Quel avenir pour la sidérurgie liégeoise ?

magma 2Plus que jamais, la vidéo vous invitant à écouter José Verdin, expert en sidérurgie, est d’actualité. Nous vous la présentions le 13 septembre 2012…

Cette vidéo vous prendra 45 minutes d’écoute, mais je pense que l’exposé est de grande qualité, loin des slogans faciles ou des incantations.

Alors, si l’avenir de notre région vous intéresse, prenez 45 minutes d’écoute. Après, il vous appartiendra de vous faire une idée sur la question : quel avenir pour la sidérurgie liégeoise ?

Paul Durieux

Turbulences en vue

magma 2Par Georges Régibeau

Mittal bouscule nos sociétés riches et de moins en moins solidaires. Turbulences en vue. Il ne suffit pas de s’accrocher pour que rien ne change. Ce qui s’annonce, au-delà de l’horizon 2014, c’est la mise à l’épreuve de nos capacités d’adaptation, individuelles et collectives.

« Je crains que l’opinion publique soit en déphasage total par rapport aux risques que nous courons. » L’aveu de Rudy Demotte, une semaine avant l’annonce d’un nouveau coup dur pour la sidérurgie wallonne, est d’autant plus lourd de sens que lui-même, avec le pouvoir qu’il exerce, a peu fait pour secouer l’opinion publique en Wallonie. Celle-ci, poussée vers plus d’autonomie, avance à reculons, sans se détacher mentalement de la Belgique et de la Flandre, à la façon d’un somnambule.

Attention au réveil. Tandis que la Belgique se décompose, l’économie globalisée opère une vaste redistribution des cartes au niveau mondial. Face à un Lakshmi Mittal qui protège au mieux ses intérêts sur un marché planétaire, l’impuissance de la classe politique est ressentie comme une forme d’abandon, de démission. Reproche en partie justifié car l’effacement de la puissance publique a été voulu ou, du moins, consenti par celles et ceux qui ont la responsabilité de gouverner dans l’intérêt de tous.

Quand les forces économiques ne rencontrent aucune résistance, ne laissant aux élus que le choix entre l’insulte et le profil bas, c’est la démocratie, fragilisée, qui se met en danger. L’Union européenne elle-même, appelée à répondre aux défis du XXIe siècle, semble indifférente aux drames sociaux. Ce qui est en jeu, c’est la légitimité de ces différents niveaux de pouvoir. Désillusion, sentiment de trahison : le rappel des années 30 est pertinent s’il nourrit vraiment la réflexion politique, pas s’il sert d’argument moral pour ne pas répondre aux angoisses des gens, et encore moins s’il ne vise que la N-VA.

di rupo, mittalLe danger, c’est que la classe politique soit décrédibilisée. La confiance rompue. Avec cette photo d’Elio Di Rupo auquel Mittal « n’a rien promis », le groupe Sudpresse traduit l’impression générale. Kroll fait la même chose dans le journal Le Soir (voir ci-dessous). Une autorité impuissante. Piteuse et pitoyable. Une fois que les difficultés arrivent, l’exercice du pouvoir se complique. Être au pouvoir, c’est assumer des responsabilités.

En Wallonie, n’en déplaise à Rudy Demotte, on est plutôt du genre à ignorer voire à nier les problèmes aussi longtemps qu’ils ne « vous pètent pas à la g… ». On a peur de forcer le débat sur les changements qui s’annoncent. On manque de vision. Maintenant, Jean-claude Marcourt s’entretient avec Arnaud Montebourg pour « préparer une riposte au niveau européen » : pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus tôt ? Est-on bien certain que l’UE voit les choses de la même façon que la Wallonie et la France ? L’intérêt de la Wallonie n’est-il pas au moins de s’appuyer sur la France, dans ce cas précis comme dans beaucoup d’autres ?

La politique du court terme obéit à des calculs électoraux. Gagner du temps, se ménager une porte de sortie au cas où cela tournerait mal, noyer le tout par des discours trompeurs… Gare à l’explosion, car le plus dur reste à venir.

Se réjouir avec Jan Peumans, le président (N-VA) du Parlement flamand, qu’une nouvelle collaboration prend forme entre la Flandre et la Wallonie, c’est comme offrir des intérêts notionnels à Mittal pour lui permettre de tuer la sidérurgie wallonne en dégageant du bénéfice. (Et on ne peut même pas accuser Jan Peumans de mentir sur les intentions de la N-VA : lire sa récente interview sur apache.be.)

A quand le sursaut ?

kroll, arcelor

Message à Paul M.

Un billet de mauvaise humeur signé Paul Mélot (Durbuy).

Cher Pote Paul,

Du haut du pont sur l’Ourthe, à Durbuy, je lance ce message dans une bouteille, persuadémagnette qu’il se trouvera bien un habitant de la vlaamse kust pour te l’envoyer. De plus, ce moyen de transport fluvial est vraisemblablement plus sûr que le chemin de fer, puisque l’avant-dernier ministre des infrastructures publiques ( le même que celui qui a déclaré il y a une quinzaine de jours, peu avant son départ, qu’il n’était pas opposé à la vente d’une partie de ces entreprises…) n’a pas cru bon de recaler les projets SNCB de suppression d’entretien des lignes 42 et 43, soit leur suppression à terme !

Ainsi donc, tu viens de donner au pays entier une bien belle et grande leçon de modestie, toi qui te contentes de n’être qu’1/3 bourgmestre de la plus grande ville du sud, qu’1/3 président du plus grand parti de Wallonie et de Bruxelles, qu’1/3 de sénateur, te privant ainsi des 2/3 d’autres activités tellement emballantes !

Plus modeste que ton liégeois alter ego -qui n’en manque d’ailleurs pas- qui, plus gourmand, se satisfait de n’être qu’1/2 sénateur et questeur du Sénat et qu’1/2 bourgmestre de la deuxième ville wallonne (sans parler de rawettes telles Port autonome, Opéra de Wallonie, Coupole du Holding communal mis en liquidation pour cause de trop bonne gestion… de la Vice-Présidence du P.S. Wallon et de sa Fédération liégeoise…).

Attention: vous êtes l’un et l’autre limités, comme vous le savez, par des gains qui ne peuvent dépasser une fois et demi l’indemnité parlementaire, ce qui ne vous empêche pas d’empocher des traitements complets pour des fonctions exercées à demi ou à tiers temps. Faut pas se gêner, hein !

Mais nom di dju, y a une bulle: les statuts du parti ! Un conseil: ne commets pas la même sottise que ton avant-dernier prédécesseur, Elio Di Rublardo qui avait fait modifier les statuts à son avantage, lors de son accession au trône de l’En-Pire du boulevard du même nom !! Innove, donc ! Ignore-les !

Mais encore, pour les cumuls, hâte-toi lentement: ils seront interdits depuis bien longtemps quand il n’y aura plus de sidérurgie… Comment ? C’est l’inverse ! Oh ! Scusez !

Enfin, « Il y a une rupture culturelle avec les Français. Si on doit se rattacher un jour, ce sera plutôt à l’Allemagne. C’est plus l’intérêt industriel de la Wallonie »: ces paroles prestement énoncées par toi il y a presque deux ans et qui t’ont affublé du sobriquet ALLEMAgnette ne t’ennuient-elles pas, au moment où tu demandes le soutien de la France pour porter à l’Europe les quelques petits problèmes posés par les crapuleuses décisions de Mittal ?

P.S.:  ( P.S., ce n’est pas un sigle. C’est ce qu’on dit au bas d’une lettre quand on n’a plus rien à dire, mais qu’on veut malgré tout le dire ! Et c’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’on ne peut pas le dire ! Comprenez ce que je veux dire: on veut dire qu’on veut le dire, mais qu’on n’a rien à dire, ou si peu ! Donc, faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais !) P.S., donc: ne pas se priver de répercuter ce petit message de colère !!!

La déglingue du rail wallon

SNCB : privatisation d’un service public, simple changement de structure ou volonté délibérée de certains ministres ou partis politiques soucieux de ménager leurs homologues flamands afin de ne pas ajouter un volet au débat communautaire avant les élections de 2014 ?

wesphaelUn communiqué de presse de Bernard Wesphael, Député wallon

Le 1er janvier 2005, la SNCB a été scindée en trois entités pour répondre à la volonté des instances européenne désireuses de libéraliser le rail et de l’ouvrir à la concurrence :

– La SNCB exploite le réseau et est responsable de tout ce qui concerne les services des trains (voyageurs et marchandises) ;

– Infrabel gère ce qui est relatif à l’infrastructure des voies et aux systèmes de sécurité.

– La SNCB-Holding chapeaute ces 2 filiales et gère également les ressources humaines, le patrimoine (les bâtiments de gares par exemple) et la sécurité.

Cette structure tricéphale a été mise en place par les socialistes et les libéraux. Les conflits permanents qui en ont résulté ont lourdement affecté tous les indicateurs de performance : problèmes de ponctualité, de sécurité, de service aux usagers, le poids de la dette…

Sur proposition de M. Paul Magnette, Ministre fédéral des entreprises publiques, le Kern (Comité ministériel restreint) de ce 09 janvier 2013 a renoncé à la structure tricéphale et mis en place deux entreprises indépendantes l’une de l’autre (Infrabel pour la gestion du réseau ferroviaire et SNCB pour le transport des voyageurs), mais dotée d’une filiale commune (HR-Rail), en charge du personnel et garante du statut de cheminot.

Cette décision marque une étape dans un débat qui fait rage depuis des années, mais il est clair que le Gouvernement fédéral a une fois de plus manqué de courage et de la plus élémentaire concertation tant avec les syndicats qu’avec les associations d’utilisateurs.

Le gouvernement fédéral aurait en effet beaucoup mieux fait d’en revenir à une société intégrée, comme l’ont fait l’Allemagne et l’Autriche.

Pour rappel, l’avocat général près la Cour de Justice européenne a invité dans ses conclusions la Commission européenne à renoncer à poursuivre l’Allemagne et l’Autriche qui ont opté pour un modèle unique intégré dans le cadre de la transposition du premier paquet ferroviaire.

La France a également décidé du retour au modèle à une tête que pourraient aussi suivre les Pays-Bas.

Par contre, chacun connaît les difficultés que le rail britannique a connues et connaît encore du fait de sa totale libéralisation dans les années 1990.

D’où une première question : pourquoi le gouvernement fédéral a-t-il fait fi des expériences de nos voisins les plus proches et ignoré l’évolution même des politiques européennes en la matière ?

Il est évident que les Wallons se sont fait rouler dans la farine quand ils ont accepté la clef de répartition des investissements entre le Nord et le Sud. Cette clef budgétaire (60% pour la Flandre et 40 % pour la Wallonie) correspond à une réalité démographique, mais pas à celle du réseau dont 47% se trouve en territoire Wallon. Cela explique, du moins en partie, un bien meilleur état du réseau dans le Nord du pays.

Cette même clef explique aussi pourquoi le pharaonique projet « Diabolo » auquel tenait tant la Flandre est aujourd’hui finalisé alors que le RER est chaque année reportée d’un an, que l’aéroport de Gosselies attend toujours sa liaison ferroviaire, que le train pendulaire adapté aux lignes wallonnes sinueuses dort au fond d’un tiroir depuis … 40 ans, que la modernisation de la ligne Bruxelles-Namur-Luxembourg qui devait être achevée en 2013 est reportée à 2022 et qu’on ne compte plus les gares fermées et les lignes désaffectées ou non entretenues sur le territoire wallon !

Pourtant, un rapport interne de la SNCB a établi en 2006 que les gares wallonnes généraient 45% des revenus contre 55% pour les gares flamandes. Personne ne semble aujourd’hui prêt à le ressortir aujourd’hui….

Selon le fournisseur international d’informations sur le trafic Inrix, la Belgique est le pays le plus embouteillé d’Europe et même du monde, les gouvernements fédéral et wallon semblent oublier que la diminution des modes de transport les plus polluants est indispensable pour répondre aux enjeux climatiques, énergétiques et sociaux de notre société.

Il est par ailleurs surréaliste de constater que l’offre du rail diminue en Wallonie alors même que la demande augmente.

D’où une deuxième question : les ministres fédéraux et wallons oublient-ils que tout est indissolublement lié et qu’il est du devoir des pouvoirs publics de mettre en place des solutions de mobilité alternative satisfaisantes afin de ne pas aggraver encore plus les inégalités sociales ?

Et pourtant… Alors que la Wallonie planche sur un plan de relance économique et espère réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 20% à l’horizon 2020, le plan d’investissements 2013-2025 d’Infrabel, qui s’établissait encore à une quarantaine de milliards d’euros au début 2012, serait réduit à moins de 25 milliards aujourd’hui.

Les investissements ferroviaires dans le Sud du pays seront lourdement revus à la baisse (nouvelle suspension de la ligne Thalys wallonne, suppression des trains qualifiés de peu rentables,…). Les lignes existantes ont été classées en trois catégories, en fonction de leur importance, de l’intérêt et de l’entretien.

Il est clair que le trafic « marchandises » sera touché tout comme le trafic « voyageurs », et que la Région wallonne risque d’être particulièrement visée. On parle notamment d’interrompre tout investissement dans les gares de triage. Les coupes annoncées dans les investissements ferroviaires seront préjudiciables à ses activités industrielles ainsi qu’à son redressement économique. Elles compromettent également les politiques menées pour développement de centres logistiques intermodaux, sur lesquels la Wallonie compte beaucoup pour sa relance économique.

Lorsque la SNCB a mis fin aux activités de la gare de triage Ronet, fin 2011, au profit d’Anvers, on assura aux Wallons que Monceau-sur-Sambre deviendrait une gare de triage internationale au même titre qu’Anvers. Aujourd’hui, tous les investissements destinés à Monceau ont été gelés. On attend encore une réaction du gouvernement wallon…

Il se dit aussi que la SNCB entend prélever deux milliards d’euros sur son prochain plan d’investissements pour constituer une réserve susceptible d’être ristournée au Gouvernement fédéral en cas de besoin : récession économique, destruction massive d’emplois, restrictions budgétaires.

Il est évident que la révision à la baisse des investissements de la SNCB en Wallonie trouve son origine dans la volonté des différents gouvernements de faire des économies dans tous les secteurs, mais tout particulièrement dans les services publics, où la colère commence à monter.

D’où une troisième question : Alors que les économistes du FMI viennent pourtant de reconnaître qu’ils ont dramatiquement sous-estimé les effets dépressifs des politiques actuelles sur l’activité économique, pour quelle raison les différents gouvernements continuent-ils dans la voie du suicide économique ?

En s’obstinant dans une politique sans issue, les différents gouvernements détruisent les services publics, entravent la mobilité de certains (souvent les plus faibles) et se privent d’un levier indispensable à la transition économique au redressement même de la Wallonie.

Quelques exemples en région liégeoise :

Classées en catégorie C, les lignes qui relient Liège au Luxembourg (42) et Liège à Jemelle (43) pourraient disparaître cette année. En effet, le budget d’entretien prévu pour ces deux lignes est nul en 2013, alors que les relais électriques doivent justement être changés cette année, faute de quoi elles devront être fermées.

La simplification de la ligne Ans-Landen (36) est prévue à moyen terme et diminuerait ainsi les capacités entre Liège et Bruxelles, rendant plus compliquées les liaisons avec l’aéroport de Bruxelles-National.

La ligne Kinkempois-Voroux (36A) serait supprimée à court terme. Les conséquences seraient lourdes en région liégeoise. Le projet Liège Carex (réalisation d’une gare TGV fret –Railport sur le site de Liège Airport) deviendrait en effet impossible à réaliser, tout comme la mise en oeuvre d’une desserte de Liège Airport par une navette de voyageurs depuis Liège Guillemins.

La ligne qui relie le Val-St-Lambert à Hermalle-sous-Huy (285) pourrait aussi être supprimée. Or, elle est utilisée par de nombreuses entreprises sérésiennes. Ségal, Eurogal, Palifor et Winters notamment perdraient leur accès au rail.

La ligne Bressoux-Monsin-Chertal (214) est en sursis, car la suppression des entretiens y est envisagée. La suppression de cette ligne mettrait indiscutablement en péril le présent autant que l’avenir économique de la région liégeoise :

– Chertal, qui reste un des derniers fleurons de l’industrie métallurgique de notre région, ne pourrait plus être desservi. Le combat pour conserver la phase à froid à liège deviendra alors vain.

– La plate forme multimodale Trilogiport doit confirmer le titre de Liège comme leader en matière de logistique. Comment pourrait-elle devenir ce leader si elle perdait toute possibilité d’être un jour connectée au rail ? Le Trilogiport deviendrait ainsi un bilogiport, bien moins intéressant.

Le plus grave est que la situation n’est pas meilleure dans les autres parties de la Wallonie et que la province du Luxembourg est tout particulièrement touchée par ces mesures d’économie complètement déconnectées de la réalité.

D’une manière générale, on peut dire que le rail wallon est en voie de désertification et, vu la façon dont les choses évoluent, craindre que la situation va encore s’aggraver dans les mois et les années à venir, surtout dans la perspective d’une régionalisation du rail dans un contexte de continuation des politiques austéritaires !

Au rythme où vont les choses, la Wallonie aura les gares les plus grandes, les plus belles et les plus somptuaires d’Europe (Liège et Mons), mais il n’y aura plus de voyageurs pour les fréquenter parce qu’ils n’y aura plus de train pour les desservir.

D’où une quatrième question : la Wallonie sera-t-elle la grande perdante de la bataille du rail engagée avec le Fédéral et la Flandre ? Ou pire, le développement économique de la Wallonie – peut-être même celui de Bruxelles – ont-ils été sacrifiés hier et le seront-ils encore aujourd’hui et demain sur l’hôtel des ambitions ministérielles ou carriéristes de quelques excellences en mal d’ego insatisfait ?

Plus vaste, plus accidentée et moins densément peuplée que la Flandre qui bénéficie en outre de l’effet d’agglomération et de l’attractivité résultant de la proximité des deux pôles de développement que sont Anvers et Bruxelles, la Wallonie est systématiquement pénalisée par les paramètres de rentabilité à court terme, communément mis en avant depuis trente ans par l’Europe et l’idéologie dominante, qui communient dans une même adoration du privé et une même abomination du public.

Sur le même sujet, La Libre a publié l’opinion de Paul-Henry Gendebien ce 25 janvier : lire ici .

Un discours pour la Wallonie

drapeau wallonHier, Rudy Demotte s’est adressé aux forces vives de Wallonie avec l’envie de les mobiliser. « Il faut agir plus vite car l’urgence économique est là. Je crains que l’opinion publique soit en déphasage total par rapport aux risques que nous courons. » Cette crainte est rapportée par le journal Le Soir (lien), sans plus. Mais que font réellement la classe politique et les médias pour sortir l’opinion publique wallonne de son « déphasage total » ?

Ces « bons vœux » que le Ministre-Président de la Wallonie adresse chaque année aux « représentants patronaux, syndicaux, de l’administration, des sociétés publiques, etc », cela s’apparente à un exercice de style. Pourtant, Rudy Demotte insiste autant qu’il peut : ce ne sont pas des mots qu’il veut mais des actes.

Crédible ? A chacun d’en juger. Voici la fin du discours qui doit mobiliser la Wallonie :

L’année 2013 sera capitale pour notre Région.demotte, bons voeux Les actes que nous allons poser seront déterminants pour l’avenir. Un avenir qui sera fait de toujours plus de responsabilités. Responsabilité financière, bien sûr, avec cette balise, très proche, qu’est 2022 et l’entrée en vigueur d’une loi de financement réformée dans cet esprit.
Mais je dirais, responsabilité au sens le plus large du terme puisque cette dimension budgétaire se traduit immédiatement dans toutes les autres… Avec pour référence la seule véritable autonomie, celle qui impose de vivre de ses propres forces, de ses efforts et de ses talents.
Pour ce faire, les autres aspects de la réforme de l’État doivent être perçus comme le moyen d’acquérir des outils supplémentaires pour poursuivre et renforcer notre développement. Parce que notre redressement a commencé avec et grâce à la régionalisation, lorsque nous avons pu faire de la Wallonie notre priorité et définir des politiques adaptées à sa réalité. (…)
Dans ce contexte, je me réjouis de voir les positions s’exprimer, dans le respect, autour de ce débat essentiel que j’entends aborder sur un mode pragmatique, avec pour guide l’efficacité et le service aux citoyens. (…)
Mesdames, Messieurs,
L’anthropologue et sociologue visionnaire Gustave Le Bon a écrit :
« Les volontés précaires se traduisent par des discours, les volontés fortes par des actes ».
Si je cite cette formule, ce n’est pas pour relativiser la portée de cette intervention mais, bien au contraire, pour la placer dans son contexte… Directement dans le fil de l’action que nous menons depuis des années, et qui a fait ses preuves… Mais aussi en amorce à l’action que nous poursuivons, que nous renforçons et que nous déploierons avec toujours plus d’efficacité dans les jours, les mois et les années à venir.
Une des caractéristiques de la dynamique Horizon 2022 est, en cela, de tirer parti des acquis et des enseignements de tout ce qui précède, pour définir des actions immédiates mais aussi baliser le terrain à long terme.
C’est dans cet esprit que je me trouve, avec les gouvernements, suivant la très juste formule de Mitterrand pour qui :
« L’homme politique s’exprime d’abord par ses actes ».
D’où l’importance de nous investir tous dans la stratégie que nous définissons ensemble, pour la mener à bien, pour le bien-être de notre population.
Au travail, donc, pour cette année capitale pour notre avenir.

Pour l’intégralité du discours de Rudy Demotte : ici.

Un pays de cocagne…

pays de cocagneLa population belge, prise dans son ensemble, disposerait de plus de 230 milliards d’euros sur ses comptes épargne, soit une moyenne d’environ 20 000 euros par habitant. Pas mal, reconnaissons-le. Mais, sans parler de la dette de l’État, il y aurait aussi 2,3 millions de citoyens belges en risque de pauvreté ou d’exclusion. C’est le constat dressé par le journal Le Soir qui, en collaboration avec RTL, a mené l’enquête auprès des nouveaux pauvres en Belgique.

« La Belgique n’est plus un État-providence », déclare Frank Vandenbroucke, qui fut ministre (SP.A) de l’Emploi et des Affaires sociales, et qui travaille désormais pour l’université d’Anvers et la KUL. « Le mythe subsiste », ajoute-t-il, mais « la réalité est plus crue : on assiste à une érosion graduelle de la performance d’un système social – par système social, j’entends l’impact combiné de la protection sociale et de la participation au marché du travail. Notre système, jadis vanté, présente de plus en plus de failles. La performance du système social belge est devenue médiocre, mais nous restons très complaisants face à ce constat. Le mantra persistant sur le prétendu monument que constitue notre Sécurité sociale dissimule une érosion permanente… » (Le Soir, 14 janvier 2013).

Ce jugement est plus accablant si on tient compte de la disparité entre la Flandre et la Wallonie. « En Wallonie, les femmes affichent des taux de risque de pauvreté et d’exclusion particulièrement élevés, quel que soir l’âge… », poursuit Vandenbroucke. Or, dans un avenir proche, il ne faudra plus compter sur les mécanismes de solidarité entre la Flandre et la Wallonie, celle-ci étant poussée à ne plus vivre « au-dessus de ses moyens ».

Nul ne sait comment la Wallonie va assumer cette situation nouvelle. Pour des raisons qu’il appartient à chacun d’apprécier, nul ne se « risque », en Wallonie, à parler d’une solidarité renforcée avec la France. Évidemment, la France a un PIB/hab inférieur à celui de la Belgique « unie » (107 contre 118 en 2011, pour 100 = moyenne UE) et ses difficultés actuelles suffisent à faire oublier que la Belgique réformée, à laquelle tant de Wallons veulent croire, accentuera dramatiquement les difficultés de la Wallonie. Pourtant, même aujourd’hui, avant que la 6e réforme de l’État ne produise ses effets (sans parler de la suivante en gestation), le risque de pauvreté en Belgique (et pas seulement en Wallonie) est plus élevé qu’en France, ainsi que le montre ce tableau publié par le journal Le Soir :

risque pauvretéComprenons bien : les Wallons qui sont exposés à ce risque de pauvreté sont plus nombreux que la moyenne belge indiquée par ce tableau, et le seront de plus en plus, à moins que, dans les années à venir, livrée à elle-même (et pour autant qu’elle ne gêne pas la Flandre attentive à ses propres intérêts), la Wallonie ne connaisse un véritable miracle économique.

Hypothèse plus réaliste (avec de meilleures chances de redéploiement économique) : une Wallonie française.

G.R.

L’AWEX apporte son aide précieuse aux délocalisations !

awexNombreux auront été les Wallons et les Bruxellois francophones qui se sont posés des questions, après avoir entendu ou regardé l’information transmise par la RTBF, concernant la «mission Technologique multisectorielle» organisée par l’AWEX à Houston (Texas).

La présentatrice de la RTBF nous expliquait que cette mission, extrêmement réussie, bien que suivie par trop peu de PME, avait débouché sur un accord entre la direction de GSK-Wavre (Glaxo Smithkline)  et TAMUS (Texas A&M University System) en vue d’ouvrir une filiale de la filiale belge du groupe anglais sur le territoire des USA, avec une division de recherche.

TAMUS est une université publique de l’Etat du Texas, créée en 1876. Cette université est une référence aux Etats-Unis entre autres dans les domaines des sciences du vivant.

Ainsi les téléspectateurs wallons et bruxellois se sont probablement réjouis de comprendre que l’AWEX avait aidé la direction de GSK-Wavre à opérer une délocalisation vers un pays importateur de vaccins, et où la filiale du groupe anglais pourra faire de nouvelles recherches et produire des vaccins en évitant les problèmes syndicaux récurrents à la firme installée dans le Brabant wallon.

Cette décision réjouira plus particulièrement les 45 travailleurs licenciés suite à une décision de la Direction en mars 2012.

En 2009, GlaxoSmithKline annonçait la conclusion d’un accord définitif en vue de créer une coentreprise avec le laboratoire chinois Shenzhen Neptunus.

L’AWEX permet ce type de délocalisation en subsidiant les firmes installées en Wallonie, qui en font la demande, peu importe s’il s’agit de grands groupes industriels étrangers, ou de PME wallonnes, l’argent est disponible, servez-vous!

Il s’agit sans doute d’une politique bien réfléchie et appliquée au travers des normes «ISO 9001» sous le contrôle du «Bureau VERITAS Belgium» localisé à Antwerpen.

Le contribuable wallon ne doit plus s’étonner de la stagnation de nos exportations et encore moins de l’augmentation du chômage ou de la fuite des cerveaux.

Alain Proviste

Depardieu, la Belgique et la Mordovie

michel lemmensUne nouvelle lettre mystérieuse interceptée par Michel Lemmens

                                                                                                     Bruxelles, le … 2013

Monsieur le Ministre,

Mon cher G…,

Je tiens à vous remercier encore pour votre très aimable invitation à la résidence de cet excellent Vladimir Vassilievitch P…,  qui m’a permis de vous féliciter pour votre nomination à la tête du Ministère de la Culture de …

Que l’occasion vous soit donnée de valoriser ainsi l’héritage culturel de cette grande démocratie, en présence des représentants de la Tch… voisine qui vous doit tant, ne peut que réjouir  tous les amis de la Culture et de la Démocratie.

Je me dois cependant de prolonger notre agréable entretien en vous faisant part des difficultés inattendues, petits effets d’une grande cause, que vos récentes initiatives patrimoniales ont suscitées pour mes collègues du Conseil des ministres.

Nos divers gouvernements, et vous savez combien ils sont nombreux, ont en effet ces dernières années développé avec un certain succès une communication intense et diversifiée en vue de convaincre notre population qu’elle vit dans un petit paradis que le monde entier nous envie.

Or votre délocalisation très médiatisée, certes bien malgré vous, a entre autres révélé à mes concitoyens dûment euphorisés que leur pays est en effet un paradis, mais fiscal et seulement pour les plus nantis.

Et voilà ainsi mis à mal trente ans d’efforts de nos gouvernements qui n’ont cessé d’installer, très démocratiquement et avec le concours de toutes les forces politiques, un régime fiscal dans lequel le modeste salarié peut se voir plus lourdement taxé que son « voisin » milliardaire, ou que la multinationale qui l’emploie, s’il a la chance de n’être pas chômeur.

Cette générosité fiscale envers les rentiers et les propriétaires de capitaux ne devait pourtant pas reposer sur une exceptionnelle prospérité économique, puisque dans le même temps mon pays a dû, pour financer son fonctionnement et donc son régime fiscal, contracter une dette qui a atteint jusqu’à 130% de son PIB, et n’est revenue à « seulement » 100% que grâce à divers artifices « one shot » et à de rares moments de détente sur l’économie mondiale.

Vous comprendrez sans peine qu’il va devenir difficile, pour nous autres pauvres gouvernants, de restaurer la vision idyllique du petit paradis; gageons que les arguments classiques de mon parti ou le « sans nous ce serait pire », dont mes collègues de gauche usent sans modération, n’y suffira pas et que nous allons devoir procéder à une nouvelle et très massive anesthésie avant que le citoyen lambda revienne à une sérénité indispensable à la survie du pays; espérons qu’il survivra à cette intoxication.

Je ne doute pas que votre immense talent, à nouveau investi dans le divertissement du meilleur niveau, ne manquera pas de contribuer à cet apaisement, réparant ainsi le dommage que, bien involontairement, vous avez causé à notre délicate gouvernance.

Ne m’en veuillez pas de ma sincérité et croyez bien que je me réjouis de voir mon pays abriter l’exil, même virtuel, d’un artiste célébrissime qui, faisant mieux encore que Victor Hugo, Charles Baudelaire ou d’autres, a accepté de mettre son talent au service du gouvernement d’une grande démocratie.

En attendant le plaisir de …

La crise de l’État-nation

L’actualité mise en perspective, par Georges Régibeau

SAM_0151Il y a des jours où on ne sait pas quoi penser. Les médias déroulent les infos comme des serpentins mais il est difficile d’avoir les idées claires. On avale tout, les jugements de valeur avec les mots.

Guy Verhofstadt s’en prend à Bart De Wever.

Les images s’agitent et se brouillent.

Dans son message de Noël, le roi a mis ses chers compatriotes… ah non, il ne dit plus ça. « Mesdames et Messieurs », c’est plus neutre. Donc, le roi a mis ceux qui voulaient bien l’entendre en garde contre la tentation du populisme, en établissant un parallèle avec les sinistres années 30.

Message reçu plutôt mal en Flandre où, selon un sondage publié dans Het Laatste Nieuws, ils sont 62 % à juger qu’Albert II aurait mieux fait de se taire et 59 % à penser qu’il devrait carrément se tenir à l’écart du jeu politique. Olivier Maingain a saisi la balle au bond : il a félicité le roi pour son discours de Noël « courageux ». Pas sûr que cela plaise au roi, déjà soupçonné de connivence avec les francophones. La Belgique est ainsi faite qu’on la divise en critiquant ceux qui la divisent.

Mieux vaut en rire et allumer ses petits feux d’artifice au soir du réveillon : 2013, année européenne des citoyens.

La nation belge a cessé d’être une réalité. C’est pourquoi l’État belge est en voie de désagrégation. Pour s’accrocher à ce pays, en conserver les structures, à défaut d’en légitimer l’existence, il faut avoir tourné la page de l’État-nation. Guy Verhofstadt, qui milite avec vigueur « pour un post-nationalisme européen vertueux » (voir son interview sur le blog de Jean Quatremer) rejoint le roi Albert II dans sa condamnation du nationalisme flamand : « Les Flamands sont majoritaires en Belgique, pas minoritaires. De quoi se plaignent-ils alors qu’ils dominent ce pays dans tous les domaines ? Ils veulent perdre leur position majoritaire ? »

Guy Verhofstadt l’Européen vient même au secours de la monarchie suite à la polémique suscitée en Flandre par le message royal : il entend démasquer Bart De Wever dans une carte blanche publiée hier par le journal Le Soir. « En attaquant ce qui constitue par excellence le lien qui réunit ce pays, Bart De Wever a démontré plus clairement que jamais ses véritables intentions. La seule chose qu’il souhaite, c’est la fin de la Belgique, la scission du pays et la création d’une Flandre indépendante. » Voilà qui est dit.

Mais l’ancien premier ministre belge a une autre ambition que la conservation d’un trône ou d’un royaume, il n’est pas du genre à pousser sur le frein de l’histoire. Après deux échecs, il aspire à devenir enfin le président de la Commission européenne, en remplacement du transparent Manuel Barroso. Cela se jouera en 2014, l’année du référendum pour l’indépendance en Écosse, et peut-être aussi en Catalogne, et ne parlons pas de la Flandre, alors il n’y a pas lieu de se compliquer la vie avec ces poussées indépendantistes : elles « existaient avant l’UE ». La Flandre et la Catalogne indépendantes, on s’en fout : des épiphénomènes. « Ce serait un échec pour la Belgique ou pour l’Espagne, mais pas pour l’Europe ». Évidemment, l’avenir de l’UE se joue à un autre niveau. « Avec Daniel Cohn-Bendit, dans Debout l’Europe, nous avons réussi à diffuser l’idée qu’au niveau national, la souveraineté ne veut plus dire grand-chose : elle ne peut que passer par l’échelon européen. »

Les douze étoiles scintillent dans la nuit : 2013, année européenne des citoyens.

Un couplet sur l’Europe, il y avait ça aussi dans le message de Noël du roi : « veillons… à ce que nos jeunes développent de plus en plus cette ouverture à l’Europe avec sa diversité et la richesse de ses cultures », a dit Albert II. Comment lui donner tort ? Gérard Depardieu se dit lui aussi européen. Tellement européen qu’il ne lui déplairait pas de devenir belge. Mais si Verhofstadt parvenait à imposer l’harmonisation fiscale dans la zone euro, Gégé deviendrait aussitôt un « citoyen du monde » (sauf si l’harmonisation fiscale espérée nous ramène à des taux dignes du XIXe siècle).

Laissons Gégé tranquille. Il n’y a pas lieu de le mettre au bout d’une pique, d’imaginer une armée de sans-culottes qui, au cri de « Vive la Nation », ferait mouvement vers la frontière belge pour y débusquer des exilés fiscaux protégés par une Europe qui écraserait les peuples. Ah ! En 1792, c’était plus clair. Avec le recul et une bonne éducation républicaine, cela paraît même épique. En 1792, la France écrivait l’histoire et les terres belges appartenaient encore aux Habsbourg, piliers de l’Europe absolutiste (à l’exception de la principauté de Liège où la population allait faire un triomphe aux soldats de la République).

Il faut se retenir de chanter la Marseillaise.

Aujourd’hui, l’argent est regardé comme un antidote aux nationalismes. Après tout, Depardieu peut invoquer les droits de l’homme et les lois du marché, il n’est pas le seul ou le premier à délocaliser son lieu de résidence. En s’installant juste au-delà de la frontière, ce pétulant Cyrano, se moquant du panache, a voulu faire un pied de nez à la gauche au pouvoir en France.

Ce qui interpelle vraiment, dans cette affaire, c’est la passion qu’elle a soulevée en France. Infidélité, voire trahison, non pas à la gauche et à son terrible impôt sur la fortune (on sait que Depardieu soutenait Sarkozy) mais à la France elle-même, dont le lien social est, comme ailleurs, fragilisé par la rapide évolution du monde. Après la tentation de nationaliser Florange, il y a ce sentiment que la France, en colère contre une multinationale indélicate, n’est pas davantage respectée par un vrai gars de la France profonde érigé en icône nationale. Au pays des droits de l’homme et de mai 68, cela déchire. Que doit-on encore à son pays ? Dans le Global Village, est-on libre de toute appartenance ? Pas d’identité ni de solidarité forcées ? Fuck la nation ? Et pourquoi pas ISF/SS ?

La solidarité, quand elle est organisée par un État, renvoie à une conscience nationale et citoyenne, à un patriotisme, à un devoir moral qui est balayé par le néolibéralisme triomphant (ou, plus fondamentalement, par le triomphe de l’individualisme). C’est Nicolas Dupont-Aignan, le dernier des gaullistes, qui l’écrit sur son blog : « Décidément Gérard Depardieu vieillit bien mal. Sa décision de devenir résident fiscal en Belgique pour échapper à l’impôt dans notre pays me dégoûte. Cyrano de Bergerac n’est plus : sans fanfare ni trompette, il a déserté la France ! »

Prononcez la « Frrance » avec emphase et décrétez que c’est la France qui vieillit mal : vous amuserez les Belges orphelins de leur nation belge (et tous ceux que l’impuissance de la force publique peut réjouir).

La crise de l’État-nation touche ainsi la France, où la question du « patriotisme fiscal » est posée. A cela s’ajoutent, là comme ailleurs, les inquiétudes nées de la cohabitation avec d’autres cultures et le besoin de réaffirmer les valeurs qui font la France aujourd’hui. Puis il y a ce mal très français de la détestation de soi, que vient confirmer un long billet d’humeur posté sur le site du Vif/L’Express : « La France est devenue insupportable parce qu’elle est tout simplement malheureuse, malheureuse comme une personne qui vous fait peine ».

Effectivement, cela nous peine. La France ne s’aime plus, c’est pour cela que, même à Paris, beaucoup de Wallons revendiquent leur « belgitude ». La France affecte une grande ouverture et elle doute. La France étouffe dans ses contradictions. Toujours ce rapport complexe avec elle-même, avec son histoire, avec ses valeurs proclamées, avec sa grandeur (dé)passée : oui, elle peine à se réinventer, à illuminer le monde, à être plus que « normale ». Oui, la Belgique peut apparaître comme une porte ouverte, un ailleurs francophone où la France se moque de la France…

Il faut se retenir de chanter Douce France.

La crise existentielle est bien plus profonde en Belgique, la nation belge étant dévorée de l’intérieur par la nation flamande. Le paradoxe est que la Belgique agonisante, devenue un monstre institutionnel et une marâtre un brin desséchée, n’en devient que plus désirable aux yeux de ceux qui, en Wallonie, ont peur de la perdre. Surréaliste.

En Belgique francophone, le malaise identitaire prend souvent la forme d’une opposition à la France, et il n’a pas manqué de Wallons pour se sentir encore plus belges et encore moins français quand Depardieu s’est installé de ce côté-ci de la frontière. On s’en est pris au jacobinisme français, à sa politique fiscale extravagante, sans se demander s’il n’était pas surréaliste qu’une Wallonie très marquée à gauche, où l’imposition sur les revenus du travail crève tous les plafonds, ne fasse à peu près rien payer aux grosses fortunes et apparaisse, aux yeux de monde, comme l’équivalent d’un no man’s land, une zone franche, un duty-free zone.

L’avantage, avec cette affaire, c’est qu’après les réactions spontanées (ou orientées), il y a eu les mises au point : oui, la fiscalité est plus lourde en Belgique (sauf pour les rentiers) et oui, la vie est moins chère en France. Un tableau comparatif publié dans le journal économique et financier De Tijd, permet d’y voir plus clair en matière de fiscalité :

tableau de tijdConcernant le coût de la vie, c’est la DH, pourtant peu suspecte de francophilie, qui a frappé le plus fort, annonçant des économies allant jusqu’à 50 % pour les consommateurs qui feraient leurs achats en France.

Les chiffres étant ce qu’ils sont (et maintenant que la fameuse taxe à 75 % se dégonfle, après la censure du Conseil constitutionnel), qui préfère une Belgique confédérale (attention, ça va faire mal) à une République solidaire ? Qui a peur de s’unir à la France pour s’engager plus avant dans le XXIe siècle ? Après tout, les Wallons ne pourraient-ils pas réconcilier la France avec elle-même ?

Il n’est pas nécessaire de spéculer sur la mort du sentiment national pour aller plus loin dans l’intégration européenne, mais si, à la façon de Verhofstadt, on privilégie cette option, un minimum d’honnêteté intellectuelle impose de ne pas regarder la Belgique comme un exemple à suivre.

En Flandre, l’ouverture à l’Europe et au monde est compensée par une conscience nationale (flamande) forte, voire hystérique, qui exclut les francophones. Mais c’est chez ces derniers que les résistances au changement sont les plus troublantes, puisqu’ils se cramponnent à leur royaume de Belgique en déliquescence. A leur manière (surréaliste voire hystérique), ils sont les gardiens de la frontière belgo-française, au même titre que les militants flamingants qui agitent leurs drapeaux waar Vlamingen thuis zijn. Ils refuseront de l’admettre, évidemment, mais ils sont plus rétrogrades que ces excités nationalistes, puisqu’ils s’obstinent à ne pas voir comment la réalité change.

Bien sûr, la responsabilité de la classe politique est engagée. Populisme, vous avez dit populisme ?

Écoutons Verhofstadt : « La démocratie, c’est aussi précéder l’opinion publique et non la suivre aveuglément pour des raisons électoralistes ou politiques. La démocratie, c’est s’adresser à l’intelligence des individus, non à leurs instincts, en les associant à un projet émancipateur. » Bon, je triche un peu, cet extrait de Debout l’Europe, le manifeste pro-européen de Verhofstadt et Cohn-Bendit, ne vise pas les locataires de l’Élysette à Namur… mais il pourrait !

« L’État unitaire… est dépassé par les faits », disait le père Eyskens en 1970. On n’en est plus là. « La Belgique est dépassée par les faits » : c’est ce que devrait proclamer Di Rupo devant l’Assemblée générale des Nations unies. Les faits, c’est la Flandre en mouvement dans une Europe en mouvement dans un monde en mouvement. On n’a jamais autant bougé… sauf en Wallonie. Belgium for ever, répond Paul Magnette (lien), sûr que ses électeurs le suivront. Mais les frontières actuelles ne tiendront pas toujours.

Symptomatique est le coup de gueule de Roland Duchâtelet, le nouveau propriétaire du Standard, cet homme d’affaire flamand très attaché à la Belgique (cela existe), fondateur du parti Vivant, ce libéral hors normes qui a remplacé Guy Verhofstadt sur les bancs du Sénat : même lui veut la mort du championnat de Belgique de football pour des raisons financières (« On a un problème existentiel. Refuser de le reconnaître, c’est de l’idiotie »).

Ce que veut Duchâtelet, c’est un championnat commun avec les meilleurs clubs hollandais (c’est très flamand comme projet et, pour la Wallonie, une forme de retour aux grands Pays-Bas, qui plus est dans les conditions d’un confédéralisme à la flamande…) MAIS, À DÉFAUT, le voilà qui menace d’inscrire le Standard de Liège en Ligue 1 française, reprenant ainsi une véritable bonne idée de son prédécesseur, Luciano D’Onofrio.

Bien sûr, le Standard de Liège resterait un club belge, selon Duchâtelet. Ce type de délocalisation n’est pas encore prévu par les codes européens et on ne sait pas ce qu’en pense Michel Platini, le Français qui dirige l’UEFA, mais le big boss du grand Barcelone parle aussi de jouer en Ligue 1 française après l’indépendance de la Catalogne (ce qui n’a pas manqué d’amuser l’excellent Thierry Luthers qui, avant la sortie médiatique de Duchâtelet, le 26 novembre, sur les ondes de la Première, anticipait la fin de la Belgique et le rattachement de la Wallonie à la France pour imaginer Standard-Barcelone à Sclessin).

Thierry Luthers est un fervent supporter des Diables rouges mais le rattachement de la Wallonie à la France ne lui fait manifestement pas peur. Qui ne voit les tensions/intentions actuelles sur les frontières, annonçant de futurs ajustements ? Dans cette Europe à la recherche d’un nouvel équilibre, il faut être un grand distrait pour oublier que la Belgique est une création de l’histoire et que rien n’en garantit l’existence à courte échéance. Il est vrai qu’on peut s’accrocher à la nation flamande au-delà de toute raison. Là est le danger. La responsabilité de la classe politique wallonne est engagée. Au lieu de se couvrir du drapeau européen pour mieux s’enfermer dans un (petit) pays (de plus en plus) imaginaire, à la façon des enfants qui refusent de grandir, on ferait bien, en Wallonie, d’élargir son horizon 2022 par une réflexion sur l’avenir de la France et de l’Europe.

Hugo-EuropeEn 1789, en 1830, en 1848, la France a provoqué des révolutions qui se sont étendues au continent. Victor Hugo, en 1849, saluait le printemps des peuples en évoquant les futurs États-Unis d’Europe : « Un jour viendra où vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne ». Cet extrait du discours de Victor Hugo figure en bonne place à l’Assemblée nationale, à Paris.

Un siècle plus tard, les Français Jean Monnet et Robert Schuman ont engagé l’Europe dans la voie de l’unification. Mais l’Europe d’aujourd’hui bouscule la tradition étatique française et fragilise son modèle social, il ne faut pas avoir peur de le reconnaître. En 2005, la France a voté non au traité établissant une Constitution pour l’Europe et, en Belgique francophone (où la question ne faisait pas débat), on a eu beau jeu de caricaturer la frilosité de la France. « Un peu court, jeune homme », aurait pu répliquer Cyrano Depardieu.

Gardienne des valeurs démocratiques, l’UE doit être davantage un espace citoyen qu’un grand marché. S’il y a un débat qui mérite une attention particulière, au-delà des slogans réducteurs, c’est bien celui qui porte sur le projet européen lui-même. L’économie devait être un moyen pour rapprocher les peuples mais, faisant la part belle à de nombreux intérêts privés, l’économie a imposé sa logique aux peuples, à tel point qu’on peine à distinguer le projet européen de celui de la mondialisation.

Il y a des Français qui s’en accommodent très bien, cela va de soi. Il n’est pas anodin que le FMI et l’OMC soient dirigés par Christine Lagarde (UMP) et Pascal Lamy (PS). La France qui se désindustrialise, c’est une réalité qui ne doit pas faire oublier que des multinationales françaises tirent un grand profit de la mondialisation. Le danger, c’est la fracture sociale. Il est facile (et injuste) de stigmatiser la France d’en bas, celle qui a le plus besoin d’un État protecteur. La solidarité nationale, l’intégration par le travail, l’exercice de la citoyenneté, le besoin de racines et de continuité historique, le contrat social, des références culturelles communes pour dépasser les intérêts économiques et les identités religieuses, pour favoriser le vivre-ensemble, une dynamique collective : c’est tout cela qui est en jeu quand on s’interroge sur l’avenir de l’État-nation. La France, cette « patrie des droits de l’homme » qui prétend se singulariser par un discours universel, est-elle condamnée à se diluer dans le nouvel ordre mondial qu’elle aura contribué à façonner ?

Et l’Union européenne ?

Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit ont le mérite de rendre un peu de souffle au projet européen : « Le fait que dans ce monde la décision politique appartienne encore aux États nationaux est un paradoxe insupportable, puisque ni l’économie ni le monde financier ne respectent plus les frontières nationales. » On est d’accord. « L’État-Nation a été un progrès face à la féodalité, l’espace supra-national est un progrès face aux États-Nations. Il s’agit maintenant de créer un espace politique subcontinental. » Bravo, il faut voir grand. « L’Europe doit une fois pour toutes se défaire du nombrilisme de ses États-Nations. Une révolution radicale s’impose. » Oui, oui, on comprend bien que Verhofstadt et Cohn-Bendit veulent une rupture, à la façon des républicains français de 1792, faisant table rase du passé pour construire une Europe nouvelle… mais s’agit-il vraiment de rendre aux citoyens européens la maîtrise de leur destin ou… de les exposer davantage aux forces économiques mondialisées ?

Une question n’est pas une réponse. Il y a seulement que rien n’est simple. Oui au fédéralisme européen mais nier le fait national, tirer un trait sur les peuples et leur histoire… Certes, il y a la menace d’un retour aux nationalismes. A contrario, comme en contrepoint, il y a ce phénomène de la détestation de soi qui devient presque une mode en France : ce besoin d’échapper à soi-même, en quête d’une virginité nouvelle. Cette attente d’une métamorphose, pour se débarrasser d’un héritage encombrant.

A côté ou en complément du projet européen, la France a-t-elle encore un projet pour elle-même, un projet dans lequel la Wallonie trouverait sa place ? Il vaut mieux pour la Wallonie qu’elle échappe à l’emprise d’une nation flamande sans complexe (rien de tel que la victimisation pour nourrir le sentiment national).

Ouvrons ici une parenthèse pour citer Albert Camus (1958) : « Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir de s’estimer elle-même. Il est dangereux, en tout cas, de lui demander de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. »

Revenons à ce projet d’une Europe postnationale. On voudrait y voir plus clair. L’enfer est pavé des meilleures intentions. La Révolution française elle-même, en cassant les solidarités traditionnelles, a ouvert la voie au capitalisme sauvage. Au XIXe siècle, les droits de l’homme ont été invoqués pour laisser travailler des hommes, des femmes et des enfants jusqu’à quinze heures par jour, sept jours sur sept, pour un salaire de misère.  Que l’ancien Baby-Tatcher et Dany le rouge soient d’accord pour flinguer l’État-nation, au nom de la construction européenne, on le comprend volontiers, mais leur charge est brutale et sans nuance.

L’être humain, cet animal social qui peut rêver d’harmonie universelle, est resté un prédateur. Maintenant que la « folie collectiviste » a été vaincue, imputer toutes les tragédies des XIXe et XXe siècles à l’État-nation, ce n’est pas honnête. Il est trop commode (et même culotté) d’exonérer les forces économiques dominantes de toute responsabilité dans la colonisation, la première guerre mondiale ou même le nazisme. Il y en a qui arrivent toujours à retomber sur leurs pattes et à se draper dans la vertu pour faire oublier leur avidité criminelle, allant prêcher çà et là que le « laisser faire » est émancipateur. Je m’écarte sans doute un peu du propos de Verhofstadt et Cohn-Bendit, mais n’étant pas convaincu de la nécessité de régler son compte à l’État-nation pour renforcer l’Union européenne et, plus largement, pour rendre l’humanité « plus humaine », je me fais un plaisir de nourrir ce débat par l’extrait suivant, certes un peu long, de « La Haine de l’Occident » (2008), livre interpellant écrit par Jean Ziegler, dont on connaît l’engagement tiers-mondiste et la chaleur parfois subjective.

« La plupart des États d’Afrique noire, nés de la décolonisation des années 1960, et nombre d’États de l’Amérique andine, caraïbe et centrale formés au XIXe siècle, n’ont jamais connu d’indépendance véritable. Lorsque les Occidentaux, souvent pour des raisons de convenance, ont renoncé à l’occupation territoriale, l’État colonial est resté intact, les maîtres ayant simplement changé de masque.

« Pour les peuples du Sud, l’heure de l’État national, de la construction nationale a sonné aujourd’hui.

« La nation est le produit de la Révolution française. Elle fait irruption dans l’histoire à Valmy, en 1792. Elle habite aujourd’hui les rêves de libération d’Evo Morales et de Wole Soyinka.

« Un rappel d’histoire est ici nécessaire.

« A l’aube du 20 septembre 1792, dans les champs trempés de pluie et sur les collines environnant le petit village de Valmy, dans la vallée de la Marne, les soldats révolutionnaires, placés sous le double commandement des généraux Dumouriez et Kellermann, observent les rangs supérieurement équipés de l’armée du duc de Brunswick. L’Europe réactionnaire, antirépublicaine, mobilisée par les exilés français et conduite par les maréchaux prussiens et autrichiens, s’apprête à envahir la France. Il s’agit de venger l’affront du renversement de la monarchie le 10 août 1792, d’écraser une révolution qui, de l’Atlantique aux plaines hongroises, fait se lever l’espoir des peuples asservis.

« Une canonnade, le tonnerre roulant des obus et – sorti de dizaines de milliers de gorges – un cri : « Vive la nation ! » Les gueux de Dumouriez et Kellermann, aux uniformes bigarrés, à l’armement hétéroclite, brisent en un matin la vague vengeresse de l’Europe coalisée. Sur une crête, derrière les lignes prussiennes, un homme de quarante-cinq ans, voûté, aux tempes grisonnantes, aux yeux fiévreux, ministre du duché de Weimar, observe la scène… Johann Wolfgang von Goethe est souffrant. Mais il est parfaitement lucide aussi. Dans son carnet, il note : « De ce jour et de ce lieu date une ère nouvelle dans l’histoire du monde. » Plus tard, parlant à son ami Eckermann, il dira : « Les soldats français auraient pu crier : Vive toutes les nations… Voilà le sens caché de leur cri. »»

 printemps des peuplesVoir aussi la nation selon Yves Lacoste.

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde