Le magazine Le Vif-L’Express vient de publier un mini-dossier sur la face obscure des « nationalistes » wallingants. Mini-réaction.
Tous égaux devant le tribunal de l’histoire. Tous coupables aux yeux de l’honnête homme attaché à la Belgique. Evidemment, ceux qui mettent en avant leur identité wallonne ne valent pas mieux que les adorateurs du lion flamand. Tandis que ceux-ci rejoignaient leurs cousins germains pendant la guerre, les résistants wallons se compromettaient avec la France. Ou alors, non, ce n’est pas aussi simple, car « le mouvement wallon a été surtout un nationalisme belgo-wallon, qui se donnait pour but de sauver la Belgique latine au mépris des droits des néerlandophones ». Et quand, au contraire, on reconnaissait la légitimité du combat flamand, c’était pour écrire qu’ « il n’y a pas de Belges mais des Wallons et des Flamands », le métissage bruxellois ne produisant que des espèces de dégénérés.
Voilà, c’est dit, le coq, passé à la moulinette, donne une soupe qui sent le racisme et l’intolérance. Tous coupables. On n’a pas fini de juger cette époque où l’exaltation du sentiment national a conduit aux délires du nazisme. Même ceux qui ont lutté contre le nazisme au péril de leur vie étaient des produits de leur temps. Pas de quoi bomber le torse et le couvrir de médailles. Oui, tous égaux devant le tribunal de l’histoire. Tous coupables aux yeux de l’honnête homme attaché à la Belgique en 2013, pour qui la mode est plus que jamais au noir-jaune-rouge. En voulant révéler « la face obscure des nationalistes wallingants » dans sa dernière édition, le magazine Le Vif/L’Express jette une ombre sur le drapeau wallon. Cela ressemble à un mauvais procès. Quand Dark Vador se cache au pays des Bisounours, il faut le démasquer, le passer au laser, lui couper les jambes et les bras.
Si le coq est tombé par terre, c’est la faute à… Demotte. Il a cru bon d’opposer un gentil nationalisme wallon, qu’il veut promouvoir, à un méchant nationalisme flamand incarné par Bart De Wever-le-démoniaque. La différence entre les deux, c’est que les gentils veulent consolider la Belgique et les méchants veulent la diviser. Au fond, le tort de Rudy Demotte, c’est de croire encore en la Belgique. Mais ses habits de super-Wallon le rendent un peu ridicule et son manichéisme attire sur lui la foudre aussi sûrement qu’un arbre isolé dans l’orage. A part les Wallons trop wallons, nul ne lui reprochera ses références à la Belgique. Encore une fois, c’est le combat wallon qui est chargé de tous les péchés.
Pourtant, le malheureux cocorico du ministre-président de la Wallonie est compréhensible. Il faut tenir compte du contexte. La Wallonie doit relever le défi de la 6e réforme de l’Etat, sans parler de ce qui pourrait advenir au lendemain des prochaines élections, dans huit mois. La Wallonie est condamnée à exister mais les médias préfèrent entretenir le sentiment belge, au risque de l’exacerber chez certains, plutôt que de soutenir l’affirmation du fait wallon. Le visage de la Wallonie est peint en noir-jaune-rouge. Le coq en représente la « face obscure des nationalistes wallingants ». Personne ne se demande s’il ne serait pas temps de tourner la page de la Belgique.
Entre la réalité institutionnelle de la Wallonie et l’idée que les Wallons se font de leur identité, c’est de plus en plus le grand écart. La déchirure est prévisible. Rien de comparable en Flandre, où les réformes de l’Etat nourrissent une dynamique nationale. Il est urgent de secouer la Wallonie pour lui donner un avenir, mais rien ne se passe vraiment. Advienne que pourra. Vive la Belgique. Le roi, la loi, la liberté. Un drapeau noir-jaune-rouge avec, pour symbole, un coq sans tête.
Pour ceux qui n’ont pas renoncé à leur tête, il reste les écrits de ces historiens, sans doute trop wallons pour être honnêtes, qui ont dénoncé la façon très partiale dont l’histoire de Belgique était enseignée avant… ou peut-être encore maintenant. Pour construire une identité nouvelle, il fallait passer par là, bien sûr. Mais nous sommes en 2013, la Belgique unitaire est devenue une fiction, la Wallonie doit prendre en main son destin et Le Vif/L’Express soupçonne l’Institut Jules Destrée d’avoir une démarche militante en travaillant sur l’histoire du Mouvement wallon. Philippe Destatte, son directeur, s’en défend (et nous savons à quel point la rigueur scientifique est pointilleuse à l’Institut Destrée), mais admettons que la mise en évidence d’un combat wallon, doublée d’une réflexion sur l’identité wallonne, constitue en soi une démarche militante… et une démarche indispensable pour s’arracher au roman national belge.
Espérons que Le Vif/L’Express a réservé de la place, dans ses prochaines éditions, pour davantage alimenter son dossier, car nous avons de la matière à lui fournir. Passons tout de suite du côté obscur de la force en citant Philippe Destatte quand, voici vingt ans, il introduit le livre La Wallonie, Terre romane, un classique écrit par l’historien Félix Rousseau.
Félix Rousseau et Léon-E. Halkin
Ecrire la Wallonie avec quelques mots simples, comme celui de liberté
(…) Dès les premiers recrutements, et donc dès 1940, Félix Rousseau fait partie du
mouvement de résistance « La Wallonie libre ». Comme Jean Pirotte et beaucoup d’autres membres de la société historique, il a probablement été contacté au préalable par Maurice Bologne. Dans un second temps, Félix Rousseau s’efforcera, avec d’autres, de regrouper les chrétiens wallons au sein de « La Wallonie catholique » sous la double bannière de la lutte contre le nazisme et de l’autonomie de la Wallonie dans un cadre fédéral.
(…) Sous le titre La Wallonie et la France, qui occupe les colonnes du journal clandestin La Wallonie catholique du 15 décembre 1943, Félix Rousseau, membre du Comité central du mouvement, affirme sa foi en la France – les Wallons n’existent qu’en fonction de la France, qu’ils participent à son rayonnement comme à son déclin – et sa conviction que la France reprendra parmi les nations cette place où, à l’heure présente, l’on sent tellement qu’elle manque. En effet, pour Rousseau, rejoignant ainsi la formule d’Avant-Guerre de Léon-E. Halkin : La France restera la patrie intellectuelle des Wallons, et donc les Wallons doivent s’appuyer sur la France, notre seule raison d’être au point de vue intellectuel.
C’est l’archiviste et historien qui démontre que les Wallons ont conscience d’appartenir au domaine linguistique français, et ce par la volonté de nos ancêtres car, dit Rousseau, la langue française a été adoptée librement chez nous, malgré le fait que, pendant plus d’un millénaire (depuis le Traité de Verdun) jusqu’à nos jours, à part Tournai, nos régions wallonnes n’ont été réunies à la France que pendant vingt ans (1794-1814) seulement. Ainsi, au-dessus des patois locaux, le français a fait le trait d’union entre tous les Wallons.
(…) La Wallonie est une région de langue française située en dehors des frontières politiques de la France, annonce F. Rousseau, comme le fera plus tard L. Genicot. Analysant les origines du mot « wallon » ainsi que la genèse de la frontière linguistique, F. Rousseau souligne d’emblée que la Wallonie n’a cessé d’être foncièrement latine et française de culture et d’esprit.
Bien que seul le Tournaisis ait été fief français et la totalité des autres Etats de nos régions terres d’Empire, Félix Rousseau remarque que c’est le français qui a été adopté comme langue littéraire dans nos régions pourtant exclues des frontières de la France. Voilà le fait capital de l’histoire intellectuelle de la Wallonie. Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris et depuis sept siècles – avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie – n’ont cessé de participer à la culture française.
(…) L’histoire « officielle belge est pro-flamande, antiwallonne et partant, anti-française, constate Félix Rousseau dans un chapitre intitulé La Wallonie et l’histoire « officielle » belge. Il y critique les manuels scolaires qui consacrent leurs pages à la seule histoire des anciennes principautés flamandes. Pour F. Rousseau, les manuels adoptés … pèchent surtout par omission. Ils négligent l’importance de la Principauté de Liège et oublient que plus d’un tiers de la Wallonie n’a jamais fait partie des Pays-Bas. Sur l’attirance traditionnelle de Liège vers Paris et la fidélité de Tournai envers la France jusqu’à Charles Quint, silence complet dans nos manuels. Et Rousseau de choisir deux exemples de cette francophobie : le régime espagnol aux Pays-Bas et la domination française, ce qui lui permet de rappeler toutes les influences françaises passées sous silence jusqu’en 1831.
(…) En conclusion de sa brochure La Wallonie, Son histoire, Son avenir, Félix Rousseau estime que la situation de la Wallonie apparaît claire : en effet, depuis deux mille ans, notre terre wallonne est une terre latine et les Wallons participent… à la culture latine, principalement sous forme française. C’est le fait capital de notre histoire, qui explique nos façons de penser, de sentir, de croire (…).
La Wallonie se trouve à un tournant de son histoire. (…)
Dès à présent, nous pouvons affirmer que nous n’admettrons plus le cadre étroitement unitaire de l’Etat belge d’avant le 10 mai 1940, car c’est notre existence même qui s’en trouverait menacée.
Dans un vibrant appel à l’union des Wallons pour défendre les droits et les intérêts de tous les Wallons, où qu’ils se trouvent, et aussi la civilisation française, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, Rousseau leur demande de se mettre d’accord sur un programme : réclamer, dès la fin de la guerre en Europe, une révision de la Constitution qui fasse de la Belgique un Etat fédéral, où Flamands et Wallons puissent vivre côte à côte, les uns comme les autres, maîtres chez eux et maîtres de leur propre destinée.
Voilà, c’était un peu long, c’était pendant la guerre et c’était « la face obscure des nationalistes wallingants ».
Georges R.












