Port d’Anvers .vlaanderen

Quand les yeux se détournent de la lumière aveuglante, on distingue mieux la réalité des choses. Après ce 21 juillet « historique », il faut réapprendre à voir clair dans les petites infos de la semaine. Voici deux infos relevées sur le site de La Libre, évidemment sans rapport avec le couronnement de Philippe, ni même avec la politique… du moins, pas directement.

BELGIUM ANTWERP HARBOR INFRABELLe port d’Anvers menacé, lisait-on ce mercredi dans la rubrique Economie. « La branche fret de la société de chemins de fer vient en effet de décider officiellement de fermer son ‘hub’ intermodal d’Anvers-Nord. Un site pour le moins important pour le tissu économique flamand puisque«  A vrai dire, ce n’est pas une petite info, si on touche au cœur économique de la Flandre. Anvers, c’est aussi Bart De Wever, prêt à sortir ses griffes quand les intérêts flamands sont négligés par le gouvernement fédéral. Se peut-il que la SNCB/NMBS se désengage ainsi du port d’Anvers ?

Plus loin dans l’article, on apprend toutefois que « …’si le gouvernement devait décider de prolonger les subsides pour le transport ferroviaire intermodal, le conseil d’administration a d’ores et déjà accepté d’annuler sa décision de mettre fin à l’exploitation du Main hub, précise Geert Pauwels, CEO de la SNCB Logistics ». Ah voilà, ce n’est qu’un moyen de mettre le gouvernement Di Rupo face à ses responsabilités. On allume la mèche et on engage le compte à rebours. Un courrier a été envoyé au ministre des Entreprises publiques Jean-Pascal Labille (PS) et au secrétaire d’Etat à la Mobilité Melchior Wathelet (CDH). Deux francophones. La SNCB/NMBS, dont on connaît les difficultés financières et la propension à négliger la Wallonie, ne réclame ici que quelques millions de plus pour les mois à venir. Inutile de jouer avec le feu. Le gouvernement fédéral doit savoir que s’il a des économies à faire (avec une dette qui explose à nouveau), il a intérêt à ménager la Flandre. Affaire à suivre.

Cela mérite un commentaire. Il y a trois semaines, Le Vif/L’Express a donné la parole à des experts en noir-jaune-rouge qui soutiennent que l’éclatement de la Belgique est impossible. A côté des habituels Philippe Van Parijs et Vincent Laborderie, les joyeux auteurs de Good Morning Belgium, il y avait un invité-surprise : Christian Behrendt, dont l’argument se résume à ceci : « Le plus important, comme le disait Bill Clinton, ‘it’s the economy, stupid !…’ Il pourrait certes y avoir un jour une majorité de parlementaires disposée à soutenir ce genre de résolution. Mais le jour-même, il y aurait une réaction très vive des milieux économiques. » On l’a connu mieux inspiré, le professeur de droit constitutionnel à l’Université de Liège. Il semble au contraire que l’économie soit une source inépuisable d’arguments pour le nationalisme flamand. C’est sur ce terrain-là que le travail de sape de l’Etat belge est le plus efficace. S’il y a des freins au démembrement de la Belgique en Flandre, ils ne sont pas à chercher du côté de l’Unizo ou de la Voka. Quant à Geert Pauwels, CEO de la SNCB Logistics, il fait penser au Monsieur Jourdain de Molière : en menaçant le gouvernement Di Rupo de fermer son « hub » intermodal du port d’Anvers, il joue sans le savoir avec le feu communautaire (mais peut-être est-il très conscient de ce qu’il fait).

Illu: Young boys & their computerAutre info, pêchée cette fois dans la rubrique Cybermédia : Des sites .vlaanderen et .brussels dès septembre 2014. « Les extensions des noms de domaines ‘.vlaanderen’ et ‘.brussels’ devraient être opérationnelles à partir de septembre 2014. C’est une simple information donnée par l’agence Belga, sans développement ni commentaire. On y lit aussi que le « gouvernement wallon, en revanche, n’avait pas souhaité acheter l’extension ‘.wallonie’, invoquant notamment le coût d’une telle opérationEntre-temps, la Wallonie s’est également dotée d’un nouveau logo souligné par le nom de domaine ‘Wallonia.be’ qui profite de l’extension ‘.be’, plus connue internationalement. »

Inutile de revenir sur la polémique suscitée par la façon dont la Wallonie communique et gère son budget. Ce qu’il importe de voir ici, c’est que le gouvernement flamand n’hésite pas, lui, à dépenser de l’argent pour se défaire de l’extension « .be ». Comme toujours, la Flandre entend s’affirmer pour ce qu’elle est, tandis que la Wallonie se présente au monde comme une région de la Belgique, un pays dont la Flandre est l’élément dominant et… centrifuge. Autrement dit, loin de s’émanciper, la Wallonie se définit par son appartenance à un Etat fédéral en voie d’évaporation dont l’avenir dépend du bon vouloir d’une nation flamande de plus en plus consciente d’elle-même et soucieuse d’exister sur le plan international. Ce déséquilibre est préjudiciable à la Wallonie et on ne fait que le renforcer quand on exalte le sentiment national belge dans les médias francophones. A quand une extension « .fr » pour donner une visibilité plus grande à la Wallonie ?

Georges R.

Décès de Jean Esnault

Nous apprenons le décès de Jean Esnault. Il était membre de l’AWF. Pour ceux qui ne le connaissaient pas, voici ces quelques mots du Forum Démocratique Wallon, auquel nous nous associons.

Nous l’avons eu à nos côtés lors de la création du FDW; militant wallon, bien qu’il n’ait pas clamé haut et fort son engagement dans la mouvance wallonne, il fut de ceux qui luttèrent notamment pour l’abdication du Roi Léopold III dans les années 50, document cinématographe en atteste par ailleurs. Il s’est toujours montré critique vis-à-vis de l’Etat belge et de ses mentors, la façon dont la Wallonie fut vendue lâchement aux appétits flamands et la couardise des dirigeants wallons. Il était le premier à vouloir rassembler toutes les forces wallonnes dont il trouvait absurde l’existence de divisions au sein du Mouvement Wallon.

Nous tenons à exprimer à ses proches nos sincères condoléances,

Le FDW

Vingt ans après

21 juillet 2013Albert II se retire en souhaitant que la Belgique garde sa cohésion.

Place aux réjouissances. Soleil radieux pour le couronnement de Philippe en ce dimanche de fête nationale. Avec l’avènement d’un nouveau roi, la Belgique voudrait se persuader qu’elle échappe à ses démons communautaires, à l’emprise du temps, qu’elle se renouvelle à mesure qu’elle écrit son histoire en noir-jaune-rouge. Mais l’inquiétude est palpable.

Vingt ans ont passé. Quand Albert II est monté sur le trône de Belgique, il y avait la même incertitude. L’exemple donné par les Tchèques et les Slovaques, séparés d’un commun accord le 31 décembre 1992,  donnait une résonance particulière aux accords de la Saint-Michel transformant la Belgique en Etat fédéral. Au printemps, 60 000 personnes défilaient contre le séparatisme à Bruxelles, en chantant les exploits des Diables rouges à Mexico, avec des « olé, olé, olé, we are the champions ». Cela n’empêchait pas Luc Van den Brande, le ministre-président flamand, d’annoncer que l’étape suivante était le confédéralisme.

La Flandre sait où elle veut aller. Sa position dominante en Belgique l’engage à rester patiente.

En ce 21 juillet 2013, tandis que des milliers de drapeaux noir-jaune-rouge battent l’air surchauffé, à la façon d’un cœur qui s’emballe, à la recherche d’un nouveau souffle, Albert II cède le trône à son fils, mais il est bien conscient que c’est la population flamande, majoritaire et majoritairement peu enthousiaste, qui détient les clés du royaume. La fête sera de courte durée. A charge, pour Di Rupo, de prolonger le charme. Et les Diables rouges, olé, olé, olé.

De grandes émotions collectives ont pu faire croire en l’ »invincible unité » du peuple belge, mais jamais très longtemps. Les images accompagnant l’ultime discours officiel d’Albert II, hier, ont rappelé combien la mort soudaine du roi Baudouin, survenue le 31 juillet 1993, avait ému les Belges, une foule compacte enserrant le palais royal dans l’attente d’un dernier hommage au défunt. Trois ans plus tard, la tension communautaire était pourtant montée si fort que Claude Eerdekens brisait le tabou du rattachisme en séance plénière de la Chambre : « Nous, Wallons, sommes fiers de nous trouver à côté d’un grand pays comme la France. Si vous voulez que la France se trouve aux portes de Bruxelles, alors allez-y… ». Les médias se sont engouffrés dans la brèche et la question de l’existence de la Belgique a été posée comme jamais auparavant. Il a fallu le retentissement de l’affaire Dutroux pour calmer le jeu, sans rien changer sur le fond, la Flandre maintenant la pression pour de nouvelles réformes.

Certes, un imprévu peut infléchir le cours des choses. En 1999, la crise de la dioxine a rejeté le CVP dans l’opposition, privant Luc Van den Brande de son grand rendez-vous avec l’histoire en 2002. Lui repoussé dans les coulisses, le 700e anniversaire de la bataille des Eperons d’or, annoncé comme le grand soir du nationalisme flamand, s’est dégonflé. La 5e réforme de l’Etat, adoptée un an plus tôt, n’a pas fait chanceler le royaume de Belgique.

Les chrétiens flamands ne sont revenus au pouvoir qu’avec la N-VA dans leurs bagages. Alors que le confédéralisme était désormais sur toutes les lèvres en Flandre, les partis francophones ont utilisé la seule force qu’ils détenaient encore : la force d’inertie. A leurs électeurs, ils ont dit qu’il fallait s’occuper des « vrais problèmes des gens ». Mais, en Belgique, ce discours est trompeur, mensonger. Les choix politiques prennent vite une dimension communautaire. Le communautaire est partout. Depuis les élections de 2007, la Belgique est en état de crise communautaire permanente. Les francophones ont dû négocier une nouvelle réforme qui va leur faire mal dans les années à venir. En dépit de ces concessions, la tension retombe à peine, car voilà que se profile une nouvelle échéance électorale à haut risque, avec un Bart De Wever qui capitalise sur une certaine impatience de la Flandre.

Georges R.

Sur le même sujet, lire aussi Ô Belgique, ô mère chérie.

Jules Gheude dans l’Echo

Dans son édition d’aujourd’hui, le journal L’Echo a brièvement rendu compte de la « joyeuse sortie » d’Albert II en Flandre. C’était à Gand, ce mercredi. « Tout au long de la journée, le public était peu nombreux et l’accueil a été quelque peu perturbé par une poignée d’activistes nationalistes flamands. »

Le quotidien préféré des investisseurs a consacré sa page suivante à une interview de Jules Gheude, que nous reproduisons ici.

L'Echo, Gheude 3Jules Gheude représente un courant très minoritaire en Belgique, celui des « rattachistes » par rapport à la France. Son mentor n’est autre que François Perin, ancien ministre de la Réforme des institutions et constitutionnaliste émérite de l’Université de Liège. Celui-ci avait démissionné spectaculairement de sa fonction sénatoriale, il y a 33 ans, en déclarant que la Belgique ne survivrait pas au nationalisme flamand. Jules Gheude vient de signer un essai sous la forme d’une lettre adressée à « un ami français » et qu’il intitule « De la disparition de la Belgique » (éd. Mon Petit Editeur).

Pourquoi le choix d’une lettre adressée à un ami français ?

S’ils ont entendu parler de l’affrontement entre Flamands et Wallons, nombre de Français ignorent l’ampleur du problème. Ils sont loin d’imaginer qu’un phénomène de balkanisation est en train de se dérouler à leur frontière nord. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas pour rien que la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française a chargé, en juillet 2011, deux de ses élus, l’un de la majorité, l’autre de l’opposition, de se rendre chez nous afin de faire un rapport sur la situation intérieure du pays. Et le moins qu’on puisse dire, c’est ce que ce rapport émet de sérieux doutes quant à la survie de la Belgique. Voyez ce qu’a déclaré le député PS Jean-Pierre Kucheida : « J’ai l’ultime conviction que les Flamands ne seront jamais satisfaits dans le cadre actuel de la Belgique, ils ne pourront être satisfaits que si le cordon belge est coupé ou, tout au moins, largement distendu »

C’est cette réalité que, selon vous, les responsables francophones ne veulent pas admettre…

Oui. A travers l’ami français, c’est donc aussi à eux que je m’adresse. Ils ne veulent pas comprendre que la Flandre est devenue une Nation, comme cela figure d’ailleurs expressément dans le préambule de la Charte pour la Flandre, qu’un Parlement flamand unanime a adoptée il y a deux ans. Cet aveuglement volontaire est proprement suicidaire. Alors que la Flandre sait clairement où elle veut aller, c’est-à-dire à l’indépendance complète par étapes – fédéralisme, confédéralisme-, les élites francophones, soucieuses avant tout de préserver leur rente de situation, continuent d’agir comme s’il était écrit quelque part que la Belgique avait valeur d’immortalité. Il faut le dire, haut et fort : aucune réforme de l’Etat ne viendra à bout du nationalisme flamand. Voyez le dernier Baromètre du « Soir » qui indique, à un an des prochaines élections fédérales et régionales, que la N-VA et le Vlaams Belang récoltent 44,4% ensemble des intentions de vote.

Comment voyez-vous les choses si ce score devait se confirmer en 2014 ?

En partant d’un sondage de février, Christian Behrendt, le constitutionnaliste de l’ULg, a fait ses calculs : N-VA et Vlaams Belang pourraient obtenir 44 des 87 sièges que compterait le groupe linguistique néerlandais. C’est la majorité absolue, au siège près. Ce résultat se passe, je crois, de tout commentaire. On imagine déjà les turbulences que cela va engendrer dans le ciel politique ! Je ne sais dire avec exactitude quand la scission de la Belgique interviendra, mais le fait est qu’elle apparaît de plus en plus inéluctable. L’émission « C’est du belge » pourrait, plus vite qu’on ne pense, devenir « C’était du belge »

Vous dites que les élites francophones ne réfléchissent pas à l’après-Belgique. Mais il y pourtant ce Plan B…

Ne tournons pas autour du pot. Comme ils redoutent comme la peste de voir leurs avantages et prérogatives actuels disparaître le jour où, forte de sa légitimité démocratique, la Flandre larguera unilatéralement les amarres, ils s’imaginent, avec une grande naïveté, pouvoir poursuivre la route avec une Belgique seconde ou continuée. Car c’est, à leurs yeux, ce que devrait devenir cette Fédération Wallonie-Bruxelles qu’ils tentent aujourd’hui d’affirmer. Depuis 2007, j’ai placé ma réflexion dans l’après-Belgique. Avec les Etats généraux de Wallonie, initiative citoyenne que j’ai mise sur pied en mai 2009 et que le monde politique a préféré snober, des rapports fouillés ont été rédigés, à charge et à décharge, sur les diverses options d’avenir possibles pour la Wallonie. Et le constat est clair : ni un Etat Wallon indépendant, ni un Etat Wallonie-Bruxelles ne constitueraient des formules réalistes et, surtout, financièrement viables.

Dans votre livre, vous qualifiez cette Fédération Wallonie-Bruxelles de « vaste fumisterie »…

Non seulement l’appellation n’est pas constitutionnelle, mais elle ne peut prendre corps, pour la simple raison que le Parlement bruxellois, contrairement au Parlement wallon, ne pourra jamais délibérer pour l’approuver. En effet, les élus flamands disposent du droit de veto au sein de l’institution bruxelloise et ils ne manqueraient pas d’en user. Par ailleurs, selon un sondage du 23 mars dernier, 68% des Bruxellois se prononcent sans hésiter pour une Région bruxelloise indépendante. Voilà qui met à mal cette Fédération Wallonie-Bruxelles que 61% des Wallons voudraient voir se transformer en Belgique résiduelle. Sans oublier les difficultés que rencontrerait une telle Belgique au niveau de sa reconnaissance sur le plan international.

