En passant

La vérité selon Jacques Attali

Jacques Attali : « Il y a des moments où la guerre est nécessaire. »

Attali

Lu sur le site du journal Le Soir le 12 septembre 2015 :

Pour l’intellectuel, la dérive du capitalisme conduirait à une prolifération de conflits menant à un « hyperconflit ».

Jacques Attali est économiste, professeur, écrivain. Il fut aussi le conseiller spécial du président François Mitterrand. Premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement après la Chute du Mur de Berlin, il est aujourd’hui avec sa société PlanNet Finance, engagé dans la croisade de la microfinance. Mais, aujourd’hui, il fait surtout figure de prophète ou de devin. Dans son livre Une brève histoire de l’avenir, il « annonçait », dans la foulée du 11 septembre 2001, le déclin de l’empire américain, la toute-puissance de l’empire du marché, et prédisait qu’après la violence de l’argent, viendrait celle des armes. « L’hyperempire », né d’une dérive du capitalisme libéral, générerait des déséquilibres extrêmes et de profondes contradictions. Il s’effondrerait de lui-même laissant le champ libre à une prolifération de conflits. Ceux-ci embraseront alors la planète entière en un conflit global, « l’hyperconflit ». Et après, si l’humanité survit, Attali envisage une nouvelle utopie. Ces prédictions sont déclinées dans une exposition très interpellante ouverte ce vendredi 11 septembre aux Musées des Beaux-Arts de Bruxelles. Vision de notre présent ? Projection anxiogène de notre futur, proche ? « Je suis frappé de voir que ce que j’avais prévu dans mon livre, s’est malheureusement produit », nous confie Jacques Attali. Son livre n’a rien empêché…

Sommes-nous à la veille de la phase de l’hyperconflit ?

Non, on est encore entre la fin de la première étape – la fin de l’empire américain – et le début de la deuxième. Il devrait déjà être clair pour tout le monde, même si cela ne l’est pas, que personne ne remplacera les Etats-Unis comme superpuissance. Mais en même temps, quand vous êtes sur la côte et que vous regardez les vagues, il y en a qui sont loin, mais elles arrivent. La guerre se rapproche, c’est sûr, elle se prépare. Si je prends l’exemple des vagues, la prochaine vague est là, elle est énorme, devant nous. On peut encore la contourner, l’éviter, mais elle se rapproche.

On a l’impression qu’on regarde, éveillé, la catastrophe se préparer sans agir ?

Les gens les plus sophistiqués manquent de courage. Or comme dans les années 30, face à la violence, la seule réponse c’est la violence, et face à la puissance c’est la puissance. Mais les gens sophistiqués n’aiment pas cela. On le voit bien avec Obama par exemple : c’est un grand président et un intellectuel, qui n’ose pas agir. La tragédie de la démocratie, c’est la procrastination. A la manière de la phrase d’un homme politique français : « il n’est pas de problème que l’absence de solution ne puisse résoudre ». Ce n’est vrai qu’en surface et par les temps faciles. Si on applique cette phrase à la Seconde Guerre mondiale, Hitler serait mort dans son lit.

Le parallèle avec les années 30 ne nous pousse pas à l’action ?

Cela ne fait pas encore assez peur. Et quand cela fait peur, cela entraîne une réaction de blocage, de fermeture, et pas de construction.

Les dirigeants du monde ne sont pas impuissants ?

Ils ont tous les moyens d’agir, il ne faut pas procrastiner, il faut vouloir. Si on a eu une Seconde Guerre mondiale c’est parce qu’on a procrastiné devant la dictature. Aujourd’hui on est dans le même état. Il faut que les démocrates réalisent que les barbares ne respectent que la force. Je ne suis pas un pacifiste. Il y a des moments où la guerre est nécessaire en légitime défense.

Comment conscientiser les gens ?

Ce matin, j’ai vu avec plaisir la réaction du patronat belge qui dit qu’il faut accueillir les réfugiés. Il faut passer à ce que j’appelle l’altruisme intéressé, c’est-à-dire comprendre que la forme la plus intelligente de l’égoïsme, c’est l’altruisme. Sur tous les sujets, il devrait être facile d’expliquer, si les hommes politiques avaient du courage. Ce qu’ils n’ont pas. Car c’est notre intérêt d’être altruiste. C’est notre intérêt de payer nos dettes et de ne pas les laisser aux générations suivantes. C’est notre intérêt de nous occuper de l’environnement ou de recevoir les migrants, comme c’est notre intérêt de les aider beaucoup plus chez eux pour qu’ils n’aient pas intérêt à venir chez nous.

Béatrice Delvaux

Lire aussi la suite de l’interview de Jacques Attali sur le site du journal Le Soir : « Les réfugiés vont faire de l’Europe la première puissance du monde. »

La France prépare bien la conférence COP21

Vu sur Francetv info le 10/09/2015 :

COP21 : Valls annonce l’arrêt « immédiat » des aides aux exportations de centrales à charbon sans dispositif anti-CO2.

Cette décision, prise jeudi, est l’une des principales promesses du gouvernement français en matière de réduction des énergies fossiles.

Une centrale à charbon, dotée d'un dispositif anti-CO2 (à droite), le 30 octobre 2009, à New Haven (Virginie occidentale, Etats-Unis).

C’est une annonce symbolique, à trois mois de l’ouverture de la COP21, la conférence de Paris sur le climat. Le Premier ministre, Manuel Valls, a annoncé, jeudi 10 septembre, la suppression « immédiate » des crédits à l’exportation pour les centrales à charbon dénuées de dispositifs de capture et de stockage du CO2.

>> Suivez le lancement de la mobilisation nationale sur la COP21 en direct

Les aides de l’Etat, jusque-là versées à Alstom, seront redonnées au groupe pour investir dans les énergies renouvelables, avait précisé la ministre de l’Energie et de l’Ecologie, Ségolène Royal, plus tôt, sur France Info.

Une promesse de François Hollande

Cette décision est l’une des principales promesses du gouvernement français en matière de réduction des énergies fossiles. Ces derniers mois, des ONG environnementales pressaient le gouvernement de tenir la promesse faite par François Hollande en novembre 2014. Elles craignaient de le voir reculer sur cette question, notamment en raison des risques de suppressions de centaines de postes de salariés qu’elle fait peser chez Alstom.

Ces crédits permettaient, notamment, de réduire les coûts à l’export vers les pays en développement des technologies du charbon, y compris les centrales alimentées par ce combustible très polluant.

Réagissant à ces annonces, la Fondation Hulot a estimé que la position française « a l’air d’aller dans la bonne direction » : « basculer du charbon vers les énergies renouvelables, c’est une chance pour nos industriels, car il y aura plus d’emplois à l’avenir dans les renouvelables que dans le charbon », a relevé Matthieu Orphelin, porte-parole de la fondation, « en attendant d’avoir les détails » des annonces.

Lire aussi : Monsanto : une condamnation historique en France (site du journal Le Soir).

Perspectives de rentrée

Un éditorial de Georges-Henry Simonis

Colloque Prospective-Parlement Wallon-2014-11-27La rentrée scolaire s’est montrée  peu exaltante en matière de prospective  et de renouveau de l’enseignement francophone. La multiplicité  persistante des réseaux, les bâtiments scolaires, les cours de citoyenneté… On n’a pas eu le sentiment d’une année exceptionnelle, comme on pourrait le dire de certains millésimes de vins.

La rentrée politique qui s’annonce sera-t-elle d’un meilleur tonneau ?

Les problèmes institutionnels sont fermement muselés, et la primauté revient aux problèmes économiques. Toutefois, les deux aspects devraient se rejoindre à bref délai.

Quand ?  C’est encore la bouteille à encre : on s’agite du côté du CD&V, qui pourrait  parier sur un moins mauvais score en cas de nouvelles élections qui pénaliseraient la mouvance N-VA ; rien n’est moins sûr ! Peu de surprise à attendre de la part du MR, tout heureux d’être arrivé au pouvoir, et bien décidé à y rester, quitte à avaler encore  l’une ou l’autre couleuvre.

Mais, que ce soit pour la fin de la législature ou en cas d’élections anticipées, un peu de prospective institutionnelle et économique ne ferait pas de tort !

On ne peut que se réjouir de journées de réflexion comme celle que l’Institut Jules Destrée organise à Namur,  ce 11 septembre, sur le thème : « Quels enjeux de gouvernance pour la Wallonie ? « 

De même, celle de l’Alliance Wallonie France qui fêtera à Liège le 11 octobre, au Palais des Congrès,  le 70ème anniversaire du « Congrès National Wallon »  de 1945.

Un Mouvement Citoyen pour un rapprochement de la Wallonie vers la France s’enracine peu à peu. Au sein de l’A.W.F., une thèse emporte l’adhésion : autonomie et intégration. Une intégration franche à la République  garantissant à la Wallonie le maintien d’une autonomie certaine.

Il reste, pour l’A.W.F, à déterminer quels seront les contours et l’importance de cette autonomie. Elle devrait en tout cas clarifier les rôles et les organes du « mille-feuilles » institutionnel actuel, en supprimant certains échelons nettement « budgetivores ».

L’A.W.F. en appelle une nouvelle fois à un débat démocratique au sein des forces vives wallonnes et françaises, et spécialement à un débat au sein des différents partis politiques. Ceux-ci gardent un silence persistant. Les partis francophones disaient il y a quelques années : « en matière institutionnelle, nous ne sommes demandeurs de rien » !  C’était une grave erreur, et presque un aveu d’impuissance.

La réponse actuelle des politiques, par rapport au rattachement de la Wallonie à la France, c’est souvent, de manière lapidaire et simpliste : « La question n’est pas d’actualité » !

Au contraire, elle l’est  plus que jamais, et le sera  d’avantage encore lorsque les chiffres relatifs à l’insuffisance criante du budget wallon seront perçus par tous ! La vérité des chiffres fera presque oublier les avantages immédiats et non négligeables d’un rattachement à la France, comme par exemple le prix du kilowatt/heure, ou le coût des assurances, ou encore  le prix de la baguette de pain qui est 30% plus chère, et moins bonne, en Belgique qu’en France !

Il faudra aussi qu’en France, l’adjonction à la République des francophones de Belgique soit considérée comme un apport positif considérable et non comme une charge supplémentaire.

En Belgique, l’heure est au rassemblement autour de  cette analyse.  L’appel  s’adresse notamment à celles et ceux qui s’étaient impliqués dans une perspective électorale : celle-ci a fait long feu, et dessert la cause rattachiste  qu’elle prétend servir. Rassemblons-nous au sein de l’AWF, mouvement citoyen !

Le jour venu, pour qui voteront les partisans du rattachement de la Wallonie à la France ? Pour les partis, ou pour les membres d’un parti, qui leur auront donné des gages d’ouverture en ce sens.

