Une interview bien intéressante…

« Toute la dette publique est due aux déficits wallons »

Publié sur le site du Vif/L’Express le 16 septembre 2015 :

Une bonne raison parmi bien d’autres, aux yeux de Remi Vermeiren, pour enterrer la Belgique. L’ex-banquier flamingant et séparatiste retape sur le clou indépendantiste : « Belges, finissons-en ! » Le plus vite sera le mieux. Pour les Flamands comme pour les Wallons…

Remi VermeirenIl y a dix ans, il allumait le feu avec un manifeste indépendantiste dont il était l’inspirateur pour le compte d’un think tank nommé « in de Warande ». Aujourd’hui, son nouveau plaidoyer en faveur de l’indépendance de la Flandre ne fait plus que lever ou froncer quelques sourcils. Signe que l’idée fait son chemin… A 75 ans, Remi Vermeiren, quarante-trois années passées au service de la KBC dont il a été le président, ressort son plan B. L’ex-banquier séparatiste rend son diagnostic : la Belgique est un échec économique et démocratique cuisant et le restera. Puisque tout sépare Flamands et Wallons, finissons-en.

Le Vif/L’Express : Bye Bye Belgium, « there is no alternative » ?

Remi Vermeiren : Je ne crois pas qu’il y ait d’alternative. Pour la Flandre mais aussi, en fin de compte, pour la Wallonie et pour Bruxelles. Compte tenu des conditions qui seront liées à une telle séparation.

La situation aurait-elle empiré depuis votre premier appel à l’indépendance ?

La situation économique s’est détériorée, et les différences entre les deux grandes entités du pays n’ont pas ou ont à peine diminué. J’admets que la configuration de l’actuel gouvernement fédéral a changé la donne politique. Mais cette configuration n’est pas saine pour les francophones : ils ne sont représentés que par un seul parti, le MR. Ce n’est pas tenable pour la Wallonie.

Dit brutalement : « België barst ! », « que la Belgique crève ! » ?

Non, il n’est pas question pour moi d’envisager une explosion de la Belgique. Je plaide pour une séparation ordonnée, en vertu d’un accord à trouver entre des partenaires qui ont vécu ensemble depuis cent quatre-vingts ans, dans une logique humanitaire et humaine. Mon propos n’est pas antifrancophone. Je pense être un des rares nationalistes flamands à dire que c’est peut-être la population wallonne qui est la première victime de cette constellation belge.

La faute à la persistance d’un Etat-PS du côté wallon ?

Non, pas seulement. La cause principale réside dans la combinaison d’une pression fiscale très élevée et d’une dette publique trop lourde. Ces vingt ou trente dernières années, la Wallonie n’a guère performé sur le plan économique, à l’inverse de la Flandre. Les déficits publics wallons ont toujours été en grande partie compensés par des surplus budgétaires flamands. Cela signifie que la totalité de la dette publique belge résulte des déficits wallons. La comparaison est délicate, mais le cas grec illustre bien la situation des Wallons : si on n’oblige pas la Grèce à réorganiser son économie, elle restera un maillon faible de la zone euro. Grâce aux surplus flamands, les dirigeants wallons ont pu se permettre de ne pas prendre les mesures difficiles de redressement et cela, finalement, au détriment de la population wallonne.

Cette « libération » pour la Flandre aurait tout de même un coût. Vous le chiffrez à 237 milliards d’euros…

Ce n’est pas tout à fait correct : il ne s’agit pas d’un coût additionnel, il représente ce que la Flandre prend déjà en charge dans le cadre de la structure belge ! La dette publique, de quelque 400 milliards d’euros, est aujourd’hui supportée par tous les Belges, mais surtout par les Flamands puisqu’ils sont plus nombreux et plus riches. Quant aux transferts financiers nord-sud, ils sont évalués entre 6,8 et 8 milliards par an, respectivement par Vives (KUL) et le Cerpe (Université de Namur). Je propose que la Flandre prenne à sa charge 55 % de cette dette publique belge, la Wallonie 35 % et Bruxelles 10 %. Je propose aussi que les transferts financiers relatifs à la sécurité sociale, évalués par Vives à 3,6 milliards d’euros par an, soient maintenus durant cinq ans, avant d’être progressivement réduits de 10 % chaque année durant dix ans. La Flandre verserait ainsi au total 34 milliards d’euros à la Wallonie.

Vous ne vous attardez guère sur la charge des pensions…

Le coût du vieillissement est un grand défi, mais est à peine plus important en Flandre qu’en Wallonie ou dans d’autres pays. Si la Flandre veut maintenir son niveau de vie, elle aura précisément besoin des moyens qu’elle consacre aujourd’hui à aider la Wallonie. Pour faire face au vieillissement, et affronter le défi crucial de la mobilité.

Et si les francophones persistent à refuser le scénario de la séparation ?

La Belgique connaîtra peut-être une septième, une huitième, une neuvième réforme de l’Etat. Mais à terme, elle finira par s’évaporer. Puisque cela doit se produire, mieux vaut s’y préparer. « Puisque c’est inévitable, agissons dès maintenant », recommandait Margaret Thatcher.

Et Bruxelles dans tout ça ?

Bruxelles doit devenir une sorte de Washington DC, au-dessus de la mêlée des Etats.

Tout en restant, logiquement selon vous, la capitale de la Flandre…

Psychologiquement, les Flamands auraient du mal à abandonner Bruxelles. Libre aussi à la Wallonie de faire de Bruxelles sa capitale. Bruxelles deviendrait ainsi une ville-Etat, elle s’enrichirait à devenir une ville trilingue.

Quand la Flandre deviendra-t-elle un Etat indépendant ?

Quand il existera une large majorité en sa faveur. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, j’en suis bien conscient. Les partis traditionnels flamands, CD&V, SP.A, Open VLD, ont montré, et ils le montrent encore, qu’ils préfèrent maintenir la constellation belge et qu’ils sont prêts à tous les compromis pour cela. De ce fait, ils contribuent à l’inefficience de la Belgique et à ses mauvais résultats.

Même la N-VA ne parle plus d’indépendance, mais seulement de confédéralisme. La nuance vous dérange ?

Le vrai confédéralisme est le début de l’indépendance. A condition que toutes les compétences essentielles soient confiées aux Régions, comme la sécurité sociale. Ce qui n’exclut pas un régime exceptionnel et transitoire de solidarité.

Le parti de Bart De Wever travaille au niveau fédéral à faire fonctionner correctement le modèle belge. Vous lui tirez votre chapeau ?

La N-VA était confrontée à un dilemme : participer autant que possible à la bonne gestion du modèle belge, non pas forcément pour prouver que ce modèle est gérable, mais pour prouver à ses électeurs que la N-VA est un parti capable de gérer correctement. Je comprends ce choix. Les partis nationalistes flamands – la VU l’a prouvé – , semblent condamnés à soutenir une Belgique régulièrement confrontée à des déboires économiques, et de ce fait à se liquider eux-mêmes en se faisant absorber par l’establishment belge.

La vision francophone d’un nationalisme flamand égoïste vous irrite ?

Oui, même si je comprends que les francophones utilisent cette image négative comme arme politique pour mettre sur la touche leurs adversaires. C’est à mes yeux fondamentalement malhonnête. N’oubliez pas que la Wallonie a toujours bénéficié de la solidarité de la Flandre, parfois contre le gré de certains Flamands.

België, de onmogelijke opdracht. Vlaamse onafhankelijkheid. Recht, behoefte en noodzaak, par Remi Vermeiren, éd. Pelckmans, 2014.

Citoyenneté européenne en débat

On sait que la démocratie ne se réduit pas à la souveraineté nationale ou populaire. Elle est fondée sur le respect des droits de l’homme, de la personne humaine, dont la Révolution française a été l’initiatrice. Ainsi la citoyenneté européenne est-elle associée à la reconnaissance de droits fondamentaux qui permettent à chacun de s’engager dans un projet de vie aussi libre France-Europeet personnel que possible. Il y a là des principes essentiels à protéger, chacun devant savoir que sa vie lui appartient, mais pas celle des autres.

