Samedi passé, sur France 3, le 19-20 « Champagne-Ardenne » consacrait son grand format à « ces Belges qui rêvent de France ». En l’occurrence, il s’agissait des militants du Rassemblement Wallonie France, représentés par leurs figures de proue, Paul-Henry Gendebien et Laurent Brogniet. La vidéo de ce reportage peut être vue sur le site du RWF .
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La Wallonie altermondialiste
Lu ce vendredi sur le site du journal Le Monde :
André Antoine, président du Parlement wallon : « le débat sur le traité avec le Canada commence »
Le Parlement de la Wallonie a approuvé à une très large majorité, vendredi 14 octobre, une motion déposée par les deux partis de la majorité régionale (socialiste et centriste) prônant le rejet, par la Belgique, du projet d’accord commercial Union européenne-Canada (Ceta). Le texte adopté demande toutefois au gouvernement fédéral belge de renégocier cet accord – ou du moins sa « déclaration interprétative » – avant la signature définitive, prévue initialement pour le 27 octobre.
André Antoine, le président centriste de l’assemblée, détaille pour Le Monde, la position de la Wallonie, susceptible de mettre à mal tout le projet, dès l’instant où l’un des 28 États membres dirait ne pouvoir y souscrire.
Comment faut-il interpréter le vote ?
D’abord comme une victoire de la démocratie. Les traités sont généralement des enjeux pour les technocrates, les multinationales et les lobbies qui mènent des négociations dans la discrétion la plus totale. Puis, c’est aux parlementaires, privés de la capacité de négocier et de fixer des conditions, de voter le texte tel quel. Dans ce cas-ci, nous avons ouvert le capot du CETA, contrairement à d’autres – dont certains députés canadiens, j’ai pu m’en rendre compte.
Nous avons envoyé, dès le mois d’avril, un signal clair à nos amis Canadiens, Français et à la Commission européenne, en priant cette dernière de l’entendre. Nous avons ensuite étudié et réétudié les textes et, jeudi soir, nous avons découvert que la déclaration interprétative qui nous a été soumise par morceaux pouvait être contraignante, à condition toutefois d’être rédigée avec précision. Nous avons aussi découvert que nous pouvions encore ajouter des éléments de fond. Donc, à mes yeux, le débat sur le Ceta commence aujourd’hui.
Vous pensez réellement pouvoir infléchir ce traité ?
Oui. Nous sommes en quelque sorte des lanceurs d’alerte et j’espère vraiment que l’on nous entendra désormais. Des valeurs démocratiques sont en cause, et pas simplement des intérêts privés. Le Ceta est un traité d’une nouvelle génération, qui peut conditionner tous les traités futurs. Nous devons donc nous montrer inflexibles quant à certains principes. Nous ne pouvons, par exemple, accepter que des juges privés conditionnent le droit européen ou le droit national. Nous ne pouvons pas tolérer que, demain, nous puissions édicter des normes mais, pour cela, devoir procéder à des indemnisations. C’est heurtant pour la démocratie et pour les citoyens, qui élisent leurs représentants.
L’enjeu véritable est de savoir si la démocratie peut encore jouer son rôle face aux exigences de multinationales qui ont eu l’oreille de technocrates européens. On ne peut plus déterminer la destinée de nos sociétés sans entendre les représentants des citoyens, élus démocratiquement dans les parlements.
Vos amis du Parti populaire européen, comme les socialistes, admettent l’idée que ce traité est bon, peut-être même le meilleur jamais négocié…
Dès l’instant où il est d’un nouveau type, heureusement qu’il est meilleur que les précédents. Je le reconnais, nous avons parfois voté ceux-ci à l’aveugle, et je le regrette. Mais, désormais, il faut fixer des balises beaucoup plus nettes. Le principe de précaution, par exemple, qui est au cœur des traités européens, n’est pas suffisamment affirmé. Nous voulons, par ailleurs, que l’un continue à faire confiance aux juges nationaux pour trancher les litiges, sans donner l’impression à l’opinion qu’ils sont incompétents. L’exception agricole n’est, elle non plus, pas rencontrée et il est inacceptable que l’on obtienne la reconnaissance de quelques fromages en échange des importations de tonnes de viande produites dans des conditions sanitaires et de recherche de rentabilité incompatibles avec nos normes. Ce qui ne fera qu’aggraver les conditions, déjà difficiles, de nos agriculteurs.
Enfin, le rôle des services publics et des services sociaux doit beaucoup plus affirmé dans le texte.
Une élue de votre opposition libérale a évoqué le risque de voir la Wallonie devenir « la Cuba de l’Europe »…
Jolie formule mais même Cuba s’ouvre aujourd’hui, prouvant que la solitude n’est jamais définitive. Ce n’est pas parce que nous sommes seuls pour l’instant que nous ne pouvons pas partager nos convictions. D’ailleurs, nous avons entendu les réticences du chancelier autrichien ou de parlementaires néerlandais. Nous savons que, jusque dans les dernières heures, Roumains et Bulgares ont négocié ferme pour la question des visas qui leur étaient imposés. Nous avons aussi vu les Grecs batailler. La Wallonie ne doit pas avoir de complexes dès lors qu’elle a la force de justes convictions.
Le ministre-président de votre Région, Paul Magnette, devait discuter avec François Hollande après ce vote. Vous pensez que la France peut encore vous aider ?
Oui. Parce que s’ils manifestent, à juste titre, leur opposition au Traité avec les États-Unis, les Français doivent savoir que, par certains aspects, le CETA ressemble bel et bien au TTIP. Le président Hollande peut faire entendre une autre voix que celles des multinationales et de l’argent. Je me souviens d’ailleurs de sa promesse : « Je ne serai pas le président de l’argent ». Il a donc l’occasion unique d’être à nos côtés pour imposer ses valeurs.
Propos recueillis par Jean-Pierre Stroobants (Namur, envoyé spécial).
P.S. : Si le CETA est soutenu par les autorités françaises, il n’en provoque pas moins, en France, les mêmes réactions qu’en Wallonie. Ainsi, ce 15 octobre, les Economistes Atterrés (« un collectif de chercheurs, universitaires et experts en économie de gauche ») n’ont pas hésité à signer une tribune intitulée : Gloire aux Wallons!
Lire aussi : Rejet wallon du CETA, nouvel accroc pour le libre-échange sur le site du Monde diplomatique.
Wallonie schizophrène
Être ou ne pas être… Notre époque est de nature à susciter un tas de questions existentielles.
En Wallonie peut-être un peu plus qu’ailleurs.
Ce sont les fêtes de Wallonie. Les médias francophones ont rappelé combien les Wallons sont attachés à la Belgique. Aux yeux des Wallons, les tensions communautaires ne sont que des jeux politiques insignifiants, elles ne disent rien du « pays réel ». Pourtant, ces mêmes Wallons sont de plus en plus nombreux à sanctionner le parti d’Elio Di Rupo, qui aurait concédé trop de mesures antisociales à la Flandre (alors même que celle-ci était minoritaire au gouvernement, ce qui a radicalement changé). Une part significative de la Wallonie se cramponne à une politique de gauche autant qu’à un état belge de moins en moins solidaire essentiellement contrôlé par une Flandre au profil très à droite et très flamand. Plus la Belgique se détricote et plus on voudrait s’y sentir au chaud et plus on la fantasme. Wallonie schizophrène qui chérit la Belgique au-dessus de tout mais accuse le gouvernement fédéral de vouloir « mettre la Wallonie un genou en terre ».
Ce sont les fêtes de Wallonie et on a le droit d’être un peu fou.
Cela mange et cela boit mais la Wallonie existe ailleurs que dans un verre de pékèt, on vous l’assure et on va le prouver, quitte à fâcher la Flandre ou à réjouir sa frange indépendantiste, quitte à désobéir aux instances européennes, dont la politique n’est pas du tout sociale et protectrice et efficace. Ainsi monte et monte la parole de Paul Magnette, chef du gouvernement wallon mais aussi bourgmestre en titre de Charleroi. La Wallonie existe au moins dans les discours. Fini de tout accepter. La fermeture de Caterpillar-Gosselie pose encore une fois la question du pouvoir des Etats dans un monde globalisé dominé par les marchés financiers. A quoi peut servir la politique si le vrai pouvoir est ailleurs ? Que représente la Wallonie ? Et que représentent ceux qui la représentent ?
Force est de constater que de grands partis de gauche ont accompagné cette évolution qui les place aujourd’hui dans un inconfort croissant. Aveuglement, posture schizophrène : on ne peut pas vouloir tout et son contraire. Mais l’enjeu de la mondialisation dépasse évidemment la Wallonie et le Parti socialiste. Au cœur du problème, il y a la place laissée à la politique, à la démocratie, aux citoyens.
Voici ce qu’on pouvait lire hier sur le site Atlantico.fr, un site d’information généralement catalogué « à droite ». Les personnes interrogées, Xavier Timbeau et Sylvie Matelly, sont des experts en analyse économique. Ils ne se sont pas exprimés sur le cas particulier de la Wallonie mais on peut au moins retirer une chose de leurs propos : dans la nouvelle configuration du monde, la Wallonie ne s’en sortira pas toute seule. On le savait. (G.R.)
Morceaux choisis :
Atlantico : Quel est véritablement le pouvoir d’un Etat dans l’économie du XXIe siècle ?
Xavier Timbeau : La globalisation est l’histoire de la remise en cause des pouvoirs des Etats dans l’économie du XXIème siècle. Ce qui peut être fabriqué ailleurs dans de meilleures conditions de coût, de sécurité juridique, d’accès au marché le sera. Les Etats sont donc en concurrence pour attirer la production. Pourtant ils gardent de nombreux instruments, de la production de réglementations à la fourniture d’infrastructures ou d’une main-d’œuvre qualifiées.
La fiscalité est aussi centrale, d’autant que si la production des biens matériels peut être délocalisée, la vente et les services associés sont encore presque complètement liés au territoire de consommation. Seuls quelques services dématérialisés échappent à cette contrainte. Le pouvoir des Etats dépend en fait beaucoup de leur taille et plus précisément de la taille de leur marché (…). La construction européenne est une tentative, pas encore aboutie, pour que ce pouvoir contesté des petits Etats soit reconstruit au niveau d’un ensemble d’Etats. Lorsque la Commission Européenne demande à l’Irlande de taxer Apple rétrospectivement de 13 milliards d’euros d’impôts sur les bénéfices, elle traite à fois des grandes entreprises dans la globalisation et leur capacité à échapper au pouvoir coercitif des Etats et aussi de la concurrence (fiscale) entre les Etats.
Sylvie Matelly : La question n’est pas tant celle d’un Etat dans l’économie du XXIe siècle car dans l’absolu il peut tout faire, ce sont des choix politiques. La limite est posée par les engagements de cet Etat d’une part et l’insertion de l’économie nationale dans l’économie globale d’autre part. (…) Une économie qui est fortement dépendante de financements extérieurs, qui attire les investissements étrangers, qui commerce beaucoup avec le reste du monde (exportations et importations) n’a pas intérêt à s’exonérer du respect des règles libérales qui régissent cette économie globale.
A. : Peut-on dire que les dirigeants ont laissé le pouvoir, en laissant de côté certains de leurs pouvoirs, ou s’agit-il de contraintes réelles, conséquences de la mondialisation ?
X. T. : La mondialisation a bousculé en profondeur les Etats sociaux-démocrates. D’abord, la mutation économique qu’elle a déclenchée a fait des gagnants (les consommateurs, les producteurs à haute valeur ajoutée, les plus qualifiés) mais aussi des perdants. Les compenser ou les accompagner est difficile sans leur donner le sentiment qu’ils ne deviennent dépendants. Ensuite, tout le monde est exposé aux chocs planétaires. (…) Face à ces chocs, les Etats doivent apporter une assurance mais il devient difficile de le faire pour les petits Etats très ouverts. (…) Les petits Etats sont à la peine dans cette mondialisation pour assurer ces fonctions. Enfin, la mondialisation pose frontalement la géographie de la production. Si la division du travail implique la spécialisation, la spécialisation d’un petit territoire peut poser beaucoup de problème comme la correspondance entre la qualification de la main-d’œuvre et le tissu productif ou l’exposition à des chocs lorsqu’on est trop spécialisé. L’Etat stratège au XXIème siècle c’est celui qui s’insère dans la mondialisation mais qui diversifie ses spécialisations tout en organisant la redistribution nécessaire (soit des productions, soit des revenus) entre les territoires.
S. M. : La question de la politique industrielle est une vraie question, souvent posée ces dernières années et pas seulement en France. Sauf qu’une politique industrielle, c’est une réelle stratégie, avec des objectifs et des enjeux, des moyens financiers et humains etc. pas des réactions au cas par cas en fonction des polémiques et scandales. Pourquoi vouloir maintenir des compétences industrielles nationales? Cette question est fondamentale et la réponse n’est jamais fournie par les décideurs politiques. Ce peut être pour des raisons stratégiques (conserver des savoir-faire importants pour préserver notre souveraineté nationale, préserver un système national d’innovation en maintenant les bureaux d’études d’entreprises de pointe par exemple), pour des raisons sociales (préserver l’emploi dans certains bassins d’emplois sinistrés – il n’est d’ailleurs pas dit que le meilleur moyen d’y parvenir soit en maintenant les entreprises qui y rencontrent des difficultés… une politique d’aménagement du territoire peut aussi être une forme de politique industrielle !), pour des raisons politiques, culturelles ou autres. Tout cela relève toutefois plus d’un choix politique qu’économique ! (…)
A. : Outre sa mission d’encadrant et son rôle de protecteur, de quels outils l’État dispose-t-il pour assurer aussi bien que faire se peut une mondialisation participant au bien commun ? Quels sont les dispositifs les plus efficaces pour faire face aux défis de demain ?
X. T. : La question des outils est centrale. Les petits Etats n’ont souvent pas beaucoup de choix ouverts (…). La collusion d’Etats est le moyen de définir ses propres règles quant aux échanges, quant à la fiscalité, aux normes ou encore les choix stratégiques que l’on veut suivre. Prenons un exemple. Si un petit Etat veut participer à la production d’avions dans la compétition mondiale, il sera contraint d’être moins cher, et de prendre moins de risque d’innovation. Il ne pourra pas user de la commande publique pour soutenir son champion national sans risquer d’être capturé par les actionnaires de ce producteur. Un grand pays (ou une collusion d’Etats), pourra dicter ses conditions en matière de concurrence déloyale (en bloquant son immense marché s’il pense qu’il y a subvention indue), de normes, de sécurité. Il pourra organiser une commande publique (en favorisant les producteurs nationaux) en ménageant la concurrence sur son territoire plus grand. Il risquera moins d’être capturé et en même temps pourra diversifier les risques d’innovation. Au final, il aura les moyens d’une stratégie de long terme sans risquer de tomber dans l’inefficience.
S. M. : Le rôle de l’Etat dans un monde global est clairement à redéfinir. Les politiques économiques classiques fonctionnent mal, se révèlent coûteuses (politique budgétaire) ou risquées (politique monétaire). Même le rôle protecteur de l’Etat est discutable au vu de l’ampleur des inégalités et/ou des niveaux de chômage. Pour autant, une économie sans Etat c’est encore plus d’inégalités, des crises etc.
L’Etat doit déjà fixer des règles et un cadre et faire respecter ces règles. Cela paraît une évidence mais la tendance a été plutôt à la suppression d’un certain nombre de régulations jugées pénalisantes ces dernières années (…).
Le contexte est également important. L’Etat peut financer des infrastructures, routes, autoroutes, connexions et réseaux dans les régions isolées etc. Regardez l’impact positif qu’a pu avoir le TGV ou la fibre dans certaines régions françaises. Enfin, l’Etat doit continuer à assurer son rôle de protecteur (c’est un amortisseur social), mener une politique industrielle etc. mais il a dans un monde global un impératif de résultats. Il doit donc savoir pourquoi il le fait, comment il le fait et s’adapter au cas par cas en fonction du contexte. La limite de cela relève probablement du fait que le temps politique ne coïncide jamais avec le temps économique…
La parole est donnée aux citoyens
Nous savons combien de Wallons et de Bruxellois de langue française regardent les chaînes françaises et particulièrement les chaînes publiques que sont France 2, 3, 4, 5 et O même si cette dernière nous est refusée par le distributeur Proximus dont la disparité entre le nombre de chaînes de langue française et néerlandaise ne lui pose aucun problème. J’ai eu l’occasion de m’élever contre cette disparité, mais ai été éconduit de façon plus ou moins polie.
Vu le nombre de citoyens wallons intéressés par la télévision publique française, je me permets de vous faire suivre l’appel à idées suivant.
Paul D.
| 2017idées, France Télévisions donne la parole aux citoyens
2017 sera une année importante pour l’avenir de la France et des Français. Ce panel permet à toutes les personnes qui le souhaitent de donner leur avis sur l’actualité (y compris politique), mais pas seulement ! Sujets de société, événements d’actualité, réactions à des propos de personnalités politiques. En participant, vous aiderez France Télévisions à mieux vous comprendre. Et vos réponses, avec celles de tous les autres participants, alimenteront en exclusivité nos émissions. Rejoignez vite le grand panel citoyen 2017idées pour donner votre avis et vivre avec nous les prochains mois.
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Souriez, vous êtes Français !
Souriez, vous êtes Français !
Et si la France était un pays d’assistés ?
« Ce magnifique pays d’assistés », c’est ainsi que nous voit The Guardian de Londres. Pays de fonctionnaires, de retraités, de profiteurs de l’État-providence. Certes, The Guardian reconnaît que grâce au système de Sécurité sociale il y a moins d’écart entre les riches et les pauvres en France qu’au Royaume-Uni ; mais ce système de providence étatique diminue notre esprit de conquête. Il faut redonner l’esprit d’audace à notre pays dit Jacques de Chateauvieux, un grand patron français du sucre et du pétrole. Refus du risque égale rente, égale peur ? Bureaucratie égal inefficacité ?
Vraies ou fausses questions ? Elles sont au cœur des reproches des patrons, qui ne cessent de râler contre les formulaires qu’on leur demande sans cesse de remplir et contre cette bureaucratie… qui ne se laisse pas faire. »
Ce mélange unique d’histoire économique, de liberté pamphlétaire, de traditions bousculées, de foucades, de bagarres utiles ou de mécontentements joyeux : c’est la parole de Bernard Maris ; et son regard incomparable. Mais oui, souriez, vous êtes Français ! Traversez notre beau et bizarre pays, comprenez-le, aimez-le, changez-le…
Les mots pour le dire
Hier, le journal Le Soir a eu la bonne idée de publier un article d’opinion de Natacha Polony. Ce texte, revenant sur les « tensions communautaires » en Corse, était paru deux jours plus tôt dans le Figaro.
Rappelons ici que la République française se définit comme un pays de citoyens. La pratique d’une religion, quelle qu’elle soit, y est subordonnée au contrat social qui fixe les droits et les devoirs de chacun : les mêmes droits, les mêmes devoirs, la loi étant bien entendu la même pour tous. Le libéralisme anglo-saxon, lui, ne fait guère obstacle au communautarisme et, plus sensible aux relations commerciales, se prêtant davantage à une vision impériale, il s’inscrit naturellement dans le contexte de la mondialisation.
On sait que les pays anglo-saxons voudraient que la France adopte leur modèle. On sait aussi qu’il est malaisé de limiter la liberté quand on met cette valeur au-dessus des autres. Au nom de quoi devrait-on continuer à imposer telle ou telle culture à des jeunes qui sont nés en Wallonie, à Bruxelles ou en France ?
Le relativisme ambiant pourrait nous entraîner loin des principes enseignés dans nos écoles.
Soyons clairs : nous restons fidèles à l’esprit de Condorcet, Rousseau, Diderot…
En soi, la polémique autour du burkini a de quoi laisser dubitatif, mais ce qui est de nature à crisper les esprits, c’est qu’ici et là, des représentants de l’islam radical dénoncent la laïcité à la française comme étant foncièrement islamophobe. Adoptant une posture victimaire, invoquant la légitime défense et le droit à la résistance, ils justifient ainsi les attentats dont la France a été la cible. Il n’est pas question, dans leur esprit, d’adapter la pratique religieuse aux conditions de la société française. Leur projet politique est incompatible avec les valeurs de la République. On peut appeler ça une guerre idéologique. Celle-ci se livre également sur le terrain du langage, de la rhétorique. Assumer l’héritage des Lumières au XXIe siècle, cela demande un effort de lucidité.
Savoir nommer les choses, ce n’est pas une coquetterie littéraire.
L’école a pour ambition de fortifier la pensée. Il me revient d’avoir étudié Thucydide et sa guerre du Péloponnèse. Il y a près de 2500 ans, décrivant des cités grecques en proie à la guerre civile, ce parangon de la science historique expliquait comment les mots changeaient de sens au gré des passions politiques. En ce temps-là, dans la démocratique Athènes, les sophistes enseignaient le pouvoir du langage. A leurs yeux, la réalité n’était jamais que l’idée qu’on pouvait en avoir. Ils réduisaient le vrai, le beau, le bon à des perceptions forcément subjectives. A la suite de Socrate et Platon, on les a mis à l’index car, experts en communication, ils se faisaient forts de piéger l’opinion dans un discours, se moquaient des certitudes, ramenaient le débat politique à une lutte pour le pouvoir et l’argent. Mais leurs réflexions n’ont rien perdu de leur pertinence.
Les mots ne sont pas neutres, ils rendent la pensée captive. L’idéologie est partout. L’intérêt n’est jamais très loin.
La manipulation par le langage est bien entendu au cœur du Nineteen Eighty-Four de George Orwell, écrit au début de la guerre froide. On doit aux pays anglo-saxons d’avoir mis fin aux terribles expériences totalitaires qui ont marqué l’histoire du XXe siècle, mais faut-il pour autant considérer que le libéralisme anglo-saxon détient le monopole de la vérité démocratique ? On gagne à méditer la fameuse devise que George Orwell associe au régime de Big Brother : « War is peace – Freedom is slavery – Ignorance is strength ».
Alors que la réalité est de plus en plus complexe et mouvante, et sujette à de nombreuses interprétations, l’honnêteté commande de s’interroger sur les mots dont on se sert pour la décrire, et sur les représentations qui leur sont associées. Il faut pouvoir relever le défi d’une société multiculturelle. Dans une démocratie, il est normal et même indispensable d’avoir une multiplicité de points de vue, mais la confusion dans les esprits, cela ouvre un boulevard aux adeptes de la pensée unique, pétris de certitudes – aux partisans d’un islam totalitaire.
Rendre compte de ce qui se passe, c’est notamment le travail des journalistes. A eux d’interroger leur pratique quotidienne et leur responsabilité. Le 22 juillet 2014, Luc Peillon publiait dans le journal Libération un article intitulé Les dangers d’une dérive sémantique. Son texte commençait comme ceci :
« Tous les journalistes – l’auteur de ces lignes compris – cèdent, ou ont cédé, à la facilité sémantique. Par manque de temps, d’inspiration, ou encore par lassitude, dans le cadre d’un métier qui nous oblige parfois à écrire un papier par jour, et sous la pression d’un compte à rebours de plus en plus resserré, à mesure que les journaux – pour des raisons d’économies – abaissent l’heure de leur bouclage. Mais il est aussi des facilités qui ne répondent plus à ces contraintes, mais à une incapacité intellectuelle et journalistique à décrire une réalité complexe. Un raccourci sémantique répété en boucle qui conduit non plus à esquiver cette difficulté mais à décrire à tort, et donc finalement à transformer la réalité elle-même. Et en ces temps de résurgence des violences au Proche-Orient, la palme de cette facilité revient au terme ‘communauté’. ‘Communauté musulmane’ d’un côté, ‘communauté juive’ de l’autre, les tensions ‘intercommunautaires’ farcissent, jusqu’à la nausée, les articles et sujets audiovisuels relatant les répercussions de ce conflit en France. Un terme à la fois erroné, journalistiquement, mais aussi lourd de sous-entendus. »
L’usage abusif du mot « communauté », voilà aussi ce qui pose problème à Natacha Polony quand il s’applique aux citoyens français de religion musulmane, mais aussi aux Corses ou à d’autres. Nous reprenons ici son article d’opinion qui a été publié dans le Figaro et dans le Soir. C’est une pièce à verser dans un débat qui va très au-delà de la polémique actuelle autour du burkini. (G.R.)
Le mot « communauté » envahit la parole médiatique jusqu’à l’absurde. C’est contre cela que se sont élevés des Corses, sans doute moins complexés que les Français de métropole…
Le voile s’est posé sur nos mots, bien avant que de s’inviter sur nos plages. L’altercation qui, depuis une petite crique de Corse, est venue mêler ses remous à ceux d’un été déjà tempétueux est plus intéressante encore par les mots employés pour la relater. Ainsi, la très grande majorité des commentateurs, reprenant tout simplement une dépêche de l’Agence France Presse, a d’abord parlé de « tensions en Corse après une rixe entre communautés corse et maghrébine ».
N’importe quel jeune journaliste sait – ou devrait savoir – ceci : les faits n’existent pas. Il n’existe que le récit de ces faits, et les mots pour le dire valent en eux-mêmes interprétation. Encore faut-il percevoir les nuances du vocabulaire français et comprendre qu’elles sont parfois porteuses d’idéologie. Mais non. Aucun commentateur n’a semblé gêné par cette phrase reprise comme une évidence. Si ladite rixe avait eu lieu à Saint-Raphaël ou au Lavandou, aurait-on parlé de heurts entre « communautés provençale et maghrébine »; à La Baule ou à Paimpol, de heurts entre « communautés bretonne et maghrébine » ?
Le mot « communauté » envahit la parole médiatique
Ce mot de « communauté » employé le plus souvent comme une facilité de langage, pour s’épargner une phrase plus précise, envahit la parole médiatique jusqu’à l’absurde. Et, ce faisant, s’impose ce que justement l’Islam politique cherchait à nous faire accepter : l’idée que la France serait composée d’entités diverses pouvant faire valoir leur égale légitimité à suivre leurs coutumes propres et à revendiquer des droits. Il n’y a plus de citoyens de confession musulmane, mais une « communauté musulmane » (forcément solidaire ?). Il n’y a plus de citoyens de confession catholique, mais une « communauté catholique ». Plus de Maghrébins ou de Français d’origine maghrébine mais une « communauté maghrébine ». Plus de peuple corse, partie intégrante du peuple Français, mais une « communauté corse ». Et bientôt plus de peuple français mais une « communauté française ». Toutes, donc, à égalité sur un territoire neutre régi par le droit réduit à la seule expression des libertés individuelles.
C’est précisément contre cela que se sont élevés des Corses sans doute moins complexés que les Français de métropole, parce que moins oublieux de ce qu’ils sont. Déjà, l’hiver dernier, des habitants d’Ajaccio avaient manifesté dans le quartier d’origine de jeunes gens ayant monté un guet-apens contre des pompiers. Parce qu’en Corse, on ne tolère pas que les pompiers, qui risquent leur vie pour autrui, se fassent caillasser (comme cela arrive très régulièrement dans toute la France, dans l’indifférence du pouvoir et l’impuissance des citoyens). Pas plus qu’on ne tolère que des petits caïds prétendent interdire l’accès d’une plage pour que leurs femmes puissent se baigner sans risquer le regard forcément concupiscent d’un « infidèle » extérieur à la tribu.
Et c’est d’ailleurs bien le sens de cette privatisation, comme du fameux burkini, comme de ces longues abayas noires ou brunes qui fleurissent dans certains quartiers : les femmes appartiennent au clan, et le regard des autres hommes les salit parce qu’il ne saurait y avoir de mélange. Et plus ces signes visibles seront nombreux et banalisés, plus l’espace public appartiendra à la « communauté ». Curieux que cela ne choque pas les habituels adeptes du « métissage » et du « mélange ». On en a même vu, comme Edwy Plenel, proclamer le droit au burkini en ressortant les photos des baigneuses des années 1910, comme si tout à coup, le contrôle patriarcal du corps des femmes façon Léon Daudet leur semblait un modèle.
Les mots sont politiques
Certes, il y eut parmi les manifestants corses quelques excités adeptes des vociférations racistes, et quelle belle occasion pour certains de prétendre que cette manifestation dans son ensemble était de caractère « islamophobe » et de poser la question d’un « racisme corse » quasi congénital (puisque dans ce sens-là, tous les amalgames sont permis). On est moins pressé de s’interroger sur ce qui pousse des délinquants d’origine Nord-Africaine à cibler systématiquement des victimes d’origine chinoise pour les agresser et les voler, et dernièrement tuer, à Paris et dans sa proche banlieue. Les victimes et les coupables, cette fois, n’ont pas le bon profil.
Oui, les mots sont politiques, et de ne plus connaître leur sens, on impose sans même y penser un modèle politique. Ainsi de la Une du Monde daté du 19 août, où l’on peut lire ce titre : « Burkini : les musulmanes doivent-elles devenir invisibles ? » Un titre qui induit – et l’on craint que ce ne soit parfaitement volontaire – que « les musulmanes » dans leur ensemble ont besoin d’un burkini ou de la version de ville, le hidjab, pour être « visibles ». Une « visibilité » qui apparaît dès lors comme légitime en elle-même, puisque c’est la supposée invisibilité qui doit être débattue. En un titre, c’est la logique même de l’Islam politique et de sa conquête de l’espace public par l’instrumentalisation des droits individuels si chers au libéralisme anglo-saxon qui est avalisée sans le moindre recul.
Les villageois corses qui ont affirmé devant les médias leur refus de voir s’installer dans leur île des comportements qu’ils jugent inacceptables ont usé de mots simples, sans tourner autour du pot. Les mots qui viennent quand on est sûr de soi, de son histoire, de son identité. Les mots de ceux qui refusent d’être réduits au silence. Que cela plaise ou non, cette réaction relève de la citoyenneté. Gageons qu’elle soit largement partagée par le peuple français.
La Belgique près de défaillir ?
L’état de la Belgique inquiète ses voisins. Correspondant du journal Libération à Bruxelles, Jean Quatremer n’est pas le moins alarmiste. Nous reproduisons ici son texte qui n’a pas échappé à la presse francophone.
Métro, aéroport, réseau téléphonique… De la remise en route des infrastructures à leur
entretien au quotidien, les attentats ont révélé une déliquescence de l’Etat central, déchiré par plus de cinquante ans de luttes entre Flamands et Wallons.
La Belgique près de défaillir ?
La Belgique s’effondre sous les yeux incrédules de sa population. Les attentats du 22 mars ont fait éclater la bulle de déni dans laquelle le pays se complaisait depuis longtemps. La déliquescence de l’Etat, miné par les luttes incessantes entre la majorité néerlandophone et la minorité francophone, est apparue au grand jour lorsque les Belges et le monde entier ont découvert, à la suite des tueries du 13 Novembre à Paris, qu’il avait laissé se développer, au cœur de sa capitale, mais aussi à Anvers ou à Vilvoorde, en Flandre, des nids de radicalisme islamiste, soit pour acheter une illusoire paix communautaire, soit par clientélisme et calcul politiques.
Le couvre-feu imposé à Bruxelles durant presque une semaine, fin novembre, par des autorités publiques totalement paniquées, a mis en évidence la déraison d’Etat belge, aucune explication rationnelle n’ayant été fournie à ce jour à ce lockdown sans précédent qui a coûté 0,1 % de son PIB au royaume. Mais ce sont surtout les attentats de Bruxelles et leurs suites qui ont achevé la relative indifférence des habitants pour la chose publique. Les Belges ont découvert coup sur coup que la planque de Salah Abdeslam (arrêté vivant à 500 mètres de son domicile familial après 4 mois de traque) était connue depuis longtemps par le chef de la police de Malines (Flandre), qui n’a pas jugé utile de transmettre l’information, et que le terroriste n’a été interrogé que deux petites heures après son arrestation, le 18 mars, chacun s’employant à faire savoir qu’il balançait ses complices, qui se sont empressés de se faire exploser quatre jours plus tard… Pis : il est apparu que le gouvernement fédéral avait délibérément ignoré des rapports de la Commission européenne pointant les graves insuffisances en matière de sécurité de l’aéroport, ce qui a conduit la très incompétente ministre des Transports, Jacqueline Galant, à démissionner.
Depuis, la gabegie non seulement n’a pas cessé, mais s’est amplifiée : aucune reprise en main, aucun sursaut d’unité nationale à l’image de la «marche blanche» qui avait suivi l’arrestation de Dutroux en 1996. La sidération semble avoir emporté ce qui restait de l’Etat, celui-ci multipliant les décisions sans queue ni tête au point de mettre en péril l’économie de la capitale et du pays. Ainsi, un mois plus tard, sans que l’on sache exactement pourquoi, l’aéroport de Bruxelles, poumon du pays, n’est que partiellement opérationnel, alors que seul le hall d’accueil a été touché, les autorités conseillant même de venir la veille de son vol pour s’enregistrer. Bruxelles-National n’est à nouveau desservi par train que depuis lundi, bien que la gare n’ait pas été touchée, sans que personne n’en fournisse la raison. De même, le métro est resté très perturbé jusqu’à lundi (fermeture de la moitié des stations, interruption du trafic à 19 heures, puis à 22 heures, accès aux stations limités à une ou deux bouches) par «mesure de sécurité», ce qui a poussé les gens à s’agglutiner pour entrer ou à s’entasser dans les tramways et les bus, qui sont pourtant autant de cibles potentielles. Dans cette ambiance délétère, les policiers de l’aéroport ont réussi à se mettre en grève une semaine après les attentats, suivis par les transporteurs routiers, qui ont pendant plusieurs jours bloqué les routes belges pour protester contre la vignette routière, et, pour faire bonne mesure, par les contrôleurs aériens… Et que dire de l’impossibilité d’utiliser un téléphone portable le jour des attentats (y compris pour les services de secours), le réseau étant tombé en rade sans que, encore une fois, on ne sache pourquoi.
Il aurait été dommage de s’arrêter en si bon chemin. Le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, du parti indépendantiste flamand N-VA, première formation du pays, a rappelé au monde entier qu’il avait des racines d’extrême droite mal digérées. Après avoir comparé ingénument les terroristes islamistes aux Juifs qui «sont parvenus à rester quatre ans dans la clandestinité et ce, malgré le fait qu’un régime effrayant les recherchait de manière continue» pour justifier l’impotence de sa police, il a affirmé sans l’ombre d’une preuve qu’une «partie significative de la communauté musulmane avait dansé à l’occasion des attentats», mettant à mal les tentatives de renouer les liens entre les communautés. Jamais le fossé n’est apparu aussi grand entre le nord et le sud du pays, entre les communautés confessionnelles, entre les Belges de «souche» et ceux issus de l’immigration.
L’impotence de l’Etat et de ses nombreuses subdivisions est aussi apparue au grand jour, sur un mode moins dramatique mais aussi douloureux sur le plan économique, lorsqu’une partie des tunnels et viaducs, legs du tout-voiture des années 50-80 qui a défiguré Bruxelles et menace de s’effondrer, a dû être fermée à partir de la fin du mois de janvier faute d’argent pour les entretenir. L’état de délabrement avancé d’une capitale détestée tant par la Flandre, qui lui reproche de ne pas parler le flamand, que par la Wallonie, centrée sur ses provinces, est alors apparu comme un symbole des maux belges. Une capitale qui est aussi celle de l’Union, à son grand désespoir. Et que dire des centrales nucléaires du pays qui coalisent les voisins, de plus en plus inquiets des conséquences d’un «Tchernobyl-sur-Meuse». Pour l’instant, la seule réponse de l’«Etat» belge est d’envisager de distribuer des pilules d’iode à ses citoyens…
Qui oserait nier que la Belgique a touché le fond et qu’elle est dirigée par des politiciens qui ont perdu tout sens de l’Etat, trop préoccupés qu’ils sont à accroître leurs prébendes locales ? Cinquante ans de lutte communautaire entre Flamands et Wallons et de détricotage de l’Etat central au profit des régions (six réformes constitutionnelles depuis 1970) ont conduit le royaume dans une voie sans issue : impotence, incompétence, irresponsabilité. De là à le qualifier de failed state («Etat en déliquescence»), il n’y a qu’un pas que beaucoup ont franchi, y compris en Belgique, ce qui est totalement nouveau.
Mais le personnel politique refuse d’en tirer la moindre leçon : la N-VA, principal membre de la majorité au pouvoir, qui a perdu des points dans les sondages au profit de l’extrême droite du Vlaams Belang, vient ainsi de durcir le ton. Contre toute évidence, ses responsables affirment que les attentats ont prouvé la faillite de l’Etat central et qu’il faut donc accélérer son évaporation. Les terroristes de tout poil peuvent se frotter les mains : quoi de mieux qu’une absence d’Etat pour prospérer ?
François Bayrou à Liège
Il n’a pas perdu tout espoir de remporter l’élection présidentielle en 2017. François Bayrou sera à Liège le 25 avril prochain pour une conférence sur les valeurs de la République.

La laïcité au centre du débat
Laurence Marchand-Taillade est secrétaire nationale du PRG en charge des libertés individuelles et des droits nouveaux et présidente de l’Observatoire de la Laïcité du Val d’Oise.
Pour elle, cela ne fait aucun doute : le seul moyen acceptable de favoriser le « vivre ensemble » est de s’en tenir aux principes de la laïcité républicaine. Elle est prompte à saisir la plume pour dénoncer les dérives sectaires et communautaires qui minent la démocratie française. Autant qu’elle le peut, elle alerte l’opinion publique sur les renoncements des élus qui, par électoralisme, accepteraient de céder aux pressions religieuses. Elle s’en prend aussi à la complaisance de ceux qui laissent s’exprimer publiquement des orateurs connus pour leur radicalisme. Il lui arrive même de défier les conférenciers salafistes en s’asseyant au milieu des hommes qui les écoutent.
Radicale, elle l’est à sa façon, puisqu’elle occupe une fonction dirigeante au Parti radical de gauche, mais on peut difficilement lui reprocher de miner la démocratie française. Elle agit plutôt comme si elle en était la conscience et, dans une société qui doute et ne sait plus à quel saint se vouer, elle porte haut l’idéal des lumières, au point qu’on l’appellerait bien Marianne, en bonne héritière de ces radicaux qui ont voté la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. « Laïcité, Solidarité, Humanisme, Tolérance, Universalisme », telles sont les valeurs défendues par ces radicaux positionnés au centre et même au cœur du modèle républicain.
Il va sans dire que le débat sur le vivre ensemble est le même en Wallonie et à Bruxelles.
Ce 4 avril, Laurence Marchand-Taillade appelait les élus de la République à se prononcer pour « des assises de la laïcité, afin de doter (la France) d’un projet de société à long terme, fédérateur et qui, par le caractère référendaire de son adoption, sera incontestable ». Pas sûr que cet appel soit entendu mais nous reprenons ici ce texte qui a été publié par le Figaro.
Alors que l’islamisme prospère dans certains quartiers avec la complicité clientéliste de certains hommes politiques, Laurence Marchand-Taillade estime qu’il est urgent de rétablir la laïcité.
L’arrestation de Salah Abdeslam à Molenbeek a libéré la parole en Belgique, malgré le couvercle du déni: oui, certains quartiers ou certaines communes, en Belgique comme en France, vivent sous la loi de l’islam le plus rigoriste et séparatiste. Ce phénomène que nous dénonçons depuis des années dans les médias ne disparaîtra pas sous la compassion et les anathèmes. Des anathèmes qui n’ont cessé de s’abattre sur des journalistes, sur des lanceurs d’alerte, sur des écrivains, sur des militants de terrain.
Les faits sont là. Nos enfants sombrent dans la violence du djihad armé, endoctrinés par des prédicateurs dont le discours antirépublicain, sexiste, inégalitaire, voire raciste et antisémite provoque la haine de notre pays, de nos institutions, de notre mode de vie, de notre démocratie, de notre République.
Les Français tirent le signal d’alarme et ne cessent de réclamer plus de laïcité dans tous les sondages. Or, le fossé se creuse entre la classe politique et ceux qu’elle est censée représenter. Loin d’offrir les propositions claires et rassurantes que nous attendons tous, quelle que soit notre confession éventuelle, elle se déchire sur le principe de laïcité et se perd dans des arguties dignes du théâtre de l’absurde.
Pendant ce temps, l’accusation des communautaristes les plus exacerbés qui s’affichent au côté des Frères musulmans, s’abat sur les défenseurs de la laïcité, traînés dans la boue de l’insulte en « laïcardise » ou en « islamophobie », fonction de l’ampleur du discrédit que leurs contempteurs entendent leur infliger.
Pendant ce temps, des quartiers, des communes cèdent à la tentation du séparatisme qui s’annonce, sous la pression de prédicateurs soutenus par de petits caïds locaux. Pendant ce temps, les femmes n’en finissent pas de subir les lois machistes et misogynes qui les relèguent au rang d’objets de soumission.
Les politiques irresponsables de certains élus nous ont précipités dans ce gouffre. Le constat est amer. Les morts se comptent déjà en centaine et nous constatons, impuissants, qu’entre 2015 et 2016 le nombre d’individus radicalisés a doublé en France, passant de 4 000 à 8 000 au moins.
Trente ans de politiques clientélistes sont à l’origine de ce désastre. Certes, la politique urbaine dans les années 1950-1960, avec ses grands ensembles construits en hâte sans réflexion globale ont posé à ces élus des problèmes de gestion. Certes, ils se sont trouvés désarmés face à la délinquance et aux trafics divers. Alors ils ont adopté la « politique des grands frères ». Ils ont cru acheter la paix sociale en favorisant le retour du religieux. Pour certains, le laisser-faire a pris la forme d’une organisation active du communautarisme: construction de lieux de culte avec les deniers publics, prêt de salles municipales, obtention de papiers pour des imams auto-proclamés en situation irrégulière.
Cette politique paternaliste, post-coloniale, dégradante pour la population immigrée en provenance de pays à majorité musulmane, a assigné à nos compatriotes une sorte d’obligation à la piété, les considérant inaptes à se choisir un destin.
Après les premiers crimes, après les premières tragédies, certains élus ont pris la mesure de l’échec cinglant de ces politiques désastreuses. Mais cesser du jour au lendemain d’appliquer des règles tacites n’est pas chose aisée. C’est même devenu, par endroits, quasiment impossible. Beaucoup subissent le bilan du mandat de leurs prédécesseurs ; d’autres ont eux-mêmes installé ce climat explosif dans leur ville, tissant des accords qui les lient irrémédiablement, sauf à faire montre d’un courage exemplaire, à une véritable mafia religieuse.
Tout cela doit cesser. Vite. Et pourtant, rien ne se passe. Le dernier exemple en date est criant de vérité. Le 3 février dernier, au Sénat, était présenté un projet de loi proposant l’inscription de l’article 1 de la loi de 1905 à la Constitution, rendant la France définitivement laïque. Après les tueries de janvier et de novembre, après l’élan renouvelé des Français, unis, combatifs, qui s’organisent déjà en comités de la société civile pour agir localement – en matière de respect des lois de laïcité, de droits des femmes, de prévention de la radicalisation -, on pensait, en toute logique, que cette proposition serait votée à la majorité, voire qu’elle ferait un large consensus. Mais encore une fois, c’est l’amertume qui fut au rendez-vous. Nous avions rêvé comme les adolescents idéalistes. Nous n’avions pas anticipé les enjeux politiciens derrière ce vote. Cette loi, promesse 46 du candidat François Hollande à la présidentielle, fut votée par 17 sénateurs sur 348. Le Parti socialiste s’est abstenu, quand la droite et l’UDI votaient contre, ne souhaitant pas se confronter au scandale du concordat d’Alsace-Moselle, alors qu’ils venaient de remporter la région… Nous devons par conséquent soumettre la proposition à référendum.
Cette période historique que nous traversons, les problématiques et les souffrances que nous connaissons doivent conduire toutes les courants politiques, toutes les classes sociales, toutes les professions à de grandes assises de la laïcité au cours desquelles un ou plusieurs projets de société pourraient être débattus. Nous devons, ensemble, reconstruire la maison commune autour d’un projet de société d’envergure, digne des temps que nous vivons. Les sondages ne résoudront rien. Les Français ont leur mot à dire. Ils ont été tenus trop longtemps à l’écart de ce sujet.
Je demande donc un moratoire complet pendant un an sur les pratiques clientélistes et les questions de laïcité. Il est temps d’étudier dans la sérénité adaptations de la loi et accommodements réalisés ces dernières années, ainsi que les financements alloués à des associations à vocation sociale, éducative ou caritative.
J’appelle les élus de ce pays à se prononcer pour ce moratoire et des assises de la laïcité, afin de doter notre pays d’un projet de société à long terme, fédérateur et qui, par le caractère référendaire de son adoption, sera incontestable.
Unis dans la douleur