Il est temps pour certains, qui sont convaincus, de « sortir du bois » et d’affirmer publiquement leur conviction ! Pour en débattre, bienvenue à tous au congrès ouvert à tous, membres ou pas, que l’Alliance Wallonie France  organise au Palais des Congrès de Liège le dimanche 11 octobre 2015.

 G-H S.                                                                                 Namur, 7 septembre 2015

Labellisé « post-national »

« J’ai toujours adoré la Belgique parce que c’est un pays post-national, beaucoup plus moderne que les autres. C’est fantastique qu’il n’y ait pas de sentiment national, c’est un melting-pot superintéressant. »

Traduction libre : ne dites pas que la Belgique est en sursis, on vit dans un pays visionnaire, en avance sur le reste du monde parce que la Belgique, en fait, cela n’existe pas, mais c’est formidable. Nicolas Vadot nous excusera de sourire aux propos qu’il a tenus dans un entretien qu’il a accordé au Vif/L’Express.

Allez, nous sommes heureux que Vadot, né d’un père français et d’une mère anglaise, ait choisi de s’installer chez nous, mais le caricaturiste attitré du Vif/L’Express ne doit pas se sentir obligé de caresser le nombril des Belges (car les derniers des Belges ont un nombril et, attention, il est très chatouilleux).

Vadot, N-VANon, vraiment, post-nationale, la Belgique ? Il doit aimer le surréalisme, notre ami Vadot. En fin connaisseur de la politique belge, il sait que la Belgique est dominée par un parti nationaliste dont les couleurs sont le jaune et le noir. Il est vrai que ce n’est pas un parti nationaliste belge, mais cela suffit-il pour faire de la Belgique un modèle « post-national », à supposer que la fin de l’Etat-nation soit réellement souhaitable ?

Si la Belgique n’est pas un véritable Etat-nation, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Au bout du chemin, il y a la N-VA. Maintenant, la Flandre, avec une identité forte, est en mesure de se constituer, elle, en Etat-nation, faisant de la Belgique une entité « post-nationale » en sursis. Pour maintenir la fiction de ce pays « fantastique » qui, sous une forme confédérale, pourrait se fondre à nouveau dans de grands Pays-Bas, la Wallonie devra sans doute aller de sacrifices en sacrifices, jusqu’à renier son appartenance à l’espace culturel français.

Honnêtement, cela nous fait réfléchir.

Vadot conclut par cette remarque enthousiaste : « En Belgique, il suffit de faire une heure de voiture pour se retrouver dans un autre univers. » C’est parce qu’il y a encore des nations. (G.R.)

Vadot, N-VA 2

Dites-le en français

Un peu de légèreté dans une actualité qui ne nous invite guère à l’insouciance.

On sait la langue française en perte de vitesse, en soi c’est une question très sérieuse à laquelle nous sommes éminemment sensibles. En dépit d’un statut privilégié dans nombre d’organisations internationales, on voit bien que le français n’offre aucune résistance au tout-à-l’anglais. Nous reviendrons sur ce sujet, bien évidemment.

Mais le français reste un atout. Que l’on en juge par cet article publié sur le site du Vif/L’Express.

Le français est l’accent le plus sexy au monde

Plus besoin de s’acharner pour vaincre cette pointe d’accent lorsqu’on parle une autre langue. Selon un sondage effectué par le site Babbel, l’accent français serait tout simplement le plus sexy du monde.

français sexy

Si l’on en croit ce sondage effectué auprès de 14.000 participants à travers l’Europe par le site Babbel, un site axé sur l’apprentissage des langues, il semble que la langue de Molière assure un charme certain à celui qui la pratique, puisque, pour 37,4 % des sondés, c’est l’accent le plus sexy. Suivi, loin derrière, par l’italien qui ne récolte que 19 % des sondages et l’anglais avec 13,3 % . L’accent néerlandais lui ne récolte que 1,5 %. Les moins bien lotis sont l’accent chinois et polonais qui stagnent en bas du classement avec 0,7 % d’avis positifs.

La langue française semble plaire tout autant que son accent puisque 34 % des sondés pensent que c’est aussi la langue la plus sexy au monde. L’italien suit avec 24,4 % des scrutins et l’espagnol complète le podium des langues les plus sexy au monde avec 15,8 %.

A noter que pour les francophones, les langues les moins sexy sont le chinois et l’allemand. On leur préfère de loin l’espagnol (44,8 %) et l’anglais (25,2 %).

La symphonie du nouveau monde

Les relations de voisinage entre la Flandre et la Wallonie obéissent à une logique qui leur est propre, on peut les étudier sans beaucoup de références au monde extérieur, dans leur dynamique centrifuge annonçant l’évaporation de l’état belge. Il faut néanmoins penser la réunion de la Wallonie à la France en considérant les enjeux du XXIe siècle, à l’échelle de l’Europe et du monde.

Certes, l’histoire est chargée de références auxquelles nous devons ce que nous sommes, mais répéter mécaniquement des discours d’hier ou avant-hier, c’est parler aux fantômes qui nous habitent. Il faut bien entendu sortir de son face-à-face avec la Flandre et voir le monde qui s’ouvre à la façon d’un terrain d’aventure ou d’un open space oppressant. Ou comme un appel au partage. Ou l’appel du large.

globalization-globeGlobalization. C’est un peu l’universalisme des lumières à la mode anglo-saxonne. On peut le définir ainsi : le monde global est un monde d’échanges et de mobilité, la terre appartient à tous les hommes ou, du moins, à ceux qui ont les moyens de l’acheter. L’idéal d’un monde libre uniquement régi par les forces économiques, au profit de l’argent et du pouvoir qu’il donne. Un monde uni, l’humanité poursuivant le même rêve au service de la finance. Des électrons libres à l’intérieur d’un système. Une certaine idée du progrès.

C’est un peu la révolution permanente, version Microsoft. Le sens unique de l’histoire, laquelle inclut le temps des grandes découvertes et celui de la colonisation. De plus en plus, la technologie abolit les distances et nous encourage à nous sentir citoyens du monde, en mixant les cultures et les mémoires collectives. Un impératif : connecter le monde et bousculer les inerties. Après tant d’autres, il y a là un ébranlement de la conscience de soi qui peut conduire au meilleur comme au pire, à des résistances, à des angoisses, à des opportunités nouvelles, à des générosités nouvelles, car nous avons reçu la terre en partage et que nous aimons croire en la fraternité universelle.

Ainsi va l’histoire. Il ne suffit pas d’être hyperconnecté, de maîtriser la technologie, il faut mettre à jour son logiciel personnel. Pas simple quand on ne se satisfait pas de quelques idées simples, entre fantasmes de nature psychologique et catéchismes idéologiques. En vérité, l’ouverture au monde se conjugue avec l’atomisation de la société, le repli sur l’individu, que l’on dit libéré, délivré, I am one with the wind and sky (c’est un refrain que les enfants connaissent par cœur). Même si, à l’origine de cette nouvelle configuration du monde, il y a pas mal d’idées françaises et d’acteurs de premier plan de nationalité française, on n’est pas forcément très à l’aise avec la globalisation, dont la réalité est parfois brutale.

Il faut apprendre. Apprendre à se méfier des mots, de leur utilisation. De l’hypocrisie. Du cynisme. Apprendre à se dire que, peut-être, on s’est trompé un peu, beaucoup, passionnément. Exercer ce qu’on a d’esprit critique. Exiger de vrais débats. Comprendre ainsi les résistances et les oppositions (de l’altermondialisme aux différentes crispations identitaires, sans oublier la haine envers l’impérialisme occidental qui, entre autres, nourrit le djihadisme).

Pour un débat de qualité, qui soit utile au citoyen ordinaire, il faut que s’expriment des personnalités hautement informées, chez qui la force de conviction se conjugue avec la vigueur intellectuelle et, bien entendu, la liberté de parole.

Voici une interview que Jean-Pierre Chevènement a livrée aux journalistes du magazine Marianne en juillet dernier.

G.R.

Chevènement : « Nous sommes passés dans l’allégeance au suzerain américain »

Article paru dans Marianne daté du 10 juillet 2015

(…) 

Qu’est-ce qui explique, selon vous, que nous ayons plié le genou face aux Etats-Unis ? L’arme économique est-elle devenue un moyen pour Washington d’asseoir son hégémonie politique ?
La tétanisation exercée sur nos entreprises commence à l’échelle des banques. Dès lors qu’un financement paraît un tant soit peu risqué vis-à-vis de potentielles sanctions américaines, les banques le refusent. L’effet dissuasif, par exemple, est manifeste en ce qui concerne les sanctions visant la Russie. Qui sait que les exportations de la France vers ce pays sont passées de 9 milliards en 2012 à 6,7 milliards en 2014 ? Et qu’au premier trimestre 2015 elles ont encore fléchi de 33 % par rapport au premier trimestre 2014 ? Au travers de leur économie – qui représente environ un cinquième de l’économie mondiale -, mais surtout grâce au fait que le dollar reste la monnaie mondiale, les Etats-Unis se sont arrogé la possibilité de contrôler, à travers leur département de la Justice, les activités de toutes les entreprises de la planète.

Vous dressez un constat d’intériorisation de la contrainte par nos entreprises et par nos dirigeants. Comment remédier à cet état de fait ?
Il importe d’abord de savoir si l’Europe n’est plus qu’une machine à relayer les sanctions décrétées par les Etats-Unis en fonction de leurs propres critères qui ne sont pas forcément les nôtres. Dans la crise ukrainienne, qu’on aurait pu éviter si on n’avait pas placé l’Ukraine devant le dilemme absurde d’avoir à choisir entre l’Europe et la Russie, la France a essayé de réagir en mettant sur pied le format dit « de Normandie ». Cela a abouti aux deux accords de cessez-le-feu de Minsk. Or, les accords de Minsk II ne sont pas appliqués du fait de l’Ukraine, refusant le volet politique qui prévoit des élections dans les régions russophones de l’Est et une réforme constitutionnelle permettant une large décentralisation. Et voilà qu’on sanctionne la Russie ! C’est du Guignol ! Les sanctions ont été reconduites sans vrai débat le 29 juin par le Conseil européen. Ce système d’inféodation doit être contesté. L’ordre international n’est plus l’ordre formellement égalitaire de 1945. Au sein de l’ONU, toutes les nations sont en principe à égalité sauf, naturellement, au Conseil de sécurité où il y a cinq membres permanents sur 15. Ce schéma légal s’est décomposé. L’« occidentalisme » qui prévaut désormais est un système d’allégeance au suzerain américain.

D’ailleurs, n’a-t-elle pas aussi pris la place de l’ONU ?
En effet, l’Otan aimerait bien remplacer l’ONU, car, au sein des Nations unies, il y a le P2 (Etats-Unis/Grande-Bretagne), le P3 (avec la France) et le P5 (avec la Russie et la Chine). Le bon sens voudrait qu’on continue à travailler dans ce cadre, car nous ne sommes plus à l’époque de la guerre froide et nous pouvons discuter raisonnablement avec les Chinois et avec les Russes, comme cela a été fait avec succès pour le désarmement chimique de la Syrie. Mais les Américains, avec l’affaire ukrainienne, ont allumé un brandon de discorde entre l’Europe et la Russie ; ils cherchent à empêcher l’Europe d’exister politiquement et accessoirement de trouver une alternative à sa dépendance énergétique envers les pays du Golfe, qu’ils protègent. Pourtant, face à Daech, une menace dirigée conjointement contre l’Europe, l’Amérique et la Russie, sans parler des populations musulmanes prises au piège, nous aurions bien besoin d’une coopération !

Justement, quelle analyse géopolitique faites-vous de l’émergence de l’Etat islamique ? Rejoignez-vous celle du Premier ministre, ?
Manuel Valls utilise la terminologie du politologue américain Samuel Huntington – dont on oublie trop souvent qu’il ne préconisait pas le clash des civilisations, et qu’il voulait plutôt le prévenir… Manuel Valls n’a sûrement pas voulu alimenter cette confrontation que cherche à provoquer le terrorisme djihadiste : l’Islam contre l’Occident. Nous ne sommes pas affrontés à une civilisation, mais au terrorisme. Les premières victimes du terrorisme, ce sont les musulmans. Les fractures et les divisions au sein des sociétés du monde arabo-musulman viennent de loin. Historiquement, deux réponses à l’Occident se sont fait jour au lendemain de l’effondrement de l’Empire ottoman : d’une part, la réponse moderniste, libérale ou socialiste, avec Nasser et le parti Baas ; d’autre part, la réponse identitaire, dont la création des Frères musulmans en 1928, par Hassan al-Banna, a été la première formulation, avant l’émergence du salafisme révolutionnaire avec Al-Qaida puis Daech. Si les Etats-Unis ont largement soutenu le wahhabisme, qui est le terreau du salafisme, la France, elle, jusqu’à la guerre du Golfe, en 1990, a toujours cherché à privilégier la voie moderniste au sein du monde arabe. Les deux guerres du Golfe ont abouti à la destruction de l’Etat irakien et ont installé au pouvoir à Bagdad une majorité chiite. Le gouvernement Al-Maliki a mené une politique sectaire vis-à-vis des sunnites de l’ouest du pays. Abandonnés, ceux-ci, qui avaient joué un rôle dirigeant depuis l’installation de la dynastie hachémite en Irak en 1921, ont été jetés, par aveuglement, dans les bras d’Al-Qaida et de Daech.

Que faire face à ce que l’islamologue Mohammed Arkoun appelait « l’extension de la pandémie djihadiste », qui arrive aux portes de l’Europe ?
L’action de la France avait, jusqu’ici, largement contribué à soustraire le Maghreb à ce que le général de Gaulle avait appelé « les malheurs grandissants » qui sont apparus au Proche- et Moyen-Orient après 1967. Il faut reconnaître, ensuite, que la guerre de Nicolas Sarkozy contre la Libye de Kadhafi a été une imbécillité – mais j’ai été bien seul à le dire alors. J’ai été le seul sénateur de gauche, avec les communistes, à ne pas voter la prolongation de l’opération française en 2011… Aujourd’hui, les troubles s’étendent au Maghreb. La malheureuse Tunisie a été frappée par deux fois en trois mois par le terrorisme djihadiste. Et je songe avec inquiétude à l’Algérie, où, en dépit des efforts des autorités, l’on observe dans le Mzab des tensions intercommunautaires entre les Mozabites et les Arabes chaâmbi. Pour toutes ces raisons, il y a urgence à réinventer vis-à-vis du monde arabo-musulman une politique qui soit la nôtre au Moyen-Orient, faite de prudence et de raison. Nous en sommes loin. La France a un rôle de médiation à jouer.

La deuxième actualité qui donne à réfléchir aux questions de souveraineté est la crise européenne liée à la dette grecque. Que traduisent, selon vous, les rebondissements de ces derniers jours, après le non grec au plan de redressement proposé par l’Europe?
Le problème n’est pas la Grèce, mais la monnaie unique. Malheureusement, les esprit ne sont pas mûrs pour substituer à la monnaie unique la monnaie commune. Pour que les choses soient claires, j’ai toujours considéré que la monnaie unique comportait un vice originel dont elle ne peut pas plus se défaire que l’homme du péché originel, selon les Ecritures…

C’est-à-dire ?
Le vice tient à ce que l’euro juxtapose des pays très hétérogènes, du point de vue économique, mais aussi au regard de leur culture et de leurs repères historiques. L’Europe est faite de nations. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis d’Amérique, où il y avait 13 colonies britanniques, mais dans un continent où il existe une bonne trentaine de peuples. L’erreur initiale, il faut donc la chercher très en amont… Bien avant la création de l’euro…

C’est ce que vous avez nommé, dans un de vos livres, « la faute de M. Monnet » ?
En effet, la méthode choisie par Jean Monnet a consisté à créer une suite de petits faits accomplis censés conduire à ce que Robert Schuman nommait une « solidarité croissante des peuples européens ». Qui peut être contre une « solidarité croissante des peuples européens » ? Moi-même je suis pour ! Mais, dans l’optique de Jean Monnet, il fallait créer progressivement l’irréversible en agissant par-dessus la tête des Etats nationaux, en confiant à la Commission le monopole de la proposition législative ou réglementaire : on a ainsi fait une Europe technocratique se substituant aux nations. Avec la monnaie unique, les économies étaient censées converger, de facto. Or, c’est le contraire qui est arrivé : les économies ont divergé. Pas seulement entre l’Allemagne et la Grèce, mais aussi avec la France.

Qu’aurait-on dû faire, selon vous ?
Plutôt qu’une monnaie unique, c’est une monnaie commune que nous aurions dû mettre en place. Les peuples auraient ainsi pu garder leurs monnaies sur les territoires nationaux et faire devise commune à l’extérieur. Vous savez comment une option a été choisie et l’autre, écartée ? Tout s’est passé lors d’une conversation entre François Mitterrand et Pierre Bérégovoy au début de 1989. Le second a expliqué au premier qu’il y avait le choix entre deux solutions (monnaie commune ou monnaie unique).
« Qui est pour la monnaie commune ? demande le président.
– Les Anglais, répond son ministre de l’Economie.
– Et qui est pour la monnaie unique ?
– Les Allemands et tous les autres.

– Eh bien, prenez la formule qui a le soutien d’une majorité. »
Le résultat ? Depuis 2007, le PNB de la France est stagnant. Celui de l’Italie a baissé de 9 %, celui du Portugal et de l’Espagne de 15 %, celui de la Grèce de 25 %… Le propre de la monnaie unique, en l’absence de mécanismes correctifs que les Allemands rejettent, est d’aggraver les divergences entre les régions productives et riches qui prospèrent, et les régions sous-productives et pauvres qui s’appauvrissent encore. Donc de promouvoir la « mezzogiornisation » de l’Europe.

Est-ce à dire que la perspective de rester dans l’euro nuirait à la Grèce et à son économie?
Je pense qu’il y a deux solutions. Si l’on veut absolument garder la Grèce dans la monnaie unique, il serait raisonnable d’abattre sa dette d’environ un tiers. Car il est impossible pour ce pays de rembourser une dette qui représente aujourd’hui 177 % de son PIB. Mais les créanciers l’accepteront-ils ? Je précise que ces créanciers sont aujourd’hui des créanciers publics, car ils se sont substitués aux créanciers privés, les banques, principalement françaises et allemandes, qui ont pu retirer leurs billes en mai 2010 ! Mais les institutions européennes ont refusé toute discussion sur la dette.

Pourquoi, d’après vous ? Par idéologie ?
Il est sans doute très difficile de se mettre d’accord à 18 ou à 19. Mais il y avait surtout des attitudes fermées, caractéristiques de certains pays du Nord qui veulent par avance donner une leçon aux pays dits du « Club Med ». Par conséquent, aucun assouplissement n’a été introduit, bien que la France ait plaidé pour que l’on discute du sujet « plus tard ».
La deuxième solution serait la « sortie amicale » de la Grèce hors de la monnaie unique, assortie du maintien d’un lien avec l’euro, soit une dévaluation de 30 % qui restaurerait la compétitivité perdue du pays, sans impliquer une politique d’austérité insupportable et sans perspective. Parallèlement, la part de leur dette que les Grecs ne sont pas en mesure de rembourser, serait écrêtée à due proportion, et le pays se verrait doté d’une eurodrachme qui pourrait lui rendre sa compétitivité, surtout si l’Europe l’aidait via des fonds structurels à passer le premier choc du renchérissement des importations et notamment de la facture énergétique.

Pour l’intégralité de l’interview, cliquer sur le lien .

Daniel Bacquelaine, régionaliste francophile

Daniel Bacquelaine, le médecin de province

François Brabant Publié le dimanche 05 juillet 2015 à 09h23 – Mis à jour le dimanche 05 juillet 2015 à 09h24

Voici douze mois encore, la rue de la Loi s’en moquait. « Bacquelaine ? Pas un foudre de guerre » , riait-on sous cape. En octobre 2014, quand il a été promu ministre des Pensions, à presque 62 ans, les ricanements ont fusé : « En voilà un qui a la tête de l’emploi. »

Depuis, chargé de défendre la retraite à 67 ans, l’une des réformes les plus contestées du gouvernement Michel, Daniel Bacquelaine mène sa barque tout en pondération. Son tempérament pépère, voire indolent, était jusqu’il y a peu son talon d’Achille ? C’est à présent son maître atout.

Là où d’autres ministres libéraux (Hervé Jamar, Marie-Christine Marghem, Jacqueline Galant) ont paru vulnérables, déstabilisés par les critiques, il fait front avec flegme. « Dans le dossier des pensions, la star, ce n’est pas le ministre, c’est le sujet « , note un élu libéral. Avec son style non agressif, Bacquelaine ne cristallise pas les haines. L’opposition cherche les incidents, il n’en donne pas. »

Dans l’entretien qu’il accorde à « La Libre », un paragraphe a particulièrement retenu notre attention, celui intitulé  » Régionaliste francophile ». Dans celui-ci, Daniel Bacquelaine rappelle que pas moins de trois Bacquelaine figurent dans l’encyclopédie du Mouvement wallon, Maurice, son père, Jean, son oncle et Marie-Louise, sa tante.

(Notes puisées dans l’encyclopédie du mouvement wallon) : proches du mouvement wallon, Jean, Maurice et Marie-Louise écrivirent dans « Le pays Libre », un hebdomadaire libéral fondé en 1936 ouvert à la problématique wallonne…

En 1940, Maurice se retrouve prisonnier en Allemagne tandis que Jean et Marie-Louise adhèrent à un groupe de résistance mis sur pied par Fernand Schreurs à Liège. Ce groupe fusionne avec le groupe W, constituant ainsi la section liégeoise de « Wallonie Libre clandestine »…

Jean, rédacteur de celle-ci,  écrivit notamment des articles consacrés aux relations économiques franco-belge.

Tous les trois étaient au Congrès national wallon de 1945.

Daniel Bacquelaine n’a pas rompu avec cet héritage. Ses sentiments pour la Belgique sont mitigés et ceux touchant le nationalisme flamand farouches. Aux questions que lui posent les médias sur une intégration de la Wallonie dans la République française, sa réponse reflète sa douce pondération : « ce problème n’est pas d’actualité ». Il tait ainsi sa conviction profonde : si l’évaporation de l’ Etat belge s’accélère, le scénario d’une Wallonie française emportera ses faveurs. Et il est loin d’être le seul partageant cet avis dans les quatre grands partis wallons.

Les galets de ma rivière

Autrefois, quand il n’y avait pas les écrans, ni les autos, la mémoire de la famille était transmise au coin du feu pendant les longues soirées d’hiver. Les anciens racontaient leur vie qui, à cette époque, était un peu la même que celle de leurs petits-enfants. Le retour des saisons rythmait cette existence attachée à la terre.

Tout a bien changé. Pour jouer ce rôle aujourd’hui, on laisse habituellement des photos. Plus rarement, on écrit un livre, afin de rendre un peu de profondeur au temps, un peu de présence aux disparus, pour reconstruire une famille, pour que la génération nouvelle se sente accompagnée sur le chemin de la vie.

Les galets de ma rivièrePlus simplement, on écrit pour laisser un témoignage. De soi. De ses racines. De son univers. De son expérience de la vie.

Notre ami Georges-Henry Simonis s’inscrit dans cette veine en publiant Les galets de ma rivière, Naître à Charleroi. Ses souvenirs sont comme des photos jaunies par le temps et la nostalgie. Une enfance heureuse, plutôt bourgeoise, une vie déjà bien remplie, une ville de Charleroi qui garde avec elle la mémoire du passé. (G.R.)

Georges-Henry Simonis nous envoie le courrier suivant :

Suite au compte rendu fait sur son site, je remercie l’AWF d’avoir fait écho à mon livre  «  Les galets de ma rivière » en le présentant comme une sorte d’histoire de ma vie,  ce que j’ai précisément tenté d’éviter.

Certes, j’y fais écho : quand on s’exprime  ou qu’on s’expose, il est difficile de faire abstraction de ses origines ou des événements qui ont contribué à façonner ce que nous sommes devenus. Par contre, j’ai essayé d’exprimer où j’en étais, dans mes modestes  réflexions, par rapport à des problèmes contemporains plus essentiels, et certainement plus importants que ma modeste personne. Ainsi, la nouvelle conception du couple et de la famille, la difficulté de nos amours, le monde de l’enseignement, l’abomination des prisons, la disparition du  sens du sacré, l’absence de rites et de repères sociaux, les raisons de mon  choix de la France…

C’est  sur ces questions que je voulais faire le point, plutôt que sur moi-même. En suscitant  débats et controverses, ce qui est plus utile encore.

Des lecteurs me disent que c’est plutôt bien écrit et pas ennuyeux !

Ce qui me conduit à vous inviter à lire « mes galets » et à vous dire  que le livre est en vente au prix de 18€ à Charleroi (Librairie  Molière), à Namur (Point Virgule et Papyrus), à  Liège (Pax et Livre au Trésor), et à Bruxelles (Filigranes et Tropismes).

L’apprentissage du latin : utile ou inutile ?

Notre ami Pierre Hazette n’a pas seulement été Ministre de l’Enseignement secondaire, des arts et des lettres. Agrégé en lettres classiques, il a enseigné les langues anciennes avant d’être entraîné dans la vie politique. Il a gardé la passion du grec et du latin. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il attire notre attention sur un article qui revalorise l’enseignement du latin.

Lu sur le site du Vif/L’Express le 02/09/15

Thomas SmoldersUne opinion de Thomas Smolders

Thomas Smolders a étudié les Nouveaux médias à Gand et travaille pour le bureau créatif DIFT.

La question est posée dans toutes les réunions de famille. « Et toi, qu’est-ce que tu vas étudier en secondaire ? » Certains déclarent fièrement qu’ils vont étudier l’économie, la coiffure ou… le latin. Très souvent, il y a un oncle qui secoue la tête d’un air apitoyé. « Ils feraient mieux d’abolir le latin et de le remplacer par une branche utile. Programmer par exemple. Pourquoi étudier une langue que plus personne ne parle ? »

Un raisonnement classique basé sur une prémisse erronée : on ne peut pas considérer le cours de latin comme l’apprentissage d’une langue. Non, après six ans, on ne sait pas comment acheter un pain. Et non, on n’apprend pas non plus à bavarder avec son voisin en latin.

« J’ai étudié le latin pendant six ans. J’ai gâché mon temps à apprendre une langue morte comme certains le prétendent. Et il m’a fallu encore cinq ans pour réfléchir à l’utilité de ce cours. »

« L’étude du latin facilite l’apprentissage d’autres langues romanes » déclarent souvent les latinistes. « Apprenez cette langue directement au lieu de passer six ans de votre vie à faire du latin », leur répond-on.

Le latin enseigne la pensée abstraite : on vérifie l’exactitude de chaque syntagme sans perdre l’ensemble de vue. On apprend à interpréter et analyser des textes très anciens, écrits dans un contexte totalement différent.

J’ai appris à débattre aux cours de latin. Pratiquement toute la sixième année a été consacrée à l’ars rhetorica, l’art de la rhétorique. Les discours de Cicéron et ses collègues sont pleins de techniques toujours applicables pour qui doit convaincre son patron, ses opposants politiques ou ses militants.

Les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie

Mais les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie. Pensez aux histoires de chefs d’armée qui traversent les Alpes avec leurs éléphants, aux mythes absurdes d’hommes qui plantaient des dents à venin avant de combattre des soldats zombies sortis de terre. Comparée aux livres de Virgile et de ses compagnons, la série Game of Thrones semble aussi ennuyeuse que la dernière édition du Moniteur. Les cours de latin, c’est échapper un moment au monde des chiffres, des réactions chimiques et des formules pour se voir injecter une dose massive de fantaisie et d’histoires héroïques.

Les critiques à l’égard du latin dévoilent surtout une autre pierre d’achoppement. Est-ce que tout doit avoir une utilité (économique) ? Peu d’entre nous supportent que cette question reste sans réponse.

Six années fantastiques

Entre les nombreuses heures de mathématiques, de physique et de chimie, ces cinq heures de latin m’ont permis d’entraîner mon autre hémisphère cérébral. Je n’aurais pas été la même personne si je n’avais fantasmé pendant des heures sur Hector au casque étincelant et un empereur qui aurait mis le feu à sa propre ville. Les mots qui semblent tout sortis d’Harry Potter et qui, prononcés selon les règles de l’hexamètre dactylique, se transforment en formules magiques. Sans parler de l’analyse de l’habilité tactique de Jules César et de l’intelligence rhétorique de Cicéron.

Les milliers de garçons et de filles « condamnés à perdre » de nombreuses années à étudier une langue morte vont surtout au-devant de six années fantastiques.

L’apprentissage du latin : utile ou inutile ?

Notre ami Pierre Hazette n’a pas seulement été Ministre de l’Enseignement secondaire, des arts et des lettres. Agrégé en lettres classiques, il a enseigné les langues anciennes avant d’être entraîné dans la vie politique. Il a gardé la passion du grec et du latin. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il attire notre attention sur un article qui revalorise l’enseignement du latin.

Lu sur le site du Vif/L’Express le 02/09/15

Thomas SmoldersUne opinion de Thomas Smolders

Thomas Smolders a étudié les Nouveaux médias à Gand et travaille pour le bureau créatif DIFT.

La question est posée dans toutes les réunions de famille. « Et toi, qu’est-ce que tu vas étudier en secondaire ? » Certains déclarent fièrement qu’ils vont étudier l’économie, la coiffure ou… le latin. Très souvent, il y a un oncle qui secoue la tête d’un air apitoyé. « Ils feraient mieux d’abolir le latin et de le remplacer par une branche utile. Programmer par exemple. Pourquoi étudier une langue que plus personne ne parle ? »

Un raisonnement classique basé sur une prémisse erronée : on ne peut pas considérer le cours de latin comme l’apprentissage d’une langue. Non, après six ans, on ne sait pas comment acheter un pain. Et non, on n’apprend pas non plus à bavarder avec son voisin en latin.

« J’ai étudié le latin pendant six ans. J’ai gâché mon temps à apprendre une langue morte comme certains le prétendent. Et il m’a fallu encore cinq ans pour réfléchir à l’utilité de ce cours. »

« L’étude du latin facilite l’apprentissage d’autres langues romanes » déclarent souvent les latinistes. « Apprenez cette langue directement au lieu de passer six ans de votre vie à faire du latin », leur répond-on.

Le latin enseigne la pensée abstraite : on vérifie l’exactitude de chaque syntagme sans perdre l’ensemble de vue. On apprend à interpréter et analyser des textes très anciens, écrits dans un contexte totalement différent.

J’ai appris à débattre aux cours de latin. Pratiquement toute la sixième année a été consacrée à l’ars rhetorica, l’art de la rhétorique. Les discours de Cicéron et ses collègues sont pleins de techniques toujours applicables pour qui doit convaincre son patron, ses opposants politiques ou ses militants.

Les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie

Mais les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie. Pensez aux histoires de chefs d’armée qui traversent les Alpes avec leurs éléphants, aux mythes absurdes d’hommes qui plantaient des dents à venin avant de combattre des soldats zombies sortis de terre. Comparée aux livres de Virgile et de ses compagnons, la série Game of Thrones semble aussi ennuyeuse que la dernière édition du Moniteur. Les cours de latin, c’est échapper un moment au monde des chiffres, des réactions chimiques et des formules pour se voir injecter une dose massive de fantaisie et d’histoires héroïques.

Les critiques à l’égard du latin dévoilent surtout une autre pierre d’achoppement. Est-ce que tout doit avoir une utilité (économique) ? Peu d’entre nous supportent que cette question reste sans réponse.

Six années fantastiques

Entre les nombreuses heures de mathématiques, de physique et de chimie, ces cinq heures de latin m’ont permis d’entraîner mon autre hémisphère cérébral. Je n’aurais pas été la même personne si je n’avais fantasmé pendant des heures sur Hector au casque étincelant et un empereur qui aurait mis le feu à sa propre ville. Les mots qui semblent tout sortis d’Harry Potter et qui, prononcés selon les règles de l’hexamètre dactylique, se transforment en formules magiques. Sans parler de l’analyse de l’habilité tactique de Jules César et de l’intelligence rhétorique de Cicéron.

Les milliers de garçons et de filles « condamnés à perdre » de nombreuses années à étudier une langue morte vont surtout au-devant de six années fantastiques.panthéon

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde