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Pour une histoire de la Wallonie

BAUTHIERE PIROTTE histoire wallonieEn ce jour de fête de la Communauté flamande, saluons la publication d’une Histoire de Wallonie, sous-titrée Le point de vue wallon, que nous devons à nos amis Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte. Alors que la bataille des Eperons d’or s’est imposée dans l’imaginaire flamand comme un événement fondateur très antérieur à la création de l’Etat belge, beaucoup de Wallons vivent encore avec l’idée que, « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves ». Il faut pourtant se méfier des apparences et, pour le dire ainsi, de l’instrumentalisation de l’histoire. Au temps de César, les Belges étaient des Gaulois (un peu comme Astérix) et ils occupaient un territoire qui s’étendait jusqu’à Paris (Lutèce). Les Flamands, majoritaires en Belgique (la Belgique d’aujourd’hui) sont venus plus tard s’installer dans le plat pays côtier où ils avaient souvent les pieds dans l’eau (origine supposée de leur nom). Donc, les Wallons et les Français descendent des Gaulois, mais pas les Flamands qui, à l’origine, étaient des Francs (des Germains). Mais ce sont les Francs qui ont donné leur nom aux Français dont les ancêtres étaient majoritairement des Gaulois (des Celtes). Et bien entendu les migrations des uns et des autres ont un peu plus compliqué tout ça…

Au diable les subtilités historiques, il suffit d’un même nom (Flandre ou Belgique) pour que, dans l’esprit des gens, le passé et le présent se confondent. La cohésion nationale justifie les libertés prises avec l’histoire. Il n’y a pas de quoi s’émouvoir. Le problème, pour la Wallonie, c’est qu’elle baigne encore dans un récit fabriqué pour la Belgique unitaire.

C’est loin, très loin d’être anodin.

L’attachement à un pays repose, sinon sur une langue commune ou un projet commun, du moins sur l’idée d’un enracinement historique. Qu’elle soit individuelle ou collective, l’identité se construit sur la mémoire, laquelle digère les expériences du passé (des générations passées) de façon plus ou moins sommaire et orientée. Assez naturellement, quand la Belgique a été créée, on s’est employé à lui donner une histoire millénaire, qui l’inscrirait dans la durée, en forçant l’interprétation des faits. C’est ainsi que l’on fabrique une conscience nationale. En Wallonie, celle-ci devait recouvrir  une mémoire populaire encore imprégnée par la France et la légende napoléonienne. Mais, on le sait, c’est dans la partie flamande du pays que cette nouvelle identité nationale (francophone) a soulevé le plus de résistance. La Belgique se reconnaissait volontiers dans le passé de la Flandre et du Brabant (et moins dans l’histoire de la principauté de Liège, avec ses accents francophiles), mais cela ne compensait pas. Ce premier compromis à la belge, visant à imposer une culture commune à tous les habitants du royaume, est devenu caduque avec le passage au suffrage universel.  La classe dominante a eu beau nier l’existence de deux peuples, la démocratisation de la vie politique a déchiré le voile et mis fin au projet de la Belgique unitaire.

La première guerre mondiale a certes exalté la ferveur patriotique, en Belgique comme ailleurs, mais elle a aussi, et plus durablement, nourri la dynamique du mouvement flamand. Les tensions linguistiques ont poussé les historiens de métier, dans les universités, à se dégager de la fiction belge et à considérer des ensembles culturels plus homogènes : Flandre et Pays-Bas d’un côté, Wallonie de l’autre (dont on pouvait seulement dire qu’elle était une terre romane, avec une identité plutôt… française). Néanmoins, ni cette nouvelle approche historique (à laquelle se référaient les mouvements flamand et wallon centrifuges) ni le conflit communautaire lui-même n’ont balayé les mythes nationaux de la Belgique unitaire, entretenus, répétés, confortés par l’école primaire et les cercles de pouvoir attachés au maintien de l’Etat belge.

Evidemment, l’autosuggestion a ses limites. La réalité de l’Etat belge, c’est qu’il n’en finit pas de se désagréger, ne pouvant survivre qu’à la condition de se diviser, avec des freins puissants qui conduisent à une complexité institutionnelle unique au monde. Mais les effets de cette évolution ne sont pas les mêmes au nord et au sud de la frontière linguistique. La Flandre a tiré parti de son autonomie accrue pour approfondir une authentique conscience nationale flamande, avec une mémoire collective en grande partie dégagée du cadre belge. Sa classe dominante est partagée quant à l’utilité de maintenir celui-ci (sous une forme adaptée). Question de pertes et de profits. En Wallonie, le calcul est différent. Le militantisme wallon ne fait plus recette : qu’il soit régionaliste, indépendantiste ou rattachiste, il semble avoir perdu sa pertinence à mesure que la Région recevait des compétences nouvelles. Pas de porte de sortie. On parie sur la stabilisation de l’Etat belge et on est prêt à en payer le prix. Bien des responsables politiques ont l’air tétanisés, sans vision, sans envergure, sans le moindre sens de l’histoire. Ainsi, paradoxalement, le sentiment wallon est au plus bas quand la Wallonie doit prendre en main son destin.

« Amour sacré de la patrie, rends-nous l’audace et la fierté. » Ces paroles chantées au moment de la révolution belge (une révolution pour se détacher des Pays-Bas et, dans l’esprit de beaucoup, pour redevenir français) résonnent à présent comme une complainte, car il est possible que cela coince encore entre Wallons et Flamands. L’opinion wallonne, loin de vivre cette évolution comme une émancipation, se réfugie dans le fantasme. Elle s’accroche à une représentation de la Belgique qui a pris forme au XIXe siècle et qui n’est pas du tout adaptée à un Etat fédéral centrifuge où la concurrence entre les entités fédérées, déclarée ou sournoise, est beaucoup plus réelle que le fédéralisme de coopération, formule creuse aux effets anesthésiants.

N’ayons pas peur de le dire : cette situation est préjudiciable à la Wallonie. La faute en revient aux Wallons eux-mêmes, aux médias, à la classe politique, aux milieux académiques. C’est une sorte de démission collective.  A tous, il faut conseiller de se (re)plonger dans l’histoire et d’en sortir moins belges et plus wallons. Pour commencer, rien de tel que le livre de Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte, dont on trouvera une présentation sur le site de l’éditeur français (de Bretagne, car la Wallonie a son particularisme, elle aussi).

Georges R.

A lire également, à la veille du 14 juillet, cet article de l’an passé : Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans, et après ?

De la démocratie, vraiment ?

Un billet d’humeur de Willy Burgeon.

willy burgeonLes esprits qui savent raison garder sont écœurés par le déluge de propagande en faveur de la monarchie qui s’abat sur le pays.

Cette famille de privilégiés qui étale son luxe est-elle connectée avec une population qui est en butte à une crise cruelle ? Qu’ont en commun les 20% de Wallons qui se trouvent au seuil de la pauvreté avec ceux qui s’exhibent sur des yachts, dans des châteaux et bolides, ont un train de vie inouï et même pratiquent l’évasion fiscale (Fabiola) ? Ils sont désignés comme le ciment de la Belgique ? Pas étonnant que le bâtiment tombe en ruines. Tout est bon pour le soutenir : le football et le défilé des piliers de l’establishment qui s’épanchent en flagorneries dont un des plus zélés, comme socialiste je le déplore, est l’actuel Premier Ministre. Le débat est absent. Tout opposant à la pensée unique n’a droit qu’au silence. Hélas, pendant des semaines et des mois, ils vont ressasser les mêmes choses. Pourquoi ?

Quels objectifs politiques poursuivent ces medias qui « sanctifient » de la sorte des personnes ? Cette forme de populisme ne prétend-t-il pas fabriquer l’homme providentiel ? N’est-ce pas un moyen  de distraire, en l’abêtissant, la population de ses vrais problèmes qui sont le chômage et l’extension de la misère ?

L’establishment belgicain sait que Philippe est faible et qu’il sera un jouet facile pour les groupes de pression conservateurs. On lui garde d’ailleurs le même cabinet tellement bien inspiré par la secte extrémiste le « Renouveau Charismatique ». C’est la raison pour laquelle les prérogatives du futur roi doivent être, à l’avenir, purement protocolaires. C’est le moindre mal.

Il faut  rappeler que la monarchie est une survivance du Moyen-Age, du mythe du souverain de droit divin et n’est plus en phase avec un Etat moderne. Il n’est ni démocratique, ni social de prodiguer des privilèges à des personnes en raison de leur naissance.

L’Etat du 21e siècle doit être Républicain. Le Président de la République doit être l’élu du peuple. Et ce principe est un fondement de la démocratie.

Willy Burgeon

Président Honoraire du Parlement Wallon

Militant PS

Débat : l’État Wallonie-Bruxelles, une étape nécessaire ou le dernier songe belgicain ?

Pour sauver le caractère francophone de Bruxelles, rien de mieux que d’en faire un territoire français. Reste à voir comment y arriver, sachant que Bruxelles est loin d’être promise à la France. Certains de nos amis bruxellois misent sur le FDF, avec plus ou moins de nuances. Ils ont tort, selon Jacques Lenain. Le débat est ouvert. Nous reprenons ici les termes de la controverse, tels qu’ils ont déjà été publiés dans le magazine France-Wallonie-Bruxelles.

Bruxelles

L’article de Jean-Paul Roos paru dans le numéro de France-Wallonie-Bruxelles du mois de mars 2013 a suscité la controverse, en ce qu’il saluait, toutefois avec réserves, la proposition d’Olivier Maingain de constituer un ‘État Wallonie-Bruxelles’.

Il nous est apparu utile – et même indispensable – d’en débattre dans notre revue. François Detif et Jean-François Goosse, d’une part, Jacques Lenain, d’autre part, ont accepté de se livrer à cet exercice particulier : exposer les mérites et inconvénients de la proposition d’Olivier Maingain, les perspectives qu’un État Wallonie-Bruxelles offre à la cause réunioniste, sa nécessité dans la défense des intérêts wallons et bruxellois alors que la Belgique est en voie de dislocation, ou, au contraire, ses vices rédhibitoires et ses séductions captieuses, propres à détourner Wallons et Bruxellois de la solution française et à les mener dans une impasse.

Au-delà de l’accord sur l’objectif – la réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la France –, l’on entre dans la politique-fiction. Il y a donc intérêt – mieux : nécessité – à imaginer et confronter divers scénarios et à évaluer dans quelle mesure ils sont souhaitables mais aussi possibles.

Le débat est donc ouvert. Puisse-t-il enrichir d’arguments nouveaux les réflexions de nos lecteurs. Puissent ceux-ci s’en saisir, car c’est de notre destin à tous qu’il en va.

Le comité de rédaction

L’État Wallonie-Bruxelles, une étape nécessaire

L’État Wallonie-Bruxelles, tel que le conçoit Olivier Maingain, diffère de manière essentielle de la Fédération Wallonie-Bruxelles que promeuvent Rudy Demotte et Charles Picqué :

1.      L’État Wallonie-Bruxelles a une base territoriale exclusive (celle des Régions Wallonie et Bruxelles) ; la Fédération Wallonie-Bruxelles n’écarte pas, voire appelle à des fins ‘d’équilibre’, la constitution d’une ‘Fédération Flandre-Bruxelles’.

2.      L’État Wallonie-Bruxelles s’inscrit donc dans l’hypothèse d’une après-Belgique, tandis que la Fédération Wallonie-Bruxelles pose Bruxelles comme ‘point de cohésion’ d’une ‘Belgique toujours grande et belle’.

3.      L’État Wallonie-Bruxelles dépasse avec élégance l’opposition entre Communauté et Région. S’il advient, il fédérera les régions Wallonie et Bruxelles ; elles en seront donc à l’origine et le primeront. Au contraire, la prétendue ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’, soit la Communauté française de Belgique, n’a rien d’une ‘fédération’ : c’est une collectivité publique parallèle aux Régions wallonne et de Bruxelles-Capitale, dénoncée, selon que l’on est régionaliste wallon ou bruxellois, comme un instrument bruxellois de domination sur la Wallonie ou comme un instrument wallon de domination sur Bruxelles. Bref, outre qu’elle détourne l’attention des Wallons et des Bruxellois de la Belgique en tant qu’instrument flamand de domination, la Communauté française de Belgique, parée ou non de la fausse appellation de ‘Fédération’, divise davantage les Wallons et les Bruxellois qu’elle ne les unit. En revanche, l’État Wallonie-Bruxelles a vocation à les rassembler pour faire face aux défis communs : se libérer d’une Belgique en voie de dislocation ou d’évaporation et associer leur destinée à celle de la nation française – notre nation.

Autonomistes wallons et bruxellois sont des alliés objectifs dans la détestation de la Communauté française de Belgique, il est vrai bancale en raison de la contrainte belge. Du reste, ils le savent bien et œuvrent de concert à sa suppression. Qu’ils vouent à de semblables gémonies l’État Wallonie-Bruxelles, nonobstant ses différences objectives essentielles avec la prétendue ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’, indique que c’est bien contre toute alliance entre Wallons et Bruxellois qu’ils se dressent. Ont-ils conscience que, ce faisant, ils jouent le jeu des indépendantistes flamands, ravis que Bruxelles, aveuglé par sa lubie de ‘district européen séparé de la Wallonie’, leur soit ainsi abandonné ? Est-ce aux réunionistes wallons et bruxellois d’abonder à leur tour en ce sens, ou, au contraire, de dénoncer cette erreur funeste ?

L’État Wallonie-Bruxelles prépare la fin de la Belgique – une fin heureuse pour les Wallons et les Bruxellois –, autant qu’il la hâte, dans la mesure où il constitue un casus belli, ou plutôt une cause de séparation pour la Flandre. Mais ne nous méprenons pas sur les termes : cet État ne serait que le réceptacle des compétences de l’État fédéral belge défunt. De constitution rapide en ce qu’il répondrait à une urgence, il ne durerait que le temps des négociations d’association avec la France. Celles-ci aboutiraient, grosso modo, en un nouveau transfert desdites compétences, cette fois-ci à l’État français, sans que cela n’empêche une intégration ultérieure plus poussée de la Wallonie et de Bruxelles à la France, sinon leur assimilation pure et simple. Bref, cet ‘État’ serait plus une ‘fédération provisoire’ ou une ‘association publique momentanée’ qu’un véritable État adossé à une nation, gravé dans le marbre d’une Constitution et appelé en conséquence à durer. (On conviendra qu’Olivier Maingain ne peut guère s’exprimer ainsi, sauf à s’exposer aux quolibets belgicains, y compris au sein même des FDF.)

S’il apparaît souhaitable à plus d’un titre, l’État Wallonie-Bruxelles est aussi et surtout nécessaire. Car qui pourrait négocier la réunion et comment ? Certes pas les partis politiques : un État – en l’occurrence, la France – ne négocie pas avec des partis mais avec un autre État – l’État Wallonie-Bruxelles –, même si celui-ci est en formation ou s’il ne s’agit que d’une collectivité publique provisoire. Un gouvernement représenterait l’État Wallonie-Bruxelles et conduirait les négociations avec la France. Le parlement qui appuierait ce gouvernement n’aurait pas pour mission de rédiger une nouvelle Constitution comme en 1830, mais d’approuver en détail les instruments juridiques soumis en gros au peuple par référendum. Les Wallons et les Bruxellois ne seraient donc pas l’objet mais le sujet de leur histoire ; leur réunion à la nation française serait digne du XXIe siècle, et non la conséquence d’un traité d’Ancien Régime.

Mais quel serait ce parlement ? Pas ceux de la Région wallonne, de la Région de Bruxelles-Capitale ou de la Communauté française de Belgique, dont aucun ne représente tous les Wallons et tous les Bruxellois ; le Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale serait, en outre, paralysé par le veto de ses élus flamands. En conséquence, un parlement élu représentant sans distinction les Wallons et les Bruxellois est indispensable. Il ne se substituerait pas aux parlements fédérés wallons et bruxellois, qui continueraient à exercer leurs compétences propres, mais succéderait au parlement fédéral belge.

Enfin, il y a lieu de tenir compte du principe de droit international qui reconnaît aux limites administratives internes le caractère de frontières d’État en cas de sécession. Au contraire de la Communauté française de Belgique, l’État Wallonie-Bruxelles serait pourvu d’un territoire, résultant de l’addition de ceux de ses composantes wallonne et bruxelloise ; c’est pour leur réunion simultanée à la France qu’il serait, du reste, institué. Il est possible et souhaitable que cet État provisoire entame les négociations d’association en parallèle à celles portant sur la liquidation de la Belgique ; il est aussi possible qu’il doive, au prix de grandes tribulations, éprouver sa non-viabilité avant de rejoindre la France, mais il appartiendra aux réunionistes wallons et bruxellois de se montrer assez convaincants pour éviter ce purgatoire inutile.

François Detif (avec Jean-François Goosse)

L’État Wallonie-Bruxelles, le dernier songe belgicain

Les Franco-Belges peinent à sortir de l’illusion qu’un avenir commun durable avec la Flandre, même dans un État réduit à sa forme ‘confédérale’, resterait encore possible. Quand ils y parviennent, de plus en plus couramment grâce à l’agressivité flamande, ils succombent aussitôt, sauf exception, à une autre illusion, celle d’une Belgique continuée sans la Flandre. Un Royaume plus petit, mais plus homogène, plus cohérent, et tout aussi ‘belge’. Ce serait l’État Wallonie-Bruxelles souverain, dont les fondations pourraient être posées par anticipation à l’intérieur même du Royaume belge franco-flamand avant qu’il ne disparaisse, tout comme la Flandre y fonde son État national, jour après jour, en utilisant pour ce faire sa maîtrise de l’État central belge. Mais une autre illusion alternative est aussi, pour un nombre substantiel de Franco-Bruxellois (comme l’indique un récent sondage), un État bruxellois souverain, débarrassé à la fois du ‘fardeau flamand’ et du ‘fardeau wallon’, une sorte de ‘Principauté’ de type ‘luxembourgeois’ ou ‘monégasque’, aussi tranquille, prospère et protégée ; la Wallonie, quant à elle, créant aussi son propre État, ou bien rejoignant, seule, la France. Tentons, en quelques lignes, de récapituler les arguments pertinents pour dissiper ce songe sur l’État Wallonie-Bruxelles, et sur l’État bruxellois, pour que puisse se dévoiler la seule et véritable solution, pour Bruxelles, ensemble avec la Wallonie.

1. La Fédération ou l’État fédéré Wallonie-Bruxelles, une première impossibilité

Des années après sa fausse naissance, la ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’ n’est toujours que la nouvelle dénomination, purement médiatique car sans traduction juridique, de la Communauté française de Belgique [1]. Pourtant, une proposition toute récente d’Olivier Maingain est de la ‘renforcer’ en la transformant en ‘État fédéré’. Mais comment renforcer une entité qui n’existe pas, même pas sous la forme d’une simple définition ? Et dont la Flandre n’autorisera jamais la création dans le cadre de la Belgique franco-flamande, puisqu’elle la priverait de son contrôle politique sur Bruxelles. Car si la Flandre s’impose encore le carcan belge, c’est essentiellement pour conserver ce contrôle, qui complète le contrôle physique permis par l’enclavement complet du territoire bruxellois en territoire flamand, en espérant arriver à convertir un jour ce double contrôle en annexion. Les politiciens franco-belges, tous, savent donc bien que leur ‘proposition’ d’une structure para-étatique Wallonie-Bruxelles au sein de l’État belge franco-flamand est absolument irréalisable, par simple refus flamand. Ils la défendent cependant par simple posture tactique, attentiste, mensongère ; ils ‘parlent’ à leur cheptel électoral belgicain, lui disent ce qu’il peut et veut entendre, et ils ne peuvent guère faire autrement, sauf à risquer une mort politique prématurée.

2. L’État fédéral Wallonie-Bruxelles, une seconde impossibilité

Une fois la Belgique franco-flamande disloquée, la création d’un État souverain Wallonie-Bruxelles, qui n’aurait donc pu être ‘préparée’, est une question qui s’impose. Y répondre avec honnêteté, courage et lucidité consiste à s’interroger sur sa faisabilité, sa viabilité. Or, sur les plans politique (impossible partage fédéral des pouvoirs politiques entre ses deux membres si dissemblables), financier (impossible répartition des sacrifices entre ses deux membres si différents et si inégaux) et territorial (impossible continuité entre ses deux parties, et échanges entre elles placés du coup sous le contrôle exclusif d’une Flandre hostile et maîtresse du ‘détroit’ qui les sépare), la possibilité d’un tel État bicéphale serait proche de zéro [2]. Pour prétendre le contraire, il faut contre-argumenter… Or, à ce jour, les élites et milieux décisionnels franco-belges n’ont jamais produit le moindre argumentaire étayé sur le concept d’État Wallonie-Bruxelles (ainsi, rien n’est sorti du monde universitaire franco-belge, qui se tait, tétanisé). Pour les politiciens franco-belges, contraints d’occuper le terrain, nul besoin d’y croire, ni même d’en parler pour le moment ; il suffit que leur électorat, lui, veuille bien le croire ou fasse semblant. Pour se rassurer un peu, les faux ‘croyants’ disent que « cet État commun sera libre de développer et d’approfondir ses liens avec la France » (manifeste bruxellois de mars 2008), formule qui n’a aucun sens concret… : c’est ce que fait l’État belge avec la France depuis 1830 ! Ce fantasme d’un État Wallonie-Bruxelles (ou d’un État wallon) qui pourrait être ‘adossé’ à la France pour ne pas succomber est hélas récurrent [3].

3. L’État bruxellois, un rêve sans suite ou un suicide presque parfait

L’idée d’un avenir proprement bruxellois, bien que sans adhésion explicite des milieux dirigeants, habite les esprits. Mais il faut, là aussi, que ses partisans osent affronter la réalité, qu’ils s’activent donc à montrer la viabilité d’un État bruxellois souverain. Or, ils ne s’y risquent pas car ils n’en sont pas capables. En effet, la subordination totale de Bruxelles à la Flandre, du fait que son territoire, minuscule, est enclavé dans le sien, rend cette démonstration impossible [4]. Toute tentative de concrétisation de ce projet irréaliste serait donc suicidaire : le futur État flamand, à l’activisme incessant et multiforme, prolongé dans Bruxelles même par la minorité flamande, minerait la souveraineté de Bruxelles jusqu’à son abolition. Bruxelles ne pourra exister et persister comme elle est, demain, avec son caractère ‘francophone’, après la disparition de l’État belge franco-flamand, que si elle est protégée de la Flandre par une puissance tierce, bien plus puissante que celle-ci. Ce ne pourra pas être la Wallonie. Ce ne pourra pas être l’Union européenne, qui n’éprouve aucune tendresse pour la francité. Ce ne peut être que la France, si elle en a l’envie et le devoir. Double condition qui suppose pour les Bruxellois d’accepter de faire de Bruxelles un territoire français et d’eux-mêmes des citoyens français, comme il en serait pour la Wallonie et les Wallons.

4. La ligne réunioniste pour Bruxelles, stratégie et tactique

C’est une tâche majeure des réunionistes de dire tout ce qui précède. Et, pour un moment encore, eux seuls peuvent le faire. Devant la ‘francophobie’ supposée insurmontable des Franco-Bruxellois et face au risque que Bruxelles soit, après la dislocation du Royaume franco-flamand, phagocyté par la Flandre, soit directement (annexion des 19 communes bruxelloises, dont les habitants francophones seraient ‘contentés’ par quelque ‘statut spécial personnel’), soit indirectement (garrottage physique du territoire et colonisation politique interne d’une fausse entité souveraine bruxelloise), certains ont, cependant, la tentation de défendre ‘à tout prix’ le maintien du lien Bruxelles-Wallonie, en se ralliant au concept fumeux d’État Wallonie-Bruxelles, ‘fédéré’ d’abord, ‘souverain’ ensuite, par conviction (« cette étape, espérée comme éphémère, est inévitable ») ou par tactique (« cet État mort-né servira fugitivement d’instance de négociation avec la France »). Certes, ces réunionistes ont toute raison de penser que l’arrimage de Bruxelles à la France passe par le maintien du cadre wallo-bruxellois. Pour autant, l’évidence que le chemin du salut de Bruxelles vers la France passe par la Wallonie ne justifie en rien ce ralliement opportuniste au concept d’État Wallonie-Bruxelles. Car ce n’est pas un ‘État’ qui négocie, ce sont des forces politiques, des hommes. Ce cadre wallo-bruxellois, à défendre, repose sur l’existence de forces sociales et politiques communes aux deux entités. Ainsi, la légitimité politique pour négocier et décider au nom du couple wallo-bruxellois réside pleinement dans le concert des cinq grands partis politiques franco-belges, tous communs à la Wallonie et à Bruxelles, et chez les parlementaires wallons et bruxellois des deux Parlements régionaux et du Parlement commun de la Communauté française, lequel représente au moins 95 % de la population wallonne et 80 % de la population bruxelloise. Il est donc inutile de s’inventer un État, irréalisable ou mort-né ou éphémère, pour négocier un statut français d’intégration de la Wallonie et de Bruxelles. Nul besoin d’une telle entité juridique qui, si elle parvenait à naître, le ferait dans des conditions catastrophiques (politiques, institutionnelles, financières, territoriales, sociales…), du fait de ses tares constitutives, et dont il faudrait très vite organiser la disparition, dans des conditions encore plus catastrophiques. Nulle nécessité d’un tel travail : nouvelle constitution, nouveau parlement, nouvelles élections, nouveau budget, nouveau partage des pouvoirs et du fardeau financier entre Bruxelles et la Wallonie, etc., toutes choses quasi-infaisables du reste. En tout cas, ce n’est pas aux réunionistes de faire semblant d’y croire ; moult politiciens, bruxellois comme wallons, s’en chargeront, par conviction forcée ou dans l’objectif d’exister pendant cette phase chaotique.

De plus et surtout, invoquer le besoin d’un tel État Wallonie-Bruxelles constituerait moins une ambition dressée contre la Flandre qu’une posture affirmée contre la France. Dès lors, comment des réunionistes pourraient-ils être entendus en parlant de la France comme avenir tout en soutenant ce projet d’État souverain, perspective contraire à toute perspective réunioniste ? En effet, si la création de ce Royaume belge maintenu, plus ‘belge’ que jamais, était perçue comme possible, pourquoi attendre de ses ‘inventeurs’ qu’ils en viennent à le saborder pour le dissoudre dans la France ? Pourquoi la population, les élites et les dirigeants wallons et bruxellois, belgicains, s’ils pensaient pouvoir faire vivre une Belgique sans la Flandre, avec son Roi, sa fiscalité, sa protection sociale, son rang dans l’Union européenne et à l’ONU, etc., envisageraient-ils de l’intégrer à l’ensemble français, alors qu’ils en refusent la perspective malgré les avanies continues venant de Flandre ? Pourquoi accepteraient-ils de passer, presque aussitôt, d’une dépendance à la Flandre, dont ils seraient parvenus à se libérer, à une dépendance à la France, bien que, de toute évidence, et contre tout bon sens, ils préfèrent la première dépendance à la seconde ? Et si la création de cet État Wallonie-Bruxelles était tentée, son échec, après une phase cruelle de tentatives confuses, conduirait à la dégradation du lien entre Bruxelles et la Wallonie ; le temps consacré à cette expérience ratée et ce ratage lui-même seraient alors mis à profit par les milieux ‘indépendantistes’ bruxellois et leurs soutiens étrangers, dont la Flandre, pour tenter de faire prévaloir leur ‘Principauté’ bruxelloise rêvée et mortifère.

