Le capital au XXIe siècle

La revue Sociologie publie, dans sa version électronique, une rubrique de comptes rendus d’ouvrages récents en sociologie.

À propos de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013)

Christian Baudelot et Roger Establet

Référence(s) :

Thomas Piketty (2013), Le Capital au XXIe siècle, Paris, Editions du Seuil, coll. « Les Livres du monde », 916 p.

Deux extraits du résumé écrit par Christian Baudelot et Roger Establet ont particulièrement retenu notre attention : « Un livre capital » et « une morale républicaine ».

Thomas PikettyUn livre capital

Rares sont les époques où la vie économique et sociale du monde a connu des bouleversements d’aussi grande ampleur que ceux que nous vivons depuis le milieu des années 1970. Aucun pays de la planète n’échappe à cette lame de fond dont les retentissements se font sentir dans la vie quotidienne de tous les citoyens de la planète. Mondialisation, crises économiques et financières à répétition, chômage de masse dans les pays développés, taux de croissance vertigineux des pays émergents, émigration‑immigration à vaste échelle, envolée des prix de l’immobilier, dictature de la finance à tous les étages, impuissance de la politique, nouvelles technologies des communications, individualisation des comportements, difficultés pour les jeunes et les adultes d’aujourd’hui de se projeter dans l’avenir… De nouvelles formes d’inégalités apparaissent en matière de logement et d’accès à la propriété, entre classes d’âge, les jeunes étant ceux dont les difficultés sont les plus grandes. Chacun sent bien que le monde d’aujourd’hui ne ressemble plus à celui d’hier. Et que tout va très vite. Nous avons beau ne plus nous satisfaire de l’invocation rituelle de la crise comme d’un mauvais moment à passer en attendant le retour de la croissance et savoir d’expérience que la crise est l’état normal du fonctionnement de l’économie capitaliste, nous manquons tous d’une intelligence claire de la logique de tous ces bouleversements qui nous affectent.

Les sciences sociales sont silencieuses. Trop tôt pour les historiens : ils manquent de recul. Trop global pour les sociologues. Ces derniers ont délaissé pour de bonnes raisons la sociologie théorique générale pour des enquêtes et des analyses empiriques de terrain mais du coup, ils peinent à accéder à une vue d’ensemble bien que des analyses très pertinentes du changement aient été menées dans de nombreux secteurs, logement, structure de classes, immigration, jeunes et vieux, précarité, intégration, montée des inégalités, etc… Pour une fois, c’est de l’économie que nous vient la lumière sous la forme d’un grand livre à la hauteur de tous ces bouleversements, pas seulement par sa taille (près de 1 000 pages), mais surtout par la puissance explicative de l’analyse, qui donne un sens à l’époque que nous vivons, de même qu’à beaucoup de mutations et de changements observés par les sociologues. Livre d’économie certes, mais d’une économie qui revient aux fondamentaux de la discipline telle qu’elle s’est élaborée aux XVIIIe et XIXe siècles. Une économie politique au sens premier du terme, c’est‑à‑dire une économie qui ne se borne pas à traiter des dimensions monétaires des phénomènes mais qui élargit son objet aux dimensions politiques, démographiques, sociales, militaires de ces mêmes phénomènes considérés dans une perspective historique de moyen et de long terme.

Le livre est clair et bien charpenté. Assez clair en tous cas pour pouvoir être résumé fidèlement en peu de mots à différents niveaux :

  • en une formule de trois signes : r>g, ou r est le rendement du capital et g le taux de croissance.

  • en une phrase : avec une croissance faible et des rendements du capital supérieurs au taux de croissance, le capital accumulé dans le passé tend à tout dominer.

  • en deux phrases : l’évolution de la répartition des richesses et de la structure des inégalités depuis le 18e siècle montre que ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé et transformé la structure des inégalités. Mais certaines inégalités patrimoniales que l’on croyait révolues semblent en passe de retrouver leurs sommets historiques.

  • en trois phrases…, etc… etc…

Le texte est si limpide que le lecteur oublie volontiers que le premier mérite de ce livre repose sur une masse extraordinaire de données de long, moyen et court termes. Son auteur a l’élégance de dissimuler la sueur, les heures et les années de travail que lui ont coûté, à lui et ses nombreux correspondants aux quatre coins du monde, le recueil de ces données et surtout la construction de séries temporelles homogènes à travers le temps et l’espace. Le chercheur est aussi un grand pédagogue : il conduit son lecteur par la main tout au long de ces 916 pages, avec une grande patience, sans craindre parfois de se répéter pour être bien sûr que le message est compris. Les concepts utilisés sont toujours définis de façon simple, il y a des résumés en fin de chapitre et des introductions qui font le bilan des acquis. Les qualifications requises pour bien profiter du livre sont simples : un intérêt pour comprendre ce qui nous arrive et ce qui nous attend et la maîtrise des quatre opérations. Le lecteur bénéficie aussi d’un accès direct à toutes les données statistiques exposées dans le livre et aux principes de leur construction sous la forme de tableaux XL téléchargeables sur le site de l’auteur.

Une morale républicaine

« Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » L’article premier de la Déclaration des droits de l’homme figure en exergue du livre ; elle anime de son esprit républicain l’ensemble de la démonstration jusqu’à fonder en morale la distinction conceptuelle qui sert d’armature théorique à l’ensemble de l’ouvrage : les revenus du capital d’un côté, les revenus du travail de l’autre. De ces deux sources de richesses, laquelle est la plus abondante ? Laquelle est la plus rémunératrice ? Hériter ou travailler ? Vieille question s’il en fut, puisque c’est celle‑là même que Vautrin résout à sa façon en conseillant à Rastignac d’épouser Victorine, une riche héritière. Il est exceptionnel qu’un économiste fasse état de ses convictions personnelles dans une publication scientifique. La certitude de toujours tenir un discours objectif et universel, grâce en particulier à la mathématisation de leurs démonstrations, les en détourne. Partageant bien évidemment avec ses collègues ce même souci d’objectivité, T. Piketty s’en distingue toutefois en faisant état, dès l’introduction, du contexte social et politique de sa formation intellectuelle. Il avait 18 ans en 1989, l’année du bicentenaire de la révolution française et de la chute du mur de Berlin. Il partage, de la première à la dernière page de l’ouvrage, l’idéologie méritocratique des révolutionnaires de 1789.

La force du livre, celle qui soutient l’intérêt du lecteur tout au long du voyage, tient aux enjeux politiques et moraux qui sous‑tendent l’analyse économique et statistique. À quel type de société, à quelle morale nous conduisent les métamorphoses de la relation entre capital et travail depuis le XVIIIe siècle ? La révolution française, les révolutions bourgeoises, industrielles et politiques, qui l’ont suivie au cours des deux siècles suivants ont toujours cherché à mettre à bas un ancien régime fondé sur les privilèges de la naissance et de l’héritage et à promouvoir un nouvel ordre social où le mérite individuel et le travail devenaient les sources légitimes de la richesse et des statuts sociaux. Ce nouveau régime était loin d’assurer l’égalité mais, si fortes qu’elles soient, ces inégalités pouvaient se justifier par des principes républicains : la quantité et la qualité du travail fourni, l’utilité des compétences, comme l’indiquait d’ailleurs à sa manière l’article 6 de la même déclaration des Droits de l’homme : « Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » T. Piketty a clairement choisi son camp et ne s’en cache jamais : il est du côté de la capacité, de la vertu et du talent et contre l’héritage. Ces convictions profondes organisent le raisonnement et l’exposition des faits. Objectif, l’économiste est aussi un citoyen engagé.

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