« Le flamand ne recule jamais »

Par Jules GHEUDE

L’enjeu des élections législatives et régionales du 26 mai 2019 est majeur : il y va de la survie même de la Belgique. Jusqu’ici, les crises politiques se sont toujours soldées par une réforme de l’Etat visant à accorder davantage de compétences aux régions et communautés. Mais le  » compromis à la belge  » a atteint ses limites.

Comme le faisait remarquer Luc Van der Kelen, l’ancien éditorialiste de « Het Laatste Nieuws », dans « Knack », le 19 août 2018 : À un moment donné, il n’y aura en effet plus rien à réformer, parce que tout paraîtra avoir déjà été réformé. Nous approchons de ce stade à grands pas.

Les six réformes de l’Etat qui ont été opérées depuis 1970 s’inscrivaient dans un cadre fédéral. Mais ce cadre est aujourd’hui dépassé pour la Flandre. Depuis 1999, celle-ci, via son Parlement, a clairement fait savoir qu’elle entendait passer à un autre stade, celui du confédéralisme. Un confédéralisme que Francis Delpérée, l’ancien constitutionnaliste de l’Université de Louvain, a qualifié de fédéralisme des cons et dans lequel Pierre-Yves Dermagne, le chef de groupe du PS au Parlement wallon, voit l’expression d’un fantasme.

Pierre-Yves Dermagne néglige toutefois un point capital : comme l’indique le préambule de la « Charte pour la Flandre », présentée par le gouvernement flamand en 2012, la Flandre constitue une nation. Et une nation a, tout logiquement, vocation à devenir État.

Le combat entamé par le Mouvement flamand depuis plus de 170 ans s’inscrit dans cette logique. Un combat marqué par l’adoption des premières lois linguistiques, la fixation de la frontière linguistique, le « Walen buiten » et l’obtention de l’autonomie culturelle : un peuple, un territoire, une langue !

Dans sa « Lettre » au Roi Albert Ier, en 1912, Jules Destrée ne s’était pas trompé : Le Flamand ne recule jamais. Le Mouvement wallon, qui vit le jour en réaction aux premières avancées du Mouvement flamand, n’a pu empêcher celui-ci de gagner sur toute la ligne. Chaque fois, comme l’a fort bien constaté Paul-Henry Gendebien, la barricade francophone s’est révélée être en papier mâché.

Le recensement linguistique fut supprimé, les Fourons furent rattachés à la province du Limbourg, les Wallons furent expulsés de l’Université de Leuven, Bruxelles-Hal-Vilvorde fut scindé. Autant de capitulations francophones en rase campagne. Pour Joëlle Milquet – Madame Non -, un enfant équivalait un enfant et il était hors de question de toucher aux allocations familiales. On a vu le résultat. On ne gouvernerait jamais avec la N-VA et Charles Michel a accepté de s’allier à elle.

On constate d’ailleurs que, suite à la démission de Benoît Lutgen de la présidence du CDH, son dauphin Maxime Prévot tient un tout autre langage : Je ne connais aucun parti francophone qui spontanément ait l’envie de travailler avec la N-VA, mais nous sommes dans un pays complexe et l’on ne sait pas de quoi les résultats seront, mathématiquement, faits demain. Je ne veux donc pas pratiquer l’exclusive gratuite.

Elio Di Rupo, le président du PS, a, quant à lui, axé sa stratégie électorale sur la reconquête du pouvoir, tant en Wallonie qu’à l’échelon fédéral. Mais comme pour le mettre en garde contre l’éventualité d’une alliance avec Bart De Wever, Laurette Onkelinx s’est empressée de déclarer : Quiconque, au PS, viendrait avec cela, se ferait ramasser ! Mais à quoi ne serait-on pas prêt pour exercer le pouvoir !

Ce n’est pas par patriotisme ni en raison d’un amour immodéré pour la monarchie que le PS veut sauver le pays, mais tout simplement parce que la sécurité sociale constitue son fonds de commerce. Mais la Flandre ne l’entend pas de cette oreille.

Avec la crise de Cockerill-Sambre, au début des années 80, le Nord a remis en cause le principe de la solidarité : Plus un sou flamand pour l’acier wallon ! Et ce n’est pas la manière dont la Wallonie a été gérée depuis la mise en place officielle de la régionalisation en 1980, qui a contribué à calmer les choses. Les Wallons ne peuvent tout de même pas invoquer éternellement la fermeture des charbonnages, intervenue il y a plus d’un demi-siècle ! déclarait le député CD&V Hendrik Bogaert, le 5 mars 2016.

Le discours flamand est bien connu : plus question de se montrer solidaire d’une Wallonie qui n’adopte pas la méthode adéquate pour se redresser. La fin des transferts financiers en provenance de Flandre est d’ores et déjà programmée sur une période de dix ans. Une perte sèche de quelque 7 milliards d’euros !

Si la nouvelle coalition wallonne MR-CDH qui est en place depuis un an et demi, s’efforce de rectifier le tir, la situation de la Région reste toujours préoccupante, ainsi que l’explique Philippe Destatte, le directeur de l’Institut Jules Destrée : Les contrats d’avenir successifs lancés par les gouvernements wallons, les plans Marshall et les 12 milliards versés par les fonds structurels européens n’ont pas permis à la Wallonie de se redresser. Il n’y a pas de décollage. À aucun moment. La première fois que j’ai tenu ce discours en 1997, le contrat d’avenir représentait moins de 5% du budget régional. Comment voulez-vous activer un redressement avec moins de 5% du budget régional ? Le constat tient toujours partiellement.

On peut comprendre la réaction de Bart De Wever face au retour probable d’une coalition « progressiste » en Wallonie.

Lorsque les intérêts fondamentaux de la Flandre sont en jeu, le Nord a tendance à chanter à l’unisson.

En ce qui concerne la sécurité sociale, Elio Di Rupo ferait bien de se méfier aussi des libéraux flamands. S’exprimant sur le plateau de VTM en 2002, leur président de l’époque, Karel De Gucht, avait lâché : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, elle n’apporte plus aucune plus-value à la Flandre. Il est inadmissible que la Flandre paie davantage pour les soins de santé et reçoive moins en retour de la Wallonie. Quant à son ami Patrick Dewael, alors ministre-président flamand, il avait présenté un projet de réforme institutionnelle qui visait à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales, dont les soins de santé et les allocations familiales.

Quinze ans plus tard, on constate que les choses ne se sont pas améliorées. La dernière étude du Vlaams & Neutraal Ziekenfonds (Mutuelle flamande et neutre) révèle que les dépenses en soins de santé augmentent plus vite en Wallonie qu’en Flandre. Entre 2016 et 2017, elles ont augmenté de 1,1% en Flandre, contre 1,9% en Wallonie. Entre un Wallon et un Flamand, l’écart est ainsi passé de 83 à 103 euros. Et Jürgen Constandt, le directeur du VNZ, d’expliquer : Le Flamand paie en moyenne 8963 euros de cotisations sociales par an, soit plus de 2000 euros de plus que le Wallon. C’est le principe de solidarité. Mais malgré ces flux d’argent, le nombre de personnes bénéficiant d’une indemnité majorée augmente en Wallonie. Aujourd’hui, il atteint 21%, contre 15% en Flandre. Je n’ai aucune objection contre la solidarité en soi, mais nous remarquons peu voire pas de résultat en Wallonie. Les Flamands sont aussi moins souvent absents au travail que les Wallons. Nous payons en moyenne, pour un titulaire flamand, 20 jours d’indemnité de maladie par an. En Wallonie, c’est 26 jours. Je compare cela depuis 2006. La différence était alors d’environ deux jours.

Et Jürgen Constandt de conclure : En Flandre, la sécurité sociale est un filet de sécurité, mais j’ai le sentiment que, pour certains en Wallonie, c’est davantage un hamac.

Tout cela reviendra sur le tapis des négociations au lendemain du 26 mai. Pierre-Yves Dermagne devrait savoir que lorsque les intérêts fondamentaux de la Flandre sont en jeu, le Nord a tendance à chanter à l’unisson. Et ceci n’est nullement un fantasme.

En 1981, François Perin avait annoncé que, faute de pouvoir encore former un gouvernement, la Belgique finirait par imploser : Les Wallons se retrouveront bêtement belges tout seuls, contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée ! Elio Di Rupo n’aura alors plus que ses yeux pour pleurer…

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