Fort heureusement, il n’y aura pas d’État franco-belge, ni durable ni éphémère, pas de phase intermédiaire, sauf celle de liquidation de l’État belge franco-flamand, ce qui n’a rien à voir (phase de brève ‘survie’ qui se situera entre la ‘condamnation’ politique de cet État et son ‘exécution’ juridique). En tout cas, un réunioniste ne doit pas le souhaiter. Après l’acte de décès de l’État franco-flamand, et immédiatement, il n’y aura qu’un seul État souverain qui pourra maintenir ensemble la Wallonie et Bruxelles avec succès : l’État français. Ce sera donc le choix redoutable des Bruxellois que de l’accepter ou de le refuser, après que les Wallons auront ouvert la voie. En attendant, chaque réunioniste bruxellois, aussi solitaire qu’il est, doit faire montre de lucidité et de courage, pour chaque millier de Bruxellois qui en manque. Pendant tout le temps nécessaire. Puis, quand le chaos final sera là, vraiment là, la ‘solution française’ s’imposera d’autant mieux qu’elle aura été bien définie et bien défendue, sans discontinuité. Car le travail du réunioniste est aussi de la rendre acceptable. À cette fin, cette solution doit être la conservatrice d’un certain héritage belge, d’un certain vouloir-vivre belge, bruxellois et wallon. Il appartient donc au réunioniste de définir et de défendre un cadre d’intégration à la France de la ‘Belgique française’ qui soit spécifique et négociable, un statut spécial de grande autonomie, en particulier pour Bruxelles [5]. Au final, informés, les Bruxellois devront choisir entre une dépendance sévère à la Flandre, sans la Wallonie, et une forme de dépendance douce à la France, avec la Wallonie. La première serait mortelle pour le caractère français et l’autogestion de Bruxelles. La seconde serait durablement compatible avec la caractère propre de Bruxelles, comme avec celui de la Wallonie.

Jacques Lenain

[1] Voir ma note sur « la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce non être » (www.belgique-francaise.fr).

[2] Voir la note précitée, ainsi que ma note récente, « Bruxelles, ville internationale ? », point IV, qui donne les sept raisons fondamentales qui rendent la survie d’un tel État bicéphale ‘francophone’ impossible.

[3] Voir ma note sur « les trois conceptions d’une union avec la France », contribution à la journée d’étude sur l’après Belgique d’avril 2011.

[4] Voir « Bruxelles, ville internationale ? », point V.

[5] Voir la note sur « les trois conceptions d’une union avec la France », déjà citée.

Je voudrais déjà être roi

Le fils succède à son père. C’est l’histoire de la vie. Hakuna matata. Ces mots signifient que tu vivras ta vie sans aucun souci philosophique. Albert II connait la chanson, c’est ce qui l’a rendu sympathique. Il se dit que le brave homme était un roi d’exception, une sorte de génie politique, un grand cœur soucieux du sort de ses concitoyens les plus faibles. On le roi lionpeut le croire si on veut. C’est comme un dessin animé. Pour faire exister la Belgique, il faut du merveilleux. Le roman national s’enrichit d’une page nouvelle. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Je voudrais déjà être roi, je vais faire dans la cour des grands une entrée triomphale en poussant très royalement un rugissement bestial. Allez, n’en rajoutons pas dans la référence au Roi Lion. L’abdication d’Albert II nous inspire assez peu. Puisque les médias en parlent beaucoup, nous n’avons rien à en dire. Concernant la Belgique, l’incertitude n’est pas moins grande aujourd’hui qu’hier. Sous ce nom de Belgique, il n’y a qu’une structure étatique où dominent les forces centrifuges. Un état fédéral dont l’équilibre institutionnel change presqu’aussi vite que les gouvernements. Une démocratie où l’on a peur des prochaines élections. Une monarchie où l’on s’inquiète au moment de couronner un nouveau roi.

Ce que nous avons de mieux à faire, c’est de voir au-delà de ces péripéties et de réfléchir aux scénarios de l’après-Belgique. L’avenir de Bruxelles fait débat. Nous n’avons pas fini de publier la longue réflexion de Jacques Lenain sur cet important sujet, mais nous ouvrons ici une parenthèse, car sur le fameux « plan B », l’hypothèse d’un Etat francophone composé de la Wallonie et de Bruxelles, l’analyse de Jacques Lenain ne fait pas l’unanimité parmi les Bruxellois qui sont partisans d’un rattachement à la France. Nous y reviendrons prochainement. (G.R.)

Le logo qui fait couac

logo WalloniaBien sûr, la critique est facile. Avec les nouveaux logos, c’est souvent comme ça. Puisque la mode est au design, à la stylisation, le résultat laisse dubitatif, au regard des sommes dépensées. Evidemment, l’importance donnée à l’image, dans un monde où la concurrence économique est plus ouverte que jamais, justifie le recours à des experts de la communication (la preuve qu’ils sont des experts, c’est la tarification de leur travail), capables de faire exister la Wallonie sur la carte des échanges internationaux. Mais bon, les responsables politiques sont eux aussi des professionnels de la communication et ils devraient savoir comment faire l’étalage de leurs hautes compétences. En dessous des cinq points noirs dont se moque le caricaturiste de La Libre, il y a la mention du domaine wallonia.be qui, à ce jour, est la propriété d’un retraité flamand. Le ridicule de la situation n’a échappé qu’aux locataires de l’Elysette. Fallait-il présenter fièrement ce nouveau logo sans avoir résolu ce problème ?  Et après tout, pourquoi vouloir absolument ce nom de domaine-là, que la Région s’engage à racheter à son propriétaire actuel ? Pour s’ouvrir davantage au commerce international, est-il même indispensable de gommer complètement l’appartenance de la Wallonie à la culture française ? Il va de soi qu’il faut tenir compte des réalités, s’adapter au marché international, pratiquer les langues étrangères, à commencer par l’anglais. Mais exister sur la carte du monde, est-ce renoncer à la couleur locale, à toute forme d’identité ? Comment la Wallonie peut-elle imposer sa marque ? A titre de comparaison, voici le logo de l’Agence française pour les investissements internationaux (Invest in France Agency pour la traduction anglaise). Quant au Flanders Investment & Trade, il sait aussi se décliner en flamand. (G.R.)

afiiFlanders Investment & Trade

Le discours de Robert Collignon

L’avenir de la Wallonie dans la perspective du scrutin de 2014

L’intégralité du discours fort tenu par Robert Collignon lors de notre journée du 15 juin à Jumet.

Robert CollignonJe vous remercie de m’avoir invité et de prendre le risque de vous entretenir d’un avenir que d’aucuns qualifient de politiquement incorrect. Cependant, combien ne nous ont-ils pas avertis ? Combien n’ont-ils pas dit toute l’impossibilité de ce pays, de ce Peuple, qui n’est pas une Nation, ou cette Nation constituée de deux peuples ?

Ah ! La lettre de Destrée, la phrase de Destrée, cette phrase qui résonne à nos oreilles aujourd’hui encore. « Sire, il n’y a pas de Belges. La Belgique est un État politique artificiellement composé et n’a pas de nationalité… Un paysan campinois et un ouvrier wallon sont deux types distincts de l’humanité… Une communauté d’existence politique ne suffit pas. »

Tout était dit dans cette Lettre adressée au Roi. Tout, presque. D’autres voix s’y joignirent, comme en écho ou comme en symphonie. Un roi, un autre, avant celui de la Lettre, celui qui avait un peu été choisi par élimination, n’avait-il pas déclaré, bien avant Destrée : « La Belgique n’a pas de nationalité et, vu le caractère de ses habitants, ne pourra jamais en avoir » ?

Après, d’autres phrases fusèrent, comme en écho, comme en complément à celle de Destrée. C’est Michel de Ghelderode qui déplore son existence « si belgement belge » et qui compare la Belgique à une « fausse-couche de la Diplomatie de 1815 ». C’est Alain Minc qui, en 1993, parle de parthénogenèse à propos de la Belgique. C’est Arno, incarnation de la belgitude ?, qui déclare avec toute la raucité de sa voix enfumée : « La Belgique, ça n’existe pas. Elle n’est qu’un melting-pot, un croisement européen ».

Et malgré tous les constats d’incompatibilité, toutes les mises en garde, on a absolument persisté à vouloir trouver une solution institutionnelle au fait qu’on ne s’aimait pas et qu’on n’a toujours aucune envie de s’aimer. On a voulu maintenir cet État fédéral qui porte si mal son nom. Il n’existe nulle part au monde un État fédéral dont les entités fédérées ne sont pas déterminées sur une base territoriale. Et pourtant, de réforme en réforme, le doute était bien présent quant à l’État qu’on créait.

Ce qui me semble à tout le moins évident : c’est l’État belge qui a créé le peuple flamand, en réaction à un État où il comptait pour rien, ou pour si peu. Et ce peuple se constitue en État, passant d’une humiliation terrible à une frontière linguistique qui aura tout de la frontière d’État. Et ce ne serait rien si cela n’intervenait au moment où la Wallonie est terrassée par l’agonie de son industrie…
Je crois qu’ils ne l’ont pas fait exprès, comme ils n’avaient peut-être pas même lu Hegel et la dialectique du Maître et de l’Esclave.

C’est alors qu’intervient le communautaire. Je n’avance pas le débat communautaire. Il n’y en a jamais eu. Les Wallons voulaient la région, les Flamands la communauté. Nous eûmes donc la communauté. C’était assez prévisible, vu la propension wallonne à pratiquer l’amnésie. Quand en Flandre on avance et on émet ses prétentions autonomistes, en Wallonie, on brandit le spectre de l’aventure institutionnelle.

Même dans le Manifeste « In de Warande », les Wallons n’ont pas voulu voir ce qui s’y étalait ; ce n’était ni plus ni moins que la fin de la Belgique.

Et pourtant, il arrive encore aux Wallons de rire, même si c’est parfois crispé, comme quand on leur propose une Constitution wallonne et qu’ils ne s’expriment plus alors qu’en francophones stigmatisant le repli identitaire.

Quel pied de nez à Fernand Dehousse, à Georges Truffaut, à François Bovesse, à André Cools, à Jacques Yerna, à Guy Spitaels ou à moi-même. Quelle démission devant ces Wallons volontaires alors que nous avons mis un temps infini à n’être que demandeurs de rien.

Alors qu’en Flandre le thème de la séparation est abordé par bien d’autres que les nationalistes et que l’indépendance est loin d’être considérée comme un projet aventureux, du côté francophone, on s’est enfin remis de « Bye Bye Belgium ». Et puis aussi, on maintient le dialogue entre francophones, dans lequel on n’arrête pas de perfuser une institution obsolète qui, appelée Communauté française ou plus étrangement Fédération Wallonie-Bruxelles, n’en finit pas de priver la Wallonie, comme Bruxelles d’ailleurs, de leviers essentiels de leur développement.

Combien de fois, alors que je réclamais la tête de cette institution contre-productive, n’ai-je pas été frappé de l’anathème du soupçon de repli sur soi avec, dans la foulée, la mise à mal de la solidarité avec Bruxelles ? Décidément, il n’y a pas que les Flamands à être communautaristes. Pour preuve, les envies d’Olivier Maingain de faire de l’entité Wallonie-Bruxelles un État.

À grands renforts de méthode Coué, en Wallonie, on arrive enfin à ne pas voir, au moins théoriquement, les avancées de la 6e réforme de l’État comme un châtiment divin, comme la malédiction de Raskar Kapac. L’accord institutionnel prévoit de profondes modifications de la loi de financement des Communautés  et Régions, une autonomie fiscale élargie, une autonomie financière à travers une augmentation significative des recettes propres, le tout agrémenté de mécanismes de transition temporaires et de mécanismes de solidarité.

Wallons, que craignez-vous donc quand on vous dit que le nouveau système améliorera, selon les simulations, le financement de la Wallonie ?
Et puis, il y a le mécanisme de transition. Oui, mais pour l’élasticité de l’impôt des personnes physiques, il en faudra tout de même beaucoup pour maintenir la situation actuelle. Et alors ? Je me réjouis de la position défendue par la FGTB wallonne.    « Région toute ! » : le cri de guerre de Thierry Bodson. Tout ce que la Wallonie fera elle-même, elle le fera mieux. Qu’on aime ou pas cette 6e réforme, on est condamné à la réussir.

Bien sûr, il y a tout de même un léger bémol en ce qui concerne les engagements au niveau de la loi de financement. Les prévisions de croissance aujourd’hui ne sont en effet plus celles de 2011. Comment rester dans les marges budgétaires prévues tout en garantissant le non-appauvrissement des entités fédérées et une amélioration des perspectives financières de la Wallonie ? 10 ans. Voilà ce qui est prévu. Mais quelle est la valeur d’un accord signé dans la Belgique fédérale ? Je suis d’accord avec Marcourt. La Wallonie n’a pas 10 ans.

J’aimerais pouvoir, comme tentèrent de le faire Hollande et Sarkozy lors des dernières présidentielles, ne pas prononcer le nom de l’autre, mais une fois de plus, le détour par la Flandre est obligé pour parler de la Wallonie.

Du côté d’Anvers, on le sait bien qu’on n’aura pas 10 ans. Dans moins d’un an, le processus va connaître une accélération sans précédent.

En gros, une fois encore, nous ne choisirons pas le contexte. Pas si sûr… Désormais, il leur faudra absolument tout : l’indépendance de la Flandre, tout en maintenant (c’est ce qu’ils ont toujours fait) une Belgique sous mainmise flamande. Si les Flamands souhaitent leur indépendance et que 50,1 % la proclament, de quel droit, nous Wallons, pouvons-nous nous y opposer ?

Le 25 mai 2014, dans un peu moins d’un an, le séparatisme flamand aura sa légitimité démocratique. Et tant pis si la conséquence en est un bidule de plus, un confédéralisme qui portera encore plus mal son nom que notre fédéralisme porte le sien.
Bart De Wever présidera le gouvernement flamand et imposera sa volonté. Allons-nous être les derniers, au nom de je ne sais quelle loyauté, à soutenir un système dépassé ?

Quel prix la Wallonie doit-elle payer pour sauver la Belgique ?

Comprenons enfin que nous devons réussir l’autonomie de notre région, d’une Wallonie qui, pour une fois, ne sera plus exploitée par la Flandre.

Et tous les efforts patriotiques déployés par Marc Wilmots, le dernier régent du Royaume, n’y suffiront pas. Dès que les supporters flamands retournent sur leurs terres, ils ne portent plus que deux couleurs, le noir et le jaune ; le rouge reste accroché à la frontière linguistique.

De jeunes intellectuels flamands m’ont un jour confié que la Belgique s’éteindrait d’elle-même le jour où deux conditions seraient réalisées : l’arrivée de Di Rupo au 16 et celle de Philippe au Palais. Une des deux conditions est réalisée.

J’ai toujours, secrètement d’abord, de moins en moins secrètement ensuite, souhaité que ce soit de la minorité insultée que vienne le soubresaut déterminant de l’indépendance.

La Wallonie peut gagner. La Wallonie gagne, en thérapie cellulaire, en composites pour l’avion propre, en logistique.
La Wallonie est reconnue pour son excellence. Nous sommes un district créatif européen. Tout cela, nous le savons. Il n’y a plus qu’à y croire.

Cependant, cette autonomie, cette volonté d’affirmation identitaire ne pourra avoir lieu qu’en

  • oubliant l’adhésion à un pays moribond,
  • proclamant son appartenance à la grande culture française, celle des droits de l’homme,
  • cherchant avec et au sein de la République une union respectant nos particularités, notre passé,
  • nous débarrassant de tout complexe.

Ainsi, la Wallonie, fidèle au congrès de 1945, rejoindra les révolutionnaires de 1792 et connaîtra enfin l’an 1 d’une nouvelle ère.

Dépolitisation de la fonction publique, qu’ils disaient…

Le billet d’humeur d’Alain Proviste

WBIDes articles reparlent des nominations, au nombre de 3 (Genève, New York et Mumbai) auxquelles WBI (Wallonie Bruxelles International) va procéder dans un délai assez proche.

M. Suinen, Administrateur Général ‘’Super Fonctionnaire’’ qui gère AWEX – OFI  et WBI devait être à la manœuvre, mais il s’est montré heurté par le système de sélection, ce qui a profondément énervé Rudy Demotte, qui doit absolument placer de « bons et loyaux serviteurs ».

« La Libre »du 05/06/2013 explique bien les ‘’magouilles’’ qui permettront de passer outre les procédures de sélections de type ‘’SELOR’’ qui de toute manière n’évitent pas les nominations politiques.

Ces nominations sont scandaleuses avec des salaires tout aussi scandaleux évidemment (ils devraient tourner aux environs de 10 à 12.000 € bruts/mois en ce compris les primes d’expatriation).

Ces « hauts fonctionnaires » qui ne servent strictement à rien vont, comme c’est déjà le cas pour certains délégués WBI, se prendre pour des ambassadeurs, alors que ce ne sont que des potiches, qui ne sont pas formés à la fonction diplomatique.

A présent, les responsables politiques wallons vont essayer de nous faire croire que ces nominations ne seront pas politiques.

C’est prendre les contribuables pour des naïfs, car tout le monde sait que Marie Aréna doit être recasée et qu’elle ira à Genève parce que son « English » n’est pas suffisant. Pour les deux autres postes, qui seront les heureux élus ?

Probablement un CDH et un Ecolo.

Les paris sont ouverts. Cela dit, en Fédération Wallonie Bruxelles, on n’a pas d’argent ni pour l’enseignement, ni pour la recherche, ni pour la culture.

Pour rappel, il ne peut y avoir de diplomates de carrière au niveau des régions.

Les accords de ‘’Vienne’’ ne reconnaissent le titre de diplomate (Ambassadeur et Consul Général) qu’aux représentants d’Ambassades ou de Consulats d’Etats et non de Régions.

Lire l’article publié sur le site de La Libre Belgique le 5 juin 2013.

Pour en finir avec le « plan B »

On le sait, l’hypothèse d’une « Belgique continuée », sous la forme d’un État fédéral Wallonie-Bruxelles, répond au double besoin, pour les partis francophones, de contrer les prétentions de la Flandre et de rassurer son électorat. Jusqu’à présent, cette stratégie a surtout permis aux médias flamands de renvoyer l’accusation de séparatisme aux francophones. Il est vrai que, dans leur confrontation politique avec ces mêmes francophones, les partis flamands ne manquent jamais d’arguments pour faire évoluer la situation à leur avantage. Ne sont-ils pas attachés à la Belgique et à la démocratie, ces libéraux flamands qui, maintenant, réclament la fin de la parité linguistique au gouvernement fédéral ?

Quoi qu’il en soit, le fameux « plan B » francophone ne mérite pas d’être pris au sérieux, tout simplement parce qu’un État fédéral Wallonie-Bruxelles n’a à peu près aucune chance de naître et encore moins de durer. C’est la conclusion à laquelle conduit l’analyse de Jacques Lenain, dont nous publions la suite ici.

Présentation Bruxelles

4.6. La cinquième question fondamentale, justement, porte sur l’improbable viabilité financière, fiscale et budgétaire de la structure fédérale, qui devrait organiser le partage des responsabilités, en ces matières, entre le niveau fédéral et les deux membres fédérés, dès ses premiers pas. Car croire à la viabilité d’un nouvel État fédéral Wallonie-Bruxelles, c’est refuser de voir une réalité économique majeure, cette grande dissemblance des capacités économiques et financières respectives des deux entités, et donc les conséquences considérables qu’aurait cette distorsion sur le pilotage des fonds publics communs, sur la maîtrise des comptes publics tant fédéraux que fédérés, sur les comptes extérieurs de l’ensemble, sur la structure de la fiscalité, sur celle des dépenses publiques. Très concrètement, la très difficile résolution de ces affaires publiques financières, d’apparence technique, ne menacerait pas seulement la conduite des politiques publiques communes, elle poserait le problème, redoutable, socialement et politiquement, de l’impossible maintien du système de protection sociale et des services publics, dans des conditions identiques en Wallonie et à Bruxelles, qui serait très vite mis en cause, faute de ressources financières suffisantes.

En effet, la situation de dépendance financière de la Wallonie est extrême. Comme l’attestent des études, non contestées techniquement, c’est près de 15 % à 20 % des services publics rendus en Wallonie et des prestations sociales servies aux Wallons qui sont assurés par des financements publics dont la ressource, en cotisations et en impôts, est fournie aujourd’hui par la Flandre et, accessoirement, par Bruxelles. Selon un processus déjà engagé par la sixième réforme de l’État fédéral, celle d’octobre 2011, ces transferts financiers publics, s’ils ont pu être préservés, sont en voie de réduction progressive. Dès la scission du Royaume, une fois que la Flandre aura mis fin soudainement aux transferts financiers publics encore existants, les services publics et les protections sociales de Wallonie seront menacés d’effondrement. Sauf à croire que Bruxelles aurait les moyens de substituer ses propres ressources publiques à celles disparues de la Flandre pour sauver les institutions et les protections sociales de la Wallonie, trois fois plus peuplée qu’elle.

Or la situation économique et financière de Bruxelles est mauvaise, et le serait encore plus une fois le Royaume condamné. Le niveau nominal élevé du PIB bruxellois, qui est 20 % du PIB belge pour une population bruxelloise représentant 10 % de la population belge, est une fiction comptable : les Bruxellois ne reçoivent que 10 % des revenus belges, soit rien de plus que leur proportion dans la population. Il ne faut pas s’étonner de cette apparente contradiction des chiffres bruxellois : d’un côté, le PIB artificiellement « gonflé » d’une métropole financière, richesse largement « hors sol », qui ne profite qu’à une minorité de sa population, dont une large partie est de plus « apatride », de l’autre, la réalité des revenus sociaux nécessairement faibles d’une large fraction de sa population totalement ou partiellement assistée, et, entre ces deux pôles, des classes moyennes… dans la moyenne… A titre de simple illustration, on rappellera ici que le taux de chômage bruxellois est de moitié supérieur au taux de chômage wallon, il est le triple du taux flamand, le taux wallon étant « seulement » du double de celui-ci. De plus, les comptes publics de la Région bruxelloise sont dégradés et fragiles, du fait même que Bruxelles ne contrôle pas son potentiel fiscal, dont une part notable profite à la Flandre, et aussi à la Wallonie, près de la moitié de la force de travail bruxelloise étant constituée de navetteurs flamands et wallons (dans la proportion de 2/3 et d’1/3).

Dans ces conditions, il est improbable que Bruxelles, seule, puisse se substituer à la Flandre dans le financement public des besoins de la Wallonie, alors même qu’elle devra, une fois la scission acquise, faire face à ses propres besoins, dans des conditions plus qu’acrobatiques. D’autant plus que la double hypothèse que pourrait être la taxation nouvelle par Bruxelles des navetteurs flamands y travaillant, et du maintien à Bruxelles de la totalité des activités économiques malgré la scission du Royaume… est aussi incertaine qu’avantageuse. En effet, une bonne partie des entreprises productrices de ces activités économiques sont sous direction flamande ou étrangère (ce qui revient au même…), et elles s’opposeront, avec l’appui de forces hostiles, flamandes mais pas seulement, à une trop grande prise d’indépendance « financière » de Bruxelles, surtout dans l’hypothèse où celle-ci prétendrait fonder un État commun avec la Wallonie. Bruxelles, toujours « encastrée », serait plus que jamais dans la dépendance économique et financière d’une Flandre qui voudrait faire obstacle à la création d’un tel État commun, et, pour y parvenir, pourrait faire le choix d’encourager le retrait, sans délai, d’une partie des activités économiques en cause. Ainsi, même avec une volonté réelle d’entraide, la solidarité financière de Bruxelles à l’égard de la Wallonie serait nécessairement de portée limitée et donc insuffisante.

Pour le répéter tout en le disant autrement, Bruxelles seule ne pourrait faire pour la Wallonie ce que la France fait pour la Lorraine et le Nord-Pas-de-Calais, régions françaises de taille comparable à la région wallonne, et qui supportent depuis un demi-siècle les mêmes conséquences d’une profonde désindustrialisation. Et ce pour une raison toute simple : la France, comme puissance économique et financière, c’est près de vingt fois la Wallonie et plus de quarante fois Bruxelles. Cette question financière est rédhibitoire : la tentative d’une union étatique entre la Wallonie et Bruxelles ne résisterait pas au choc provoqué par son premier devoir, « le partage des sacrifices » : il y a une incapacité totale de la Wallonie et de Bruxelles à réaliser une entité financière à deux.

4.7. La sixième question fondamentale est la question territoriale, celle quasi-insoluble posée par l’absence de tout lien territorial, de toute continuité territoriale entre Bruxelles et la Wallonie. Cette question est absolument vitale. Car comment feraient ces deux membres fragiles d’un État fédéral lui-même fragile pour faire face aux conséquences d’un tel manque, dans leur relation permanente, quotidienne, et surtout pour contrer la menace mortelle que serait l’absence permanente de ce lien face à la Flandre, un État nouveau et vindicatif, qui aurait justement pour volonté première de briser leur tentative d’entente pour affirmer son ascendant sur Bruxelles ? La séparation géographique de la Wallonie et de Bruxelles, ce n’est pas qu’une question d’isolement territorial pour Bruxelles du fait de l’encerclement par la Flandre. Bruxelles n’étant ni implantée en Wallonie ni accolée à elle, c’est aussi un obstacle permanent à l’unité réelle, physique et humaine, du couple wallon-bruxellois, a fortiori s’il avait la prétention d’être un État souverain.

Si elle restait en l’état, une telle situation serait unique au monde : aucun État, absolument aucun, ne se trouve dans une situation semblable, c’est-à-dire composé de deux parties substantielles, sans lien terrestre, ni maritime ni aérien entre eux. Certains États ont, certes, des territoires dépendants, distincts territorialement, voire éloignés, mais ces dépendances sont, de part leur importance secondaire, périphériques de l’entité principale. Or, on ne peut en aucun cas voir en Bruxelles une entité « secondaire » et « périphérique » quand on compare son « poids » à celui de la Wallonie. De plus, pour ces États, les relations territoriales entre l’entité centrale et les entités qui lui sont liées sont toujours directes, ne serait-ce que par les voies maritimes et aériennes, ces « routes » ne sont donc pas subordonnées au « bon vouloir » d’un État tiers souverain (exemple : Kaliningrad-Kœnigsberg, territoire russe séparé de la Russie depuis la disparition de l’Union soviétique, considéré souvent à tort comme une « enclave », alors qu’il lui est relié parfaitement et souverainement par les voies maritime et aériennes). C’est pourtant ce qui serait bien le cas si Bruxelles et la Wallonie restaient dépourvus de tout lien territorial entre elles, comme c’est le cas présentement.

Ainsi donc, le contrôle des échanges entre Bruxelles et la Wallonie est le moyen principal et essentiel dont dispose la Flandre pour maintenir et renforcer sa maîtrise de Bruxelles. Et chaque citoyen franco-belge aura noté avec quelle facilité la Flandre a brisé, en 2011, la position, finalement inconsistante, des quatre partis politiques franco-belges à exiger l’élargissement et le désenclavement de Bruxelles comme contrepartie à leur acceptation de la sixième réforme institutionnelle. Au moment de l’effondrement du Royaume, la situation territoriale de Bruxelles sera la même qu’aujourd’hui, et son désenclavement une « conquête » à faire. Dès ce moment-là, les communications entre Bruxelles et la Wallonie, toutes les communications et tous les échanges dans les mains de la Flandre seraient un obstacle absolu à la viabilité du couple. Au mieux, l’État flamand en contrôlerait la vie commune. Au pire, il en obtiendrait la séparation.

On le sait, la Flandre ne lâchera rien, sauf si elle y est contrainte par une force extérieure qui s’imposera à elle. De plus, aucun État, aucune organisation internationale ne prendra véritablement fait et cause pour modifier les frontières de la Flandre au bénéfice de Bruxelles pour réunir à Bruxelles les « francophones » en situation majoritaire des communes et quartiers de sa périphérie, au nom du principe, largement appliqué dans le cas de l’ex-Yougoslavie, de l’intangibilité des limites administratives internes appelées à être transformées en frontières d’État. Il sera donc vain d’essayer d’obtenir, par cette voie-là, la constitution d’un corridor terrestre entre Bruxelles et la Wallonie par l’effet du rattachement à Bruxelles de la commune de Rhode-Saint-Genèse, commune flamande peuplée à près de 60 % de « francophones ».

Cependant, il est possible d’espérer une certaine bienveillance de la Communauté internationale sur la nécessité d’un « désenclavement » de Bruxelles , au motif évident qu’un État coupé en deux n’en est pas vraiment un. Pour autant, il est incertain que cet intérêt serait suffisant pour changer quelque chose. D’abord compte tenu du refus radical de la Flandre de consentir à la création d’un corridor de désenclavement, aussi modeste serait-il, obstacle qui sera très difficile à surmonter, ce qui découragera nombre d’États à agir vraiment. Ensuite parce que la « construction européenne » donnera des arguments puissants à tous les États qui n’auront guère envie de faire un effort pour Bruxelles et pour le couple Bruxelles-Wallonie : en effet, puisque l’Union européenne est censée garantir la libre circulation des biens (« marché unique »), des capitaux (notamment dans sa « zone monétaire ») et des personnes (« espace Schengen »), il sera aisé à tous d’affirmer que ce corridor de désenclavement n’est pas indispensable et encore moins nécessaire. Une posture européiste qui consistera à laisser dans l’ombre le fait patent que l’UE, construction politico-juridique incertaine, est bien incapable de garantir quoi que ce soit à qui que ce soit dans la durée, et certainement pas la libre circulation des personnes, faute de moyens régaliens propres (police, justice, fisc, douanes), dont l’exercice relève toujours des seuls États souverains, dont fera partie la future Flandre, avec des moyens régaliens tout neufs dont elle usera et abusera, sans véritable entrave possible (comme la France et le Danemark l’ont démontré ces toutes dernières années en suspendant, provisoirement et partiellement, certes, mais unilatéralement, l’application des accords Schengen, mesure contre laquelle les organes de l’UE ne purent rien opposer).

Et la France ? L’État français se trouverait dans une situation où il n’aurait rien à gagner à se distinguer des autres États, pour aider à la création d’un État « francophone » à son côté, donc une entité qui ne se voudrait pas « française », surtout pas, pour prétendre « exister », un État condamné donc à une francophobie dissimulée, comme il en aura été de tout temps du Royaume belge, un État de surcroit bien plus bancale et de durée de vie bien plus incertaine que l’État belge finissant. Alors que, tout au contraire, la Flandre, un voisin important et sûr, serait devenue, comme État nouveau et solide, plus importante et plus sûre que jamais. Il est donc hautement improbable que la France ferait quoi que ce soit de fort pour le désenclavement de Bruxelles et sa jonction territoriale avec la Wallonie, contre la Flandre, dans une telle configuration où, pas plus aujourd’hui, elle n’aurait quelque chose à attendre de cette cité et de cet État bicéphale. Pour que la France puisse adopter, le moment venu, une autre attitude, il faudrait alors, au moins, que la Wallonie accepte de devenir française, ce qui ferait du lien terrestre Wallonie-Bruxelles un sujet d’intérêt national français. Et, nous le verrons en VI, même dans cette hypothèse, le corridor terrestre reliant l’une à l’autre, et donc aussi à elle-même, que la France pourrait arracher parce qu’indispensable à ses yeux, serait bien modeste, du fait de son étroitesse et donc du manque de maîtrise souveraine des axes de communications majeures entre Bruxelles et la Wallonie qu’il apporterait.

4.8. La septième question fondamentale est celle de la capacité de durer, improbable, d’une telle construction fédérale, dotée d’aussi peu d’atouts pour survivre, aux faiblesses multiples persistantes, qui auraient été cependant connues dès sa gestation. Car, en faisant la supposition, assez grotesque, que les six questions fondamentales précédentes auraient été toutes à peu près résolues, donc en supposant franchie la toute première période de création formelle de l’État fédéral commun à la Wallonie et à Bruxelles, cet État bicéphale serait condamné immédiatement à l’instabilité, une instabilité permanente et qui deviendrait finalement mortelle.

En effet, dès que cet État serait malgré tout arrivé à voir le jour, dans le court terme qui suivrait ce moment, alors que toutes les difficultés précitées ne manqueraient pas de durer, comment stabiliser la répartition des compétences entre deux entités aussi dissemblables et le niveau central commun ? Comment ces deux entités parviendraient-elles à surmonter de concert leurs difficultés financières persistantes, de causes et d’ampleur si différentes ? Comment arbitrer dans tant de domaines les questions quotidiennes et urgentes qui se poseraient au tout nouvel État ? Citoyenneté, institutions, législations, fiscalité, dettes, dépenses, politiques économiques, systèmes sociaux, relations extérieures, etc., autant de matières pour lesquelles une infinité de sujets immédiats mettraient à rude épreuve l’unité si fragile et si récente du nouvel État wallon-bruxellois, compte tenu des tropismes et intérêts perpétuellement divergents de ses deux membres.

Et si malgré tout cela, le couple Wallonie-Bruxelles parvenait à résister aux épreuves des premiers temps, peut-on croire qu’un État Fédéral Wallonie-Bruxelles serait en mesure d’exister réellement, sans trop tarder ? Son fonctionnement oscillerait dangereusement et en permanence entre une « logique fédérale » (l’État commun aurait la primauté sur les entités fédérées) et une « logique confédérale » : les deux États fédérés en viendraient à s’auto-administrer, et tout ou presque du peu qui resterait mis « en commun » relèverait de leur entente incertaine. Du coup, quelle pourrait être la contribution substantielle de Bruxelles au réarmement économique de la Wallonie et à l’équilibre de ses comptes publics et sociaux ? Et de quel apport serait la Wallonie à Bruxelles pour l’aider à maintenir ses fonctions de capitale politique et financière et à desserrer l’étreinte flamande ? Le couple Wallonie-Bruxelles saurait-il maintenir une unité de vue et d’action dans les rapports, nécessairement difficiles, avec la Flandre ? Peut-on croire à l’unité d’action durable d’un tel attelage au plan économique ? Et au maintien d’une convergence suffisante dans le traitement des questions sociales ? En matière de diplomatie, de sécurité, la décomposition insidieuse de ces fonctions serait-elle évitée ? Chaque membre s’épuiserait en vain à soumettre ses projets à l’autre sans beaucoup obtenir de lui, les sujets d’intérêt réellement communs pesant peu face à la masse des sujets propres à chaque membre de l’union. En vérité, chacun des deux partenaires, bruxellois et wallon, serait de faible secours pour la solution des problèmes de l’autre. Et l’absence de continuité géographique serait un obstacle structurel supplémentaire et permanent à l’entretien des relations denses et étroites nécessaires à la survie durable de l’union politique.

De son côté, l’entité bruxelloise, essentiellement soucieuse de conserver les faveurs des instances européennes et transatlantiques, aux prises avec ses problèmes propres de maintien de son attractivité économique, avec ses questions politiques spécifiques liées au traitement de sa minorité flamande et à l’encerclement territorial flamand, et avec la non-résolution de ses problèmes sociaux dus notamment à sa forte minorité immigrée mal assimilée, aurait bien peu d’énergie et de moyens à consacrer à l’union avec la Wallonie, et certainement pas la totalité de ses ressources financières.

Quant à la Wallonie, confrontée avant tout à ses besoins de financement massifs et chroniques de ses services publics et avantages sociaux, aux tensions qui s’aiguiseraient entre les différents pôles de son territoire et aux inquiétudes de sa population menacée de paupérisation, et qui n’aurait que peu à espérer de Bruxelles, et en tout cas pas suffisamment pour remédier à ses propres problèmes, elle serait d’un faible secours pour aider Bruxelles, à qui elle aurait refusé le rang de capitale, à traiter les siens précités.

Du fait de toutes ces différences majeures, la Wallonie et Bruxelles, une fois laissées seules après le « départ » de la Flandre, formeraient un couple improbable. Un couple inapte à vivre durablement au sein d’un unique et véritable État. Car on voit donc mal comment, abandonnés à eux-mêmes, ces deux corps distincts d’une Belgique résiduelle parviendraient à se donner rapidement et à faire vivre durablement un État commun. Un État certainement de forme monarchique et d’organisation fédérale, mais dont toutes les institutions seraient à inventer, alors qu’il devrait être viable immédiatement puis le rester. Un État qui devrait être quelque chose de plus que la présente Communauté française, institution qui n’a pourtant pas la faveur des décideurs wallons et des décideurs bruxellois, qui fonctionne fort mal aux dires des uns et des autres, qui souhaitent pour beaucoup reprendre une partie de ses compétences. Avec cette tentative d’union, condamnée à l’échec, nous aurions au mieux une sorte de « confédération » lâche, donnant l’illusion, et pour bien peu de temps, de l’existence d’un « État » unique à l’extérieur, offrant ainsi momentanément satisfaction aux membres de l’Union européenne. Mais un « État » de façade, sans substance pour ses citoyens et ses entreprises, incapable de solidarité, inapte à impulser des actions communes d’importance. Une « confédération » si fragile qui survivrait très difficilement, puis disparaîtrait après une brève existence.

Il est utile d’ajouter ici que, dans le monde des États fédéraux, l’État fédéral bicéphale est une exception, une anomalie éphémère. Les États fédéraux qui durent sont tous constitués d’un nombre élevé de membres, donc aucun n’est assez fort pour menacer les équilibres d’ensemble ni l’autorité de la structure centrale. Au contraire, si les entités fédérées sont peu nombreuses, et surtout s’il n’y en a que deux ou trois, l’existence de l’État fédéral est très incertaine et sa vie limitée dans le temps, car un équilibre stable entre ses rares membres est impossible à maintenir, et son autorité est contestée par tous. La paralysie totale des institutions fédérales centrales le menace. Une telle paralysie a provoqué la disparition récente de l’ex-État fédéral bicéphale tchécoslovaque, et celle, catastrophique, de l’ex-Yougoslavie, du fait de la domination non admise de sa partie serbe. Et notons surtout que l’État belge lui-même est un État bicéphale, organisé autour de l’opposition de deux communautés antagonistes, qu’il reste le seul État bicéphale au monde, et ne pourra être encore longtemps le dernier à survivre à ce très grave handicap. Donc, et de même, un État bicéphale Wallonie-Bruxelles n’aurait guère de chance de réussir à se créer et encore moins de parvenir à exister durablement.

L’unité de culture et certaines convergences d’intérêts qui existent entre Bruxellois et Wallons font certes une communauté de destin. Mais ces liens ne sont pas suffisants, pas assez forts, compte tenu des divisions géographiques, économiques et sociologiques, politiques aussi, toutes difficilement réductibles, pour permettre de faire fonctionner durablement un État fédéral commun à la Wallonie et à Bruxelles. Les voies propres à chacun l’emporteraient le plus souvent sur les projets communs.

Si fait qu’une telle union, possible planche de secours dans la phase initiale de la partition, serait vite condamnée à devoir préparer la phase terminale d’une très brève vie commune.

4.9. Au final, il est patent que les questions de nature existentielle d’un État wallon-bruxellois seraient immenses, quasi-insolubles. Et dès les premiers temps de son existence s’il parvenait cependant à faire ses premiers pas. Un attelage étatique wallon-bruxellois se disloquerait vite, et Bruxelles se trouverait rapidement seule, toujours garrottée géographiquement et sans appui extérieur, ni européen, ni même français, car il serait devenu alors trop tard pour arriver à mobiliser celui-ci. Il s’agit donc là d’un projet aventureux et dangereux, à ne pas tenter. C’est essentiel : on ne crée pas un État « à titre transitoire », quand on sait que la volonté et la capacité de durer ensemble de ses composantes sont absentes. Et s’y on s’y risque, ça se termine vite et mal, car « une maison divisée contre elle-même ne peut pas tenir ».

En sus, il est à craindre que le soutien de l’Union européenne et des États voisins à la constitution d’un État fédéral aussi mal constitué serait faible. Pour tous – l’Union européenne, la France, l’Allemagne, la Hollande, et évidemment la Flandre – une séparation de la Wallonie et de Bruxelles sera préférée, avec discrétion si ce n’est publiquement. Une prise en charge, directe ou indirecte, de la Wallonie par la France, et, partant, de ses problèmes économiques et financiers, serait la formule la plus expéditive et la plus sûre pour la Flandre et le clan germanique, ainsi que les organes de l’UE, les mêmes ayant en tête de trouver une formule séparée, distincte, pour Bruxelles qui leur conviendrait bien mieux, en pouvant compter pour ce faire sur une partie des élites bruxelloises.

En conclusion, pour se maintenir uni, le couple wallon-bruxellois ne peut pas s’en tenir à ne compter que sur lui-même. Il doit recourir à une structure unificatrice extérieure. Il lui faut la contrainte constructive d’un État national bien établi, solide, dont l’existence ne repose pas sur leur seule entente, donc celle d’un État préexistant. Aujourd’hui, ce cadre étatique commun, c’est encore l’État belge avec la Flandre, laquelle le dirige depuis sa création, hier avec sa classe dirigeante francophone, maintenant avec sa classe dirigeante francophobe. Après la disparition du Royaume belge franco-flamand, Bruxelles, devant le constat qui s’imposera rapidement à elle de la non viabilité de l’État wallon-bruxellois, et avant d’envisager enfin de recourir à un État tiers pour maintenir un cadre commun avec la Wallonie, État tiers qui ne pourrait être que l’État national français, serait alors très probablement tenté par une autre voie, une voie propre et distincte, celle de la Cité-État souveraine.

(A suivre…)

Jacques Lenain

Dis-nous, Robert Collignon…

Robert CollignonA l’invitation de l’AWF, Robert Collignon s’exprimera samedi prochain à Jumet (lien) sur l’avenir de la Wallonie « dans la perspective des élections fédérales et régionales de 2014 ». Il y a vingt ans, cet ancien militant du MPW, engagé aux côtés d’André Renard et de Freddy Terwagne, a pris les commandes de la Région wallonne. Il succédait à Guy Spitaels, qui avait mis tout son poids politique au service de la Wallonie. Dans une Belgique devenue fédérale où l’on parlait déjà de confédéralisme en Flandre, il appartenait aux responsables politiques wallons d’affirmer l’existence de la Wallonie et d’envisager d’autres scénarios que son maintien forcé dans le cadre belge.

Robert Collignon est le dernier responsable wallon à ne pas avoir confondu l’émancipation de la Wallonie et la survie de la Belgique. Quand il s’adressait aux militants du PS, il évoquait sa vision d’une Wallonie devenue région de France. Depuis, la régression est générale. En dépit des crises, des blocages, des sondages, de l’appauvrissement programmé de la Wallonie, on martèle que la Belgique va durer toujours. Plus moyen de se penser autrement que belge. On fait le choix de s’enfermer dans un pays que la Flandre, dominante, avec une conscience affirmée d’elle-même, n’a pas fini de réformer à sa meilleure convenance. On s’engage à petits pas dans la 6e réforme de l’Etat, tremblant que la Flandre en demande encore plus. S’accrocher à un partenaire qui ne vous veut pas du bien, qui supporte encore moins vos succès que vos échecs,  cela renvoie au syndrome de la femme battue.

Cette attitude est nouvelle et doit être dénoncée comme telle. C’est du moins le point de vue que j’ai défendu devant Benoît Bayenet et Thierry Bodson quand, voici trois semaines, je suis allé les écouter parler de la 6e réforme de l’Etat (lien). Dès que l’occasion m’en fut donnée, je n’ai pas seulement invoqué la figure de Robert Collignon. Je suis remonté plus loin, puisque notre histoire est pleine de grandes figures wallonnes pour juger les errements d’aujourd’hui.  Sachant que Jean-Claude Marcourt (dont la présence était annoncée) et surtout Thierry Bodson font souvent référence à André Renard, j’ai notamment rappelé l’implication de celui-ci dans les troubles provoqués par la Question royale, quand la Wallonie était tout près de se déclarer indépendante avec le soutien de la France. Pour cet homme qui incarne encore aujourd’hui le combat wallon, et pour beaucoup d’autres qui ont voulu que la Wallonie existe, l’amour de la France allait de soi. Les historiens de l’identité wallonne, à commencer par Félix Rousseau, ont écrit qu’elle était une identité française (bon d’accord, dira-t-on, la Wallonie n’a pas besoin d’une identité… puisqu’elle est belge).

A Benoît Bayenet (qui représentait Jean-Claude Marcourt) et à Thierry Bodson, j’ai naturellement demandé quelle place était laissée à la France dans leur réflexion sur l’avenir de la Wallonie.

Thierry Bodson s’est dit partisan d’un Etat fédéral à quatre régions, sans communautés, ce qui, selon lui, réduirait les risques d’éclatement de la Belgique. En tant que représentant syndical, même si la FGTB n’a pas renoncé à la lutte des classes, il est un adepte de la concertation sociale, davantage pratiquée en Belgique qu’en France. Il continue à penser que la redistribution des richesses est plus généreuse en Belgique. Je n’ai pas voulu polémiquer. Pour Thierry Bodson, dans l’état actuel des choses, il n’y a pas de plan F.

Benoît Bayenet n’allait pas se montrer plus audacieux. Selon lui, il faut que la Wallonie construise son propre modèle dans une Belgique de plus en plus confédérale (mais il reconnaît que, pour le moment, ce qui domine, c’est plutôt l’absence de vision). Il ajoute qu’en tant qu’élu dinantais, il connaît bien le président (socialiste) de la région Champagne-Ardenne, de l’autre côté de la frontière, et il assure que celui-ci rêverait de se rattacher à la Wallonie pour échapper au jacobinisme parisien. Il est vrai, concède Benoît Bayenet, que la France évolue vers un régionalisme qui ne dit pas son nom, mais le transfert de nouvelles compétences aux régions n’est pas accompagné de moyens suffisants pour les exercer. Pas bien, la France. Là non plus, je n’ai pas voulu polémiquer. J’ai seulement pris note.

Pour contre-argumenter, le mieux, c’est de donner la parole à Robert Collignon. Cela tombe bien, il est l’invité de l’AWF. Venez l’écouter samedi prochain.

G.R.