La question catalane à Bruxelles

Non, la Catalogne n’est pas la Flandre. Celle-ci, majoritaire en Belgique, avec la main sur les principaux leviers de pouvoir, n’a pas de compte à rendre à un gouvernement central dont elle constitue le pilier principal. C’est à l’état belge de s’adapter aux volontés flamandes. Les ténors de la N-VA n’ont certes pas envie de se brûler les ailes mais il leur fallait quand même rappeler qu’ils ne sont pas insensibles à la cause des indépendantistes catalans. Et voici que la question catalane s’internationalise un tout petit peu.

Pour replacer cette actualité dans une perspective plus large, il n’est pas inutile de replonger dans cette analyse de Jacques Lenain. Ce texte, écrit il y a huit ans, garde aujourd’hui sa pertinence.

Un environnement européen faussement stabilisateur

Par Jacques Lenain

Il est courant d’entendre l’avis selon lequel l’Union européenne serait apte à faire et ferait réellement obstacle à une remise en cause de l’existence de l’Etat belge, dont les représentants osent prétendre qu’il est un modèle pour l’Union. Certes, il n’est pas douteux que les membres de l’Union sont désireux de voir l’Etat belge poursuivre son existence, même si ce devait être une existence toute d’apparence. Mais il n’est pas démontré que l’Union, en tant que telle, ait les capacités d’empêcher la scission d’un Etat, quel qu’il soit.

L’histoire des vingt dernières années nous enseigne bien au contraire que l’Union, d’une manière ou d’une autre, après un temps plus ou moins long, est toujours obligée d’accepter les séparations de type étatique, et d’accueillir par la suite en son sein les nouveaux Etats qui en sont issus. Rappelons que la Yougoslavie fédérale s’est décomposée, à la suite de la scission initiale de la Slovénie, puis celle de la Croatie, acceptées par l’Allemagne sans attendre l’accord de ses partenaires de l’Union, en cinq Etats (dont l’un, la Bosnie, et une fiction juridique, un protectorat européen de fait), puis six (Monténégro) et maintenant sept (le Kossovo), tous Etats (donc y compris la Macédoine et la Serbie) qui ont vocation à rejoindre l’Union. Que la Tchécoslovaquie fédérale s’est divisée rapidement dès que ses deux membres ont eu la liberté de le faire, lesquels sont très vite devenus des membres de l’Union. Que les trois Etats baltes ont pu quitter l’Union soviétique puis rejoindre aisément l’Union européenne. Et que l’entrée de Chypre dans l’Union européenne n’a pas abouti à la réunification espérée de ses deux parties grecque et turque.

En vérité, quand on retient que ces scissions auront précédé l’entrée dans l’Union européenne de tous les nouveaux Etats qui en sont issus, force est de constater que l’Union agit tout au contraire comme un déstabilisateur des Etats fragiles, ceux justement constitués de plus d’un peuple constitutif. Offrant la perspective d’un cadre sécurisant, l’existence même de l’Union encourage les mouvements nationaux/régionalistes européens à tenter, sans excès de prudence, la voie de l’indépendance. Normes démocratiques, marché économique commun, soutiens financiers, sont autant de garants européens de la réussite de la scission. Cet effet attractif et dissolvant s’exerce présentement sur les nations slaves d’Ukraine (menacée elle aussi de dislocation) et de Biélorussie, et s’étend jusqu’aux nations du Caucase. Mais il frappe aussi l’Ecosse britannique, le Pays basque et la Catalogne espagnols. Et donc également la Flandre belge.

Le discours mal maîtrisé et substantiellement imprudent de l’Union sur « l’Europe des Régions », largement instrumenté par les mouvements autonomistes et indépendantistes des Régions à forte identité, a encouragé ces orientations. Et, de fait, l’espace économique européen, la législation européenne, la monnaie commune aussi, sont autant de facteurs objectifs qui favorisent les indépendances des « petites nations », en rendant plus aisées les scissions, puis la mise en place et le fonctionnement des nouveaux Etats qu’elles engendrent. Ce que les milieux dirigeants flamands ne peuvent que constater.

Il n’est pas niable qu’une fraction importante du peuple flamand et la majorité de ses milieux dirigeants voient eux aussi dans l’édifice européen la demeure utile à l’accomplissement de leur rêve national indépendantiste. Fascinés par le succès des « petits » Etats européens, qui plus que les « grands », bénéficient du cadre européen, et tout comme les nationalistes écossais, basques, catalans, les Flamands nationalistes se voient à l’identique des Irlandais, des Danois ou des Luxembourgeois prospères, avec leur « petit » Etat bien protégé derrière les barrières européennes et transatlantiques (barrières institutionnelles, économiques, diplomatiques et militaires), tout en jouissant pleinement et sans réel devoir de partage de leurs avantages comparatifs propres (l’argument « francophone » souvent répété selon lequel le coût futur pour un Etat flamand indépendant de la solidarité financière européenne pourrait être comparable au coût actuel de la solidarité intra-belge n’a évidemment aucune base).

Quant aux Etats voisins de la Belgique, qui ont tous un passé de responsabilité dans la construction de l’Etat belge (Grande-Bretagne, France, Pays-Bas hollandais et Allemagne ex-prussienne), ils auront à cœur, certainement, de l’aider à se survivre. Pour autant, en cas de paralysie de son fonctionnement par suite d’un désaccord profond et persistant, leurs moyens d’action seraient limités voire nuls. Quels arguments pourraient-ils opposer aux résultats de referendums flamands et wallons soutenant largement la séparation (comme il en fut des referendums slovène et croate) ? Au mieux tenteraient-ils de préserver une entité bruxelloise « à leur main », tout en convenant du caractère inéluctable de la survenue du nouvel Etat flamand et en laissant à la Wallonie le choix de sa voie.

Qui plus est, le cadre juridique et institutionnel européen faciliterait grandement la scission de la Belgique, tant sur le strict plan technique que plus généralement sur le plan économique. Pas besoin de créer une monnaie. Ni un régime douanier. Garantie de maintien des échanges commerciaux avec tous les membres de l’Union, comme avec Bruxelles et la Wallonie. Et de la liberté de mouvement des capitaux et des personnes. Et aucun risque, contrairement à ce qui est dit souvent, d’être expulsé de l’Union pour un nouvel Etat flamand non désiré par les Etats membres de l’Union : qui (c’est-à-dire quelle force de l’Union) pourrait décider d’installer puis de gérer effectivement une barrière douanière entre la Flandre et la Wallonie ? Et pourquoi la France et les Pays-Bas hollandais voisins le feraient-ils ? Qui pourrait décider de mettre fin à la circulation de l’euro en Flandre et mettre en œuvre une telle décision ? Au pire, seuls les décideurs flamands et wallons pourraient organiser un contrôle du passage des personnes si leurs rapports étaient profondément dégradés. Ainsi, il faudrait donc bien que l’Union régularise la situation de « membre de fait » de la Flandre, et elle serait sans doute contrainte de le faire assez vite.

Ainsi, l’Union européenne apporterait à la Flandre, comme à tant d’autres entités nationales ou quasi-nationales, un cadre totalement sécurisant pour le nouvel Etat. Cadre dans lequel l’Etat flamand serait aussi souverain que tous les autres Etats. Souveraineté propre, flamande, qui sera préférée à celle de l’Etat belge quand les charges ou les contraintes imposées par lui seront considérées comme devenues inférieures aux maigres avantages qui lui restent.

En point final, notons que le mouvement de dissociation qui affecte la Belgique s’inscrit dans un mouvement historique, européen et mondial, de mise en cohérence des frontières politiques et des frontières linguistiques, après la quasi-disparition des empires multinationaux et des Etats autoritaires. A cet égard, il sera intéressant d’observer qui, de la Catalogne encore espagnole ou de la Flandre encore belge, accédera la première à l’indépendance. Même dimension (la Catalogne compte sept millions d’habitants). Même passé de contenu prestigieux. Même prétention identitaire, avec une langue propre. Même ouverture maritime, qui offre l’autonomie géographique indispensable. Même vitalité économique, qui donne l’assurance d’un pouvoir-agir propre. Même stratégie indépendantiste : une addition de faits accomplis successifs dont l’accumulation rendra un jour l’indépendance inéluctable, sauf à ce qu’il soit fait usage de la contrainte pour l’interdire. Parions cependant que la Flandre y parviendra la première car elle dispose d’un avantage majeur : son unification linguistique est achevée ou presque, alors que la Catalogne est encore loin d’un tel accomplissement. 

3 réflexions sur « La question catalane à Bruxelles »

  1. Effectivement et si l’Allemagne a pu imposer la Slovénie, qui empêcherait la France de reconnaître tant la Flandre et la Wallonie puisque les deux ne lui sont pas indifférentes? Question d’Histoire, de culture, de réalité commerciale, financière et industrielle…

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  2. Quelle pertinence et quelle actualité du propos: exactement ce qu’il convient de dire, tout en rappelant que le gouvernement de Madrid a été amené à descendre bien loin dan sa Constitution ( article 1 5 5 …) pour faire semblant d’ignorer l’article DEUX de la déclaration universelle des droits de l’homme……
    Paul Mélot

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  3. Catalogne ou Espagne ?
    Si Bart De Wever semble avoir fait son choix, grâce à l’Histoire, les Wallons devraient aussi se remémorer leur choix peu édifiant, Liège et Tournais exceptées, car les conséquences néfastes de leurs actes de collaboration politique et militaire (les terribles et redoutables bandes d’ordonnance ou les « porteurs de chapelets en guise de collier ») se font encore sentir aujourd’hui !
    Les sympathies de la N-VA pour le mouvement indépendantiste catalan faisaient d’ores et déjà peu de doutes mais Bart De Wever, le 4 novembre, posta une référence à un événement bien précis de la Guerre de quatre-vingt ans dans les Dix-sept provinces habsbourgeoises, héritage des pays-Bas bourguignons, (Flandre, Hainaut, Tournaisis, Artois, Cambrésis, Namur, Brabant (comprenant Brussel, Leuven, Antwerpen, Breda et Bergen-op-Zoom), Friesland, Drente, Overijssel, Holland, Utrecht, Gelderland, Zutphen, Zeeland, Limburg et Luxembourg) : le sac d’Anvers par les Espagnols en 1576 ou la « furie espagnole ». .
    « Nous commémorons la furie espagnole, le jour le plus sanglant de notre histoire. 10 000 Anversois ont été tués sous Philippe II il y a 441 ans. »
    Qui se souvient encore en Wallonie du 6 janvier 1579 et de l’Union d’Arras ?
    Alexandre Farnèse (octobre 1578) tente de restaurer l’autorité de Madrid en faisant la promesse de restituer leurs anciens privilèges (privilèges toujours en application au XXIe siècle de par chez nous !) aux catholiques du sud des Pays-Bas, de maintenir la religion catholique et de faire partir les soldats espagnols (qui s’adonnaient régulièrement aux pillages). Ainsi, les Espagnols s’allient la noblesse des provinces « wallonnes » d’Artois, du Cambrésis et du Hainaut qui concluent l’Union d’Arras (6 janvier 1579). Rompant la solidarité avec les provinces néerlandophones, elles reconnaissent la souveraineté espagnole et catholique sur leur territoire. Quant aux Namurois et aux Luxembourgeois, ils regardent ailleurs. Les calvinistes de sept provinces du Nord réunies autour de Guillaume d’Orange, ainsi que plusieurs grandes villes (Gent, Brugge, Ieper, Brussel, Antwerpen, Breda, Lier) répliqueront par l’Union d’Utrecht (23 janvier). Tournai, et Valenciennes sont les deux rares villes du sud à adhérer à l’Union d’Utrecht.
    Flandre et Brabant (ndlr : le Brabant d’origine, pas la province « moignon » actuelle) participèrent à la révolte contre le roi d’Espagne, au même titre que les provinces plus au nord (ndlr : Friesland, Drente, Overijssel, Holland, Utrecht, Gelderland, Zutphen, Zeeland, Limbourg). Ils auraient donc dû faire partie des « Provinces-Unies », appellation primitive des Pays-Bas d’aujourd’hui. En 1582, Antwerpen était le siège des Etats-généraux des révoltés. Cette ville aurait pu être la capitale des Pays-Bas. Les édiles des grandes villes, aujourd’hui, flamandes étaient devenues calvinistes. La guerre et les persécutions religieuses (ndlr : les massacres, les tueries) arrachèrent les Flamands à leur destin. (…) La frontière nord de la Belgique qui sépare Flamands et Hollandais n’est qu’une vieille cicatrice de guerre figée dès 1648. Le duché de Luxembourg, le comté de Hainaut (Mons-Valenciennes), Tournai et le Tournaisis restèrent aussi sous la férule espagnole. Seuls le Hainaut et Tournai connurent une vague protestante mais elle fut écrasée par la répression. (…) La frontière nord de la France qui sépare celle-ci des Wallons est aussi une cicatrice de guerre. (François Perin, La Scission de la Belgique, Préambule, Ed. République et Qualité de vie)
    Honnêtement, pour une fois, Bart De Wever l’historien a-t-il eu tort de rappeler à l’Espagne un passé, somme toute, peu « honorable » ? Qui en Belgique ne jette pas l’opprobre sur la France et l’Allemagne au nom de l’Histoire ?

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