François Perin : un visionnaire avec une conscience, une intelligence et un courage exemplaires

François Perin - 2« Ses raisonnements sont comme des bonbons acidulés : ils piquent mais font follement plaisir. François Perin est unique, irremplaçable ».

Ainsi s’exprimait Isabelle Philippon, esprit libre et éclairé, ancienne rédactrice en chef du « Vif-L’express ».

En parcourant la presse, les blogs, en écoutant radio et journaux télévisés, j’ai relevé de nombreux lieux communs, approximations ou inexactitudes pour parler d’un géant du mouvement wallon qui aura marqué de sa personnalité la vie politique belge de la seconde moitié du XXème siècle.

François Perin est l’Homme qui m’ inocula le virus de la politique en 1965 lorsqu’il présenta le P.W.T. (Parti wallon des travailleurs), qu’il avait créé un an plus tôt, aux élections législatives. Je garde le souvenir des meetings qu’il tint dans les arrières salles de petits bistrots surchauffés. Je n’avais d’yeux que pour ce tribun qui enthousiasmait son public mais qui devait aussi faire face à de virulents contradicteurs qu’il envoyait dans les cordes avec une verve sublime. Lui, le jeune professeur de droit constitutionnel à l’université de Liège, n’hésite pas à descendre dans la rue seul ou avec quelques courageux pour coller les  affiches de notre parti qui avait hérité du n° 1. Un jour, un militant socialiste n’hésite pas à lui verser son seau de colle sur la tête. Eh oui, à l’époque, on ne fait pas dans la dentelle et les sorties électorales nocturnes deviennent parfois de véritables champs de bataille…

Le courage de François Perin est récompensé puisqu’il est élu à Liège tandis que Robert Moreau devient député à Charleroi sur une liste dénommée « Front wallon ». Ensemble, ils fondent le Parti Wallon.

1968 : François Perin est de nouveau à la manœuvre et fonde le R.W. .Le « Walen buiten » (« les Wallons dehors ») de Louvain réveille les consciences.  Le social chrétien Jean Duvieusart rejoint avec ses troupes les tendances socialistes et libérales pour créer le « Rassemblement wallon » qui regroupe des députés et sénateurs issus des partis de pouvoir. Comme président de la section d’ Angleur, je participe aux réunions de l’arrondissement de Liège où je suis, parmi d’autres, les discours de mon idole. Le succès de ce nouveau parti qui rassemble de fortes personnalités est fulgurant puiqu’aux élections législatives de 1971, le R.W. devient le 2ème parti de Wallonie. Si le fédéralisme est l’épine dorsale du programme du R.W., la tendance réunioniste, dont je fais partie, existe déjà à cette époque. François Perin voit cette émergence d’un œil bienveillant même s’ il nous assène que ce combat n’est pas encore d’actualité.

Le succès de 71 aiguise les appétits. Le parti gagne en nombre de membres ce qu’il perd en idéal.

Les élections fédérales de 74 voient une nouvelle victoire du R.W. en Wallonie et du F.D.F. à Bruxelles. Suite à un remaniement ministériel, le R.W.  entre dans le gouvernement Tindemans II et Paul-Henry Gendebien  devient président du parti. Comme ministre des réformes institutionnelles, François Perin va vivre  ses années politiques les plus pénibles. Pragmatique, il a horreur de ces nuits de négociations sans fin qui accouchent souvent d’une souris. Esprit brillant et indépendant, il exècre les compromissions à la belge. De plus, François Perin vit mal le fossé qui se creuse entre les ministres R.W. et la base des militants qui ne comprennent pas certains choix du gouvernement. Suite à un reniement de Léo Tindemans, François Perin et les ministres R.W. Gol, Knoops et Moreau démissionnent en 76. Comme militant, je vécus mal cette époque. Cette participation gouvernementale reste pour moi un souvenir pénible.

Les réunions d’arrondissement étaient devenues des foires d’empoigne où la sagesse et la voix douce du sénateur Marcel Thiry, autre réunioniste,  faisaient merveille pour ramener un peu de sérénité. Pour nous, militants, il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre que les beaux jours du R.W. étaient passés. François Perin et Jean Gol négociaient avec le P.S.C. avec pour but de déconfessionnaliser ce parti. De son côté, Paul-Henry Gendebien radicalisait ses positions avec un virage très à gauche du R.W.  La rupture était inévitable. Elle survint en 76. Ma locale d’Angleur vota la motion de Gendebien et j’assistai avec douleur à la lente descente aux enfers du R.W. jusqu’en 82. De leur côté, Perin et Gol ainsi qu’une majorité d’élus R.W. fondèrent avec les libéraux le P.R.L.W. qui perdra assez rapidement son W. De 76 à 82, le R.W. ne cessera d’imploser, certains de ses élus rejoignant le parti socialiste.

En 1980, fatigué par le système belge, François Perin démissionne du parlement. Les relations avec Jean Gol se détériorent quant à l’attitude à adopter sur la question européenne. En 1985, François Perin démissionne du P.R.L.

Ramener la personnalité de François Perin à la seule sphère politique serait une erreur.

Il fut un professeur d’université particulièrement apprécié par ses étudiants. Il arrivait plus que tout autre à captiver l’attention de son auditoire.

Il fut aussi un brillant conférencier. Les thèmes de ses conférences étaient éclectiques. Il était souvent sollicité car les organisateurs savaient qu’annoncer François Perin était gage de succès. J’essayais dans la mesure du possible d’aller l’écouter le plus souvent possible. Sa voix claire et un brin rocailleuse faisait merveille. Après la conférence, il m’arriva plus d’une fois de le ramener chez lui, car François Perin refusa toujours de conduire une voiture. Ces déplacements furent chaque fois un moment de bonheur face à un esprit qui n’avait pas pris une ride. J’eus la chance d’assister à sa dernière conférence à la Maison de la Laïcité de Theux. Ce jour-là, il annonça qu’il venait de donner sa dernière conférence parce qu’il ne supportait pas que ses problèmes auditifs l’obligent à faire répéter les questions qui lui étaient posées lors du débat par l’assemblée.

Il fut également, même s’il s’en défendait, écrivain avec le célèbre « Histoire d’une nation introuvable » qui nous emmenait sur les chemins d’une Belgique qui n’a jamais été une nation. Dans son essai « Franc-parler », François Perin nous fit partager son témoignage sur la double crise des dogmes et du rationalisme. A travers cet essai, il lançait une bouteille à la mer à destination d’héritiers inconnus…

En 2006, je fus chargé de prendre contact avec l’illustre professeur afin qu’il accepte de pousser la liste du R.W.F. aux élections provinciales. Je le rencontrai à la Taverne Danoise, lieu qu’il affectionnait. Après deux heures de conversations instructives, il accepta et me lança « A mon âge, c’est une folie. Je n’oserai jamais en parler à ma famille. »

Avec l’âge, François Perin se fit plus rare, même si on le retrouva en de grandes occasions comme les Etats Généraux de Wallonie en mai 2009 initiés par Jules Gheude, biographe officiel de François Perin à qui celui-ci a confié tous les documents de sa vie politique.(*)

Lors du Colloque organisé par le Cercle Condorcet en avril 2011, il envoya un message de sympathie aux organisateurs. Il exhortait les participants à ne pas laisser tomber Bruxelles.

Par une préface, il réserva son dernier écrit au dernier ouvrage de Jules Gheude : « Lettre à un ami français ».

Je viens de voir défiler une partie de ma vie de militant wallon et réunioniste. Merci M. Perin. Votre œuvre vit encore.

A sa famille, je me permets d’adresser mes condoléances les plus sincères.

Paul D.

(*) Pour connaître tout ou presque tout de François Perin, lisez « François Perin, écrits et mémoires » sous la plume de Jules Gheude aux éditions « Quorum ».

5 réflexions sur « François Perin : un visionnaire avec une conscience, une intelligence et un courage exemplaires »

  1. C’est grâce à Monsieur Perin que je suis devenu un rattachiste à la France dans l’âme depuis 1980 déjà … Comme le temps passe vite … Je n’ai jamais eu la chance de le rencontrer de vive voix et je le regrette mais c’est la vie. Je lui souhaite de reposer en paix là-haut au paradis des rattachistes parce que, forcément, il y en a un où ils ne disputent pas entre eux… et bien entendu, je présente mes condoléances sincères à sa famille. Merci Monsieur Perin pour votre oeuvre !

    salutation et fraternité !

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  2. Je ne l’ai jamais vu dans une réunion politique mais je fus son étudiant en 1ère candi en 1974 et en 1ère licence en 1976. Cette année, je l’ai vu revenir devant ses étudiants après avoir quitté son poste de ministre. Il ne lui a pas fallu trente secondes pour retourner un auditoire qu’on avait essayé de monter contre lui.
    Un grand wallon donc un grand français.
    Un petit bonhomme mais un grand monsieur

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  3. Cher Paul,Je comprends ton admiration pour F.Perin.Je le vis pour la première fois dans les années 60 à l’ancien Eden à Charleroi dans un colloque qui l’opposait à Marc-Antoine Pierson à une époque où le PSB hésitait à défendre le fédéralisme et Perin retourna la salle. Perin fonda le PWT avec les communistes.Il fut élu avec R.Moreau (Secrétaire régional FGTB) et un bruxellois (Cgsp-Enseignement) dont j’ai oublié le nom. Je reproche à Perin et d’autres d’avoir quitté le PS et renoncé au combat,plus difficile, à l’intérieur. Je continuai cette lutte et je fais toujours pour le rattachisme et la justice sociale.Le Congrés des Socialistes Wallons eut lieu à Verviers en 1967, suivi de celui de Klemskerke, avec les Socialistes flamands, qui établirent les bases du fédéralisme actuel. Cela signifiait la condamnation, à terme, du RW. Perin, lui, passait à droite avec son adhésion au PRL… et il attaquait les syndicats dans ses discours.Perin au gouvernement fut près d’être démissionné par le Roi à cause de son franc-parler. Quand il parlait au Parlement, la salle était pleine. J’ai rencontré F.Perin aux Etats Généraux de Wallonie et la dernière fois que je l’ai revu,ce fut à une dernière conférence à La Louvière où il expliqua toute la richesse du …Bouddhisme. Je comprends ton admiration devant celui qui a fait avancer l’histoire wallonne.Tu as eu la chance de fréquenter un homme d’une telle envergure comme j’ai eu la chance de fréquenter jusqu’à sa mort et de collaborer avec Guy Spitaels et de m’opposer souvent à André Cools (Ils furent les deux plus grands Présidents de l’après-guerre)… que j’admirais et il le savait. En politique, ce n’est pas incompatible ! C’est le débat d’idées qui importe.Voici un point de vue plus nuancé.Amitiés.

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