Pour une histoire de la Wallonie

BAUTHIERE PIROTTE histoire wallonieEn ce jour de fête de la Communauté flamande, saluons la publication d’une Histoire de Wallonie, sous-titrée Le point de vue wallon, que nous devons à nos amis Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte. Alors que la bataille des Eperons d’or s’est imposée dans l’imaginaire flamand comme un événement fondateur très antérieur à la création de l’Etat belge, beaucoup de Wallons vivent encore avec l’idée que, « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves ». Il faut pourtant se méfier des apparences et, pour le dire ainsi, de l’instrumentalisation de l’histoire. Au temps de César, les Belges étaient des Gaulois (un peu comme Astérix) et ils occupaient un territoire qui s’étendait jusqu’à Paris (Lutèce). Les Flamands, majoritaires en Belgique (la Belgique d’aujourd’hui) sont venus plus tard s’installer dans le plat pays côtier où ils avaient souvent les pieds dans l’eau (origine supposée de leur nom). Donc, les Wallons et les Français descendent des Gaulois, mais pas les Flamands qui, à l’origine, étaient des Francs (des Germains). Mais ce sont les Francs qui ont donné leur nom aux Français dont les ancêtres étaient majoritairement des Gaulois (des Celtes). Et bien entendu les migrations des uns et des autres ont un peu plus compliqué tout ça…

Au diable les subtilités historiques, il suffit d’un même nom (Flandre ou Belgique) pour que, dans l’esprit des gens, le passé et le présent se confondent. La cohésion nationale justifie les libertés prises avec l’histoire. Il n’y a pas de quoi s’émouvoir. Le problème, pour la Wallonie, c’est qu’elle baigne encore dans un récit fabriqué pour la Belgique unitaire.

C’est loin, très loin d’être anodin.

L’attachement à un pays repose, sinon sur une langue commune ou un projet commun, du moins sur l’idée d’un enracinement historique. Qu’elle soit individuelle ou collective, l’identité se construit sur la mémoire, laquelle digère les expériences du passé (des générations passées) de façon plus ou moins sommaire et orientée. Assez naturellement, quand la Belgique a été créée, on s’est employé à lui donner une histoire millénaire, qui l’inscrirait dans la durée, en forçant l’interprétation des faits. C’est ainsi que l’on fabrique une conscience nationale. En Wallonie, celle-ci devait recouvrir  une mémoire populaire encore imprégnée par la France et la légende napoléonienne. Mais, on le sait, c’est dans la partie flamande du pays que cette nouvelle identité nationale (francophone) a soulevé le plus de résistance. La Belgique se reconnaissait volontiers dans le passé de la Flandre et du Brabant (et moins dans l’histoire de la principauté de Liège, avec ses accents francophiles), mais cela ne compensait pas. Ce premier compromis à la belge, visant à imposer une culture commune à tous les habitants du royaume, est devenu caduque avec le passage au suffrage universel.  La classe dominante a eu beau nier l’existence de deux peuples, la démocratisation de la vie politique a déchiré le voile et mis fin au projet de la Belgique unitaire.

La première guerre mondiale a certes exalté la ferveur patriotique, en Belgique comme ailleurs, mais elle a aussi, et plus durablement, nourri la dynamique du mouvement flamand. Les tensions linguistiques ont poussé les historiens de métier, dans les universités, à se dégager de la fiction belge et à considérer des ensembles culturels plus homogènes : Flandre et Pays-Bas d’un côté, Wallonie de l’autre (dont on pouvait seulement dire qu’elle était une terre romane, avec une identité plutôt… française). Néanmoins, ni cette nouvelle approche historique (à laquelle se référaient les mouvements flamand et wallon centrifuges) ni le conflit communautaire lui-même n’ont balayé les mythes nationaux de la Belgique unitaire, entretenus, répétés, confortés par l’école primaire et les cercles de pouvoir attachés au maintien de l’Etat belge.

Evidemment, l’autosuggestion a ses limites. La réalité de l’Etat belge, c’est qu’il n’en finit pas de se désagréger, ne pouvant survivre qu’à la condition de se diviser, avec des freins puissants qui conduisent à une complexité institutionnelle unique au monde. Mais les effets de cette évolution ne sont pas les mêmes au nord et au sud de la frontière linguistique. La Flandre a tiré parti de son autonomie accrue pour approfondir une authentique conscience nationale flamande, avec une mémoire collective en grande partie dégagée du cadre belge. Sa classe dominante est partagée quant à l’utilité de maintenir celui-ci (sous une forme adaptée). Question de pertes et de profits. En Wallonie, le calcul est différent. Le militantisme wallon ne fait plus recette : qu’il soit régionaliste, indépendantiste ou rattachiste, il semble avoir perdu sa pertinence à mesure que la Région recevait des compétences nouvelles. Pas de porte de sortie. On parie sur la stabilisation de l’Etat belge et on est prêt à en payer le prix. Bien des responsables politiques ont l’air tétanisés, sans vision, sans envergure, sans le moindre sens de l’histoire. Ainsi, paradoxalement, le sentiment wallon est au plus bas quand la Wallonie doit prendre en main son destin.

« Amour sacré de la patrie, rends-nous l’audace et la fierté. » Ces paroles chantées au moment de la révolution belge (une révolution pour se détacher des Pays-Bas et, dans l’esprit de beaucoup, pour redevenir français) résonnent à présent comme une complainte, car il est possible que cela coince encore entre Wallons et Flamands. L’opinion wallonne, loin de vivre cette évolution comme une émancipation, se réfugie dans le fantasme. Elle s’accroche à une représentation de la Belgique qui a pris forme au XIXe siècle et qui n’est pas du tout adaptée à un Etat fédéral centrifuge où la concurrence entre les entités fédérées, déclarée ou sournoise, est beaucoup plus réelle que le fédéralisme de coopération, formule creuse aux effets anesthésiants.

N’ayons pas peur de le dire : cette situation est préjudiciable à la Wallonie. La faute en revient aux Wallons eux-mêmes, aux médias, à la classe politique, aux milieux académiques. C’est une sorte de démission collective.  A tous, il faut conseiller de se (re)plonger dans l’histoire et d’en sortir moins belges et plus wallons. Pour commencer, rien de tel que le livre de Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte, dont on trouvera une présentation sur le site de l’éditeur français (de Bretagne, car la Wallonie a son particularisme, elle aussi).

Georges R.

A lire également, à la veille du 14 juillet, cet article de l’an passé : Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans, et après ?

2 réflexions sur « Pour une histoire de la Wallonie »

  1.  » N’ayons pas peur de le dire : cette situation est préjudiciable à la Wallonie. La faute en revient aux Wallons eux-mêmes, aux médias, à la classe politique, aux milieux académiques. C’est une sorte de démission collective. A tous, il faut conseiller de se (re)plonger dans l’histoire et d’en sortir moins belges et plus wallons » (Georges R.)
    Ne parlons des politiciens wallons du Parti Catholique, puis du Psc et même du CDH, totalement inféodés à la Flandre depuis la nuit des temps pour lesquels le Belge ne peut être que Flamand sous tutelle royale ou impériale germanique. La grande faute incombe aux socialistes et aussi aux libéraux qui laissèrent les Kurth, Pirenne , Van Kalken, empoisonner la mémoire collective des Wallons par leurs visions germano-habsbourgeoises et leur haine de la France. La Wallonie vit pourtant naître sur son sol de grands historiens tels des Félix Rousseau ( La Wallonie, Terre romane), Maurice Bologne (Notre passé wallon), Léopold Génicot (Histoire de la Wallonie) etc. Et n’oublions pas l’Institut Jules Destrée le protecteur du passé et de l’avenir wallon . Comment se fait-il qu’aucun livre d’Histoire wallonne ne fut édité et imposé aux enseignants du primaire à l’université à partir de 1918 alors que Jules Destrée avait si brillamment dénoncé l’imposture officielle belge ?

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