Archives pour la catégorie Histoire, culture

Une route Napoléon en Wallonie

Le site du « Vif-l’Express » parle bien d’une route Napoléon en Wallonie, circuit qui sera accompagné d’un guide Michelin et de textes élaborés par des historiens de chez nous, dont l’excellent Philippe Raxhon. Je connais plusieurs de nos lecteurs qui s’en réjouiront. Le mot « Wallonie » deviendrait-il un mot que l’on ose prononcer ? Je ne serai pas le dernier à me réjouir que « le Sud du pays » retrouve sa véritable appellation. (Paul D.)

Voici l’information reprise sur le site du Vif/L’Express.

NapoléonLe balisage de « La Route Napoléon en Wallonie », un parcours touristique retraçant celui de l’Empereur en Belgique dans le cadre de la campagne des 100 jours en 1815, a été présenté lundi par le cabinet du ministre wallon du Tourisme, Paul Furlan. Le circuit est accompagné d’un guide Michelin, qui détaille entre autres les lieux à visiter et les différentes anecdotes historiques.

Le parcours de la route Napoléon, qui s’étend sur 94 kilomètres de Beaumont à Waterloo, a été élaboré avec l’aide d’historiens et reprend l’itinéraire emprunté par l’Empereur en 1815.

La route sera balisée dès lundi à l’aide de 200 panneaux indiquant les points d’intérêts du parcours, « comme un lieu de bataille, l’endroit où Napoléon a dormi ou des anecdotes », précise Jean Fassiaux, attaché de presse de Paul Furlan.

Un circuit GPS pour voitures et vélos est également en phase de finalisation, qui permettra aux visiteurs de suivre l’itinéraire sur le GPS ou sur smartphones et tablettes, grâce à des applications. Le guide Michelin « Route Napoléon en Wallonie et Waterloo 2015 », co-écrit avec l’historien belge Philippe Raxhon, reprend dans ses 96 pages des éléments historiques, des événements, des circuits à parcourir en vélo ainsi qu’une sélection de lieux où se restaurer et d’hébergements. L’ouvrage est en vente depuis lundi.

Parallèlement à cette route Napoléon, sept capsules vidéo ont été réalisées et un documentaire d’une quinzaine de minutes est en cours de doublage.

Le but de ce dispositif, lancé pour commémorer le bicentenaire de la bataille de Waterloo en 2015, « est aussi d’inciter les visiteurs à venir en Wallonie » et leur offrir « de nouvelles manières de découvrir notre patrimoine ».

La mémoire de la Grande Guerre

« La Flandre instrumentalise la Grande Guerre. » Pour Laurence Van Ypersele, historienne à l’UCL, invitée du jour au 7-9 de la Première, c’est une évidence.

flanders fieldsCe que nous en pensons ?

Ben oui. Le passé divise aussi les Belges. Ils ne s’en font pas la même idée. On sait combien le Gouvernement flamand a souhaité investir dans la commémoration de la première guerre mondiale. Il est vrai que les Anglais n’ont jamais cessé de cultiver le souvenir des Flanders Fields où, symboliquement, le rouge des coquelicots rappelle le sang versé par les soldats de l’immense empire britannique. Au-delà du tourisme mémoriel et de ses retombées économiques attendues, il y a aussi l’opportunité de faire exister la Flandre au niveau international et d’y associer la Tour de l’Yser, chère au nationalisme flamand, qui tour de l'Yserdénonce en même temps les horreurs de la guerre et le mépris dont le peuple de Flandre aurait tout particulièrement souffert.

Dans la représentation du passé, les légendes et les mythes ont leur place. L’histoire n’est pas le moindre des enjeux quand il s’agit de bâtir le futur. Placé sous le signe de la blanche colombe (PAX) et d’une mouette au cri mystique autant que revanchard (AVV-VVK), le centenaire de la Grande Guerre est en mesure d’infléchir encore un peu plus la mémoire collective et l’identité de la Flandre, au service d’un projet politique devant conduire à l’effacement de la Belgique.  Il a donc fallu que le Gouvernement fédéral « contre-attaque » et se réapproprie le souvenir de la guerre 14-18 en Albert-Iercélébrant la figure tutélaire du Roi-chevalier, cette image d’Epinal invoquée par ceux dont la Belgique unitaire est la référence indépassable.

Impossible, évidemment, pour le Gouvernement fédéral, de laisser Liège en dehors des cérémonies commémoratives, puisque la Cité ardente a été la première à subir le choc de l’invasion allemande et que la ville a été choisie en 1925 pour l’édification d’un mémorial interallié. C’est donc Liège et les Liégeois qui, le 4 août 2014, vont ouvrir le bal, si on peut dire, en accueillant le roi Philippe et ses invités. Ce sera l’occasion de rappeler que, dès les premiers jours du conflit, la Ville de Liège a été honorée en ces termes par la République française : « Au moment où l’Allemagne, violant délibérément la neutralité de la Belgique, reconnue par les traités, n’a pas hésité à envahir le territoire belge, la ville de Liège, appelée, la première, à subir le contact des troupes allemandes, vient de réussir, dans une lutte aussi inégale qu’héroïque, à tenir en échec l’armée de l’envahisseur. Ce splendide fait d’armes constitue, pour la Belgique et pour la ville de Liège en particulier, un titre impérissable de gloire dont il convient que le gouvernement de la République perpétue le souvenir mémorable en conférant à la ville de Liège la croix de la Légion d’honneur. »

Bien sûr, on peut hausser les épaules à la lecture de ce communiqué officiel, mais ce qui ne trompe pas, ce qui va bien au-delà du calcul diplomatique, ce qui mérite à coup sûr d’imprégner à nouveau la mémoire collective des Liégeois, sinon des Wallons, c’est Liège 1919 (2)l’ambiance qui régnait dans la Cité ardente au moment où le Président de la République française est venu remettre cette croix de la Légion d’honneur à la ville de Liège. Qu’on en juge par cet article du journal Le Soir :

« La réception faite par la ville de Liége au président de la République, et la remise solennelle de la Légion d’honneur à la ville ont été ce qu’on en attendait : elle se sont accomplies dans un enthousiasme délirant.

Une foule formidable, dépassant tout ce qu’on prévoyait, était descendue dans les rues de la ville, sur le passage du cortège. (…) Aucun incident fâcheux n’est venu troubler la grandeur de cette journée. A supposer qu’on dût avoir des craintes, on n’aurait pu, du reste, que redouter un excès de sentiments francophiles, donnant lieu à des manifestations regrettables pour l’unité belge. Rien de semblable ne s’est produit, et la foule, dans ses acclamations frénétiques, a mêlé les noms du Roi, de la Reine, de l’armée belge à ceux du président Poincaré et de Foch.

(…) Un arc de triomphe splendide, érigé boulevard d’Avroy, face à la statue Rogier, est entouré de fillettes fleuries. Au sommet de l’arc de triomphe, dominé par des statues, on lit cette inscription : « A la France ! ».

(…) Quand le discours est terminé, le Président serre longuement la main à M. Kleyer, puis il épingle la croix de la Légion d’honneur sur un coussin que lui tend l’échevin Hénault, coussin aux couleurs de la ville et aux couleurs de la Belgique emmêlées, puis M. Hénault dresse vers la foule immense le coussin. On voit se détacher au pied du Perron Liégeois la croix glorieuse. Et la foule acclame avec délire comme jadis les foules mystiques qui apercevaient une relique fameuse.

La Brabançonne et la Marseillaise sont chantées en chœur par des milliers de poitrines, et des fenêtres, des balcons, le Roi, la Reine, le Président, le maréchal Foch sont acclamés avec frénésie. »

La mémoire de la Grande Guerre n’est pas la même à Liège et à Dixmude, assurément. Gageons toutefois que le gouvernement fédéral saura fédérer.

Signalons quand même ici, parmi les initiatives prises au niveau local pour marquer le centenaire de la première guerre mondiale, un projet qui initie une véritable collaboration entre localités françaises et wallonnes. Ce projet, c’est celui de Sambre rouge, De part et d’autre de la frontière actuelle, on se promet de travailler ensemble au-delà de 2018. Voilà un exemple à suivre.

Georges R.

Une histoire de Wallonie « subversive »

lion-coqAu lendemain des fêtes de Wallonie, après que Rudy Demotte se fut brûlé la langue en plaidant pour un gentil nationalisme wallon, le magazine Le Vif/L’Express avait cru opportun de mettre en lumière la « face obscure des nationalistes wallingants ». Au plus haut de la vague belgifiante, on n’était pas loin d’une chasse aux sorcières dénonçant ces mauvais Belges qui, aujourd’hui, sentent l’urgence de renforcer une identité wallonne en déshérence.

Puis, deux semaines après avoir dansé ou soufflé sur le feu allumé par les Diables rouges et cédé à la tentation de l’ivresse collective en célébrant « le modèle belge qui vaut de l’or », le « Belgium is beautiful« , le « renouveau belge en 18 dates », le magazine (auquel nous sommes abonnés, bien sûr) donnait quand même la parole à un défenseur résolu et frustré de l’identité wallonne, mais au discours très « belge » en somme car farouchement anti… français : « Pour le sociologue liégeois Michel De Coster, la Wallonie est victime d’une occultation de son identité. Il s’en prend aux historiens pour qui les Wallons sont de culture française. »

Choix discutable, à tout le moins, d’annoncer en couverture du magazine « Pourquoi les Wallons ne sont pas de culture française » quand il ne s’agit là que d’une opinion défendue par un sociologue récusant le travail des historiens pour substituer sa vérité à la leur, au mépris de la critique historique et en rabâchant, qui plus est, les poncifs d’une histoire officielle et naïve construite autrefois pour convaincre les Belges de leur identité commune. Morceau choisi :

« Vous revenez sur la bataille des Eperons d’or, livrée en 1302 près de Courtrai. En quoi cette confrontation entre les métiers flamands et la chevalerie française illustre-t-elle votre thèse d’une occultation de l’identité wallonne ?

« On a longtemps occulté la présence de gens du Namurois, et peut-être du Hainaut, aux côtés des milices flamandes. Dans Le Lion de Flandre, Hendrik Conscience relate l’arrivée d’un renfort bienvenu de six cents cavaliers namurois bardés de fer. L’incompréhension linguistique entre alliés n’a pas posé problème à l’époque : les Flamands ont adressé aux Namurois « mille cris de bienvenue et leur ont apporté du vin en abondance ». En revanche, la bataille montre que le tout premier contact entre Wallons en puissance et voisins français n’a pas été très cordial ! »

On sait combien le souffle de l’épopée racontée par Hendrik Conscience a servi la cause du nationalisme flamand mais, contrairement à ce qu’en dit notre ami sociologue, ce roman du XIXe  siècle fut aussi utilisé pour opposer la Belgique à la France, et ceci dans un climat de construction nationale qui réduisait l’histoire à un fantasme. On peut trouver légitime de créer des identités collectives en racontant des histoires aux gens, mais force est de constater qu’il est devenu inopportun, pour les habitants de Wallonie, de s’accrocher aux mythes fondateurs de la Belgique. Quoi qu’il en soit, préférer l’histoire romancée à celle des historiens, quand on prétend corriger leurs erreurs, cela ne fait pas sérieux.

Heureusement, toujours soucieux d’ouvrir le débat, le magazine Le Vif-L’Express a eu la bonne idée, cette fois-ci, de rendre compte d’un ouvrage plus rigoureux mais aussi plus modeste car, sous-titré « le point de vue wallon », il assume cette part de subjectivité qui, d’une manière ou d’une autre, influence le regard que l’on porte sur le passé.

Nous avons déjà signalé la publication de cette Histoire de Wallonie due à Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte, mais reconnaissons que c’est quand même autre chose d’être mis à l’honneur dans le premier hebdomadaire d’information en Belgique francophone. Et tant pis si celui-ci se croit obligé de cataloguer son article dans une rubrique intitulée, pour la circonstance, « histoire, politique et subversion« .

« Bien sûr qu’une Wallonie indépendante est viable ! », s’écrient Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte. Nous n’en sommes pas si sûrs mais, puisque l’un se définit comme « un indépendantiste à tendance rattachiste » et l’autre comme un « réunioniste avec un fort penchant pour une autonomie wallonne », nous ne pouvons que saluer leur démarche et les encourager à aller plus loin.

Pour se faire une idée de l’article en question, il suffit d’aller sur le site du Vif/L’Express mais l’entretien avec Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte est plus long dans la version papier du magazine, alors nous prenons la liberté de publier ici les pages concernées.

Georges R.

histoire de Wallonie        histoire de Wallonie 2       histoire de Wallonie 3

Articles associés : Pour une histoire de la Wallonie, La face obscure des nationalistes wallingantsCombien de temps ça va durer ?, Fini, le petit nuage

La Belgique et ses peurs du lendemain : 1914-2014

boule de noëlLe « Vif-L’Express » ne respecte pas la trêve des confiseurs en abordant les peurs du lendemain de la Belgique. Peur du lendemain bien réelle en cette année 2014 où la mère de toutes les élections va déterminer l’existence-même de la Belgique. L’article de Pierre Havaux que vous trouverez ci-après, est de qualité. Je lui reproche pourtant de ne pas poser les bonnes questions : Wallons et Bruxellois doivent-ils avoir peur de l’évaporation de la Belgique ? Ne peut-on penser que celle-ci va permettre à la Wallonie de sortir du carcan dans lequel la Belgique confédérale l’enfermera de plus en plus ? Ne peut-on penser que les mondes politiques wallon et bruxellois seront dans l’obligation de trouver un véritable projet pour la Wallonie et pour Bruxelles sans avoir continuellement les yeux rivés vers le Nord ?

Le « Vif-L’Express » n’est pas le seul à ne pas respecter la trêve des confiseurs. Responsables CD&V et Open VLD viennent de déclarer qu’il est normal que le premier ministre soit, dans le futur, issu de la Communauté la plus nombreuse du pays. Ils rappellent aussi qu’il n’est pas question pour leur parti d’entrer en 2014 dans un gouvernement qui serait minoritaire en Flandre. Deux piqûres de rappel pour celles et ceux qui n’auraient pas encore compris. Non, M. Havaux, la N-VA n’est pas toute seule. Je connais deux hommes politiques « francophones » aux grandes ambitions qui, eux, doivent trembler…!

Paul D.

L’article de Pierre Havaux sur le site du Vif/L’Express :

drapeau belgeEn 2014, la Belgique a deux fois rendez-vous avec l’Histoire : il y a cent ans, elle était à la veille d’être happée par la Grande Guerre ; et dans cinq mois, elle affrontera « la mère de toutes les batailles électorales ». Le Vif/L’Express plonge au cœur de ces deux Belgique envahies, à cent ans d’intervalle, par la peur du lendemain.

1914-2014. Un siècle, deux mondes. A cent ans d’écart, une Belgique qui retient son souffle. Hier, une nation vivait dans une vague hantise d’être brutalement agressée de l’extérieur. Aujourd’hui, un pays vit dans la crainte de se déliter en douceur.
La première de ces alarmes s’est tragiquement vérifiée, le 4 août 1914. L’Allemagne viole les frontières de la Belgique neutre, impose pour quatre ans sa loi par le feu et le sang. Un monde s’écroule, balayé par la Grande Guerre. Cet été, ce passé centenaire reviendra en mémoire. À ce moment-là, les Belges sauront si la seconde appréhension, d’une brûlante actualité celle-là, est devenue ou non réalité. Le 25 mai, Flamands et francophones auront eu rendez-vous avec « la mère de toutes les élections ». Peut-être le verdict des urnes aura-t-il plongé le pays dans une nouvelle paralysie prolongée, si d’aventure la Flandre se jetait massivement dans les bras des nationalistes flamands.

La Belgique est à un autre tournant de son existence. Il y a cent ans, certains déjà ne donnaient pas cher de sa peau. « Les Belges feront la haie pour nous regarder passer », se gausse l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, à la veille de l’ultimatum adressé le 2 août 1914. Le diplomate est persuadé que l’Empire allemand ne fera qu’une bouchée de son petit voisin. Ce pays « artificiel » est à ce point divisé par l’agitation politique, sociale, linguistique, qu’il ne doit plus son existence qu’au bon vouloir de l’Europe. Le moment venu, il sera incapable d’unir ses forces vives dans un ultime sursaut.

« Que la Belgique eût à surmonter une crise, nul doute qu’elle ne s’effondrât. Que de fois les augures avaient prédit sa disparition », relève Henri Pirenne dans sa monumentale Histoire de Belgique écrite entre 1900 et 1931. Au XIXe siècle, le puissant Bismarck prenait déjà les paris, comme le rappelle l’historien Vincent Dujardin (UCL) : « En 1866, le chancelier allemand déclare : « Je considère que la Belgique, à la longue, ne pourra être un Etat viable ». » Pourtant, les Belges forcent l’admiration hors de leurs frontières. Ils forment « la plus dense, la plus riche, la plus industrieuse des populations du globe », s’extasie à l’aube du XXe siècle Jean-Gabriel Tarde, sociologue français de renom. Ce nain géographique est encore un géant économique. « Jamais son essor économique ne l’avait porté aussi haut qu’en 1914, jamais la prospérité nationale ne fut plus grande », souligne toujours Henri Pirenne. Mais cette façade de puissance cache une vraie fragilité. L’éminent historien gantois est un témoin privilégié de cette Belgique qui vit sur un volcan. « En réalité, une crise politique, économique et sociale la travaille. »

Ses élites au pouvoir peinent à moderniser en profondeur cette terre de paradoxes. Economiquement ouverte sur le monde, mais diplomatiquement enfermée dans une intenable neutralité. Petit paradis fiscal pour entrepreneurs fortunés, mais enfer social pour bien des prolétaires sous-payés. « Dans aucun pays de l’Occident de l’Europe, le coût de la vie n’était aussi bas, nulle part les impôts aussi peu élevés, mais nulle part non plus les salaires n’étaient aussi minimes », résume Henri Pirenne.

Les premières fêlures nord-sud

Cette société d’ordres se déchire sur les questions sociale, scolaire, religieuse, électorale. L’intense ferveur patriotique qui se manifeste à la veille de la guerre masque de plus en plus mal les premières fêlures entre Flamands et Wallons. Le pays choisit encore de fermer les yeux. Henri Pirenne en est aussi le témoin : « A la veille de la guerre mondiale, les signes avant-coureurs de la catastrophe avaient beau se multiplier, on ne voulait pas ou on n’osait pas les voir. » La Belgique préfère s’illusionner jusqu’au bout, s’afficher en modèle d’entente entre les peuples européens. « Etre belge, c’était une manière d’être européen, puisque la Belgique elle-même était un microcosme de l’Europe. » Cette posture avant-gardiste ne lui épargne pas les affres de quatre années de guerre.

Le premier cataclysme mondial enterre la Belgique de 1914. Un pays où l’on se bat encore jusqu’à en mourir pour obtenir le droit élémentaire de voter : les élections générales de 1912, les dernières avant la guerre, « donnent lieu à des violences graves qui font quatre morts à Liège », rappelle Vincent Dujardin. Un pays où la femme n’est que source de méfiance pour l’homme, même quand il est de gauche : « Nos femmes nous échappent aujourd’hui parce que le prêtre les tient », soutient le dirigeant du Parti ouvrier belge Emile Vandervelde.

L’amour sacré de la patrie en prend un coup

C’est un pays où les socialistes n’ont pas encore goûté à l’ivresse du pouvoir, où les partis politiques sortent de la préhistoire. Où l’appareil gouvernemental reste rudimentaire, l’Etat-providence un concept saugrenu, et la sécurité sociale une pure fiction. Où le Roi, non seulement règne, mais prétend encore parfois gouverner.
Cette Belgique autrefois unitaire, jadis puissance coloniale et économique, s’est métamorphosée. Elle a hérité de colossaux défis budgétaire et communautaire, qui ne font qu’embrouiller les enjeux politique, économique, social. En cent ans, elle a aussi spectaculairement perdu foi dans le secours de la religion catholique. « On est passé d’un catholicisme de masse, parfois franchement sociologique, à un catholicisme de conviction plus œcuménique », reprend Vincent Dujardin.

L’amour sacré de la patrie a pris un sérieux coup. Il a fait place au doute existentiel. L’émancipation flamande y est pour beaucoup. Ce combat n’est pas seulement monté en puissance. Il a radicalement changé de visage, relève l’historien de l’UCL. « Ce n’est plus du tout la lutte du mouvement flamand pour la culture, la flamandisation de l’université ou de l’enseignement obligatoire. Le nationalisme flamand est devenu socio-économique, hostile à des transferts financiers nord-sud qui, en 1914, étaient sud-nord. »

La menace est intérieure

La roue de l’Histoire n’a pas tout broyé. Elle n’a pas eu raison de ce qui commence déjà à sauter aux yeux, à la veille de la guerre : la Flandre vote plus à droite, la Wallonie plus à gauche. Les chemins n’ont depuis cessé de se séparer. La Belgique en devient difficilement gouvernable. 541 jours d’impasse politico-communautaire en ont même fait l’homme malade de l’Europe, en 2011.

Le péril n’est plus aux frontières. La menace est intérieure. Elle porte un nom, elle a un visage : la N-VA de Bart De Wever. Qui fait la pluie et le beau temps en Flandre, domine l’agenda politique du pays. C’est elle qui pourrait faire l’Histoire, en mai 2014.
Que les nationalistes flamands remportent la partie haut la main aux élections, et ils pourraient se rendre mathématiquement incontournables à l’un ou l’autre échelon du pouvoir, imposer leur loi ou replonger le pays dans l’imbroglio politique. Qu’ils échouent au scrutin, et ce pourrait être l’amorce du déclin.

C’est un peu quitte ou double pour Bart De Wever et sa formation. Ils seront plus que jamais la cible d’une obsession commune à tous les autres partis traditionnels en campagne : comment faire mordre la poussière aux nationalistes flamands et à leur homme providentiel, pour donner une chance au pays de surmonter un cap difficile de son existence. Un de plus. 1914 – 2014 : la Belgique vit dangereusement.

C’était la fête à la Wallonie.be

fêtes de WalloniePas terrible, le bilan politique des fêtes de Wallonie. Peu crédible, Rudy Demotte qui parle, parle et ne sait pas quels mots utiliser pour mobiliser la société wallonne. Il ne sort pas des contradictions actuelles. Plaider pour un nationalisme wallon qui consoliderait la Belgique, c’est assez paradoxal. L’exaltation du sentiment belge rend impossible un vrai débat sur l’identité wallonne. Empêche une véritable prise de conscience. Il n’y a pas d’élan. Pas de souffle. Dans la population, la confiance en la Wallonie est toute relative et les éditorialistes étalent leur scepticisme à la une des journaux. Mais Rudy Demotte affiche « une forme olympique », selon ses dires, et pour tous ceux qui lui reprocheraient de manquer de vision, le voilà qui annonce le plein emploi en Wallonie en… 2025.

Thierry Bodson n’a pas l’air convaincu, lui qui, au nom de la FGTB wallonne, tire à nouveau la sonnette d’alarme, allant répéter que  la Wallonie n’est pas encore en mesure d’exercer les compétences qu’il lui faut assumer dès le 1er janvier 2015. Pas de panique. A huit mois d’une échéance électorale hyper-importante, Rudy Demotte préfère croire aux vertus d’un discours positif. « Les Wallons doivent savoir que leur avenir dépend d’eux-mêmes et de leur capacité à créer les conditions de leur prospérité et de leur bien-être ». Bien, bien, mais dans la réalité les Wallons sont très dépendants de ce que veut la Flandre. Alors pas de perspective claire en Wallonie. Il suffit à Bart De Wever d’ouvrir la bouche pour que toute l’attention médiatique se porte sur lui. La N-VA, dit-il, fera barrage au PS et imposera une politique tellement contraire aux intérêts des socialistes wallons que ceux-ci finiront par accepter le confédéralisme. Dans les mois qui viennent, ce sera Di Rupo-le-Belge contre De Wever-le-Flamand et le positionnement des autres formations politiques fera la différence. L’avenir de la Wallonie… il est trop tôt, semble-il, pour y penser vraiment dans les allées du pouvoir.

Reconnaissons quand même à Rudy Demotte le mérite d’avoir mis en ligne le travail de l’Institut Jules Destrée sur l’histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon. Paul Delforge, qui en est le maître d’œuvre, a notamment écrit un livre sur l’Assemblée wallonne qui, il y a juste un siècle, a doté la Wallonie de son drapeau et de sa fête annuelle. Un tel anniversaire méritait peut-être une attention plus grande. Quoi qu’il en soit, l’essentiel de l’histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon est désormais très accessible sur un site que le citoyen wallon gagne à consulter pour y voir plus clair.

Georges R.

Pour contribuer à la promotion de cette initiative, nous reprenons ici l’article de Pascale Serret dans le journal Vers l’Avenir.

Le Wikipedia du Wallon : c’est nouveau et c’est en ligne

WallipediaFaire tenir 4 500 pages d’infos très détaillées sur la Wallonie en une carte de visite: c’est fait ! Le site «Connaître la Wallonie» est en ligne.

Dans son bureau à l’Élysette, Rudy Demotte est visiblement impatient de montrer son bébé. Devant son écran d’ordinateur, le ministre-président wallon résume. «Ce site internet est une sorte de Wallipedia. Le Wikipedia du Wallon, d’une certaine façon.»

1. En chiffres

Le site en question s’appelle «Connaître la Wallonie». Il est en ligne depuis ce lundi. Du costaud : 4 500 pages internet, 1 018 notices biographiques de Wallons qui ont marqué l’Histoire, une ligne du temps à 1 287 dates, un atlas historique de 249 cartes, 128 fiches explicatives de lieux de mémoire, etc.

2. Identité wallonne : pfff… Encore?

À quelques jours des Fêtes de Wallonie, l’idée est bien celle-là : un soutien à l’identité wallonne, qui passe par une meilleure connaissance de la culture, du patrimoine, du passé et du présent de notre région. « Une pierre à l’édifice… » Si ce n’est que cette pierre-ci est à l’opposé du fameux logo aux cinq points noirs (wallonia.be), qui avait fait couler beaucoup d’encre, fin juin. En effet, le site «Connaître la Wallonie» est non seulement dense, très construit, pédagogique, accessible, inédit dans la centralisation de l’information… mais, en plus, son budget reste light : 24 800 € TVAC.

3. L’Histoire à la ligne

Onglet «Histoire», clic. La ligne du temps proposée s’étire confortablement du paléolithique à aujourd’hui. Plus de 300 000 ans… De l’enfant de Sclayn, mort à 8 ans et 17 jours sans savoir qu’il serait un jour le plus vieux fossile humain découvert sur le territoire wallon, à la victoire de Philippe Gilbert à Valkenburg le 23 septembre 2012, en passant par ce fameux 15 octobre 1980 qui a vu la toute première réunion du Conseil régional wallon au Sofitel de Wépion… On a là du politique, du socio-économique, des sciences, de la culture, du religieux et bien entendu les dates clés qui ont compté pour la Wallonie.

4. À la carte

Rudy Demotte va naviguer dans l’atlas historique. Il télécharge une des 249 cartes disponibles où la Wallonie actuelle apparaît en filigrane. « Ici on voit que les limites actuelles de la Wallonie et la frontière linguistique étaient déjà à peu près tracées par les capucins, au XVIIe siècle. Frappant. Ça ne démontre évidemment pas que la Wallonie existe depuis toujours; nous sommes juste le produit de tout ça. L’approche historique doit être modeste», souligne-t-il. Pour les profs, des leçons clés en main sont disponibles sur 12 périodes de l’histoire. D’autres sont déjà programmées. «Tout est libre de droit», précise Demotte.

5. D comme ducasse

Vous voulez de la culture, des lieux de mémoire et du patrimoine? Il y en a aussi. Des Wallons qui ont marqué leur temps? Pour l’instant, le site héberge la biographie de plus de 1 000 personnalités. La liste va encore s’enrichir. Vous voulez du folklore? Les «tubes» du Doudou de Mons? Du grand feu de Bouge? Tout y est. Paroles et musique, entre autres documents. Servez-vous.

Pour une histoire de la Wallonie

BAUTHIERE PIROTTE histoire wallonieEn ce jour de fête de la Communauté flamande, saluons la publication d’une Histoire de Wallonie, sous-titrée Le point de vue wallon, que nous devons à nos amis Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte. Alors que la bataille des Eperons d’or s’est imposée dans l’imaginaire flamand comme un événement fondateur très antérieur à la création de l’Etat belge, beaucoup de Wallons vivent encore avec l’idée que, « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves ». Il faut pourtant se méfier des apparences et, pour le dire ainsi, de l’instrumentalisation de l’histoire. Au temps de César, les Belges étaient des Gaulois (un peu comme Astérix) et ils occupaient un territoire qui s’étendait jusqu’à Paris (Lutèce). Les Flamands, majoritaires en Belgique (la Belgique d’aujourd’hui) sont venus plus tard s’installer dans le plat pays côtier où ils avaient souvent les pieds dans l’eau (origine supposée de leur nom). Donc, les Wallons et les Français descendent des Gaulois, mais pas les Flamands qui, à l’origine, étaient des Francs (des Germains). Mais ce sont les Francs qui ont donné leur nom aux Français dont les ancêtres étaient majoritairement des Gaulois (des Celtes). Et bien entendu les migrations des uns et des autres ont un peu plus compliqué tout ça…

Au diable les subtilités historiques, il suffit d’un même nom (Flandre ou Belgique) pour que, dans l’esprit des gens, le passé et le présent se confondent. La cohésion nationale justifie les libertés prises avec l’histoire. Il n’y a pas de quoi s’émouvoir. Le problème, pour la Wallonie, c’est qu’elle baigne encore dans un récit fabriqué pour la Belgique unitaire.

C’est loin, très loin d’être anodin.

L’attachement à un pays repose, sinon sur une langue commune ou un projet commun, du moins sur l’idée d’un enracinement historique. Qu’elle soit individuelle ou collective, l’identité se construit sur la mémoire, laquelle digère les expériences du passé (des générations passées) de façon plus ou moins sommaire et orientée. Assez naturellement, quand la Belgique a été créée, on s’est employé à lui donner une histoire millénaire, qui l’inscrirait dans la durée, en forçant l’interprétation des faits. C’est ainsi que l’on fabrique une conscience nationale. En Wallonie, celle-ci devait recouvrir  une mémoire populaire encore imprégnée par la France et la légende napoléonienne. Mais, on le sait, c’est dans la partie flamande du pays que cette nouvelle identité nationale (francophone) a soulevé le plus de résistance. La Belgique se reconnaissait volontiers dans le passé de la Flandre et du Brabant (et moins dans l’histoire de la principauté de Liège, avec ses accents francophiles), mais cela ne compensait pas. Ce premier compromis à la belge, visant à imposer une culture commune à tous les habitants du royaume, est devenu caduque avec le passage au suffrage universel.  La classe dominante a eu beau nier l’existence de deux peuples, la démocratisation de la vie politique a déchiré le voile et mis fin au projet de la Belgique unitaire.

La première guerre mondiale a certes exalté la ferveur patriotique, en Belgique comme ailleurs, mais elle a aussi, et plus durablement, nourri la dynamique du mouvement flamand. Les tensions linguistiques ont poussé les historiens de métier, dans les universités, à se dégager de la fiction belge et à considérer des ensembles culturels plus homogènes : Flandre et Pays-Bas d’un côté, Wallonie de l’autre (dont on pouvait seulement dire qu’elle était une terre romane, avec une identité plutôt… française). Néanmoins, ni cette nouvelle approche historique (à laquelle se référaient les mouvements flamand et wallon centrifuges) ni le conflit communautaire lui-même n’ont balayé les mythes nationaux de la Belgique unitaire, entretenus, répétés, confortés par l’école primaire et les cercles de pouvoir attachés au maintien de l’Etat belge.

Evidemment, l’autosuggestion a ses limites. La réalité de l’Etat belge, c’est qu’il n’en finit pas de se désagréger, ne pouvant survivre qu’à la condition de se diviser, avec des freins puissants qui conduisent à une complexité institutionnelle unique au monde. Mais les effets de cette évolution ne sont pas les mêmes au nord et au sud de la frontière linguistique. La Flandre a tiré parti de son autonomie accrue pour approfondir une authentique conscience nationale flamande, avec une mémoire collective en grande partie dégagée du cadre belge. Sa classe dominante est partagée quant à l’utilité de maintenir celui-ci (sous une forme adaptée). Question de pertes et de profits. En Wallonie, le calcul est différent. Le militantisme wallon ne fait plus recette : qu’il soit régionaliste, indépendantiste ou rattachiste, il semble avoir perdu sa pertinence à mesure que la Région recevait des compétences nouvelles. Pas de porte de sortie. On parie sur la stabilisation de l’Etat belge et on est prêt à en payer le prix. Bien des responsables politiques ont l’air tétanisés, sans vision, sans envergure, sans le moindre sens de l’histoire. Ainsi, paradoxalement, le sentiment wallon est au plus bas quand la Wallonie doit prendre en main son destin.

« Amour sacré de la patrie, rends-nous l’audace et la fierté. » Ces paroles chantées au moment de la révolution belge (une révolution pour se détacher des Pays-Bas et, dans l’esprit de beaucoup, pour redevenir français) résonnent à présent comme une complainte, car il est possible que cela coince encore entre Wallons et Flamands. L’opinion wallonne, loin de vivre cette évolution comme une émancipation, se réfugie dans le fantasme. Elle s’accroche à une représentation de la Belgique qui a pris forme au XIXe siècle et qui n’est pas du tout adaptée à un Etat fédéral centrifuge où la concurrence entre les entités fédérées, déclarée ou sournoise, est beaucoup plus réelle que le fédéralisme de coopération, formule creuse aux effets anesthésiants.

N’ayons pas peur de le dire : cette situation est préjudiciable à la Wallonie. La faute en revient aux Wallons eux-mêmes, aux médias, à la classe politique, aux milieux académiques. C’est une sorte de démission collective.  A tous, il faut conseiller de se (re)plonger dans l’histoire et d’en sortir moins belges et plus wallons. Pour commencer, rien de tel que le livre de Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte, dont on trouvera une présentation sur le site de l’éditeur français (de Bretagne, car la Wallonie a son particularisme, elle aussi).

Georges R.

A lire également, à la veille du 14 juillet, cet article de l’an passé : Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans, et après ?

Cela sent la rentrée

Cela sent la rentrée. Mais cela sent aussi un peu la fin.

Sur un mode littéraire, cela donne ceci : « J’ai beau regarder. Il n’y a plus rien. La Belgique a disparu. Sans retour. A-t-elle un jour existé ? Combien de gens sur terre en connaissent l’existence ? Je ne sais où je suis. A quelle époque ? A quel endroit ? La vie est mon pays. Qu’est-il devenu ? Mon pays, c’est moi. Que suis-je sans pays ? Que vais-je devenir ? Comment combler ce vide ? A quoi sert un pays ? »

Ces lignes sont de Patrick Roegiers, cet écorché de la « belgitude », exilé volontaire en région parisienne, qui dédie son nouveau livre, « Le Bonheur des Belges », « à ceux qui partent, parce qu’il faut se sauver du naufrage ! ». « La Belgique demeure ma fantasmagorie créatrice, mais je l’ai quittée pour ne plus revenir », précise-t-il.

Ce livre a fait l’objet d’un entretien avec Patrick Rogiers, à découvrir dans le dernier numéro du Vif/L’Express (lien).

Cela sent la rentrée. Mais cela sent aussi un peu la fin.

Sur un mode politique, cela donne ceci : « Au sud du pays, les francophones attendent, impuissants, devant cette chronique d’une débâcle annoncée. Car, si Bart De Wever sort grand vainqueur, le 14 octobre, tout indiquera qu’il aura course gagnée en 2014. (…) Vu de l’autre côté de la frontière linguistique, ce scénario catastrophe se résume en une phrase : les francophones ne sont pas maîtres de leur sort. L’acter ne doit pas être source de résignation, mais bien de détermination. Celle de se préparer au pire, l’éclatement du pays. Pour cela, il faut d’abord que les présidents de parti fassent taire leurs rivalités et planchent, ensemble, sur l’avenir de la Wallonie et de Bruxelles. »

C’est ce que Véronique Lamquin écrit dans l’édito du Soir d’aujourd’hui (lien).

La Libre, quant à elle, publie une interview de Rudy Demotte qui voudrait sans doute nous rassurer sur sa détermination à redresser la Wallonie d’ici à 2022. L’impression qu’il donne est pourtant de brasser des mots pour en faire une mélasse. On ne sent pas le souffle d’un projet. Que l’on en juge par ce lien. Si projet il y a, c’est celui de travailler dans la continuité. Point.

Bien sûr, en France aussi, le pouvoir doit se montrer à la hauteur des problèmes actuels. Mais convenons que la situation de la Wallonie est particulière. Il lui faudra bientôt ne plus compter que sur elle-même, sous l’oeil pas toujours bienveillant de la Flandre.

Cela sent la rentrée. Mais cela sent aussi un peu la fin.

Petite chronique de la langue française.

Notre ami Pierre Mélot nous propose l’article qui suit. Celui-ci paraîtra prochainement dans le périodique « L’ Amicale » de l’Ecole Normale Jonfosse (Haute Ecole de la ville de Liège).

Petite chronique de la langue française

Le monstre et l’estropié

Beau titre pour un roman d’épouvante anglo-saxon, isn’t it ? Pour les amateurs de grands frissons, désolé ! Le dialogue et les développements qui vont suivre ne vous emmèneront pas dans les profondeurs glauques de l’East End londonien. Ils ont pour cadre la Belgique d’aujourd’hui et relèvent de son quotidien le plus ordinaire. Attachez quand même vos ceintures, il va y avoir des secousses !

Lu à deux jours d’intervalle dans le journal LE SOIR :

Mercredi 9 mai 2012, page 7, rubrique «La société», sous le titre

«20 ans de parcs à conteneurs» : «Chaque Wallon dépose 290 kilos de déchets par an dans les parcs à conteneurs. (…) »

Vendredi 11 mai 2012, page 22, rubrique «Liège», sous le titre

«Vingt ans de recyparcs» : «Intradel, intercommunale de traitement de déchets en région liégeoise, fêtera les 20 ans de ses recyparcs le 12 mai. (…)»

* * *

Avez-vous buté sur l’un ou l’autre mot à la lecture de ces deux extraits de presse ? Probablement pas. Pourtant certains de ces mots, tout à fait courants pour nos oreilles de Wallons et de Bruxellois francophones, n’en constituent pas moins un sujet d’étonnement ou même un point d’interrogation pour les étrangers de passage par notre petit territoire. Pour illustrer le caractère déroutant (pour les non-initiés) des mots en question, je reproduis ci-dessous le dialogue dont j’ai été témoin dernièrement, dans le hall d’entrée de mon immeuble, entre un étudiant français fraichement installé à Liège et un résident ʺdu cruʺ en train de lever sa boite aux lettres.

* * *

Étudiant :

Bonjour, monsieur. Je suis étudiant français en Belgique depuis quelques mois, et je me pose encore des questions sur certains usages de votre pays…

Résident :

C’est normal, un peu de patience ! Qu’est-ce qui vous embarrasse ?

É :

J’ai un fauteuil de bureau abimé dont je veux me débarrasser. Un ami belge de la fac m’a dit de l’apporter au parc à conteneurs. Mais sur l’avis affiché ici dans le hall d’entrée, j’apprends que les objets au rebut doivent être déposés dans un recyparc. Alors, parc à conteneurs ou recyparc ? Je me demande où aller avec mon fauteuil…

R (éclatant de rire) : Ah, mon jeune ami, je comprends votre perplexité. Vous connaissiez déjà l’humour belge, hein ? Coluche n’est pas tout à fait oublié… Eh bien, il y a aussi le parler belge ! Il faudra vous y faire.

É : Je m’y fais, je m’y fais. Mais il me reste encore quelques énigmes à résoudre…

R (mi-drôle, mi-sérieux) : Tant mieux, ça vous fera des souvenirs pour la retraite… Bon, pour votre fauteuil, pas de souci : déposez-le simplement au fond de la cour, sous l’auvent. Il s’en ira lundi prochain avec les autres objets au rebut. Il y a un enlèvement des encombrants tous les mois.

É : Super !

R : Quant aux «parcs à conteneurs» et aux «recyparcs», rassurez-vous : c’est la même chose ! Ce sont des mots compliqués ou curieux pour désigner ce que vous appelez très clairement en France une «déchetterie».

É (interloqué) : Pourquoi deux mots alors ?

R : Excellente question !  Ma réponse tient en une phrase : parce qu’en Belgique, on n’aime pas faire simple quand on peut faire compliqué…

É : Vous croyez peut-être que nous ne souffrons pas du même mal en France ?

R (le doigt en l’air) : Ah, monsieur le Français, ici, c’est autre chose : vous venez de débarquer au pays du surréalisme… Nos trois langues et leurs nombreux dialectes se mélangent partout et tout le temps. Et l’esprit flamand, langue pratiquée par la majorité des Belges, se cache très souvent dans le parler de la Wallonie, sans que les gens ne s’en doutent…

É : J’aurais peut-être mieux fait d’aller étudier à Bruxelles, grande capitale francophone.

R (sur le ton de la désolation) : Mon pauvre ami, détrompez-vous ! À Bruxelles, c’est encore pire ! Le dialecte local est d’origine flamande à 90 % et les Flamands y sont bien sûr très présents. Ajoutez-y l’invasion actuelle de l’anglais… Résultat : on mélange tout et, à vrai dire, on se complait dans ce climat de bazar linguistique… 

É : Merci pour vos indications à propos de mon fauteuil. Et aussi pour vos explications linguistiques ! Je sais maintenant à qui m’adresser en cas de doute…

* * *

Essayons d’y voir clair. Chronologiquement, le terme «déchetterie» peut revendiquer l’ancienneté puisqu’il remonte, en France, au début des années 1980 quand le tri des déchets est devenu un peu partout une réalité. Son mode de construction se comprend aisément. Comme point de départ : un nom commun désignant une substance au sens large (ici : déchet) auquel est accroché, après redoublement du «t», le suffixe «erie», forme élargie de «ie», qui indique «une qualité, une action, le résultat de cette action, le lieu où elle s’exerce, une collection, une industrie» (Grevisse 1993, §168, 34). Il s’agit donc d’un «lieu» destiné aux «déchets». On ne peut plus clair. Voilà pour la construction du mot qui repose sur une dérivation suffixale conforme à l’un des modes de formation de mots nouveaux dans la langue française.

Voyons maintenant quel était l’objectif visé par l’administration française quand elle a lancé ce néologisme dans le public. Souvenons-nous qu’à l’époque, on ne parlait pas ou guère de recyclage des déchets. La seule solution pour s’en débarrasser était jusqu’alors la décharge, le ʺtrouʺ, avec le tout-venant des ordures ménagères (que l’on commençait à incinérer). Assez logiquement, ce qui importait pour réussir l’assainissement de l’environnement, c’était d’attirer le public vers un lieu qui lui propose une solution simple et définitive à l’accumulation gênante des déchets dans les ménages et, subsidiairement, dans la nature. Il fallait donc aller droit au but et créer, en même temps que le site ad hoc, une dénomination qui ʺparleʺ au public, une dénomination qui évoque clairement dans un seul et même vocable ʺetʺ les déchets ʺetʺ le lieu où les apporter. Et en plus, une dénomination facile à retenir, qui mette résolument l’accent sur le point de vue de l’usager… et laisse dans l’ombre les préoccupations organisationnelles de l’administration (genre de site, type de bennes collectrices, etc.), susceptibles de brouiller le message. Une fois sur place, le public comprendrait les gestes sélectifs qu’on attend de lui. Idée-force à inculquer pour que ʺça marcheʺ : élimination des déchets = déchetterie.

Tant linguistiquement qu’écologiquement, on peut dire que l’objectif est atteint, les deux aspects de l’opération ayant marché la main dans la main. Le mot «déchetterie» est parfaitement implanté en France jusque dans le moindre petit village. Tout le monde a compris tout de suite et sans ambigüité ce mot nouveau aux allures familières, bien vite adopté. De ce fait, tout le monde sait où se trouve la déchetterie la plus proche, ʺsaʺ déchetterie, tout le monde (ou presque) y apporte avec soulagement et y trie, en suivant de son mieux les consignes données par les préposés, ses déchets et autres vieilleries (tiens, encore un mot terminé par «erie»). Autre chose, qui a toute son importance sur le plan de la communication : aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce mot aux senteurs pourtant peu ragoutantes vous a déjà un petit air de dépollution bien engagée, de salubrité en marche. Quant à son côté accrocheur, ne serait-il pas dû à sa proximité phonique avec ses cousins «boulangerie, pâtisserie, chocolaterie…» ? Pas impossible. Les publicitaires savent que la sonorité plaisante d’une marque commerciale peut contribuer à faire adopter plus facilement un produit nouveau.

Notons, par souci d’être le plus complet possible, que l’usage hésite encore sur l’orthographe. On en rencontre actuellement trois dont l’une, probablement, finira par supplanter les deux autres : 1) «déchetterie» (la plus répandue), apparue en premier lieu et en tant que nom déposé sur le modèle de «billetterie» (seul autre dérivé formé avec le suffixe «erie» et le redoublement du «t») ; 2) «décheterie» (moins fréquente), sur le modèle classique de «bonneterie, briqueterie, mousqueterie, papeterie, parqueterie, etc.» ; 3) le Conseil supérieur de la langue française (France, Belgique, Québec, Suisse) recommande «déchèterie» (encore peu répandue mais en progression), ajoutant un accent grave sur le «e» pour mettre l’orthographe en conformité avec la prononciation (dans le respect des rectifications orthographiques de 1990). Précision utile : comme le préconisent ce Conseil et l’Académie française, qui ne veulent rien imposer qui n’ait été soumis à l’épreuve du temps, l’usage tranchera. (N.B. : le suffixe «erie», très vivant et très productif, sert à former de nombreux noms, parmi lesquels les récents : bouquinerie, carterie, crêperie, imagerie, saladerie, tarterie, etc.)

* * *

Disons maintenant un mot des deux termes qui ont cours en Belgique francophone – «parc à conteneurs» et «recyparc» – et qui se font une espèce de concurrence, le second ayant fait son apparition plus tardivement alors que le premier commençait à s’installer dans le vocabulaire courant. À vrai dire, il serait assez frustrant de n’en dire qu’un mot tant la question mérite qu’on s’y attarde. Lançons-nous donc hardiment dans l’analyse – oserions-nous dire ? – dans la dissection des deux challengeurs.

Apparue ʺsur le marchéʺ belge francophone du tri des déchets (en même temps que son alter ego flamand «containerpark» – Belgique oblige !), la locution nominale «parc à conteneurs» intrigue, à juste titre. Proclamons-le d’entrée de jeu et sans hésitation : nous avons là un bel exemple de monstre lexical. À mettre au plus vite au musée des horreurs linguistiques ! Long, lourd et obscur, voilà les trois caractéristiques de cette ʺcréationʺ, pur produit d’une administration confuse dans la présentation de ses missions. Expliquons-nous. Long, chacun en conviendra sans peine : trois mots (plutôt qu’un seul) articulés l’un à l’autre à la manière d’un patronyme à charnières. Vous avez dit concision ? Lourd, cela saute aux yeux : que de tension physiologique – auditive, pour capter cet assemblage singulier en entier, et – articulatoire, pour l’extraire complètement de sa bouche ! (Et même – visuelle quand il s’agit de le lire, et – digitale quand il s’agit de l’écrire… ce qui, heureusement, n’arrive pas souvent !)

Mais ces deux défauts ne sont rien à côté du troisième : l’obscurité. Voyons cela. Si l’on fait abstraction, pour le mot «parc», de son acception «d’étendue végétale, souvent destinée à la promenade, et de celle d’un enclos où l’on garde un enfant, où l’on élève des animaux ou qui est doté d’un statut particulier», on comprend que cette locution désigne, au sens strict, un «lieu clos où sont entreposés des conteneurs», par exemple dans les docks d’un port ou sur l’aire de stationnement d’une entreprise. Et qu’est-ce qu’un «conteneur» ? C’est une «caisse métallique ou en matière plastique, de dimensions diverses et souvent assez grande, destinée au stockage et au transport de choses». Or je vous le demande : où est présente, explicitement, dans le groupe nominal «parc à conteneurs», l’idée de «déchets» que les autorités belges imaginent attachée à ce genre de dépôt ? On a beau sonder les «parcs» dans tous les sens et scruter les «conteneurs» dans leurs moindres recoins, nulle trace de «déchets» dans la chaine des voyelles et des consonnes de ces deux mots… Ils ont pourtant droit de cité, pompeusement unis dans un bel abus de langage, sur les panneaux de signalétique de nos villes et de nos villages !

L’administration belge a un peu oublié que toute chose, comme toute personne, a droit à une identité, et que son appellation en est un élément essentiel. Mal nommer les choses, c’est se tromper, soi-même et autrui, sur leur identité, leur nature, leur affectation. On finit par ne plus savoir au juste à quoi l’on a affaire… ʺAh, votre parc à conteneurs, au fond c’est une déchetterie !ʺ aurait pu s’exclamer le jeune étudiant français. ʺIl fallait le dire !ʺ Eh oui, il fallait le dire. Mais voilà, on ne l’a pas dit. On a même dit tout autre chose…

Les tenants de ce malheureux belgicisme (oui, oui, il y en a aussi de très heureux !) rétorqueront, pour le défendre, que la langue française a forgé, sans que quiconque y trouve à redire, d’innombrables locutions nominales sur le même modèle : «cloche à fromage», «clé à molette», «pied à coulisse», «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc., et même le fameux «moule à gaufre» du capitaine Haddock ! Sur ce point, ils ont bien sûr raison. Nous les invitons néanmoins à considérer, dans ces exemples, chacun des éléments de départ pris isolément : «pince / sucre», «roue / aubes», «verre / vin», etc. et à examiner ensuite ce qu’ils sont devenus, à l’arrivée, dans les locutions nouvelles «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc. Ces locutions pèchent-elles par absence de rapport direct, pertinent avec les éléments de départ ? La réponse est évidemment non. Une «pince à sucre» est bien une pince conçue pour saisir des morceaux de sucre, une «roue à aubes» est bien une roue équipée d’aubes, un «verre à vin» est bien un verre destiné à contenir du vin, etc. Conclusion : rien de critiquable dans ces locutions nominales, rien de comparable avec le pesant et inadéquat «parc à conteneurs» qui, rappelons-le, ne renferme en rien l’idée de déchets.

* * *

Et le petit frère «recyparc», venu au monde plus tard ? Ses parents administratifs lui ont-ils légué un capital génique lui assurant une morphologie plus avenante ? Hélas non ! Lui non plus n’a pas été gâté. Certes il n’a pas hérité, comme son frère ainé «parc à conteneurs», de lourdes tares tératogènes lui venant des mêmes géniteurs. Il connaitra ʺsimplementʺ une triste vie… d’estropié. Et méritera – si l’on peut dire – lui aussi une place en vue, quoique un degré plus bas, dans le même musée des horreurs linguistiques.

Avant de nous pencher sur le handicap qui va accompagner l’infortuné «recyparc» tout au long de son existence belge, méditons un instant cette réalité : il en va des mots – créations vivantes qui naissent, s’usent et disparaissent – comme il en va des humains. Ils sont à l’image de leurs créateurs. Comment pourrait-il en être autrement ? Si les créateurs sont affectés d’une quelconque anomalie génétique, d’une atrophie, il y a de fortes chances que leurs descendants en héritent et naissent à leur tour difformes ou incomplets.

Le rejeton administratif « recyparc » nous donne la preuve éclatante de la similitude qui existe entre les mots et les humains. Remarquable exemple d’atrophié lexical (nous allons le démontrer), ce mot ne peut être sorti que de l’esprit d’un créateur… comment dire ? culturellement atrophié ? La vérité, certes un peu dure, ayant été dite sur les faiblesses linguistiques de nos autorités administratives, décortiquons ensemble ce ʺhandicapéʺ que ces dernières tentent de faire passer pour un vocable normalement constitué.

Commençons par attirer l’attention sur l’ordre des éléments qui constituent le curieux mot-valise «recyparc». Il saute aux yeux que les créateurs de ce terme ont choisi (peut-être sans le savoir) le mode de formation germanique des mots composés, vraisemblablement sous l’influence de l’anglais omniprésent, et que l’on peut ramasser dans la formule grammaticale un peu sèche : «le déterminant précède le déterminé». En termes plus concrets : «le complément (recy) précède le sujet (parc)» ou : «le secondaire précède le principal». Exemples : football, lipstick, playground, swimming pool, teapot, etc. On sait que le français procède habituellement selon la logique inverse, soit le principal (le sujet) d’abord, le secondaire (le complément) ensuite. Exemples : abat-jour, coupe-feu, hache-viande, porte-plume, presse-papiers, taille-crayon, etc. Pour les spécialistes, les langues germaniques sont dites ʺsynthétiquesʺ, le français ʺanalytiqueʺ. Mais bon, ne chicanons pas ! À la limite, s’il faut suivre la mode – anglo-américaine – pour mieux sensibiliser le public au tri sélectif, pourquoi pas ? L’efficacité avant tout !

Poursuivons. Laissant de côté le «parc», chouchou de l’administration belge déjà rencontré dans le monstrueux «parc à conteneurs», attachons-nous à l’examen du premier élément, le dissyllabique «recy». Et d’abord, isolément qu’est-ce que ce «recy» ? Un tout nouvel anglicisme, un de plus ? Une abréviation belgo-belge encore inconnue ? À première vue, mystère. Lançons alors une petite exploration. Si l’on décompose le quatuor formé par les lettres « r – e – c – y », on trouve, en les regroupant par deux, les ensembles distincts «re» et «cy». Pour «re», pas d’hésitation : le préfixe fréquentatif «re» indique la répétition ou le retour d’un processus. De quel processus s’agit-il ici ? Autrement dit, d’où sort ce «cy» ? Avec un peu d’imagination (et quelques connaissances linguistiques de base), on devine que ce «cy» découle du mot «cycle»… amputé des trois dernières lettres. Et qu’est-ce que ce «cycle» ? Sans aucun doute le descendant français du mot latin «cyclus», provenant lui-même du grec «kyklos» signifiant «cercle, roue». Rappelons-nous que pour créer correctement des mots nouveaux exprimant de près ou de loin l’idée de cercle ou de rotation, le français se sert soit du mot complet «cycle» (hémicycle, tricycle, etc.), soit du radical «cycl» (bicyclette, cyclique, cycliste, recycler, etc.), soit des deux radicaux augmentés «cyclo» (cyclomoteur, cyclotourisme, cyclotron, encyclopédie, etc.) et «cycla» (cyclamate, Cyclamed, etc.). Point commun de ces quatre modes de formation de mots : ils s’appuient sur le radical complet «cycl» de la racine (grecque, latine ou française), seul porteur de sens. La syllabe «cy» quant à elle, forme tronquée de «cycle» (privée de deux phonèmes signifiants), est donc un élément boiteux qui n’évoque que de manière très évasive l’idée de cercle ou de rotation. Elle a donc, en soi, une valeur sémantique quasi nulle. Quant à utiliser le radical complet en persistant dans la même voie (c’est-à-dire en gardant le mot «parc», le concept de «recyclage» – réduit – et la construction germanique), cela n’aurait pu donner que le déconcertant «recycloparc», ce qui, convenons-en, aurait plutôt évoqué quelque chose comme un parc pour cyclotouristes…

Il est vrai que la juxtaposition des deux syllabes «re» et «cy» peut induire vaguement l’idée de recyclage (notamment grâce à la présence visuelle de l’ « y »), ce qui a paru suffisant à l’administration pour créer un mot nouveau. Ainsi l’autorité administrative, sans doute hésitante sur l’adhésion populaire au mot complet «recycloparc», a finalement opté pour «recyparc», montrant par là qu’à un contresens probable elle préférait… un estropié certain. Nous en concluons : en tant qu’auteur du néologisme «recyparc», l’administration mérite le bonnet d’âne. N’est pas créateur de mots qui veut… Faisons quand même une réserve. Même si ce mot-valise n’est pas parfaitement construit, il se peut qu’à force de l’entendre et de le lire, le public belge juge le concept de recyclage suffisamment explicite à ses yeux et adopte le mot à défaut d’un autre terme. (Il n’est pas rare que des mots déformés soient consacrés par l’usage). Le mal se transformerait alors en bien et le but final – l’assainissement de l’environnement – serait plus près d’être atteint. Et, au moins, l’inepte «parc à conteneurs» disparaitrait pour de bon de notre vocabulaire.

Encore une dernière observation en guise de comparaison intéressante. Voyons comment une autre langue parlée en Belgique, l’allemand, a nommé les installations de collecte des déchets. Elle aussi a forgé un mot nouveau : le nom composé «Recyclinghof» (première partie prononcée à l’anglaise), terme que l’on peut traduire assez justement par la locution nominale «aire de recyclage». Voilà une création qui répond tout à fait au génie de la langue allemande, en dépit du fait qu’elle contienne le mot «recycling» emprunté à l’anglais, chose courante en allemand et moins choquante qu’en français. (N.B. : l’allemand a forgé dans ce domaine une série de mots usuels, tout à fait germanisés, sur le modèle anglais : recyceln = recycler ; recycelbar = recyclable ; Recyclingpapier = papier recyclé, etc.). Dans le cas de «Recyclinghof», remarquons que le mode de construction germanique des mots composés (le déterminant précède le déterminé) a été respecté et que c’est le mot complet «recycling» = «recyclage» qui a été retenu. La clarté est donc sauve ! Certes, à nos yeux de francophones, ce nom composé est un peu long, mais la langue allemande, très coutumière du procédé, n’y voit rien d’anormal. (N.B. : à Eupen, Saint-Vith et dans les communes germanophones avoisinantes, le terme usuel est «Containerpark» – re-Belgique oblige ! On trouve aussi «Wertstoffhof» = «aire de matériaux recyclables», terme plus approprié).

Nous voici arrivés au terme de notre réflexion sur deux belgicismes ʺmal foutusʺ et très enracinés dans notre quotidien. Inutile de les répéter, ils sont maintenant bien identifiés, de même que leurs défauts de conception. Leur ou leurs auteurs resteront bien sûr ʺadministrativementʺ anonymes et nous ne pourrons pas les poursuivre avec notre règle pour leur taper sur les doigts ! En revanche, il nous semble qu’une seule conclusion s’impose sur le sort à réserver par le public à ce monstre et à cet estropié : jetons-les sans pitié dans la première déchèterie venue !

                                                                                                        Pierre Mélot

Ô Belgique, ô mère chérie

Le 21 juillet, jour de la fête nationale en Belgique, il convient de penser très fort à ce pays, à son histoire, à sa réalité d’aujourd’hui. Plus nous y pensons, toutefois, et moins nous acceptons de nous y enfermer. N’en déplaise à ceux qui se laissent encore émouvoir par les symboles de l’État belge, nous pensons qu’il est urgent de tourner la page.

Puisque ce sont les vacances, nous avons de la lecture à proposer. Le 25 mai passé, le Vif/L’Express  a consacré sa couverture au « couple raté » qui a pour nom la Belgique : voici les articles de ce dossier.

Un peu dur de parler de couple raté ? On est loin du roman national, façon « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Qui ne se souvient du discours de Lionel Vandenberghe, alors président du Comité du pèlerinage de l’Yser, plus tard membre du parti Spirit (en cartel avec le sp.a) ? En 1993, devant 35 000 personnes (et non des moindres), alors que la Belgique se mue en un Etat fédéral, il s’adresse aux Wallons, par-delà la frontière linguistique :« Amis wallons, nous avons vécu 160 ans ensemble et n’avons jamais été vraiment heureux. Divorçons ! Séparons-nous d’un mutuel consentement ! Allons chez le notaire et comme les Tchèques et les Slovaques, comme des gens adultes, réglons le problème de Bruxelles et du partage de la dette. »

Paroles d’un excité linguistique ? Au même moment, le ministre-président de la Communauté flamande annonçait que l’horizon de la Flandre était désormais le confédéralisme.

Bien sûr, il ne manque pas de Belges, surtout francophones, pour invoquer les grands mythes de la Belgique de toujours. La Belgique a son catéchisme national dont les effets n’ont pas disparu. Le problème est que, globalement, la Flandre a une autre vision de l’histoire. On partage sans doute le goût des moules et des frites, mais la mémoire collective est orientée autrement du côté flamand.  Déjà en 1896, le jeune August Vermeylen, futur sénateur socialiste et futur recteur de l’université de Gand (flamandisée), gémissait en pensant à la révolution belge : « …la Flandre n’avait plus d’âme, plus de conscience. Elle se laissa entraîner dans la révolution de l’année 30 : jamais révolution plus stupide ne fut déclenchée à la suite d’influences étrangères ! Nous fûmes livrés pieds et poings liés, le français devint la seule langue officielle… »

Pour le mouvement flamand, cette Belgique-là n’était tout simplement pas supportable. Mais en 1970, la Flandre était en position de force.

« Selon Lode Claes, les Flamands, en tant que peuple majoritaire, ont commis une erreur impardonnable en réclamant le fédéralisme. Le fédéralisme signifie que les règles démocratiques sont mises de côté au profit d’une minorité. D’un point de vue historique, ce fut d’ailleurs la minorité wallonne qui, par crainte de la majorité flamande, exigea la première le fédéralisme ou la scission administrative. Avant la Première Guerre Mondiale, l’homme politique socialiste wallon Jules Destrée avait déjà brandi la menace d’une scission administrative dans sa lettre ouverte au Roi, où il affirmait qu’il n’y avait pas de Belges, mais des Flamands et des Wallons.

« Les politiciens wallons comme Destrée étaient inquiets de l’évolution démographique: alors qu’en 1880, la croissance naturelle de la population wallonne était plus ou moins semblable à celle de la population flamande, elle s’était réduite à un tiers de la croissance flamande en 1914. Paradoxalement, l’instauration du suffrage universel, pour lequel les socialistes avaient milité avec tant d’ardeur, menaçait de rayer la Wallonie de la carte politique.

« En juillet 1914, Destrée pensait avoir trouvé la solution: une loi ne pourrait être adoptée qu’à la majorité de chaque groupe linguistique. Les projets fédéralistes de Delaite, de 1898 et 1912, prévoyaient, quant à eux, que le gouvernement belge serait composé paritairement d’un nombre égal de ministres flamands et wallons…

« Comme le comprit très bien Lode Claes, il est en effet exceptionnel qu’un peuple majoritaire soit demandeur en matière de fédéralisme. Dans la Nieuwe Encyclopedie van de Vlaamse Beweging, Harry Van Velthoven fait observer que la Flandre occupait une bonne position en 1970: « Juste avant la révision de la Constitution de 1970, la Flandre était en bonne position. Sur le plan démographique, son importance relative n’avait cessé de croître et, dès 1965, elle disposait pour la première fois d’une majorité parlementaire absolue à la Chambre (107 sièges sur 212). Au milieu des années 60, la Flandre était devenue la région la plus forte sur le plan économique et les deux vitesses s’étaient inversées. Sur le plan sociologique, elle était en passe d’atteindre l’équilibre en ce qui concerne l’occupation de postes d’élite, en tendant vers une proportion de 60/40 conforme à la réalité démographique. Sur le plan culturel, on avait atteint l’homogénéité linguistique. « »

Qui a tenu ce discours ? Un Flamand attaché à la Belgique ? Non, ce texte est extrait d’une « proposition de résolution relative au démembrement de l’Etat belge » déposée en 2006 par le Vlaams Belang. De vrais extrémistes, ceux-là, connus pour leur retentissant « België barst ». Pourtant, à la stupeur des francophones, tous les partis flamands acceptèrent de prendre en considération cette résolution du Vlaams Belang « étayée par une présentation totalement déformée et partisane de l’Histoire de la Belgique qui ne peut que pousser à la haine contre les francophones », selon les mots de Christian Laporte dans La Libre Belgique (3 juin 2006).

A coup sûr, il y a de la subjectivité, et même de la mauvaise foi dans le texte en question, mais il présente un point de vue qui, somme toute, vaut bien celui de la Belgique unitaire. De toute façon, il est vain de raisonner la mémoire quand elle s’accroche à des impressions fortes. L’historien Bart De Wever ne voit pas les choses autrement que les auteurs de cette résolution du Vlaams Belang. Pour une majorité de Flamands, l’histoire de Belgique est celle-là. 

 Il faut (re)lire ce texte, non pour adopter le point de vue flamand, mais pour se défaire d’une certaine idée de la Belgique :  à lire ici.                                                                  

G.R.