasselt) estime que le résultat obtenu par De Wever est logique. « Il n’y a aucun bourgmestre en Flandre qui a été aussi médiatisé que De Wever. En outre, de nombreux Anversois donnent encore le bénéfice du doute à l’homme qui apporterait le grand changement et l’innovation », explique-t-il.

Dans de nombreuses autres villes, les bourgmestres reculent par rapport à 2012. C’est notamment le cas à Louvain, à Gand, à Bruges, à Ostende et à Hasselt où, après tous les scandales, la bourgmestre Hilde Claes (SP.A) obtient un lamentable 4 sur 10.

Frédéric Baeyens | 21 janvier 2014

On a tellement dit que la NV-A ne résisterait pas à l’exercice du pouvoir… Voici un sondage qui nous dit l’inverse. C’est pour cela que les commentateurs s’empressent de dire qu’il s’agit là d’une cote attribuée au bénéfice du doute plutôt qu’à la gestion de la NV-A à Anvers. Je pense sérieusement qu’on aura droit à un raz-de-marée de la NV-A en 2014 et de voir les partis francophones continuer à ne pas préparer la Wallonie et Bruxelles de demain m’inquiète. Il serait temps qu’un véritable Congrès nous indique la direction : confédéralisme ? Indépendance ? Rapprochement avec la France ? Ou, comme d’hab’, demandeurs de rien, position attentiste pour soi-disant sauver une Belgique de plus en plus aux ordres de la Flandre.

Pourquoi l’AWF veut rester un mouvement citoyen

Dans la rubrique « En campagne »,  sous le titre « RWF, AWF, WIF, GEWIF ! », le quotidien « Le Soir » écrit ce qui suit :

Ancien collaborateur de Jean Gol et Louis Michel, proche de François Perin, Jules Gheude œuvre sans relâche à son idéal : le rattachement de la Wallonie à la France. Pour lui, la sixième réforme de l’Etat est un leurre, le pays court à sa fin. Il est temps d’organiser son camp. Jules Gheude propose de « fusionner » le RWF (Rassemblement Wallonie-France) de Paul-Henry Gendebien et l’AWF (Association (sic !) Wallonie-France) de Paul Durieux pour constituer le WIF (Wallonie intégrée à la France), dont le GEWIF (Groupe d’études pour la Wallonie intégrée à la France) que lui-même coordonne, serait le centre d’études. Ouf ! On le pressent : une simplification qui ne sera pas simple à mettre en œuvre. (D.Ci)

Je me dois d’éclaircir quelque peu ce communiqué.

Jules Gheude dont j’apprécie les analyses, les livres, les cartes blanches et l’idéal qui l’anime, est coutumier d’initiatives prises en solo.

Ainsi, il avait invité les jeunes sur les réseaux sociaux à se réunir à la Citadelle de Namur le 1er mai 2012 afin de se mobiliser pour l’avenir de la Wallonie. Récemment, il lançait sur Facebook un copier-coller du communiqué repris ci-dessus par « Le Soir ».

Rappelons quelques éléments basiques.

Le RWF est le parti politique créé en 1999 par Paul-Henry Gendebien que préside depuis le dernier congrès du parti Laurent Brogniet. Il répond, comme chaque parti, à une ligne politique stricte qu’il convient de respecter.

Le GEWIF que dirige Jules Gheude est né après les Etats-Généraux de Wallonie de 2009. Il a réalisé des cahiers très intéressants qui ont étudié la faisabilité d’une intégration de la Wallonie à la France dans divers domaines. Je serais très heureux de voir notre ami Jules réunir à nouveau le GEWIF avec des personnes désireuses d’actualiser les cahiers existants ou de créer de nouveaux cahiers.

Quant à l’AWF (Alliance et non association comme l’écrit « Le Soir »), il s’agit d’un mouvement citoyen et non d’un parti politique né en mai 2011 dans la foulée du colloque organisé par le Cercle Condorcet à l’ ULG sur le thème de « L’après-Belgique ».

L’AWF n’est donc pas en campagne électorale comme le laisse supposer « Le Soir » en nous rangeant dans sa rubrique En campagne, mais ne boudons pas notre plaisir de voir apparaître notre nom.

L’AWF regroupe des partisans de l’intégration de la Wallonie à la France qui appartiennent à des partis politiques (PS, MR, Ecolo, CDh, FDF, RWF, MG, Vega…), mais aussi et surtout des citoyens non encartés. Notre mouvement s’appuie sur un groupe de parrainage dont les membres nous permettent d’affiner notre réflexion sur la forme que prendra l’intégration et sur la stratégie à suivre pour y parvenir. A ce jour, nous pensons que le concept d’intégration-autonomie est celui qui permettra au plus grand nombre de responsables politiques, sociaux et associatifs, mais aussi de citoyens, d’adhérer au projet de communauté de destin entre la Wallonie et la France. L’autonomie dont jouira la Wallonie sera à négocier entre les représentants de la République et ceux de la Wallonie comme le prévoit la Constitution française dans ses articles qui organisent le statut de ses Collectivités territoriales. Ces articles apportent beaucoup de souplesse et offrent une véritable « boîte à outils » qu’il appartiendra d’utiliser au mieux pour que sortent renforcées la Wallonie et la France.

L’AWF a été créée parce que nous sommes persuadés que la Wallonie sera en danger dans le cadre confédéraliste belge qui, à terme, mettre fin à la solidarité inter-régionale.   Un mouvement citoyen comme le nôtre nous permet de garder une liberté de ton absolue. Nous informons par des conférences-débats que nous organisons ou nous répondons à l’invitation d’organisations qui désirent mieux connaître la véritable situation de la Wallonie aujourd’hui ainsi que le projet d’intégration à la France.

J’apprécie peu que l’on parle de l’AWF de Paul Durieux. Je ne cultive pas l’ego de penser que l’Alliance soit ma chose. Certes, j’ai été élu président de l’AWF, sans doute parce que j’y consacre beaucoup de temps et parce que mettre en contact des personnes qui partagent un idéal semblable me passionne. J’aime l’humain et la confrontation des idées.

Mais l’alliance appartient à tous les membres qui la composent, à tous les membres qui travaillent en équipe au sein de notre Bureau Exécutif (voir la composition de celui-ci en cliquant sur l’onglet « contacts » puis « Vie du mouvement ») ou de son Conseil Général. Elle appartient à l’ensemble des personnes qui compose son groupe de parrainage. L’AWF appartient aussi aux centaines de milliers de Wallonnes et de Wallons qui de sondage en sondage, depuis le fameux sondage « Le Soir »-« La Voix du Nord » de 2008, démontrent qu’une solution française rencontre leur adhésion.

Si les élections de 2014 nous apportent les résultats que nous prédisent les sondages, les choses pourraient s’accélérer beaucoup plus vite que nous ne l’imaginons. Il est pour le moins surprenant de voir aujourd’hui MR et CD&V s’allier pour faire barrage au PS et à la N-VA avec comme objectif avoué de concrétiser dans les cinq années à venir la sixième réforme de l’Etat. Le communautaire est toujours bien présent et toujours aussi puissant puisqu’il arrive à déstructurer les vieilles familles politiques belges que sont le CD&V-CDh et le MR-Open VLD. Vous dire que nous nous en plaignons serait vraiment trahir la vérité.

Paul D.

Les contorsions du CD&V

Michel, BekeLes grandes manœuvres ont commencé. Les familles politiques ont vécu, semble-t-il. Le rapprochement de circonstance entre le CD&V et le MR, sans égard pour leur parti « frère », illustre à sa façon l’évolution du « modèle » belge. Il est loin, le temps où les partis politiques étaient « nationaux ». Pour exister, se rendre incontournable, il faut adapter la stratégie aux réalités nouvelles. Alors que le PS et la N-VA jouent de leur contraste pour se mettre en lumière, le CD&V et le MR s’entendent pour se profiler ensemble comme une alternative aux deux partis qui dominent le jeu politique en Flandre et en Belgique francophone.

Le CD&V montre ainsi qu’il n’est pas moins opposé au PS que la N-VA, mais qu’il ne veut pas d’un nouveau blocage institutionnel, tandis que le MR, lassé de voir le Premier ministre acclamé comme un sauveur national, suggère que les chances de survie de la Belgique augmenteraient si le PS n’était plus au pouvoir. Parallèlement, la manœuvre de Charles Michel et de Wouter Beke tend à marginaliser l’importance de l’Open VLD et du CDh, présentés comme des alliés naturels, presque « satellisés » au profit d’un parti rival dans leur communauté respective.

Ce coup de poignard fait réagir le CDh, lequel déclare que le MR « se sert du CD&V pour monter dans le sac à dos de Bart De Wever ». Même si ce n’est pas voulu, voilà qui confirme au moins les affinités supposées entre le CD&V et la N-VA. Bien sûr, les discours sont des attrape-mouches et le positionnement réel des partis dépendra du résultat des élections, mais les contorsions du CD&V, qui font dire à Bart De Wever que « les partis traditionnels s’accrochent au pouvoir », méritent une attention particulière. Alors que Wouter Beke s’engage avec Charles Michel à ne pas rallumer le feu communautaire, voici ce que le politologue Carl Devos écrit cette semaine dans Le Vif/L’Express :

« En Flandre, les anciens partenaires du cartel CD&V/N-VA pourraient bien former rapidement un gouvernement. Lorsqu’on additionne les déclarations, ces dernières semaines, des deux chefs de file, Kris Peeters et Bart De Wever, on arrive à la « preuve circonstancielle » d’un pré-accord de fait. Peeters veut former rapidement un exécutif flamand, avec le moins de partenaires possible : or un gouvernement à deux n’est possible qu’avec la N-VA. Seul le CD&V envisage la possibilité d’une nouvelle réforme de l’Etat et exclut de gouverner sans majorité flamande. La N-VA aimerait poursuivre avec Peeters et affirme ne pas diriger ses flèches sur son ancien partenaire de cartel. »

Il reste quatre mois pour les élections. Suite au prochain épisode.

G.R.

Démanteler la Belgique, ce ne serait pas l’apocalypse !

Jules Gheude, essayiste politique. Article publié le 9 janvier sur le site du journal L’Echo.

jules gheude 5A présent que la trêve des confiseurs est terminée, nous voici plongés dans la campagne pour les élections du 25 mai 2014.

Je voudrais, à ce stade, émettre quelques réflexions qui m’apparaissent essentielles.

Alors que, de sondage en sondage, la N-VA  confirme sa position de leader en Flandre, on a pu lire cette récente déclaration de Stefaan Declerck (CD&V) selon laquelle la relation entre le nationalisme flamand et la démocratie-chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

Je revois la Une du « Soir » du 16 mars 1982 : Le CVP dit « stop » à la solidarité nationale pour Cockerill-Sambre. Après le Walen buiten de 1968, c’était donc le Geen centen meer voor het Waalse staal.

Depuis lors, la Flandre a su utiliser judicieusement ses outils d’auto-administration. Aujourd’hui, pour la quatrième année consécutive, elle affiche un budget en équilibre. Son taux de chômage est de 8%, ses exportations cartonnent et son enseignement fait bonne figure dans les classements internationaux.

En revanche, la Wallonie est toujours à la traîne et figure parmi les régions les plus pauvres d’Europe. Sans véritable plan d’avenir, elle est confrontée à une gestion chaotique, avec un taux de chômage de 16%, une situation budgétaire précaire, des exportations en baisse et un enseignement peu valorisant. Le dernier rapport de la Cour des Comptes a chiffré la dette de la Région à 11,2 milliards d’euros.

Si le nationalisme flamand peut s’expliquer par des considérations historiques, il est clair qu’il se trouve aujourd’hui conforté par cette dissymétrie économique entre la Wallonie et la Flandre, celle-ci estimant être freinée par un cadre belge qui ne lui permet pas de réaliser pleinement la politique qu’elle entend mener.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas unique, comme on le constate avec l’Ecosse ou la Catalogne, régions elles aussi prospères et qui entendent se détacher de leurs cadres étatiques respectifs.

Si d’aucuns émettent des critiques à l’égard d’une telle évolution, il me semble vain de vouloir l’arrêter.

Le mal belge est, comme l’a bien dit François Perin lors de sa démission du Sénat, en 1980, irréversible et aucune réforme institutionnelle ne pourra en venir à bout.

J’entends dire, ça et là, qu’une Flandre, une Ecosse et une Catalogne indépendantes s’excluraient automatiquement du jeu de l’Union européenne.

C’est exact. En droit international, un nouvel Etat est comme un nouveau-né, vierge de tout traité international. C’est la règle de la table rase (intransmissibilité des traités internationaux liant l’ancien Etat aux Etats successeurs).

Une Flandre qui proclamerait unilatéralement  son indépendance via un vote majoritaire exprimé légitimement au sein du Parlement flamand, se mettrait de facto en dehors des organisations internationales, que la déclaration d’indépendance soit jugée légale ou non par la Cour internationale de Justice. Mais, par là même, la Flandre mettrait aussi la « Belgique résiduelle «  hors du jeu international de jure ! Ce fut d’ailleurs le cas pour la Yougoslavie, lors des sécessions croate et slovène de la Fédération yougoslave. La « Yougoslavie continuée », composée de la Serbie et du Monténégro, a dû demander sa réadhésion à l’ONU.

Mais qui peut imaginer un instant qu’une Flandre, une Ecosse ou une Catalogne indépendantes ne seraient pas rapidement reconnues sur la scène internationale? Un ambassadeur français m’a un jour confié que la France serait le premier pays à reconnaître un Etat flamand souverain. Souvenons-nous aussi de la manière dont David Cameron a déployé le tapis rouge pour recevoir Bart De Wever. Cameron, dont le gouvernement a d’ailleurs marqué son accord pour la tenue du référendum écossais en 2014.

Beaucoup plus sensible serait la question du partage la dette belge, dont le montant dépasse aujourd’hui légèrement celui du PIB. L’article 40 de la Convention ONU de 1983 précise que la répartition de la dette publique internationale doit être équitable, compte tenu des actifs qui passent à l’Etat successeur. Mais cette Convention n’a pas été signée par la Belgique !

Pour ce qui est de la dette des Etats envers les particuliers, le droit international en laisse le soin aux règles de droit interne. Les créanciers de l’Etat belge devraient donc, dans le meilleur des cas, se contenter des anciens actifs belges. Sombre perspective, quand on sait que la Belgique n’a cessé de vendre ses bijoux de famille…

Il convient de rappeler ici l’analyse du Pr. Robert Deschamps des Facultés universitaires de Namur, selon laquelle, en cas de scission, l’entité Wallonie-Bruxelles hériterait de 45% de la dette belge (376,4 milliards d’euros) selon le critère de poids démographique. Quant au Pr. Jules Gazon de l’Université de Liège, il a calculé, sur base de chiffres irréfutables, qu’une Wallonie indépendante en 2010 aurait été confrontée à un solde net à financer de 15,34 milliards d’euros, soit 37% des dépenses publiques wallonnes. Une situation proprement non viable !

Les travaux du Gewif (Groupe d’Etudes pour la Wallonie intégrée à la France – www.gewif.net), que je coordonne depuis 2010, ont abordé tous les aspects du scénario post-belge. Il suffit de les consulter pour se rendre compte que des alternatives positives existent pour la Wallonie et Bruxelles. Le démantèlement de la Belgique n’aurait finalement rien d’apocalyptique, à condition de faire, le moment venu, le bon choix.

Les vœux de form’action André Renard

Nous relayons bien volontiers les vœux que nous envoie Bernard Bolly, Directeur de la FAR (Form’action André Renard).

2013 étant derrière nous, que 2014 soit !

En cette période de vœux, je vous souhaite tout le courage nécessaire pour mener à bien les multiples combats qui devront encore être les nôtres durant cette année. Combat pour la justice et l’équité sociale, combat pour la solidarité, combat pour une économie au service des hommes et des femmes et non au service des spéculateurs et des rentiers. Ces combats seront, comme toujours, difficiles, mais, si nous ne sommes pas là pour les mener, personne ne les mènera à notre place. Et, parce que c’est son rôle premier, soyez sûrs que la FAR sera à vos côtés pour vous épauler et vous soutenir. Bonne année.

Bernard Bolly, Directeur de la FAR

André RenardCitation d’André Renard en 1958 : « Nous avons foi en cette France qui, pour nous, est éternelle… La France reste le grand flambeau et, pour beaucoup d’entre nous, la grande lumière de culture. »

Une histoire de Wallonie « subversive »

lion-coqAu lendemain des fêtes de Wallonie, après que Rudy Demotte se fut brûlé la langue en plaidant pour un gentil nationalisme wallon, le magazine Le Vif/L’Express avait cru opportun de mettre en lumière la « face obscure des nationalistes wallingants ». Au plus haut de la vague belgifiante, on n’était pas loin d’une chasse aux sorcières dénonçant ces mauvais Belges qui, aujourd’hui, sentent l’urgence de renforcer une identité wallonne en déshérence.

Puis, deux semaines après avoir dansé ou soufflé sur le feu allumé par les Diables rouges et cédé à la tentation de l’ivresse collective en célébrant « le modèle belge qui vaut de l’or », le « Belgium is beautiful« , le « renouveau belge en 18 dates », le magazine (auquel nous sommes abonnés, bien sûr) donnait quand même la parole à un défenseur résolu et frustré de l’identité wallonne, mais au discours très « belge » en somme car farouchement anti… français : « Pour le sociologue liégeois Michel De Coster, la Wallonie est victime d’une occultation de son identité. Il s’en prend aux historiens pour qui les Wallons sont de culture française. »

Choix discutable, à tout le moins, d’annoncer en couverture du magazine « Pourquoi les Wallons ne sont pas de culture française » quand il ne s’agit là que d’une opinion défendue par un sociologue récusant le travail des historiens pour substituer sa vérité à la leur, au mépris de la critique historique et en rabâchant, qui plus est, les poncifs d’une histoire officielle et naïve construite autrefois pour convaincre les Belges de leur identité commune. Morceau choisi :

« Vous revenez sur la bataille des Eperons d’or, livrée en 1302 près de Courtrai. En quoi cette confrontation entre les métiers flamands et la chevalerie française illustre-t-elle votre thèse d’une occultation de l’identité wallonne ?

« On a longtemps occulté la présence de gens du Namurois, et peut-être du Hainaut, aux côtés des milices flamandes. Dans Le Lion de Flandre, Hendrik Conscience relate l’arrivée d’un renfort bienvenu de six cents cavaliers namurois bardés de fer. L’incompréhension linguistique entre alliés n’a pas posé problème à l’époque : les Flamands ont adressé aux Namurois « mille cris de bienvenue et leur ont apporté du vin en abondance ». En revanche, la bataille montre que le tout premier contact entre Wallons en puissance et voisins français n’a pas été très cordial ! »

On sait combien le souffle de l’épopée racontée par Hendrik Conscience a servi la cause du nationalisme flamand mais, contrairement à ce qu’en dit notre ami sociologue, ce roman du XIXe  siècle fut aussi utilisé pour opposer la Belgique à la France, et ceci dans un climat de construction nationale qui réduisait l’histoire à un fantasme. On peut trouver légitime de créer des identités collectives en racontant des histoires aux gens, mais force est de constater qu’il est devenu inopportun, pour les habitants de Wallonie, de s’accrocher aux mythes fondateurs de la Belgique. Quoi qu’il en soit, préférer l’histoire romancée à celle des historiens, quand on prétend corriger leurs erreurs, cela ne fait pas sérieux.

Heureusement, toujours soucieux d’ouvrir le débat, le magazine Le Vif-L’Express a eu la bonne idée, cette fois-ci, de rendre compte d’un ouvrage plus rigoureux mais aussi plus modeste car, sous-titré « le point de vue wallon », il assume cette part de subjectivité qui, d’une manière ou d’une autre, influence le regard que l’on porte sur le passé.

Nous avons déjà signalé la publication de cette Histoire de Wallonie due à Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte, mais reconnaissons que c’est quand même autre chose d’être mis à l’honneur dans le premier hebdomadaire d’information en Belgique francophone. Et tant pis si celui-ci se croit obligé de cataloguer son article dans une rubrique intitulée, pour la circonstance, « histoire, politique et subversion« .

« Bien sûr qu’une Wallonie indépendante est viable ! », s’écrient Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte. Nous n’en sommes pas si sûrs mais, puisque l’un se définit comme « un indépendantiste à tendance rattachiste » et l’autre comme un « réunioniste avec un fort penchant pour une autonomie wallonne », nous ne pouvons que saluer leur démarche et les encourager à aller plus loin.

Pour se faire une idée de l’article en question, il suffit d’aller sur le site du Vif/L’Express mais l’entretien avec Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte est plus long dans la version papier du magazine, alors nous prenons la liberté de publier ici les pages concernées.

Georges R.

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La Belgique et ses peurs du lendemain : 1914-2014

boule de noëlLe « Vif-L’Express » ne respecte pas la trêve des confiseurs en abordant les peurs du lendemain de la Belgique. Peur du lendemain bien réelle en cette année 2014 où la mère de toutes les élections va déterminer l’existence-même de la Belgique. L’article de Pierre Havaux que vous trouverez ci-après, est de qualité. Je lui reproche pourtant de ne pas poser les bonnes questions : Wallons et Bruxellois doivent-ils avoir peur de l’évaporation de la Belgique ? Ne peut-on penser que celle-ci va permettre à la Wallonie de sortir du carcan dans lequel la Belgique confédérale l’enfermera de plus en plus ? Ne peut-on penser que les mondes politiques wallon et bruxellois seront dans l’obligation de trouver un véritable projet pour la Wallonie et pour Bruxelles sans avoir continuellement les yeux rivés vers le Nord ?

Le « Vif-L’Express » n’est pas le seul à ne pas respecter la trêve des confiseurs. Responsables CD&V et Open VLD viennent de déclarer qu’il est normal que le premier ministre soit, dans le futur, issu de la Communauté la plus nombreuse du pays. Ils rappellent aussi qu’il n’est pas question pour leur parti d’entrer en 2014 dans un gouvernement qui serait minoritaire en Flandre. Deux piqûres de rappel pour celles et ceux qui n’auraient pas encore compris. Non, M. Havaux, la N-VA n’est pas toute seule. Je connais deux hommes politiques « francophones » aux grandes ambitions qui, eux, doivent trembler…!

Paul D.

L’article de Pierre Havaux sur le site du Vif/L’Express :

drapeau belgeEn 2014, la Belgique a deux fois rendez-vous avec l’Histoire : il y a cent ans, elle était à la veille d’être happée par la Grande Guerre ; et dans cinq mois, elle affrontera « la mère de toutes les batailles électorales ». Le Vif/L’Express plonge au cœur de ces deux Belgique envahies, à cent ans d’intervalle, par la peur du lendemain.

1914-2014. Un siècle, deux mondes. A cent ans d’écart, une Belgique qui retient son souffle. Hier, une nation vivait dans une vague hantise d’être brutalement agressée de l’extérieur. Aujourd’hui, un pays vit dans la crainte de se déliter en douceur.
La première de ces alarmes s’est tragiquement vérifiée, le 4 août 1914. L’Allemagne viole les frontières de la Belgique neutre, impose pour quatre ans sa loi par le feu et le sang. Un monde s’écroule, balayé par la Grande Guerre. Cet été, ce passé centenaire reviendra en mémoire. À ce moment-là, les Belges sauront si la seconde appréhension, d’une brûlante actualité celle-là, est devenue ou non réalité. Le 25 mai, Flamands et francophones auront eu rendez-vous avec « la mère de toutes les élections ». Peut-être le verdict des urnes aura-t-il plongé le pays dans une nouvelle paralysie prolongée, si d’aventure la Flandre se jetait massivement dans les bras des nationalistes flamands.

La Belgique est à un autre tournant de son existence. Il y a cent ans, certains déjà ne donnaient pas cher de sa peau. « Les Belges feront la haie pour nous regarder passer », se gausse l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, à la veille de l’ultimatum adressé le 2 août 1914. Le diplomate est persuadé que l’Empire allemand ne fera qu’une bouchée de son petit voisin. Ce pays « artificiel » est à ce point divisé par l’agitation politique, sociale, linguistique, qu’il ne doit plus son existence qu’au bon vouloir de l’Europe. Le moment venu, il sera incapable d’unir ses forces vives dans un ultime sursaut.

« Que la Belgique eût à surmonter une crise, nul doute qu’elle ne s’effondrât. Que de fois les augures avaient prédit sa disparition », relève Henri Pirenne dans sa monumentale Histoire de Belgique écrite entre 1900 et 1931. Au XIXe siècle, le puissant Bismarck prenait déjà les paris, comme le rappelle l’historien Vincent Dujardin (UCL) : « En 1866, le chancelier allemand déclare : « Je considère que la Belgique, à la longue, ne pourra être un Etat viable ». » Pourtant, les Belges forcent l’admiration hors de leurs frontières. Ils forment « la plus dense, la plus riche, la plus industrieuse des populations du globe », s’extasie à l’aube du XXe siècle Jean-Gabriel Tarde, sociologue français de renom. Ce nain géographique est encore un géant économique. « Jamais son essor économique ne l’avait porté aussi haut qu’en 1914, jamais la prospérité nationale ne fut plus grande », souligne toujours Henri Pirenne. Mais cette façade de puissance cache une vraie fragilité. L’éminent historien gantois est un témoin privilégié de cette Belgique qui vit sur un volcan. « En réalité, une crise politique, économique et sociale la travaille. »

Ses élites au pouvoir peinent à moderniser en profondeur cette terre de paradoxes. Economiquement ouverte sur le monde, mais diplomatiquement enfermée dans une intenable neutralité. Petit paradis fiscal pour entrepreneurs fortunés, mais enfer social pour bien des prolétaires sous-payés. « Dans aucun pays de l’Occident de l’Europe, le coût de la vie n’était aussi bas, nulle part les impôts aussi peu élevés, mais nulle part non plus les salaires n’étaient aussi minimes », résume Henri Pirenne.

Les premières fêlures nord-sud

Cette société d’ordres se déchire sur les questions sociale, scolaire, religieuse, électorale. L’intense ferveur patriotique qui se manifeste à la veille de la guerre masque de plus en plus mal les premières fêlures entre Flamands et Wallons. Le pays choisit encore de fermer les yeux. Henri Pirenne en est aussi le témoin : « A la veille de la guerre mondiale, les signes avant-coureurs de la catastrophe avaient beau se multiplier, on ne voulait pas ou on n’osait pas les voir. » La Belgique préfère s’illusionner jusqu’au bout, s’afficher en modèle d’entente entre les peuples européens. « Etre belge, c’était une manière d’être européen, puisque la Belgique elle-même était un microcosme de l’Europe. » Cette posture avant-gardiste ne lui épargne pas les affres de quatre années de guerre.

Le premier cataclysme mondial enterre la Belgique de 1914. Un pays où l’on se bat encore jusqu’à en mourir pour obtenir le droit élémentaire de voter : les élections générales de 1912, les dernières avant la guerre, « donnent lieu à des violences graves qui font quatre morts à Liège », rappelle Vincent Dujardin. Un pays où la femme n’est que source de méfiance pour l’homme, même quand il est de gauche : « Nos femmes nous échappent aujourd’hui parce que le prêtre les tient », soutient le dirigeant du Parti ouvrier belge Emile Vandervelde.

L’amour sacré de la patrie en prend un coup

C’est un pays où les socialistes n’ont pas encore goûté à l’ivresse du pouvoir, où les partis politiques sortent de la préhistoire. Où l’appareil gouvernemental reste rudimentaire, l’Etat-providence un concept saugrenu, et la sécurité sociale une pure fiction. Où le Roi, non seulement règne, mais prétend encore parfois gouverner.
Cette Belgique autrefois unitaire, jadis puissance coloniale et économique, s’est métamorphosée. Elle a hérité de colossaux défis budgétaire et communautaire, qui ne font qu’embrouiller les enjeux politique, économique, social. En cent ans, elle a aussi spectaculairement perdu foi dans le secours de la religion catholique. « On est passé d’un catholicisme de masse, parfois franchement sociologique, à un catholicisme de conviction plus œcuménique », reprend Vincent Dujardin.

L’amour sacré de la patrie a pris un sérieux coup. Il a fait place au doute existentiel. L’émancipation flamande y est pour beaucoup. Ce combat n’est pas seulement monté en puissance. Il a radicalement changé de visage, relève l’historien de l’UCL. « Ce n’est plus du tout la lutte du mouvement flamand pour la culture, la flamandisation de l’université ou de l’enseignement obligatoire. Le nationalisme flamand est devenu socio-économique, hostile à des transferts financiers nord-sud qui, en 1914, étaient sud-nord. »

La menace est intérieure

La roue de l’Histoire n’a pas tout broyé. Elle n’a pas eu raison de ce qui commence déjà à sauter aux yeux, à la veille de la guerre : la Flandre vote plus à droite, la Wallonie plus à gauche. Les chemins n’ont depuis cessé de se séparer. La Belgique en devient difficilement gouvernable. 541 jours d’impasse politico-communautaire en ont même fait l’homme malade de l’Europe, en 2011.

Le péril n’est plus aux frontières. La menace est intérieure. Elle porte un nom, elle a un visage : la N-VA de Bart De Wever. Qui fait la pluie et le beau temps en Flandre, domine l’agenda politique du pays. C’est elle qui pourrait faire l’Histoire, en mai 2014.
Que les nationalistes flamands remportent la partie haut la main aux élections, et ils pourraient se rendre mathématiquement incontournables à l’un ou l’autre échelon du pouvoir, imposer leur loi ou replonger le pays dans l’imbroglio politique. Qu’ils échouent au scrutin, et ce pourrait être l’amorce du déclin.

C’est un peu quitte ou double pour Bart De Wever et sa formation. Ils seront plus que jamais la cible d’une obsession commune à tous les autres partis traditionnels en campagne : comment faire mordre la poussière aux nationalistes flamands et à leur homme providentiel, pour donner une chance au pays de surmonter un cap difficile de son existence. Un de plus. 1914 – 2014 : la Belgique vit dangereusement.

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