Selon vous, il n’y a donc d’avenir wallon possible qu’en France ?

Oui, mais au départ d’une union-intégration, avec statut particulier. C’est une formule que permettrait sans problème la Constitution française. Nous avons comparé, aux Etats généraux de Wallonie, les systèmes belges et français en matière d’enseignement, de santé, de législation sociale, de fiscalité, de justice. Il y a des divergences majeures qui empêcheraient une assimilation immédiate.

La France connaît en ce moment de grosses difficultés budgétaires. Pourrait-elle s’encombrer de la dette wallonne ?

L’économiste Jules Gazon a calculé qu’en 2010, on obtenait un solde net à financer pour la Wallonie, intérêts de la dette publique compris, de 9,074 milliards, soit 22% des dépenses publiques. Et il arrivait à 33% si la Wallonie était contrainte de refinancer sa dette avec un taux d’intérêt à 12%, pour reprendre l’exemple de la Grèce. Une situation proprement intenable au plan des finances publiques et qui ne permettrait pas l’émergence d’un Etat wallon indépendant. Mais il est évident que le contexte serait tout autre si la Wallonie intégrait la France. Non seulement, elle ne devrait pas affronter le scénario infernal du refinancement de la dette à des taux usuraires, mais son déficit se marginaliserait à l’échelle de la France. Et l’impact sur la dette et les besoins de financement de la République serait mineur et tout à fait tolérable. J’ajoute que la France, par cette opération, gagnerait – de manière tout à fait pacifique – un accroissement territorial et démographique, qui lui permettrait de réduire sensiblement son différentiel avec l’Allemagne et d’augmenter ses droits de vote dans les institutions européennes. La mariée, comme on dit, ne viendrait pas les mains vides.

Beaucoup de Wallons disent aimer la France, mais ne voudraient pas devenir Français…

Ces états d’âme disparaîtront très vite le jour où l’on sera le nez sur le mur. Car on percevra alors très vite le cadre dans lequel la population wallonne a le plus de garanties de s’épanouir.

Que vous inspire l’accession au trône de Philippe ?

D’aucuns se réjouissent de voir Philippe arriver à la tête d’une Belgique pacifiée. Or, cette accession au trône intervient à dix mois d’élections à très haut risque, qui pourraient compromettre la survie même du pays. Par ailleurs, la personnalité de Philippe est fortement controversée en Flandre où l’on n’a pas oublié ses écarts de 2004 (son irritation à l’égard du Vlaams Belang) et de 2007 (sa manière de tancer vertement deux journalistes flamands). D’où les mises en garde faites récemment par cinq présidents de parti flamands dans la lettre qu’ils lui ont adressée. Et Bart De Wever de résumer ainsi la situation : « C’est un secret de Polichinelle qu’à peu près aucun parti ne veut voir Philippe sur le trône. » Un Bart De Wever qui, comme la majorité de ses collègues, entend réduire la fonction royale à la portion congrue, strictement protocolaire.

Pour une histoire de la Wallonie

BAUTHIERE PIROTTE histoire wallonieEn ce jour de fête de la Communauté flamande, saluons la publication d’une Histoire de Wallonie, sous-titrée Le point de vue wallon, que nous devons à nos amis Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte. Alors que la bataille des Eperons d’or s’est imposée dans l’imaginaire flamand comme un événement fondateur très antérieur à la création de l’Etat belge, beaucoup de Wallons vivent encore avec l’idée que, « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves ». Il faut pourtant se méfier des apparences et, pour le dire ainsi, de l’instrumentalisation de l’histoire. Au temps de César, les Belges étaient des Gaulois (un peu comme Astérix) et ils occupaient un territoire qui s’étendait jusqu’à Paris (Lutèce). Les Flamands, majoritaires en Belgique (la Belgique d’aujourd’hui) sont venus plus tard s’installer dans le plat pays côtier où ils avaient souvent les pieds dans l’eau (origine supposée de leur nom). Donc, les Wallons et les Français descendent des Gaulois, mais pas les Flamands qui, à l’origine, étaient des Francs (des Germains). Mais ce sont les Francs qui ont donné leur nom aux Français dont les ancêtres étaient majoritairement des Gaulois (des Celtes). Et bien entendu les migrations des uns et des autres ont un peu plus compliqué tout ça…

Au diable les subtilités historiques, il suffit d’un même nom (Flandre ou Belgique) pour que, dans l’esprit des gens, le passé et le présent se confondent. La cohésion nationale justifie les libertés prises avec l’histoire. Il n’y a pas de quoi s’émouvoir. Le problème, pour la Wallonie, c’est qu’elle baigne encore dans un récit fabriqué pour la Belgique unitaire.

C’est loin, très loin d’être anodin.

L’attachement à un pays repose, sinon sur une langue commune ou un projet commun, du moins sur l’idée d’un enracinement historique. Qu’elle soit individuelle ou collective, l’identité se construit sur la mémoire, laquelle digère les expériences du passé (des générations passées) de façon plus ou moins sommaire et orientée. Assez naturellement, quand la Belgique a été créée, on s’est employé à lui donner une histoire millénaire, qui l’inscrirait dans la durée, en forçant l’interprétation des faits. C’est ainsi que l’on fabrique une conscience nationale. En Wallonie, celle-ci devait recouvrir  une mémoire populaire encore imprégnée par la France et la légende napoléonienne. Mais, on le sait, c’est dans la partie flamande du pays que cette nouvelle identité nationale (francophone) a soulevé le plus de résistance. La Belgique se reconnaissait volontiers dans le passé de la Flandre et du Brabant (et moins dans l’histoire de la principauté de Liège, avec ses accents francophiles), mais cela ne compensait pas. Ce premier compromis à la belge, visant à imposer une culture commune à tous les habitants du royaume, est devenu caduque avec le passage au suffrage universel.  La classe dominante a eu beau nier l’existence de deux peuples, la démocratisation de la vie politique a déchiré le voile et mis fin au projet de la Belgique unitaire.

La première guerre mondiale a certes exalté la ferveur patriotique, en Belgique comme ailleurs, mais elle a aussi, et plus durablement, nourri la dynamique du mouvement flamand. Les tensions linguistiques ont poussé les historiens de métier, dans les universités, à se dégager de la fiction belge et à considérer des ensembles culturels plus homogènes : Flandre et Pays-Bas d’un côté, Wallonie de l’autre (dont on pouvait seulement dire qu’elle était une terre romane, avec une identité plutôt… française). Néanmoins, ni cette nouvelle approche historique (à laquelle se référaient les mouvements flamand et wallon centrifuges) ni le conflit communautaire lui-même n’ont balayé les mythes nationaux de la Belgique unitaire, entretenus, répétés, confortés par l’école primaire et les cercles de pouvoir attachés au maintien de l’Etat belge.

Evidemment, l’autosuggestion a ses limites. La réalité de l’Etat belge, c’est qu’il n’en finit pas de se désagréger, ne pouvant survivre qu’à la condition de se diviser, avec des freins puissants qui conduisent à une complexité institutionnelle unique au monde. Mais les effets de cette évolution ne sont pas les mêmes au nord et au sud de la frontière linguistique. La Flandre a tiré parti de son autonomie accrue pour approfondir une authentique conscience nationale flamande, avec une mémoire collective en grande partie dégagée du cadre belge. Sa classe dominante est partagée quant à l’utilité de maintenir celui-ci (sous une forme adaptée). Question de pertes et de profits. En Wallonie, le calcul est différent. Le militantisme wallon ne fait plus recette : qu’il soit régionaliste, indépendantiste ou rattachiste, il semble avoir perdu sa pertinence à mesure que la Région recevait des compétences nouvelles. Pas de porte de sortie. On parie sur la stabilisation de l’Etat belge et on est prêt à en payer le prix. Bien des responsables politiques ont l’air tétanisés, sans vision, sans envergure, sans le moindre sens de l’histoire. Ainsi, paradoxalement, le sentiment wallon est au plus bas quand la Wallonie doit prendre en main son destin.

« Amour sacré de la patrie, rends-nous l’audace et la fierté. » Ces paroles chantées au moment de la révolution belge (une révolution pour se détacher des Pays-Bas et, dans l’esprit de beaucoup, pour redevenir français) résonnent à présent comme une complainte, car il est possible que cela coince encore entre Wallons et Flamands. L’opinion wallonne, loin de vivre cette évolution comme une émancipation, se réfugie dans le fantasme. Elle s’accroche à une représentation de la Belgique qui a pris forme au XIXe siècle et qui n’est pas du tout adaptée à un Etat fédéral centrifuge où la concurrence entre les entités fédérées, déclarée ou sournoise, est beaucoup plus réelle que le fédéralisme de coopération, formule creuse aux effets anesthésiants.

N’ayons pas peur de le dire : cette situation est préjudiciable à la Wallonie. La faute en revient aux Wallons eux-mêmes, aux médias, à la classe politique, aux milieux académiques. C’est une sorte de démission collective.  A tous, il faut conseiller de se (re)plonger dans l’histoire et d’en sortir moins belges et plus wallons. Pour commencer, rien de tel que le livre de Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte, dont on trouvera une présentation sur le site de l’éditeur français (de Bretagne, car la Wallonie a son particularisme, elle aussi).

Georges R.

A lire également, à la veille du 14 juillet, cet article de l’an passé : Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans, et après ?

De la démocratie, vraiment ?

Un billet d’humeur de Willy Burgeon.

willy burgeonLes esprits qui savent raison garder sont écœurés par le déluge de propagande en faveur de la monarchie qui s’abat sur le pays.

Cette famille de privilégiés qui étale son luxe est-elle connectée avec une population qui est en butte à une crise cruelle ? Qu’ont en commun les 20% de Wallons qui se trouvent au seuil de la pauvreté avec ceux qui s’exhibent sur des yachts, dans des châteaux et bolides, ont un train de vie inouï et même pratiquent l’évasion fiscale (Fabiola) ? Ils sont désignés comme le ciment de la Belgique ? Pas étonnant que le bâtiment tombe en ruines. Tout est bon pour le soutenir : le football et le défilé des piliers de l’establishment qui s’épanchent en flagorneries dont un des plus zélés, comme socialiste je le déplore, est l’actuel Premier Ministre. Le débat est absent. Tout opposant à la pensée unique n’a droit qu’au silence. Hélas, pendant des semaines et des mois, ils vont ressasser les mêmes choses. Pourquoi ?

Quels objectifs politiques poursuivent ces medias qui « sanctifient » de la sorte des personnes ? Cette forme de populisme ne prétend-t-il pas fabriquer l’homme providentiel ? N’est-ce pas un moyen  de distraire, en l’abêtissant, la population de ses vrais problèmes qui sont le chômage et l’extension de la misère ?

L’establishment belgicain sait que Philippe est faible et qu’il sera un jouet facile pour les groupes de pression conservateurs. On lui garde d’ailleurs le même cabinet tellement bien inspiré par la secte extrémiste le « Renouveau Charismatique ». C’est la raison pour laquelle les prérogatives du futur roi doivent être, à l’avenir, purement protocolaires. C’est le moindre mal.

Il faut  rappeler que la monarchie est une survivance du Moyen-Age, du mythe du souverain de droit divin et n’est plus en phase avec un Etat moderne. Il n’est ni démocratique, ni social de prodiguer des privilèges à des personnes en raison de leur naissance.

L’Etat du 21e siècle doit être Républicain. Le Président de la République doit être l’élu du peuple. Et ce principe est un fondement de la démocratie.

Willy Burgeon

Président Honoraire du Parlement Wallon

Militant PS

Débat : l’État Wallonie-Bruxelles, une étape nécessaire ou le dernier songe belgicain ?

Pour sauver le caractère francophone de Bruxelles, rien de mieux que d’en faire un territoire français. Reste à voir comment y arriver, sachant que Bruxelles est loin d’être promise à la France. Certains de nos amis bruxellois misent sur le FDF, avec plus ou moins de nuances. Ils ont tort, selon Jacques Lenain. Le débat est ouvert. Nous reprenons ici les termes de la controverse, tels qu’ils ont déjà été publiés dans le magazine France-Wallonie-Bruxelles.

Bruxelles

L’article de Jean-Paul Roos paru dans le numéro de France-Wallonie-Bruxelles du mois de mars 2013 a suscité la controverse, en ce qu’il saluait, toutefois avec réserves, la proposition d’Olivier Maingain de constituer un ‘État Wallonie-Bruxelles’.

Il nous est apparu utile – et même indispensable – d’en débattre dans notre revue. François Detif et Jean-François Goosse, d’une part, Jacques Lenain, d’autre part, ont accepté de se livrer à cet exercice particulier : exposer les mérites et inconvénients de la proposition d’Olivier Maingain, les perspectives qu’un État Wallonie-Bruxelles offre à la cause réunioniste, sa nécessité dans la défense des intérêts wallons et bruxellois alors que la Belgique est en voie de dislocation, ou, au contraire, ses vices rédhibitoires et ses séductions captieuses, propres à détourner Wallons et Bruxellois de la solution française et à les mener dans une impasse.

Au-delà de l’accord sur l’objectif – la réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la France –, l’on entre dans la politique-fiction. Il y a donc intérêt – mieux : nécessité – à imaginer et confronter divers scénarios et à évaluer dans quelle mesure ils sont souhaitables mais aussi possibles.

Le débat est donc ouvert. Puisse-t-il enrichir d’arguments nouveaux les réflexions de nos lecteurs. Puissent ceux-ci s’en saisir, car c’est de notre destin à tous qu’il en va.

Le comité de rédaction

L’État Wallonie-Bruxelles, une étape nécessaire

L’État Wallonie-Bruxelles, tel que le conçoit Olivier Maingain, diffère de manière essentielle de la Fédération Wallonie-Bruxelles que promeuvent Rudy Demotte et Charles Picqué :

1.      L’État Wallonie-Bruxelles a une base territoriale exclusive (celle des Régions Wallonie et Bruxelles) ; la Fédération Wallonie-Bruxelles n’écarte pas, voire appelle à des fins ‘d’équilibre’, la constitution d’une ‘Fédération Flandre-Bruxelles’.

2.      L’État Wallonie-Bruxelles s’inscrit donc dans l’hypothèse d’une après-Belgique, tandis que la Fédération Wallonie-Bruxelles pose Bruxelles comme ‘point de cohésion’ d’une ‘Belgique toujours grande et belle’.

3.      L’État Wallonie-Bruxelles dépasse avec élégance l’opposition entre Communauté et Région. S’il advient, il fédérera les régions Wallonie et Bruxelles ; elles en seront donc à l’origine et le primeront. Au contraire, la prétendue ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’, soit la Communauté française de Belgique, n’a rien d’une ‘fédération’ : c’est une collectivité publique parallèle aux Régions wallonne et de Bruxelles-Capitale, dénoncée, selon que l’on est régionaliste wallon ou bruxellois, comme un instrument bruxellois de domination sur la Wallonie ou comme un instrument wallon de domination sur Bruxelles. Bref, outre qu’elle détourne l’attention des Wallons et des Bruxellois de la Belgique en tant qu’instrument flamand de domination, la Communauté française de Belgique, parée ou non de la fausse appellation de ‘Fédération’, divise davantage les Wallons et les Bruxellois qu’elle ne les unit. En revanche, l’État Wallonie-Bruxelles a vocation à les rassembler pour faire face aux défis communs : se libérer d’une Belgique en voie de dislocation ou d’évaporation et associer leur destinée à celle de la nation française – notre nation.

Autonomistes wallons et bruxellois sont des alliés objectifs dans la détestation de la Communauté française de Belgique, il est vrai bancale en raison de la contrainte belge. Du reste, ils le savent bien et œuvrent de concert à sa suppression. Qu’ils vouent à de semblables gémonies l’État Wallonie-Bruxelles, nonobstant ses différences objectives essentielles avec la prétendue ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’, indique que c’est bien contre toute alliance entre Wallons et Bruxellois qu’ils se dressent. Ont-ils conscience que, ce faisant, ils jouent le jeu des indépendantistes flamands, ravis que Bruxelles, aveuglé par sa lubie de ‘district européen séparé de la Wallonie’, leur soit ainsi abandonné ? Est-ce aux réunionistes wallons et bruxellois d’abonder à leur tour en ce sens, ou, au contraire, de dénoncer cette erreur funeste ?

L’État Wallonie-Bruxelles prépare la fin de la Belgique – une fin heureuse pour les Wallons et les Bruxellois –, autant qu’il la hâte, dans la mesure où il constitue un casus belli, ou plutôt une cause de séparation pour la Flandre. Mais ne nous méprenons pas sur les termes : cet État ne serait que le réceptacle des compétences de l’État fédéral belge défunt. De constitution rapide en ce qu’il répondrait à une urgence, il ne durerait que le temps des négociations d’association avec la France. Celles-ci aboutiraient, grosso modo, en un nouveau transfert desdites compétences, cette fois-ci à l’État français, sans que cela n’empêche une intégration ultérieure plus poussée de la Wallonie et de Bruxelles à la France, sinon leur assimilation pure et simple. Bref, cet ‘État’ serait plus une ‘fédération provisoire’ ou une ‘association publique momentanée’ qu’un véritable État adossé à une nation, gravé dans le marbre d’une Constitution et appelé en conséquence à durer. (On conviendra qu’Olivier Maingain ne peut guère s’exprimer ainsi, sauf à s’exposer aux quolibets belgicains, y compris au sein même des FDF.)

S’il apparaît souhaitable à plus d’un titre, l’État Wallonie-Bruxelles est aussi et surtout nécessaire. Car qui pourrait négocier la réunion et comment ? Certes pas les partis politiques : un État – en l’occurrence, la France – ne négocie pas avec des partis mais avec un autre État – l’État Wallonie-Bruxelles –, même si celui-ci est en formation ou s’il ne s’agit que d’une collectivité publique provisoire. Un gouvernement représenterait l’État Wallonie-Bruxelles et conduirait les négociations avec la France. Le parlement qui appuierait ce gouvernement n’aurait pas pour mission de rédiger une nouvelle Constitution comme en 1830, mais d’approuver en détail les instruments juridiques soumis en gros au peuple par référendum. Les Wallons et les Bruxellois ne seraient donc pas l’objet mais le sujet de leur histoire ; leur réunion à la nation française serait digne du XXIe siècle, et non la conséquence d’un traité d’Ancien Régime.

Mais quel serait ce parlement ? Pas ceux de la Région wallonne, de la Région de Bruxelles-Capitale ou de la Communauté française de Belgique, dont aucun ne représente tous les Wallons et tous les Bruxellois ; le Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale serait, en outre, paralysé par le veto de ses élus flamands. En conséquence, un parlement élu représentant sans distinction les Wallons et les Bruxellois est indispensable. Il ne se substituerait pas aux parlements fédérés wallons et bruxellois, qui continueraient à exercer leurs compétences propres, mais succéderait au parlement fédéral belge.

Enfin, il y a lieu de tenir compte du principe de droit international qui reconnaît aux limites administratives internes le caractère de frontières d’État en cas de sécession. Au contraire de la Communauté française de Belgique, l’État Wallonie-Bruxelles serait pourvu d’un territoire, résultant de l’addition de ceux de ses composantes wallonne et bruxelloise ; c’est pour leur réunion simultanée à la France qu’il serait, du reste, institué. Il est possible et souhaitable que cet État provisoire entame les négociations d’association en parallèle à celles portant sur la liquidation de la Belgique ; il est aussi possible qu’il doive, au prix de grandes tribulations, éprouver sa non-viabilité avant de rejoindre la France, mais il appartiendra aux réunionistes wallons et bruxellois de se montrer assez convaincants pour éviter ce purgatoire inutile.

François Detif (avec Jean-François Goosse)

L’État Wallonie-Bruxelles, le dernier songe belgicain

Les Franco-Belges peinent à sortir de l’illusion qu’un avenir commun durable avec la Flandre, même dans un État réduit à sa forme ‘confédérale’, resterait encore possible. Quand ils y parviennent, de plus en plus couramment grâce à l’agressivité flamande, ils succombent aussitôt, sauf exception, à une autre illusion, celle d’une Belgique continuée sans la Flandre. Un Royaume plus petit, mais plus homogène, plus cohérent, et tout aussi ‘belge’. Ce serait l’État Wallonie-Bruxelles souverain, dont les fondations pourraient être posées par anticipation à l’intérieur même du Royaume belge franco-flamand avant qu’il ne disparaisse, tout comme la Flandre y fonde son État national, jour après jour, en utilisant pour ce faire sa maîtrise de l’État central belge. Mais une autre illusion alternative est aussi, pour un nombre substantiel de Franco-Bruxellois (comme l’indique un récent sondage), un État bruxellois souverain, débarrassé à la fois du ‘fardeau flamand’ et du ‘fardeau wallon’, une sorte de ‘Principauté’ de type ‘luxembourgeois’ ou ‘monégasque’, aussi tranquille, prospère et protégée ; la Wallonie, quant à elle, créant aussi son propre État, ou bien rejoignant, seule, la France. Tentons, en quelques lignes, de récapituler les arguments pertinents pour dissiper ce songe sur l’État Wallonie-Bruxelles, et sur l’État bruxellois, pour que puisse se dévoiler la seule et véritable solution, pour Bruxelles, ensemble avec la Wallonie.

1. La Fédération ou l’État fédéré Wallonie-Bruxelles, une première impossibilité

Des années après sa fausse naissance, la ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’ n’est toujours que la nouvelle dénomination, purement médiatique car sans traduction juridique, de la Communauté française de Belgique [1]. Pourtant, une proposition toute récente d’Olivier Maingain est de la ‘renforcer’ en la transformant en ‘État fédéré’. Mais comment renforcer une entité qui n’existe pas, même pas sous la forme d’une simple définition ? Et dont la Flandre n’autorisera jamais la création dans le cadre de la Belgique franco-flamande, puisqu’elle la priverait de son contrôle politique sur Bruxelles. Car si la Flandre s’impose encore le carcan belge, c’est essentiellement pour conserver ce contrôle, qui complète le contrôle physique permis par l’enclavement complet du territoire bruxellois en territoire flamand, en espérant arriver à convertir un jour ce double contrôle en annexion. Les politiciens franco-belges, tous, savent donc bien que leur ‘proposition’ d’une structure para-étatique Wallonie-Bruxelles au sein de l’État belge franco-flamand est absolument irréalisable, par simple refus flamand. Ils la défendent cependant par simple posture tactique, attentiste, mensongère ; ils ‘parlent’ à leur cheptel électoral belgicain, lui disent ce qu’il peut et veut entendre, et ils ne peuvent guère faire autrement, sauf à risquer une mort politique prématurée.

2. L’État fédéral Wallonie-Bruxelles, une seconde impossibilité

Une fois la Belgique franco-flamande disloquée, la création d’un État souverain Wallonie-Bruxelles, qui n’aurait donc pu être ‘préparée’, est une question qui s’impose. Y répondre avec honnêteté, courage et lucidité consiste à s’interroger sur sa faisabilité, sa viabilité. Or, sur les plans politique (impossible partage fédéral des pouvoirs politiques entre ses deux membres si dissemblables), financier (impossible répartition des sacrifices entre ses deux membres si différents et si inégaux) et territorial (impossible continuité entre ses deux parties, et échanges entre elles placés du coup sous le contrôle exclusif d’une Flandre hostile et maîtresse du ‘détroit’ qui les sépare), la possibilité d’un tel État bicéphale serait proche de zéro [2]. Pour prétendre le contraire, il faut contre-argumenter… Or, à ce jour, les élites et milieux décisionnels franco-belges n’ont jamais produit le moindre argumentaire étayé sur le concept d’État Wallonie-Bruxelles (ainsi, rien n’est sorti du monde universitaire franco-belge, qui se tait, tétanisé). Pour les politiciens franco-belges, contraints d’occuper le terrain, nul besoin d’y croire, ni même d’en parler pour le moment ; il suffit que leur électorat, lui, veuille bien le croire ou fasse semblant. Pour se rassurer un peu, les faux ‘croyants’ disent que « cet État commun sera libre de développer et d’approfondir ses liens avec la France » (manifeste bruxellois de mars 2008), formule qui n’a aucun sens concret… : c’est ce que fait l’État belge avec la France depuis 1830 ! Ce fantasme d’un État Wallonie-Bruxelles (ou d’un État wallon) qui pourrait être ‘adossé’ à la France pour ne pas succomber est hélas récurrent [3].

3. L’État bruxellois, un rêve sans suite ou un suicide presque parfait

L’idée d’un avenir proprement bruxellois, bien que sans adhésion explicite des milieux dirigeants, habite les esprits. Mais il faut, là aussi, que ses partisans osent affronter la réalité, qu’ils s’activent donc à montrer la viabilité d’un État bruxellois souverain. Or, ils ne s’y risquent pas car ils n’en sont pas capables. En effet, la subordination totale de Bruxelles à la Flandre, du fait que son territoire, minuscule, est enclavé dans le sien, rend cette démonstration impossible [4]. Toute tentative de concrétisation de ce projet irréaliste serait donc suicidaire : le futur État flamand, à l’activisme incessant et multiforme, prolongé dans Bruxelles même par la minorité flamande, minerait la souveraineté de Bruxelles jusqu’à son abolition. Bruxelles ne pourra exister et persister comme elle est, demain, avec son caractère ‘francophone’, après la disparition de l’État belge franco-flamand, que si elle est protégée de la Flandre par une puissance tierce, bien plus puissante que celle-ci. Ce ne pourra pas être la Wallonie. Ce ne pourra pas être l’Union européenne, qui n’éprouve aucune tendresse pour la francité. Ce ne peut être que la France, si elle en a l’envie et le devoir. Double condition qui suppose pour les Bruxellois d’accepter de faire de Bruxelles un territoire français et d’eux-mêmes des citoyens français, comme il en serait pour la Wallonie et les Wallons.

4. La ligne réunioniste pour Bruxelles, stratégie et tactique

C’est une tâche majeure des réunionistes de dire tout ce qui précède. Et, pour un moment encore, eux seuls peuvent le faire. Devant la ‘francophobie’ supposée insurmontable des Franco-Bruxellois et face au risque que Bruxelles soit, après la dislocation du Royaume franco-flamand, phagocyté par la Flandre, soit directement (annexion des 19 communes bruxelloises, dont les habitants francophones seraient ‘contentés’ par quelque ‘statut spécial personnel’), soit indirectement (garrottage physique du territoire et colonisation politique interne d’une fausse entité souveraine bruxelloise), certains ont, cependant, la tentation de défendre ‘à tout prix’ le maintien du lien Bruxelles-Wallonie, en se ralliant au concept fumeux d’État Wallonie-Bruxelles, ‘fédéré’ d’abord, ‘souverain’ ensuite, par conviction (« cette étape, espérée comme éphémère, est inévitable ») ou par tactique (« cet État mort-né servira fugitivement d’instance de négociation avec la France »). Certes, ces réunionistes ont toute raison de penser que l’arrimage de Bruxelles à la France passe par le maintien du cadre wallo-bruxellois. Pour autant, l’évidence que le chemin du salut de Bruxelles vers la France passe par la Wallonie ne justifie en rien ce ralliement opportuniste au concept d’État Wallonie-Bruxelles. Car ce n’est pas un ‘État’ qui négocie, ce sont des forces politiques, des hommes. Ce cadre wallo-bruxellois, à défendre, repose sur l’existence de forces sociales et politiques communes aux deux entités. Ainsi, la légitimité politique pour négocier et décider au nom du couple wallo-bruxellois réside pleinement dans le concert des cinq grands partis politiques franco-belges, tous communs à la Wallonie et à Bruxelles, et chez les parlementaires wallons et bruxellois des deux Parlements régionaux et du Parlement commun de la Communauté française, lequel représente au moins 95 % de la population wallonne et 80 % de la population bruxelloise. Il est donc inutile de s’inventer un État, irréalisable ou mort-né ou éphémère, pour négocier un statut français d’intégration de la Wallonie et de Bruxelles. Nul besoin d’une telle entité juridique qui, si elle parvenait à naître, le ferait dans des conditions catastrophiques (politiques, institutionnelles, financières, territoriales, sociales…), du fait de ses tares constitutives, et dont il faudrait très vite organiser la disparition, dans des conditions encore plus catastrophiques. Nulle nécessité d’un tel travail : nouvelle constitution, nouveau parlement, nouvelles élections, nouveau budget, nouveau partage des pouvoirs et du fardeau financier entre Bruxelles et la Wallonie, etc., toutes choses quasi-infaisables du reste. En tout cas, ce n’est pas aux réunionistes de faire semblant d’y croire ; moult politiciens, bruxellois comme wallons, s’en chargeront, par conviction forcée ou dans l’objectif d’exister pendant cette phase chaotique.

De plus et surtout, invoquer le besoin d’un tel État Wallonie-Bruxelles constituerait moins une ambition dressée contre la Flandre qu’une posture affirmée contre la France. Dès lors, comment des réunionistes pourraient-ils être entendus en parlant de la France comme avenir tout en soutenant ce projet d’État souverain, perspective contraire à toute perspective réunioniste ? En effet, si la création de ce Royaume belge maintenu, plus ‘belge’ que jamais, était perçue comme possible, pourquoi attendre de ses ‘inventeurs’ qu’ils en viennent à le saborder pour le dissoudre dans la France ? Pourquoi la population, les élites et les dirigeants wallons et bruxellois, belgicains, s’ils pensaient pouvoir faire vivre une Belgique sans la Flandre, avec son Roi, sa fiscalité, sa protection sociale, son rang dans l’Union européenne et à l’ONU, etc., envisageraient-ils de l’intégrer à l’ensemble français, alors qu’ils en refusent la perspective malgré les avanies continues venant de Flandre ? Pourquoi accepteraient-ils de passer, presque aussitôt, d’une dépendance à la Flandre, dont ils seraient parvenus à se libérer, à une dépendance à la France, bien que, de toute évidence, et contre tout bon sens, ils préfèrent la première dépendance à la seconde ? Et si la création de cet État Wallonie-Bruxelles était tentée, son échec, après une phase cruelle de tentatives confuses, conduirait à la dégradation du lien entre Bruxelles et la Wallonie ; le temps consacré à cette expérience ratée et ce ratage lui-même seraient alors mis à profit par les milieux ‘indépendantistes’ bruxellois et leurs soutiens étrangers, dont la Flandre, pour tenter de faire prévaloir leur ‘Principauté’ bruxelloise rêvée et mortifère.

Fort heureusement, il n’y aura pas d’État franco-belge, ni durable ni éphémère, pas de phase intermédiaire, sauf celle de liquidation de l’État belge franco-flamand, ce qui n’a rien à voir (phase de brève ‘survie’ qui se situera entre la ‘condamnation’ politique de cet État et son ‘exécution’ juridique). En tout cas, un réunioniste ne doit pas le souhaiter. Après l’acte de décès de l’État franco-flamand, et immédiatement, il n’y aura qu’un seul État souverain qui pourra maintenir ensemble la Wallonie et Bruxelles avec succès : l’État français. Ce sera donc le choix redoutable des Bruxellois que de l’accepter ou de le refuser, après que les Wallons auront ouvert la voie. En attendant, chaque réunioniste bruxellois, aussi solitaire qu’il est, doit faire montre de lucidité et de courage, pour chaque millier de Bruxellois qui en manque. Pendant tout le temps nécessaire. Puis, quand le chaos final sera là, vraiment là, la ‘solution française’ s’imposera d’autant mieux qu’elle aura été bien définie et bien défendue, sans discontinuité. Car le travail du réunioniste est aussi de la rendre acceptable. À cette fin, cette solution doit être la conservatrice d’un certain héritage belge, d’un certain vouloir-vivre belge, bruxellois et wallon. Il appartient donc au réunioniste de définir et de défendre un cadre d’intégration à la France de la ‘Belgique française’ qui soit spécifique et négociable, un statut spécial de grande autonomie, en particulier pour Bruxelles [5]. Au final, informés, les Bruxellois devront choisir entre une dépendance sévère à la Flandre, sans la Wallonie, et une forme de dépendance douce à la France, avec la Wallonie. La première serait mortelle pour le caractère français et l’autogestion de Bruxelles. La seconde serait durablement compatible avec la caractère propre de Bruxelles, comme avec celui de la Wallonie.

Jacques Lenain

[1] Voir ma note sur « la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce non être » (www.belgique-francaise.fr).

[2] Voir la note précitée, ainsi que ma note récente, « Bruxelles, ville internationale ? », point IV, qui donne les sept raisons fondamentales qui rendent la survie d’un tel État bicéphale ‘francophone’ impossible.

[3] Voir ma note sur « les trois conceptions d’une union avec la France », contribution à la journée d’étude sur l’après Belgique d’avril 2011.

[4] Voir « Bruxelles, ville internationale ? », point V.

[5] Voir la note sur « les trois conceptions d’une union avec la France », déjà citée.

Je voudrais déjà être roi

Le fils succède à son père. C’est l’histoire de la vie. Hakuna matata. Ces mots signifient que tu vivras ta vie sans aucun souci philosophique. Albert II connait la chanson, c’est ce qui l’a rendu sympathique. Il se dit que le brave homme était un roi d’exception, une sorte de génie politique, un grand cœur soucieux du sort de ses concitoyens les plus faibles. On le roi lionpeut le croire si on veut. C’est comme un dessin animé. Pour faire exister la Belgique, il faut du merveilleux. Le roman national s’enrichit d’une page nouvelle. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Je voudrais déjà être roi, je vais faire dans la cour des grands une entrée triomphale en poussant très royalement un rugissement bestial. Allez, n’en rajoutons pas dans la référence au Roi Lion. L’abdication d’Albert II nous inspire assez peu. Puisque les médias en parlent beaucoup, nous n’avons rien à en dire. Concernant la Belgique, l’incertitude n’est pas moins grande aujourd’hui qu’hier. Sous ce nom de Belgique, il n’y a qu’une structure étatique où dominent les forces centrifuges. Un état fédéral dont l’équilibre institutionnel change presqu’aussi vite que les gouvernements. Une démocratie où l’on a peur des prochaines élections. Une monarchie où l’on s’inquiète au moment de couronner un nouveau roi.

Ce que nous avons de mieux à faire, c’est de voir au-delà de ces péripéties et de réfléchir aux scénarios de l’après-Belgique. L’avenir de Bruxelles fait débat. Nous n’avons pas fini de publier la longue réflexion de Jacques Lenain sur cet important sujet, mais nous ouvrons ici une parenthèse, car sur le fameux « plan B », l’hypothèse d’un Etat francophone composé de la Wallonie et de Bruxelles, l’analyse de Jacques Lenain ne fait pas l’unanimité parmi les Bruxellois qui sont partisans d’un rattachement à la France. Nous y reviendrons prochainement. (G.R.)

Le logo qui fait couac

logo WalloniaBien sûr, la critique est facile. Avec les nouveaux logos, c’est souvent comme ça. Puisque la mode est au design, à la stylisation, le résultat laisse dubitatif, au regard des sommes dépensées. Evidemment, l’importance donnée à l’image, dans un monde où la concurrence économique est plus ouverte que jamais, justifie le recours à des experts de la communication (la preuve qu’ils sont des experts, c’est la tarification de leur travail), capables de faire exister la Wallonie sur la carte des échanges internationaux. Mais bon, les responsables politiques sont eux aussi des professionnels de la communication et ils devraient savoir comment faire l’étalage de leurs hautes compétences. En dessous des cinq points noirs dont se moque le caricaturiste de La Libre, il y a la mention du domaine wallonia.be qui, à ce jour, est la propriété d’un retraité flamand. Le ridicule de la situation n’a échappé qu’aux locataires de l’Elysette. Fallait-il présenter fièrement ce nouveau logo sans avoir résolu ce problème ?  Et après tout, pourquoi vouloir absolument ce nom de domaine-là, que la Région s’engage à racheter à son propriétaire actuel ? Pour s’ouvrir davantage au commerce international, est-il même indispensable de gommer complètement l’appartenance de la Wallonie à la culture française ? Il va de soi qu’il faut tenir compte des réalités, s’adapter au marché international, pratiquer les langues étrangères, à commencer par l’anglais. Mais exister sur la carte du monde, est-ce renoncer à la couleur locale, à toute forme d’identité ? Comment la Wallonie peut-elle imposer sa marque ? A titre de comparaison, voici le logo de l’Agence française pour les investissements internationaux (Invest in France Agency pour la traduction anglaise). Quant au Flanders Investment & Trade, il sait aussi se décliner en flamand. (G.R.)

afiiFlanders Investment & Trade

Le discours de Robert Collignon

L’avenir de la Wallonie dans la perspective du scrutin de 2014

L’intégralité du discours fort tenu par Robert Collignon lors de notre journée du 15 juin à Jumet.

Robert CollignonJe vous remercie de m’avoir invité et de prendre le risque de vous entretenir d’un avenir que d’aucuns qualifient de politiquement incorrect. Cependant, combien ne nous ont-ils pas avertis ? Combien n’ont-ils pas dit toute l’impossibilité de ce pays, de ce Peuple, qui n’est pas une Nation, ou cette Nation constituée de deux peuples ?

Ah ! La lettre de Destrée, la phrase de Destrée, cette phrase qui résonne à nos oreilles aujourd’hui encore. « Sire, il n’y a pas de Belges. La Belgique est un État politique artificiellement composé et n’a pas de nationalité… Un paysan campinois et un ouvrier wallon sont deux types distincts de l’humanité… Une communauté d’existence politique ne suffit pas. »

Tout était dit dans cette Lettre adressée au Roi. Tout, presque. D’autres voix s’y joignirent, comme en écho ou comme en symphonie. Un roi, un autre, avant celui de la Lettre, celui qui avait un peu été choisi par élimination, n’avait-il pas déclaré, bien avant Destrée : « La Belgique n’a pas de nationalité et, vu le caractère de ses habitants, ne pourra jamais en avoir » ?

Après, d’autres phrases fusèrent, comme en écho, comme en complément à celle de Destrée. C’est Michel de Ghelderode qui déplore son existence « si belgement belge » et qui compare la Belgique à une « fausse-couche de la Diplomatie de 1815 ». C’est Alain Minc qui, en 1993, parle de parthénogenèse à propos de la Belgique. C’est Arno, incarnation de la belgitude ?, qui déclare avec toute la raucité de sa voix enfumée : « La Belgique, ça n’existe pas. Elle n’est qu’un melting-pot, un croisement européen ».

