Archives pour la catégorie Histoire, culture

Un rappel bien en phase avec l’actualité

L’Alliance atlantique à la recherche de nouvelles missions

OTAN

Un article du Monde diplomatique en avril 2008 :

Ce que voulait de Gaulle en 1966

En quittant le commandement militaire intégré de l’OTAN, le général de Gaulle cherchait moins à réformer l’Alliance qu’à redéployer la politique étrangère de la France en toute indépendance.

« La France considère que les changements accomplis ou en voie de l’être, depuis 1949, en Europe, en Asie et ailleurs, ainsi que l’évolution de sa propre situation et de ses propres forces ne justifient plus, pour ce qui la concerne, les dispositions d’ordre militaire prises après la conclusion de l’Alliance. » C’est ainsi que, le 7 mars 1966, Charles de Gaulle – réélu trois mois plus tôt président de la République, mais au suffrage universel direct, par 55 % des voix contre 45 % à François Mitterrand – annonce au président américain Lyndon Baines Johnson le retrait de Paris du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN, créée en 1949).

Concrètement, la France, précise le général, « se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation habituelle qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN ». Certes, elle « est disposée à s’entendre avec [ses alliés] quant aux facilités militaires à s’accorder mutuellement dans le cas d’un conflit où elle s’engagerait à leurs côtés ». Bref, elle « croit devoir, pour son compte, modifier la forme de [l’]alliance sans en altérer le fond ».

Un an plus tard, c’est chose faite : le 14 mars 1967, le général américain Lyman Lemnitzer, commandant suprême des forces alliées en Europe (Saceur) et des forces américaines en Europe, préside, à Saint-Germain-en-Laye, la cérémonie de départ. La bannière étoilée, descendue et soigneusement pliée, sera hissée au nouveau siège de Casteau, près de Mons (Belgique). Au total, les Etats-Unis ont dû évacuer vingt-sept mille soldats, trente-sept mille employés et trente bases aériennes, terrestres et navales. Enfin, le 22 août, les généraux Lemnitzer et Charles Ailleret, chef d’état-major de l’armée française, signent un protocole prévoyant le maintien des forces françaises en Allemagne sous le contrôle opérationnel de l’OTAN pour une mission et un temps donnés, en cas d’agression extérieure…

Pour les observateurs, cette décision n’aurait pas dû constituer une surprise : dès le 17 septembre 1958, moins de trois mois après son retour au pouvoir, de Gaulle avait envoyé – en vain – à l’Américain Dwight David Einsenhower et au Britannique Harold Macmillan un mémorandum exigeant une « direction tripartite » de l’Alliance. Et, depuis, il avait multiplié les prises de distance. Sa lettre à Johnson semble pourtant cueillir à froid la presse parisienne.

De droite, mais antigaulliste, L’Aurore réagit le premier, dès le 8 mars :« On ne se paiera pas de mots, écrit André Guérin. La présence américaine pendant des années a été pour nous comme pour nos voisins la garantie, la seule, de nos libertés nationales. Le général semble estimer aujourd’hui qu’il n’y a plus de danger d’absorption communiste ? Non, poursuit l’éditorialiste, il entend aujourd’hui que les Américains s’en aillent. Supposons quand même qu’on n’oubliera pas de les remercier. » Le 11, le journal accuse de Gaulle, « au moment précis où les Etats-Unis sont engagés tout entiers dans la guerre du Vietnam, bastion avancé du monde libre en Asie », de leur donner un« coup de poignard dans le dos ».

Philogaulliste, Le Figaro attend le 11 mars pour réagir. André François-Poncet redoute non seulement la résurgence du « péril russe »(« Demain, un Staline peut renaître », écrit-il), mais « d’autres dangers » : « Mao Tsé Toung est un autre Hitler. A sa place peut surgir un Gengis Khan, un Tamerlan, un Mahomet qui, muni d’armes atomiques, entraînera les populations affamées d’Asie et d’Afrique à l’assaut des peuples nantis et prospères, à l’assaut des Blancs et de leur civilisation. »

De cette philosophie du « choc des civilisations » avant la lettre, Combatprend l’exact contre-pied, le 12 mars. « Que l’Alliance atlantique se perpétue dans l’hypothèse, de moins en moins vraisemblable, d’une agression soviétique, soit. Mais qu’elle entraîne la France dans toutes les aventures où pourront s’engager les USA, c’est ce que refuse le général de Gaulle. Car, grisés par leur puissance militaire et suivant un chemin habituel, les Etats-Unis entendent faire régner partout leurs conceptions. » Evoquant le risque d’une guerre avec la Chine, l’auteur de l’article, Jean Fabiani, s’interroge : « Au nom de quelle obligation la France serait-elle tenue de se lancer dans cette aventure ? »

Dès le 8 mars, L’Humanité avait souligné la singularité des communistes (qui représentaient encore un électeur sur cinq) : « Bien entendu, écrivait Yves Moreau, notre opposition au pacte atlantique a un caractère fondamentalement différent de celle du pouvoir gaulliste. Dès sa création, nous avons pour notre part dénoncé le bloc atlantique comme une nouvelle Sainte Alliance réactionnaire. » L’éditorialiste ajoutait néanmoins : « Quelles que soient les raisons qui ont inspiré la démarche du général de Gaulle auprès du président Johnson, nous l’approuvons puisqu’elle va dans le sens du désengagement et de la coexistence pacifique. »

Quatre décennies plus tard, comment ne pas être frappé par l’étonnante actualité de ces débats, mais aussi par la cohérence, sur la longue durée, de la pensée stratégique du général de Gaulle ? Il n’est évidemment pas antiaméricain : à preuve, sa solidarité sans faille avec le grand allié, dans les crises de Berlin (1961) comme de Cuba (1962). Ce qui le motive, c’est la défense de la souveraineté de la France, et donc de son autonomie de décision, contre quiconque la remet en cause, fût-il américain.

Chef de la France libre, il a mis en échec les tentatives anglo-saxonnes visant à réduire la France, après-guerre, à un statut de protectorat (1). Chef du gouvernement provisoire de la République française, il a signé à Moscou, le 10 décembre 1944, un « traité d’alliance et d’assistance mutuelle », qu’il qualifie de « belle et bonne alliance ». Il faut mener, expliquera-t-il « une politique française d’équilibre entre deux très grandes puissances, politique que je crois absolument nécessaire pour l’intérêt du pays et même celui de la paix (2) ». Son départ du gouvernement, début 1946, puis l’entrée dans la guerre froide ramènent la France dans le giron atlantique, notamment via l’OTAN à partir de 1949.

Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle reprend sa quête de souveraineté, fort d’un contexte en pleine mutation. Les rapports de forces Est-Ouest évoluent en raison – notamment – du renforcement de l’URSS, y compris sur le plan militaire : Moscou, qui a fait exploser une bombe A en 1949 et une bombe H en 1953, peut désormais – à preuve, le vol de son satellite Spoutnik en 1957 – atteindre le territoire des Etats-Unis. Ceux-ci substituent alors à leur stratégie de « représailles massives » une « riposte graduée » (flexible response), fondée sur l’utilisation d’armes nucléaires sur le champ de bataille.

Ce tournant aggrave une crainte : exposés aux missiles soviétiques, les Américains feront-ils la guerre à l’URSS… jusqu’au dernier Européen ? La prise de conscience des limites de la garantie nucléaire américaine devrait, estime de Gaulle, inciter les voisins de la France à souhaiter un rééquilibrage des pouvoirs au sein de l’Alliance. D’autant que, selon Washington, « la solidarité occidentale, pierre angulaire de l’Alliance, ne doit pas être “limitée aux problèmes de la zone nord-atlantique” mais “couvrir l’ensemble des problèmes Est-Ouest où que ce soit” (3»– y compris en Asie. La reconstruction des économies du Vieux Continent et la création de la Communauté économique européenne – à six pays à l’époque (4) – au printemps 1957 créent théoriquement de meilleures conditions pour l’affirmation de l’autonomie par rapport aux Etats-Unis.

De Gaulle espère-t-il remporter cette bataille ? Tout, dans ses interventions, témoigne qu’il ne sous-estime ni la détermination de Washington à sauvegarder son hégémonie ni la difficulté qu’ont les capitales européennes à s’en affranchir. La France a sur ses voisins un avantage décisif : elle a fait exploser en 1963, dans le désert du Sahara, sa première bombe atomique, et possède ainsi de quoi se défendre – le Royaume-Uni aussi, mais il est viscéralement lié à Washington. Pour le reste, le général se sait isolé : à défaut de réformer l’Alliance atlantique, il se contentera d’échapper à une intégration qui corsetait sa politique extérieure.

Rien d’étonnant si, dans l’histoire de cette dernière, le retrait de l’OTAN apparaît comme le pivot d’une série de gestes spectaculaires :

– le 27 janvier 1964, Paris avait été la première capitale occidentale à établir des relations diplomatiques avec la Chine populaire ;

– le 30 juin 1966, de Gaulle est à Moscou, où, dans un discours radiotélévisé, il appelle Soviétiques et Français à se « donner la main »pour « faire en sorte que notre ancien continent, uni et non plus divisé, reprenne le rôle capital qui lui revient, pour l’équilibre, le progrès et la paix de l’univers » ;

– le 1er septembre 1966, à Phnom Penh, il prend acte que la guerre au Vietnam « n’aura pas de solution militaire » et appelle les Etats-Unis à« renoncer, à leur tour, à une expédition lointaine dès lors qu’elle apparaît sans bénéfice et sans justification et [à] lui préférer un arrangement international organisant la paix et le développement d’une importante région du monde » ;

– le 24 juillet 1967, de Gaulle conclut une allocution improvisée à Montréal, à proximité des Etats-Unis, par cette formule-choc : « Vive le Québec libre ! » ;

– le 27 novembre 1967, il déclarera qu’Israël, après la guerre de juin, qu’il a condamnée, « organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions ; et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme »

L’échappée belle n’aura qu’un temps. Après la démission, puis la disparition du général, ses successeurs – de Georges Pompidou à François Mitterrand – referont progressivement le chemin à l’envers. Et, comme pour préparer le trentième anniversaire de la lettre à Johnson, la France réintègrera, le 5 décembre 1995, le conseil des ministres et le comité militaire de l’OTAN (5). Héritier déclaré du général de Gaulle, le président Jacques Chirac ouvrira ainsi la porte à une réintégration de la France dans l’OTAN, que Nicolas Sarkozy parachèvera.

Dominique Vidal (Monde diplomatique)

Journaliste et historien, coauteur avec Alain Gresh de l’ouvrage Les 100 Clés du Proche-Orient, Fayard, Paris, 2011.

Les galets de ma rivière

Autrefois, quand il n’y avait pas les écrans, ni les autos, la mémoire de la famille était transmise au coin du feu pendant les longues soirées d’hiver. Les anciens racontaient leur vie qui, à cette époque, était un peu la même que celle de leurs petits-enfants. Le retour des saisons rythmait cette existence attachée à la terre.

Tout a bien changé. Pour jouer ce rôle aujourd’hui, on laisse habituellement des photos. Plus rarement, on écrit un livre, afin de rendre un peu de profondeur au temps, un peu de présence aux disparus, pour reconstruire une famille, pour que la génération nouvelle se sente accompagnée sur le chemin de la vie.

Les galets de ma rivièrePlus simplement, on écrit pour laisser un témoignage. De soi. De ses racines. De son univers. De son expérience de la vie.

Notre ami Georges-Henry Simonis s’inscrit dans cette veine en publiant Les galets de ma rivière, Naître à Charleroi. Ses souvenirs sont comme des photos jaunies par le temps et la nostalgie. Une enfance heureuse, plutôt bourgeoise, une vie déjà bien remplie, une ville de Charleroi qui garde avec elle la mémoire du passé. (G.R.)

Georges-Henry Simonis nous envoie le courrier suivant :

Suite au compte rendu fait sur son site, je remercie l’AWF d’avoir fait écho à mon livre  «  Les galets de ma rivière » en le présentant comme une sorte d’histoire de ma vie,  ce que j’ai précisément tenté d’éviter.

Certes, j’y fais écho : quand on s’exprime  ou qu’on s’expose, il est difficile de faire abstraction de ses origines ou des événements qui ont contribué à façonner ce que nous sommes devenus. Par contre, j’ai essayé d’exprimer où j’en étais, dans mes modestes  réflexions, par rapport à des problèmes contemporains plus essentiels, et certainement plus importants que ma modeste personne. Ainsi, la nouvelle conception du couple et de la famille, la difficulté de nos amours, le monde de l’enseignement, l’abomination des prisons, la disparition du  sens du sacré, l’absence de rites et de repères sociaux, les raisons de mon  choix de la France…

C’est  sur ces questions que je voulais faire le point, plutôt que sur moi-même. En suscitant  débats et controverses, ce qui est plus utile encore.

Des lecteurs me disent que c’est plutôt bien écrit et pas ennuyeux !

Ce qui me conduit à vous inviter à lire « mes galets » et à vous dire  que le livre est en vente au prix de 18€ à Charleroi (Librairie  Molière), à Namur (Point Virgule et Papyrus), à  Liège (Pax et Livre au Trésor), et à Bruxelles (Filigranes et Tropismes).

L’apprentissage du latin : utile ou inutile ?

Notre ami Pierre Hazette n’a pas seulement été Ministre de l’Enseignement secondaire, des arts et des lettres. Agrégé en lettres classiques, il a enseigné les langues anciennes avant d’être entraîné dans la vie politique. Il a gardé la passion du grec et du latin. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il attire notre attention sur un article qui revalorise l’enseignement du latin.

Lu sur le site du Vif/L’Express le 02/09/15

Thomas SmoldersUne opinion de Thomas Smolders

Thomas Smolders a étudié les Nouveaux médias à Gand et travaille pour le bureau créatif DIFT.

La question est posée dans toutes les réunions de famille. « Et toi, qu’est-ce que tu vas étudier en secondaire ? » Certains déclarent fièrement qu’ils vont étudier l’économie, la coiffure ou… le latin. Très souvent, il y a un oncle qui secoue la tête d’un air apitoyé. « Ils feraient mieux d’abolir le latin et de le remplacer par une branche utile. Programmer par exemple. Pourquoi étudier une langue que plus personne ne parle ? »

Un raisonnement classique basé sur une prémisse erronée : on ne peut pas considérer le cours de latin comme l’apprentissage d’une langue. Non, après six ans, on ne sait pas comment acheter un pain. Et non, on n’apprend pas non plus à bavarder avec son voisin en latin.

« J’ai étudié le latin pendant six ans. J’ai gâché mon temps à apprendre une langue morte comme certains le prétendent. Et il m’a fallu encore cinq ans pour réfléchir à l’utilité de ce cours. »

« L’étude du latin facilite l’apprentissage d’autres langues romanes » déclarent souvent les latinistes. « Apprenez cette langue directement au lieu de passer six ans de votre vie à faire du latin », leur répond-on.

Le latin enseigne la pensée abstraite : on vérifie l’exactitude de chaque syntagme sans perdre l’ensemble de vue. On apprend à interpréter et analyser des textes très anciens, écrits dans un contexte totalement différent.

J’ai appris à débattre aux cours de latin. Pratiquement toute la sixième année a été consacrée à l’ars rhetorica, l’art de la rhétorique. Les discours de Cicéron et ses collègues sont pleins de techniques toujours applicables pour qui doit convaincre son patron, ses opposants politiques ou ses militants.

Les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie

Mais les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie. Pensez aux histoires de chefs d’armée qui traversent les Alpes avec leurs éléphants, aux mythes absurdes d’hommes qui plantaient des dents à venin avant de combattre des soldats zombies sortis de terre. Comparée aux livres de Virgile et de ses compagnons, la série Game of Thrones semble aussi ennuyeuse que la dernière édition du Moniteur. Les cours de latin, c’est échapper un moment au monde des chiffres, des réactions chimiques et des formules pour se voir injecter une dose massive de fantaisie et d’histoires héroïques.

Les critiques à l’égard du latin dévoilent surtout une autre pierre d’achoppement. Est-ce que tout doit avoir une utilité (économique) ? Peu d’entre nous supportent que cette question reste sans réponse.

Six années fantastiques

Entre les nombreuses heures de mathématiques, de physique et de chimie, ces cinq heures de latin m’ont permis d’entraîner mon autre hémisphère cérébral. Je n’aurais pas été la même personne si je n’avais fantasmé pendant des heures sur Hector au casque étincelant et un empereur qui aurait mis le feu à sa propre ville. Les mots qui semblent tout sortis d’Harry Potter et qui, prononcés selon les règles de l’hexamètre dactylique, se transforment en formules magiques. Sans parler de l’analyse de l’habilité tactique de Jules César et de l’intelligence rhétorique de Cicéron.

Les milliers de garçons et de filles « condamnés à perdre » de nombreuses années à étudier une langue morte vont surtout au-devant de six années fantastiques.

L’apprentissage du latin : utile ou inutile ?

Notre ami Pierre Hazette n’a pas seulement été Ministre de l’Enseignement secondaire, des arts et des lettres. Agrégé en lettres classiques, il a enseigné les langues anciennes avant d’être entraîné dans la vie politique. Il a gardé la passion du grec et du latin. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il attire notre attention sur un article qui revalorise l’enseignement du latin.

Lu sur le site du Vif/L’Express le 02/09/15

Thomas SmoldersUne opinion de Thomas Smolders

Thomas Smolders a étudié les Nouveaux médias à Gand et travaille pour le bureau créatif DIFT.

La question est posée dans toutes les réunions de famille. « Et toi, qu’est-ce que tu vas étudier en secondaire ? » Certains déclarent fièrement qu’ils vont étudier l’économie, la coiffure ou… le latin. Très souvent, il y a un oncle qui secoue la tête d’un air apitoyé. « Ils feraient mieux d’abolir le latin et de le remplacer par une branche utile. Programmer par exemple. Pourquoi étudier une langue que plus personne ne parle ? »

Un raisonnement classique basé sur une prémisse erronée : on ne peut pas considérer le cours de latin comme l’apprentissage d’une langue. Non, après six ans, on ne sait pas comment acheter un pain. Et non, on n’apprend pas non plus à bavarder avec son voisin en latin.

« J’ai étudié le latin pendant six ans. J’ai gâché mon temps à apprendre une langue morte comme certains le prétendent. Et il m’a fallu encore cinq ans pour réfléchir à l’utilité de ce cours. »

« L’étude du latin facilite l’apprentissage d’autres langues romanes » déclarent souvent les latinistes. « Apprenez cette langue directement au lieu de passer six ans de votre vie à faire du latin », leur répond-on.

Le latin enseigne la pensée abstraite : on vérifie l’exactitude de chaque syntagme sans perdre l’ensemble de vue. On apprend à interpréter et analyser des textes très anciens, écrits dans un contexte totalement différent.

J’ai appris à débattre aux cours de latin. Pratiquement toute la sixième année a été consacrée à l’ars rhetorica, l’art de la rhétorique. Les discours de Cicéron et ses collègues sont pleins de techniques toujours applicables pour qui doit convaincre son patron, ses opposants politiques ou ses militants.

Les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie

Mais les cours de latin sont surtout une ode à la créativité et à la fantaisie. Pensez aux histoires de chefs d’armée qui traversent les Alpes avec leurs éléphants, aux mythes absurdes d’hommes qui plantaient des dents à venin avant de combattre des soldats zombies sortis de terre. Comparée aux livres de Virgile et de ses compagnons, la série Game of Thrones semble aussi ennuyeuse que la dernière édition du Moniteur. Les cours de latin, c’est échapper un moment au monde des chiffres, des réactions chimiques et des formules pour se voir injecter une dose massive de fantaisie et d’histoires héroïques.

Les critiques à l’égard du latin dévoilent surtout une autre pierre d’achoppement. Est-ce que tout doit avoir une utilité (économique) ? Peu d’entre nous supportent que cette question reste sans réponse.

Six années fantastiques

Entre les nombreuses heures de mathématiques, de physique et de chimie, ces cinq heures de latin m’ont permis d’entraîner mon autre hémisphère cérébral. Je n’aurais pas été la même personne si je n’avais fantasmé pendant des heures sur Hector au casque étincelant et un empereur qui aurait mis le feu à sa propre ville. Les mots qui semblent tout sortis d’Harry Potter et qui, prononcés selon les règles de l’hexamètre dactylique, se transforment en formules magiques. Sans parler de l’analyse de l’habilité tactique de Jules César et de l’intelligence rhétorique de Cicéron.

Les milliers de garçons et de filles « condamnés à perdre » de nombreuses années à étudier une langue morte vont surtout au-devant de six années fantastiques.panthéon

L’ Algérie pour oublier la Wallonie

Photo de Karim Younes.
Karim Younes et Pierre Hazette

Notre ami Pierre Hazette nous donne une belle leçon d’histoire peu connue de l’ensemble des citoyens wallons. Nous l’en remercions.

« J’en parle dans mon livre « Aux Portes de l’Avenir, vingt siècles de résistance, cinquante ans d’indépendance… » Casbah Editions en page 241. »

Pierre Hazette, sénateur, ancien ministre de l’enseignement obligatoire de Belgique l’évoque dans sa conférence du 24 octobre 2013 organisée par l’AWF à Namur, en ces termes :

« L’an dernier, en visite à Alger pour le compte de la candidature liégeoise à l’organisation de l’exposition internationale de 2017, je retrouvai Karim Younès, l’ancien Président de l’Assemblée nationale et, comme d’habitude avec lui, nous entreprîmes de refaire le monde.

« Sais-tu, me dit-il, que vous êtes ce que vous êtes, vous Wallons, en raison d’une proximité étroite avec notre histoire à nous, Algériens ? ».

Je montrai un peu de perplexité, ce qui permit à Karim, qui avait préparé son coup, d’étaler devant moi les documents relatifs à la conquête française de l’Algérie en 1830. Voici son exorde!

Le chasse-mouche peut bien servir d’anecdote romanesque destinée à attendrir le bon peuple de France dit karim Younes. Mais les diplomates d’Europe réunis en conférence à Londres en ce 4 novembre 1830 ne sont pas dupes.

En fait, ils sont convoqués pour débattre du sort du territoire compris entre la Hollande et la France.

En cette année, le Roi des Français, Louis- Philippe est en difficulté avec le reste de l’Europe. Le congrès de Vienne, en 1815, a non seulement scellé la défaite de Napoléon, mais aussi imposé un nouvel ordre européen ; Louis Philippe, successeur de Charles X a donc nommé opportunément un diplomate d’expérience, Talleyrand ambassadeur à Londres. C’est ce dernier qui représente les intérêts français à cette conférence.

La question traitée sur les bords de la Tamise est de savoir quel sort réserver aux provinces du sud des Pays-Bas. Elles ne veulent plus de Guillaume, le Roi de Hollande, mais certaines de ces provinces sont francophones et d’autres parlent une langue proche de celle des Hollandais. Fallait-il scinder le territoire litigieux en deux ?

En attribuer une partie à la France et l’autre aux Pays-Bas ? Fallait-il au contraire créer un État indépendant, la Belgique ? Faisant mine d’adopter profil bas, Talleyrand se range du côté de la majorité des pays : La France, dira-t-il, abandonne ses prétentions sur cette partie du territoire, mais en homme rusé et prospectif, il ajoute qu’il demande seulement pour prix de sa bonne volonté la reconnaissance tacite et consensuelle de la souveraineté française en Algérie.

Talleyrand obtint l’Algérie contre le renoncement de la France à annexer la Wallonie.

Effectivement soutient Pierre Hazette, « en cette même année 1830, la coalition de l’Église catholique et des francophones de tous bords des provinces du sud eut raison du règne de Guillaume d’Orange. C’était donc en septembre 1830.

En novembre, 1830 toujours, à la conférence de Londres, Talleyrand dut choisir : indisposer les Anglais en réclamant l’intégration de la Wallonie à la France et laisser les provinces flamandes au Roi Guillaume ou rallier la cause des promoteurs d’un Royaume de Belgique. S’il optait pour la deuxième proposition, il s’assurait l’assentiment international pour éliminer la piraterie en Méditerranée et, par voie de conséquence, pour occuper l’Algérie.

Talleyrand voulait de vastes territoires pour la France : l’Algérie lui convenait mieux que la Wallonie !

Ainsi, notre destin a été scellé, conclut  Pierre Hazette il y a moins de deux cents ans, et on ne pourra prétendre qu’il le fut par application anticipée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ! ».

Karim Younes

Le pays sans passé ni futur

Dans sa dernière édition, le magazine Le Vif/L’Express invite les Belges francophones à sortir du monde merveilleux de l’enfance en titrant sur « La grande manipulation de l’histoire de la Belgique – Comment on a maquillé les faits et fabriqué des gloires nationales ».

Il paraît que Saint-Nicolas, le Père Noël, c’est du bidon. La Belgique aussi. Pas possible.

Alors que la Grèce respire à peine, et que les sujets d’angoisse ne manquent pas dans le monde, il peut sembler malvenu de troubler la quiétude du petit royaume de Belgique. On ne va pas se diviser, quand même. Aussi longtemps que la Wallonie est sous la protection de la Flandre et de la monarchie, il ne peut rien lui arriver de fâcheux.

Qualifiée un temps de « kamikaze » et puis relookée en blonde suédoise aux yeux bleus, la coalition fédérale a traversé la bourrasque sociale et socialiste et, désormais, navigue en eaux plus calmes. Il y a certes un peu de brouillard qui empêche de voir où on va, mais si le regard se perd dans le vide, ce n’est pas tant à cause du brouillard que de la myopie collective.

Il est politiquement vain de spéculer sur les intentions de la N-VA. Ce parti qu’on a longtemps diabolisé n’est plus un épouvantail car, maintenant, c’est lui qui pilote l’état belge. Après tout, la N-VA joue son rôle au gouvernement, ça lui donne une légitimité. De temps en temps, ses ténors rappellent que leur objectif n’a pas changé : l’indépendance de la Flandre. Au minimum, on doit s’attendre à ce que la Belgique soit reconfigurée et dirigée en fonction des seuls intérêts flamands, mais tout cela paraît virtuel au plus grand nombre, et puis la N-VA peut s’effondrer.

Et puis il y a les vrais problèmes, inutile de charger la barque.

Pour beaucoup, malgré les crises institutionnelles à répétition, la fin de la Belgique est inimaginable. Autant parler de l’apocalypse. Or, ce pays finit par se confondre avec les nationalistes flamands de la N-VA, c’est un paradoxe qui fait dire à Dave Sinardet, politologue à la VUB, que le gouvernement Michel est en réalité un « gouvernement Van Cauwelaert/Claes… Avec sa nette minorité du côté francophone d’une part et sa majorité flamande à la conquête de l’appareil Belgique où les nationalistes flamands sont chez euxétatique belge d’autre part, il ressemble… à un fils spirituel de cette doctrine » selon laquelle la Flandre gagne à utiliser la Belgique à son profit. (Voir l’intégralité de cette chronique illustrée par le dessin ci-contre et publiée dans la Libre Belgique.)

Notons que Dave Sinardet cite ici deux personnalités qui appartiennent à l’histoire du Mouvement flamand, il ne fait pas référence au socialiste flamand Willy Claes mais à Lode Claes. « Bien que cet ancien sénateur ait quitté la Volksunie à l’époque du Pacte d’Egmont pour créer son propre parti qui a fait une alliance avec Karel Dillen au sein du Vlaams Blok, Lode Claes n’avait, à l’époque, rien d’un séparatiste. Lui aussi voulait « valoriser » la majorité flamande pour qu’elle s’arroge le pouvoir au sein de la Belgique. »

Van Cauwelaert et Claes ne se sentaient pas belges mais ils ne voulaient pas la disparition complète de la Belgique. Ils incarnaient une tendance minoritaire au sein du Mouvement flamand.

Quoi qu’il en soit de la façon dont la N-VA entend servir les intérêts de la « nation flamande », on est déjà certain qu’une prochaine réforme de l’Etat sera bientôt exigée, afin de permettre à la Flandre de mieux profiter de ses ressources, à charge pour la Wallonie de s’adapter à cette situation nouvelle. Le CD&V et l’Open VLD ne voient pas les choses autrement.

Il est donc légitime de se demander sur quoi repose la Belgique aujourd’hui. Jusqu’à un certain point, la réalité compte moins que l’idée qu’on s’en fait. Pour cimenter une communauté nationale, il faut un minimum de représentations communes. On sait que l’identité relève de l’évidence apprise et transmise. Il est vital, néanmoins, que les repères que l’on se donne, restent en prise avec le réel, sinon c’est l’embardée. Il faut savoir se remettre en question pour se construire un avenir.

G.R.

Voici l’éditorial du magazine Le Vif/L’Express, signé Thierry Fiorilli.

Vif-L'ExpressBelgique, pays sans passé ni futur

Sauf imprévu et chute avant terme du gouvernement Michel, 2019 marquera la fin de l’actuelle législature. Et de la trêve communautaire à laquelle la N-VA a consenti l’été dernier pour pouvoir monter au pouvoir fédéral en en délogeant du même coup le jusque-là indéboulonnable PS. Encore quatre ans de répit, donc.

Avant la reprise effective des manœuvres en tous genres censées mener à une septième réforme de l’Etat. Le grand retour des négociations institutionnelles surviendra donc, à douze mois près, cinquante ans après l’ouverture du premier grand chantier de démolition de l’Etat unitaire belge – avec la révision de la Constitution consacrant les trois Communautés culturelles du pays et prévoyant la création de trois Régions, pourvues chacune d’un territoire et d’autonomie économique.

Un demi-siècle plus tard, un nouveau coup d’accélérateur sera donné au processus d’effilochement de la Belgique – de son évaporation comme le prône, l’ambitionne et le prédit Bart De Wever. De quoi rendre plus hypothétique encore le futur déjà très incertain de ce petit royaume, au cœur de l’Europe, que beaucoup considèrent comme ayant été fabriqué de toute pièce. Né de rien d’autre que de la nécessité d’équilibrer le continent. Un pays tampon, artificiel, virtuel même. Sans réel peuple ni véritable nation. Au mieux, donc : un instrument de géopolitique. Au pire : un accident de l’Histoire. Dans tous les cas : une anomalie du sens commun. Au point que, en français, le terme « belge » est l’un des dix-neuf mots seulement à ne posséder aucune rime. Et le seul caractérisant une nationalité dans ce cas. Comme si rien ne pouvait décidément y faire écho, s’en inspirer ou s’en revendiquer comme modèle.

Etre belge équivaudrait en fait à ne pouvoir ressembler à quoi que ce soit d’autre d’énonçable.

C’est ce qui explique que, une fois la si singulière créature conçue, il a fallu la doter d’une histoire. Lui donner une âme. Ou à tout le moins lui faire croire, coûte que coûte, qu’elle en recelait une. Entre 1830 et 1960, plusieurs personnalités ont ainsi écrit ou réécrit, embelli ou travesti les épisodes du passé contribuant à inventer un sentiment national belge, une flamme patriotique un ciment unitariste. Le dossier que nous consacrons cette semaine à ce storytelling politique d’antan illustre combien il était primordial de convaincre ce non-peuple qu’il était en fait un grand peuple. Pourquoi on s’est échiné à persuader ces Flamands, ces Bruxellois, ces Wallons, ces Liégeois qu’ils faisaient partie d’un même destin, d’une même réalité, d’une même patrie. Comment, bien au-delà de la devise du pays (« L’union fait la force »), on a tenté d’instiller une conscience nationale, avec des livres scientifiques, des manuels scolaires, des images à coller, des héros exhumés, des ennemis désignés, une rhétorique rigoureuse (« Le Roi des Belges », « nos Gloires », « nos régions », « notre sol »…).

Jusqu’à ce que les différences et divergences nord-sud, sur les plans culturel, linguistique, socio-économique et idéologique même, fassent hurler l’évidence : il n’y a pas d’histoire commune, il n’y a pas un passé partagé, il n’y a pas une civilisation belge… Il n’y a qu’un territoire, sur lequel cohabitent trois Communautés. Un territoire correspondant à trois voire quatre Régions. Un territoire surgi de nulle part, dont on a fait un Etat aujourd’hui voué à un confédéralisme presque certain. Avant une liquidation en bonne et due forme, à plus ou moins long terme.

Lire ici Comment la Belgique s’est inventé une histoire (LeVif/L’Express).

Bien sûr, nous avons nous-même abordé ce sujet plusieurs fois. Lire notamment notre article Pour une histoire de la Wallonie .

Wallonie libre et ses héritiers

Une défaite, voilà ce que représente la Butte du Lion qui domine orgueilleusement le champ de bataille de Waterloo. Voulue par le roi Guillaume des Pays-Bas pour « éterniser la gloire nationale », elle a été érigée en 1826 dans l’indifférence générale. En revanche, l’inauguration d’un petit monument français, répondant à une initiative privée, attira la grande foule en 1904. Plus de cent mille personnes et une réelle ferveur patriotique : on n’avait jamais vu autant de monde à Waterloo depuis la sinistre bataille de juin 1815.

Aigle_blessé_MonumentCe monument à l’Aigle blessé devint un haut lieu du militantisme wallon dans les années 30, quand se précisait la menace d’une Allemagne revancharde asservie au nazisme. Le gouvernement belge s’étant dégagé de son alliance avec la France en 1936 sous la pression de la Flandre et de Léopold III, le sort de la Wallonie inspirait les plus vives inquiétudes, du moins chez les citoyens qui ne pouvaient se résoudre au sacrifice de leur Wallonie romane, alors que la voix gutturale d’Adolphe Hitler tétanisait l’Europe.

C’est là, sous le regard de l’Aigle blessé, qu’en juin 1940 fut fondé le mouvement de résistance Wallonie libre, en réponse à l’Appel du 18 juin, celui du Général de Gaulle. Ainsi, le bicentenaire de la bataille de Waterloo, l’événement historico-touristique de l’année 2015 en Belgique francophone, coïncide avec les 75 ans de Wallonie libre, célébrés le 28 mai de façon plus confidentielle, il faut bien le reconnaître.

Robert Collignon -Quand même, à cette cérémonie, il y avait Robert Collignon. Lui, l’ancien ministre-président de la Région Wallonie, il a rappelé que Waterloo fut la victoire de l’Ancien régime sur les idées de la Révolution. Son point de vue ne sera jamais celui des familles régnantes qui ont paradé sur le champ de bataille. Il a parlé d’une «…défaite douloureuse pour la France et surtout pour la Wallonie, arrachée à sa patrie naturelle et greffée arbitrairement aux Pays-Bas ». La révolution belge n’a pas suffi pour réparer les effets de cette défaite car elle a finalement donné naissance à « la Belgique… ce résidu du traité de Vienne et création britannique ». (La vidéo de ce discours peut être vue sur le site de Wallonie libre.)

Comme on le sait, le mouvement Wallonie libre a toujours été pluraliste et, s’il ne donne plus l’impression de pouvoir influer sur le cours des choses, il a néanmoins laissé un héritage dont les dépositaires sont notamment de véritables acteurs de la politique en Wallonie. Il y a Robert Collignon, bien sûr, mais il n’est pas le seul. Voici, par exemple, un extrait du Daniel Bacquelaineportrait de Daniel Bacquelaine, l’actuel ministre fédéral des Pensions, publié tel quel samedi passé dans la Libre Belgique :

« Pas moins de trois Bacquelaine figurent dans l’Encyclopédie du Mouvement wallon. Le premier, Maurice, est le père du ministre. Jean, son oncle, et Marie-Louise, sa tante, complètent un trio d’illustres militants régionalistes et libéraux, résistants au sein du réseau Wallonie libre durant la Seconde Guerre mondiale. Tous les trois étaient au congrès national wallon d’octobre 1945.

« Daniel Bacquelaine n’a pas rompu avec cet héritage-là. Ses sentiments pour la Belgique sont plutôt tièdes, et son aversion pour le nationalisme flamand, plutôt farouche. Peu porté sur les remous médiatiques, cet éternel raisonnable a toutefois pris l’habitude de taire sa conviction profonde : si le délitement de l’Etat s’accélère, comme il le pressent, le scénario d’une Wallonie française aura sa faveur. »

Aux régionalistes francophiles, il faut ajouter les régionalistes lucides (l’un n’empêchant pas l’autre), et on comprendra que le scénario d’une Wallonie française est plus que jamais pertinent.