En passant
27 septembre, fête de la Communauté française
L’article qui suit nous est envoyé par Jules Gheude. Il a été publié sur le site du « Vif-L’Express ».
En ce 27 septembre, nous fêtons la Fédération Wallonie-Bruxelles. Pardon, la Communauté française de Belgique, seule appellation légitime selon la Constitution ! Elle m’a d’ailleurs toujours convenu dans la mesure où elle traduit fort bien notre identité française de langue et de culture. Cette réalité, on ne peut la nier.
La Fédération Wallonie-Bruxelles est un concept qui, dans l’esprit de certains, permettrait, en cas de largage des amarres par la Flandre, de prolonger la Belgique sous une forme résiduaire: le fameux Wallobrux! Mais c’est une illusion, car lorsqu’on interroge les Bruxellois, il apparaît qu’une majorité d’entre eux se prononcent clairement pour une forme d’indépendance. Ils ne sont que 4% environ à vouloir s’unir soit avec la Wallonie, soit avec la Flandre.
Ne faut-il pas, dès lors, s’interroger sur l’utilité de maintenir la Communauté française? Elle était indispensable aussi longtemps que l’existence de Bruxelles comme troisième région à part entière n’était pas assurée. Désormais, le fait bruxellois est incontestable et force est de constater que la cause flamande ne progresse pas à Bruxelles.
« Communauté française » reste la seule appellation légitime selon la Constitution, elle traduit d’ailleurs bien notre identité française de langue et de culture.
On me rétorquera que la Flandre a fait de Bruxelles sa capitale et que le risque existe de la voir un jour tomber définitivement dans l’escarcelle flamande. Certes, mais la Flandre devrait pour cela recourir au coup de force. Ce n’est pas dans son intérêt si elle souhaite obtenir, en tant qu’Etat souverain, la reconnaissance internationale.
Le socialiste flamand Louis Tobback avait évoqué en son temps, pour Bruxelles, l’idée d’un district européen. Mais il faudrait pour cela que l’Europe fédérale existe et que les Etats-membres marquent leur accord à l’unanimité. On en est loin! En revanche, Bruxelles pourrait fort bien s’ériger en Ville-Etat, dont l’ensemble des habitants définiraient la gouvernance par le truchement des élections. Ce qui n’est pas le cas des habitants de Washington DC. En tant que Cité-Etat, Bruxelles pourrait continuer à abriter le siège des institutions européennes et internationales. Et elle serait tout à fait viable sur le plan financier. Je note d’ailleurs que ce statut de Ville-Etat est également prôné aujourd’hui par Remi Vermeiren, l’ex-patron de la KBC et l’un des initiateurs, il y a dix ans, du fameux manifeste séparatiste de la Warande. Les choses, manifestement, bougent en Flandre.
Du récent sondage organisé par le MR, il ressort qu’une majorité de Wallons sont favorables à la régionalisation de l’enseignement. Voilà qui me semble aller dans la logique des choses, puisque la Région wallonne et la COCOF à Bruxelles dépannent déjà financièrement la Communauté française dans ce secteur. Je l’ai dit, tant que le fait régional bruxellois n’était pas établi, la Communauté française était nécessaire pour ne pas déployer le tapis rouge aux Flamands à Bruxelles. Cela étant, la Flandre tient comme à la prunelle de ses yeux à la notion de Communauté, qui lui permet d’encadrer la minorité flamande à Bruxelles.
La régionalisation de l’enseignement permettrait de mieux mettre celui-ci en adéquation avec les besoins du monde économique. En Allemagne, l’enseignement relève d’ailleurs de la compétence des Länder, avec une conférence commune pour assurer une certaine cohésion de l’ensemble.
J’ai évoqué, tout au début, notre identité française de langue et de culture. Et l’identité wallonne? me dira-t-on.
En Wallonie, on dénombre plusieurs dialectes wallons, en plus du picard et du gaumais. Ce n’est pas cela qui unit les Wallons, mais bien l’utilisation du français dans tous les actes de la vie quotidienne. Nous sommes, en fait, des Français, que les hasards de l’histoire ont contraints de vivre en dehors de l’Hexagone. Et, comme toute région de France, nous avons nos propres spécificités: dialectes, folklore, traditions culinaires… Mais notre identité est éminemment française !
Jean Gol, dont je fus proche au début des années 80, avait, comme on le sait, lancé le concept de « Nation francophone ». Il savait que la Nation flamande existait et il a voulu, par stratégie, lui opposer cette Nation francophone. Mais j’ai eu suffisamment de discussions avec lui pour savoir que, dans l’hypothèse de l’implosion de la Belgique, il n’envisageait qu’un avenir français.
Jules Gheude
Lire la suite et la fin sur le site du Vif/L’Express.
La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise
Lu sur le blog de Philippe Destatte, Directeur général de l’Institut Jules Destrée :
« Rien dans l’univers ne peut résister à l’ardeur convergente d’un nombre suffisamment grand d’intelligences groupées et organisées. » (Teilhard, 1947)
Ce sont l’intérêt de l’analyse des régions européennes que sont l’Andalousie, le Pays de Galles, la Bretagne et la Wallonie, la problématique majeure de la vision partagée qui peut sous-tendre l’avenir de ces régions, ainsi que les enjeux de gouvernance et de leadership politiques, qui ont permis de réunir une centaine d’acteurs et de chercheurs au Palais des Congrès de Namur ce 11 septembre 2015 ! La qualité de ces ténors de la Science politique que sont Alistair Cole, Ian Stafford, Romain Pasquier et Christian de Visscher a constitué un facteur majeur d’attractivité. Avec le Président André Antoine, l’économiste Roland Gillet, ainsi que les différents intervenants, ils ont permis le succès de cette fructueuse journée. Celle-ci a également été rendue possible grâce au soutien de la Fondation Leverhulme, à l’implication des universités de Cardiff et de Louvain, et aux qualités organisatrices des collaboratrices et collaborateurs de l’Institut Destrée : Marie Dewez, surtout, mais aussi Jonathan Collin et Marie-Anne Delahaut.
L’objectif de cette intervention n’est évidemment pas de refaire une deuxième synthèse des travaux après celle qui a été brillamment réalisée par Christian de Visscher. Mon positionnement sera celui d’un rebond, qui se voudra questionnement et ouverture, davantage, bien entendu, que conclusion. Après l’analyse plus objective et plus froide du professeur de Science politique, mon regard sera moins comparatif, plus prospectif, davantage normatif assurément.
Lors de cette journée très riche, j’ai nourri trois questions, trois enjeux qui me paraissent déterminants pour la Wallonie :
– comment assumer la responsabilité collective du développement régional ?
– comment réactiver le redressement de la Wallonie ?
– comment donner davantage de cohérence institutionnelle à notre région ?
1. Comment assumer la responsabilité collective du développement régional ?
Les acteurs wallons n’endossent pas la responsabilité collective qui est la leur dans le redressement de la Wallonie. Pourtant, cette question me paraît essentielle, notamment en termes d’évaluation des politiques publiques. N’accepterait-on pas le principe d’une évaluation plus franche et plus sincère si on considérait que les politiques menées ne sont pas de la seule responsabilité des élus mais aussi de celle de tous les acteurs qui y sont impliqués ? Lors de la première table ronde, ce 11 septembre, le chef de groupe socialiste au Parlement wallon, le député Christophe Collignon, rappelait justement que la Wallonie est à un tournant de son développement, qu’il fallait accélérer la stratégie de reconversion mais que le monde politique n’était pas le seul à devoir s’investir.
On l’a peu rappelé mais c’est en ce sens que le concept de gouvernance est opératoire. En tant queprocessus par lequel une organisation ou une société se conduit elle-même, l’idée même de la gouvernance est particulièrement adéquate dans le contexte de l’implication des acteurs à l’occasion de la mise en œuvre d’une stratégie. Le politologue canadien Steven Rosell, auteur de cette définition en 1992, ajoutait que les dynamiques de communication et de contrôle sont centrales dans ce processus 1. Précisons d’emblée que cette approche ne déresponsabilise en aucun cas les élus qui restent les seuls détenteurs, avec les fonctionnaires délégués, de la légitimité démocratique. Mais la gouvernance telle que décrite n’est pas encore établie, ainsi que l’a souligné le président du Parlement wallon dans son discours d’ouverture. Cette dynamique induit une tout autre approche que celle évoquée par le Délégué spécial du Gouvernement wallon, Alain Vaessen, lorsqu’il donnait en exemple, lors de la deuxième table ronde, le Plan wallon de Lutte contre la Pauvreté. Évidemment qu’on ne peut que se réjouir de voir un tel enjeu présenté et pris en charge par la totalité du Gouvernement sous la houlette du Président Paul Magnette. Nous admettons que visuellement cette réunion de tous les ministres est symbolique de transversalité et de mise en œuvre collective. Nous comprenons bien l’intérêt des concertations qui ont eu lieu en amont avec des acteurs concernés. Mais admettons aussi, que si le Plan wallon de Lutte contre la Pauvreté avait été co-construit par tous ces acteurs – l’Administration, les associations, les réseaux, les entreprises, les organisations syndicales, etc. – et qu’au lieu d’être présenté par huit ministres, il avait été présenté conjointement par le gouvernement et 50 ou 100 acteurs décidés à porter le changement, non seulement la responsabilité de ces acteurs à le réussir aurait été plus grande, mais les conditions de sa réussite auraient été plus réelles et l’évaluation de sa mise en œuvre plus objective, car moins risquée et moins culpabilisante pour les élus. Je n’oublie pas non plus que, la dernière fois qu’un ministre-président wallon a réellement tenté de mettre en place un dispositif de gouvernance aussi ouvert, c’était Elio Di Rupo en 1999, à l’occasion du premier Contrat d’Avenir lancé par le Gouvernement Arc-en-Ciel. Il faut reconnaître que, à de rares exceptions comme Inter-Environnement Wallonie ou l’Institut Destrée, les acteurs, suspicieux et peu conscients des enjeux de la participation, n’avaient guère été au rendez-vous.
La clef de ce mécanisme de gouvernance, c’est la contractualisation, c’est-à-dire l’engagement réciproque et formalisé des obligations que chacun prend pour atteindre l’objectif défini en commun. Il s’agit évidemment d’une logique de concertation et de convergence entre les acteurs, comme l’a préconisée Jean-Pierre Dawance au nom du Conseil économique et social de Wallonie. Mais il s’agit aussi de plus que cela : être ensemble au feu, dans la tranchée, et s’élancer ensemble vers les périls demandent bien davantage qu’une consultation, bien plus qu’une concertation. Ce mouvement exige confiance, respect et conviction. Cette dynamique implique des objectifs et des valeurs communs, donc une vision commune d’un avenir dans lequel on s’inscrit ensemble. Il s’agit de bien plus que de modalités de gouvernance, il s’agit de finalités.
Ne soyons pas nous-mêmes dupes. En termes de gouvernance, l’écart entre ce modèle et celui qui se pratique aujourd’hui en Wallonie est aussi important que la différence qui existe entre le jour et la nuit.
2. Comment réactiver le redressement de la Wallonie ?
Il existe des voix qu’on n’entend guère, ou qu’on ne veut pas entendre. Dès 2002, à l’occasion d’une présentation du mécanisme du Contrat d’Avenir pour la Wallonie au congrès annuel de l’Association française des Contrôleurs de Gestion (AFIGES), Serge Roland, auditeur à la Cour des Comptes, et moi-même, avions mis en évidence la faiblesse des moyens budgétaires dédiés à ce plan stratégique, comparée à l’ampleur de ses ambitions. Nous avions souligné alors que, avec moins de 5 % des budgets, le Contrat d’Avenir jouait sur les marges et n’atteignait pas la masse critique nécessaire pour obtenir des résultats tangibles [2]. Je me souviens avoir été invité à présenter cette analyse devant un groupe politique du Parlement wallon. Nous avons tenu ce même discours pour le Plan prioritaire wallon dit Plan Marshall. A l’occasion de l’annonce de la nouvelle version du Plan Marshall, près de dix ans après la première mouture et plus de 15 ans après le Contrat d’Avenir pour la Wallonie, le journal L’Echo a interrogé plusieurs acteurs majeurs – c’était le 21 mai dernier. Cette interview semble être passée quasi inaperçue et n’avoir pas été suivie d’effets. Pourtant, Martine Lefèvre, responsable du programme d’évaluation du Plan Marshall 2.vert à l’IWEPS y confirmait que le budget de cet instrument stratégique n’avait représenté que 4,7 % du budget total de la Région, concluant qu’il s’agissait d’un poids relatif par rapport à la masse globale. Giuseppe Pagano, interrogé lui aussi à cette occasion, déclarait que les montants mobilisés étaient insuffisants et, en tout cas, trop faibles pour avoir un impact sur le PIB, le budget Marshall représentant entre 0,5 et 0,8 % du PIB wallon par an. Didier Paquot, directeur du Département Économie de l’Union wallonne des Entreprises, estimait quant à lui que la question ne résidait pas dans un problème de volume budgétaire mais plutôt de l’efficacité de son affectation.
En fait, au moins quatre pistes de réponses ont été évoquées ce 11 septembre pour réactiver le redressement de la Wallonie.
2.1. Des mythes qui sont des freins à l’entrepreneuriat
La première piste part de l’idée, rappelée par le Professeur Pagano, que 30 à 40 ans de déclin ont laissé des traces économiques mais aussi et surtout mentales profondes sur la société wallonne. Ces stigmates, dont on a probablement sous-estimé les effets, ont affecté la culture de la Région. Il s’agit probablement de cette vieille culture industrielle – culture sociale-démocrate pour reprendre la catégorisation utilisée par Alistair Cole et par Christian de Visscher – culture du salarié en grande entreprise, qui cadenasse le développement de l’entrepreneuriat si nécessaire au redéploiement. Cette culture est alimentée par la déconnexion institutionnelle entre la Région wallonne et la Communauté française, par l’absence de projet culturel lié au projet économique comme l’a souvent souligné et dénoncé le très regretté Jean Louvet, par le manque d’intérêt des médias francophones localisés à Bruxelles pour l’avenir de la Wallonie. La barrière mentale que représente le passage à un modèle différent, c’est-à-dire la réalisation d’une transition culturelle, apparaît insurmontable en Wallonie et particulièrement dans les territoires les plus affectés par la désindustrialisation. Dans le Cœur du Hainaut, nous n’avons cessé d’entendre le président du Conseil de Développement, François Goudaillez, le dénoncer. Mais Charleroi, la Basse-Sambre et, dans une moindre mesure, le bassin liégeois sont aussi atteints. Et si Jean-Pierre Dawance appelait justement aux convergences entre les interlocuteurs sociaux et le Gouvernement wallon sur les stratégies de redressement, il faut néanmoins relever que le rôle des organisations syndicales est souvent ambigu quant il s’agit de s’atteler au redéploiement de la Wallonie. Personne ne peut nier qu’elles ont joué un rôle historique dans la prise de conscience du déclin wallon, comme d’ailleurs dans la recherche d’une autonomie régionale accrue pour que la Région puisse prendre son destin en main. Mais, aujourd’hui, nous avons souvent l’impression que ces organisations restent en retrait, que leur implication semble très mesurée, et que, souvent, elles contribuent à maintenir des mythes qui sont autant de freins à la rénovation de la Wallonie. Je ne doute pas que ces propos en agaceront quelques-uns. Je n’ignore pas non plus que si des organisations semblent rester au balcon, certaines sont à des étages plus élevés que d’autres.
2.2. Des coûts salariaux trop élevés et une valeur ajoutée insuffisante
La deuxième piste évoquée pour réactiver le redressement de la Wallonie est centrale. Giuseppe Pagano en a rappelé fort opportunément l’équation : à la fois des coûts salariaux trop élevés et une insuffisance de la valeur ajoutée générée. Concernant le premier handicap, le Tax shift wallon – évoqué à la fois par le Président André Antoine et par l’économiste du SPW Laurent Bosquillon – peut, en complément des effets bénéfiques des réformes fiscales fédérales, répondre, au moins partiellement, à cet enjeu. Dans le cadre de son redéploiement économique, la Wallonie a en effet tout intérêt, à l’instar du Fédéral ou comme l’envisage la Région bruxelloise, à envisager une réforme de sa fiscalité afin de soutenir le pouvoir d’achat de ses citoyens et de ses entreprises. La Région wallonne dispose en effet de différents outils pour, d’une part, procéder à une redistribution des richesses en demandant aux plus riches de contribuer au financement des politiques régionales en appliquant des taux progressifs selon les tranches d’impôts payés à l’impôt des personnes physiques, et, d’autre part, pour générer de nouvelles recettes lui permettant de retrouver le plus rapidement possible l’équilibre budgétaire afin de réduire le recours à l’emprunt et de dégager ainsi de nouvelles marges budgétaires qui serviront à financer des politiques de redéploiement économique.
La faiblesse de la valeur ajoutée adresse bien entendu la question de l’éducation : formation et enseignement. Cet enjeu, inscrit dans le nouveau Plan prioritaire wallon tout comme dans le Pacte d’Excellence de la Ministre de l’Éducation de la Communauté française, fait l’objet de toute l’attention de nombreux acteurs. L’Institut Destrée l’a mis au centre de ses préoccupations depuis La Wallonie au futur en 1988, a continué à y travailler dans Wallonie 2020 et a rouvert sa Fabrique de prospective sur l’enseignement obligatoire dans le cadre de Wallonie 2030 et des réflexions du Collège régional de Prospective de Wallonie. Celui-ci, le 5 septembre dernier, lors de son dernier séminaire, a écouté Bernard Delvaux (UCL-GIRSEF), invité à présenter ses scénarios pour « une tout autre école » [4]. D’autres experts sont programmés pour approfondir cette réflexion dans les mois à venir. Cette question, en particulier celle de l’enseignement technique et professionnel, ainsi que celle de la mise en œuvre des modèles de formation en alternance, sont probablement les plus importantes que la Wallonie ait à traiter. Le malheur, c’est qu’elles sont à la fois centrales et enlisées depuis plus de 30 ans.
2.3. Un cadre stratégique qui n’est pas à la mesure des enjeux
La troisième piste pour réactiver le redressement de la Wallonie est celle du cadre stratégique. C’est vrai, comme l’a indiqué Christian de Visscher, que l’on peut contester mon utilisation de cette formule de Jules Destrée datant de plus d’un siècle : qui donc éveillera la Wallonie qui dort ? J’ai rappelé ce 11 septembre matin qu’ils étaient plusieurs à tenter de réveiller la belle cendrillon wallonne : Paul Magnette, à la tête du Gouvernement, André Antoine à la présidence du Parlement, qui s’attache à rendre vigueur à la démocratie wallonne, mais aussi Pierre-Yves Jeholet, Jean-Luc Crucke et Stéphane Hazée depuis les bancs de l’opposition, Sylvie Marique au Secrétariat général du SPW, Marc Becker au Conseil économique et social, maintenant Yves Petre à l’Union wallonne des Entreprises, et quelques autres, trop rares, évidemment. Si on peut contester l’idée que la Wallonie sommeille, on peut difficilement nier que, si l’indice du PIB par habitant de la Région, à prix courants, comparé à la moyenne belge ou à la moyenne européenne, de 1995 à 2013, était un encéphalogramme, on dirait qu’il est plat. Flat line, comme on dit à Cardiff : activité cérébrale végétative, gouvernance de ses fonctions vitales éteinte ou en voie d’extinction. La question que nous nous sommes posée en fait lors de cette journée d’étude namuroise est de savoir si quelques neurones actifs et dynamiques – j’en ai cité quelques-uns – sont suffisants pour remettre en route un corps vieillissant, affaibli par des crises multiples et atteint par la nouvelle épidémie qui a frappé le monde occidental en 2007-2008. Si, comme d’autres, je tenais jusqu’en novembre 2014 le discours qui consistait à dire que la Wallonie résistait mieux que d’autres régions à la crise, l’exposé que Bernard Keppenne a présenté au Forum financier à Tournai à ce moment m’a fait perdre cette illusion. Le Chief Economist de CBC était pourtant celui qui avait, les années précédentes, contribué à faire passer cette idée en Flandre comme en Wallonie [5]. En fait, le taux de croissance du PIB wallon, qui avait été de 2,1% de 2000 à 2007, c’est-à-dire dans la moyenne belge et un peu moindre de celui de la Flandre, est passé à 0,7% de 2007 à 2013. Pendant cette dernière période marquée par la crise mondiale, la Flandre se maintenait à 1% de croissance et la Belgique à 0,8 % [6].
Ce que chacun ressent aujourd’hui, c’est que le cadre stratégique de la Wallonie n’est pas à la mesure des enjeux qui nous interpellent. A l’instar de ce que l’on fait pour les pouvoirs locaux – Laurent Bosquillon l’a rappelé –, il s’agit aujourd’hui d’étendre le Plan dit Marshall à l’ensemble des politiques régionales. Si, selon l’IWEPS, le Plan prioritaire wallon représentait 4,7 % du budget annuel dans l’ancienne législature, notons que, compte tenu du passage du budget wallon d’environ 8 à plus ou moins 14 milliards d’euros suite à la nouvelle réforme de l’État, il ne représente plus désormais qu’aux alentours de la moitié de ce pourcentage. De surcroît, et c’est là mon propos, nous devons nous intéresser aux 95,3 % qui ne sont pas dans la stratégie régionale. Il faut donc inverser l’équation et construire une stratégie qui intègre la quasi-totalité du budget régional. Je ne dis donc pas qu’il faut augmenter le budget de la région, je dis que tout le budget, toutes les politiques, toutes les structures, tous les instruments, toutes les mesures, doivent être interrogés à l’aune de la stratégie de redéploiement et intégrés dans cette stratégie : actions, salaires, infrastructures, etc. Toutes les politiques, toutes les dépenses.
En 2002, nous écrivions, Serge Roland et moi-même, ces quelques phrases, dans le texte que j’ai déjà cité :
D’une part, si le Contrat d’avenir avait représenté l’engagement réciproque entre les acteurs et le gouvernement, on aurait pu imaginer que la Région wallonne joue un effet de levier par rapport aux acteurs impliqués, chacun affectant une partie de ressources aux initiatives nouvelles définies en commun, comme c’est le cas pour les Fonds structurels européens. Cette démarche aurait pu – ou pourrait – s’appliquer à l’ensemble des institutions qui reçoivent des moyens financiers de la Région : organismes d’intérêt public, pouvoirs locaux, Conseil économique et social de la Région wallonne, institutions privées (UWE, Inter-Environnement Wallonie, etc.) et même la Communauté française. D’autre part, après avoir défini ses axes stratégiques avec les acteurs, le gouvernement wallon aurait pu faire de cette bible l’outil majeur de réaffectation de l’ensemble des moyens dont il dispose et qu’il utilise directement : une véritable table rase des différents postes budgétaires avant d’affecter les moyens, bien évidemment, par ordre de priorité.
Cette politique, telle qu’elle est préconisée n’est pas une sanction contre le gouvernement. Il s’agit, au contraire, d’un appel à toutes les forces wallonnes pour soutenir l’action du gouvernement.
2.4. Un déséquilibre d’activités non durable
Enfin, les échanges de ce 11 septembre 2015 ont, à nouveau, permis d’évoquer une question qui peut paraître idéologique mais qui, en fait, ne l’est pas fondamentalement. Si on voit bien que l’on trouve chez les économistes des conceptions philosophico-politiques différentes, des nuances dans les finalités des sociétés humaines, il faut pouvoir reconnaître qu’il existe des équilibres sans lesquels des systèmes ne peuvent assurer ce que le rapport Brundtland appelle l’harmonie. On peut discuter sans fin – et on a commencé à le faire – sur l’importance du poids de la fonction publique, ainsi que sur l’élément de stabilisation que celle-ci peut constituer en temps de crise. Il n’en reste pas moins que depuis le début des années 1990, notamment grâce à l’équipe d’Albert Schleiper dans le cadre des travaux de La Wallonie au futur, nous avons relevé l’importance d’un équilibre entre la sphère marchande productive et la sphère marchande non-productive. D’autres, notamment l’Union wallonne des Entreprises, se sont également saisis de cette question. Le déficit persistant de plus de 80.000 emplois dans la première sphère est une question de durabilité pour la société wallonne. Il s’agit d’une question d’autant plus importante qu’elle se situe dans un cadre régional contraint par une dette publique wallonne totale (budget et hors budget) de 19,906 milliards d’euros annoncée au 31 décembre 2015, c’est-à-dire aujourd’hui. Lorsque Roland Gillet parlait des cauchemars qui, parfois, se substituent aux rêves, il évoquait des situations qui, ailleurs, peuvent y ressembler…
3. Comment donner davantage de cohérence institutionnelle à la Wallonie ?
La dernière question que j’ai nourrie portait sur la cohérence institutionnelle à donner à la Wallonie. L’approche comparatiste nous y invitait, notamment l’analyse du degré d’autonomie de chaque région (Regional Authority Index). L’exposé de Romain Pasquier sur la Bretagne nous a livré des enjeux qui ne sont pas éloignés de ceux que nous connaissons en Wallonie sous cet aspect-là.
D’emblée, d’ailleurs, la Députée Virginie Defrang-Firket a mis en évidence des questions d’efficience et de lisibilité qui interrogent nos institutions communautaires, régionales, infra-régionales.
Avec Jean-Michel Javaux et Christophe Schoune, ce sont les lieux de territorialisation des politiques publiques mais aussi de démocratie délibérative que sont les bassins de vie qui ont été appréhendés. Il faut, c’est admis, des espaces de réflexion et d’action entre les communes et le niveau régional. Plusieurs de nos colloques et journées d’études précédents s’en sont saisis. La Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne y réfléchit régulièrement depuis bientôt dix ans, en nourrissant les réflexions sur le futur SDER. Derrière ces questions, se cachent aussi celles de la vision et de la cohésion territoriale de la Wallonie. Cela a été peu dit mais c’est une interrogation essentielle. Y a-t-il de la place en Wallonie pour un leadership qui s’exerce de Comines à Welkenraedt et de Wavre à Arlon ? Est-on légitime pour activer Liège quand on est Hennuyer ? Peut-on dire à Mons et à Charleroi ce qu’ils doivent faire quand on est Liégeois ? J’aimerais en être sûr.
Et puis, lors d’une intervention remarquée, Georges-Henry Simonis a évoqué une vraie question de science politique qu’on ne saurait ignorer, sauf à faire l’autruche : l’avenir de l’État belge. La question de la réalité du mouvement de réunion de la Wallonie à la France avait été posée par le Professeur Alistair Cole quelques heures à peine après son arrivée à Namur. Cette question n’est ni hors sujet, ni aberrante. Elle fait partie du paysage prospectif de la Wallonie et, comme l’a souligné le représentant de l’Alliance Wallonie-France, elle concurrence, en cas d’implosion de la Belgique, celle de l’indépendance de la Wallonie, celle de la Belgique résiduelle ou de toute autre formule que l’on pourrait concevoir. Il est vrai que si l’on se pose la question pour le Pays de Galles confronté aux scénarios écossais, il n’existe pas de raisons pour lesquelles on ne poserait pas la question pour la Wallonie. Les risques d’être larguée sont plus grands pour la Wallonie que pour sa cousine d’origine celte. Depuis longtemps, je considère que cette problématique relèvera du Parlement wallon quand elle deviendra brûlante.
Conclusion : être libre en obéissant à la loi qu’on s’est donnée
La riche réflexion qui a été menée avec les chercheurs et acteurs régionaux européens, avec des éclairages particuliers sur la Bretagne, le Pays de Galles et surtout la Wallonie, a amené des questions qui mériteront des développements ultérieurs. Je pense notamment aux dimensions éthiques de l’action publique et à la nature de la démocratie que l’on veut activer.
Personnellement j’ai été très attentif et très sensible à ce que l’économiste Giuseppe Pagano a dit de l’urgence du redéploiement wallon mais surtout du devoir moral collectif de réduire le niveau de chômage à des niveaux acceptables. Souvenons-nous qu’en 1950, André Renard ne s’était rallié au fédéralisme que pour autant qu’on bannisse le chômage de la Wallonie qu’on se promettait de construire… J’avais moi-même, au moment des fêtes de Wallonie 2014, rappelé que nous ne pouvions pas, de dix ans en dix ans, annoncer aux jeunes que nous allions sortir du tunnel et les laisser dans la pénombre génération après génération. Si nous considérons, comme cela a été constaté dans l’interview de L’Echo du 21 mai 2015, que le Plan Marshall n’a pas d’effet suffisant sur le développement socio-économique de la Wallonie, il est moralement et politiquement urgent de reconstruire une nouvelle stratégie pour amplifier celle qui a été amorcée voici dix ans (le Plan prioritaire wallon), 15 ans (le Contrat d’Avenir pour la Wallonie), voire davantage (la Déclaration de politique régionale complémentaire de 1997). Il s’agit, bien entendu, d’une question de confiance du citoyen envers ses institutions. La majorité gouvernementale wallonne l’avait bien compris qui avait fait de la confiance le maître-mot de sa DPR en 2014.
En citant la typologie des politiques publiques face à la crise, élaborée par Jennifer Wallace & alii –rethinking, reforming, restructuring, retrenching – Ian Stafford nous a rappelé la nature différente de ces stratégies telles qu’elles ont été menées dans le Pays de Galles. Certes, les coupes budgétaires sont souvent indispensables pour faire face, dans l’immédiateté, aux déficits publics. Mais seules les politiques qui réinterrogent le système, celles qu’on qualifie de politique en double boucle, constituent des changements structurels et donc les véritables bénéfices de la crise. Ces transformations doivent être préparées et co-construites de manière collective, ce qui demande une véritable ingénierie que Christophe Schoune a rappelée. On oublie aujourd’hui que nous avions été très loin dans ce dialogue entre élus et société civile dans des dynamiques comme La Wallonie au futur, sa conférence-consensus de 1994 ou encore lors des travaux de prospective citoyenne deWallonie 2020, pour ne se référer qu’aux exercices dont l’Institut Destrée a été porteur. Mais nous ne pouvions réaliser ces travaux que parce que les élus étaient eux aussi conscients de l’importance de l’écoute, du respect des acteurs. Leur propre investissement savait aussi se situer en amont du dialogue, en mobilisant leurs collaborateurs pour être présents dans des ateliers ou en siégeant eux-mêmes, parfois des heures durant, parmi les participants à une réflexion.
Le dialogue avec les citoyennes et les citoyens, comme du reste avec les entreprises et les fonctionnaires, est à ce prix. Notons d’ailleurs que, ce 11 septembre, le représentant du SPW dans la première table ronde a salué le fait que le Parlement prenait des initiatives novatrices et salutairespour reconnaître l’Administration comme acteur à part entière.
Permettez-moi de conclure par une citation qui illustre bien cet espoir d’une démocratie renouvelée par l’implication citoyenne de la nouvelle gouvernance politique :
Quand les lois peuvent infléchir la vie socio-économique, quand elle est soumise aux délibérations des citoyens, à travers l’État ou à côté de lui, on peut à nouveau être libre en obéissant à la loi qu’on s’est donnée.
A-t-elle été écrite par Montesquieu ?
Est-elle de Rousseau ?
Est-ce Condorcet ?
Ou plutôt Tocqueville ?
Que nenni. Ce texte est de la plume de Paul Magnette, Maître de conférences à l’Université de Bruxelles. Elle est tirée de son ouvrage intitulé La citoyenneté, Une histoire de l’idée de participation civique, Bruxelles, Bruylant, 2001, p. 261.
Philippe Destatte
Un vrai débat sur l’avenir de la Belgique
Après Pierre-Yves Jeholet et Jean-Luc Crucke (MR), Hendrik Vuye et Veerle Wouters (N-VA) lancent un vrai débat. Nous sommes loin des Wallons qui n’étaient demandeurs de rien (n’est-ce pas Madame « Neen »). Il n’y manque plus que des voix bruxelloises. La voix des germanophones est déjà connue : « région à part entière qui ne fait plus partie de la Wallonie ».
Lors de son assemblée générale ouverte du dimanche 11 octobre (voir l’article-invitation sur ce site), le mouvement citoyen AWF ne manquera pas de s’inviter dans le débat avec notamment les prises de parole de :
– M. Philippe Destatte, Directeur général de l’Institut Jules Destrée, historien et prospectiviste (« Le Congrès national wallon de 1945 hier, aujourd’hui et demain ») ;
– M. Jules Gazon, Professeur émérite HEC, Ecole de gestion de l’U.L.G. (« Quels seraient à ce jour les besoins de financement d’une Wallonie autonome ») ;
– M. Georges Régibeau, Professeur d’histoire (« Le projet d’intégration – autonomie ») ;
– M. Paul Durieux, Président de l’AWF (« Mémorandum de l’AWF et conclusions »).
Les ténors du MR Pierre-Yves Jeholet et Jean-Luc Crucke plaident en faveur d’une Belgique à quatre régions. Les députés N-VA Veerle Wouters et Hendrik Vuye s’interrogent sur les avantages et les inconvénients de ce modèle.

Coup de tonnerre dans un ciel bleu. Deux ténors du MR plaident en faveur d’une Belgique à quatre régions dans le quotidien Le Soir. Fini les communautés. Et ces ténors ne sont pas n’importe qui. Pierre-Yves Jeholet est président de faction au parlement wallon et bourgmestre de Herve. Quant à Jean-Luc Crucke, il est non seulement le bourgmestre dynamique de Frasnes-lez-Anvaing, mais aussi député wallon et surtout premier vice-président du MR.
En 1993, Jean Gol, l’ancien président presque mythique des libéraux francophones, plaide en faveur d' »une nation francophone ». Dans ce contexte, les libéraux francophones s’engageront aux côtés du « délire francophone » FDF. La proposition de Gol reste assez vague. Il évoque une relation privilégiée entre la Wallonie et la communauté française et la France.
Cependant, il est difficile de savoir ce que Jean Gol veut dire exactement. 20 ans après son décès, sa veuve déclare à La Libre Belgique : « En cas d’indépendance de la Flandre, il pensait qu’il faudrait se rattacher, soit à une nation francophone, soit à la France ». Le mystère reste entier.
Louis Michel, devenu le nouveau président des libéraux francophones après le décès de Gol le 18 septembre 1995, affaiblit le discours à un « espace francophone ». Que veut-il dire par là ? Le mystère s’épaissit encore.
Le vol d’Icare de Jean-Marie Séverin
En 2001, le président libéral du parlement de la Communauté française a insufflé un second souffle à la pensée d’une « nation francophone ». Lors de l’ouverture de l’année parlementaire, Jean-Marie Séverin a plaidé en faveur d’une fusion de la Communauté française et de la Région wallonne au sein des structures de la Communauté française. Son attitude se révèle un suicide politique. Le président du parti libéral Daniel Ducarme oblige Séverin à donner sa démission. Exit Séverin. Exit « la nation francophone ».
La Belgique est un état fédéral, composé de communautés et de régions. C’est du moins ce que stipule l’article 1 de la Constitution. Cependant, ce n’est pas aussi simple. Depuis 1980, la Communauté flamande exerce toutes les compétences de la Région. La Flandre possède un gouvernement et un parlement, ce qui n’est pas le cas de la Belgique francophone. La Communauté française et la Région wallonne comptent chacune un parlement et un gouvernement. En application de l’article 138 de la Constitution, la Communauté française est déshabillée en 1993. Les compétences importantes sont transférées à la Région wallonne – et pour le territoire bruxellois – à la Commission communautaire française.
La Communauté française est un produit light, pratiquement sans compétences personnalisables. Elle est exclusivement compétente pour les tâches clé comme la culture et l’enseignement.
Cela explique aussi le changement de nom appliqué unilatéralement de Communauté française en Fédération Wallonie-Bruxelles. La Communauté française n’est plus « une communauté de francophones » et certainement pas une « nation francophone ». À leurs yeux, ce n’est plus qu’une fédération de deux régions francophones, où on oublie qu’à Bruxelles, il y a aussi des Flamands.
Primauté du fait régional
Nous avons déclaré que le droit constitutionnel poursuit deux buts : la création de prospérité et la pacification (la cohabitation pacifique). Crucke et Jeholet partagent ce principe. Ils soulignent que la réforme de l’Etat et le développement économique vont de pair. Les institutions doivent faciliter l’épanouissement économique. Malheureusement, l’écheveau belge est si compliqué que cet objectif n’est pas du tout atteint.
Pour Crucke et Jeholet, une Belgique efficace se compose de quatre régions : la Région wallonne, la Région flamande, la Région de Bruxelles-Capitale et la Région germanophone. Dans ce modèle, les régions bénéficient de toutes les compétences des entités fédérées, donc aussi de la culture et de l’enseignement.
Qu’en est-il de la Fédération Wallonie-Bruxelles? Celle-ci peut continuer à exister, mais uniquement pour les compétences que les régions décident d’exercer ensemble. Le critère, c’est de regarder ce qu’on veut faire ensemble. Vu de cette façon, il s’agit plutôt d’une Confédération Wallonie-Bruxelles. Dans une interview accordée à l’occasion de leur publication, ils se montrent encore plus véhéments. À terme, la Fédération sera une coquille vide, sans utilité. Ils voient plus d’intérêt à une coopération entre les quatre régions, par exemple par le biais d’accords de coopération. À juste titre, car la coopération volontaire fonctionne mieux que la coopération forcée.
Crucke et Jeholet veulent en finir avec les quatre parlements francophones et les quatre gouvernements francophones. Les voici : la Communauté française, la Région wallonne, la Commission communautaire française et – sinon le compte n’y est pas – la Région de Bruxelles-Capitale. In cauda est venenum. Pour les deux parlementaires wallons, Bruxelles est une région à part entière. Plus encore, c’est une région francophone. En outre, ils s’opposent fermement à toute forme de cogestion.
Bruxelles, région à part entière?
La Région bruxelloise n’est pas un succès. Lors de la création de la région en 1989, Bruxelles était la région la plus riche du pays. Depuis, la région recule sans discontinuer. À dater de l’exercice d’imposition 1995 – quand la région existe depuis six ans – le revenu moyen du Bruxellois se situe sous la moyenne nationale. Les chiffres de pauvreté sont hallucinants. Un enfant sur trois grandit sous le seuil de pauvreté. Selon l’Institut wallon de la Statistique, Bruxelles connaît un taux de pauvreté de 34%.
Voici le fond du problème : Bruxelles ne peut être qu’une « région à part entière » si la Flandre finance Bruxelles. Mais pourquoi la Flandre ferait-elle cela ? Une Région bruxelloise à part entière doit porter une responsabilité financière à part entière. Mais Bruxelles en est incapable.
On comprend que deux députés wallons se distancient aussi facilement de Bruxelles. Les rapports entre Bruxelles et la Wallonie sont totalement différents que ceux qui existent entre la Flandre et Bruxelles. Les liens historiques sont différents. Ainsi, Bruxelles n’a jamais été une ville wallonne.
Ne faites pas de Bruxelles un tonneau sans fond
Bruxelles ne peut être une région à part entière. La dégradation de la région la plus riche à la plus pauvre depuis la création de la région le prouve pleinement. Bruxelles a besoin de la Flandre et de la Wallonie.
Le modèle bruxellois de la N-VA offre l’avantage de responsabiliser Bruxelles. Dans ce modèle, Bruxelles exerce les compétences territoriales, telles que la politique économique, l’environnement, la police, la mobilité, etc. Pour les compétences personnalisables, les Bruxellois peuvent choisir la Flandre ou la Wallonie. Il s’agit d’une Région bruxelloise avec la Flandre, pas aux dépens de la Flandre.
Pour ceux qui souhaitent un autre avis: dans ses mémoires, le coryphée du PS Merry Hermanus, un ancien ténor du PS bruxellois, écrivait : « sans réforme en profondeur des institutions bruxelloises, Bruxelles ne sera jamais davantage qu’un tonneau des Danaïdes… un tonneau sans fond, qu’on ne pourra jamais remplir ».
Quelle Wallonie fêtons-nous ?
Un éditorial de Georges-Henry SIMONIS
Deux parlementaires Wallons libéraux, Jean-Luc Crucke et Pierre-Yves Jeholet, viennent de signer dans le Soir du 18 septembre 2015 une carte blanche particulièrement intéressante en dépit de son titre : « …Osons l’avenir : un pays uni » !
Sans doute prennent-ils un peu leurs rêves pour des réalités ! La poussée du Mouvement flamand reste constante et impose une réflexion qui tienne compte de l’imminence d’un pays dont le nord et le sud seront séparés.
Néanmoins, leur analyse est importante et ne peut que nous réjouir.
« Qu’on le veuille ou non, réformes institutionnelles, essor économique, et donc accroissement de l’emploi et de la richesse, sont étroitement liés », écrivent-ils. C’est très précisément le sens de mon intervention lors du congrès récent de l’Institut Destrée, le 10 septembre à Namur sur le thème « Gouvernance et croissance ».
Voilà donc en Belgique le retour de l’institutionnel comme accompagnement nécessaire de la croissance économique. « On ne peut plus faire l’économie d’une refonte en profondeur de nos institutions francophones », disent en chœur nos deux parlementaires, ce qui contraste avec l’ancien « Nous ne sommes demandeurs de rien » que serinait l’ancienne majorité.
« Wallons et Bruxellois doivent choisir leur destin et non le subir » : nous sommes bien d’accord avec cette proclamation courageuse.
Nous serons aussi d’accord sur le fait que quatre régions autonomes existent bel et bien : oublions un instant la Flandre, qui gère son avenir, et la région de langue allemande, bien ancrée en Wallonie avec un statut spécial favorable, pour constater que la Région bruxelloise a acquis un statut de région à part entière, même si ses contours géographiques et institutionnels mériteraient raisonnablement quelques aménagements liés à ses spécificités évidentes : c’est le problème des Bruxellois ! On peut encore penser à 25 communes au lieu de 19, et à la nomination des bourgmestres francophones évincés…! Un bon statut pour Bruxelles est de toute évidence une chance pour tous !
Par contre, comme l’observent nos parlementaires wallons, l’articulation Wallonie-Bruxelles devrait changer de nature tout en maintenant l’existence de ponts jetés entre Wallons et Bruxellois dans différents domaines spécifiques.
L’émergence d’un statut rénové de la Région wallonne ne peut que réjouir celles et ceux qui, dans une phase ultérieure mais pas trop lointaine, ont fait le choix de se tourner vers la France pour toutes les raisons historiques, économiques, culturelles et autres qui feraient judicieusement des Wallons des citoyens français à part entière, d’origine belge ou wallonne.
La Wallonie ferait une très belle région de France, comparable à la Bretagne ou à la Normandie.
Une Wallonie rénovée et performante pourra s’insérer plus facilement au sein d’une République française qui reconnaîtra ses spécificités de Région dont la gouvernance et la croissance auront ainsi été sensiblement améliorées. Intégration et autonomie : telles sont nos principaux axes de réflexion réunioniste.
Nous ne pouvons donc que nous réjouir du fait que ce débat institutionnel vienne rejoindre et compléter les analyses économiques qui conduisent, elles aussi, vers une solution française.
Vive la culture du débat démocratique et transparent au sein des forces vives et des différentes composantes politiques de la Région wallonne !
C’est le sens de l’appel que nous lancerons au Palais des Congrès de Liège le dimanche 11 octobre prochain, renouvelant ainsi celui du « Congrès national wallon » de 1945, dont on n’a pas osé, à l’époque, tirer toutes les conclusions. Il n’est jamais trop tard…
Il va de soi que messieurs Crucke et Jeholet y seront les bienvenus !
Et bonne fête à la Wallonie !
Culture : le Wallon, trois fois moins gâté
« A la veille de la fête de la Fédération Wallonie-Bruxelles, un chiffre a particulièrement retenu notre attention : celui du montant moyen consacré, par la Fédération, à ses citoyens en matière de culture.
« En 2014, celle-ci a déboursé quelque 170 euros par habitant : 45 euros par Wallon contre… 125 euros par Bruxellois. Du simple au triple ! Une différence énorme qui ne semble étonner ni choquer personne, à commencer par les artistes eux-mêmes. »
C’est ce qu’on peut lire sur le site du Vif/L’Express ce 18 septembre 2015.
Commentaire : on cite des chiffres, c’est très bien, mais pas la moindre analyse quant à cette discrimination en matière de culture entre la Région bruxelloise et la Région wallonne.
Or, nous savons l’importance qu’exerce la culture à notre époque dans toute société démocratique.
Quels sont les responsables politiques, sociétaux et culturels wallons qui vont s’élever contre cette tartuferie qu’est la Fédération Wallonie-Bruxelles ?
Dans le projet d’Intégration-Autonomie de la Wallonie dans la République française que préconise notre mouvement citoyen, les compétences de la Communauté française (appellation reprise dans la Constitution belge), qui concernent principalement la culture et l’enseignement, sont dévolues à la Région wallonne. Ce machin, comme l’aurait dit de Gaulle, qu’est la Fédération Wallonie-Bruxelles n’aura plus sa raison d’être, entraînant ainsi une économie d’échelle qui permettra à celles et ceux qui gouvernent la Wallonie d’accorder à nos concitoyens wallons de justes montants accordés à la culture. Et ceci ne doit altérer en rien les bonnes relations qui doivent exister entre la Région bruxelloise et la Région wallonne, bien au contraire.
Paul D.
Une interview bien intéressante…
« Toute la dette publique est due aux déficits wallons »
Publié sur le site du Vif/L’Express le 16 septembre 2015 :
Une bonne raison parmi bien d’autres, aux yeux de Remi Vermeiren, pour enterrer la Belgique. L’ex-banquier flamingant et séparatiste retape sur le clou indépendantiste : « Belges, finissons-en ! » Le plus vite sera le mieux. Pour les Flamands comme pour les Wallons…
Il y a dix ans, il allumait le feu avec un manifeste indépendantiste dont il était l’inspirateur pour le compte d’un think tank nommé « in de Warande ». Aujourd’hui, son nouveau plaidoyer en faveur de l’indépendance de la Flandre ne fait plus que lever ou froncer quelques sourcils. Signe que l’idée fait son chemin… A 75 ans, Remi Vermeiren, quarante-trois années passées au service de la KBC dont il a été le président, ressort son plan B. L’ex-banquier séparatiste rend son diagnostic : la Belgique est un échec économique et démocratique cuisant et le restera. Puisque tout sépare Flamands et Wallons, finissons-en.
Le Vif/L’Express : Bye Bye Belgium, « there is no alternative » ?
Remi Vermeiren : Je ne crois pas qu’il y ait d’alternative. Pour la Flandre mais aussi, en fin de compte, pour la Wallonie et pour Bruxelles. Compte tenu des conditions qui seront liées à une telle séparation.
La situation aurait-elle empiré depuis votre premier appel à l’indépendance ?
La situation économique s’est détériorée, et les différences entre les deux grandes entités du pays n’ont pas ou ont à peine diminué. J’admets que la configuration de l’actuel gouvernement fédéral a changé la donne politique. Mais cette configuration n’est pas saine pour les francophones : ils ne sont représentés que par un seul parti, le MR. Ce n’est pas tenable pour la Wallonie.
Dit brutalement : « België barst ! », « que la Belgique crève ! » ?
Non, il n’est pas question pour moi d’envisager une explosion de la Belgique. Je plaide pour une séparation ordonnée, en vertu d’un accord à trouver entre des partenaires qui ont vécu ensemble depuis cent quatre-vingts ans, dans une logique humanitaire et humaine. Mon propos n’est pas antifrancophone. Je pense être un des rares nationalistes flamands à dire que c’est peut-être la population wallonne qui est la première victime de cette constellation belge.
La faute à la persistance d’un Etat-PS du côté wallon ?
Non, pas seulement. La cause principale réside dans la combinaison d’une pression fiscale très élevée et d’une dette publique trop lourde. Ces vingt ou trente dernières années, la Wallonie n’a guère performé sur le plan économique, à l’inverse de la Flandre. Les déficits publics wallons ont toujours été en grande partie compensés par des surplus budgétaires flamands. Cela signifie que la totalité de la dette publique belge résulte des déficits wallons. La comparaison est délicate, mais le cas grec illustre bien la situation des Wallons : si on n’oblige pas la Grèce à réorganiser son économie, elle restera un maillon faible de la zone euro. Grâce aux surplus flamands, les dirigeants wallons ont pu se permettre de ne pas prendre les mesures difficiles de redressement et cela, finalement, au détriment de la population wallonne.
Cette « libération » pour la Flandre aurait tout de même un coût. Vous le chiffrez à 237 milliards d’euros…
Ce n’est pas tout à fait correct : il ne s’agit pas d’un coût additionnel, il représente ce que la Flandre prend déjà en charge dans le cadre de la structure belge ! La dette publique, de quelque 400 milliards d’euros, est aujourd’hui supportée par tous les Belges, mais surtout par les Flamands puisqu’ils sont plus nombreux et plus riches. Quant aux transferts financiers nord-sud, ils sont évalués entre 6,8 et 8 milliards par an, respectivement par Vives (KUL) et le Cerpe (Université de Namur). Je propose que la Flandre prenne à sa charge 55 % de cette dette publique belge, la Wallonie 35 % et Bruxelles 10 %. Je propose aussi que les transferts financiers relatifs à la sécurité sociale, évalués par Vives à 3,6 milliards d’euros par an, soient maintenus durant cinq ans, avant d’être progressivement réduits de 10 % chaque année durant dix ans. La Flandre verserait ainsi au total 34 milliards d’euros à la Wallonie.
Vous ne vous attardez guère sur la charge des pensions…
Le coût du vieillissement est un grand défi, mais est à peine plus important en Flandre qu’en Wallonie ou dans d’autres pays. Si la Flandre veut maintenir son niveau de vie, elle aura précisément besoin des moyens qu’elle consacre aujourd’hui à aider la Wallonie. Pour faire face au vieillissement, et affronter le défi crucial de la mobilité.
Et si les francophones persistent à refuser le scénario de la séparation ?
La Belgique connaîtra peut-être une septième, une huitième, une neuvième réforme de l’Etat. Mais à terme, elle finira par s’évaporer. Puisque cela doit se produire, mieux vaut s’y préparer. « Puisque c’est inévitable, agissons dès maintenant », recommandait Margaret Thatcher.
Et Bruxelles dans tout ça ?
Bruxelles doit devenir une sorte de Washington DC, au-dessus de la mêlée des Etats.
Tout en restant, logiquement selon vous, la capitale de la Flandre…
Psychologiquement, les Flamands auraient du mal à abandonner Bruxelles. Libre aussi à la Wallonie de faire de Bruxelles sa capitale. Bruxelles deviendrait ainsi une ville-Etat, elle s’enrichirait à devenir une ville trilingue.
Quand la Flandre deviendra-t-elle un Etat indépendant ?
Quand il existera une large majorité en sa faveur. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, j’en suis bien conscient. Les partis traditionnels flamands, CD&V, SP.A, Open VLD, ont montré, et ils le montrent encore, qu’ils préfèrent maintenir la constellation belge et qu’ils sont prêts à tous les compromis pour cela. De ce fait, ils contribuent à l’inefficience de la Belgique et à ses mauvais résultats.
Même la N-VA ne parle plus d’indépendance, mais seulement de confédéralisme. La nuance vous dérange ?
Le vrai confédéralisme est le début de l’indépendance. A condition que toutes les compétences essentielles soient confiées aux Régions, comme la sécurité sociale. Ce qui n’exclut pas un régime exceptionnel et transitoire de solidarité.
Le parti de Bart De Wever travaille au niveau fédéral à faire fonctionner correctement le modèle belge. Vous lui tirez votre chapeau ?
La N-VA était confrontée à un dilemme : participer autant que possible à la bonne gestion du modèle belge, non pas forcément pour prouver que ce modèle est gérable, mais pour prouver à ses électeurs que la N-VA est un parti capable de gérer correctement. Je comprends ce choix. Les partis nationalistes flamands – la VU l’a prouvé – , semblent condamnés à soutenir une Belgique régulièrement confrontée à des déboires économiques, et de ce fait à se liquider eux-mêmes en se faisant absorber par l’establishment belge.
La vision francophone d’un nationalisme flamand égoïste vous irrite ?
Oui, même si je comprends que les francophones utilisent cette image négative comme arme politique pour mettre sur la touche leurs adversaires. C’est à mes yeux fondamentalement malhonnête. N’oubliez pas que la Wallonie a toujours bénéficié de la solidarité de la Flandre, parfois contre le gré de certains Flamands.
België, de onmogelijke opdracht. Vlaamse onafhankelijkheid. Recht, behoefte en noodzaak, par Remi Vermeiren, éd. Pelckmans, 2014.
Citoyenneté européenne en débat
On sait que la démocratie ne se réduit pas à la souveraineté nationale ou populaire. Elle est fondée sur le respect des droits de l’homme, de la personne humaine, dont la Révolution française a été l’initiatrice. Ainsi la citoyenneté européenne est-elle associée à la reconnaissance de droits fondamentaux qui permettent à chacun de s’engager dans un projet de vie aussi libre
et personnel que possible. Il y a là des principes essentiels à protéger, chacun devant savoir que sa vie lui appartient, mais pas celle des autres.
Il n’en reste pas moins que la politique se conjugue au pluriel et que l’exercice de la démocratie repose avant tout sur l’implication des citoyens dans un processus de décision collective : il est vital de laisser aux citoyens le pouvoir d’intervenir dans les grands choix de société. La référence aux droits de l’homme est essentielle mais elle ne suffit pas à clore le débat politique, à moins d’être instrumentalisée (on dira prudemment que la morale sert parfois de couverture aux forces économiques).
Abusivement confondue avec le règne de l’opinion, de l’audimat, de l’émotion, la démocratie reste un pari sur l’intelligence et le sens des responsabilités du plus grand nombre. Elle se nourrit de la confrontation des points de vue. Il n’y a pas de démocratie universelle ou désincarnée, elle ne vit qu’à l’intérieur d’un corps politique identifié. Dans le cas de l’Union européenne, il y a ce qu’on appelle un « déficit démocratique » : on attend de pouvoir en discuter les grandes orientations. Et de changer ce qui ne convient pas, dans un sens ou dans l’autre.
En ces temps incertains, voici deux points de vue assez différents sur l’Union européenne, exprimés en même temps dans le magazine français Marianne par des citoyens dont les références et les valeurs sont clairement ancrées à gauche : d’un côté, l’éditorialiste Jacques Julliard, un ancien du Nouvel Obs, plus jeune que Jean Daniel mais né quand même en 1933, l’année où Hitler devenait le maître de l’Allemagne ; d’un autre côté, de jeunes militants issus de la gauche radicale qui, tirant les leçons de la crise grecque, lancent un appel pour une autre Europe.
P.S. (comme post-scriptum) : Jacques Julliard commence par évoquer la « crise des réfugiés ». Question ultrasensible à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober. Dans l’avenir, il ne faut pas s’attendre à voir faiblir la pression migratoire. A chacun son point de vue. A chacun sa France. A chacun ses doutes et sa conscience. Inévitablement, et pour beaucoup d’autres raisons, le vent du changement soufflera sur le monde. Qu’il nous suffise d’écrire ceci :
Si on veut que la France soit plus grande qu’elle-même; si on veut que la France rayonne en Europe et dans le monde; si on veut distinguer la France en en faisant le pays des Lumières et de la Déclaration des droits de l’homme, on doit forcément plaider pour une France ouverte et généreuse. Au-delà des convictions, c’est une question de cohérence. Ce qui est vrai, c’est que cette France-là, pour exister durablement, doit retrouver confiance en elle-même et en son modèle d’intégration républicain. (G.R.)
(…) L’affaire, qui ne fait que commencer, des migrants, nouvel épisode des relations entre l’Occident et le monde arabe, devrait nous convaincre que seule une Europe unie peut se donner les moyens d’être à la hauteur de sa nouvelle mission, et de son ambition d’être à la fois généreuse et solidaire. On peut bien déplorer les manquements de l’Europe, critiquer sa ligne économique. Ce journal ne s’en est jamais privé, mais a toujours affirmé que l’issue était vers plus d’Europe et non vers moins d’Europe. Avec pour base le lien franco-allemand : le plus grand acte révolutionnaire du siècle n’est pas la révolution russe, c’est la réconciliation franco-allemande.
J’en appelle aux souverainistes de gauche, parmi lesquels je compte de nombreux amis. Comment peuvent-ils combiner la solidarité nécessaire avec les peuples opprimés et l’égoïsme national, dont ils font leur religion ? Comment ne voient-ils pas que leurs assauts redoublés contre l’euro font d’eux, fût-ce à leur corps défendant, les fourriers du nationalisme de droite, c’est-à-dire du Front national ? Jacques Sapir, en proclamant la nécessité de l’alliance des deux nationalismes, vient d’avouer le fin mot de cette histoire. Nous sommes aujourd’hui devant un grand défi et un grand devoir : nous ne laisserons pas jeter à bas et détruire une généreuse vision du monde, une vocation universelle, la seule qui tienne aujourd’hui, héritée du christianisme et de la philosophie des Lumières.
Jacques Julliard
Lire l’intégralité de l’article sur le site du magazine Marianne.
Un autre point de vue sur l’Europe, inspiré par d’autres considérations :
(…) Pour les pays d’Europe, il y aura un avant et un après l’expérience Syriza au pouvoir.
(…) L’UE a révélé sa véritable nature, elle est un ensemble d’institutions qui permet au capital financier d’exercer sa domination.
L’euro est l’outil de cette neutralisation de la démocratie. (…) Comment pouvons-nous accepter que la gauche se résigne à appliquer une politique qui va encore aggraver la situation des classes populaires ?
Désormais, les mouvements qui veulent abattre l’austérité doivent prendre en compte cette donnée : la possibilité de modifier les traités est très faible. De ce fait, dans l’UE et dans l’euro, point de salut.
En conséquence, la souveraineté nationale doit être au cœur de tout projet de liberté et d’égalité. Aujourd’hui, l’État-Nation reste le seul cadre d’exercice de la souveraineté populaire, sans laquelle il n’y a pas de démocratie. C’est aussi le lieu principal où se concentre la lutte du peuple contre les puissances de l’argent.
Nous, partisans des forces contre l’austérité devons formuler un projet social et écologique qui réconcilie intérêt de la patrie républicaine et internationalisme authentique. L’internationalisme ce n’est pas le supranationalisme, c’est encore moins mettre en compétition les travailleurs de tout un continent les uns avec les autres. C’est au contraire la solidarité, et le soutien à toutes les luttes sociales qui s’expriment en Grèce, en Espagne et ailleurs.
Nous ne croyons pas à la rhétorique du repli sur soi, l’histoire prouve que la coopération est possible entre les nations en dehors du cadre supranational, comme le montrent les succès d’Ariane et d’Airbus.
Depuis des années, le projet européen, par son acharnement à détruire les nations, s’est rendu responsable de la montée des nationalismes qui ravagent notre continent. La France doit être libre pour accomplir son idéal d’égalité.
Le rêve de l’UE n’est plus : l’aspiration à la solidarité et à la protection a laissé place à une structure à l’ossature technocratique dont le bras armé est le néolibéralisme. (…).
Lenny Benbara, Arthur Contamin, Côme Delanery, Raphaël Audouard, Baptiste Peyrat, Simon Fulleda, Mélanie Tissier et Paul Zurkinden
Lire l’intégralité de l’article sur le site du magazine Marianne.
La liberté de la presse, socle d’une véritable démocratie
Journalistes et lanceurs d’alerte sont-ils menacés par la directive sur le secret des affaires ?
Publié sur le site du journal Le Monde le 17 juin 2015 :
Les journalistes hésitent généralement à signer des pétitions, de crainte d’abdiquer la neutralité qui constitue pour beaucoup d’entre eux l’un des principes fondamentaux de leur profession. Dérogeant à cette règle, plusieurs grands noms du journalisme d’investigation se sont engagés début juin derrière une pétition d’Elise Lucet dénonçant un projet de directive européenne menaçant selon eux « le travail d’enquête des journalistes et, par ricochet, l’information éclairée du citoyen ».
>> La pétition sur le site Change.org
Le collectif « Informer n’est pas un délit », emmené par la journaliste de France 2, rédactrice en chef du magazine Cash Investigation, avait réuni plus de 310 000 signatures mardi 16 juin, alors que la commission juridique du Parlement européen donnait son feu vert à la directive sur le secret des affaires.
De quoi s’agit-il ?
La pétition dénonce le projet de directive « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites », proposé en novembre 2013 par la Commission européenne. Il vise à créer une définition européenne du « secret des affaires » en harmonisant les différentes lois nationales, afin de mieux protéger les entreprises contre la divulgation de leurs « secrets économiques », dans l’optique d’améliorer leur compétitivité.
Le secret des affaires est une notion juridique à la définition complexe, qui peut servir de fondement pour qu’une entreprise puisse attaquer un journaliste qui ferait des révélations, au motif que celles-ci constituent un préjudice pour l’activité de l’entreprise en question.
« L’information protégée par le secret des affaires peut être stratégique pendant des décennies (par exemple une recette ou un composant chimique) ou de façon éphémère (résultats d’une étude marketing, nom prix et date de lancement d’un nouveau produit […]) », explique la Commission, qui affirme qu’un quart des entreprises européennes ont fait état d’un vol d’informations en 2013.
Une fois votée par le Parlement européen et approuvée par le Conseil de l’Union européenne, la directive contraindrait les 28 Etats européens à prendre des dispositions pour mieux définir le secret des affaires selon les orientations fixées par l’Union européenne, et à instaurer des amendes pour ceux qui l’enfreignent.
Quel est le problème ?
Les signataires de la pétition d’Elise Lucet craignent que, sous couvert de protéger les entreprises, ce texte n’empêche les journalistes de faire leur travail, et notamment de révéler des informations compromettantes sur celles-ci.
« Si une source ou un journaliste “viole” ce “secret des affaires”, des sommes colossales pourraient lui être réclamées, pouvant atteindre des millions voire des milliards d’euros, puisqu’il faudra que les “dommages-intérêts correspond (ent) au préjudice que celui-ci a réellement subi”. On pourrait même assister à des peines de prison dans certains pays. »
Et le collectif de citer l’affaire LuxLeaks (optimisation fiscale de multinationales au Luxembourg), les « pesticides de Monsanto » ou « le scandale du vaccin Gardasil », qui n’auraient selon lui jamais pu être rendus publics sous le régime de la nouvelle directive.
Pourquoi cela pourrait être vrai
Quand on s’intéresse au texte de la directive, on s’aperçoit qu’elle fixe en effet un cadre très large au secret des affaires, qui protège de nombreuses informations auxquelles l’opinion publique pourrait s’estimer en droit d’accéder : par exemple, l’article 2 rend illégale l’obtention d’informations qui « ont une valeur commerciale parce qu’elles sont secrètes », tandis que l’article suivant cible les informations issues d’un « vol », d’un « abus de confiance » ou d’un « accès non autorisé à tout document » qui contient lesdits secrets.
De quoi condamner à coup sûr l’ancien informaticien de HSBC Hervé Falciani, dont la liste volée de clients de la banque suisse a permis l’éclosion de l’affaire Swissleaks. Ou le Français Antoine Deltour, soupçonné par la justice d’avoir volé des documents au cabinet PricewaterhouseCoopers (PWC) pour faire éclater le scandale LuxLeaks. Ce dernier, poursuivi pour ces faits par la justice luxembourgeoise, risque d’ores et déjà la prison et une grosse amende en vertu de la loi du Grand-Duché, de même qu’un autre lanceur d’alerte et que le journaliste Edouard Perrin.
Le risque, c’est de transposer la sévérité du système luxembourgeois à l’ensemble des pays européens, alors que la plupart sont beaucoup plus protecteurs de la liberté d’informer, comme l’Espagne, qui protège aujourd’hui Hervé Falciani.
Des mesures pour protéger les journalistes ?
Pour se défendre, la Commission européenne fait valoir que la directive prévoit des « mesures de sauvegarde », c’est-à-dire des exceptions pour protéger le cas particulier des journalistes et des lanceurs d’alertes.
C’est plutôt vrai
L’article 4-2 de la directive exclut de son champ d’application :
- l’« usage légitime du droit à la liberté d’expression et d’information »
- la « révélation d’une faute, d’une malversation ou d’une activité illégale du requérant, à condition que l’obtention, l’utilisation ou la divulgation présumée du secret d’affaires ait été nécessaire à cette révélation et que le défendeur ait agi dans l’intérêt public »
Mais pour les opposants au texte, ces garde-fous insuffisants placent la liberté d’informer sous l’épée de Damoclès de décisions judiciaires fondées sur des notions trop floues (ou « molles », selon l’expression du juriste Jean Carbonnier), comme « l’usage légitime » ou « l’intérêt public ». « Cela fait beaucoup de conditions, estime ainsi sur Atlantico Nicolas Gros-Verheyde, vice-président de l’Association des journalistes européens. La combinaison de tous ces éléments fait que la liberté de la presse n’est pas automatique mais subordonnée à la réalisation de la liberté des entreprises de préserver leurs “secrets”. »
« Cela va créer un renversement de la charge de la preuve pour les journalistes, qui devront prouver que la diffusion de l’information était légitime, poursuit Véronique Marquet, membre et avocate du collectif « Informer n’est pas un délit ». Cela revient à leur demander s’ils sont prêts à assumer le risque d’être condamnés, ce qui constitue une vraie arme de dissuasion à disposition des entreprises. »
En outre, le projet de directive ne fait à aucun moment référence à la protection des sources, principe central dans le libre exercice de la profession de journaliste, qui aurait pu constituer une garantie supplémentaire contre les poursuites. Toutefois, cette notion est largement admise et protégée dans la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui est reconnue pour sa défense des droits de la presse, comme le rappelait en 2008 un rapport du député Etienne Blanc. Cela signifie qu’en cas de violation manifeste de la liberté de la presse, les journalistes visaient devraient trouver protection en dernier ressort devant cette juridiction.
Des améliorations sont-elles possibles ?
OUI
La suppression pure et simple de la directive sur le secret des affaires, dont la portée est bien plus large que le débat sur la liberté de la presse, n’est sûrement pas la seule solution pour empêcher l’avènement de la « censure en Europe ».
Pour dissiper les craintes, l’eurodéputée française Constance Le Grip (Les Républicains), rapporteure du texte à la commission juridique du Parlement européen, a proposé plusieurs amendements dans son rapport, adopté à une large majorité en commission des affaires juridiques du Parlement européen le 16 juin.
Elle suggère notamment de préciser que le secret des affaires ne saurait être opposé aux journalistes et aux lanceurs d’alerte, tout en conservant les concepts très flous de « légitime » et « intérêt du public ». Elle souhaite aussi intégrer une référence à la protection des sources, mais en excluant les usages qui « relève [nt] d’un comportement illégal » ou « ne profite [nt] pas à l’intérêt général ». Enfin, les eurodéputés veulent clarifier le fait que la directive « ne propose pas de mesures pénales », comme des peines de prison, pour les contrevenants… sans empêcher les Etats européens d’en instaurer, comme au Luxembourg.
Dans une résolution votée le 9 juin en commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale, la députée socialiste Audrey Linkenheld a proposé une mesure plus radicale : exclure explicitement « les activités des journalistes » du champ d’application de la directive et protéger spécifiquement les lanceurs d’alerte agissant à titre individuel.
C’est encore insuffisant juge Véronique Marquet d’« Informer n’est pas un délit » : « Le sort des journalistes et de leurs sources est intimement lié, et ces dernières ne seraient pas suffisamment protégées. » Pour le collectif, la seule solution satisfaisante serait de recentrer la directive sur le seul espionnage industriel entre entreprises, pour protéger de fait tous les individus qui révèlent des secrets d’affaires au nom de l’intérêt général.
Un rappel bien en phase avec l’actualité
L’Alliance atlantique à la recherche de nouvelles missions
Un article du Monde diplomatique en avril 2008 :
Ce que voulait de Gaulle en 1966
En quittant le commandement militaire intégré de l’OTAN, le général de Gaulle cherchait moins à réformer l’Alliance qu’à redéployer la politique étrangère de la France en toute indépendance.
« La France considère que les changements accomplis ou en voie de l’être, depuis 1949, en Europe, en Asie et ailleurs, ainsi que l’évolution de sa propre situation et de ses propres forces ne justifient plus, pour ce qui la concerne, les dispositions d’ordre militaire prises après la conclusion de l’Alliance. » C’est ainsi que, le 7 mars 1966, Charles de Gaulle – réélu trois mois plus tôt président de la République, mais au suffrage universel direct, par 55 % des voix contre 45 % à François Mitterrand – annonce au président américain Lyndon Baines Johnson le retrait de Paris du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN, créée en 1949).
Concrètement, la France, précise le général, « se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation habituelle qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN ». Certes, elle « est disposée à s’entendre avec [ses alliés] quant aux facilités militaires à s’accorder mutuellement dans le cas d’un conflit où elle s’engagerait à leurs côtés ». Bref, elle « croit devoir, pour son compte, modifier la forme de [l’]alliance sans en altérer le fond ».
Un an plus tard, c’est chose faite : le 14 mars 1967, le général américain Lyman Lemnitzer, commandant suprême des forces alliées en Europe (Saceur) et des forces américaines en Europe, préside, à Saint-Germain-en-Laye, la cérémonie de départ. La bannière étoilée, descendue et soigneusement pliée, sera hissée au nouveau siège de Casteau, près de Mons (Belgique). Au total, les Etats-Unis ont dû évacuer vingt-sept mille soldats, trente-sept mille employés et trente bases aériennes, terrestres et navales. Enfin, le 22 août, les généraux Lemnitzer et Charles Ailleret, chef d’état-major de l’armée française, signent un protocole prévoyant le maintien des forces françaises en Allemagne sous le contrôle opérationnel de l’OTAN pour une mission et un temps donnés, en cas d’agression extérieure…
Pour les observateurs, cette décision n’aurait pas dû constituer une surprise : dès le 17 septembre 1958, moins de trois mois après son retour au pouvoir, de Gaulle avait envoyé – en vain – à l’Américain Dwight David Einsenhower et au Britannique Harold Macmillan un mémorandum exigeant une « direction tripartite » de l’Alliance. Et, depuis, il avait multiplié les prises de distance. Sa lettre à Johnson semble pourtant cueillir à froid la presse parisienne.
De droite, mais antigaulliste, L’Aurore réagit le premier, dès le 8 mars :« On ne se paiera pas de mots, écrit André Guérin. La présence américaine pendant des années a été pour nous comme pour nos voisins la garantie, la seule, de nos libertés nationales. Le général semble estimer aujourd’hui qu’il n’y a plus de danger d’absorption communiste ? Non, poursuit l’éditorialiste, il entend aujourd’hui que les Américains s’en aillent. Supposons quand même qu’on n’oubliera pas de les remercier. » Le 11, le journal accuse de Gaulle, « au moment précis où les Etats-Unis sont engagés tout entiers dans la guerre du Vietnam, bastion avancé du monde libre en Asie », de leur donner un« coup de poignard dans le dos ».
Philogaulliste, Le Figaro attend le 11 mars pour réagir. André François-Poncet redoute non seulement la résurgence du « péril russe »(« Demain, un Staline peut renaître », écrit-il), mais « d’autres dangers » : « Mao Tsé Toung est un autre Hitler. A sa place peut surgir un Gengis Khan, un Tamerlan, un Mahomet qui, muni d’armes atomiques, entraînera les populations affamées d’Asie et d’Afrique à l’assaut des peuples nantis et prospères, à l’assaut des Blancs et de leur civilisation. »
De cette philosophie du « choc des civilisations » avant la lettre, Combatprend l’exact contre-pied, le 12 mars. « Que l’Alliance atlantique se perpétue dans l’hypothèse, de moins en moins vraisemblable, d’une agression soviétique, soit. Mais qu’elle entraîne la France dans toutes les aventures où pourront s’engager les USA, c’est ce que refuse le général de Gaulle. Car, grisés par leur puissance militaire et suivant un chemin habituel, les Etats-Unis entendent faire régner partout leurs conceptions. » Evoquant le risque d’une guerre avec la Chine, l’auteur de l’article, Jean Fabiani, s’interroge : « Au nom de quelle obligation la France serait-elle tenue de se lancer dans cette aventure ? »
Dès le 8 mars, L’Humanité avait souligné la singularité des communistes (qui représentaient encore un électeur sur cinq) : « Bien entendu, écrivait Yves Moreau, notre opposition au pacte atlantique a un caractère fondamentalement différent de celle du pouvoir gaulliste. Dès sa création, nous avons pour notre part dénoncé le bloc atlantique comme une nouvelle Sainte Alliance réactionnaire. » L’éditorialiste ajoutait néanmoins : « Quelles que soient les raisons qui ont inspiré la démarche du général de Gaulle auprès du président Johnson, nous l’approuvons puisqu’elle va dans le sens du désengagement et de la coexistence pacifique. »
Quatre décennies plus tard, comment ne pas être frappé par l’étonnante actualité de ces débats, mais aussi par la cohérence, sur la longue durée, de la pensée stratégique du général de Gaulle ? Il n’est évidemment pas antiaméricain : à preuve, sa solidarité sans faille avec le grand allié, dans les crises de Berlin (1961) comme de Cuba (1962). Ce qui le motive, c’est la défense de la souveraineté de la France, et donc de son autonomie de décision, contre quiconque la remet en cause, fût-il américain.
Chef de la France libre, il a mis en échec les tentatives anglo-saxonnes visant à réduire la France, après-guerre, à un statut de protectorat (1). Chef du gouvernement provisoire de la République française, il a signé à Moscou, le 10 décembre 1944, un « traité d’alliance et d’assistance mutuelle », qu’il qualifie de « belle et bonne alliance ». Il faut mener, expliquera-t-il « une politique française d’équilibre entre deux très grandes puissances, politique que je crois absolument nécessaire pour l’intérêt du pays et même celui de la paix (2) ». Son départ du gouvernement, début 1946, puis l’entrée dans la guerre froide ramènent la France dans le giron atlantique, notamment via l’OTAN à partir de 1949.
Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle reprend sa quête de souveraineté, fort d’un contexte en pleine mutation. Les rapports de forces Est-Ouest évoluent en raison – notamment – du renforcement de l’URSS, y compris sur le plan militaire : Moscou, qui a fait exploser une bombe A en 1949 et une bombe H en 1953, peut désormais – à preuve, le vol de son satellite Spoutnik en 1957 – atteindre le territoire des Etats-Unis. Ceux-ci substituent alors à leur stratégie de « représailles massives » une « riposte graduée » (flexible response), fondée sur l’utilisation d’armes nucléaires sur le champ de bataille.
Ce tournant aggrave une crainte : exposés aux missiles soviétiques, les Américains feront-ils la guerre à l’URSS… jusqu’au dernier Européen ? La prise de conscience des limites de la garantie nucléaire américaine devrait, estime de Gaulle, inciter les voisins de la France à souhaiter un rééquilibrage des pouvoirs au sein de l’Alliance. D’autant que, selon Washington, « la solidarité occidentale, pierre angulaire de l’Alliance, ne doit pas être “limitée aux problèmes de la zone nord-atlantique” mais “couvrir l’ensemble des problèmes Est-Ouest où que ce soit” (3) »– y compris en Asie. La reconstruction des économies du Vieux Continent et la création de la Communauté économique européenne – à six pays à l’époque (4) – au printemps 1957 créent théoriquement de meilleures conditions pour l’affirmation de l’autonomie par rapport aux Etats-Unis.
De Gaulle espère-t-il remporter cette bataille ? Tout, dans ses interventions, témoigne qu’il ne sous-estime ni la détermination de Washington à sauvegarder son hégémonie ni la difficulté qu’ont les capitales européennes à s’en affranchir. La France a sur ses voisins un avantage décisif : elle a fait exploser en 1963, dans le désert du Sahara, sa première bombe atomique, et possède ainsi de quoi se défendre – le Royaume-Uni aussi, mais il est viscéralement lié à Washington. Pour le reste, le général se sait isolé : à défaut de réformer l’Alliance atlantique, il se contentera d’échapper à une intégration qui corsetait sa politique extérieure.
Rien d’étonnant si, dans l’histoire de cette dernière, le retrait de l’OTAN apparaît comme le pivot d’une série de gestes spectaculaires :
– le 27 janvier 1964, Paris avait été la première capitale occidentale à établir des relations diplomatiques avec la Chine populaire ;
– le 30 juin 1966, de Gaulle est à Moscou, où, dans un discours radiotélévisé, il appelle Soviétiques et Français à se « donner la main »pour « faire en sorte que notre ancien continent, uni et non plus divisé, reprenne le rôle capital qui lui revient, pour l’équilibre, le progrès et la paix de l’univers » ;
– le 1er septembre 1966, à Phnom Penh, il prend acte que la guerre au Vietnam « n’aura pas de solution militaire » et appelle les Etats-Unis à« renoncer, à leur tour, à une expédition lointaine dès lors qu’elle apparaît sans bénéfice et sans justification et [à] lui préférer un arrangement international organisant la paix et le développement d’une importante région du monde » ;
– le 24 juillet 1967, de Gaulle conclut une allocution improvisée à Montréal, à proximité des Etats-Unis, par cette formule-choc : « Vive le Québec libre ! » ;
– le 27 novembre 1967, il déclarera qu’Israël, après la guerre de juin, qu’il a condamnée, « organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions ; et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme »…
L’échappée belle n’aura qu’un temps. Après la démission, puis la disparition du général, ses successeurs – de Georges Pompidou à François Mitterrand – referont progressivement le chemin à l’envers. Et, comme pour préparer le trentième anniversaire de la lettre à Johnson, la France réintègrera, le 5 décembre 1995, le conseil des ministres et le comité militaire de l’OTAN (5). Héritier déclaré du général de Gaulle, le président Jacques Chirac ouvrira ainsi la porte à une réintégration de la France dans l’OTAN, que Nicolas Sarkozy parachèvera.
Dominique Vidal (Monde diplomatique)
Journaliste et historien, coauteur avec Alain Gresh de l’ouvrage Les 100 Clés du Proche-Orient, Fayard, Paris, 2011.