Et malgré tous les constats d’incompatibilité, toutes les mises en garde, on a absolument persisté à vouloir trouver une solution institutionnelle au fait qu’on ne s’aimait pas et qu’on n’a toujours aucune envie de s’aimer. On a voulu maintenir cet État fédéral qui porte si mal son nom. Il n’existe nulle part au monde un État fédéral dont les entités fédérées ne sont pas déterminées sur une base territoriale. Et pourtant, de réforme en réforme, le doute était bien présent quant à l’État qu’on créait.

Ce qui me semble à tout le moins évident : c’est l’État belge qui a créé le peuple flamand, en réaction à un État où il comptait pour rien, ou pour si peu. Et ce peuple se constitue en État, passant d’une humiliation terrible à une frontière linguistique qui aura tout de la frontière d’État. Et ce ne serait rien si cela n’intervenait au moment où la Wallonie est terrassée par l’agonie de son industrie…
Je crois qu’ils ne l’ont pas fait exprès, comme ils n’avaient peut-être pas même lu Hegel et la dialectique du Maître et de l’Esclave.

C’est alors qu’intervient le communautaire. Je n’avance pas le débat communautaire. Il n’y en a jamais eu. Les Wallons voulaient la région, les Flamands la communauté. Nous eûmes donc la communauté. C’était assez prévisible, vu la propension wallonne à pratiquer l’amnésie. Quand en Flandre on avance et on émet ses prétentions autonomistes, en Wallonie, on brandit le spectre de l’aventure institutionnelle.

Même dans le Manifeste « In de Warande », les Wallons n’ont pas voulu voir ce qui s’y étalait ; ce n’était ni plus ni moins que la fin de la Belgique.

Et pourtant, il arrive encore aux Wallons de rire, même si c’est parfois crispé, comme quand on leur propose une Constitution wallonne et qu’ils ne s’expriment plus alors qu’en francophones stigmatisant le repli identitaire.

Quel pied de nez à Fernand Dehousse, à Georges Truffaut, à François Bovesse, à André Cools, à Jacques Yerna, à Guy Spitaels ou à moi-même. Quelle démission devant ces Wallons volontaires alors que nous avons mis un temps infini à n’être que demandeurs de rien.

Alors qu’en Flandre le thème de la séparation est abordé par bien d’autres que les nationalistes et que l’indépendance est loin d’être considérée comme un projet aventureux, du côté francophone, on s’est enfin remis de « Bye Bye Belgium ». Et puis aussi, on maintient le dialogue entre francophones, dans lequel on n’arrête pas de perfuser une institution obsolète qui, appelée Communauté française ou plus étrangement Fédération Wallonie-Bruxelles, n’en finit pas de priver la Wallonie, comme Bruxelles d’ailleurs, de leviers essentiels de leur développement.

Combien de fois, alors que je réclamais la tête de cette institution contre-productive, n’ai-je pas été frappé de l’anathème du soupçon de repli sur soi avec, dans la foulée, la mise à mal de la solidarité avec Bruxelles ? Décidément, il n’y a pas que les Flamands à être communautaristes. Pour preuve, les envies d’Olivier Maingain de faire de l’entité Wallonie-Bruxelles un État.

À grands renforts de méthode Coué, en Wallonie, on arrive enfin à ne pas voir, au moins théoriquement, les avancées de la 6e réforme de l’État comme un châtiment divin, comme la malédiction de Raskar Kapac. L’accord institutionnel prévoit de profondes modifications de la loi de financement des Communautés  et Régions, une autonomie fiscale élargie, une autonomie financière à travers une augmentation significative des recettes propres, le tout agrémenté de mécanismes de transition temporaires et de mécanismes de solidarité.

Wallons, que craignez-vous donc quand on vous dit que le nouveau système améliorera, selon les simulations, le financement de la Wallonie ?
Et puis, il y a le mécanisme de transition. Oui, mais pour l’élasticité de l’impôt des personnes physiques, il en faudra tout de même beaucoup pour maintenir la situation actuelle. Et alors ? Je me réjouis de la position défendue par la FGTB wallonne.    « Région toute ! » : le cri de guerre de Thierry Bodson. Tout ce que la Wallonie fera elle-même, elle le fera mieux. Qu’on aime ou pas cette 6e réforme, on est condamné à la réussir.

Bien sûr, il y a tout de même un léger bémol en ce qui concerne les engagements au niveau de la loi de financement. Les prévisions de croissance aujourd’hui ne sont en effet plus celles de 2011. Comment rester dans les marges budgétaires prévues tout en garantissant le non-appauvrissement des entités fédérées et une amélioration des perspectives financières de la Wallonie ? 10 ans. Voilà ce qui est prévu. Mais quelle est la valeur d’un accord signé dans la Belgique fédérale ? Je suis d’accord avec Marcourt. La Wallonie n’a pas 10 ans.

J’aimerais pouvoir, comme tentèrent de le faire Hollande et Sarkozy lors des dernières présidentielles, ne pas prononcer le nom de l’autre, mais une fois de plus, le détour par la Flandre est obligé pour parler de la Wallonie.

Du côté d’Anvers, on le sait bien qu’on n’aura pas 10 ans. Dans moins d’un an, le processus va connaître une accélération sans précédent.

En gros, une fois encore, nous ne choisirons pas le contexte. Pas si sûr… Désormais, il leur faudra absolument tout : l’indépendance de la Flandre, tout en maintenant (c’est ce qu’ils ont toujours fait) une Belgique sous mainmise flamande. Si les Flamands souhaitent leur indépendance et que 50,1 % la proclament, de quel droit, nous Wallons, pouvons-nous nous y opposer ?

Le 25 mai 2014, dans un peu moins d’un an, le séparatisme flamand aura sa légitimité démocratique. Et tant pis si la conséquence en est un bidule de plus, un confédéralisme qui portera encore plus mal son nom que notre fédéralisme porte le sien.
Bart De Wever présidera le gouvernement flamand et imposera sa volonté. Allons-nous être les derniers, au nom de je ne sais quelle loyauté, à soutenir un système dépassé ?

Quel prix la Wallonie doit-elle payer pour sauver la Belgique ?

Comprenons enfin que nous devons réussir l’autonomie de notre région, d’une Wallonie qui, pour une fois, ne sera plus exploitée par la Flandre.

Et tous les efforts patriotiques déployés par Marc Wilmots, le dernier régent du Royaume, n’y suffiront pas. Dès que les supporters flamands retournent sur leurs terres, ils ne portent plus que deux couleurs, le noir et le jaune ; le rouge reste accroché à la frontière linguistique.

De jeunes intellectuels flamands m’ont un jour confié que la Belgique s’éteindrait d’elle-même le jour où deux conditions seraient réalisées : l’arrivée de Di Rupo au 16 et celle de Philippe au Palais. Une des deux conditions est réalisée.

J’ai toujours, secrètement d’abord, de moins en moins secrètement ensuite, souhaité que ce soit de la minorité insultée que vienne le soubresaut déterminant de l’indépendance.

La Wallonie peut gagner. La Wallonie gagne, en thérapie cellulaire, en composites pour l’avion propre, en logistique.
La Wallonie est reconnue pour son excellence. Nous sommes un district créatif européen. Tout cela, nous le savons. Il n’y a plus qu’à y croire.

Cependant, cette autonomie, cette volonté d’affirmation identitaire ne pourra avoir lieu qu’en

  • oubliant l’adhésion à un pays moribond,
  • proclamant son appartenance à la grande culture française, celle des droits de l’homme,
  • cherchant avec et au sein de la République une union respectant nos particularités, notre passé,
  • nous débarrassant de tout complexe.

Ainsi, la Wallonie, fidèle au congrès de 1945, rejoindra les révolutionnaires de 1792 et connaîtra enfin l’an 1 d’une nouvelle ère.

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde