Le curieux discours de Mark Eyskens

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Dans l’interview qu’il vient d’accorder à l’hebdomadaire flamand « Knack », le ministre d’Etat Mark Eyskens prédit à la N-VA un destin semblable à celui de la Volksunie, à savoir la désagrégation du parti.

Selon lui, en effet, Bart De Wever et ses amis sont devenus des post-nationalistes néo-belges.

Le fait est qu’en contrepartie de sa participation au gouvernement fédéral, la N-VA a accepté de placer le dossier communautaire au frigo. Durant cinq ans. Force est aussi de constater que les ministres N-VA jouent loyalement le jeu et se comportent, chacun à son niveau, en gestionnaires avisés et responsables. Il faut dire que les défis à relever sont nombreux et de taille : une dette représentant plus de 106% du PIB, la menace terroriste et la politique migratoire, l’emploi, la survie de notre modèle social.

Tout cela n’empêche cependant pas les dirigeants de la N-VA de rappeler qu’ils n’ont en rien tourné le dos au premier point du programme de leur parti : faire de la Nation Flandre un Etat souverain au sein de l’Europe.

Mais Bart De Wever, en bon pragmatique, entend concrétiser l’objectif final dans les meilleures conditions possibles. Cela suppose, notamment, une réduction drastique de la dette publique belge. Car celle-ci, le moment venu, devra être partagée.

Dans un article paru tout récemment dans l’organe de la N-VA, Bart De Wever a d’ailleurs annoncé la couleur : dès la fin de la législature, il conviendra d’opérer une révolution institutionnelle afin d’inverser la logique : les entités fédérées doivent déterminer leur propre politique, avec leurs propres moyens et sous leur propre responsabilité. Elles doivent donc percevoir les impôts et verser une dotation à l’Etat fédéral pour son fonctionnement.

Mark Eyskens semble perdre de vue que cette évolution s’inscrit logiquement dans le scénario confédéraliste proposé dès le début des années 90 par son coreligionnaire Luc Van den Brande, alors ministre-président flamand, et adoptée en 1999 par le Parlement flamand. A l’époque, la N-VA n’existait pas !

Mark Eyskens a également oublié que c’est son autre coreligionnaire, Yves Leterme, qui a contribué à faire de la N-VA la force politique qu’elle représente aujourd’hui. L’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck a d’ailleurs eu l’honnêteté de le reconnaître : la relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

Mark Eyskens ne voit pas l’utilité de recourir à une septième réforme de l’Etat, celle-là même dont le président, Wouter Beke, a dit, le 23 juin 2012 (« La Libre Belgique ») qu’elle viendra un jour, car l’approfondissement de la réforme de l’Etat est irréversible.

Et nous invitons Mark Eyskens à relire les propos tenus par le même Wouter Beke, le 22 septembre 2007, au journal québécois « Le Devoir » : Nous voulons un véritable confédéralisme où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Le problème, c’est qu’il y a une forte identité flamande mais pas vraiment d’identité wallonne. Les Wallons ne tiennent à la Belgique que pour l’argent. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance.

Et nous ne voulons pas oublier Kris Peeters, qui, en tant que ministre-président CD&V flamand, se comportait à l’étranger en véritable chef d’Etat, revendiquant lui aussi une révolution copernicienne que la sixième réforme de l’Etat est loin d’avoir engendrée.

Entre la N-VA et le CD&V, on le voit, il y a l’épaisseur d’un papier à cigarette. Comme les deux formations sont aujourd’hui liées par le même sort sur le vaisseau fédéral, Mark Eyskens se leurre en voulant faire passer la N-VA pour le parti qui a transigé sur ses revendications.

Il n’y a qu’une vérité dans son discours : N’oubliez pas que la Belgique est de plus en plus dominée par les Flamands.

Le général de Gaulle avait donc vu clair, lorsque, le 29juillet 1967, il avait confié à son ministre Alain Peyrefitte : J’avais reçu une délégation de Wallons, bien décidés à préparer le rattachement. Elle m’avait expliqué que les Flamands étaient de plus en plus arrogants et finiraient par faire d’eux-mêmes sécession. C’est peut-être comme ça que ça finira. (…) (Les Wallons) retrouveraient au sein de la France la fierté d’appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture, le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines. Toutes choses qu’ils ont perdues dans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands (…).

Dernièrement, Rémi Vermeiren, l’ex-présidenty de la KBC qui, il y a dix ans, fut l’un des instigateurs du Manifeste séparatiste « in de Warande », déclarait au « Vif » : Puisque tout sépare Flamands et Wallons, finissons-en. Et au plus vite ! Un constat qui avait été également dressé par François Perin dans son ultime interview au « Soir » en 2011.

La fin d’un Etat n’est certes pas simple, mais elle ne signifie pas l’apocalypse. Une nouvelle harmonie peut naître d’une Flandre indépendante, d’une Wallonie intégrée à la France via un statut particulier et d’une Ville-Etat Bruxelles.

Que peut-on trouver de valorisant à poursuivre la route actuelle, avec son contexte permanent de chamaille, de méfiance et de comparaison dénigrante ?

(1) Dernier livre paru : « François Perin – Une Plume / L’Oeuvre écrite », Les Editions de la Province de Liège, 2015.

3 réflexions sur « Le curieux discours de Mark Eyskens »

  1. Pire que le séparatisme se profile le colonialisme. Si la Flandre devient de plus en plus indépendante, ce n’est pas le cas de la Wallonie. Nous sommes englués dans le wallo-brux et déjà les Flamands veulent étendre leurs avantages bruxellois (super droits de sur représentation) sur la Wallonie. Plus fort la Flandre qui construit son union avec la Hollande veut y inclure Bxl et la Wallonie. Car Flamands et Néerlandais ont besoin des territoires wallons pour leurs agriculture leur entreprise et leur loisirs. Déjà nos Ardennes deviennent néerlandaises et ce sans réaction. Ce qui me fait peur c’est que nos politiques mise sur cette néerlandisation pour sauver Bxl et une pseudo Belgique dans un bloc des grands Pays Bas.

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  2. Une réflexion au sujet de « Le curieux discours de Mark Eyskens » . Mais les Eyskens n’appartenaient -ils pas à la mouvance du ministre Van Cauwelaert ? Ce ministre catholique anversois qui ne souhaitait pas la fin de la Belgique mais uniquement la domination flamande par le nombre ?
    En tous cas, Mark Eyskens est la figure emblématique du parfait « fransquillon »; un parfait Janus jouant sur tous les tableaux.

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