Il n’en reste pas moins que la politique se conjugue au pluriel et que l’exercice de la démocratie repose avant tout sur l’implication des citoyens dans un processus de décision collective : il est vital de laisser aux citoyens le pouvoir d’intervenir dans les grands choix de société. La référence aux droits de l’homme est essentielle mais elle ne suffit pas à clore le débat politique, à moins d’être instrumentalisée (on dira prudemment que la morale sert parfois de couverture aux forces économiques).

Abusivement confondue avec le règne de l’opinion, de l’audimat, de l’émotion, la démocratie reste un pari sur l’intelligence et le sens des responsabilités du plus grand nombre. Elle se nourrit de la confrontation des points de vue. Il n’y a pas de démocratie universelle ou désincarnée, elle ne vit qu’à l’intérieur d’un corps politique identifié. Dans le cas de l’Union européenne, il y a ce qu’on appelle un « déficit démocratique » : on attend de pouvoir en discuter les grandes orientations. Et de changer ce qui ne convient pas, dans un sens ou dans l’autre.

En ces temps incertains, voici deux points de vue assez différents sur l’Union européenne, exprimés en même temps dans le magazine français Marianne par des citoyens dont les références et les valeurs sont clairement ancrées à gauche : d’un côté, l’éditorialiste Jacques Julliard, un ancien du Nouvel Obs, plus jeune que Jean Daniel mais né quand même en 1933, l’année où Hitler devenait le maître de l’Allemagne ; d’un autre côté, de jeunes militants issus de la gauche radicale qui, tirant les leçons de la crise grecque, lancent un appel pour une autre Europe.

P.S. (comme post-scriptum) : Jacques Julliard commence par évoquer la « crise des réfugiés ». Question ultrasensible à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober. Dans l’avenir, il ne faut pas s’attendre à voir faiblir la pression migratoire. A chacun son point de vue. A chacun sa France. A chacun ses doutes et sa conscience. Inévitablement, et pour beaucoup d’autres raisons, le vent du changement soufflera sur le monde. Qu’il nous suffise d’écrire ceci :

Si on veut que la France soit plus grande qu’elle-même; si on veut que la France rayonne en Europe et dans le monde; si on veut distinguer la France en en faisant le pays des Lumières et de la Déclaration des droits de l’homme, on doit forcément plaider pour une France ouverte et généreuse. Au-delà des convictions, c’est une question de cohérence.  Ce qui est vrai, c’est que cette France-là, pour exister durablement, doit retrouver confiance en elle-même et en son modèle d’intégration républicain. (G.R.)

julliard(…) L’affaire, qui ne fait que commencer, des migrants, nouvel épisode des relations entre l’Occident et le monde arabe, devrait nous convaincre que seule une Europe unie peut se donner les moyens d’être à la hauteur de sa nouvelle mission, et de son ambition d’être à la fois généreuse et solidaire. On peut bien déplorer les manquements de l’Europe, critiquer sa ligne économique. Ce journal ne s’en est jamais privé, mais a toujours affirmé que l’issue était vers plus d’Europe et non vers moins d’Europe. Avec pour base le lien franco-allemand : le plus grand acte révolutionnaire du siècle n’est pas la révolution russe, c’est la réconciliation franco-allemande.

J’en appelle aux souverainistes de gauche, parmi lesquels je compte de nombreux amis. Comment peuvent-ils combiner la solidarité nécessaire avec les peuples opprimés et l’égoïsme national, dont ils font leur religion ? Comment ne voient-ils pas que leurs assauts redoublés contre l’euro font d’eux, fût-ce à leur corps défendant, les fourriers du nationalisme de droite, c’est-à-dire du Front national ? Jacques Sapir, en proclamant la nécessité de l’alliance des deux nationalismes, vient d’avouer le fin mot de cette histoire. Nous sommes aujourd’hui devant un grand défi et un grand devoir : nous ne laisserons pas jeter à bas et détruire une généreuse vision du monde, une vocation universelle, la seule qui tienne aujourd’hui, héritée du christianisme et de la philosophie des Lumières.

Jacques Julliard

Lire l’intégralité de l’article sur le site du magazine Marianne.

Un autre point de vue sur l’Europe, inspiré par d’autres considérations :

Grexit(…) Pour les pays d’Europe, il y aura un avant et un après l’expérience Syriza au pouvoir.

(…) L’UE a révélé sa véritable nature, elle est un ensemble d’institutions qui permet au capital financier d’exercer sa domination.

L’euro est l’outil de cette neutralisation de la démocratie. (…) Comment pouvons-nous accepter que la gauche se résigne à appliquer une politique qui va encore aggraver la situation des classes populaires ?

Désormais, les mouvements qui veulent abattre l’austérité doivent prendre en compte cette donnée : la possibilité de modifier les traités est très faible. De ce fait, dans l’UE et dans l’euro, point de salut.

En conséquence, la souveraineté nationale doit être au cœur de tout projet de liberté et d’égalité. Aujourd’hui, l’État-Nation reste le seul cadre d’exercice de la souveraineté populaire, sans laquelle il n’y a pas de démocratie. C’est aussi le lieu principal où se concentre la lutte du peuple contre les puissances de l’argent.

Nous, partisans des forces contre l’austérité devons formuler un projet social et écologique qui réconcilie intérêt de la patrie républicaine et internationalisme authentique. L’internationalisme ce n’est pas le supranationalisme, c’est encore moins mettre en compétition les travailleurs de tout un continent les uns avec les autres. C’est au contraire la solidarité, et le soutien à toutes les luttes sociales qui s’expriment en Grèce, en Espagne et ailleurs.

Nous ne croyons pas à la rhétorique du repli sur soi, l’histoire prouve que la coopération est possible entre les nations en dehors du cadre supranational, comme le montrent les succès d’Ariane et d’Airbus.

Depuis des années, le projet européen, par son acharnement à détruire les nations, s’est rendu responsable de la montée des nationalismes qui ravagent notre continent. La France doit être libre pour accomplir son idéal d’égalité.

Le rêve de l’UE n’est plus : l’aspiration à la solidarité et à la protection a laissé place à une structure à l’ossature technocratique dont le bras armé est le néolibéralisme. (…).

Lenny Benbara, Arthur Contamin, Côme Delanery, Raphaël Audouard, Baptiste Peyrat, Simon Fulleda, Mélanie Tissier et Paul Zurkinden

Lire l’intégralité de l’article sur le site du magazine Marianne.

La liberté de la presse, socle d’une véritable démocratie

Journalistes et lanceurs d’alerte sont-ils menacés par la directive sur le secret des affaires ?

Publié sur le site du journal Le Monde le 17 juin 2015 :

Elise LucetLes journalistes hésitent généralement à signer des pétitions, de crainte d’abdiquer la neutralité qui constitue pour beaucoup d’entre eux l’un des principes fondamentaux de leur profession. Dérogeant à cette règle, plusieurs grands noms du journalisme d’investigation se sont engagés début juin derrière une pétition d’Elise Lucet dénonçant un projet de directive européenne menaçant selon eux « le travail d’enquête des journalistes et, par ricochet, l’information éclairée du citoyen ».

>> La pétition sur le site Change.org

Le collectif « Informer n’est pas un délit », emmené par la journaliste de France 2, rédactrice en chef du magazine Cash Investigation, avait réuni plus de 310 000 signatures mardi 16 juin, alors que la commission juridique du Parlement européen donnait son feu vert à la directive sur le secret des affaires.

De quoi s’agit-il ?

La pétition dénonce le projet de directive « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites », proposé en novembre 2013 par la Commission européenne. Il vise à créer une définition européenne du « secret des affaires » en harmonisant les différentes lois nationales, afin de mieux protéger les entreprises contre la divulgation de leurs « secrets économiques », dans l’optique d’améliorer leur compétitivité.

Le secret des affaires est une notion juridique à la définition complexe, qui peut servir de fondement pour qu’une entreprise puisse attaquer un journaliste qui ferait des révélations, au motif que celles-ci constituent un préjudice pour l’activité de l’entreprise en question.

« L’information protégée par le secret des affaires peut être stratégique pendant des décennies (par exemple une recette ou un composant chimique) ou de façon éphémère (résultats d’une étude marketing, nom prix et date de lancement d’un nouveau produit […]) », explique la Commission, qui affirme qu’un quart des entreprises européennes ont fait état d’un vol d’informations en 2013.

Une fois votée par le Parlement européen et approuvée par le Conseil de l’Union européenne, la directive contraindrait les 28 Etats européens à prendre des dispositions pour mieux définir le secret des affaires selon les orientations fixées par l’Union européenne, et à instaurer des amendes pour ceux qui l’enfreignent.

Quel est le problème ?

Les signataires de la pétition d’Elise Lucet craignent que, sous couvert de protéger les entreprises, ce texte n’empêche les journalistes de faire leur travail, et notamment de révéler des informations compromettantes sur celles-ci.

« Si une source ou un journaliste viole ce secret des affaires, des sommes colossales pourraient lui être réclamées, pouvant atteindre des millions voire des milliards d’euros, puisqu’il faudra que les dommages-intérêts correspond (ent) au préjudice que celui-ci a réellement subi. On pourrait même assister à des peines de prison dans certains pays. »

Et le collectif de citer l’affaire LuxLeaks (optimisation fiscale de multinationales au Luxembourg), les « pesticides de Monsanto » ou « le scandale du vaccin Gardasil », qui n’auraient selon lui jamais pu être rendus publics sous le régime de la nouvelle directive.

Pourquoi cela pourrait être vrai

Quand on s’intéresse au texte de la directive, on s’aperçoit qu’elle fixe en effet un cadre très large au secret des affaires, qui protège de nombreuses informations auxquelles l’opinion publique pourrait s’estimer en droit d’accéder : par exemple, l’article 2 rend illégale l’obtention d’informations qui « ont une valeur commerciale parce qu’elles sont secrètes », tandis que l’article suivant cible les informations issues d’un « vol », d’un « abus de confiance » ou d’un « accès non autorisé à tout document » qui contient lesdits secrets.

De quoi condamner à coup sûr l’ancien informaticien de HSBC Hervé Falciani, dont la liste volée de clients de la banque suisse a permis l’éclosion de l’affaire Swissleaks. Ou le Français Antoine Deltour, soupçonné par la justice d’avoir volé des documents au cabinet PricewaterhouseCoopers (PWC) pour faire éclater le scandale LuxLeaks. Ce dernier, poursuivi pour ces faits par la justice luxembourgeoise, risque d’ores et déjà la prison et une grosse amende en vertu de la loi du Grand-Duché, de même qu’un autre lanceur d’alerte et que le journaliste Edouard Perrin.

Le risque, c’est de transposer la sévérité du système luxembourgeois à l’ensemble des pays européens, alors que la plupart sont beaucoup plus protecteurs de la liberté d’informer, comme l’Espagne, qui protège aujourd’hui Hervé Falciani.

Des mesures pour protéger les journalistes ?

Pour se défendre, la Commission européenne fait valoir que la directive prévoit des « mesures de sauvegarde », c’est-à-dire des exceptions pour protéger le cas particulier des journalistes et des lanceurs d’alertes.

C’est plutôt vrai

L’article 4-2 de la directive exclut de son champ d’application :

  • l’« usage légitime du droit à la liberté d’expression et d’information »
  • la « révélation d’une faute, d’une malversation ou d’une activité illégale du requérant, à condition que l’obtention, l’utilisation ou la divulgation présumée du secret d’affaires ait été nécessaire à cette révélation et que le défendeur ait agi dans l’intérêt public »

Mais pour les opposants au texte, ces garde-fous insuffisants placent la liberté d’informer sous l’épée de Damoclès de décisions judiciaires fondées sur des notions trop floues (ou « molles », selon l’expression du juriste Jean Carbonnier), comme « l’usage légitime » ou « l’intérêt public ». « Cela fait beaucoup de conditions, estime ainsi sur Atlantico Nicolas Gros-Verheyde, vice-président de l’Association des journalistes européens. La combinaison de tous ces éléments fait que la liberté de la presse n’est pas automatique mais subordonnée à la réalisation de la liberté des entreprises de préserver leurs secrets. »

« Cela va créer un renversement de la charge de la preuve pour les journalistes, qui devront prouver que la diffusion de l’information était légitime, poursuit Véronique Marquet, membre et avocate du collectif « Informer n’est pas un délit ». Cela revient à leur demander s’ils sont prêts à assumer le risque d’être condamnés, ce qui constitue une vraie arme de dissuasion à disposition des entreprises. »

En outre, le projet de directive ne fait à aucun moment référence à la protection des sources, principe central dans le libre exercice de la profession de journaliste, qui aurait pu constituer une garantie supplémentaire contre les poursuites. Toutefois, cette notion est largement admise et protégée dans la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui est reconnue pour sa défense des droits de la presse, comme le rappelait en 2008 un rapport du député Etienne Blanc. Cela signifie qu’en cas de violation manifeste de la liberté de la presse, les journalistes visaient devraient trouver protection en dernier ressort devant cette juridiction.

Des améliorations sont-elles possibles ?

OUI

La suppression pure et simple de la directive sur le secret des affaires, dont la portée est bien plus large que le débat sur la liberté de la presse, n’est sûrement pas la seule solution pour empêcher l’avènement de la « censure en Europe ».

Pour dissiper les craintes, l’eurodéputée française Constance Le Grip (Les Républicains), rapporteure du texte à la commission juridique du Parlement européen, a proposé plusieurs amendements dans son rapport, adopté à une large majorité en commission des affaires juridiques du Parlement européen le 16 juin.

Elle suggère notamment de préciser que le secret des affaires ne saurait être opposé aux journalistes et aux lanceurs d’alerte, tout en conservant les concepts très flous de « légitime » et « intérêt du public ». Elle souhaite aussi intégrer une référence à la protection des sources, mais en excluant les usages qui « relève [nt] d’un comportement illégal » ou « ne profite [nt] pas à l’intérêt général ». Enfin, les eurodéputés veulent clarifier le fait que la directive « ne propose pas de mesures pénales », comme des peines de prison, pour les contrevenants… sans empêcher les Etats européens d’en instaurer, comme au Luxembourg.

Dans une résolution votée le 9 juin en commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale, la députée socialiste Audrey Linkenheld a proposé une mesure plus radicale : exclure explicitement « les activités des journalistes » du champ d’application de la directive et protéger spécifiquement les lanceurs d’alerte agissant à titre individuel.

C’est encore insuffisant juge Véronique Marquet d’« Informer n’est pas un délit » : « Le sort des journalistes et de leurs sources est intimement lié, et ces dernières ne seraient pas suffisamment protégées. » Pour le collectif, la seule solution satisfaisante serait de recentrer la directive sur le seul espionnage industriel entre entreprises, pour protéger de fait tous les individus qui révèlent des secrets d’affaires au nom de l’intérêt général.

Un rappel bien en phase avec l’actualité

L’Alliance atlantique à la recherche de nouvelles missions

OTAN

Un article du Monde diplomatique en avril 2008 :

Ce que voulait de Gaulle en 1966

En quittant le commandement militaire intégré de l’OTAN, le général de Gaulle cherchait moins à réformer l’Alliance qu’à redéployer la politique étrangère de la France en toute indépendance.

« La France considère que les changements accomplis ou en voie de l’être, depuis 1949, en Europe, en Asie et ailleurs, ainsi que l’évolution de sa propre situation et de ses propres forces ne justifient plus, pour ce qui la concerne, les dispositions d’ordre militaire prises après la conclusion de l’Alliance. » C’est ainsi que, le 7 mars 1966, Charles de Gaulle – réélu trois mois plus tôt président de la République, mais au suffrage universel direct, par 55 % des voix contre 45 % à François Mitterrand – annonce au président américain Lyndon Baines Johnson le retrait de Paris du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN, créée en 1949).

Concrètement, la France, précise le général, « se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation habituelle qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN ». Certes, elle « est disposée à s’entendre avec [ses alliés] quant aux facilités militaires à s’accorder mutuellement dans le cas d’un conflit où elle s’engagerait à leurs côtés ». Bref, elle « croit devoir, pour son compte, modifier la forme de [l’]alliance sans en altérer le fond ».

Un an plus tard, c’est chose faite : le 14 mars 1967, le général américain Lyman Lemnitzer, commandant suprême des forces alliées en Europe (Saceur) et des forces américaines en Europe, préside, à Saint-Germain-en-Laye, la cérémonie de départ. La bannière étoilée, descendue et soigneusement pliée, sera hissée au nouveau siège de Casteau, près de Mons (Belgique). Au total, les Etats-Unis ont dû évacuer vingt-sept mille soldats, trente-sept mille employés et trente bases aériennes, terrestres et navales. Enfin, le 22 août, les généraux Lemnitzer et Charles Ailleret, chef d’état-major de l’armée française, signent un protocole prévoyant le maintien des forces françaises en Allemagne sous le contrôle opérationnel de l’OTAN pour une mission et un temps donnés, en cas d’agression extérieure…

Pour les observateurs, cette décision n’aurait pas dû constituer une surprise : dès le 17 septembre 1958, moins de trois mois après son retour au pouvoir, de Gaulle avait envoyé – en vain – à l’Américain Dwight David Einsenhower et au Britannique Harold Macmillan un mémorandum exigeant une « direction tripartite » de l’Alliance. Et, depuis, il avait multiplié les prises de distance. Sa lettre à Johnson semble pourtant cueillir à froid la presse parisienne.

De droite, mais antigaulliste, L’Aurore réagit le premier, dès le 8 mars :« On ne se paiera pas de mots, écrit André Guérin. La présence américaine pendant des années a été pour nous comme pour nos voisins la garantie, la seule, de nos libertés nationales. Le général semble estimer aujourd’hui qu’il n’y a plus de danger d’absorption communiste ? Non, poursuit l’éditorialiste, il entend aujourd’hui que les Américains s’en aillent. Supposons quand même qu’on n’oubliera pas de les remercier. » Le 11, le journal accuse de Gaulle, « au moment précis où les Etats-Unis sont engagés tout entiers dans la guerre du Vietnam, bastion avancé du monde libre en Asie », de leur donner un« coup de poignard dans le dos ».

Philogaulliste, Le Figaro attend le 11 mars pour réagir. André François-Poncet redoute non seulement la résurgence du « péril russe »(« Demain, un Staline peut renaître », écrit-il), mais « d’autres dangers » : « Mao Tsé Toung est un autre Hitler. A sa place peut surgir un Gengis Khan, un Tamerlan, un Mahomet qui, muni d’armes atomiques, entraînera les populations affamées d’Asie et d’Afrique à l’assaut des peuples nantis et prospères, à l’assaut des Blancs et de leur civilisation. »

De cette philosophie du « choc des civilisations » avant la lettre, Combatprend l’exact contre-pied, le 12 mars. « Que l’Alliance atlantique se perpétue dans l’hypothèse, de moins en moins vraisemblable, d’une agression soviétique, soit. Mais qu’elle entraîne la France dans toutes les aventures où pourront s’engager les USA, c’est ce que refuse le général de Gaulle. Car, grisés par leur puissance militaire et suivant un chemin habituel, les Etats-Unis entendent faire régner partout leurs conceptions. » Evoquant le risque d’une guerre avec la Chine, l’auteur de l’article, Jean Fabiani, s’interroge : « Au nom de quelle obligation la France serait-elle tenue de se lancer dans cette aventure ? »

Dès le 8 mars, L’Humanité avait souligné la singularité des communistes (qui représentaient encore un électeur sur cinq) : « Bien entendu, écrivait Yves Moreau, notre opposition au pacte atlantique a un caractère fondamentalement différent de celle du pouvoir gaulliste. Dès sa création, nous avons pour notre part dénoncé le bloc atlantique comme une nouvelle Sainte Alliance réactionnaire. » L’éditorialiste ajoutait néanmoins : « Quelles que soient les raisons qui ont inspiré la démarche du général de Gaulle auprès du président Johnson, nous l’approuvons puisqu’elle va dans le sens du désengagement et de la coexistence pacifique. »

Quatre décennies plus tard, comment ne pas être frappé par l’étonnante actualité de ces débats, mais aussi par la cohérence, sur la longue durée, de la pensée stratégique du général de Gaulle ? Il n’est évidemment pas antiaméricain : à preuve, sa solidarité sans faille avec le grand allié, dans les crises de Berlin (1961) comme de Cuba (1962). Ce qui le motive, c’est la défense de la souveraineté de la France, et donc de son autonomie de décision, contre quiconque la remet en cause, fût-il américain.

Chef de la France libre, il a mis en échec les tentatives anglo-saxonnes visant à réduire la France, après-guerre, à un statut de protectorat (1). Chef du gouvernement provisoire de la République française, il a signé à Moscou, le 10 décembre 1944, un « traité d’alliance et d’assistance mutuelle », qu’il qualifie de « belle et bonne alliance ». Il faut mener, expliquera-t-il « une politique française d’équilibre entre deux très grandes puissances, politique que je crois absolument nécessaire pour l’intérêt du pays et même celui de la paix (2) ». Son départ du gouvernement, début 1946, puis l’entrée dans la guerre froide ramènent la France dans le giron atlantique, notamment via l’OTAN à partir de 1949.

Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle reprend sa quête de souveraineté, fort d’un contexte en pleine mutation. Les rapports de forces Est-Ouest évoluent en raison – notamment – du renforcement de l’URSS, y compris sur le plan militaire : Moscou, qui a fait exploser une bombe A en 1949 et une bombe H en 1953, peut désormais – à preuve, le vol de son satellite Spoutnik en 1957 – atteindre le territoire des Etats-Unis. Ceux-ci substituent alors à leur stratégie de « représailles massives » une « riposte graduée » (flexible response), fondée sur l’utilisation d’armes nucléaires sur le champ de bataille.

Ce tournant aggrave une crainte : exposés aux missiles soviétiques, les Américains feront-ils la guerre à l’URSS… jusqu’au dernier Européen ? La prise de conscience des limites de la garantie nucléaire américaine devrait, estime de Gaulle, inciter les voisins de la France à souhaiter un rééquilibrage des pouvoirs au sein de l’Alliance. D’autant que, selon Washington, « la solidarité occidentale, pierre angulaire de l’Alliance, ne doit pas être “limitée aux problèmes de la zone nord-atlantique” mais “couvrir l’ensemble des problèmes Est-Ouest où que ce soit” (3»– y compris en Asie. La reconstruction des économies du Vieux Continent et la création de la Communauté économique européenne – à six pays à l’époque (4) – au printemps 1957 créent théoriquement de meilleures conditions pour l’affirmation de l’autonomie par rapport aux Etats-Unis.

De Gaulle espère-t-il remporter cette bataille ? Tout, dans ses interventions, témoigne qu’il ne sous-estime ni la détermination de Washington à sauvegarder son hégémonie ni la difficulté qu’ont les capitales européennes à s’en affranchir. La France a sur ses voisins un avantage décisif : elle a fait exploser en 1963, dans le désert du Sahara, sa première bombe atomique, et possède ainsi de quoi se défendre – le Royaume-Uni aussi, mais il est viscéralement lié à Washington. Pour le reste, le général se sait isolé : à défaut de réformer l’Alliance atlantique, il se contentera d’échapper à une intégration qui corsetait sa politique extérieure.

Rien d’étonnant si, dans l’histoire de cette dernière, le retrait de l’OTAN apparaît comme le pivot d’une série de gestes spectaculaires :

– le 27 janvier 1964, Paris avait été la première capitale occidentale à établir des relations diplomatiques avec la Chine populaire ;

– le 30 juin 1966, de Gaulle est à Moscou, où, dans un discours radiotélévisé, il appelle Soviétiques et Français à se « donner la main »pour « faire en sorte que notre ancien continent, uni et non plus divisé, reprenne le rôle capital qui lui revient, pour l’équilibre, le progrès et la paix de l’univers » ;

– le 1er septembre 1966, à Phnom Penh, il prend acte que la guerre au Vietnam « n’aura pas de solution militaire » et appelle les Etats-Unis à« renoncer, à leur tour, à une expédition lointaine dès lors qu’elle apparaît sans bénéfice et sans justification et [à] lui préférer un arrangement international organisant la paix et le développement d’une importante région du monde » ;

– le 24 juillet 1967, de Gaulle conclut une allocution improvisée à Montréal, à proximité des Etats-Unis, par cette formule-choc : « Vive le Québec libre ! » ;

– le 27 novembre 1967, il déclarera qu’Israël, après la guerre de juin, qu’il a condamnée, « organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions ; et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme »

L’échappée belle n’aura qu’un temps. Après la démission, puis la disparition du général, ses successeurs – de Georges Pompidou à François Mitterrand – referont progressivement le chemin à l’envers. Et, comme pour préparer le trentième anniversaire de la lettre à Johnson, la France réintègrera, le 5 décembre 1995, le conseil des ministres et le comité militaire de l’OTAN (5). Héritier déclaré du général de Gaulle, le président Jacques Chirac ouvrira ainsi la porte à une réintégration de la France dans l’OTAN, que Nicolas Sarkozy parachèvera.

Dominique Vidal (Monde diplomatique)

Journaliste et historien, coauteur avec Alain Gresh de l’ouvrage Les 100 Clés du Proche-Orient, Fayard, Paris, 2011.

La vérité selon Jacques Attali

Jacques Attali : « Il y a des moments où la guerre est nécessaire. »

Attali

Lu sur le site du journal Le Soir le 12 septembre 2015 :

Pour l’intellectuel, la dérive du capitalisme conduirait à une prolifération de conflits menant à un « hyperconflit ».

Jacques Attali est économiste, professeur, écrivain. Il fut aussi le conseiller spécial du président François Mitterrand. Premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement après la Chute du Mur de Berlin, il est aujourd’hui avec sa société PlanNet Finance, engagé dans la croisade de la microfinance. Mais, aujourd’hui, il fait surtout figure de prophète ou de devin. Dans son livre Une brève histoire de l’avenir, il « annonçait », dans la foulée du 11 septembre 2001, le déclin de l’empire américain, la toute-puissance de l’empire du marché, et prédisait qu’après la violence de l’argent, viendrait celle des armes. « L’hyperempire », né d’une dérive du capitalisme libéral, générerait des déséquilibres extrêmes et de profondes contradictions. Il s’effondrerait de lui-même laissant le champ libre à une prolifération de conflits. Ceux-ci embraseront alors la planète entière en un conflit global, « l’hyperconflit ». Et après, si l’humanité survit, Attali envisage une nouvelle utopie. Ces prédictions sont déclinées dans une exposition très interpellante ouverte ce vendredi 11 septembre aux Musées des Beaux-Arts de Bruxelles. Vision de notre présent ? Projection anxiogène de notre futur, proche ? « Je suis frappé de voir que ce que j’avais prévu dans mon livre, s’est malheureusement produit », nous confie Jacques Attali. Son livre n’a rien empêché…

Sommes-nous à la veille de la phase de l’hyperconflit ?

Non, on est encore entre la fin de la première étape – la fin de l’empire américain – et le début de la deuxième. Il devrait déjà être clair pour tout le monde, même si cela ne l’est pas, que personne ne remplacera les Etats-Unis comme superpuissance. Mais en même temps, quand vous êtes sur la côte et que vous regardez les vagues, il y en a qui sont loin, mais elles arrivent. La guerre se rapproche, c’est sûr, elle se prépare. Si je prends l’exemple des vagues, la prochaine vague est là, elle est énorme, devant nous. On peut encore la contourner, l’éviter, mais elle se rapproche.

On a l’impression qu’on regarde, éveillé, la catastrophe se préparer sans agir ?

Les gens les plus sophistiqués manquent de courage. Or comme dans les années 30, face à la violence, la seule réponse c’est la violence, et face à la puissance c’est la puissance. Mais les gens sophistiqués n’aiment pas cela. On le voit bien avec Obama par exemple : c’est un grand président et un intellectuel, qui n’ose pas agir. La tragédie de la démocratie, c’est la procrastination. A la manière de la phrase d’un homme politique français : « il n’est pas de problème que l’absence de solution ne puisse résoudre ». Ce n’est vrai qu’en surface et par les temps faciles. Si on applique cette phrase à la Seconde Guerre mondiale, Hitler serait mort dans son lit.

Le parallèle avec les années 30 ne nous pousse pas à l’action ?

Cela ne fait pas encore assez peur. Et quand cela fait peur, cela entraîne une réaction de blocage, de fermeture, et pas de construction.

Les dirigeants du monde ne sont pas impuissants ?

Ils ont tous les moyens d’agir, il ne faut pas procrastiner, il faut vouloir. Si on a eu une Seconde Guerre mondiale c’est parce qu’on a procrastiné devant la dictature. Aujourd’hui on est dans le même état. Il faut que les démocrates réalisent que les barbares ne respectent que la force. Je ne suis pas un pacifiste. Il y a des moments où la guerre est nécessaire en légitime défense.

Comment conscientiser les gens ?

Ce matin, j’ai vu avec plaisir la réaction du patronat belge qui dit qu’il faut accueillir les réfugiés. Il faut passer à ce que j’appelle l’altruisme intéressé, c’est-à-dire comprendre que la forme la plus intelligente de l’égoïsme, c’est l’altruisme. Sur tous les sujets, il devrait être facile d’expliquer, si les hommes politiques avaient du courage. Ce qu’ils n’ont pas. Car c’est notre intérêt d’être altruiste. C’est notre intérêt de payer nos dettes et de ne pas les laisser aux générations suivantes. C’est notre intérêt de nous occuper de l’environnement ou de recevoir les migrants, comme c’est notre intérêt de les aider beaucoup plus chez eux pour qu’ils n’aient pas intérêt à venir chez nous.

Béatrice Delvaux

Lire aussi la suite de l’interview de Jacques Attali sur le site du journal Le Soir : « Les réfugiés vont faire de l’Europe la première puissance du monde. »

La France prépare bien la conférence COP21

Vu sur Francetv info le 10/09/2015 :

COP21 : Valls annonce l’arrêt « immédiat » des aides aux exportations de centrales à charbon sans dispositif anti-CO2.

Cette décision, prise jeudi, est l’une des principales promesses du gouvernement français en matière de réduction des énergies fossiles.

Une centrale à charbon, dotée d'un dispositif anti-CO2 (à droite), le 30 octobre 2009, à New Haven (Virginie occidentale, Etats-Unis).

C’est une annonce symbolique, à trois mois de l’ouverture de la COP21, la conférence de Paris sur le climat. Le Premier ministre, Manuel Valls, a annoncé, jeudi 10 septembre, la suppression « immédiate » des crédits à l’exportation pour les centrales à charbon dénuées de dispositifs de capture et de stockage du CO2.

>> Suivez le lancement de la mobilisation nationale sur la COP21 en direct

Les aides de l’Etat, jusque-là versées à Alstom, seront redonnées au groupe pour investir dans les énergies renouvelables, avait précisé la ministre de l’Energie et de l’Ecologie, Ségolène Royal, plus tôt, sur France Info.

Une promesse de François Hollande

Cette décision est l’une des principales promesses du gouvernement français en matière de réduction des énergies fossiles. Ces derniers mois, des ONG environnementales pressaient le gouvernement de tenir la promesse faite par François Hollande en novembre 2014. Elles craignaient de le voir reculer sur cette question, notamment en raison des risques de suppressions de centaines de postes de salariés qu’elle fait peser chez Alstom.

Ces crédits permettaient, notamment, de réduire les coûts à l’export vers les pays en développement des technologies du charbon, y compris les centrales alimentées par ce combustible très polluant.

Réagissant à ces annonces, la Fondation Hulot a estimé que la position française « a l’air d’aller dans la bonne direction » : « basculer du charbon vers les énergies renouvelables, c’est une chance pour nos industriels, car il y aura plus d’emplois à l’avenir dans les renouvelables que dans le charbon », a relevé Matthieu Orphelin, porte-parole de la fondation, « en attendant d’avoir les détails » des annonces.

Lire aussi : Monsanto : une condamnation historique en France (site du journal Le Soir).

Perspectives de rentrée

Un éditorial de Georges-Henry Simonis

Colloque Prospective-Parlement Wallon-2014-11-27La rentrée scolaire s’est montrée  peu exaltante en matière de prospective  et de renouveau de l’enseignement francophone. La multiplicité  persistante des réseaux, les bâtiments scolaires, les cours de citoyenneté… On n’a pas eu le sentiment d’une année exceptionnelle, comme on pourrait le dire de certains millésimes de vins.

La rentrée politique qui s’annonce sera-t-elle d’un meilleur tonneau ?

Les problèmes institutionnels sont fermement muselés, et la primauté revient aux problèmes économiques. Toutefois, les deux aspects devraient se rejoindre à bref délai.

Quand ?  C’est encore la bouteille à encre : on s’agite du côté du CD&V, qui pourrait  parier sur un moins mauvais score en cas de nouvelles élections qui pénaliseraient la mouvance N-VA ; rien n’est moins sûr ! Peu de surprise à attendre de la part du MR, tout heureux d’être arrivé au pouvoir, et bien décidé à y rester, quitte à avaler encore  l’une ou l’autre couleuvre.

Mais, que ce soit pour la fin de la législature ou en cas d’élections anticipées, un peu de prospective institutionnelle et économique ne ferait pas de tort !

On ne peut que se réjouir de journées de réflexion comme celle que l’Institut Jules Destrée organise à Namur,  ce 11 septembre, sur le thème : « Quels enjeux de gouvernance pour la Wallonie ? « 

De même, celle de l’Alliance Wallonie France qui fêtera à Liège le 11 octobre, au Palais des Congrès,  le 70ème anniversaire du « Congrès National Wallon »  de 1945.

Un Mouvement Citoyen pour un rapprochement de la Wallonie vers la France s’enracine peu à peu. Au sein de l’A.W.F., une thèse emporte l’adhésion : autonomie et intégration. Une intégration franche à la République  garantissant à la Wallonie le maintien d’une autonomie certaine.

Il reste, pour l’A.W.F, à déterminer quels seront les contours et l’importance de cette autonomie. Elle devrait en tout cas clarifier les rôles et les organes du « mille-feuilles » institutionnel actuel, en supprimant certains échelons nettement « budgetivores ».

L’A.W.F. en appelle une nouvelle fois à un débat démocratique au sein des forces vives wallonnes et françaises, et spécialement à un débat au sein des différents partis politiques. Ceux-ci gardent un silence persistant. Les partis francophones disaient il y a quelques années : « en matière institutionnelle, nous ne sommes demandeurs de rien » !  C’était une grave erreur, et presque un aveu d’impuissance.

La réponse actuelle des politiques, par rapport au rattachement de la Wallonie à la France, c’est souvent, de manière lapidaire et simpliste : « La question n’est pas d’actualité » !

Au contraire, elle l’est  plus que jamais, et le sera  d’avantage encore lorsque les chiffres relatifs à l’insuffisance criante du budget wallon seront perçus par tous ! La vérité des chiffres fera presque oublier les avantages immédiats et non négligeables d’un rattachement à la France, comme par exemple le prix du kilowatt/heure, ou le coût des assurances, ou encore  le prix de la baguette de pain qui est 30% plus chère, et moins bonne, en Belgique qu’en France !

Il faudra aussi qu’en France, l’adjonction à la République des francophones de Belgique soit considérée comme un apport positif considérable et non comme une charge supplémentaire.

En Belgique, l’heure est au rassemblement autour de  cette analyse.  L’appel  s’adresse notamment à celles et ceux qui s’étaient impliqués dans une perspective électorale : celle-ci a fait long feu, et dessert la cause rattachiste  qu’elle prétend servir. Rassemblons-nous au sein de l’AWF, mouvement citoyen !

Le jour venu, pour qui voteront les partisans du rattachement de la Wallonie à la France ? Pour les partis, ou pour les membres d’un parti, qui leur auront donné des gages d’ouverture en ce sens.

Il est temps pour certains, qui sont convaincus, de « sortir du bois » et d’affirmer publiquement leur conviction ! Pour en débattre, bienvenue à tous au congrès ouvert à tous, membres ou pas, que l’Alliance Wallonie France  organise au Palais des Congrès de Liège le dimanche 11 octobre 2015.

 G-H S.                                                                                 Namur, 7 septembre 2015

Labellisé « post-national »

« J’ai toujours adoré la Belgique parce que c’est un pays post-national, beaucoup plus moderne que les autres. C’est fantastique qu’il n’y ait pas de sentiment national, c’est un melting-pot superintéressant. »

Traduction libre : ne dites pas que la Belgique est en sursis, on vit dans un pays visionnaire, en avance sur le reste du monde parce que la Belgique, en fait, cela n’existe pas, mais c’est formidable. Nicolas Vadot nous excusera de sourire aux propos qu’il a tenus dans un entretien qu’il a accordé au Vif/L’Express.

Allez, nous sommes heureux que Vadot, né d’un père français et d’une mère anglaise, ait choisi de s’installer chez nous, mais le caricaturiste attitré du Vif/L’Express ne doit pas se sentir obligé de caresser le nombril des Belges (car les derniers des Belges ont un nombril et, attention, il est très chatouilleux).

Vadot, N-VANon, vraiment, post-nationale, la Belgique ? Il doit aimer le surréalisme, notre ami Vadot. En fin connaisseur de la politique belge, il sait que la Belgique est dominée par un parti nationaliste dont les couleurs sont le jaune et le noir. Il est vrai que ce n’est pas un parti nationaliste belge, mais cela suffit-il pour faire de la Belgique un modèle « post-national », à supposer que la fin de l’Etat-nation soit réellement souhaitable ?

Si la Belgique n’est pas un véritable Etat-nation, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Au bout du chemin, il y a la N-VA. Maintenant, la Flandre, avec une identité forte, est en mesure de se constituer, elle, en Etat-nation, faisant de la Belgique une entité « post-nationale » en sursis. Pour maintenir la fiction de ce pays « fantastique » qui, sous une forme confédérale, pourrait se fondre à nouveau dans de grands Pays-Bas, la Wallonie devra sans doute aller de sacrifices en sacrifices, jusqu’à renier son appartenance à l’espace culturel français.

Honnêtement, cela nous fait réfléchir.

Vadot conclut par cette remarque enthousiaste : « En Belgique, il suffit de faire une heure de voiture pour se retrouver dans un autre univers. » C’est parce qu’il y a encore des nations. (G.R.)

Vadot, N-VA 2

Dites-le en français

Un peu de légèreté dans une actualité qui ne nous invite guère à l’insouciance.

On sait la langue française en perte de vitesse, en soi c’est une question très sérieuse à laquelle nous sommes éminemment sensibles. En dépit d’un statut privilégié dans nombre d’organisations internationales, on voit bien que le français n’offre aucune résistance au tout-à-l’anglais. Nous reviendrons sur ce sujet, bien évidemment.

Mais le français reste un atout. Que l’on en juge par cet article publié sur le site du Vif/L’Express.

Le français est l’accent le plus sexy au monde

Plus besoin de s’acharner pour vaincre cette pointe d’accent lorsqu’on parle une autre langue. Selon un sondage effectué par le site Babbel, l’accent français serait tout simplement le plus sexy du monde.

français sexy

Si l’on en croit ce sondage effectué auprès de 14.000 participants à travers l’Europe par le site Babbel, un site axé sur l’apprentissage des langues, il semble que la langue de Molière assure un charme certain à celui qui la pratique, puisque, pour 37,4 % des sondés, c’est l’accent le plus sexy. Suivi, loin derrière, par l’italien qui ne récolte que 19 % des sondages et l’anglais avec 13,3 % . L’accent néerlandais lui ne récolte que 1,5 %. Les moins bien lotis sont l’accent chinois et polonais qui stagnent en bas du classement avec 0,7 % d’avis positifs.

La langue française semble plaire tout autant que son accent puisque 34 % des sondés pensent que c’est aussi la langue la plus sexy au monde. L’italien suit avec 24,4 % des scrutins et l’espagnol complète le podium des langues les plus sexy au monde avec 15,8 %.

A noter que pour les francophones, les langues les moins sexy sont le chinois et l’allemand. On leur préfère de loin l’espagnol (44,8 %) et l’anglais (25,2 %).

La symphonie du nouveau monde

Les relations de voisinage entre la Flandre et la Wallonie obéissent à une logique qui leur est propre, on peut les étudier sans beaucoup de références au monde extérieur, dans leur dynamique centrifuge annonçant l’évaporation de l’état belge. Il faut néanmoins penser la réunion de la Wallonie à la France en considérant les enjeux du XXIe siècle, à l’échelle de l’Europe et du monde.

Certes, l’histoire est chargée de références auxquelles nous devons ce que nous sommes, mais répéter mécaniquement des discours d’hier ou avant-hier, c’est parler aux fantômes qui nous habitent. Il faut bien entendu sortir de son face-à-face avec la Flandre et voir le monde qui s’ouvre à la façon d’un terrain d’aventure ou d’un open space oppressant. Ou comme un appel au partage. Ou l’appel du large.

globalization-globeGlobalization. C’est un peu l’universalisme des lumières à la mode anglo-saxonne. On peut le définir ainsi : le monde global est un monde d’échanges et de mobilité, la terre appartient à tous les hommes ou, du moins, à ceux qui ont les moyens de l’acheter. L’idéal d’un monde libre uniquement régi par les forces économiques, au profit de l’argent et du pouvoir qu’il donne. Un monde uni, l’humanité poursuivant le même rêve au service de la finance. Des électrons libres à l’intérieur d’un système. Une certaine idée du progrès.

C’est un peu la révolution permanente, version Microsoft. Le sens unique de l’histoire, laquelle inclut le temps des grandes découvertes et celui de la colonisation. De plus en plus, la technologie abolit les distances et nous encourage à nous sentir citoyens du monde, en mixant les cultures et les mémoires collectives. Un impératif : connecter le monde et bousculer les inerties. Après tant d’autres, il y a là un ébranlement de la conscience de soi qui peut conduire au meilleur comme au pire, à des résistances, à des angoisses, à des opportunités nouvelles, à des générosités nouvelles, car nous avons reçu la terre en partage et que nous aimons croire en la fraternité universelle.

Ainsi va l’histoire. Il ne suffit pas d’être hyperconnecté, de maîtriser la technologie, il faut mettre à jour son logiciel personnel. Pas simple quand on ne se satisfait pas de quelques idées simples, entre fantasmes de nature psychologique et catéchismes idéologiques. En vérité, l’ouverture au monde se conjugue avec l’atomisation de la société, le repli sur l’individu, que l’on dit libéré, délivré, I am one with the wind and sky (c’est un refrain que les enfants connaissent par cœur). Même si, à l’origine de cette nouvelle configuration du monde, il y a pas mal d’idées françaises et d’acteurs de premier plan de nationalité française, on n’est pas forcément très à l’aise avec la globalisation, dont la réalité est parfois brutale.

Il faut apprendre. Apprendre à se méfier des mots, de leur utilisation. De l’hypocrisie. Du cynisme. Apprendre à se dire que, peut-être, on s’est trompé un peu, beaucoup, passionnément. Exercer ce qu’on a d’esprit critique. Exiger de vrais débats. Comprendre ainsi les résistances et les oppositions (de l’altermondialisme aux différentes crispations identitaires, sans oublier la haine envers l’impérialisme occidental qui, entre autres, nourrit le djihadisme).

Pour un débat de qualité, qui soit utile au citoyen ordinaire, il faut que s’expriment des personnalités hautement informées, chez qui la force de conviction se conjugue avec la vigueur intellectuelle et, bien entendu, la liberté de parole.

Voici une interview que Jean-Pierre Chevènement a livrée aux journalistes du magazine Marianne en juillet dernier.

G.R.

Chevènement : « Nous sommes passés dans l’allégeance au suzerain américain »

Article paru dans Marianne daté du 10 juillet 2015

(…) 

Qu’est-ce qui explique, selon vous, que nous ayons plié le genou face aux Etats-Unis ? L’arme économique est-elle devenue un moyen pour Washington d’asseoir son hégémonie politique ?
La tétanisation exercée sur nos entreprises commence à l’échelle des banques. Dès lors qu’un financement paraît un tant soit peu risqué vis-à-vis de potentielles sanctions américaines, les banques le refusent. L’effet dissuasif, par exemple, est manifeste en ce qui concerne les sanctions visant la Russie. Qui sait que les exportations de la France vers ce pays sont passées de 9 milliards en 2012 à 6,7 milliards en 2014 ? Et qu’au premier trimestre 2015 elles ont encore fléchi de 33 % par rapport au premier trimestre 2014 ? Au travers de leur économie – qui représente environ un cinquième de l’économie mondiale -, mais surtout grâce au fait que le dollar reste la monnaie mondiale, les Etats-Unis se sont arrogé la possibilité de contrôler, à travers leur département de la Justice, les activités de toutes les entreprises de la planète.

Vous dressez un constat d’intériorisation de la contrainte par nos entreprises et par nos dirigeants. Comment remédier à cet état de fait ?
Il importe d’abord de savoir si l’Europe n’est plus qu’une machine à relayer les sanctions décrétées par les Etats-Unis en fonction de leurs propres critères qui ne sont pas forcément les nôtres. Dans la crise ukrainienne, qu’on aurait pu éviter si on n’avait pas placé l’Ukraine devant le dilemme absurde d’avoir à choisir entre l’Europe et la Russie, la France a essayé de réagir en mettant sur pied le format dit « de Normandie ». Cela a abouti aux deux accords de cessez-le-feu de Minsk. Or, les accords de Minsk II ne sont pas appliqués du fait de l’Ukraine, refusant le volet politique qui prévoit des élections dans les régions russophones de l’Est et une réforme constitutionnelle permettant une large décentralisation. Et voilà qu’on sanctionne la Russie ! C’est du Guignol ! Les sanctions ont été reconduites sans vrai débat le 29 juin par le Conseil européen. Ce système d’inféodation doit être contesté. L’ordre international n’est plus l’ordre formellement égalitaire de 1945. Au sein de l’ONU, toutes les nations sont en principe à égalité sauf, naturellement, au Conseil de sécurité où il y a cinq membres permanents sur 15. Ce schéma légal s’est décomposé. L’« occidentalisme » qui prévaut désormais est un système d’allégeance au suzerain américain.

D’ailleurs, n’a-t-elle pas aussi pris la place de l’ONU ?
En effet, l’Otan aimerait bien remplacer l’ONU, car, au sein des Nations unies, il y a le P2 (Etats-Unis/Grande-Bretagne), le P3 (avec la France) et le P5 (avec la Russie et la Chine). Le bon sens voudrait qu’on continue à travailler dans ce cadre, car nous ne sommes plus à l’époque de la guerre froide et nous pouvons discuter raisonnablement avec les Chinois et avec les Russes, comme cela a été fait avec succès pour le désarmement chimique de la Syrie. Mais les Américains, avec l’affaire ukrainienne, ont allumé un brandon de discorde entre l’Europe et la Russie ; ils cherchent à empêcher l’Europe d’exister politiquement et accessoirement de trouver une alternative à sa dépendance énergétique envers les pays du Golfe, qu’ils protègent. Pourtant, face à Daech, une menace dirigée conjointement contre l’Europe, l’Amérique et la Russie, sans parler des populations musulmanes prises au piège, nous aurions bien besoin d’une coopération !

Justement, quelle analyse géopolitique faites-vous de l’émergence de l’Etat islamique ? Rejoignez-vous celle du Premier ministre, ?
Manuel Valls utilise la terminologie du politologue américain Samuel Huntington – dont on oublie trop souvent qu’il ne préconisait pas le clash des civilisations, et qu’il voulait plutôt le prévenir… Manuel Valls n’a sûrement pas voulu alimenter cette confrontation que cherche à provoquer le terrorisme djihadiste : l’Islam contre l’Occident. Nous ne sommes pas affrontés à une civilisation, mais au terrorisme. Les premières victimes du terrorisme, ce sont les musulmans. Les fractures et les divisions au sein des sociétés du monde arabo-musulman viennent de loin. Historiquement, deux réponses à l’Occident se sont fait jour au lendemain de l’effondrement de l’Empire ottoman : d’une part, la réponse moderniste, libérale ou socialiste, avec Nasser et le parti Baas ; d’autre part, la réponse identitaire, dont la création des Frères musulmans en 1928, par Hassan al-Banna, a été la première formulation, avant l’émergence du salafisme révolutionnaire avec Al-Qaida puis Daech. Si les Etats-Unis ont largement soutenu le wahhabisme, qui est le terreau du salafisme, la France, elle, jusqu’à la guerre du Golfe, en 1990, a toujours cherché à privilégier la voie moderniste au sein du monde arabe. Les deux guerres du Golfe ont abouti à la destruction de l’Etat irakien et ont installé au pouvoir à Bagdad une majorité chiite. Le gouvernement Al-Maliki a mené une politique sectaire vis-à-vis des sunnites de l’ouest du pays. Abandonnés, ceux-ci, qui avaient joué un rôle dirigeant depuis l’installation de la dynastie hachémite en Irak en 1921, ont été jetés, par aveuglement, dans les bras d’Al-Qaida et de Daech.

Que faire face à ce que l’islamologue Mohammed Arkoun appelait « l’extension de la pandémie djihadiste », qui arrive aux portes de l’Europe ?
L’action de la France avait, jusqu’ici, largement contribué à soustraire le Maghreb à ce que le général de Gaulle avait appelé « les malheurs grandissants » qui sont apparus au Proche- et Moyen-Orient après 1967. Il faut reconnaître, ensuite, que la guerre de Nicolas Sarkozy contre la Libye de Kadhafi a été une imbécillité – mais j’ai été bien seul à le dire alors. J’ai été le seul sénateur de gauche, avec les communistes, à ne pas voter la prolongation de l’opération française en 2011… Aujourd’hui, les troubles s’étendent au Maghreb. La malheureuse Tunisie a été frappée par deux fois en trois mois par le terrorisme djihadiste. Et je songe avec inquiétude à l’Algérie, où, en dépit des efforts des autorités, l’on observe dans le Mzab des tensions intercommunautaires entre les Mozabites et les Arabes chaâmbi. Pour toutes ces raisons, il y a urgence à réinventer vis-à-vis du monde arabo-musulman une politique qui soit la nôtre au Moyen-Orient, faite de prudence et de raison. Nous en sommes loin. La France a un rôle de médiation à jouer.

La deuxième actualité qui donne à réfléchir aux questions de souveraineté est la crise européenne liée à la dette grecque. Que traduisent, selon vous, les rebondissements de ces derniers jours, après le non grec au plan de redressement proposé par l’Europe?
Le problème n’est pas la Grèce, mais la monnaie unique. Malheureusement, les esprit ne sont pas mûrs pour substituer à la monnaie unique la monnaie commune. Pour que les choses soient claires, j’ai toujours considéré que la monnaie unique comportait un vice originel dont elle ne peut pas plus se défaire que l’homme du péché originel, selon les Ecritures…

C’est-à-dire ?
Le vice tient à ce que l’euro juxtapose des pays très hétérogènes, du point de vue économique, mais aussi au regard de leur culture et de leurs repères historiques. L’Europe est faite de nations. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis d’Amérique, où il y avait 13 colonies britanniques, mais dans un continent où il existe une bonne trentaine de peuples. L’erreur initiale, il faut donc la chercher très en amont… Bien avant la création de l’euro…

C’est ce que vous avez nommé, dans un de vos livres, « la faute de M. Monnet » ?
En effet, la méthode choisie par Jean Monnet a consisté à créer une suite de petits faits accomplis censés conduire à ce que Robert Schuman nommait une « solidarité croissante des peuples européens ». Qui peut être contre une « solidarité croissante des peuples européens » ? Moi-même je suis pour ! Mais, dans l’optique de Jean Monnet, il fallait créer progressivement l’irréversible en agissant par-dessus la tête des Etats nationaux, en confiant à la Commission le monopole de la proposition législative ou réglementaire : on a ainsi fait une Europe technocratique se substituant aux nations. Avec la monnaie unique, les économies étaient censées converger, de facto. Or, c’est le contraire qui est arrivé : les économies ont divergé. Pas seulement entre l’Allemagne et la Grèce, mais aussi avec la France.

Qu’aurait-on dû faire, selon vous ?
Plutôt qu’une monnaie unique, c’est une monnaie commune que nous aurions dû mettre en place. Les peuples auraient ainsi pu garder leurs monnaies sur les territoires nationaux et faire devise commune à l’extérieur. Vous savez comment une option a été choisie et l’autre, écartée ? Tout s’est passé lors d’une conversation entre François Mitterrand et Pierre Bérégovoy au début de 1989. Le second a expliqué au premier qu’il y avait le choix entre deux solutions (monnaie commune ou monnaie unique).
« Qui est pour la monnaie commune ? demande le président.
– Les Anglais, répond son ministre de l’Economie.
– Et qui est pour la monnaie unique ?
– Les Allemands et tous les autres.

– Eh bien, prenez la formule qui a le soutien d’une majorité. »
Le résultat ? Depuis 2007, le PNB de la France est stagnant. Celui de l’Italie a baissé de 9 %, celui du Portugal et de l’Espagne de 15 %, celui de la Grèce de 25 %… Le propre de la monnaie unique, en l’absence de mécanismes correctifs que les Allemands rejettent, est d’aggraver les divergences entre les régions productives et riches qui prospèrent, et les régions sous-productives et pauvres qui s’appauvrissent encore. Donc de promouvoir la « mezzogiornisation » de l’Europe.

Est-ce à dire que la perspective de rester dans l’euro nuirait à la Grèce et à son économie?
Je pense qu’il y a deux solutions. Si l’on veut absolument garder la Grèce dans la monnaie unique, il serait raisonnable d’abattre sa dette d’environ un tiers. Car il est impossible pour ce pays de rembourser une dette qui représente aujourd’hui 177 % de son PIB. Mais les créanciers l’accepteront-ils ? Je précise que ces créanciers sont aujourd’hui des créanciers publics, car ils se sont substitués aux créanciers privés, les banques, principalement françaises et allemandes, qui ont pu retirer leurs billes en mai 2010 ! Mais les institutions européennes ont refusé toute discussion sur la dette.

Pourquoi, d’après vous ? Par idéologie ?
Il est sans doute très difficile de se mettre d’accord à 18 ou à 19. Mais il y avait surtout des attitudes fermées, caractéristiques de certains pays du Nord qui veulent par avance donner une leçon aux pays dits du « Club Med ». Par conséquent, aucun assouplissement n’a été introduit, bien que la France ait plaidé pour que l’on discute du sujet « plus tard ».
La deuxième solution serait la « sortie amicale » de la Grèce hors de la monnaie unique, assortie du maintien d’un lien avec l’euro, soit une dévaluation de 30 % qui restaurerait la compétitivité perdue du pays, sans impliquer une politique d’austérité insupportable et sans perspective. Parallèlement, la part de leur dette que les Grecs ne sont pas en mesure de rembourser, serait écrêtée à due proportion, et le pays se verrait doté d’une eurodrachme qui pourrait lui rendre sa compétitivité, surtout si l’Europe l’aidait via des fonds structurels à passer le premier choc du renchérissement des importations et notamment de la facture énergétique.

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La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde