Un minimum de recul était nécessaire pour réagir aux faits marquants d’un week-end électoral crucial, dont la tension dramatique a été renforcée par un attentat dont nous ne savons pas s’il est le symptôme d’un mal qui ronge nos sociétés démocratiques.
Autre symptôme inquiétant, la poussée en Europe des listes eurosceptiques, nationalistes, extrémistes… ne peut laisser personne indifférent. Les raisons de ce vote de rejet ne sont pas toutes identiques mais il ne suffira pas d’une condamnation morale pour en venir à bout. Force est de constater que, de plus en plus, l’idéal européen fait place au désenchantement, voire à la colère, au ressentiment. Ce terreau-là convient trop bien à la culture de la violence.
Il ne faut toutefois pas tout mélanger : un démocrate a le droit de critiquer le projet européen, surtout dans sa forme actuelle. Ainsi, quand la Confédération européenne des syndicats se donne pour objectif de « promouvoir le modèle social européen… combinant une croissance économique soutenable accompagnée de niveaux de vie et de travail en hausse constante y compris le plein emploi, la protection sociale, l’égalité des chances, des emplois de bonne qualité, l’inclusion sociale et un processus de prise de décisions politiques qui implique pleinement la participation des citoyens », on se demande pourquoi ce discours reste à ce point sans effet. (Voir ici un film d’animation de la CES dénonçant la politique européenne.)
Bien sûr, pour nous qui voyons la Wallonie associée à la France dans l’Europe et le monde de demain, la progression du FN est un sujet particulier d’inquiétude. Parce que nous préférons l’analyse aux slogans, nous dirigeons nos lecteurs vers un article du Monde (les décodeurs) et un autre, avec une approche différente, du site d’information Atlantico (décryptage). Pour le reste, on ne nous en voudra pas de nous concentrer sur la situation politique de la Wallonie… en Belgique.
Belgique, stop ou encore ?
Alea jacta est, comme aurait dit César au moment de s’avancer vers Rome avec son armée. C’était le début d’une guerre civile. Alea jacta est, a répété Bart De Wever, dimanche, en sortant du bureau de vote où il avait convoqué l’histoire. Après le décompte des voix, il apparaît qu’un Flamand sur trois le presse d’accélérer le démantèlement de la Belgique
mais le leader nationaliste a le triomphe modeste car, même porté par cette vague, il n’est pas incontournable. Sa volonté de rupture se heurte au positionnement de ses concurrents sur la scène politique flamande.
Kris Peeters et le CD&V entendent bien garder les mains libres et se replacer au centre du jeu politique : pas question de se lier à la N-VA en Flandre avant de voir comment on pourrait former (ou pas) un gouvernement fédéral avec les francophones. Non à de nouvelles avancées institutionnelles immédiates, priorité absolue au socio-économique, c’est-à-dire à des réformes structurelles améliorant la compétitivité de l’économie en Flandre. A chacun sa partition. Jo Libeer, administrateur-délégué du Voka, au nom des entreprises flamandes, monte au front pour réclamer des mesures fortes : entre autres une baisse significative des charges salariales et un gel des dépenses publiques. On peut supposer que cette exigence ne sera pas vraiment négociable. Ce sera le prix à payer pour garder la Flandre aux côtés de la Wallonie.
La partie d’échecs a commencé. Nommé informateur par le roi, Bart De Wever peut difficilement engager la N-VA dans une alliance avec le PS, et réciproquement. Ce sera lui ou Di Rupo. Les libéraux et les sociaux-chrétiens sont en position de choisir leur partenaire au gouvernement fédéral. Une coalition N-VA/MR/CD&V/Open VLD/CDH serait soutenue par 65 députés flamands mais seulement 29 parlementaires francophones. En revanche, le MR et le CDH se partageraient la moitié des postes ministériels (et pourquoi pas celui de premier ministre si Bart De Wever veut se montrer « magnanime » ?).
La reconduction de la majorité sortante, avec un Di Rupo II, est une autre option, plus facile à défendre en Flandre qu’il y a quatre ans puisqu’ensemble, le CD&V, l’Open VLD et le SP.A, obtiennent 45 sièges sur 87 dans leur groupe linguistique. Mais ce gouvernement continuerait à pencher vers la Wallonie et le PS : pour le faire accepter en Flandre, il faudrait plus qu’une victoire finale des Diables rouges à la coupe du monde au Brésil (mais il n’est pas dit que le football n’influencera pas l’opinion publique et donc le climat des négociations politiques à venir).
Tous les regards sont dirigés vers Kris Peeters. Lui-même issu des milieux patronaux flamands, il s’est toujours profilé comme un vrai confédéraliste et, s’il doit se démarquer de Bart de Wever pour faire exister le CD&V, cela ne fait pas de lui un allié naturel des socialistes francophones. Il devra, le cas échéant, prouver que l’intérêt de la Flandre est de s’entendre avec le PS, dont beaucoup de Flamands veulent se débarrasser pour aller de l’avant. Revenir sur ce que les socialistes ont dû concéder pour permettre à Elio Di Rupo de former un gouvernement en 2011, il n’en sera évidemment pas question. Si Di Rupo veut rester au 16, il devra assumer de nouvelles réformes qui affecteront surtout son électorat.
Le PS, désormais attaqué sur sa gauche par le PTB, n’en reste pas moins la première force politique en Wallonie et à Bruxelles et, sans trop se soucier du message envoyé par la Flandre, envisage de former des majorités « progressistes » là où il a la main. A ce stade, on ne sait pas comment va évoluer la position du Parti socialiste mais il est bon de se rappeler ces propos de Nico Cué, secrétaire général de la FGTB Métal, dans le Vif du 21 février passé : « On a sacrifié notre modèle social pour un pays qui risque de ne pas tenir la route. » Plus proche du PS et des lieux de pouvoir, Thierry Bodson, secrétaire général de l’Interrégionale wallonne de la FGTB, ne dit pas autre chose quand il s’adresse à des militants socialistes (lien) : pour ce leader syndicaliste wallon attaché à la figure d’André Renard, pas question d’accepter des réformes antisociales (visant particulièrement la Wallonie) sous prétexte de conserver la Belgique encore un peu.
Rappelons aussi que les Tchèques et les Slovaques, en 1992, se sont séparés quand leurs représentants politiques ont fait le constat qu’ils ne pouvaient pas s’accorder sur l’essentiel.
Signalons enfin que, du côté de la Communauté germanophone, le parti autonomiste Pro-DG progresse de 17 à 22 % et devient le parti le plus important de la coalition sortante.
La Wallonie est à la croisée des chemins.
G.R.
A lire : les réactions de la presse flamande au tout début des négociations (sur le site du Vif/L’Express).








