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Présidence des départements, où sont les femmes ?

Je dédie cet article à celles et ceux qui aiment affirmer que la France est un pays incapable de se réformer et je dis : « vive les binômes ». La parité est une réalité dans les assemblées départementales. Il appartient maintenant aux élues de prendre la place qui doit être la leur.

Paul D.

Lu sur le site de l’Obs

Publié le 03-04-2015 à 09h50

Avatar de Julia Mouzon

Par 
« Femme et Pouvoir »

LE PLUS. Pour voir autant de femmes que d’hommes présider les conseils départementaux, il faudra encore attendre. Si ces assemblées sont désormais paritaires, seules dix représentantes de la gente féminine ont été élues à la tête de ces assemblées, sur 101, jeudi 2 avril. Pourquoi un tel blocage ? Éclairage de Julia Mouzon, fondatrice de « Femme et Pouvoir ».

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NathalieSarrabezolles a été élue présidente du conseil départemental du Finistère, le 2 avril 2015 (F.TANNEAU/AFP).

Pour la première fois de l’histoire mondiale, les élections départementales françaises des 22 et 29 mars ont imposé l’élection d’un binôme de candidats de sexe opposé. Cette loi controversée lors de son vote du 17 mai 2013 a été appliquée avec succès.

Quelles en sont les conséquences ? 4 points clés à retenir :

1. Des femmes présentes mais encore effacées

Pendant les campagnes, les candidats masculins ont systématiquement été mis en avant : par les médias, par leur entourage et par leur famille politique.

À côté d’hommes souvent très expérimentés en politique, les femmes ont peiné à faire entendre leur voix et à prendre toute leur place – à de notoires exceptions près. Dans la majorité des cas, c’est à l’homme que revenaient les questions ainsi que le titre de « candidat n°1 ».

Et quand le binôme n’est pas élu, les partisans reçoivent un mail les remerciant d’avoir suivi un duo, un mail au nom des élus mais signé…par le représentant masculin.

2. Des assemblées qui changent : la photo se féminise

Grâce à cette loi, pas d’arrangements comme aux élections sénatoriales où l’on a vu des hommes du même parti constituer plusieurs listes pour avoir plus de chances d’être élus : à l’inverse, la photo de tous les conseils généraux a changé depuis lundi et certains conseils généraux où ne siégeaient aucune femmes sont désormais paritaire.

Le bénéfice majeur de ce changement est que les femmes sont désormais pleinement aux commandes de la décision publique, et ce dans toutes les assemblées locales. La loi contraint en effet les conseils municipaux, régionaux, et départementaux à être pleinement paritaires.

3. Cette loi change la politique politicienne

En faisant appel à des femmes qui étaient pour la plupart déjà élues, mais qui restaient parfois discrètes, la loi a contraint à un renouvellement bienvenu de nos assemblées départementales.

Terminées, les campagnes où seul le statut de dinosaure et de mastodonte de la politique prévaut : les conseils généraux sont plus jeunes (hommes et femmes y ont également contribué, avec des moyennes d’âges respectives de 55 ans pour les hommes et 52 ans pour les femmes, alors que la précédente moyenne d’âge étaient de 61 ans et 10 mois pour des hémicycles remplis à 81 % par les hommes).

En lieu et place de règles politiques qui privilégient l’ancienneté, l’assise, et la capacité à communiquer, on a désormais affaire à un duo de tête recruté sur un impératif de renouvellement salutaire pour notre démocratie, et certainement plus compétent puisque plus issu de la cooptation dans des réseaux de pouvoir fermés !

 4. Le plafond de verre politique résiste au choc

Sur les 101 départements qui ont vu leurs conseillers généraux renouvelés dimanche dernier, seuls 10 seront dirigés par une femme pour les 6 prochaines années. Un plafond de verre politique qui perdure malgré une base désormais paritaire.

Comment expliquer cette très faible pénétration des femmes à la tête des exécutifs ? D’une part, par le maintien d’une tradition masculine malgré un taux de renouvellement assez fort : par exemple, M. Baylet, ex-président du Tarn et Garonne, vient d’être remplacé par Christian Astruc, un agriculteur apolitique de 66 ans.

Et surtout, les femmes restent largement moins présentes à la tête des fédérations locales des grands partis politiques. En résumé, et comme il est usuel, les élus implantés depuis toujours sont favorisés au détriment de figures moins connues, mais peut-être prometteuses.

Une étape décisive

Finalement, la loi sur le scrutin binominal a porté des fruits avec un renouvellement très large de l’ensemble des conseillers généraux. Grande première électorale, ce test grandeur nature va permettre dans les prochaines années un changement culturel important en implantant des femmes au sein de ces exécutifs incontournables et sur une élection binominale, et non de liste.

Le plafond de verre résiste encore et toujours à l’envahisseur, l’envahisseuse en l’occurrence ; mais ce n’est que partie remise pour les femmes politiques françaises qui ont marqué là une étape décisive.

 

Liberté, égalité, fraternité

Nous reprenons ici le début de l’éditorial de Jean Daniel pour le Nouvel Observateur. Il n’a pas hésité à l’intituler « Le bonheur d’être français ». Les circonstances nous incitent à la prudence et à la retenue, mais nous comprenons son enthousiasme et nous le partageons même en voyant combien les valeurs de la République française ont pu mobiliser de monde aujourd’hui.

marche républicaine

Jean DanielJamais n’avait-on autant parlé de l’effondrement de la France que durant ces dernières semaines. Depuis cet incroyable dimanche, ce pays tant discrédité se heurte au miracle de l’unité.

Le monde redécouvre la France. Le spectacle de l’unité éblouit ou tétanise. Tout le monde revient de loin, y compris nous-mêmes. Jamais, sauf après la défaite infligée par les nazis, on n’avait entendu parler – et aussi brillamment – de l’effondrement de la France que durant ces dernières semaines. Les plus prestigieuses signatures, les plus autorisées, ne pouvaient s’empêcher de prévoir un affaissement de notre pays, au prétexte parfois justifié des doutes que pouvait inspirer le président de la République quant à ses possibilités de faire face au désastre. On savait qu’on exagérait, mais on y prenait plaisir et on finissait par s’en persuader.

Une chose était indubitable : les Français, dans quelques cercles qu’ils se réfugient, étaient divisés, individualistes, ou sectaires, selon les cas ; racistes, antisémites, et encore bien davantage islamophobes. Tel était notre pays, et chacun découvrait de nouvelles preuves pour justifier un pessimisme à la fois confortable et désenchanté. J’arrête puisque dimanche, cet incroyable dimanche, a eu lieu. Tout d’un coup, ce pays tant discrédité se heurte au miracle de l’unité.

Une autre France

Je dis bien « miracle » et je dis bien « unité ». Pour protester contre le meurtre banalisé, contre le racisme transformé en fait divers et contre les assassins d’où qu’ils vinssent parfois transformés en héros chez les adolescents, on a vu ce défilé d’hommes et de femmes à la fois émus et fermes, pacifiques et décidés, laïcs et mélangés, religieux de toutes sortes enfin. Si le dirigeant palestinien du Hamas condamne l’attentat, et si les représentants des Juifs de France appellent à ne pas céder à la peur, alors c’est une autre France. Nous nous sommes trompés.

Ce n’est pas seulement honnête de le reconnaître, c’est une joie sans mélange. Nos professeurs peuvent enseigner à nouveau avec plus de conviction les grands thèmes et principes de la Révolution, sans se désespérer de n’être ni compris ni même entendus. On me dira ce qu’il faut dire dans ces cas-là, à savoir que tout cela peut changer, que les Français sont versatiles, qu’ils ont une aptitude à la division, qu’ils ne peuvent pas être trop longtemps vertueux parce qu’ils sont trop libres. Cela ne tient pourtant plus le coup devant les manifestations de ce dimanche.

Pour lire cet édito de Jean Daniel dans son intégralité : http://tempsreel.nouvelobs.com/edito/20150111.OBS9723/le-bonheur-d-etre-francais.html

97e Congrès des maires et présidents de communautés

Photo salle académique U.L.G.L’AMF (Association des Maires de France) représente un véritable pouvoir en France. Elle est la France que j’aime, celle qui travaille à l’échelon humain, soucieuse du bien-être des citoyens de France. Les nombreux visiteurs étrangers ne s’y trompent pas. Ils apprécient cette douceur de vivre, ce souci de conservation du patrimoine, cette préservation de services publics de qualité qui font de la France la première destination touristique mondiale.

L’AMF vogue loin des joutes politiciennes de l’état français, loin des coups bas que s’échangent les ténors des formations politiques, loin des querelles de personnes dont s’abreuvent les « grands » sur les plateaux de télévision, devant les micros de radio ou dans la presse écrite.

Quelles que soient les sensibilités politiques des maires, l’AMF n’a qu’un seul discours, une seule ligne qui se veut et se vit unie, collective et solidaire. Des maires des plus petits villages aux maires des grandes villes, chacun avance dans le même sens, celui de l’unité dans la combativité, porté par l’invincible espoir dans l’avenir de leur commune.

A l’heure où l’état français est entré dans une phase de réformes de structures qui va toucher les régions et les départements, mon espoir est que le gouvernement ne touche pas à ce joyau qu’est l’AMF, mais au contraire lui donne tous les moyens pour continuer à se développer en harmonie.

Nous savons de quoi nous parlons, nous citoyens de Wallonie, avec les dégâts engendrés par les fusions de communes de 1977 qui ont éloigné le citoyen de l’administration, des décisions qui le concernent et des services publics de proximité.

Paul D.

Lu sur le site du Figaro.fr :

Moment unique du Congrès des maires, hier : la séance plénière dans le grand auditorium a été marquée par un vibrant hommage des maires à Jacques Pélissard. Devant une salle debout et l’applaudissant avec chaleur après son discours, le président sortant de l’AMF a été visiblement aussi ému qu’heureux de cet hommage.

Avant l’intervention de Jacques Pélissard, André Laignel, premier vice-président délégué de l’association, a lui aussi rendu un hommage très appuyé au président sortant. La voix nouée par l’émotion, André Laignel a salué « un vieux compagnonnage », un combat commun mené avec Jacques Pélissard : « Il y a eu des affrontements d’idées, mais toujours avec loyauté, et finalement nous avons appris ensemble ».

Dans son discours, André Laignel a dénoncé les attaques aussi bien contre les élus que contre les fonctionnaires territoriaux, demandant au congrès de rendre hommage aux agents, « sans lesquels nous ne serions pas en mesure d’accomplir nos tâches ». Il est revenu sur la réforme territoriale, dénonçant le seuil de 20 000 habitants pour constituer une intercommunalité (« c’est insuffisant sur certains territoires, et sur d’autres, ruraux, cela n’a aucun sens »). Sur la question des dotations, André Laignel a rappelé qu’il s’agit d’une politique déjà ancienne, notant que pour lui, « le coup le plus dur qui a été porté aux finances locales a été la suppression de la taxe professionnelle » ». Il a enfin souhaité qu’à l’avenir, l’AMF reste ce qu’elle est : fondée sur « l’unité et la combativité », et portée par « un invincible espoir dans l’avenir de nos communes ».

Jacques Pélissard a naturellement évoqué les mêmes thèmes. Après avoir lui aussi chaleureusement salué André Laignel et le travail fait en commun, il a fait un appel à l’unité : unité des associations de maires, d’abord. Il a souhaité que les autres associations « catégorielles » s’engagent « dans un rapprochement avec l’AMF ». « Dans cette période de disette budgétaire, qui peut croire que nous pourrons encore et toujours multiplier les frais d’adhésion de nos communes et EPCI à de multiples associations ? », a demandé Jacques Pélissard, qui a espéré « plus d’unité avec les autres associations, avec des commissions communes et des moyens partagés ».

La volonté d’unité a également été à la base de l’idée non seulement de proposer à François Baroin de lui succéder à la tête de l’AMF, mais de constituer un « ticket » commun avec André Laignel, « une équipe unie aux antipodes des querelles partisanes ». Le président sortant a même été au-delà, en disant que la France gagnerait à ce que cette méthode soit déclinée à l’échelle du pays : « L’alternance pratiquée comme une revanche frontale est à mon sens pénalisante pour la France tout entière », a martelé Jacques Pélissard sous des applaudissements nourris.

Le président sortant s’est ensuite livré à une charge en règle contre la politique du gouvernement : sur les finances, il a dénoncé « la volonté du gouvernement de transférer la charge de l’impôt national vers l’impôt local ». Sur les rythmes scolaires : « La réforme aurait dû être assumée par l’Éducation nationale ». Au lieu cela, c’est « les annonces pour le gouvernement, les ennuis pour les maires ». Sur la réforme territoriale, Jacques Pélissard a répété son refus d’un seuil de 20 000 habitants pour une intercommunalité décidé arbitrairement, et rappelé que l’intercommunalité doit être « un outil au service des communes », et non l’inverse. « Les maires », a martelé Jacques Pélissard, ne sauraient être « ni des supplétifs, ni des sous-traitants ». Il a rappelé qu’il a été à l’origine de la proposition de loi sur les communes nouvelles, en cours d’adoption au Parlement, et appelé les maires à aller « au bout de cette réforme, pour éviter que certaines communes ne se transforment en coquilles vides ». Après un au-revoir à l’assemblée ponctué d’une conclusion forte – « les fantassins de la République que nous sommes ne baisseront jamais les bras » – Jacques Pélissard a passé la parole à François Baroin.

Le sénateur-maire de Troyes a visiblement trouvé les mots qui ont fait mouche et emporté l’adhésion. Il a répété que sa candidature était d’abord et avant tout « un message politique fort pour l’unité ». Unité nécessaire face aux difficultés qui touchent les communes, et en premier lieu financières – François Baroin a qualifié de « dramatique » la baisse des dotations et jugé que l’effort demandé aux communes n’était « pas atteignable ». L’autre « fil d’Ariane » de l’action de l’AMF sera, selon François Baroin, la défense du « rôle irremplaçable des maires », la demande de transformation du fonds d’amorçage pour les nouveaux rythmes scolaires en « fonds de soutien pérenne ». Le maire de Troyes est aussi revenu sur les critiques qui frappent les maires, comme le récent rapport de la Cour des comptes qu’il a jugé « insupportable » : « La Cour n’a pas à porter de jugement d’opportunité sur les choix des élus. Que je sache, les communes sont librement administrées ! Il ne saurait être question de les mettre en coupe réglée ! » Rappelant enfin que les collectivités sont, dans le budget de l’État, « la plus petite source de dépenses » par rapport aux mastodontes que sont les dépenses de santé ou de fonctionnement de l’État, François Baroin a demandé pourquoi, pourtant, c’est à elles que l’on demande « l’effort le plus important ». Très applaudi à la fin de son discours, François Baroin a assuré que, comme sous la présidence de Jacques Pélissard, quelles que soient les sensibilités politiques de chacun, il n’y aura à l’AMF qu’un seul discours et « une seule ligne » : une AMF « unie, collective et solidaire ».

F.L.

« La France, morte ? Il y a peu de pays où il se passe tant de choses »

Lu sur le site leparisien.fr.

Pour Xavier Niel, le fondateur de Free, la France regorge de Bill Gates en puissance. Il revient sur les raisons de son investissement dans la halle Freyssinet à Paris qui accueillera un millier de start-up.

Xavier NielCe sera la plus grosse pépinière de start-up au monde. Xavier Niel, patron d’Iliad, la maison mère de Free, a lancé hier, en présence de François Hollande, les travaux de rénovation de la halle Freyssinet, dans le XIIIe arrondissement de Paris. (…)

Comment vous est venue l’idée de cet endroit qui accueillera 1 000 start-up ?

XAVIER NIEL. Depuis longtemps je cherchais un endroit à Paris pour créer un gros incubateur (NDLR : une structure d’accompagnement de jeunes sociétés) de start-up. Quand je voyage, je m’aperçois que dans le monde entier, dans les entreprises de nouvelles technologies, vous avez toujours des Français. On les forme bien, ils sont géniaux, font des trucs fantastiques, sont réputés dans le monde entier… La Silicon Valley les fait rêver, mais c’est le pire endroit du monde pour créer son entreprise : la concurrence y est terrible. Il y a des incubateurs en France qui marchent bien, mais il fallait un lieu emblématique. C’est pour cela que nous avons choisi cet ancien bâtiment de la SNCF qui accueillera le plus gros incubateur du monde.

Combien de temps faudra-t-il pour en voir sortir les pépites de demain ?

Ça va très vite ! Regardez Google, qui n’a que 15 ans ! L’application Snapchat (NDLR : elle permet de partager entre téléphones) vaut 10 Mds$ alors qu’elle n’a que 2 ans et demi ! Ici, nous allons faire venir entre 3 000 et 3 500 jeunes. On leur fournira tout ce dont ils ont besoin pour créer, faire vivre et voir grandir leur entreprise : bureau de poste, dépôt des brevets, etc. Ce sera un QG d’inventeurs qui permettra de passer de l’idée au prototype, avec des outils lasers, des imprimantes 3D… Les loyers seront bas et tiendront compte de ceux pratiqués par les autres incubateurs parisiens. Comptabilité, gestion, banques… Tout sera disponible ici ou à proximité. Il y aura aussi des commerces autour de la halle. Nous avons des discussions avec la mairie d’Ivry-sur-Seine pour étendre l’activité de la halle au-delà du périphérique et y rajouter des logements pour les créateurs de ces start-up.

Quid de leur financement ?

Les études montrent que la France est un des pays où le financement marche le mieux. Vous pensez que si demain j’invente un autre Google, j’aurai un problème de financement ? Jamais ! Je suis français et réputé pour être l’investisseur dans les start-up le plus actif au monde. Leur financement est un faux problème.

Malgré la situation économique en France ?

La petite musique qu’on entend c’est : « la France c’est mort, Paris c’est fini… » Mais regardez cette semaine. On a la Fondation Louis Vuiton, l’expo Picasso, la halle Freyssinet… Je connais peu de pays où il se passe tant de choses la même semaine. On dit « la France est en crise ». Ça fait trente ans que j’ai une vie professionnelle, ça fait trente ans que la France est en crise… Mais qu’est-ce que je vois en réalité ? Des gens capables de créer des entreprises de niveau mondial et, quand je vois un énorme succès aux Etats-Unis, il y a toujours un Français derrière.

La France est donc toujours un paradis ?

Je l’ai dit il y a un an. Depuis j’ai des petits camarades qui ne s’en remettent pas. Je le pense toujours. Et ça n’a pas changé, ça s’est même plutôt amélioré entre-temps. La France est un pays où les choses vont plutôt bien, c’est un pays fantastique pour créer sa boîte. Il y a du chômage en France, c’est vrai, mais ce ne sont pas les anciennes économies, les anciennes industries qui vont régler ce problème, c’est notre capacité à créer de nouvelles entreprises. Jusqu’à présent, on ne s’est pas très bien débrouillé. On va s’améliorer. Regardez le CAC 40 : il n’y a qu’une entreprise de moins de 30 ans, Gemalto. Dans les pays dynamiques, c’est plus de 50 %. Il faut qu’on crée ces sociétés de demain. La société civile peut le faire, elle en a les moyens, elle n’a pas d’engagement politique, n’a pas d’élections, travaille sur son argent, et, en général, ce sont souvent des entrepreneurs qui savent donner du temps.

Des élèves de première année de votre école 42 ont déjà été débauchés…

C’est vrai, quelques dizaines. Tant mieux ! Ça veut dire qu’au bout d’un an, ces personnes avaient un niveau que certaines entreprises ont jugé correspondant à celui de diplômés ayant fait trois ou cinq ans d’études supérieures ailleurs. Je ne vois pas plus beau compliment. C’est une école basée sur de bons critères : pas l’argent ou l’éducation, mais sur les capacités. On a 70 000 jeunes qui veulent venir et on en prend mille, sur de bons critères. On a une très belle histoire d’une fille qui touchait le RSA en arrivant il y a un an. Et la deuxième école américaine spécialisée en informatique, Berkeley, a repéré cette fille. Ils lui ont dit « viens, on te paie ta scolarité, on t’obtient ton visa, on fait tout le nécessaire ». Pour elle, c’est une très belle histoire. On en a des dizaines comme ça. On a fait notre boulot : aider les jeunes à trouver un job. En informatique, on ne juge pas le diplôme mais le savoir-faire.

Que pensez-vous de l’image des patrons ?

Les Français aiment leur patron, mais pas le patronat. En France, il y a un capitalisme un peu consanguin. On a fait les mêmes écoles, etc. Cela laisse penser qu’un certain nombre de gens sont exclus. Quand vous prenez des gens sans emplois aux Etats-Unis, ils disent je vais retrouver un job, créer ma société… En France, ils se disent : je suis mauvais, je ne vais pas m’en sortir. L’idée, c’est de faire émerger des jeunes qui réussissent et qui deviennent des exemples. Créer une nouvelle exemplarité qui fasse boule de neige.

Pas facile, disent certains patrons, avec le Code du travail… Faux. Ça coûte moins cher d’embaucher un ingénieur en France qu’aux Etats-Unis, toutes charges incluses, parce que le salaire américain est bien plus élevé. Quand vous licenciez, ça ne coûte pas plus cher qu’aux Etats-Unis. Après, qu’on ait un Code du travail un peu complexe, c’est vrai. Il faut simplifier certaines choses. Il ne s’agit pas de détricoter le droit du travail mais de leur rendre accessible et compréhensible à l’entreprise. (…)

Jean-Pierre Chevènement, gaulliste avant tout

Jean-Pierre Chevènement était l’invité de l’émission « La voix est libre » sur France 3 Franche-Comté, samedi 4 octobre 2014. Il répondait aux questions de Jérémy Chevreuil. Chevènement 2Témoignage important de notre histoire contemporaine. D’une hauteur de vue remarquable. Sans aucun mandat, il veut se consacrer à la réflexion et l’apporter à ceux qui veulent bien l’écouter… Et ils sont nombreux. Respect pour celui qui se dit aujourd’hui plus gaulliste que mitterrandiste.

Alain Kerhervé

Verbatim :

Je suis allé au terme de ce que je pouvais faire comme parlementaire. J’ai été élu pour la première fois il y a 41 ans, en 1973. Mais Jean-Pierre Chevènement peut exister autrement qu’en étant sénateur ou député dans le paysage politique. Par conséquent, je continuerai à m’exprimer.

J’ai consacré l’essentiel de mon temps à l’action politique, mais une politique qui ne se séparait pas du combat des idées, par conséquent aussi à la lecture, à la réflexion. Je pense être resté fidèle à cette conception très ancienne de la politique, où on ne sépare pas son engagement politique d’une vision du monde. C’est un engagement de l’être tout entier au service de ses concitoyens, de son pays. Par conséquent, on ne se ménage pas. On lui accorde peu de repos.

Au moment où on approchait de la fin du septennat du général de Gaulle, l’idée de refonder la Ve République sur des bases de gauche, d’unir la gauche, avec un Parti Socialiste entièrement rénové (je suis l’un des principaux artisans du congrès d’Epinay), est enthousiasmante. Et cela a réussi. J’ai adhéré au Parti Socialiste en 1964. L’alternance avec François Mitterrand fonctionne en 1981. C’était un travail de patience, et je m’y suis pleinement investi, en rédigeant notamment les programmes du PS.

Sur l’accident d’anesthésie de Jean-Pierre Chevènement

Cet épisode a renforcé mon caractère, mais il ne l’a pas changé.

J’ai une bonne santé, c’est ce que les médecins m’ont dit, car j’ai surmonté une épreuve qui m’a été très difficile. Mon cœur s’est arrêté pendant 55 minutes. Il fallait ensuite récupérer. J’étais aussi très motivé. Je pense que cela m’a donné une certaine force.

Mes amis, qui sont des laïcs intransigeants, ne voulaient surtout pas que je sois miraculé d’autre chose, d’où l’expression « le miraculé de la République ». Le miracle devait s’être déroulé dans le strict espace républicain et laïc. C’est une plaisanterie !

J’ai vu la mort à deux ou trois reprises d’assez près dans ma vie. Pendant la guerre d’Algérie, je me suis fait arrêter en quelque sorte par une police supplétive, des gens qui n’avaient aucune formation, et je revois le pistolet mitrailleur appuyé sur mon estomac, avec la culasse en arrière, dans une position extrêmement dangereuse. Et heureusement, quelqu’un pousse un cri de l’autre côté. Et le « policier » occasionnel tend sa mitraillette dans la direction opposée. Donc je ne me suis pas fait prier, et j’ai pris la poudre d’escampette. C’était en juillet 1962, les premiers jours de l’indépendance de l’Algérie.

Sur les 3 démissions de Jean-Pierre Chevènement

En février 1983, j’avais une discussion avec François Mitterrand sur la politique industrielle, dont je lui réclamais les moyens. Quand je suis revenu au ministère de l’Industrie, les journalistes m’attendaient pour une conférence de presse, et m’ont demandé ce que je pensais de la négociation qui allait s’engager sur le maintien ou non de la France dans le Système Monétaire Européen. Et j’ai donc dit : « Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne ». Et j’ai ajouté que pour le moment je fermais ma gueule. J’ai démissionné du gouvernement le mois suivant.

Je n’ai pas quitté le gouvernement sur un choix mineur, ou des questions de susceptibilité, mais sur des questions majeures. L’accrochage du franc au mark allait déterminer toute la politique ultérieure de libéralisation.

J’ai démissionné une seconde fois pour protester contre la première guerre du Golfe en 1991. Je n’y reviens pas. On en voit aujourd’hui les résultats. Le Califat islamiste, c’est la conséquence de cette première guerre du Golfe, redoublée par une seconde, qui a détruit l’Irak, alors qu’on pouvait éviter cette guerre, je vous le certifie.

J’ai démissionné la troisième fois à propos de la question corse. Transférer le pouvoir réglementaire aux régions, c’est revenir à l’Ancien régime, où on changeait de loi plus souvent que de cheval, comme disait Voltaire en traversant la France ! Cela devient un pays éclaté, ce n’est plus la République. La République comporte une loi, qui est la même pour tous. L’idée que l’on puisse transférer, non seulement le pouvoir réglementaire, mais aussi le pouvoir législatif à la Corse, me hérissait.

Il faut dire non à des choses très importantes. J’aurais pu démissionner mille fois ! En 1988-89, quand j’ai vu qu’en application de l’Acte unique, on allait libéraliser les mouvements de capitaux, non seulement à l’intérieur de l’Europe mais aussi vis-à-vis des pays tiers, sans aucune harmonisation fiscale, croyez-moi, j’ai ouvert ma gueule en Conseil des ministres ! Mais j’étais le seul. Tous les arbitrages avaient été rendus. Par conséquent ça s’est fait, au 1er janvier 1990. Cette décision est fondatrice du capitalisme financier, dans la crise duquel nous nous débattons aujourd’hui. Peut-être que là j’aurais pu démissionner, et peut-être même l’aurais-je dû.

Sur les conséquences de la première guerre du Golfe

Si je raisonne dans le cadre de notre politique extérieure, de notre politique arabe, de notre politique au Moyen-Orient, oui, je considère que François Mitterrand a fait une grave erreur en participant à la guerre du Golfe. Il a retourné la politique qui était celle du général de Gaulle. Et pour moi, c’était très dur à supporter, parce que j’adhérais à cette politique.

La modernisation du monde arabe devait être encouragée, et pas les tendances les plus fondamentalistes.

On voit aujourd’hui le résultat : on a cassé l’Irak, qui était le verrou par rapport à l’Iran. On a ouvert la voie à Ben Laden et à Al Qaeda, et aujourd’hui les sunnites irakiens se sentent laissés pour compte, et se sont livrés au Califat islamiste.

Très franchement, je ne sais pas ce que sera la suite, mais nous n’avons pas fini de boire le calice jusqu’à la lie.

Sur les cycles politiques de longue période de la gauche

François Mitterrand à Epinay, a pris la tête du PS alors qu’il n’en avait pas la carte 24 heures auparavant, cela notamment grâce à l’aide du CERES. Mais il avait été le candidat de l’union de la gauche en 1965, et c’est cela qui lui avait donné une stature extrêmement attirante pour les couches populaires.

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, beaucoup de choses ont changé. L’abolition de la peine de mort, la décentralisation, la retraite à soixante ans, les lois Auroux, une certaine démocratisation de l’enseignement… beaucoup a été fait. Mais il y a un retournement fondamental qui est intervenu au milieu des années 1980. L’ampleur de ce qu’on a appelé la « parenthèse libérale », qui ne s’est jamais refermée, l’ampleur de la conversion au libéralisme, la dérégulation appliquée non seulement en France, mais aussi en Europe et dans le reste du monde, est immense.

Il y a malheureusement des Français éminents, considérés en tout cas comme tel, Jacques Delors et un certain nombre d’autres technocrates bien connus, qui ont joué un rôle tout à fait décisif au printemps 1983, et par la suite au moment de l’Acte unique, qui étend le néo-libéralisme a toute l’Europe, puis la monnaie unique, en 1992.

Soyons clairs : la gauche au pouvoir aujourd’hui n’est pas la même gauche. Nous ne sommes plus dans la même situation. La globalisation financière s’est installée, via l’Europe et en particulier le nœud français de 1983, par le ralliement de la Chine à l’économie de marché en 1979, et l’implosion de l’URSS en 1991.

La masse des capitaux, qui font ce que l’on appelle les marchés financiers, sont les arbitres de vie ou de mort des entreprises et des États. Nous sommes dans un monde très différent, et par conséquent, il faut imaginer une stratégie nouvelle, qui reste fidèle aux inspirations initiales.

Nous sommes dans un monde où il faut penser que la France soit un pays qui reste inspiré et voué à l’universel, voué à servir de pont entre l’Occident et les pays émergents.

Sur François Mitterrand

En 1979, François Mitterrand me reçoit à son domicile. Me raccompagnant, il se penche vers moi et me dit : « Vous savez Jean-Pierre, nous sommes d’accord sur tout, vous et moi. Mais malheureusement, à votre différence, je crois que, à notre époque, la France ne peut plus faire autre chose que passer à travers les gouttes ». C’est une des rares phrases que j’ai notée, parce que je pense qu’elle a bien symbolisé la politique de la France jusqu’à l’épisode de la guerre du Golfe.

François Mitterrand était un homme qui a commis des erreurs. Le traité de Maastricht en était une, et elle n’était pas mince ! Mais pour autant, c’était un homme tout à fait fascinant, qui avait un recul historique, une culture, qui impressionnait. Les hommes politiques d’aujourd’hui sont formés à une autre école.

Sur l’ENA

J’ai donné mon sentiment sur l’ENA en 1967 dans un petit livre, intitulé : « L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise »,  que j’ai écrit avec deux copains sous le pseudonyme de Jacques Mandrin. En fait, l’ENA c’est deux concours : un concours d’entrée et un concours de sortie. Il faut les réussir ! Mais entre les deux, ce n’est rien.

A l’ENA, je n’ai appris qu’à servir le vin ! C’est l’anecdote que je raconte pour faire rire : mon préfet, chez lequel je faisais un stage dans le Morbihan, m’avait appris à tourner le goulot de la bouteille, de telle manière que d’un coup sec, je pouvais éviter que la goutte ne tombe sur la nappe.

Sur quelques considérations liées à notre époque

Avec la mondialisation libérale, on trouve le triomphe de l’argent. Les gens sont mus davantage par l’envie de gagner de l’argent. C’est le règne de la pantoufle, du parachute doré. Il y a aussi l’instantanéité, le court terme qui s’est substitué à la réflexion de long terme.

Le système médiatique s’est profondément transformé. Il y a beaucoup plus de télévisions et de radios, les réseaux sociaux sont là… Chacun est en position d’être le valet de chambre de tous les hommes politiques que nous avons en activité !

Il n’y a plus de respect du secret de l’instruction, de la présomption d’innocence, de la vie privée. Je pense que c’est regrettable.

De Gaulle disait : « L’autorité ne va pas sans prestige, et le prestige ne va pas sans éloignement ». Aujourd’hui, l’éloignement n’est plus possible. Tout se diffuse, les conseillers parlent, les attachés parlent… Pratiquement, pour être sûr de garder un secret, il faut le garder pour soi-seul, et n’en parler à personne !

Sur la Russie et l’Ukraine

Pour faire l’histoire, il ne faut pas se mettre à la remorque des États-Unis. Prenons le cas de l’Ukraine. Je pense que l’histoire s’est passée d’une façon différente de ce qui nous est raconté. Je pense que les torts sont très partagés. On donne une description souvent outrée de la Russie d’aujourd’hui. La Russie d’aujourd’hui, ce sont des classes moyennes qui partent à l’assaut des aéroports. La Russie, ça change.

Sur Manuel Valls

Je pense que Manuel Valls a été un très bon ministre de l’Intérieur. Il a très bien compris le rôle de la règle : la règle protège, et la liberté écrase. Pour être un bon Premier ministre, il doit savoir que la République ne s’applique pas qu’à l’ordre public : la République, c’est aussi quelque chose qui doit intervenir dans l’ordre économique et social. Il pose à bon escient le problème de l’euro, qui est une monnaie surévaluée, qui nous plombe depuis trop d’années, qui a contribué largement à notre désindustrialisation.

Sur la campagne présidentielle de 2002

Je ne me suis pas préparé à être Président de la République ou Premier ministre. En 2002, mon intention était de créer un courant républicain qui pèse suffisamment sur la gauche plurielle.

Tout ce que j’ai dit reste juste, et les axes principaux de ma campagne, je peux les reprendre aujourd’hui à mon compte. Mais je ne me suis pas préparé à être Président de la République quand je le pouvais, c’est à dire au moment où j’ai été élu député, à l’âge de 34 ans. Si à ce moment-là, j’avais voulu me mettre dans la roue de François Mitterrand, je n’aurais pas fait le CERES, j’aurais caché mes dissentiments, je n’aurais démissionné en aucune circonstance. J’aurais alors peut-être pu devenir Président ou Premier ministre, mais ce n’est pas sûr. Et en agissant de la sorte, je me serais confondu avec la couleur de la muraille.

Je considère qu’il est très injuste de faire de moi le bouc-émissaire de la défaite du candidat socialiste, qui lui doit quand même beaucoup, par sa politique et par sa campagne, qui n’était quand même pas formidable. Et pourquoi avoir donné des parrainages à Besancenot ? Pourquoi n’avoir pas découragé Taubira qui était prête à se retirer ?

Lionel Jospin n’avait pas accroché quelques étoiles à son firmament. Je le lui ai dit sous cette forme en 2000. C’était un très bon Premier ministre, avec beaucoup de compétence, mais je pense qu’il n’avait pas la capacité de devenir Président de la République. Il n’avait pas la vision. Il avait été pour la Constitution européenne. Il avait été l’un des suppôts de Maastricht. L’expression « parenthèse libérale » est la sienne à l’origine. On ne peut pas dissimuler que nous avions deux lignes différentes. Ce n’est pas criminel !

Sur le Front National

Je n’ai pas du tout le même itinéraire que Marine le Pen. Sur des sujets fondamentaux, nous ne pensons pas du tout la même chose. Le problème aujourd’hui, c’est de savoir comment on desserre la contrainte monétaire. Ce que je propose est quand même plus fin que ce que propose Marine le Pen.

S’agissant de la République, je la crois fondée sur la citoyenneté. L’idée que l’on puisse distinguer un Français par son origine me fait horreur.

Il y a des gens qui se revendiquent de moi dans tous les partis politiques. Ma pensée a essaimé largement, et peu, je crois, au FN, parce que je suis un partisan ardent de la citoyenneté, que la France est naturellement un pays métissé. Je demande simplement à ceux qui veulent la nationalité française de respecter la loi républicaine, et l’esprit de la loi : se conformer à quelques usages raisonnables.

Je combats le racisme, l’islamophobie, l’antisémitisme, tout ce qui vise à ranger les Français dans une catégorie particulière. Je pense que quand on est citoyen français, on est citoyen français. Point final.

Pour Belfort

Avoir été maire de Belfort pendant plus ou moins 30 ans, c’est une charge, mais c’est d’abord un honneur. Belfort est devenue une ville universitaire. Le TGV, après 25 ans d’efforts, y arrive. Les fondements industriels ont été consolidés, et je n’y suis pas tout à fait pour rien. L’organisation territoriale a été modifiée. Nous avons répondu à la disparition de Bull par une stratégie : Technum. Il y a aujourd’hui, sur le site de Technum, autant d’emplois qu’il y en avait à l’époque de Bull et d’Alstom. Il a fallu intervenir constamment pour que le bateau reste à flot et continue d’avancer.

Sur l’avenir de la gauche

La vie politique procède par cycles de longue durée. La gauche reviendra quand elle se sera refondée intellectuellement, qu’elle aura pris la mesure du monde, qu’elle aura une nouvelle grille de lecture qui lui permettra de comprendre où elle se situe et où elle doit aller. J’œuvrerai pour ma part, dans les années qui me restent, à lui fournir ces clefs, à faire ce travail d’instituteur républicain, à montrer que la France reste un grand pays universaliste, qui peut tendre la main à tous, qui peut jouer un rôle pour construire une Europe européenne, peser dans le monde de demain entre les États-Unis et la Chine, défendre notre modèle social en le modernisant.

Je préside la Fondation Res Publica, qui en est à son 85ème cahier – un immense travail de fond y est fait par les meilleurs experts, dans tous les domaines. Je traduirai aussi cette œuvre sous la forme des livres que je vais écrire. Il y aura certainement quelque chose que je ferai sur la théorie de la République, qui me paraît un peu oubliée, pour montrer la cohérence du concept, sur le récit national, qui doit être vrai et non falsifié, pour redonner à la France l’estime de soi qui lui manque tellement, et puis construire un programme de Salut public !

Sur les questions de sécurité

Sauvageons et racaille, cela n’a rien à voir ! Sauvageons, c’est un arbre non-greffé. En utilisant ce terme, je pointais le défaut d’éducation. Racaille, c’est une expression choquante. J’ai tendance à penser qu’il faut toujours offrir une voie de rédemption. Je suis toujours pour des réactions très proportionnées. Sauvageon, ça n’a peut-être pas été compris, beaucoup ont été choqués car ils ont entendu « sauvage », mais ils ont fait des progrès en Français, puisque je leur ai expliqué ce que ça voulait dire !

Il y avait une très mauvaise conception de la sécurité à gauche. On se mettait toujours à la place des coupables, on était dans la culture de l’excuse. Tout cela faisait sûrement honneur au cœur tendre de ceux qui exprimaient cette vision, mais la réalité c’est qu’il y a une délinquance qu’il faut combattre. La sécurité est quand même l’un des premiers droits de l’homme et du citoyen.

Sur ces questions, il y a en fait une double démagogie : un angélisme de gauche, et une démagogie de droite, un catastrophisme qui ne paraît pas non plus très raisonnable. Il y avait 1000 personnes qui étaient tuées chaque année quand j’étais ministre de l’Intérieur, aujourd’hui c’est 600. On ne dit jamais les choses qui vont mieux. Quant aux chiffres… les policiers étaient astreints à en produire sous Sarkozy. Ils ne faisaient plus la police, ils remplissaient des formulaires pour faire des statistiques !

Sur de Gaulle, Mitterrand et Chirac

J’ai eu l’occasion de déjeuner avec le Président Chirac, qui m’a dit : « Il y a deux grands présidents, de Gaulle et Mitterrand. Moi je me sens plutôt mitterrandiste ». J’ai failli lui répondre, et je le fais devant vous, que moi je me sens plutôt gaulliste, car je sais ce que la France doit au général de Gaulle. Il n’y a pas d’équivalent à l’effondrement de 1940 dans notre histoire, et si la France continue, c’est grâce à de Gaulle. De Gaulle a aussi su trancher le nœud gordien de l’Algérie. Il fallait que l’Algérie soit indépendante.

J’admire de Gaulle comme étant le plus grand homme d’État français du XXe siècle. J’admire aussi François Mitterrand mais pour d’autres raisons. Et surtout, je suis attaché à l’homme qu’était François Mitterrand, plus qu’à ses choix politiques d’ailleurs, avec lesquels je me suis dissocié, de son temps.

Sur l’état de la gauche à Belfort

Le candidat que j’avais installé dans le fauteuil du maire de Belfort a changé de parti après sa défaite aux législatives. C’était un choix malheureux pour lui-même. Je me suis senti blessé dans la fidélité à ce qu’étaient nos idées communes. C’était une question de dignité et d’intérêt. Il avait une chance d’être réélu, en restant au MRC. Il a fait le choix inverse, il a divisé son camp, et il porte lui, et ceux qui l’ont débauché, la responsabilité de cet échec.

Mais je vous l’ai dit, je suis optimiste pour le long terme. La vague va et vient, et elle reviendra. La gauche refondée, républicaine, reviendra à Belfort.

FC Sochaux ou Eurockéennes ?

J’étais plutôt footballeur, j’étais ailier, mais il y a très longtemps.

Pour ce qui est du rock, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. La création des Eurockéennes doit tout à Christian Proust.

Il m’arrive d’aller au stade voir Sochaux ou d’aller au Stade de France.

J’ai quand même organisé, comme ministre de l’Intérieur, la Coupe du Monde de 1998 : croyez-moi, ce n’était pas de la tarte !

Sur l’association France-Algérie

Je suis Président de l’association France-Algérie. J’irai la semaine prochaine 4 jours en Algérie. Je suis très attaché à préserver le continuum entre ces deux pays. Il s’est passé beaucoup de choses entre la France et l’Algérie. J’essaye de maintenir des liens entre les sociétés civiles : un prix de cinéma, un prix littéraire…

Rédigé par Chevènement.fr le Dimanche 5 Octobre 2014

Le péché originel

L’impopularité est une malédiction pour un homme politique. Elle finit par se nourrir d’elle-même. Il y a une alchimie de sentiments, d’humeurs, de représentations qui, parfois, ne rendent pas justice à l’action politique. On n’est pas forcément responsable des sentiments qu’on inspire. Evidemment, la politique ne se réduit pas à un échange d’arguments rationnels. Mais si les Français ne sont pas satisfaits de leur président de la République, il y a quand même aussi des raisons objectives… A chacun de s’en faire une idée. Une telle crise de confiance ne fragilise pas seulement l’homme qui dirige la France, impopularitémais la France elle-même. Celle-ci a beau s’engager sur les terrains les plus minés d’Afrique et du Moyen-Orient, son influence en Europe est au plus bas.

Selon Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble, c’est précisément dans ses rapports avec ses partenaires européens que François Hollande aurait manqué de force et de conviction quand, fraîchement élu, il avait les cartes en main pour gagner la partie. Ce qui était en jeu, ce n’était pas seulement l’avenir de son quinquennat mais aussi celui de la France et de l’Union européenne. (G.R.)

Voici un extrait de son interview sur le site d’information Atlantico.

Quelles sont les grandes étapes de la perte d’influence française au sein de l’Union européenne depuis l’arrivée de François Hollande à la présidence de la République ?

Christophe Bouillaud : L’étape fondamentale et fondatrice, c’est le premier sommet européen auquel F. Hollande a participé en 2012. Il incarnait alors la légitimité du suffrage universel français – ce qui n’est pas rien dans l’Europe des 28 où nous sommes le seul pays ayant un régime semi-présidentiel -, il avait soulevé beaucoup d’espoir dans son électorat, et ailleurs en Europe, de revenir sur l’austérité.

Selon les propos de Cécile Duflot dans son livre, les Verts allemands eux-mêmes auraient espéré quelque chose de la part de F. Hollande. Et là, il plie, il accepte un compromis, il signe sans y changer une virgule un traité dénoncé auparavant dans son propre camp politique comme le « Merkozy ». Il n’ose pas entrer en conflit ouvert avec l’Allemagne, et de lui poser le dilemme suivant : ou l’Union européenne change de politique économique, ou l’Euro n’est plus. Mon pari, c’est qu’il aurait sans doute gagné à ce moment-là, parce que tout montre que les élites politiques et économiques allemandes ne voulaient pas perdre l’Euro, que personne parmi les grands groupes économiques européens ne veut perdre l’Euro. Cela aurait supposé une bonne engueulade avec l’Allemagne « conservatrice » d’A. Merkel, mais il aurait sans doute gagné. Il a aussi complètement sous-estimé que ce conflit entre A. Merkel et ses soutiens et lui-même et ses soutiens aurait été un vrai conflit droite /gauche transeuropéen sur la politique économique à mener pour sortir de la crise économique, et pas un conflit entre nations ! Il n’a pas compris qu’il pouvait jouer la politisation de la politique européenne sans risquer d’apparaître comme un nationaliste français borné – puisqu’il est un socialiste, donc par définition même internationaliste.

Depuis, la position de F. Hollande s’est bien sûr affaiblie dans la mesure même où la politique d’austérité qu’il suit ne donne aucun résultat économique positif aux yeux des Français, et que sa popularité s’est écroulé en conséquence. Il ne peut du coup plus jouer du tout la carte de la crise dans une telle position de faiblesse intérieure. Tout le reste ne sont ensuite que des détails. Il ne lui reste plus qu’à espérer être sauvé par la politique de la BCE ou par une reprise européenne spontanée.

On résume pour les Français

Philippe Siuberski est correspondant de l’AFP à Bruxelles. Il relate dans le billet repris ci-desous la danse des négociateurs pour désigner commissaire européen et premier ministre fédéral. Ce texte remarquablement Michel-Peeterspédagogique est écrit à destination d’un public français et étranger souvent éloigné des arcanes de la politique belge.

Tout comme pour Yves Leterme, le CD&V a préféré une place de commissaire européenne pour la très flamande Marianne Thyssen qui en 2010 s’était illustrée par le violent accrochage qu’elle avait eu avec la Madame « non » de l’époque, Joëlle Milquet, alors présidente du cdH, qui refusait, avec d’autres partis francophones, la scission de BHV sans obtenir en échange l’élargissement de la Région bruxelloise. On sait ce qu’il en advint !

J’ajouterai que les termes de familles (libérale, sociale-chrétienne, socialiste) n’ont plus guère de sens dans cette Belgique « fédéralo-confédéraliste ». Lune de miel CD&V-MR et cdH dans l’opposition avec un CD&V dans la majorité fédérale montrent à souhait que le terme de famille politique est galvaudé dans notre beau royaume.

Parler d’une issue dans les prochains jours pour que les négociateurs arrivent à former un gouvernement fédéral me semble bien optimiste. La désignation d’un premier ministre va donner lieu à une foire d’empoigne. Je vois mal le MR accepter la désignation d’un premier ministre flamand et se retrouver à un score de 2-0 pour la Flandre. Je vois tout aussi mal la N-VA accepter un premier ministre de langue française, même si celui-ci est parfait bilingue.

Et que dire des milliards d’euros à trouver pour boucler le budget… ? L’ ACW (syndicat social chrétien flamand) a commencé à rugir…

L’échec des négociations ou une longue négociation qui lorgnerait vers le record des 541 jours ne sont pas à écarter… !

Paul D.

BRUXELLES, 4 sept 2014 (AFP) – La désignation jeudi par la Belgique, après de longs atermoiements, d’une candidate à la Commission européenne change la donne pour la composition du gouvernement fédéral, qui se fait toujours attendre plus de trois mois après les élections.

Les tractations pour aboutir à la désignation de la députée européenne démocrate-chrétienne flamande Marianne Thyssen pour rejoindre l’équipe de Jean-Claude Juncker ont duré des semaines. La fumée blanche n’est apparue que jeudi matin vers 09H00, soit une heure à peine avant la fin de l’ultimatum posé par le futur président de la Commission, de plus en plus irrité par les hésitations du pays hôte des institutions européennes.

Marianne Thyssen, 58 ans, devait être reçue en fin d’après-midi par M. Juncker, qui apprécie cette chrétienne-démocrate comme lui, et qui insistait pour avoir une femme de plus dans un exécutif européen qui en comptera finalement huit ou neuf. « Il considère que c’est un excellent choix », a réagi sa porte-parole, Natasha Bertaud.

Les difficultés de la Belgique, membre fondateur de l’UE, à choisir son représentant au sein de la Commission, s’explique par un télescopage du calendrier politique dans un royaume où les équilibres idéologiques et linguistiques résultent de compromis complexes.

Depuis les législatives du 25 mai, le pays reste dirigé en « affaires courantes » par le gouvernement de grande coalition du Premier ministre sortant, le socialiste francophone Elio Di Rupo.

En parallèle, quatre partis négocient la formation d’un nouveau gouvernement de droite qui associerait trois formations néerlandophones –les nationalistes de la Nouvelle alliance flamande (N-VA), les démocrates-chrétiens du CD&V et les libéraux de l’Open VLD– et, fait exceptionnel, un seul parti francophone, les libéraux du Mouvement Réformateur (MR).

Deux hommes dirigent ces discussions: le démocrate-chrétien flamand Kris Peeters et le président du MR, Charles Michel. Jeudi, le roi Philippe leur a demandé de poursuivre leur mission. Les observateurs s’attendaient à ce que M. Peeters devienne Premier ministre lorsque la feuille de route du gouvernement aura été approuvée par les quatre partis ce qui, espèrent les négociateurs, devrait survenir fin septembre.

Mais les libéraux francophones ont jugé que le CD&V, qui ne compte que 18 députés contre 20 au MR, ne pouvait revendiquer à la fois le poste de commissaire européen et celui de chef du gouvernement. Le CD&V a fini par reconnaître qu’il devait choisir et, contrairement aux attentes, a opté pour le poste de commissaire. « Le Premier ministre sera issu de la famille libérale », a convenu jeudi Kris Peeters, qui dirigeait jusqu’au mois de mai le gouvernement régional de la Flandre.

Les nationalistes flamands pas intéressés

Le favori semble donc être Charles Michel qui, à 38 ans, deviendrait l’un des plus jeunes dirigeants européens. Mais le nom de l’actuel ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, son rival au sein du MR qui était lui aussi candidat au poste de commissaire européen, a été cité. A moins que les libéraux flamands ne raflent le poste. La ministre sortante de l’Immigration, Maggie De Block, jouit d’une grande popularité, mais l’Open VLD n’est que le plus petit parti de la future coalition.

La N-VA, premier parti du royaume avec 33% des voix en Flandre, a été totalement absent de ce chapitre des discussions, ne revendiquant ni le poste de Premier ministre ni celui de commissaire européen. Son chef, Bart De Wever, qui devrait rester maire d’Anvers (nord), estime qu’il marquera suffisamment l’histoire du pays en rejetant dans l’opposition, pour la première fois depuis 25 ans, le Parti socialiste francophone.

Pour aboutir, il reste aux négociateurs à trouver un accord sur, notamment, des milliards d’économie à réaliser au cours des prochaines années. Après une centaine de jours de négociations et une issue prévisible dans les prochaines semaines, les Belges ne s’inquiètent pas encore de l’absence de gouvernement de plein exercice. Après le précédent scrutin, en 2010, il leur avait fallu attendre un an et demi.

Philippe Siuberski

Noir, jaune, rouge et bleu

jupilerlandDans le pays de la Jupiler, c’est comme au Brésil, le deuxième tour a commencé. Charles Michel a remplacé Bart De Wever sur le terrain, dans un rôle qui l’oblige à parler avec tout le monde et plus encore à écouter diligemment ceux qui n’ont pas voulu de lui dans leur équipe.

Il n’est pas sûr que ce changement poste pour poste sera gagnant mais il faut bien essayer quelque chose pour débloquer le match entre les noirs et jaunes de la N-VA et les rouges du PS. Ces deux partis venant de tacler durement la famille libérale, un succès de Charles Michel dans sa mission d’informateur supposerait que lui-même ait ravalé sa rancœur sous l’œil goguenard de Bart De Wever ou d’Elio Di Rupo.

Surtout pas mordre au su et au vu de tous. Humainement difficile. Mais le président du MR prend soin de montrer sa bonne volonté. Peut-être est-il même satisfait de cette forme de charles michel diable rougecharles michel bleureconnaissance, pour lui-même et pour son parti qui est sorti renforcé des élections. En tout cas, la montée au jeu de Charles Michel est acclamée par le  journaliste de la Libre, qui n’hésite pas à parler d’un coup de maître du roi Philippe, dont le coaching pourrait s’avérer déterminant. On verra. Dans le brouillard actuel, nous ne savons d’ailleurs pas si Charles Michel a enfilé le maillot des diables… rouges ou celui des bleus. (G.R.)

Parlons-en, des bleus (qui sont parfois aussi rouges que leur vin). Pour se faire une idée de la façon dont les journalistes français jugent la situation politique en Belgique, voici un article posté sur le site Causeur.fr par Daoud Boughezala.

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boughezalaOutre-Quiévrain, Bart De Wever a officiellement renoncé à former un gouvernement fédéral. Mais l’homme fort de la Flandre, bourgmestre d’Anvers et président du parti nationaliste N-VA, n’en a cure. C’est sans illusions sur ses intentions réelles que le roi l’avait nommé négociateur en chef, responsable de la formation du gouvernement fédéral, après son excellent score aux dernières législatives. Ses plébiscites répétés ont conforté Bart De Wever dans son objectif suprême : exiger l’indépendance de la Flandre, en actes sinon en paroles. Dispose-t-il seulement d’une majorité régionale pour appuyer sa revendication ? Tout dépend de la forme de la question, le reste est à l’avenant. Une minorité de Flamands souhaite officiellement se détacher de leurs compatriotes wallons, avec lesquels il ne partage plus qu’un engouement footballistique et quelques grands pactes fédéraux. Mais il suffit de demander aux sondés s’ils veulent encore payer pour les Wallons chômeurs ou immigrés, et le résultat s’inversera. Il y a d’ailleurs quelque ironie à voir nos libéraux tricolores s’enticher d’une cause dont ils ne retiennent que la version flamingante du tube de Michel Sardouille, Au boulot les feignasses…

« I want my money back », dit en substance Bart De Wever, en néerlandais dans le texte. Quoi qu’on pense de ses envolées poujado-libérales, le héraut du nationalisme libéral met en évidence un fait palpable : l’autonomie culturelle de la Flandre, appelée un jour à se transformer en indépendance politique. D’ores et déjà, le royaume de Belgique unit deux démocraties distinctes, avec leurs propres partis, leurs lois communautaires, leurs langues et leurs gouvernements et leurs parlements. Le plus fédéraliste des partis belges – extrême gauche exceptée – ne parvient pas à composer avec son aile flamande, comme en témoigne les dissensions entre PS bruxellois et SPA anversois. Il suffit de musarder dans les rues d’Anvers pour acter le divorce culturel qui sépare déjà les Wallons des Flamands. « C’est bien simple, on ne se croise jamais, sauf l’été, sur la plage sur la mer du Nord ou dans les Ardennes » me soufflait une figure gantoise du nationalisme flamand. Il y a quelques années, lorsque l’éphémère Premier ministre fédéral Yves Leterme prenait La Marseillaise pour l’hymne national belge, il se trompait sincèrement. Cet homme intelligent, conservateur flamand, autonomiste sans être indépendantiste, montrait la méconnaissance d’une bonne moitié du pays, qui prend ses cousins francophones pour des Français de province. « Quand il pleut à Paris, il tombe des gouttelettes à Bruxelles », dit le proverbe belge.

Depuis que les indépendantistes flamingants ont le vent en poupe, le simulacre de nation belge créé en 1830 éclate par tous les bouts. Lorsque la famille royale visite la Flandre, il faut déplacer des cars entiers d’écoliers-figurants pour faire la claque, comme au bon vieux temps des démocraties populaires. La monarchie et l’Etat fédéral laissent indifférents la plupart des jeunes Flamands, de plus en plus gagnés par une américanophilie qui leur fait délaisser l’apprentissage du français. Au lendemain de l’abdication du roi Albert II, son fils et successeur Philippe s’est rendu à Anvers pour s’adresser à ce qu’il reste de fédéralistes en Flandre. Echec et mat. Quand le roi visite Anvers, Bart De Wever se montre empereur en son royaume. La dernière fois qu’Albert s’était aventuré en terre anversoise, le bourgmestre séparatiste a refusé de le recevoir à l’hôtel de ville, prétextant des travaux, l’accueillant en portant une cravate à l’effigie du lion flamand. Ces petites provocations immédiatement suivies de reculades – contre les mauvais esprits, De Wever a prétendu qu’il s’agissait du lion de Venise – révèlent une stratégie bien rodée.

Francis Van den Eynde, co-fondateur du Vlaams Belang qu’il a fini par quitter, las des provocations répétées de son président Filip De Winter, dresse un portrait flatteur du machiavélien BDW. Le dirigeant de la N-VA offense la monarchie sans provocation excessive, avec l’air de ne pas y toucher, afin d’appuyer sa politique des petits pas. Ainsi, non content d’organiser une réunion de son parti en plein match de football des Diables rouges, De Wever attend la formation imminente d’un gouvernement wallon de coalition entre socialistes et chrétiens sociaux pour jouer au plus fin. Même si le précédent s’est déjà produit dans l’Histoire, la N-VA aura beau jeu de dénoncer l’empressement des francophones à constituer leur cabinet, au mépris des règles de réciprocité qui régissent les rapports entre ces deux démocraties fédérées. Unitaires dans les discours, séparatistes en actes, pourra-t-il toujours rétorquer à ses contempteurs wallons inquiets de ses velléités confédérales, pour ne pas dire sécessionnistes. Si les plus fervents partisans de la monarchie unitaire se recrutent dans les rangs des deux partis socialistes – PS et SPA-, c’est aussi parce que la gauche a été marginalisée sur les terres flamandes, tandis que la Wallonie reste un bastion progressiste.

Il fut un temps pas si lointain où les Francophones dominaient la Belgique et imposaient une politique de francisation dans les écoles (…). Au milieu des Trente Glorieuses, des politologues américains s’étaient penchés sur l’exception belge, décrivant cette société bicéphale comme une rose des vents organisée autour de trois axes : catholiques/non-catholiques, flamands/wallons, gauche/droite. À les en croire, les tensions contradictoires s’exerçant sur la girouette belge maintenait le pays à l’équilibre. Mais la superposition de tous ces clivages en un seul menacerait l’existence-même du plat pays. Que la prospère Flandre, majoritairement catholique et conservatrice s’oppose comme un seul homme à la Wallonie libre-penseuse, et il en sera fini de la Belgique. Heureusement, contrairement au Liban et aux Balkans, en dehors de Bruxelles, le tracé de la frontière linguistique et territoriale entre les deux Belgiques a le mérite d’être clair, ce qui écarte tout risque de guerre civile en cas de séparation sans consentement mutuel. Certes, nos voisins d’outre-Quiévrain n’en sont pas encore là. Mais l’indépendance gagne du chemin chaque jour, avant que la rupture définitive n’advienne peut-être, une fois…

Le village des supporteurs des « Diables Rouges »

Les Diables Rouges gagnent. Qui se plaindra de voir des jeunes joueurs de Wallonie, comme Eden Hazard, se mettre en valeur au Brésil. Par contre, la Fédération belge de football reste toujours aussi nulle. Lisez plutôt ce qui suit, c’est un article publié sur France tv info :

devillage« Ce n’est pas un camping de luxe comme promis, c’est plus un camp de réfugiés, et je n’exagère vraiment pas », s’écrie Geerts, un supporter des Diables rouges qui paye 160 euros la nuit pour dormir au Devillage (habile jeu de mots entre « devil », « le diable » en anglais, et « village »), interrogé par 7sur7.be. A quelques heures du match qui oppose la Belgique à la Russie, dimanche 22 juin, visite guidée d’un camp de supporters que beaucoup comparent déjà à l’émission de télé-réalité Koh-Lanta.

« Ma femme a failli finir comme Claude François »

La fédération belge avait voulu frapper un grand coup en s’inspirant des campings géants où se massent les fans néerlandais à chaque grande compétition. Une fois la qualification acquise, une vidéo de présentation est rapidement mise en ligne sur Youtube. « La vidéo de présentation était très belle, j’en conviens, mais ça s’arrête là », raconte Didier Moulart, un des premiers arrivés dans le camp, situé près de Rio de Janeiro, à la Dernière Heure.

Les premiers arrivés déchantent rapidement. Faisons le tour du propriétaire. Les sanitaires et la salle de bains ? « C’est une vraie catastrophe. Il n’y a pas d’électricité. Il n’y a que deux douches pour les hommes et deux douches pour les femmes. L’eau est froide, salée. Le sol est vraiment dégueulasse. Il n’y a que deux éviers et deux toilettes pour 2 500 personnes », raconte un supporter sur la chaîne RTL-TVI. Avec un cas d’électrocution. « Ma femme a failli finir comme Claude François ! », raconte Yves, sur 20minutes.fr« L’eau qui sort des robinets est salée, très sympa pour se brosser les dents », raconte un autre fan des Diables Rouges à la Dernière Heure.

« Il peut y avoir des morts »

Et les tentes ? « Quatre bâches, un tapis de sol, un lit, si on peut appeler ça un lit, un sommier en bas avec un matelas aussi dur que les tapis de gym quand on était à l’école, avec des draps et une couverture », décrit Didier à la RTBF. Et encore, Didier peut s’estimer heureux, il a eu droit à une « tente de luxe ». « Je ne vois pas ce qu’elle a de luxe », s »étrangle-t-il. Même les débrouillards sont mécontents : « Je suis venu ici avec ma propre tente mais n’allez pas croire que ma facture a été moins salée pour autant, raconte Cédric. Pour un séjour du 12 au 21 en demi-pension, j’en ai eu pour 1 150 euros. » Pour protéger les tentes ? Une structure métallique… qui n’inspire pas confiance aux supporters. « La structure métallique qui abrite les tentes est complètement rouillée. Si tout s’écroule, il peut y avoir des morts », décrit Geerts à 7sur7.be.

On avait aussi promis de l’électricité et du wifi aux campeurs. Mais ceux qui n’ont pas de lampe de poche et qui sont situés à « plus de 50 centimètres » de la borne wifi en seront pour leurs frais.

« Les animaux sont mieux installés que nous »

Les supporters ne peuvent pas même se consoler avec la nourriture, « immangeable » selon les uns, « rien d’extraordinaire » pour les plus cléments. Les fûts de Jupiler sont bloqués à la douane. Pas de lait pour le café (un sacrilège en Belgique) et, pire, « du fromage hollandais rassis ». Il n’y a pas que le fromage qui est hollandais : la société qui gère le camp aussi. Oranjevillage a dépêché sur place deux chefs de camp et des salariés… néerlandophones. Ce qui a le don de prodigieusement agacer les supporters belges. Beaucoup ont déjà déserté, se rabattant sur l’offre hôtelière de la région de Rio de Janeiro. Le camp, d’une capacité maximale de 2 500 personnes, n’accueillera au mieux que 600 courageux. « Les animaux sont mieux installés que nous ici », tonne un supporter, cité par la Dernière heure.

Devant la fronde, Oranjevillage et la Fédération belge ont consenti un rabais de 50 euros par jour (prix d’origine : 160 euros la nuit) pour les campeurs. Insuffisant… pour Test-Achats, l’équivalent de l’UFC Que Choisir outre-Quiévrain, qui conseille aux supporters de refuser et prendre un maximum de photos et vidéos pour porter l’affaire devant les tribunaux en Belgique. D’autant plus qu’une dizaine de supporters argentins sont installés dans le camp, et qu’eux paient 17 euros par jour. Dix fois moins que les Belges.

Ah, au fait, le camp des supporters néerlandais est aussi géré par Oranjevillage. Et contrairement au Devillage, il affiche complet. La société va même rajouter des tentes la semaine prochaine, relève le site Nusport (en néerlandais), grâce au bon parcours de la bande à Louis Van Gaal, qualifiée pour le second tour.

Jean-Pierre Chevènement s’exprime sur le projet de réforme territoriale

Intervention de Jean-Pierre Chevènement au Congrès de l’Assemblée des maires ruraux, Pérouges, samedi 14 juin 2014.

ChevènementJe veux d’abord remercier l’Association des maires ruraux, son Président, M. Vanik Berberian, et son Vice-Président, mon ami Pierre-Yves Collombat, de leur invitation à laquelle, comme sénateur mais aussi comme ancien ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, je suis particulièrement sensible. Je salue également les parlementaires de l’Ain et notamment mon ami, le sénateur Jacques Berthoud. Je sais la somme de dévouement que représente, avec des moyens souvent limités, l’administration d’une commune rurale. Mais la France ne serait pas le beau pays qu’elle est sans ses villages et leurs clochers et sans ce maillage de solidarités et de proximité que comme maires ruraux vous incarnez. Avec le souci des services publics et des valeurs de solidarité qui fondent votre action, vous êtes bien souvent le meilleur rempart, voire le dernier rempart, de la cohésion sociale. Je ne me suis pas exprimé jusqu’à présent sur le projet de réforme territoriale : c’est que je voulais vous donner la primeur de mes analyses, qu’elles concernent le milieu rural ou plus généralement l’organisation territoriale de la République. C’est un sujet auquel, en tant qu’élu local pendant plus de trente ans et ancien ministre de l’Intérieur, j’ai naturellement beaucoup réfléchi.

I – La réforme territoriale est une affaire trop sérieuse pour pouvoir être abordée sans une vue d’ensemble qui tienne compte de plusieurs facteurs essentiels :

1. L’Histoire d’abord. L’organisation du territoire n’est pas la même selon les pays. L’Espagne a ses « généralités », à la forte personnalité, l’Allemagne ses Länder, issus de la Kleinstaaterei (organisation en petits Etats, avant 1871). La France et l’Angleterre sont des nations unitaires. L’Italie a repris l’organisation territoriale française mais l’héritage de ses Républiques et de ses Royaumes et Principautés reste bien présent.

2. La démocratie ensuite. En France, elle s’enracine dans le tissu très dense des communes, issues des anciennes paroisses que la Révolution a dotées d’un conseil municipal et d’un maire élu. Il a fallu attendre 1884 pour que l’élection des maires devienne définitivement la règle. La commune est la cellule de base de la démocratie « Une petite République dans la grande », selon l’expression reprise par le président de la République. C’est de la Révolution que date aussi la création des départements que la IIIe République naissante pourvoira de conseils généraux élus. C’est sur ces bataillons d’élus représentatifs des « couches nouvelles » que Gambetta et les fondateurs de la IIIe République ont appuyé leur combat politique, le combat républicain, le suffrage universel contre les privilèges. Ces élus locaux constituent encore aujourd’hui le vivier de la démocratie républicaine, même si une conception excessivement rigide du non-cumul des mandats vise à briser le lien entre ce tissu vivant d’élus locaux et les assemblées parlementaires au sein desquelles sont choisis les ministres. L’extension du scrutin à la proportionnelle privilégie les partis et le recrutement de « jeunes structures », selon une expression que j’ai forgée jadis, au risque de développer ainsi une démocratie de jeunes apparatchiks inconnus des électeurs remplaçant progressivement les élus de terrain. Communes, départements, nation sont en France les trois échelons « identitaires ». On ne peut y porter atteinte sans briser les repères qui permettent à chacun de se définir politiquement. Il en va différemment des régions dont certaines ont une identité forte (Alsace, Bretagne, Corse) et d’autres pas du tout (Centre, Pays de Loire, Champagne-Ardennes). Quand il y a une identité forte, il faut souvent en chercher l’origine dans les provinces d’Ancien Régime (Berry, Anjou). Les régions fortes d’ailleurs renvoient souvent à l’Ancien Régime. En dehors du sentiment d’appartenance, fondateur du civisme, la démocratie tient au besoin de proximité qui doit, bien sûr, être concilié avec l’efficacité. En la matière, il n’y a pas de règles. Il y a des équilibres à trouver. La France est, par sa superficie, le plus grand pays de l’Union européenne. Ainsi s’explique le grand nombre de communes qui n’a d’équivalent, par rapport à la population, qu’en République Tchèque. C’est l’objet de l’intercommunalité, qui met en commun compétences et ressources stratégiques, de remédier aux inconvénients réels de l’émiettement communal, mais sans atrophier pour autant ces cellules de base de la démocratie que sont les communes. Les intercommunalités fonctionnent bien comme « coopératives de communes ». Il est inutile d’en durcir les règles pour en faire une quatrième catégorie de collectivités, sauf à prendre le risque d’un dépérissement de l’échelon communal qui serait gravissime pour l’avenir de la démocratie dans notre pays. La critique du « mille feuilles » ne tient pas compte d’un fait pourtant essentiel : dans tous les pays d’Europe, il y a au moins trois niveaux d’administration : partout la commune ; ensuite le département (provinces en Italie et en Espagne, Bezirke et Kreise  en Allemagne) ; régions enfin, dont la consistance est variable selon les pays (les 22 régions françaises se rapprochent des vingt-huit « counties » (comtés) d’Angleterre et des vingt régions italiennes. Les 16 Länder allemands et les 17 communautés autonomes espagnoles ont une consistance historique identitaire et pratique plus forte. Chaque pays a son histoire qu’on ne peut violenter sans porter atteinte à l’exercice même de la démocratie. Celle-ci va partout de pair avec le sentiment d’appartenance. Car, et c’est le point essentiel, seul le sentiment d’appartenance peut faire accepter aux minorités la loi de la majorité.

3. La rigueur et le souci des économies de gestion est un troisième facteur essentiel de toute réforme. C’est celui qui a été mis en avant pour proposer la fusion des régions, la suppression des conseils départementaux et la fin de la « clause de compétence générale » pour les départements. Ceux qui ne s’en étaient pas avisés d’emblée se sont vite rendu compte qu’il n’y avait aucune économie à attendre ni des fusions de régions ni du transfert à d’autres niveaux des compétences départementales (routes non nationales, équipement et entretien des collèges, politique sociale). Le souci d’une gestion plus efficace n’en est pas moins pertinent. La réduction à 60 départements me paraît à cet égard une piste plus prometteuse à explorer. Je laisse volontairement de côté les considérations politiciennes: elles ne doivent pas intervenir dans une approche rationnelle des questions posées par la réforme territoriale.

II – Les grands axes d’une réforme raisonnable.

1. Il est certain que l’urbanisation de la France commande des adaptations non du modèle républicain mais de sa déclinaison pratique. Cette urbanisation pose simultanément le problème des espaces ruraux très vastes dont la France dispose. S’agissant des communes, les adaptations au phénomène de l’urbanisation ont été réalisées en grande partie par la loi de juillet 1999 sur l’intercommunalité. La création des métropoles en 2011-2013 répond également à ce souci.

a) Plus de 2500 EPCI (établissements publics de coopération intercommunale) maillent désormais le territoire dont 14 communautés urbaines et plus de 170 communautés d’agglomération. On peut dire aujourd’hui que toutes les aires urbaines ont les moyens juridiques et pratiques de développer une intercommunalité de projets. Encore ne faut-il pas rogner les ailes des communes et des EPCI, ce qu’on appelle le « bloc communal ». On a critiqué très injustement la forte progression des dépenses liées à l’intercommunalité : Cette dernière avait justement pour objet de permettre à des communes trop pauvres d’exercer des compétences stratégiques qui, jusque là, étaient demeurées en déshérence (développement économique, habitat, assainissement, etc.). Cet objectif a commencé d’être rempli.

b) L’intercommunalité permet aussi une organisation rationnelle des territoires ruraux : elle autorise l’accès à des services considérés aujourd’hui comme indispensables. C’est un progrès incontestable, à condition de respecter l’esprit initial, celui de la loi de juillet 1999. Les métropoles, le développement des intercommunalités urbaines et maintenant le renforcement des compétences des régions en matière de développement économique, de tourisme, de formation, d’emploi, de transports, renforcement qui va concentrer dans les villes chefs-lieux de région, les compétences, du fait de la suppression de la clause de compétence générale des départements, tout cela va inévitablement creuser la fracture entre les métropoles et les chefs-lieux de région d’une part, les villes moyennes et petites et les espaces ruraux d’autre part. L’intercommunalité n’est qu’une réponse partielle à ce risque de fracture. En effet, et tout d’abord, les règles de l’intercommunalité ne doivent-elles pas être excessivement resserrées. Je ne pense pas que le cadenassage des listes et le fléchage des élus communautaires soient de véritables progrès : ces petites réformes à bas bruit nuisent à la souplesse d’organisation qui doit rester la marque des intercommunalités si on ne veut pas en faire un échelon de substitution à la commune. Cette dernière doit rester le lieu de participation et de démocratie qu’elle a toujours été dans notre pays : c’est à juste titre qu’a été relevée l’étroite corrélation entre la taille des communes et la participation des citoyens aux élections et à la vie communale. Aussi faut-il éviter que le nombre des communes regroupées dans un EPCI dépasse un certain seuil : au-delà d’une trentaine de communes, la participation réelle des maires et des conseillers communautaires devient problématique. A cet égard, le relèvement systématique du seuil de la population de 5000 à 20000 habitants ne me paraît pas opportun. Même dans des régions très urbanisées comme la mienne, on ne peut faire vivre une intercommunalité à cinquante communes. Ca n’a pas de sens. Ou alors il faut le dire : l’intercommunalité a pour but de remplacer à terme la commune. Mais ce serait se priver et priver le pays, déjà en grand désarroi, d’un réseau de 500 000 quasi bénévoles et ce ne serait pas bon pour la cohésion sociale. On ne peut pas donner une légitimité démocratique à l’intercommunalité sans la retirer à la commune. Je sais bien qu’au Royaume-Uni, le nombre de communes est très faible, trop faible. En Allemagne et en Italie, il y en a quatre fois moins qu’en France par rapport à la population. Est-ce meilleur du point de vue de la démocratie ? Je ne le crois pas. Chaque pays a sa tradition. L’existence de 36 600 communes en France est une caractéristique originale qui répond à l’étendue du pays et à la diversité des terroirs. C’est une source de richesse pour la démocratie. L’intercommunalité bien pensée permet de préserver cette caractéristique. Encore faut-il ne pas accabler les intercommunalités par l’octroi de compétences aujourd’hui départementales. Ce n’est pas pour cela qu’elles ont été conçues et je ne vois pas l’intérêt, même dans le Territoire de Belfort, de faire gérer l’aide sociale, le RSA, l’APA par la Communauté d’agglomération de Belfort qui regroupe trente communes, plutôt que par le département qui en compte cent deux. Le projet de loi portant organisation territoriale de la République qui vient d’être adopté par le Conseil des ministres, donne aux préfets la possibilité de créer, modifier le périmètre ou fusionner des EPCI, même si les deux tiers des membres de la CDCI s’y opposent ! Cette disposition-là n’est pas acceptable. Il faut revenir à la règle des deux tiers. En réalité, c’est toute la philosophie de l’intercommunalité qui est en jeu : soit on veut faire, comme je l’ai souhaité des « coopératives de communes », soit on veut substituer, à terme, un nouvel échelon de responsabilité à la commune. Je répète enfin que l’intercommunalité n’a pas vocation à recevoir des compétences départementales : elle n’a pas été faite pour cela, je le rappelle, mais pour remédier à l’émiettement communal.

c) Une deuxième réforme a été adoptée pour répondre à la croissance de l’urbanisation : celle visant à la création de « métropoles » de « taille européenne », à l’imitation de Milan, Munich, Hambourg, Barcelone, etc. Bon nombre des communautés urbaines et quelques communautés d’agglomération (Rouen, Montpellier) peuvent devenir des « métropoles » : si on s’en réfère au modèle de Lyon, elles absorbent alors dans leur ressort les compétences départementales et même l’essentiel des attributions communales. C’est un choix qui rompt avec le principe de l’unité des territoires. La France avait jusqu’à présent une ville-monde (Paris concurrençant Londres en Europe) et des capitales régionales. A l’inverse des pays comme l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne avaient vu fleurir des « métropoles » (Milan, Munich, Hambourg, Barcelone) qui faisaient concurrence à leurs capitales. Celles-ci ne comptent pas – ou pas encore – au rang des « villes-monde » même si Berlin peut y prétendre à l’avenir. Les grandes villes de province en France veulent aujourd’hui devenir des « métropoles européennes ». Quelques-unes seulement y parviendront : Lyon, Marseille-Aix (ce n’est pas fait), Strasbourg excipant de son statut de « capitale européenne », peut-être Lille et Toulouse. Cela fait cinq et c’est déjà beaucoup. Il ne faudrait pas que Paris, ville-monde, fasse les frais de cette opération. La France y perdrait beaucoup plus qu’elle n’y gagnerait. Bien sûr, on peut essayer de jouer les deux cartes à la fois, à condition de savoir trouver le juste équilibre. Mais la France ne peut se résumer aux métropoles et aux capitales de région. La France c’est peut-être d’abord la richesse de ses espaces ruraux.

2. La suppression des conseils départementaux n’aboutirait pas, au stade actuel du projet de loi, à la disparition des départements. Mais où serait le progrès pour la démocratie et donc pour nos communes ? Depuis quand la suppression des élus fait-elle progresser cette dernière ? La suppression des conseils départementaux irait au rebours de la décentralisation, voulue il y a trente ans par François Mitterrand, Pierre Mauroy et Gaston Defferre. Les routes nationales et les collèges iraient, selon le projet de loi, aux régions, fort lointaines, surtout si elles sont regroupées. Les grandes régions seraient accablées par le nombre des virages à redresser et des rénovations de collège à entreprendre. Il faut garder la proximité. Beaucoup plus raisonnable serait la réduction et éventuellement le redécoupage des départements : pas forcément en Corse où la géographie montagneuse de l’île crée deux versants entre Ajaccio et la côte occidentale et Bastia sur la côte orientale. Mais une France à soixante départements ferait faire plus d’économies qu’une réduction à quatorze du nombre des régions dont le budget reste modeste. Sans doute faut-il étudier la possibilité d’élire les conseillers départementaux au niveau des intercommunalités : ainsi serait respecté le lien entre les élus et les territoires, beaucoup moins qu’avec le nouveau mode de scrutin baroque à deux candidats, l’un homme et l’autre femme. Le souci de l’unité nationale ne semble pas obséder les initiateurs de la réforme territoriale. C’est oublier qu’en Corse, notamment, l’attachement au département, manifesté par référendum, en 2003, a valu rejet du statut de TOM qui était offert à nos concitoyens corses. Une France à soixante départements serait plus rationnelle, mais cela demande des études et des concertations qui prendront inévitablement du temps. Là serait cependant une vraie source d’économies. Là où seraient créées des métropoles, ainsi Strasbourg, le département s’effacerait. La fusion du Haut Rhin et de ce qui resterait du Bas Rhin aurait alors un sens. L’Etat devrait d’ailleurs rester présent dans chaque métropole. Un Préfet y serait nommé comme dans chaque département. Le redécoupage des départements en vue d’en limiter le nombre me paraît devoir venir avant celui des régions.

3. La fusion des régions me paraît en effet très problématique. On ne va pas faire des Länder à l’allemande : ceux-ci ont des compétences de gestion qui appartiennent en France à l’Etat (enseignement, police, etc.) : on ne va pas créer douze corps enseignants. Ce ne serait pas un progrès. Le ministre de l’Education de Mme Thatcher, M. Keith Joseph me confiait jadis combien il souffrait du recrutement local des enseignants en Grande-Bretagne et combien il enviait nos concours nationaux de CAPES et d’agrégation. La fusion des régions ne s’impose nullement pour un grand pays comme le nôtre. Chez nos principaux voisins, les régions sont ainsi nombreuses, voire plus que chez nous (28 comtés en Angleterre pour une superficie moitié moindre). Même en Allemagne certains Länder sont très petits (Sarre) ou évoquent plus des métropoles que des régions (Berlin, Hambourg, Brême). La règle doit être le pragmatisme. Certaines fusions comme celles de la Bourgogne et de la Franche-Comté, revenant sur près de mille ans d’une Histoire qui a fait de la Saône une frontière, mettront Sens et Belfort à 450 km l’une de l’autre. Bonjour la proximité ! En réduisant à quatorze le nombre des régions, ne recréerait-on pas les grands féodaux contre lesquels la France s’est historiquement construite ? Que deviendra l’Etat républicain dans tout cela ? Et sa fonction historique de péréquation et d’équilibre ? Quels pouvoirs auront ces régions ? Le développement économique d’abord. Je mets en garde contre la suppression de la clause de compétence générale dans ce domaine, car les besoins des entreprises s’apprécient correctement sur le terrain. Si la Communauté d’Agglomération de Belfort et le département du Territoire de Belfort n’avaient pas uni leurs efforts pour réaménager le site jadis occupé par Bull et Alstom (opération Techn’hom), on n’y aurait pas préservé l’emploi (environ 7000) et retenu de grandes entreprises comme General Electric, Alstom et bien d’autres. Ce n’est pas la Région, à Besançon, qui aurait eu l’idée d’un tel projet … Méfions-nous du systématisme. Qu’il y ait quelques redécoupages à opérer peut-être, mais les justifications avancées pour créer de grandes régions (recherche d’investissements étrangers, soutien des entreprises à l’exportation par exemple) me paraissent surtout des alibis visant à couvrir la retraite de l’Etat, là où son rôle reste essentiel. Ne laissons pas les grandes firmes multinationales mettre en concurrence quatorze territoires. Inversement, ce pourrait être un progrès pour la démocratie si les régions procédaient des départements comme ceux-ci pourraient procéder des intercommunalités. La démocratie est à repenser à partir de la base. Les conseils départementaux désigneraient leurs représentants aux conseils régionaux. Chacun sait que les conseillers régionaux désignés à la proportionnelle sont très peu connus de la population. Là encore, la concertation et le débat doivent être la règle. Ce serait un comble, du point de vue de la décentralisation – réforme dont se targue à bon droit la gauche – de procéder par voie législative ! L’accord des conseils régionaux serait le minimum et l’approbation des populations par des référendums locaux une exigence normale. N’ayons pas peur de la démocratie. Le terrain de la réforme territoriale devrait être déminé par des assises de la réforme territoriale. Des sondages trompeurs ne reflétant que l’écho dans l’opinion de la démagogie anti-élus, entretenue par quelques cercles technocratiques et relayée par la plupart des médias, ne doivent pas faire perdre de vue le cap du bon sens, qui est aussi celui de l’intérêt général. Le modèle de l’Etat républicain n’a pas à être sacrifié sur l’autel de l’Europe : celle-ci doit se faire en effet dans le prolongement des nations et non pas par substitution. Merci, Mesdames et Messieurs les maires, de m’avoir fait l’honneur de m’écouter. Mais je tenais à vous réserver la primeur de mes observations sur un sujet – la réforme territoriale – qui me tient particulièrement à cœur parce qu’il touche à la République elle-même. Celle-ci ne doit pas substituer au couple commune et département, un nouveau couple région-intercommunalité censé favoriser l’avènement d’une « Europe des Régions ». La République et la France auraient tout à y perdre ! L’Europe se fera dans le prolongement des nations, et avec la France, telle que nous l’aimons, riche de ses communes et de sa démocratie.