Régionalisation, bombe à retardement ?

G.R.Nous avons besoin de vrais débats. Sans tabou ni langue de bois. Dans un monde qui change très vite, il faut se méfier des certitudes.

L’horizon s’obscurcit. Le temps n’est plus d’accorder sa confiance à des marchands de rêves. Il appartient aux responsables politiques de voir et de saisir les réalités du changement. Celui-ci condamne l’immobilisme et réclame une adaptation dont la forme est précisément l’enjeu du débat démocratique.

Il y a peu, je me suis rendu à une conférence-débat organisée par une section locale du Parti socialiste, me souvenant que la citoyenneté se vit au pluriel, pas seulement sur un clavier, devant son écran. La circulation des idées est certes facilitée par internet au point de bousculer, parfois, les codes de la démocratie représentative, mais les partis politiques institutionnalisés servent encore de lieux de parole et de relais avec le pouvoir.

Au programme, Jean-Claude Marcourt et Thierry Bodson réunis pour répondre à la question du jour : Régionalisation, bombe à retardement ? Pour un tel sujet, de tels acteurs de la vie politique wallonne, un déplacement de quelques centaines de mètres, à pied, ce n’était pas trop demander. Cela m’intéressait de les écouter mais j’avais aussi quelque chose à leur dire.

Sur place, en guise d’apéritif, j’ai découvert le texte de Marcourt repris sur l’invitation à la conférence-débat. Le ministre le plus régionaliste du gouvernement wallon commençait par évoquer le Congrès national wallon de Liège en 1945 qui s’était presque terminé par un vote en faveur de la réunion de la Wallonie à la France. Cette référence était de bon augure, surtout que, par la suite, Jean-Claude Marcourt multipliait les formules et les citations pour marteler qu’il ne faut pas subir le changement mais le choisir. A la fin de son texte, il rappelait toutefois que si la Wallonie devait prendre en main son destin, c’était dans le cadre évolutif de l’Etat belge, dont il soulignait la « plus-value ». Mon enthousiasme retombait un peu mais cela renforçait mon envie d’ « interpeller » le ministre.

Hélas, Jean-Claude Marcourt ne s’est pas livré davantage car, retenu ailleurs, il n’est finalement pas venu. Pour le remplacer, il avait envoyé un expert de son cabinet, Benoît Bayenet, professeur d’économie politique à l’ULB et, soit dit en passant, fils de Maurice Bayenet, ancien chef du groupe PS au Parlement wallon, aux positions très régionalistes. A côté de lui, Thierry Bodson, Secrétaire général de l’Interrégionale wallonne de la FGTB, était bien présent. Cela restait intéressant.

Qu’ont-ils dit ?

Benoît BayenetBenoît Bayenet a d’emblée insisté sur les contraintes auxquelles était soumise l’action du gouvernement wallon. Il a pointé, notamment, les effets négatifs de la politique suivie actuellement par l’Union européenne, imposant une rigueur budgétaire aveugle sans chercher à protéger l’industrie en Europe. Si rien ne change à ce niveau, la Wallonie souffrira davantage à partir du 1er janvier 2015, quand elle assumera de nouvelles compétences dans les conditions prévues par la 6e réforme de l’Etat.

Signé le 10 octobre 2011 au bout d’une interminable crise politique, ce grand accord institutionnel n’a pas encore sa forme définitive parce qu’on n’a pas fini d’en discuter les détails, ce qui est loin d’être anodin, mais, quoi qu’il en soit, il réclame une attention d’expert et, si l’on veut s’en faire une idée assez précise, il vaut mieux se rapporter à la présentation que Benoît Bayenet lui-même en a faite pour l’Institut Emile Vandervelde,  le centre d’étude du PS (lien). De ce document de 74 pages, je me contenterai de reprendre ici ces quelques lignes : « La sixième réforme de l’État déplace le centre de gravité des politiques publiques vers les Régions et les Communautés par un transfert de compétences pour un montant de 16,9 milliards. Cela devrait correspondre, selon les négociateurs, à une augmentation des moyens des Communautés et des Régions de plus de 40%. »

On a fait un pas vers l’autonomie fiscale des entités fédérées. Concrètement, cela signifie qu’à partir du 1er janvier 2015, l’Etat fédéral ne percevra plus que 75 % des impôts sur les personnes physiques puisqu’avec moins de compétences, il aura aussi moins de charges à assumer. Les 25 % restants de l’IPP seront donc prélevés par les Régions (les Communautés n’ayant pas le pouvoir de lever l’impôt), qui pourront les affecter comme elles le veulent mais aussi les augmenter ou les diminuer.

Toutes choses restant égales, on a voulu que la réforme ne pénalise aucune entité fédérée. Puisque le passage de l’ancien au nouveau modèle faisait perdre 600 millions par an à la Région wallonne, on a mis en place un mécanisme de solidarité qui, dans l’hypothèse où la situation de la Wallonie ne serait pas meilleure, prévoit le versement (maximum) de cette somme, sous forme d’aide annuelle, jusqu’en 2022. En réalité, ce montant fixe, qui ne tient pas compte de l’inflation, a été quelque peu sous-évalué, et la situation relative de la Wallonie s’est déjà détériorée depuis la signature de l’accord.

Parmi les nouveautés, il y a aussi le transfert aux Communautés (à la Cocom pour Bruxelles et à la Communauté… Wallonie-Bruxelles pour la Wallonie) de la gestion des allocations familiales. Dans ce cas, le principe est celui d’une enveloppe calculée sur le nombre d’enfants mais sans tenir compte des situations particulières. On sait déjà que les 5,8 milliards reversés aux francophones ne suffiront pas à honorer les engagements actuels mais tout le monde se veut rassurant.

Pour permettre à la Wallonie de faire face à ses obligations nouvelles et de voler bientôt de ses propres ailes, il faut tout de suite un « plan Marshall au carré », selon Jean-Claude Marcourt. Cela signifie, explique Benoît Bayenet, qu’il faut recentrer le plan Marshall, revenir à la priorité n° 1 : créer de l’activité économique, de l’emploi. Avec des moyens revus à la baisse, il faudra se montrer plus efficace. Autant dire que l’enseignement ne tardera pas à faire débat. Coût élevé, résultats médiocres : Jean-Claude Marcourt ne veut pas seulement la régionalisation de l’enseignement mais aussi la fin de la concurrence entre les réseaux.

Plus tard, quand il reprendra la parole, Benoît Bayenet ajoutera que si les Wallons ne relèvent pas le défi de la 6e réforme de l’Etat, les Flamands ne tarderont pas à leur en imposer une autre, encore plus dure. Ils y travaillent depuis 1999 et ils n’ont pas tout obtenu. Le PS, parce qu’il est le plus fort en Wallonie, doit prendre la responsabilité de proposer un vrai projet d’avenir pour la Wallonie, avec une vision… dans une Belgique de plus en plus confédérale.

thierry bodsonSecrétaire général de l’Interrégionale wallonne de la FGTB, Thierry Bodson n’est pas éloigné des positions de Marcourt, mais c’est un syndicaliste : avec lui, le ton devient plus polémique, la parole se libère, même si le propos reste mesuré. Le fond de son intervention n’est guère encourageant. Ce qu’il dénonce n’est pas le transfert des compétences (il est régionaliste) mais les coups de canif portés à la solidarité dans ce pays.

Cela va faire mal. Aux effets de la 6e réforme de l’Etat, à partir du 1er janvier 2015, va s’ajouter un nouveau train de mesures antisociales décidées par le gouvernement Di Rupo. La situation des chômeurs ne cesse de se dégrader. Bodson est en colère contre l’exclusion du chômage qui, au 1er janvier 2015, va frapper les bénéficiaires de l’allocation d’insertion. Cela concerne 24.000 personnes dont la grande majorité vit en Wallonie. On y trouve beaucoup de femmes qui ont travaillé à temps partiel, repoussées injustement vers les CPAS, dont les budgets vont exploser (c’est un transfert des coûts sociaux vers les communes les plus… pauvres).

Selon le très rouge et très wallon Thierry Bodson, la CSC serait prête à aller plus loin dans l’appauvrissement de la Wallonie. Fortement dominée par son aile flamande, elle voudrait que les nouvelles compétences en matière d’allocations familiales et de soins de santé ne soient plus financées par les cotisations sociales mais par la fiscalité régionale, ce qui arriverait si le PS était rejeté dans l’opposition. Une horreur.

Même s’il juge sévèrement les concessions faites à l’aile droite (et flamande) du gouvernement Di Rupo, le représentant de la FGTB wallonne préfère manifestement que le PS reste au pouvoir. Il ne semble pas rassuré. Ce qui l’inquiète aussi, c’est le projet de réforme fiscale porté par le MR, forcément défavorable à la région la moins riche. A l’entendre, on pense inévitablement au « bain de sang social » dont la menace a déjà été agitée par le Parti socialiste. Bodson va jusqu’à penser tout haut que, pour se refaire une virginité avant les élections, le PS ne doit pas hésiter à provoquer une crise gouvernementale.

Ceci dit, le gouvernement wallon en prend aussi pour son grade. C’est même le monde politique wallon dans son ensemble qu’il accuse d’une incroyable inertie alors qu’il lui appartient de préparer le passage à la situation nouvelle imposée par la 6e réforme de l’Etat. Thierry Bodson préside le Conseil économique et social de la Région wallonne et, à ce titre, il a tous les outils devant permettre à la classe politique de mener une réflexion sur la façon de gérer les compétences  dont la Wallonie hérite à partir du 1er janvier 2015. Mais pas de réaction.

A cette date, qui va s’occuper de l’activation des chômeurs ? On ne sait pas. S’est-on posé la question de savoir ce qu’on pouvait changer dans la politique des allocations familiales ? Non. Avec un budget bloqué et un système en croissance, il n’y aura pas assez d’argent en Wallonie pour utiliser les titres services aux mêmes conditions qu’aujourd’hui : on en discute ? Non. Rien ne se passe. On ne semble pas conscient des réalités (sauf Marcourt, concédera Bodson).

Alors que la Flandre, elle, se prépare depuis longtemps, la Wallonie risque bien de sombrer dans la confusion la plus totale. Or, il est important de faire réussir la 6e réforme de l’Etat, car si elle rate, ce sera la faute des Wallons, inévitablement. Les Flamands nous tiennent à l’œil. L’autonomie accrue ne doit pas faire illusion. Nous resterons tributaires des décisions prises en Flandre. Concurrence sociale (par exemple, si on ne parvient plus à diminuer les cotisations sociales pour des groupes cibles). Concurrence fiscale (on y pense beaucoup mais Bodson minimise ce risque, la Flandre ayant aussi besoin d’argent pour mener ses politiques). Et quid des titres services achetés dans une autre région si leur prix est différent…  Pour la mobilité des travailleurs, autre danger : selon le patron de l’UNIZO, qui s’en est ouvert à Thierry Bodson, le gouvernement flamand ne tarderait pas à durcir les règles linguistiques à l’usage de ceux qui voudraient travailler en Flandre.

Alors, régionalisation, bombe à retardement ?

On aurait pu penser à une question oratoire en découvrant qui allait y répondre. Animés par de fortes convictions régionalistes, Jean-Claude Marcourt et Thierry Bodson nous incitent, en effet, à ne pas nous engager dans la 6e réforme de l’Etat à reculons. Même si on n’a pas voulu cette réforme, il faut en faire une opportunité pour la Wallonie.

Mais l’impression générale est loin d’être encourageante.

Benoît Bayenet a joué son rôle d’expert et, puisqu’on lui demandait de s’exprimer sur l’hypothèse d’une 7e réforme de l’Etat, il a jugé qu’on avait au moins dix ans devant nous, sauf si la N-VA venait à forcer les événements.

Pour conclure, après les interventions du public (dont la mienne, j’y reviendrai dans un autre article), Thierry Bodson a livré son sentiment. Il a parlé de trois paris dont le premier était de former un gouvernement et les deux autres de faire barrage à la N-VA, d’abord à Anvers et ensuite au grand rendez-vous électoral de mai 2014. Globalement, il pense que le pari est perdu. De Wever est bourgmestre d’Anvers et la N-VA gagnera les prochaines élections. Ce qui lui fait mal, c’est que, dans cette hypothèse, la gauche wallonne aura accepté des mesures antisociales pour maintenir en vie un pays de toute façon condamné…

G.R.

Un signe positif

drapeau françaisNon, nous ne sommes pas cocardiers, mais on a tellement déconstruit l’idée nationale, avec des effets si problématiques sur la qualité du vivre-ensemble, qu’on accueille positivement cette décision des autorités françaises.

Voici l’information telle qu’on peut la lire sur le site du magazine Le Point :

Les sénateurs ont voté un amendement du gouvernement prévoyant que « la devise de la République et le drapeau tricolore sont apposés sur la façade des écoles et des établissements d’enseignement du second degré publics et privés sous contrat ». Il précise également que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
du 26 août 1789 sera affichée « de manière visible » dans les locaux scolaires. « Aucune disposition législative ou réglementaire ne détermine les conditions de pavoisement des écoles, des collèges et des lycées », a fait valoir le ministre de l’Éducation Vincent Peillon. Il s’agit de « réaffirmer l’attachement de la nation à son école et de contribuer à l’appropriation par les élèves des fondements de la Constitution ». (…)

Vive la République

enquête sudpresseAprès Bruxelles, c’est la Wallonie qui fait la une des médias francophones. Les journaux du groupe Sudpresse publient et commentent, toute cette semaine, les résultats d’une grande enquête intitulée « La Wallonie sans tabou ». Première surprise : en cas d’indépendance, les Wallons opteraient plutôt pour une république.

Voir l’info sur le site de La Meuse.

C’est quoi la Belgique ?

Belgique KBCEncore une carte polémique avec, d’un côté, des patrons belges de Wallonie qui crient au scandale et, de l’autre côté, des responsables flamands (ici de la KBC) qui haussent les épaules en relativisant l’affaire.

Extrait choisi de l’article de La Libre (Belgique) :

« Au-delà de la vidéo de la KBC, le patron de BSB en a assez du climat en Flandre, où les sociétés wallonnes sont, selon lui, laissées sur le côté pour des raisons communautaires. « Faire des affaires en Flandre est devenu de manière générale beaucoup plus dur qu’il y a dix ans : on perd le contrat sans qu’on ne nous dise rien, sans retour d’information. « 

« Autrement dit, il y a sélection « antiwallonne », laisse entendre le patron de BSB. « C’est d’autant plus injuste que les équipes de BSB sont bilingues ! Mais on a notre siège en Wallonie et c’est un handicap apparemment. Dans ce contexte, c’est choquant de voir la vidéo de la KBC alors que les mêmes se pressent à notre porte au même moment pour être notre banquier ! » »

La N-VA reprend la main

Ben-Weyts-N-VA-Il y a deux mois, gonflé par des sondages annonçant 40 % des intentions de vote pour la N-VA, Geert Bourgeois a claironné qu’avec le soutien des électeurs flamands, les nationalistes allaient pouvoir déplumer complètement le fédéral. Plus question de concéder quoi que ce soit. Geert Bourgeois lui-même se voyait déjà remplacer Kris Peeters à la tête de la Région flamande. Cette mâle posture a incité les autres partis flamands à durcir leur opposition à la N-VA, accusée d’être un dangereux parti séparatiste.

Plus subtils, Ben Weyts et Jan Peumans ont laissé entendre hier qu’au soir du scrutin de mai 2014, couplant élections régionales et fédérales (et européennes), la priorité serait de former un nouveau gouvernement flamand, parce qu’il reviendrait à ce gouvernement flamand de négocier avec les représentants des autres entités fédérées un accord pour le niveau fédéral. De facto, ce processus imposerait un vrai confédéralisme aux différentes composantes de l’Etat belge. Sachant que le confédéralisme est au programme du CD&V et de l’Open VLD, Ben Weyts et Jan Peumans supposent qu’ils s’associeront à la manœuvre… (G.R.)

Lire le détail de cette information sur le site de La Libre Belgique.

Le plan B francophone, une chimère

Le débat sur l’avenir de la Wallonie et de Bruxelles n’a pas encore commencé. Pour le moment, la classe politique, relayée par les médias, s’en tient à une « évidence » : nous sommes et restons belges et si, un jour, la Flandre choisit de prendre son indépendance, il y aura une Belgique sans la Flandre.

Le Français Jacques Lenain n’a pas les mêmes raisons d’enfermer le débat. Il a réfléchi aux différentes options qui se présentent aux citoyens de Wallonie et de Bruxelles. Dans sa réflexion sur l’avenir de Bruxelles, dont nous avons déjà publié trois volets, Jacques Lenain envisage ici l’hypothèse d’un État Wallonie-Bruxelles fédéral, le fameux plan B francophone. Il consacre suffisamment de lignes à cette question pour nous amener à diviser son texte en trois nouvelles parties.

Présentation Bruxelles

IV. Bruxelles, second membre d’un État Wallonie-Bruxelles fédéral, un projet autant irréaliste que séduisant, dont l’engagement se terminerait fort mal.

4.1. Un État souverain wallon-bruxellois, un État belge résiduel une fois amputé de la Flandre, un État qui resterait de forme monarchique, un État fédéral, qui serait la fédération de deux membres, est une option d’une force si séduisante que c’est déjà l’option principalement avancée par nombre de politiques wallons et bruxellois face à la perspective désormais solide de la scission du Royaume. Elle s’exprime présentement sous une forme atténuée de « Fédération Wallonie-Bruxelles » au sein du Royaume belge finissant, comme réponse à l’entreprise flamande de « confédéralisation » de l’État belge, terme porteur d’une subordination croissante et humiliante de Bruxelles et de la Wallonie à la Flandre. Cette esquisse toute provisoire serait censée déboucher un jour sur une entité plénière, celle d’un nouvel État souverain, un État « francophone » qui serait le pendant du nouvel État Flamand, aussitôt après la dislocation avérée de l’État belge actuel.

Ce discours, largement répandu et partagé dans la sphère politique, manifestation verbale d’un front uni, au moins fictivement, face aux revendications flamandes, prospère d’autant mieux que les principaux partis politiques et les médias écrits et télévisuels « francophones » sont communs aux deux entités wallonne et bruxelloise, et que personne ne se hasarde encore à dessiner l’architecture et à vérifier la viabilité d’un tel État fédéral Wallonie-Bruxelles. Ainsi, en cette année 2013, dans le désarroi qui frappe tous les milieux de la Belgique « francophone », la classe politique franco-belge, qui constate que la réforme de fin 2011, alors même qu’elle n’est pas encore traduite dans la Constitution belge, est déjà caduque, jette, dans le flou le plus total, les mots aptes à répondre à l’angoisse existentielle de tous. A côté du terme « État francophone », on voit même surgir celui de « nation francophone », une « nation francophone » toute neuve, une soi-disant « nation » issue d’une « nation belge » disparue et accolée au flan de la vraie « nation française », millénaire.

Présentement, pourtant, la toute simple « Fédération Wallonie-Bruxelles », proclamation en 2011 d’une forme de résistance, d’un essai de contre-projet, n’a pas encore reçu le moindre début de concrétisation. Cette inertie ne démontre-t-elle pas que les élites franco-belges, dirigeantes ou non, divisées entre « régionalistes » wallons et bruxellois d’un côté et partisans de « l’unité francophone » de l’autre, sont encore inaptes à tout travail prospectif à inscrire dans un contexte post-belge ? Et que ces pouvoirs et élites franco-belges, qui s’interdisent donc de développer publiquement une pensée élaborée sur ce contre-projet, toujours invisible, resteront demain strictement incapables d’amorcer, même en paroles, l’ébauche intellectuelle d’un futur État fédéral Wallonie-Bruxelles dans le giron du Royaume ? Et ce contrairement aux élites flamandes qui y édifient concrètement leur État propre, jour après jour. Nous allons tenter ici de faire apparaître la cause essentielle de cette impuissance, à savoir la futilité d’une telle intention, du fait de la « non-faisabilité », tant politique que technique, d’un tel État « francophone » futur. Pour y parvenir, nous allons tenter de démontrer que les sept questions fondamentales que posent la création d’un tel État bicéphale « francophone » sont toutes quasi-insolubles.

4.2. La première question fondamentale est la capacité très douteuse des Belges « francophones » à se considérer comme un peuple unifié et unique, ce qui se nomme une « nation », ici une soi-disant « nation francophone », dont l’existence est la condition première et essentielle pour se doter d’un État commun qui soit durablement viable. Car, malgré leur identité linguistique et culturelle « française » qui les réunit et leur long passé politique commun, la Wallonie et Bruxelles forment deux entités distinctes, deux populations différentes. Qui sont bien trop distinctes et trop différentes l’une de l’autre pour former une telle communauté « nationale », qui soit et qui resterait politiquement unifiée au sein de leur propre État commun.

Distinction physique d’abord, puisque les entités bruxelloise et wallonne appartiennent à des espaces géographiques nettement séparés bien que proches, de taille et de morphologie absolument dissemblables. Il serait très difficile d’apparenter durablement une Cité sans pays, de moins de 200 km², et un pays entier de près de 17 000 km², trois fois plus peuplé, sachant que ces deux entités sont sans connexion territoriale, puisque séparées l’une de l’autre par une bande de territoire flamand, et alors que la première ne peut être reconnue par la seconde comme capitale commune et centrale, du fait même de cette dissociation territoriale et aussi à cause de la méfiance généralisée des élites et populations wallonnes vis-à-vis de Bruxelles. Et ce n’est pas la création toute hypothétique d’un corridor terrestre entre Bruxelles et la Wallonie, création certes indispensable pour Bruxelles, mais à la concrétisation bien incertaine (si incertaine que les négociateurs des partis politiques « francophones » en ont abandonné la revendication, en octobre 2011, tout en acceptant la demi-scission de BHV, malgré leurs engagements écrits antérieurs de n’accepter celle-ci que contre la création de ce lien territorial), qui pourrait suffire à surmonter cet éloignement et la méfiance wallonne.

Distinction culturelle ensuite, parce que Wallons et Bruxellois, tout en étant proches par une même langue et une même culture d’essence française, sont des populations sociologiquement et humainement distantes, et donc de sensibilité souvent opposée sur bien des sujets. Population d’une Cité internationalisée à dominante bourgeoise d’un côté, population de substance rurale et ouvrière de l’autre. Il n’est pas excessif de dire que, majoritairement, Bruxellois et Wallons ne s’apprécient guère. Du côté des « néerlandophones », si Brabançons et Limbourgeois ont su accepter de se désigner tous comme Flamands, manifestant ainsi leur volonté d’unité pour aboutir à la formation d’un seul peuple, le peuple « flamand », les « francophones » de Belgique furent et restent incapables du même mouvement unitaire. On l’a bien vu dans l’abandon des populations « francophones » de Flandre ces dernières décennies. Les Wallons rejettent très majoritairement tout renforcement du rôle de Bruxelles comme métropole « wallonne », malgré les faiblesses économiques et financières intrinsèques de la Wallonie. Et la majorité des Bruxellois refusent de se considérer comme des « Wallons », et ne pourraient concevoir d’être dirigés à partir d’une « capitale » wallonne. Il y a bien des « francophones » en Belgique, mais il n’y a pas de peuple « francophone » : « francophone » ne peut être le nom d’un peuple, et il n’y a pas de peuple sans nom.

Au demeurant, toutes ces différences entre Wallons et Bruxellois sont l’expression, la cause comme la conséquence, de réalités économiques très dissemblables et destinées à le demeurer, malgré des liens économiques étroits entre Bruxelles et la Wallonie, précisément par le Brabant wallon. Des réalités qui trouvent leur source dans le passé, avec la perte par la Wallonie, au profit de Bruxelles (de Bruxelles d’abord, de la Flandre ensuite), de la maîtrise de son économie, fondement d’une méfiance wallonne profonde vis-à-vis de Bruxelles. Et de réalités qui appartiennent au présent, avec l’internationalisation économique de Bruxelles, facteur qui explique la permanence d’un désintérêt bruxellois pour le devenir économique de la Wallonie. Nous sommes bien en présence de deux territoires économiques distincts, liés et séparés tout à la fois, en aucun cas d’un territoire économique « national » unique, une situation de division qui est appelée à s’éterniser.

C’est clair, la Wallonie et Bruxelles sont deux collectivités géographiquement et humainement très distinctes, de par la morphologie opposée de leurs territoires comme du fait des structures et des mentalités différenciées de leurs sociétés respectives. Ces différences sociales, culturelles, fort sensibles, entre nombre de Wallons et nombre de Bruxellois, s’épanouissent aussi dans le champ politique, par les expressions parallèles d’un autonomisme wallon anti-bruxellois, et d’un autonomisme bruxellois qui tourne le dos à la Wallonie. D’autant qu’il faut compter aussi avec les partis politiques « francophones », d’implantation différente à Bruxelles et en Wallonie, qui ne sont pas seulement d’orientations idéologiques divergentes, mais qui ne peuvent converger pour le traitement concret des questions wallonnes et bruxelloises. Ce qui rend difficile toute action durable concertée, comme le démontre déjà avec évidence la pauvreté de la coopération wallo-bruxelloise dans le cadre de la Belgique actuelle. C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans le cadre de l’État belge, des projets communs entre les deux Régions sont quasiment inexistants s’ils ne sont pas portés par l’État fédéral, ce qui est rarement le cas. Et que la « Communauté française », qui est justement une sorte de structure fédérale wallo-bruxelloise déjà existante pour les matières éducatives et culturelles, est sans cesse critiquée et si mal utilisée, et que ceux des décideurs qui proposent de la renforcer ont déjà échoué à y parvenir à travers la « Fédération Bruxelles-Wallonie », annoncée en 2011 et toujours inexistante.

C’est bien parce que Bruxelles et la Wallonie constituent et resteront des entités aussi fondamentalement dissemblables que leurs intérêts ne peuvent converger suffisamment. Cette convergence qui ne peut aboutir interdit la construction d’un « sentiment national » partagé par le plus grand nombre. L’une est et demeurera une ville-libre, entièrement urbanisée, à la triple vocation internationale, européenne et financière affirmée, dont la toute première aspiration est son désenclavement géopolitique de la Flandre, question qui n’est pas du tout un souci wallon. L’autre est un pays-territoire, territorialement autonome, mais économiquement faible et financièrement très dépendant, dont le renouveau économique tant attendu, s’il se concrétise un jour, devra peu à Bruxelles. Ce manque constitutif de solidarité et de cohérence, on le constate depuis des décennies et toujours encore aujourd’hui face aux revendications de la Flandre, ce qui facilite grandement les avancées constantes de celle-ci, qui constitue bien, elle, un « bloc national ». Comment croire que ce manque serait résorbé demain, alors que, au sein de cet État déjà, la Wallonie et Bruxelles sont présentement dans l’incapacité de constituer une structure politique commune ? Une fois dépourvues du lien imposé que constitue l’État belge actuel, Bruxelles et la Wallonie, malgré leur culture française et leur passé politique communs, et la perspective partagée de disparition de l’État belge, seraient dans l’incapacité d’inventer, en un instant, un « être national » doté de la capacité d’affronter des temps entièrement nouveaux et particulièrement durs.

Dès lors, Bruxelles et la Wallonie, déjà trop différentes pour traiter aujourd’hui de concert dans le cadre belge unifié les problèmes qu’elles ont en commun, seraient encore moins aptes demain à résoudre de concert ceux qu’elles auraient à affronter, dans des conditions rendues autrement plus difficiles par la disparition de l’État belge : ceux d’une île-métropole dynamique mais géographiquement isolée et captive d’un côté, ceux d’un pays véritable mais faible économiquement et financièrement assisté de l’autre. Ceux d’une cité « cosmopolite » pleinement intégrée à l’économie mondiale, et ceux d’un pays encore resté foncièrement populaire et rural, toujours en phase de transition économique. Ceux d’une enclave coupée de l’aire « francophone », ramenée constamment à son face à face avec la Flandre et à la menace dissolvante de son internationalisation, et ceux d’un pays qui malgré ses cinq frontières penchera inexorablement vers la France pour s’y rallier à un certain moment, si ce n’est pas tout de suite.

(A suivre…)

Jacques Lenain

Jusqu’ici, tout va bien… ?

michel lemmensMichel Lemmens, Liège

JUSQU’ICI, TOUT VA BIEN… ?

ou : « Relisons Homère : Cassandre avait raison. »

Lecture d’un grand journal du soir (Le Monde) mercredi 8 mai 2013 :

« …après 6 ans de récession marquée par une chute de l’activité de plus de 20%… le pays vient de traverser des années quasi-apocalyptiques… Le déficit public était à 2 chiffres, la compétitivité ne faisait que chuter… Le chômage, qui affecte plus de 20% de la population, dont près de 60% des moins de 25 ans… Le taux de pauvreté a augmenté de 21% et l’activité devrait encore se contracter de 4.2% cette année. On est au début d’un processus qui prendra encore 5, 10 ans peut-être… »

Bref, encore la Grèce, direz-vous : ils l’ont bien cherché… !

Sauf que cet article pourrait être daté du 8 mai 2020, et concerner la Wallonie et les Wallons, dont l’état d’esprit et la cécité sont ceux qui prévalaient en Grèce à la veille encore de la catastrophe.

Nos concitoyens sont pour la plupart dans le déni total de ce qui ne manquera pas d’être la situation en Wallonie lorsque cesseront les perfusions Nord-Sud qui nous ont permis, et nous permettent encore, de franchir les turbulences économiques en limitant la casse au prix de mesures mineures et d’inconvénients supportables.

Ce déni s’exprime sous deux formes, qui se combinent sans s’exclure : les Cassandre se trompent car

* la Flandre n’ira pas jusqu’à de telles extrémités, elle a intérêt à conserver aux Wallons le bénéfice de sa solidarité,

*…et quand bien même la Flandre commettrait cette erreur, le peuple Wallon, courageux et travailleur, fera face à son destin, demeurant belge, et fier de l’être.

Cette posture appelle (au moins) deux commentaires :

  • la Flandre pourrait en effet choisir de conserver une Belgique qu’elle domine et dont elle retire un maximum d’avantages, notamment à l’international ; MAIS de même que l’Union européenne, pour conserver la Grèce qui souhaite rester dans le club, lui impose avec le FMI, la BCE etc, les mesures structurelles et l’abandon de souveraineté dont les charmes ont été évoqués plus haut, de même la Flandre ne manquerait pas d’imposer ses conditions au maintien de ses aides à la Wallonie ! Les Wallons sont-ils vraiment disposés à subir de telles avanies, qui n’épargneront que la nomenklatura qui aura réussi à sauver son statut, et ses privilèges ?
  • et si les Wallons renâclent, se rebiffent, et, fiers et courageux, optent pour le « stand alone » après une inévitable période de troubles sociaux, peuvent-ils croire que la prospérité reviendrait dans un avenir à taille humaine avec le seul concours des forces politiques qui, en 50 ans de déclin de sa sidérurgie, de ses charbonnages, de son appareil industriel hérité du XIXème siècle, en dépit de quelques trop rares succès, n’ont pas su éviter à la Wallonie une dépendance qui en fait un protectorat économique et social de la Flandre ?

Le Professeur Jules Gazon combat cette illusion lyrique et fait de la situation wallonne (lien)  une analyse d’une implacable lucidité: les chiffres imposent leur vérité et ne permettent pas de rêver à une transition en douceur d’une Wallonie économiquement dépendante à une nation Wallonne prospère, autonome et membre de l’Union Européenne; ses finances publiques, charpente de toute structure étatique, ne le supporteraient pas. Ces chiffres sont, en gros, ceux que connaît actuellement la Grèce et que rappelle l’article du Monde déjà cité.

Certes, Jules Gazon y met les formes, car le professeur de sciences économique sait que la Wallonie n’est pas la Grèce, ne dispose pas des chiffres les plus récents et ne peut, académiquement parlant, se permettre les extrapolations qui sont autorisées au profane; en effet, en toute transparence démocratique, ces données sont sous embargo, les experts non-gouvernementaux n’y ont pas accès, et ce ne sont certes pas les médias qui vont violer ce « secret-défense » pour informer le lecteur électeur.

Jules Gazon fonde donc son analyse sur les derniers chiffres disponibles, ceux de 2009. Le citoyen lambda qui écrit ces lignes n’est pas, lui, tenu à cette réserve de scientifique et peut énoncer sans ambages ce que tout le monde peut savoir mais que personne ne veut voir : aucune évolution positive favorable n’est survenue ces dernières années, qui permettrait de controuver les conclusions de l’économiste liégeois ; un scénario-catastrophe à la grecque et une paupérisation massive et durable menacent bel et bien la Wallonie si celle-ci n’opère pas en temps voulu, c’est-à-dire aujourd’hui, des choix radicaux quant à son avenir institutionnel.

Et ce ne sont pas les modestes frémissements bruyamment acclamés ici ou là, méthode Coué ou intox délibérée, qui vont y changer quelque chose : le chômage ne diminue pas, mais seulement la vitesse à laquelle il augmente, etc… Le tout vu au travers de statistiques dites « belges » qui agrègent des réalités totalement différentes : que signifie un taux de chômage « belge » quand on sait qu’il est de 7 ou 8% en Flandre, de 12 ou 13% (au moins !) en Wallonie, de 20% à Bruxelles ?

Est-il nécessaire de souligner que si les mesures de restriction budgétaire (non, non, pas d’ »austérité » !?) sont jusqu’ici restées dans des limites que la population a bien voulu supporter, c’est grâce à la « râpe à fromage » et autres corrections de la mal-gouvernance chronique belge ? Une fois vendu ce qui est vendable, il faudra bien s’en prendre à l’impôt (pas celui des multinationales : il n’existe pas), à la Sécurité sociale, aux services publics, aux salaires, bref au niveau de vie de la plupart, le tout pour une durée imprévisible et sans perspective sérieuse de retour à une prospérité durable.

Chacun sait que la Belgique, puisqu’une entité juridique de ce nom existe, n’est pas le seul État-membre de l’U.E. en difficultés. À l’exception de l’Allemagne et de l’Autriche, tous les autres, ou presque, sont atteints à des degrés divers.

La spécificité belge tient en ceci que cet État se compose de 2 (pour simplifier) zones, dont l’une se compare honorablement à l’Allemagne ou à l’Autriche, et l’autre ressemble plus au Portugal, et bientôt à la Grèce, et qui de surcroît ont chacune une conception différente du « vivre ensemble » . Ou plutôt dont la plus nombreuse et la plus prospère ne voit plus que des inconvénients à cette vie commune, pour ce qu’il en reste.

On peut sans doute parler de « crise » pour certains États, mais il s’agit bien plus en Belgique d’un état critique, de nature structurelle bien plus que d’origine conjoncturelle.

Résumons – la Wallonie est face à trois options :

  • rester ou devenir une merveilleuse terre de vacances, un bantoustan subventionné par une puissance coloniale plus ou moins bienveillante,
  • se constituer en État indépendant, seule et en aucun cas avec Bruxelles qui n’en veut pas (lien), moyennant 10 ou 30 ans de paupérisme et après avoir vendu le trilogiport aux Chinois, la gare des Guillemins aux Hollandais et Bierset à Dubaï,
  • …ou trouver autre chose.

Dans cette configuration peu réjouissante, la Wallonie dispose tout de même d’un avantage sur d’autres États européens en difficultés : nombre de ceux-ci sont sous la menace d’une extrême-droite qui se pose en unique recours et est de plus en plus agressive (Aube-Dorée, Jobik et autres) , alors que la Wallonie peut parfaitement tenter de négocier avec la France, qui reste démocrate, un avenir commun dans une forme spécifique de réunionisme.

On entend déjà les cris d’effroi : en France, « on a déjà nos pauvres ! » ; en Wallonie : « pas de Préfets jacobins en casquette galonnée ! » De plus, par les temps qui courent, il faut reconnaître que la France n’offre pas son visage le plus séduisant, même pour un francophile déterminé…

Mais soyons sérieux : il y va du bien-être et du niveau de vie d’une voire deux générations de Wallonnes et de Wallons, d’une vision politique à long terme, pas d’un caprice romantique ou sentimental !

Et, du côté français, d’un apport non négligeable de population francophone dont le malheur est d’avoir été victime d’une erreur politique en des temps très révolus ; et qui, une fois cette erreur réparée, sera parfaitement en mesure d’apporter à la République le concours de ses travailleurs, de ses chercheurs, de ses entrepreneurs et de ses artistes, et même de son personnel politique dûment recyclé.

Il y a donc vraiment matière à négociation, et si on y met autant d’énergie et d’imagination que celles qui ont été et sont encore, vainement, dépensées pour faire survivre une Belgique désormais virtuelle, un avenir digne de ce nom est à portée des Wallons.

Encore un petit effort.. ! JUSQU’ICI, TOUT VA BIEN.. ?

Quand l’évolution de la situation conforte l’analyse

Jules Gheude, essayiste politique (1)

jules gheude 5Alors que la mouvance nationaliste ne cesse de progresser au Nord du pays, sapant, chaque jour un peu plus, les fondations du Royaume, les responsables politiques francophones continuent à faire l’autruche. Tout semble se passer pour eux comme si la Belgique était vouée à connaître l’éternité.

Que fait un séparatiste, s’il bénéficie de la légitimité démocratique ? Ben, il sépare. Ça t’étonne, Yvonne ?, écrivait, le 23 mars dernier, Pierre Bouillon dans « Le Soir ».

Or, cette légitimité démocratique pourrait bien être atteinte au soir des élections législatives et régionales du 25 mai 2014. Aujourd’hui, la N-VA, le Vlaams Belang et la Lijst Dedecker flirtent déjà avec les 45% d’intentions de vote (sondage Ipsos, Le Soir, RTL-TVI de mars).

Avec Bart De Wever, au moins, on sait à quoi s’attendre : il veut que la Flandre devienne autonome en 2014. C’est l’option confédéraliste, d’ailleurs largement partagée aussi par les démocrates-chrétiens et les libéraux flamands. D’un point de vue strictement stratégique, le ministre-président flamand Kris Peeters est bien forcé de se distancer du leader nationaliste (son parti, le CD&V, se situe actuellement à 16,7%,), mais, pour ce qui est du devenir de la Flandre, il y a, entre les deux hommes, l’épaisseur d’un papier à cigarette… Qui oserait nier que Kris Peeters se comporte déjà à l’étranger comme le chef d’un véritable Etat souverain ? N’a-t-il pas quitté la mission économique princière au Vietnam pour se rendre au Myanmar, afin d’y rencontrer Aun San Suu Kyi ?

A propos du prince héritier Philippe, il est d’ailleurs intéressant de lire les lettres que cinq présidents de partis flamands (N-VA, CD&V, Open VLD, Groen ! et LDD) viennent de lui adresser, à l’invitation de l’hebdomadaire « Knack ».

Si l’on n’est pas surpris par l’argumentation « républicaine » de Bart De Wever et Jean-Marie Dedecker, il convient, en revanche, de constater le ton critique et sans complaisance adopté par les autres.

Reconnais-le, le pouvoir politique que tu reçois parce que tu es, par hasard, le fils de ton père, c’est quand même d’un autre temps. Ne serait-il pas temps d’en finir avec cette relique ?, écrit Wouter Van Besien, le président de Groen !

Wouter Beke, le président du CD&V, qualifie, lui, la monarchie d’anachronisme, un reste d’un temps depuis longtemps révolu lorsque le pouvoir se transmettait par héritage et non par des élections démocratiques.

Quant à Genwdolyn Rutten, la présidente de l’Open VLD, elle appelle le prince à sortir de ce carcan.

Face à cette position qui amène Bart De Wever à constater que presque aucun parti ne veut de Philippe sur le trône, les élites francophones, Louis Michel en tête, proclament leur indéfectible attachement à Laeken. Comme le constate Philippe Martin, dans « Vers l’Avenir » du 10 mai : L’immense majorité des Flamands ne voient pas la nécessité de conserver une monarchie pour préserver un ciment de l’unité du pays, alors que beaucoup de francophones – et de responsables politiques – ont tendance à considérer la fonction royale, d’abord sous cet aspect utilitaire.

J’en viens à présent à cette sixième réforme de l’Etat, que les responsables francophones conçoivent toujours comme « fédérale » et dont ils restent persuadés qu’elle apportera la pacification communautaire (les trois bourgmestres FDF de la périphérie ne sont toujours pas nommés…).

A en juger par les propos tenus par Michel Delbaere, le patron des patrons flamands, dans « Le Soir » du 8 mai, on ne peut qu’être sceptique quant aux chances d’aboutissement de ce vaste chantier : Elle est dans l’accord de gouvernement, mais elle n’est toujours pas mise en œuvre. On avait parlé de Pâques pour un vote cet été. Mais on n’y est toujours pas. Et il faut encore parler de questions aussi complexes que la loi de financement. Nous craignons que ces réformes n’arrivent pas.

Constatant que le dialogue social est bloqué, M. Delbaere estime aussi qu’il serait plus simple de gérer tout cela entre patrons et syndicats flamands, entre lesquels il y a une plus grande convergence de vue…

Entre une Flandre qui se situe clairement à droite et une Wallonie qui reste dominée par un PS en lutte contre le PTB, le fossé, on le voit, est d’une profondeur abyssale.

Une Flandre qui, pour la troisième fois consécutive, parvient à l’équilibre budgétaire, alors que le Wallonie peine toujours à racler les fonds de tiroir (la prévision de solde de la Région et de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour 2013 s’établit à – 338 millions d’euros et on espère retrouver l’équilibre budgétaire en 2015).  Une Flandre qui, pour les trois premiers trimestres 2012, réalise 141,64 milliards d’exportations (+ 0,7%), contre 30,02 milliards seulement (-3,1%) pour la Wallonie. Et il convient de souligner que ces statistiques sont établies au départ des entreprises et non à partir de l’aéroport national ou du port d’Anvers.

Dans une carte blanche publiée par « La Libre Belgique » le 26 octobre 2012, je posais carrément la question : Et si Albert II devait être le dernier monarque belge ?

Les événements de ces derniers mois viennent clairement conforter mon analyse. Une analyse que je développe depuis 2007 et qui m’a amené, via les Etats généraux de Wallonie en 2009 et les travaux du Gewif (2),  à préparer l’après-Belgique.

On connaît mon point de vue : seule une union-intégration à la France, avec, dans un premier temps, un statut particulier, sera susceptible de garantir l’avenir de la Wallonie.

Force m’est aussi de constater que la récente enquête de la VUB, selon laquelle 73,9 des Bruxellois souhaitent l’autonomie (4,6% seulement optent pour l’association avec la Wallonie et 4% avec la Flandre, rejoint ce que j’ai toujours pensé : Bruxelles ne voudra aller ni avec les uns ni avec les autres. De quoi refroidir, en tout cas, sérieusement ceux qui, dans l’unique but de sauvegarder leur rente de situation, s’accrochent à cette irréaliste « Fédération Wallonie-Bruxelles », censée se transformer un jour en « Belgique continuée », avec, à sa tête, les Saxe-Cobourg !

(1) A paraître prochainement : « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique ».

(2) Groupe d’Etudes pour la Wallonie intégrée à la France – www.gewif.net.

« Vive Bruxelles libre… »

Bxl, sondage VUBLe journal Le Soir en a fait un des titres de son édition de mercredi (8 mai) : « 73,9 % des Bruxellois veulent l’autonomie. Moins de 5 % des 2.500 personnes interrogées par la VUB optent pour une association à la Wallonie. Même score pour la Flandre. » Le quotidien bruxellois a commenté ainsi les résultats de l’enquête menée par la VUB, rappelant qu’« en mars dernier », il « avait sondé 540 Bruxellois sur le même thème. A la question de savoir ‘en cas d’éclatement du pays, quel sort ils voulaient réserver à Bruxelles’, près de sept Bruxellois sur dix votaient pour une Région bruxelloise indépendante. Un résultat très similaire, qui confirme, donc, une tendance nette : l’identité bruxelloise est une réalité. »

« Les Bruxellois francophones ne veulent pas de la Wallonie », insistait le journal Le Soir et, dans la foulée, un autre titre : « Laurette Onkelinx: ‘L’identité bruxelloise existe enfin!’ » (lien), suggérant que la classe politique francophone encourage cette évolution vers une véritable autonomie de la Région bruxelloise. Cette identité, sur laquelle on peut construire un projet politique, c’est autre chose que Bossemans et Coppenolle ou la Zinneke Parade. Il y a un fait nouveau révélé par le sondage de la VUB, c’est que les Bruxellois s’identifient davantage à Bruxelles qu’à la Belgique. A côté de cette info, il en est une autre : cette affirmation de l’identité bruxelloise a tout l’air de plaire aux médias bruxellois dont l’influence s’étend sur « la partie francophone du pays ».

« Vive Bruxelles… vive Bruxelles libre », aurait-on envie de conclure. Cette façon de parler de Bruxelles, cela nous réjouit plutôt, mais faut-il que l’identité wallonne, qui a plus d’une fois mobilisé les foules et marqué notre histoire, soit moins prise au sérieux dans les médias « francophones » ? Soit traitée avec moins d’enthousiasme et de considération ? Soit folklorisée ou ringardisée au moment où la Wallonie a besoin de tous ses esprits pour choisir librement son avenir ?

Faut-il que les Wallons renoncent à toute conscience collective pour rester attachés à la Belgique envers et contre tout ? La Wallonie a-t-elle perdu ses repères ?

Heureusement, l’Institut Jules Destrée travaille encore sur l’histoire et le devenir de la Wallonie. Fondé en 1938 par Maurice Bologne et l’abbé Jules Mahieu, pour qui, sans nul doute, l’identité wallonne était une identité française, l’Institut Jules Destrée a certes perdu ses accents francophiles mais, bien qu’il soit proche du pouvoir, on peut saluer son indépendance et la qualité de son expertise autant que son engagement wallon.

Assemblée wallonneSignalons donc ici la publication d’une étude particulièrement documentée sur l’Assemblée wallonne qui, il y a un siècle, a doté la Wallonie de son drapeau et de sa fête annuelle. Son auteur, Paul Delforge, historien, directeur de recherches à l’Institut Destrée, est notamment le coordinateur de l’Encyclopédie du Mouvement wallon.

Pour une présentation du livre de Paul Delforge, cliquer ici.

G.R.

Quelle France est l’objet de notre désir ?

Entre les mursComme la peste, je les fuis, les films sur l’école ! Pensez ! j’ai déjà donné : quarante et un an à enseigner le français. Et pourtant, avec quel plaisir je viens de revoir Entre les murs, ce film de Laurent Cantet, honoré par la Palme d’Or au Festival de Cannes de 2008. La même émotion qu’il y a quatre ans me saisit : quelle pénétration, quelle justesse de ton !

Une scène de ce film m’a frappé, qui révèle la cause profonde de la difficulté de ces enseignants talentueux et dévoués de l’école publique à acculturer ces jeunes issus de civilisations étrangères, à les instituer en leur inculquant les valeurs de la République : lorsqu’une jeune beurette en révolte lance à son professeur de français qu’elle ne veut pas être française, car elle n’en est pas fière, ce dernier lui confie, comme en écho : « moi non plus ».

Là est le mal qui ronge les Français. Alors que l’Histoire, le cœur et la raison devraient les y pousser, si tant de Wallons ne réclament pas la réunion à la France, c’est que beaucoup trop de Français de France ne sont plus fiers d’être Français. Le score si médiocre du parti réunioniste, en dépit des circonstances favorables, s’explique moins par des raisons internes à ce parti que par le peu d’attraction d’une France déprimée, qui ne s’affirme plus. Quel attrait peut avoir cette France qui élit un Sarkozy à son retour de Washington où il était allé s’excuser auprès de Bush de l’arrogance de son pays qui ne s’était pas aligné, mais avait dénoncé l’intervention américaine en Irak ? Quel attrait pour la France peut inspirer un Hollande qui, le béret à la main avec son air d’épicier en faillite, se soumet aux ordres de Berlin ?

La France que je désire et au sein de laquelle  je désire m’engager est celle du discours de Villepin au Conseil de Sécurité des Nations Unies. La France que je désire pense que notre poids dans le monde dépend de la force de notre rayonnement culturel. La France que je désire sait que la création intellectuelle, la créativité scientifique surgissent toujours de minorités de quelques lieux privilégiés et qu’elles ne dépendent pas de notre seul poids démographique, qui n’est que d’un pour cent. La France que je désire affirme : pour que l’esprit continue à souffler, faisons le choix d’approfondir notre singularité dont l’âme est notre langue.

Nous nous désolons que les jeunes désertent le politique et soient si rares dans notre mouvement. Certes, comme toujours et plus que les autres, les jeunes sont avides de trouver leur place, de s’instituer, de se conformer, n’en déplaisent aux flatteurs qui les corrompent. Mais quels modèles leur propose-t-on ? Et les meilleurs d’entre eux, ceux qui seront le sel de la terre, les rallierons-nous si nous aboyons avec les caniches britanniques, si nous nous soumettons aux organismes que les Anglo-Saxons noyautent, si nous préconisons un enseignement utilitaire qui singe les puissants en supprimant nos cours d’histoire et de philo, si nous acceptons leurs critères de classement des universités, si nous servons dans leur machine de guerre, si nous calquons le rêve américain ?

La France que je désire n’est pas nationaliste, car le nationalisme se nourrit de chauvinisme et d’exclusion. C’est une France patriote, qui honore la pensée, la création, qui ne renonce pas à sa langue mais l’illustre, qui dénonce la cupidité d’un monde de marchands et propose une autre voie, fait entendre une autre voix dans une autre langue que l’anglais, une France qui diffuse ses idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité, fussent-ils en rupture avec la doxa néo-libérale.

Mais la France tristounette, ce canton de l’empire anglo-saxon où les Maîtres du Monde toléreront quelques exceptions pittoresques, je la vomis ! Plutôt Lituanien, Kirghize … allons ! j’ose ! … plutôt Flamand !

Pour rallier les Wallons, pour enthousiasmer des jeunes à la recherche d’un idéal, pour ranimer la flamme républicaine, il est urgent que nous invitions, chez nous, en Wallonie, des personnalités françaises, de gauche comme de droite – car nous sommes pluralistes –, des gens sensibles à notre combat pour la réunion à la France, des hommes et des femmes qui célébreront haut et clair, qui consacreront la singularité vivace, l’universalité, la grandeur de notre chère patrie, la France.

                                                                                                Louis Nisse

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde