Vers l’infini et au-delà

Le Premier ministre a dansé dans le vestiaire des Diables rouges. On le comprend. Les joies collectives, le bonheur de la victoire, cela donne un moral d’enfer. En tout cas, cela transcende le quotidien. Le nouveau sketch de François Pirette, on aime bien. Rêver d’un impossible rêve, pourquoi pas. Dominer le monde, en toute modestie, on s’en réjouit déjà. Mais la politique, c’est aussi l’art de prévoir. Bon, ce n’est pas le moment de le dire, mais il est possible que les Diables rouges ne gagnent pas la coupe du monde et que la Belgique plonge dans une nouvelle crise existentielle après les élections de mai prochain. Dans cette hypothèse, il est amusant de lire ce qui suit, publié dans le Vif/L’Express de cette semaine. (G.R.)

L’OPA du PS belge sur le PS français

Di Rupo au PS françaisImaginez : Elio Di Rupo président de la République, Paul Magnette à la tête d’un gouvernement dont Martine Aubry, Manuel Valls, Jean-Pascal Labille et Rudy Demotte sont les principales figures. Cela relève, bien sûr, de la science-fiction. Quoique… Un important responsable socialiste, en guise de boutade, imagine ce moment où les p’tits Belges phagocyteront les camarades d’outre-Quiévrain. « Le PS français compte 200 000 membres, c’est un parti organisé en cinq ou six courants très structurés. Le PS belge totalise 90 000 affiliés. Si un jour la Wallonie était rattachée à la France, on formerait le principal courant à l’intérieur du Parti socialiste, et on prendrait le pouvoir. »

Les fleurs du Nouvel Obs

La rédaction du Nouvel Observateur a produit un livret de douze pages intitulé « Le génie des Belges » et encarté dans sa dernière édition belge. On n’est pas tout à fait sûr que ce « spécial Belgique » soit destiné aux lecteurs français du magazine. Aucune trace de ce dossier dans le sommaire, ni sur le site nouvelobs.com. Couverture différente, aussi, bien entendu. Quoi qu’il en soit, Georges-Henry Simonis s’est empressé de réagir.

nouvel obsAinsi donc, avec son numéro « spécial Belgique » de ce 10 octobre 2013, et son article intitulé « Sans frontières » (sic), le Nouvel Observateur est lui aussi tombé dans le panneau de cette logorrhée de belgitude qui envahit tout ce que la Belgique compte dans le domaine de la presse écrite, parlée ou télévisée.

Il nous avait habitués, en son temps, à plus d’esprit critique et d’analyse objective.

En Belgique, aujourd’hui, tout y passe dans le domaine d’une glorification permanente de l’Etat belgicain  : d’une monarchie à peine reliftée au pavoisement des édifices publics aux jours qui conviennent à la Royauté, à la béatification d’un chanteur qui a parlé flamand sur la place de Bruxelles le jour de la fête de la Communauté française, ou évidemment à la glorification d’équipes sportives vénérées comme si elles faisaient autre chose que de gagner du pognon dans les stades internationaux… Et un prix Nobel par-dessus le marché ! (comme si la science de haut niveau avait encore des frontières nationales…)

Sans oublier la quasi-sanctification d’un ancien premier ministre à qui on offre des funérailles nationales assurément méritées pour cet homme qui a tant fait pour la cause flamande nationaliste… L’éviction de Louvain, l’Etat C.V.P., les détournements de subventions wallonnes par la Flandre… :  c’était lui ! L’ami du Roi Baudouin, le fondateur du Parti Populaire Européen « attrape tout »…

François PERIN, brillant professeur, politique engagé, homme libre entre tous, n’a pas eu ces honneurs factices. Tant mieux : il ne les eût pas appréciés. Mais il restera à jamais en nos cœurs et nos esprits.

Et puis, après tout, si le Nouvel Observateur a décidé sans originalité de glorifier quelques figures  belges, pourquoi ne pas nous en réjouir ? Il pourra peut-être sensibiliser ainsi le Président François HOLLANDE, qui n’a pas l’air de comprendre grand chose à la situation de la Belgique, des Wallons, des Flamands, de Bruxelles. Un Président sous influence du gouvernement belge en place, assurément. Mais sans le moindre souffle ni la moindre originalité : son interview au Nouvel Observateur et au journal Le Soir est singulièrement creuse.

Où est passé le souffle Gaullien de l’époque du Québec Libre ? Après Jean-Pierre Chevènement, qui avait compris, ne nous restent que les déclarations de Jean-Luc Mélenchon et de prudentes marques d’attention de quelques  hommes politiques français…

Défense et illustration de la Belgique ? Après tout, le catalogue du Nouvel Obs  aidera peut-être à convaincre dans l’hexagone que les francophones de Belgique peuvent apporter beaucoup à la France : une culture audacieuse, un redressement économique considérable, une recherche fondamentale de très haut niveau, un patrimoine d’exception, des valeurs partagées, une langue aimée que nous voulons défendre.

En Wallonie, l’idée du rattachement à la France progresse avec constance, plus dans les esprits éclairés et lucides que chez des supporters de foot hyper-conditionnés, ou que dans les cénacles politico-financiers jaloux de leurs privilèges.

Ainsi, l’Alliance Wallonie-France, mouvement de citoyens et non parti politique, qui accueille à sa tribune des anciens ministres, des professeurs, des historiens, pour qui une alternative française est devenue une nécessité pour la Wallonie.

Dans une perspective plus politicienne et à courte vue, les responsables politiques francophones feignent de ne pas voir se lever la vague flamande nationaliste qui, dès 2014, sera majoritaire en Flandre comme en Belgique.

Toute solution confédérale sera nécessairement dominée par la Flandre et ses 60 % d’habitants du Royaume. Et ses sirènes droitières risquent de tenter les milieux francophones les plus conservateurs qui y trouveront un moyen d’accéder au pouvoir pour y conforter leurs privilèges.

Pour la Wallonie, l’heure de l’émancipation a sonné, et avec elle celle de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité.

Dans cette mesure, merci au Nouvel Observateur.

Georges-Henry SIMONIS

François Perin, une personnalité hors du commun

Par Jules Gheude, essayiste politique

Perin, GheudeDes multiples casquettes qu’il porta, c’est sans conteste celle de professeur que François Perin préféra. Son humour caustique et son talent oratoire faisaient recette.

Bien plus que la politique, c’était la question des origines et fins dernières qui captivait cet esprit voltairien.  En 1996, il fit paraître « Franc-parler – Témoignages sur la double crise du christianisme et du rationalisme ».  Il y plaidait pour une rénovation de la pensée humaniste.

Le verbo-moteur, comme il se qualifiait lui-même, était aussi une plume. L’une des meilleures du Royaume, selon Jean de la Guérivière, l’ex-correspondant du « Monde » à Bruxelles.

Sa hantise ? Ce qu’il appelait l’illusoire ego. Là  se situait toute la différence avec feu Jean Gol, son ancien assistant.

En 1970, le franc-maçon fut séduit par la discipline de la méditation et l’univers bouddhiste. Devenu ministre de la Réforme des Institutions en 1974 – le jour le plus horrible de ma vie ! – il se trouva confronté aux sarcasmes du socialiste flamand Jos Van Eynde. Mais il demanda à un huissier de lui apporter un verre d’eau, qu’il se mit à fixer intensément. Le résultat fut surprenant : Monsieur le Premier ministre, avez-vous donné un sédatif à M.Perin ?, demanda Jos Van Eynde…

Curieux rapports que ceux de François Perin avec la politique.

Le fait est qu’il ne vibra jamais d’amour pour la Belgique. Dès la fin de l’adolescence, il sentit naître en lui ce malaise d’être Belge qui ne le lâcha pas.

Durant la guerre, l’étudiant François Perin s’engagea dans un mouvement de résistance à un niveau modeste (la presse clandestine). Il se souvenait fort bien d’avoir écrit à cette époque un article intitulé « La Belgique sera fédérale ou ne sera pas ». Ainsi, à l’âge de 22 ans, la question de la réforme de l’Etat le hantait déjà et le fédéralisme lui apparaissait comme la seule issue.

On a dit de lui qu’il était l’homme des convictions successives. En fait, son pragmatisme lui permettait de s’adapter aux circonstances. Il se situait au-dessus des partis, dont il avait une conception gaulienne : Les partis sont des instruments d’action (…) et non des tribus auxquelles ils faut être fidèle jusqu’à la mort et de génération en génération.

François Perin, c’est aussi l’aventure du Crisp, inspirée du personnalisme de Mounier.

L’homme s’est toujours méfié de l’emprise de l’argent. Lorsqu’il  toucha son premier billet de mille francs, il en fit une cocotte, en se disant : Toi, mon ami, tu ne deviendras jamais esclave de l’argent. De fait, toute sa carrière fut marquée par le désintéressement total.

Ses premiers pas en politique, François Perin les fit aux côtés du syndicaliste socialiste liégeois André Renard, dans le combat pour le fédéralisme et les réformes de structures que celui-ci entreprit au lendemain de la grande grève de 60-61, via l’aventure du Mouvement Populaire Wallon.

Très vite, le MPW se heurta à l’immobilisme du Parti Socialiste. Lorsque le PSB décréta l’incompatibilité entre la fonction de membre du parti et celle de membre du MPW, François Perin n’hésita pas. Les cadres socialistes ne lui pardonnèrent jamais.

Il fonda alors le Parti Wallon des Travailleurs avec Robert Moreau et se retrouva député en 1965.

François Perin expliqua comment, il perdit peu à peu ses illusions d’homme de gauche : Les espoirs naïfs de libéralisation des régimes communistes se sont évanouis (…) dans le silence glacé de l’univers concentrationnaire.

Survint ensuite le « Walen buiten » de 1968, véritable gifle pour les francophones. François Perin saisit l’occasion pour fondre les forces fédéralistes de Wallonie dans le Rassemblement Wallon. Avec une ténacité peu commune, il contraignit le gouvernement Eyskens à réviser la Constitution, avec la reconnaissance des Communautés et des Régions. François Perin conduit le bal au « Groupe des 28 », titra « La Libre Belgique », en octobre 1969.

Devenu ministre de la Réforme des Institutions en 1974, François Perin fit adopter à la cravache le projet de loi mettant en route la régionalisation préparatoire. Le processus était engagé de façon irréversible.

A la suite de la crise survenue au sein du RW fin 1976, François Perin démissionna de la fonction ministérielle. S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait alors mis la clé sous le paillasson et rejoint l’université. Mais il avait le souci d’assurer l’avenir de ceux qui l’avaient fidèlement suivi, tel Jean Gol. Sentant que le cœur de ce dernier battait en direction des libéraux, François Perin accepta de  fonder avec eux une nouvelle formation réformatrice, le PRLw.  Après l’adhésion des libéraux bruxellois, le parti devint le PRL, l’ancêtre du MR actuel.

En 1978, le Premier ministre Tindemans saborda le Pacte d’Egmont, qui avait le mérite de mettre la Volksunie et le FDF d’accord. François Perin fustigea cet acte d’une déloyauté incroyable. Il essaya alors vainement d’aboutir à un accord institutionnel au sein de la famille libérale : Pendant trois ans, je n’ai cessé de tenter cela, élaborant des documents avec un excès d’imagination que m’ont parfois reproché certains de mes amis. J’ai des dates, des rendez-vous annulés unilatéralement, sans motif. Lors d’une séance de rencontre, Vanderpoorten est venu, toujours aussi gentil, muet comme une carpe, entrant à 9 heures et sortant à midi, sans piper un mot !

C’est cette intransigeance des libéraux flamands qui l’amena à démissionner du Sénat en 1980 :

Il est difficile de rester parlementaire d’un Etat auquel on ne croit plus et dont le système politique paraît absurde, et représentant d’une nation (…) qui n’existe plus. (…) La Belgique est malade de trois maux, incurables et irréversibles. Le premier mal, (…) est le nationalisme flamand, qu’il s’avoue ouvertement ou non. Le second, c’est que la Belgique est livrée à une particratie bornée (…). Le troisième mal (…), c’est que la Belgique est paralysée par des groupes syndicaux de toutes natures (…) Voici, Monsieur le Président, ma démission de sénateur. Je reprendrai, en conséquence, en solitaire, le chemin difficile des vérités insupportables.

Les qualificatifs que l’on trouve dans les commentaires de presse de l’époque traduisent bien la personnalité de l’intéressé : courage, clairvoyance, dignité morale, rectitude intellectuelle, indépendance d’esprit,  sagesse, volonté de changement positif, imagination, éloquence… Au fond, François Perin possédait toutes les qualités d’un homme d’Etat. Le problème est qu’il évoluait dans un non-Etat.

Au sein du PRL, François Perin se sentit de moins en moins à l’aise.

Il s’en écarta en 1985, car l’Européen convaincu qu’il était n’y trouvait pas son compte.

Sa dernière interview, il la donnera au « Soir », le 6 août 2011.

Après avoir rappelé que depuis 1919, on a assisté à l’affirmation du mouvement flamand qui, d’étape en étape, a gagné sur toute la ligne, il conclut : Bart De Wever est dans la ligne, et logiquement, il dit : « Nous voulons un Etat flamand indépendant ». (…) Et moi, personnellement, je le souhaite aussi ! 

Et de fustiger l’aveuglement des responsables francophones : Il n’y a plus qu’une issue, à laquelle les politiques ne se résolvent pas : devenir une région de France, graduellement. Quel est l’intérêt à vouloir un gouvernement belge ? C’est que cela fournit un grand nombre d’emplois de ministres, et de cabinets ministériels. Alors, on tire sur la corde.

Tout est dit. Ce 27 septembre, François Perin s’en est allé discrètement, sur la pointe des pieds. Avec son départ, c’est un peu de la grande tradition qui se meurt, avait écrit le journaliste André Méan, à l’occasion de sa démission du Sénat, en 1980.

A lire aussi sur le site du Soir

Lettre ouverte au Président de la République

Le 10 octobre 2013

                                               A Monsieur le Président de la République

                                                               François HOLLANDE.

Concerne : interview aux journaux belges et au Nouvel Observateur.

Monsieur le Président,

Suite à votre intervention dans le journal LE SOIR de ce jour, je ne puis m’empêcher de vous faire part de ma déception et de mes regrets de ne vous avoir pas vu évoquer d’aucune façon l’hypothèse d’une scission de la Belgique.

Cette hypothèse est néanmoins plus que probable dès les élections de 2014 : c’est le souhait d’une Flandre majoritaire, et de nombreux Wallons et Francophones s’en réjouissent également.

L’avènement d’un pouvoir flamand indépendantiste et très à droite ne manquera pas de séduire quelques politiques francophones de droite avides de pouvoir… Il y a là, selon moi,  un risque considérable pour des centaines de milliers de Wallons.

J’appartiens à un mouvement de citoyens pour qui le retour – ou le rattachement – à la France, constitue une espérance magnifique, tant pour la France que pour la Wallonie.

Pour l’Alliance Wallonie France, Il s’agit d’un choix de cœur et de raison : quatre millions de Français de plus renforceraient considérablement la place de la France en Europe.

Actuellement, après le général de Gaulle in illo tempore, puis Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon est presque seul en France à se prononcer publiquement en ce sens, et j’espérais une ouverture de votre part dans cette direction, malgré les liens amicaux qui vous lient au gouvernement belge actuel et au Premier Ministre Elio Di Rupo, à la tête d’une difficile coalition gauche/droite et nord/sud, bien obligé de tenter de sauver une Belgique fédérale et monarchique complètement dépassée.

L’Etat belge se livre actuellement à un barnum médiatique de tous les instants en vue de requinquer l’image de la Belgique Unitaire.

Ce n’est pas le souhait de quelques centaines de milliers de francophones qui espèrent rejoindre la République Française dans des délais rapprochés et selon des modalités transitoires raisonnables. Leurs apports à la France seront considérables.

Ils renforceront en outre la place de la francophonie dans le monde, insuffisamment présente actuellement.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’assurance de ma plus haute considération.

Georges-Henry SimonisGeorges-Henry SIMONIS

Membre de l’Alliance Wallonie France

31, rue de la brasserie- B.5651 GOURDINNE     – ghsimonis@voo.be –

Royal mépris ou manipulation flamande ?

logo-coup-de-gueuleUn coup de gueule de Michel Pieret.

Le 27 septembre dernier (2013), le nouveau roi des Belges a fait ce qu’on appelle sa « joyeuse entrée » à Anvers.

Coïncidence de date s’est contentée de dire la presse de langue française…

Quels auraient été les commentaires et réactions si ce même roi avait fait sa joyeuse entrée dans une ville wallonne le jour de la fête de la Communauté flamande ?

Doit-on voir déjà dans ce mépris de la Communauté française de Belgique la marque de Monsieur Van Daele, le chef de cabinet flamand du nouveau roi, ou un choix royal personnel ?

Le ridicule ne tue pas

L’article a l’avantage d’être très court mais son contenu est lourd de sens : il faut à tout prix greffer dans les cerveaux le noir-jaune-rouge. Dans cet Etat, il n’y a plus de citoyens, mais seulement des sujets de multiples majestés. J’apprécie à sa juste valeur le « etc… ».

Combien de maisons communales flamandes, par exemple, vont suivre cet arrêté royal approuvé par le conseil des ministres ?

Bientôt, dans un article qui sera un peu plus long, nous pourrons tirer le bilan des « joyeuses entrées » de Philippe et Mathilde dans les différentes provinces du royaume.

Paul D.

Les couleurs nationales pour les anniversaires de Philippe et Mathilde

joyeuse entréeLes bâtiments publics devront arborer le drapeau belge à trois nouvelles occasions: l’anniversaire du roi Philippe, l’anniversaire de la reine Mathilde et l’anniversaire de mariage du couple royal en vertu d’un arrêté royal approuvé vendredi par le conseil des ministres.

Le conseil a ajouté les trois dates -20 janvier, 15 avril, 4 décembre- à l’arrêté royal du 5 juillet 1974 sur le pavoisement des édifices publics. La liste reprend désormais 18 dates: fête nationale, hommage aux militaires belges décédés lors de missions de paix, armistice, fête du roi, anniversaire d’Albert II, de Fabiola et de Paola, etc.

(Information donnée par l’agence Belga et publiée sur le site du Vif/L’Express.)

François Perin : un visionnaire avec une conscience, une intelligence et un courage exemplaires

François Perin - 2« Ses raisonnements sont comme des bonbons acidulés : ils piquent mais font follement plaisir. François Perin est unique, irremplaçable ».

Ainsi s’exprimait Isabelle Philippon, esprit libre et éclairé, ancienne rédactrice en chef du « Vif-L’express ».

En parcourant la presse, les blogs, en écoutant radio et journaux télévisés, j’ai relevé de nombreux lieux communs, approximations ou inexactitudes pour parler d’un géant du mouvement wallon qui aura marqué de sa personnalité la vie politique belge de la seconde moitié du XXème siècle.

François Perin est l’Homme qui m’ inocula le virus de la politique en 1965 lorsqu’il présenta le P.W.T. (Parti wallon des travailleurs), qu’il avait créé un an plus tôt, aux élections législatives. Je garde le souvenir des meetings qu’il tint dans les arrières salles de petits bistrots surchauffés. Je n’avais d’yeux que pour ce tribun qui enthousiasmait son public mais qui devait aussi faire face à de virulents contradicteurs qu’il envoyait dans les cordes avec une verve sublime. Lui, le jeune professeur de droit constitutionnel à l’université de Liège, n’hésite pas à descendre dans la rue seul ou avec quelques courageux pour coller les  affiches de notre parti qui avait hérité du n° 1. Un jour, un militant socialiste n’hésite pas à lui verser son seau de colle sur la tête. Eh oui, à l’époque, on ne fait pas dans la dentelle et les sorties électorales nocturnes deviennent parfois de véritables champs de bataille…

Le courage de François Perin est récompensé puisqu’il est élu à Liège tandis que Robert Moreau devient député à Charleroi sur une liste dénommée « Front wallon ». Ensemble, ils fondent le Parti Wallon.

1968 : François Perin est de nouveau à la manœuvre et fonde le R.W. .Le « Walen buiten » (« les Wallons dehors ») de Louvain réveille les consciences.  Le social chrétien Jean Duvieusart rejoint avec ses troupes les tendances socialistes et libérales pour créer le « Rassemblement wallon » qui regroupe des députés et sénateurs issus des partis de pouvoir. Comme président de la section d’ Angleur, je participe aux réunions de l’arrondissement de Liège où je suis, parmi d’autres, les discours de mon idole. Le succès de ce nouveau parti qui rassemble de fortes personnalités est fulgurant puiqu’aux élections législatives de 1971, le R.W. devient le 2ème parti de Wallonie. Si le fédéralisme est l’épine dorsale du programme du R.W., la tendance réunioniste, dont je fais partie, existe déjà à cette époque. François Perin voit cette émergence d’un œil bienveillant même s’ il nous assène que ce combat n’est pas encore d’actualité.

Le succès de 71 aiguise les appétits. Le parti gagne en nombre de membres ce qu’il perd en idéal.

Les élections fédérales de 74 voient une nouvelle victoire du R.W. en Wallonie et du F.D.F. à Bruxelles. Suite à un remaniement ministériel, le R.W.  entre dans le gouvernement Tindemans II et Paul-Henry Gendebien  devient président du parti. Comme ministre des réformes institutionnelles, François Perin va vivre  ses années politiques les plus pénibles. Pragmatique, il a horreur de ces nuits de négociations sans fin qui accouchent souvent d’une souris. Esprit brillant et indépendant, il exècre les compromissions à la belge. De plus, François Perin vit mal le fossé qui se creuse entre les ministres R.W. et la base des militants qui ne comprennent pas certains choix du gouvernement. Suite à un reniement de Léo Tindemans, François Perin et les ministres R.W. Gol, Knoops et Moreau démissionnent en 76. Comme militant, je vécus mal cette époque. Cette participation gouvernementale reste pour moi un souvenir pénible.

Les réunions d’arrondissement étaient devenues des foires d’empoigne où la sagesse et la voix douce du sénateur Marcel Thiry, autre réunioniste,  faisaient merveille pour ramener un peu de sérénité. Pour nous, militants, il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre que les beaux jours du R.W. étaient passés. François Perin et Jean Gol négociaient avec le P.S.C. avec pour but de déconfessionnaliser ce parti. De son côté, Paul-Henry Gendebien radicalisait ses positions avec un virage très à gauche du R.W.  La rupture était inévitable. Elle survint en 76. Ma locale d’Angleur vota la motion de Gendebien et j’assistai avec douleur à la lente descente aux enfers du R.W. jusqu’en 82. De leur côté, Perin et Gol ainsi qu’une majorité d’élus R.W. fondèrent avec les libéraux le P.R.L.W. qui perdra assez rapidement son W. De 76 à 82, le R.W. ne cessera d’imploser, certains de ses élus rejoignant le parti socialiste.

En 1980, fatigué par le système belge, François Perin démissionne du parlement. Les relations avec Jean Gol se détériorent quant à l’attitude à adopter sur la question européenne. En 1985, François Perin démissionne du P.R.L.

Ramener la personnalité de François Perin à la seule sphère politique serait une erreur.

Il fut un professeur d’université particulièrement apprécié par ses étudiants. Il arrivait plus que tout autre à captiver l’attention de son auditoire.

Il fut aussi un brillant conférencier. Les thèmes de ses conférences étaient éclectiques. Il était souvent sollicité car les organisateurs savaient qu’annoncer François Perin était gage de succès. J’essayais dans la mesure du possible d’aller l’écouter le plus souvent possible. Sa voix claire et un brin rocailleuse faisait merveille. Après la conférence, il m’arriva plus d’une fois de le ramener chez lui, car François Perin refusa toujours de conduire une voiture. Ces déplacements furent chaque fois un moment de bonheur face à un esprit qui n’avait pas pris une ride. J’eus la chance d’assister à sa dernière conférence à la Maison de la Laïcité de Theux. Ce jour-là, il annonça qu’il venait de donner sa dernière conférence parce qu’il ne supportait pas que ses problèmes auditifs l’obligent à faire répéter les questions qui lui étaient posées lors du débat par l’assemblée.

Il fut également, même s’il s’en défendait, écrivain avec le célèbre « Histoire d’une nation introuvable » qui nous emmenait sur les chemins d’une Belgique qui n’a jamais été une nation. Dans son essai « Franc-parler », François Perin nous fit partager son témoignage sur la double crise des dogmes et du rationalisme. A travers cet essai, il lançait une bouteille à la mer à destination d’héritiers inconnus…

En 2006, je fus chargé de prendre contact avec l’illustre professeur afin qu’il accepte de pousser la liste du R.W.F. aux élections provinciales. Je le rencontrai à la Taverne Danoise, lieu qu’il affectionnait. Après deux heures de conversations instructives, il accepta et me lança « A mon âge, c’est une folie. Je n’oserai jamais en parler à ma famille. »

Avec l’âge, François Perin se fit plus rare, même si on le retrouva en de grandes occasions comme les Etats Généraux de Wallonie en mai 2009 initiés par Jules Gheude, biographe officiel de François Perin à qui celui-ci a confié tous les documents de sa vie politique.(*)

Lors du Colloque organisé par le Cercle Condorcet en avril 2011, il envoya un message de sympathie aux organisateurs. Il exhortait les participants à ne pas laisser tomber Bruxelles.

Par une préface, il réserva son dernier écrit au dernier ouvrage de Jules Gheude : « Lettre à un ami français ».

Je viens de voir défiler une partie de ma vie de militant wallon et réunioniste. Merci M. Perin. Votre œuvre vit encore.

A sa famille, je me permets d’adresser mes condoléances les plus sincères.

Paul D.

(*) Pour connaître tout ou presque tout de François Perin, lisez « François Perin, écrits et mémoires » sous la plume de Jules Gheude aux éditions « Quorum ».

François Perin

François Perin n’est plus. « C’est un des derniers pères historiques de la Wallonie qui nous quitte », a déclaré Rudy Demotte, attristé par la nouvelle. Avant de laisser à Jules Gheude ou à Paul Durieux le soin d’en parler plus longuement, nous publions ici, dans son intégralité, la dernière interview que François Perin a livrée au journal Le Soir. C’était il y a un peu plus de deux ans.

François Perin : « Finissons-en ! »

perinGrand témoin et ancien acteur majeur de la scène politique belge, François Perin souhaite que la Flandre proclame son indépendance, que Bruxelles s’organise en ville internationale et que la Wallonie rejoigne la France. Pour lui, il faut en finir. Par David Coppi

Jeudi après-midi, café de l’Europe, la digue, Saint-Idesbald : « Je n’ai pas choisi mais ça tombe bien : c’est une station balnéaire essentiellement pour enfants, donc les mères sont jeunes… » Grisaille, pluie fine : mer, plage et ciel ne font qu’un paysage. À la table, François Perin n’enlève ni blouson ni chapeau, il attaque…

Quand de Gaulle parle d’eux aux Wallons

François Perin nous livre, en historien, ces extraits tirés d’un ouvrage d’Alain Peyrefitte, soit une série d’entretiens avec le général de Gaulle, réalisés en 1965 et publiés en 2000, aux éditions Fallois-Fayard, sous le titre « C’était de Gaulle ».

Eclairant. Provoquant. Jugez plutôt.

« J’avais reçu (après la Seconde Guerre mondiale, NDLR) une délégation de Wallons, bien décidée à préparer le rattachement à la France. Elle m’avait expliqué que les Flamands étaient de plus en plus arrogants et finiraient par faire eux-mêmes sécession. C’est peut-être comme ça que ça finira. »

« La Wallonie existe, mais il n’y a pas une nation wallonne, les Wallons n’ont jamais cherché à devenir un Etat. Ils demandent à être intégrés au sein de la République française, dont ils ont déjà fait partie. C’est tout autre chose que, pour les Québécois, de s’émanciper de la domination anglo-saxonne. »

« Beaucoup de Wallons pensent qu’ils seraient mieux traités par la France que par la Flandre. C’est probable. Ils retrouveraient au sein de la France la fierté d’appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture, le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines » (…) « Toutes choses qu’ils ont perdues dans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands qui ne les aiment pas et qu’ils n’aiment pas. Pour les besoins de l’unité de la Belgique, on a raboté ce qu’ils avaient de différent. Ils en sont frustrés. »

Comme dirait le même général sous d’autres latitudes : « Je vous ai compris ! »

Les négociations doivent reprendre le 16 août. Cela vous inspire ? La Belgique continue ? Ou s’achève-t-elle ?

Sur les négociations, je n’ai pas grand-chose à dire. Demandez à Di Rupo. Interrogé à propos de la possibilité de former un gouvernement, le formateur a répondu : « Je n’en sais rien »… En ça, il était parfaitement sincère, et bien informé.

De Wever a réaffirmé, lors de la fête flamande, que la Flandre était une nation.

Et Kris Peeters, président du gouvernement flamand, demande, lui, à être reçu à l’étranger comme un chef d’Etat. Il prend de l’avance si vous voulez. Et il n’est pas N-VA, mais CVP, CD&V si vous voulez, héritier du grand et influent parti catholique flamand. Chef d’Etat…

Le problème, ce n’est donc pas tant les négociations du 16 août.

Le problème n’est pas celui, classique dans les régimes parlementaires, de la formation d’une coalition, mais de l’existence de la Belgique. On a évoqué la « nation » flamande. En face, les bons Belges, eux, qui sont surtout la masse de l’opinion publique francophone, et les hommes politiques élus par les francophones, sont accrochés à l’idée de Belgique. Le comble, c’est Francis Delpérée, qui envisage, si les Flamands devaient partir, une « Belgique résiduaire », avec tout : la Constitution, les institutions, la famille royale, le Roi… De la folie !

« Folie » ? Même la Belgique résiduaire, amputée de la Flandre, ne trouve pas grâce à vos yeux ?

Non. Il y a quelque chose que la presse et les médias ne rappellent jamais, c’est l’histoire, et c’est fondamental : en 1830, à cause de la défaite de Napoléon à Waterloo, les neuf départements du nord – par sanction – sont enlevés à l’Empire, et là, ce que l’on appellera le « congrès national belge », élu après la révolution de novembre, est le fruit du vote d’à peine 2 % de la population ! 2 % émanant de la grande bourgeoisie. C’est tout. Le suffrage universel viendra plus tard.

Vous voulez dire : il y a un vice originel.

Oui. Les gens – en particulier les bons Belges, je l’ai dit – ne se rendent pas compte. Ce n’est pas tout. La fameuse « révolution » de 1830, qu’en est-il ? Elle éclate sur une scène d’opéra, où l’on jouait La Muette de Portici. Avez-vous déjà vu la masse populaire se presser à l’opéra ? À cette époque en tout cas, seuls les bourgeois pouvaient aller à l’opéra. Ce sont eux qui se sont enflammés. La révolte, ensuite, sera celle d’une masse populaire de Bruxelles – d’une seule commune –, ce qui, d’ailleurs, fera peur à ladite bourgeoisie, qui créera alors un pouvoir qui perdurera, notamment une garde civique pour maintenir l’ordre. La voilà, notre Belgique.

 Et j’ajoute : qui intervient à l’époque pour consolider tout cela ? L’Angleterre, vainqueur, avec Wellington, de Bonaparte. En effet, que se passe-t-il ? Le congrès national désigne un roi : un collatéral des Bourbons, un prince français. Les Anglais disent « non ». Ils récusent notre candidat. En désarroi, notre ministre des Affaires étrangères se rend à Londres : « Que faire ? ». Les Anglais lui disent : « Ah !, mais c’est simple… Nous avons un prince disponible… Un certain Léopold de Saxe-Cobourg ». Un personnage que personne ne connaissait chez nous. Qui avait refusé, avant cela, d’être propulsé roi des Grecs. Le congrès national obtempère.

Pourquoi rappelez-vous tout cela ?

Parce que notre opinion publique ne sait pas que la Belgique est un artifice, à l’origine une sorte de protectorat anglais. La voilà, notre histoire ; les voilà, nos origines. On connaît la suite : avec le suffrage universel, à partir de 1919, on assistera à l’affirmation du mouvement flamand. Qui, d’étape en étape, a gagné sur toute la ligne.

« Gagné » quoi ?

Il a gagné de devenir une « nation », avec un esprit collectif qui, de fil en aiguille, deviendra une « conscience nationale ». Bart De Wever est dans la ligne, et logiquement, il dit : « Nous voulons un Etat flamand indépendant ». Et vous aurez noté que pour expliquer ça, il va d’abord à Londres. Chez Cameron, il y a quelques mois. Il connaît l’histoire, De Wever. L’Angleterre – la France n’y verra pas d’inconvénient – sera le premier Etat à reconnaître l’indépendance de la Flandre quand celle-ci sera proclamée.

Car on en est là, selon vous ? C’est la prochaine étape pour le mouvement flamand ? Une déclaration unilatérale d’indépendance en Flandre ?

C’est, en tout cas, ce que souhaitent les principaux leaders flamands, à commencer par ceux de la N-VA, qui ont une grande influence sur les autres. Et moi, personnellement, je le souhaite aussi !

Vous souhaitez que la Flandre proclame son indépendance… Et nous, dans tout cela ? La « nation » wallonne n’existe pas, la bruxelloise moins encore…

La notion de Wallonie n’a été inventée qu’au milieu du XIXe siècle ; même si le mot « Wallon » remonte à la nuit des temps, de la racine « Wahl », germanique, qui veut dire « population romanisée » – on trouve la même racine en Suisse. Mais enfin : les Belges francophones, qui détestent le mouvement flamand ne le comprennent pas, ne connaissent pas ses origines, son fondement populaire, doivent sortir de leur aveuglement… Il n’y a pas de « drapeau belge », pas davantage, je l’ai dit, de nationalisme wallon. Il faut donc qu’ils cherchent une solution. Il n’y en a qu’une.

Laquelle ?

Il n’y a plus qu’une issue, à laquelle les politiques ne se résolvent pas : devenir une région de France, graduellement. Quel est l’intérêt de s’acharner à vouloir un gouvernement belge ? C’est que cela fournit un grand nombre d’emplois de ministres, et de cabinets ministériels. Alors, on tire sur la corde.

C’est un détail.

Pas un détail, une résistance.

Donc, Wallonie, région de France. Et Bruxelles ?

Problème. Les Flamands disent que c’est leur capitale. Ce qui est insensé démographiquement. Ils sont obsédés : à l’étranger, lors d’expositions internationales, ils présentent des cartes géographiques où Bruxelles figure en plein dans leur territoire. Mais Bruxelles est quand même en grande partie francophone et composée d’immigrés. Alors, quoi ? Les Flamands ne vont quand même pas faire donner la troupe ! Bruxelles est une ville internationale. Point. Les Bruxellois, d’ailleurs, sont francophones mais francophobes. Je souhaite donc le scénario suivant : la proclamation d’indépendance de la Flandre, une négociation pacifique de la séparation et du sort de Bruxelles, et la Wallonie en France. C’est mon opinion. On va hurler ! Mais enfin…

Pendant ce temps, Elio Di Rupo, en formateur, essaie de recomposer une coalition, de faire durer la Belgique…

C’est un Italien naturalisé, né en Belgique… Les Italiens ont un attachement spécial au pays qui les a accueillis, donné un emploi… Et puis, pour Di Rupo, comme socialiste, la Belgique, c’est la sécurité sociale, la raison d’être de la social-démocratie. On est sur un autre registre.

Admettons même qu’il réussisse à former un gouvernement. Le pays est-il sauvé pour autant ?

La N-VA ne va pas s’évanouir, le nationalisme flamand est bien ancré. Il est porté tantôt avec virulence, et haine, par certains, tantôt avec un louvoiement prudent par d’autres, mais il ne s’arrête pas, il ne s’arrête jamais.

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde