France-Belgique

Par Georges Régibeau

La tension monte. On y est. Ce n’est qu’un match de football, évidemment, mais on se souviendra longtemps de celui-là. Parce qu’on est en demi-finale de la coupe du monde. Parce que les deux équipes sont de force égale et que le vainqueur sera favori pour la finale. Parce que c’est la France et la Belgique.

On ne va pas retenir sa joie. Cinquante ans après mai 68, tant mieux si l’humeur est à la fête, il serait malvenu de disserter sur la société du spectacle. On s’abandonne volontiers à ce climat de liesse populaire qui transcende actuellement le quotidien des Belges et des Français. De l’émotion, du rêve à tous les rayons du supermarché. Bien sûr, à cet essaim de consommateurs plus ou moins vissés à leur bière autant qu’à leur télévision, dont nous faisons partie, on peut souhaiter de vivre un bonheur plus authentique et plus intime, moins volatile, que cette excitation qui pousserait les foules à l’orgasme en cas de victoire finale. Mais on s’en fout, ce qui nous transporte est forcément nourri de fantasmes, on ne s’embarrasse pas de subtilité, on se la joue à l’instinct, on s’identifie à des joueurs surpayés, dont les succès seront les nôtres, et peut-être a-t-on raison.

Cela dit, vu de Belgique, les Français ne sont pas des adversaires comme les autres. Pour des Wallons naturellement tournés vers la France, cela tient de l’évidence. Mais une telle proximité génère des sentiments complexes, comme il peut y en avoir au sein d’une même fratrie, en particulier chez le « petit » frère, et quand l’ignorance et la mauvaise foi s’en mêlent, cela peut donner l’impression qu’il y a un contentieux à régler, une revanche à prendre, et cela nous agace.

Il faut faire la part des choses, évidemment. Dans le contexte du football, on pourrait s’attendre à pire. Il y a des rivalités qui sentent la poudre. Pour avoir « liké » un tifo de l’Olympique de Marseille, Thomas Meunier n’était pas loin de se faire lyncher par les ultras du PSG, ceux-là même qui, voici dix ans, se sont distingués par une banderole scandaleuse à l’adresse des supporters de Lens : « pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenues chez les Ch’ti ». Notons que cette banderole a provoqué une réaction forte en France. Rien de comparable en « Jupiler league », où des supporters flamands se plaisent à chanter « les Wallons c’est du caca ».

Passons. Pour les Flamands, nous sommes à la veille du 11 juillet, date anniversaire de la bataille des Eperons d’Or, qui a vu la puissante armée du roi de France tomber sous les coups des milices communales venues de Bruges. Un succès qui n’a pas changé le cours de l’histoire, mais tout un symbole, que l’historiographie nationale s’est approprié pour le faire entrer dans la tête des « p’tits Belges », afin d’y faire exister ce pays qui, depuis, a bien dû abandonner cette référence historique au nationalisme flamand, tellement plus en phase avec le récit qu’en a donné Henri Conscience au milieu du XIXe siècle.  

Mais passons, passons. Côté français, c’est plutôt de la conscience de Thierry Henry qu’il est question aujourd’hui, puisqu’il a mis son expérience au service des Diables rouges. Honnêtement, on ne sait pas comment il vivra ce match, mais il nous plaît de relever l’attachement des joueurs wallons à l’équipe de France. Thierry Henry, c’était l’idole du jeune Axel Witsel, ce Liégeois qui, par son père, est d’origine franco-martiniquaise et compte à présent près de cent sélections sous le maillot des Diables rouges. Quant à l’étoile Eden Hazard et son frère Thorgan, formés à Lille et à Lens, c’est avec la vareuse de l’équipe de France et le numéro 10 de Zidane qu’ils rêvaient de gloire en étant gosses. Avec Thomas Meunier, le sociétaire du PSG qui aime tant communiquer dans les médias français, c’est un peu différent. Il défend la Belgique à la façon d’un Benoît Poelvoorde mais il vient du club de Virton, où l’on célèbre les victoires en chantant la Marseillaise, et même s’il a joué plusieurs années au « Jan Breydelstadion » de Bruges, son idole était Michel Platini et pas Jan Breydel, le héros flamand du 11 juillet 1302. Reste Nacer Chadli, qui a grandi avec Witsel; né à Liège, lui aussi, il a la double nationalité belge et marocaine; on serait surpris d’apprendre que l’équipe de France l’a laissé indifférent.

Mais passons, passons, passons. Ce ne sont que des bavardages pour meubler le temps qui nous sépare du match. Il serait plus intéressant de parler du livre de Philippe Van Parijs, cet intellectuel bruxellois (et non parisien) qui veut absolument sauver la Belgique et suggère, pour cela, d’en faire un pays anglophone. Inutile de revenir sur le football, sur Roberto Martinez (l’Espagnol ou Catalan qui parle anglais) et sur le marketing autour des « Diables rouges » (we are Belgium). Faisons seulement remarquer que l’anglais est largement pratiqué aux Pays-Bas (et dans les pays scandinaves) et que si Van Parijs veut faire oublier la frontière linguistique en nous séparant davantage de la France, les choses se présenteront différemment du côté « Nord ».

Mais passons, car le match va commencer… Il semblerait qu’Obélix soit devenu Obelgix. Quant à Astérix, on ne sait pas où il se cache.

Une réflexion sur « France-Belgique »

  1. Monsieur Régibeau, votre plume se lit plaisamment. Les journalistes français en poste en Belgique ne distinguent, hélas, toujours pas les Wallons des Bruxellois francophones. Certes, la confusion provient notamment de la désinformation des élus fédéraux et communautaires de Wallonie siégeant dans la « capitale » et des médias à leur solde (subventions). Il apparaît ainsi que les Flamands se désintéressent non de la compétition sportive mais bien de la symbolique. Pour eux, la France ou un autre pays compétiteur, excepté le Royaume des Pays-Bas, ne les émeut pas. Seuls les Bruxellois francophones (!) montrent de l’irritation à l’encontre de la France. Les Wallons, malheureusement toujours confondus aux « francophones » de Belgique, n’expriment évidemment aucune animosité vis-à-vis de la France mais ils restent bridés par les médias belgicains, RTBF et RTL notamment.
    Quant à Van Parijs, il fait partie des vautours du régime même s’il doit se ridiculiser par ses propos…

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