Il fut un temps où la Wallonie était riche, fière et, disons-le, francophile. Cet attachement naturel à la « mère patrie » n’a jamais faibli suite aux revers de la France, pas même après la débâcle humiliante de 1870, ni après l’effondrement de 1940, quand les militants wallons ont entendu l’appel du général De Gaulle. Ce n’est pas non plus la construction européenne ou l’ouverture à un monde globalisé qui a paradoxalement réduit la proximité de la Wallonie avec la France. Conscience wallonne et sentiment francophile allant de pair, il a fallu que la Wallonie perde à la fois sa richesse et sa fierté pour se détourner de la France au moment où la Belgique devenait l’otage du nationalisme flamand.
Certes, la France ne respire pas la forme aujourd’hui. Certes, comme ailleurs, la société française est exposée à la crise économique et à la rapide évolution du monde. Il est vrai que, partout, mais peut-être en France plus qu’ailleurs, les élites se mondialisent. Selon un sondage récent, les Français dépriment parce qu’ils n’arrivent plus à croire en un destin pour la France (lien). Et ceux qui doivent incarner la France, à la tête de l’État, n’ont pas vraiment la cote. Évidemment, cela ne rend pas la France hautement désirable, mais ce que vit la France, nous le vivons aussi. Les difficultés actuelles et futures ne vont pas sauver la Wallonie. Rien ne nous fait penser que, pour la Wallonie, le confédéralisme ou l’indépendance seraient préférables au choix de la France.
Reste à voir quand et comment les Wallons prendront cette alternative en considération. Les partis politiques dominants refusent toujours de l’envisager. Le seul « plan B » dont les médias se sont faits l’écho, c’est la Fédération Wallonie-Bruxelles érigée en Belgique résiduelle. On sait que les Bruxellois n’ont pas très envie de rester seuls avec les Wallons, mais cela n’empêche pas le FDF de tout miser sur la création d’un État Wallonie-Bruxelles, et certains rattachistes se disent que ce volontarisme du FDF peut constituer une étape vers la réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la France (selon eux, cet État wallo-bruxien serait « aussi éphémère que possible », ayant pour vocation de négocier les termes de la réunion à la France des deux régions).
Le « Wallo-Brux », une étape vers la réunion de la Wallonie (et de Bruxelles) à la France ? Jacques Lenain n’est pas du tout de cet avis. Son point de vue est expliqué dans les lignes qui suivent.
A. Fondamentalement, je ne suis pas d’accord avec cette position. Fondée sur trois illusions associées.
1.Premièrement, dans le cadre belge, pourquoi et comment la Flandre accepterait-elle une telle fédération WB qui entérinerait sa perte juridique de Bruxelles, tout en s’imposant encore le carcan belge ? La plus-value du cadre belge, pour la Flandre, c’est le contrôle politico-juridique de Bruxelles (en sus du contrôle physique permis par l’encerclement territorial). D’où la stratégie de la « coquille vide », càd « tout à la Flandre », dans le cadre d’un État central belge fictivement maintenu, dont le seul objet est de garantir la maîtrise politico-juridique de Bruxelles. C’est incompatible avec une structure para-étatique wallo-bruxelloise au sein de ce pseudo-État belge. Cette structure ne peut donc voir le jour en son sein.
Avec Olivier Maingain, nous sommes dans la posture tactique, il parle à un électorat belgicain, le sien, à son cheptel électoral, il ne peut guère faire autrement. Ça ne veut pas dire qu’il croit cette hypothèse sérieuse… Et on ne voit pas ce que gagne la cause réunioniste à soutenir un discours aussi belgicain et aussi politicien.
2. Deuxièmement, quelle serait la viabilité d’un tel État souverain wallo-bruxellois, sur les plans politique (impossible partage bicéphale des pouvoirs), financier (impossible partage des sacrifices) et territorial (absence de continuité) ? Pour les politiciens, contraints d’occuper le terrain, nul besoin d’y croire, il suffit que leur électorat le croie ou fasse semblant. Mais pour des réunionistes détachés du jeu électoral, soutenir cette hypothèse confine au sabordage de la cause : car si cet État WB, ce Royaume belge maintenu est possible, pourquoi alors parler de la France comme avenir ?
Sur ce point là comme sur le précédent, je renvoie à ma note publique sur la Fédération WB, ce non-être (de 2011)… On peut prétendre le contraire, mais il faut argumenter… et, du coup, abandonner tout espoir d’un avenir français à échéance raisonnable. Car…
3. Troisièmement, en supposant que cet État WB pourrait être effectivement créé, donc viable, comment croire qu’il pourrait ensuite être supprimé, et par ceux-là mêmes qui seraient parvenus à réaliser cet exploit ? La population, les élites et les dirigeants de la Wallonie et de Bruxelles sont massivement belgicains… Si donc, ils parvenaient ensemble à faire vivre une Belgique sans la Flandre, avec son Roi, et ses autres institutions toujours belges, sa fiscalité, sa protection sociale, son rang dans l’UE et à l’ONU, etc., pourquoi voudraient-ils ensuite le trucider, et ce pour se noyer dans l’ensemble français, « solution » qu’ils refusent encore présentement malgré les avanies venant de Flandre ? Pourquoi accepteraient-ils demain de passer d’une dépendance à la Flandre, dont ils seraient parvenu à se libérer, pour consentir presque aussitôt à une dépendance à la France, alors même que, de toute évidence, ils préfèrent la première à la seconde ?
B. Pour être efficace, il faut sortir du rêve réunioniste historique, fondé sur l’hypothèse farfelue d’un amour spontané de la France qui surgirait un jour des profondeurs de la Wallonie et de Bruxelles. Et sortir aussi d’un discours belgicain inconscient, qui consiste à donner du crédit à toute forme de Belgique résiduelle, même à titre « temporaire ».
La Wallonie et Bruxelles ne rejoindront la France que par disparition de toute « alternative » (cf. le double exemple savoyard et niçois). Tout réunioniste qui croit cependant qu’il y en a une – et c’est courant, hélas – reste certes un amoureux de la France, mais il n’est qu’un gentil rêveur, sans programme politique.
Le travail réunioniste utile, qui n’a que faire des tactiques politiciennes, verbales et à visées électoralistes de court terme, consiste donc à : a) « massacrer » toute « alternative », toute hypothèse de création/survie d’un « État souverain franco-belge » quelconque ; b) rendre « acceptable » une « solution » française, laquelle, pour cela, doit être conservatrice d’un certain vouloir-vivre « belge », et donc promettre un cadre d’intégration spécifique et négociée.
Après la disparition de l’État souverain belge franco-flamand, il n’y a qu’un seul État souverain qui puisse maintenir ensemble la Wallonie et Bruxelles, c’est l’État français. Et il n’y aura pas d’État franco-belge, transitoire ou éphémère, pas de phase intermédiaire, sauf celle de liquidation de l’État belge, ce qui n’a rien à voir.
Pour l’Alliance Bruxelles France, Jean-François Goosse exprime un autre point de vue :
Nous ne pouvons nous enfermer dans une attitude dogmatique qui rend impossible le développement de toute stratégie appropriée au terrain et aux circonstances.
1. Nous savons parfaitement que la perspective de l’État fédéral Wallonie-Bruxelles est inacceptable pour la Flandre et incompatible avec la survie de la Belgique. C’est bien pourquoi nous saluons la position séparatiste adoptée (consciemment ou non) par Olivier MAINGAIN : le préalable, c’est de dire que Bruxelles n’est pas « le lieu de rencontre des deux Communautés », mais une région francophone à 90 % où la Flandre n’a pas sa place (ce qui n’exclut évidemment pas d’accorder des droits individuels aux Flamands qui y habitent).
La position de MAINGAIN est différente de celle, de plus en plus confuse, des DEMOTTE et PICQUÉ, pour qui la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a ni forme, ni territoire, et n’est pas exclusive, à la limite, d’une Fédération Flandre-Bruxelles ; « elle tranche le nœud gordien du fédéralisme belge ».
2. Nous sommes convaincus que l’État wallo-bruxellois n’est pas viable. C’est bien pourquoi il s’agit moins de le créer que de le proclamer comme instance de négociation avec la France, une sorte de fusée porteuse qui se désintègre en projetant la Wallonie et Bruxelles hors de l’orbite belge.
3. Ce que nous savons aussi, c’est que nous ne réussirons jamais à arrimer Bruxelles à la France, si la négociation se noue en dehors de ce cadre wallo-bruxellois, en ordre dispersé. Il faudra, le moment venu, placer très vite à la fois l’opinion bruxelloise, incertaine et tentée par des chimères, et les États tiers, afin de prévenir leurs contestations éventuelles, devant le fait accompli de l’État wallo-bruxellois pour le réunir à la France. Bruxelles n’est pas Nice : c’est un enjeu autrement important et délicat, et ses liens sont bien plus profonds avec la Wallonie que ceux, accidentels, entre Nice et la Savoie.