Notre ami Pierre Mélot nous propose l’article qui suit. Celui-ci paraîtra prochainement dans le périodique « L’ Amicale » de l’Ecole Normale Jonfosse (Haute Ecole de la ville de Liège).
Petite chronique de la langue française
Le monstre et l’estropié
Beau titre pour un roman d’épouvante anglo-saxon, isn’t it ? Pour les amateurs de grands frissons, désolé ! Le dialogue et les développements qui vont suivre ne vous emmèneront pas dans les profondeurs glauques de l’East End londonien. Ils ont pour cadre la Belgique d’aujourd’hui et relèvent de son quotidien le plus ordinaire. Attachez quand même vos ceintures, il va y avoir des secousses !
Lu à deux jours d’intervalle dans le journal LE SOIR :
Mercredi 9 mai 2012, page 7, rubrique «La société», sous le titre
«20 ans de parcs à conteneurs» : «Chaque Wallon dépose 290 kilos de déchets par an dans les parcs à conteneurs. (…) »
Vendredi 11 mai 2012, page 22, rubrique «Liège», sous le titre
«Vingt ans de recyparcs» : «Intradel, intercommunale de traitement de déchets en région liégeoise, fêtera les 20 ans de ses recyparcs le 12 mai. (…)»
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Avez-vous buté sur l’un ou l’autre mot à la lecture de ces deux extraits de presse ? Probablement pas. Pourtant certains de ces mots, tout à fait courants pour nos oreilles de Wallons et de Bruxellois francophones, n’en constituent pas moins un sujet d’étonnement ou même un point d’interrogation pour les étrangers de passage par notre petit territoire. Pour illustrer le caractère déroutant (pour les non-initiés) des mots en question, je reproduis ci-dessous le dialogue dont j’ai été témoin dernièrement, dans le hall d’entrée de mon immeuble, entre un étudiant français fraichement installé à Liège et un résident ʺdu cruʺ en train de lever sa boite aux lettres.
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Étudiant :
Bonjour, monsieur. Je suis étudiant français en Belgique depuis quelques mois, et je me pose encore des questions sur certains usages de votre pays…
Résident :
C’est normal, un peu de patience ! Qu’est-ce qui vous embarrasse ?
É :
J’ai un fauteuil de bureau abimé dont je veux me débarrasser. Un ami belge de la fac m’a dit de l’apporter au parc à conteneurs. Mais sur l’avis affiché ici dans le hall d’entrée, j’apprends que les objets au rebut doivent être déposés dans un recyparc. Alors, parc à conteneurs ou recyparc ? Je me demande où aller avec mon fauteuil…
R (éclatant de rire) : Ah, mon jeune ami, je comprends votre perplexité. Vous connaissiez déjà l’humour belge, hein ? Coluche n’est pas tout à fait oublié… Eh bien, il y a aussi le parler belge ! Il faudra vous y faire.
É : Je m’y fais, je m’y fais. Mais il me reste encore quelques énigmes à résoudre…
R (mi-drôle, mi-sérieux) : Tant mieux, ça vous fera des souvenirs pour la retraite… Bon, pour votre fauteuil, pas de souci : déposez-le simplement au fond de la cour, sous l’auvent. Il s’en ira lundi prochain avec les autres objets au rebut. Il y a un enlèvement des encombrants tous les mois.
É : Super !
R : Quant aux «parcs à conteneurs» et aux «recyparcs», rassurez-vous : c’est la même chose ! Ce sont des mots compliqués ou curieux pour désigner ce que vous appelez très clairement en France une «déchetterie».
É (interloqué) : Pourquoi deux mots alors ?
R : Excellente question ! Ma réponse tient en une phrase : parce qu’en Belgique, on n’aime pas faire simple quand on peut faire compliqué…
É : Vous croyez peut-être que nous ne souffrons pas du même mal en France ?
R (le doigt en l’air) : Ah, monsieur le Français, ici, c’est autre chose : vous venez de débarquer au pays du surréalisme… Nos trois langues et leurs nombreux dialectes se mélangent partout et tout le temps. Et l’esprit flamand, langue pratiquée par la majorité des Belges, se cache très souvent dans le parler de la Wallonie, sans que les gens ne s’en doutent…
É : J’aurais peut-être mieux fait d’aller étudier à Bruxelles, grande capitale francophone.
R (sur le ton de la désolation) : Mon pauvre ami, détrompez-vous ! À Bruxelles, c’est encore pire ! Le dialecte local est d’origine flamande à 90 % et les Flamands y sont bien sûr très présents. Ajoutez-y l’invasion actuelle de l’anglais… Résultat : on mélange tout et, à vrai dire, on se complait dans ce climat de bazar linguistique…
É : Merci pour vos indications à propos de mon fauteuil. Et aussi pour vos explications linguistiques ! Je sais maintenant à qui m’adresser en cas de doute…
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Essayons d’y voir clair. Chronologiquement, le terme «déchetterie» peut revendiquer l’ancienneté puisqu’il remonte, en France, au début des années 1980 quand le tri des déchets est devenu un peu partout une réalité. Son mode de construction se comprend aisément. Comme point de départ : un nom commun désignant une substance au sens large (ici : déchet) auquel est accroché, après redoublement du «t», le suffixe «erie», forme élargie de «ie», qui indique «une qualité, une action, le résultat de cette action, le lieu où elle s’exerce, une collection, une industrie» (Grevisse 1993, §168, 34). Il s’agit donc d’un «lieu» destiné aux «déchets». On ne peut plus clair. Voilà pour la construction du mot qui repose sur une dérivation suffixale conforme à l’un des modes de formation de mots nouveaux dans la langue française.
Voyons maintenant quel était l’objectif visé par l’administration française quand elle a lancé ce néologisme dans le public. Souvenons-nous qu’à l’époque, on ne parlait pas ou guère de recyclage des déchets. La seule solution pour s’en débarrasser était jusqu’alors la décharge, le ʺtrouʺ, avec le tout-venant des ordures ménagères (que l’on commençait à incinérer). Assez logiquement, ce qui importait pour réussir l’assainissement de l’environnement, c’était d’attirer le public vers un lieu qui lui propose une solution simple et définitive à l’accumulation gênante des déchets dans les ménages et, subsidiairement, dans la nature. Il fallait donc aller droit au but et créer, en même temps que le site ad hoc, une dénomination qui ʺparleʺ au public, une dénomination qui évoque clairement dans un seul et même vocable ʺetʺ les déchets ʺetʺ le lieu où les apporter. Et en plus, une dénomination facile à retenir, qui mette résolument l’accent sur le point de vue de l’usager… et laisse dans l’ombre les préoccupations organisationnelles de l’administration (genre de site, type de bennes collectrices, etc.), susceptibles de brouiller le message. Une fois sur place, le public comprendrait les gestes sélectifs qu’on attend de lui. Idée-force à inculquer pour que ʺça marcheʺ : élimination des déchets = déchetterie.
Tant linguistiquement qu’écologiquement, on peut dire que l’objectif est atteint, les deux aspects de l’opération ayant marché la main dans la main. Le mot «déchetterie» est parfaitement implanté en France jusque dans le moindre petit village. Tout le monde a compris tout de suite et sans ambigüité ce mot nouveau aux allures familières, bien vite adopté. De ce fait, tout le monde sait où se trouve la déchetterie la plus proche, ʺsaʺ déchetterie, tout le monde (ou presque) y apporte avec soulagement et y trie, en suivant de son mieux les consignes données par les préposés, ses déchets et autres vieilleries (tiens, encore un mot terminé par «erie»). Autre chose, qui a toute son importance sur le plan de la communication : aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce mot aux senteurs pourtant peu ragoutantes vous a déjà un petit air de dépollution bien engagée, de salubrité en marche. Quant à son côté accrocheur, ne serait-il pas dû à sa proximité phonique avec ses cousins «boulangerie, pâtisserie, chocolaterie…» ? Pas impossible. Les publicitaires savent que la sonorité plaisante d’une marque commerciale peut contribuer à faire adopter plus facilement un produit nouveau.
Notons, par souci d’être le plus complet possible, que l’usage hésite encore sur l’orthographe. On en rencontre actuellement trois dont l’une, probablement, finira par supplanter les deux autres : 1) «déchetterie» (la plus répandue), apparue en premier lieu et en tant que nom déposé sur le modèle de «billetterie» (seul autre dérivé formé avec le suffixe «erie» et le redoublement du «t») ; 2) «décheterie» (moins fréquente), sur le modèle classique de «bonneterie, briqueterie, mousqueterie, papeterie, parqueterie, etc.» ; 3) le Conseil supérieur de la langue française (France, Belgique, Québec, Suisse) recommande «déchèterie» (encore peu répandue mais en progression), ajoutant un accent grave sur le «e» pour mettre l’orthographe en conformité avec la prononciation (dans le respect des rectifications orthographiques de 1990). Précision utile : comme le préconisent ce Conseil et l’Académie française, qui ne veulent rien imposer qui n’ait été soumis à l’épreuve du temps, l’usage tranchera. (N.B. : le suffixe «erie», très vivant et très productif, sert à former de nombreux noms, parmi lesquels les récents : bouquinerie, carterie, crêperie, imagerie, saladerie, tarterie, etc.)
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Disons maintenant un mot des deux termes qui ont cours en Belgique francophone – «parc à conteneurs» et «recyparc» – et qui se font une espèce de concurrence, le second ayant fait son apparition plus tardivement alors que le premier commençait à s’installer dans le vocabulaire courant. À vrai dire, il serait assez frustrant de n’en dire qu’un mot tant la question mérite qu’on s’y attarde. Lançons-nous donc hardiment dans l’analyse – oserions-nous dire ? – dans la dissection des deux challengeurs.
Apparue ʺsur le marchéʺ belge francophone du tri des déchets (en même temps que son alter ego flamand «containerpark» – Belgique oblige !), la locution nominale «parc à conteneurs» intrigue, à juste titre. Proclamons-le d’entrée de jeu et sans hésitation : nous avons là un bel exemple de monstre lexical. À mettre au plus vite au musée des horreurs linguistiques ! Long, lourd et obscur, voilà les trois caractéristiques de cette ʺcréationʺ, pur produit d’une administration confuse dans la présentation de ses missions. Expliquons-nous. Long, chacun en conviendra sans peine : trois mots (plutôt qu’un seul) articulés l’un à l’autre à la manière d’un patronyme à charnières. Vous avez dit concision ? Lourd, cela saute aux yeux : que de tension physiologique – auditive, pour capter cet assemblage singulier en entier, et – articulatoire, pour l’extraire complètement de sa bouche ! (Et même – visuelle quand il s’agit de le lire, et – digitale quand il s’agit de l’écrire… ce qui, heureusement, n’arrive pas souvent !)
Mais ces deux défauts ne sont rien à côté du troisième : l’obscurité. Voyons cela. Si l’on fait abstraction, pour le mot «parc», de son acception «d’étendue végétale, souvent destinée à la promenade, et de celle d’un enclos où l’on garde un enfant, où l’on élève des animaux ou qui est doté d’un statut particulier», on comprend que cette locution désigne, au sens strict, un «lieu clos où sont entreposés des conteneurs», par exemple dans les docks d’un port ou sur l’aire de stationnement d’une entreprise. Et qu’est-ce qu’un «conteneur» ? C’est une «caisse métallique ou en matière plastique, de dimensions diverses et souvent assez grande, destinée au stockage et au transport de choses». Or je vous le demande : où est présente, explicitement, dans le groupe nominal «parc à conteneurs», l’idée de «déchets» que les autorités belges imaginent attachée à ce genre de dépôt ? On a beau sonder les «parcs» dans tous les sens et scruter les «conteneurs» dans leurs moindres recoins, nulle trace de «déchets» dans la chaine des voyelles et des consonnes de ces deux mots… Ils ont pourtant droit de cité, pompeusement unis dans un bel abus de langage, sur les panneaux de signalétique de nos villes et de nos villages !
L’administration belge a un peu oublié que toute chose, comme toute personne, a droit à une identité, et que son appellation en est un élément essentiel. Mal nommer les choses, c’est se tromper, soi-même et autrui, sur leur identité, leur nature, leur affectation. On finit par ne plus savoir au juste à quoi l’on a affaire… ʺAh, votre parc à conteneurs, au fond c’est une déchetterie !ʺ aurait pu s’exclamer le jeune étudiant français. ʺIl fallait le dire !ʺ Eh oui, il fallait le dire. Mais voilà, on ne l’a pas dit. On a même dit tout autre chose…
Les tenants de ce malheureux belgicisme (oui, oui, il y en a aussi de très heureux !) rétorqueront, pour le défendre, que la langue française a forgé, sans que quiconque y trouve à redire, d’innombrables locutions nominales sur le même modèle : «cloche à fromage», «clé à molette», «pied à coulisse», «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc., et même le fameux «moule à gaufre» du capitaine Haddock ! Sur ce point, ils ont bien sûr raison. Nous les invitons néanmoins à considérer, dans ces exemples, chacun des éléments de départ pris isolément : «pince / sucre», «roue / aubes», «verre / vin», etc. et à examiner ensuite ce qu’ils sont devenus, à l’arrivée, dans les locutions nouvelles «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc. Ces locutions pèchent-elles par absence de rapport direct, pertinent avec les éléments de départ ? La réponse est évidemment non. Une «pince à sucre» est bien une pince conçue pour saisir des morceaux de sucre, une «roue à aubes» est bien une roue équipée d’aubes, un «verre à vin» est bien un verre destiné à contenir du vin, etc. Conclusion : rien de critiquable dans ces locutions nominales, rien de comparable avec le pesant et inadéquat «parc à conteneurs» qui, rappelons-le, ne renferme en rien l’idée de déchets.
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Et le petit frère «recyparc», venu au monde plus tard ? Ses parents administratifs lui ont-ils légué un capital génique lui assurant une morphologie plus avenante ? Hélas non ! Lui non plus n’a pas été gâté. Certes il n’a pas hérité, comme son frère ainé «parc à conteneurs», de lourdes tares tératogènes lui venant des mêmes géniteurs. Il connaitra ʺsimplementʺ une triste vie… d’estropié. Et méritera – si l’on peut dire – lui aussi une place en vue, quoique un degré plus bas, dans le même musée des horreurs linguistiques.
Avant de nous pencher sur le handicap qui va accompagner l’infortuné «recyparc» tout au long de son existence belge, méditons un instant cette réalité : il en va des mots – créations vivantes qui naissent, s’usent et disparaissent – comme il en va des humains. Ils sont à l’image de leurs créateurs. Comment pourrait-il en être autrement ? Si les créateurs sont affectés d’une quelconque anomalie génétique, d’une atrophie, il y a de fortes chances que leurs descendants en héritent et naissent à leur tour difformes ou incomplets.
Le rejeton administratif « recyparc » nous donne la preuve éclatante de la similitude qui existe entre les mots et les humains. Remarquable exemple d’atrophié lexical (nous allons le démontrer), ce mot ne peut être sorti que de l’esprit d’un créateur… comment dire ? culturellement atrophié ? La vérité, certes un peu dure, ayant été dite sur les faiblesses linguistiques de nos autorités administratives, décortiquons ensemble ce ʺhandicapéʺ que ces dernières tentent de faire passer pour un vocable normalement constitué.
Commençons par attirer l’attention sur l’ordre des éléments qui constituent le curieux mot-valise «recyparc». Il saute aux yeux que les créateurs de ce terme ont choisi (peut-être sans le savoir) le mode de formation germanique des mots composés, vraisemblablement sous l’influence de l’anglais omniprésent, et que l’on peut ramasser dans la formule grammaticale un peu sèche : «le déterminant précède le déterminé». En termes plus concrets : «le complément (recy) précède le sujet (parc)» ou : «le secondaire précède le principal». Exemples : football, lipstick, playground, swimming pool, teapot, etc. On sait que le français procède habituellement selon la logique inverse, soit le principal (le sujet) d’abord, le secondaire (le complément) ensuite. Exemples : abat-jour, coupe-feu, hache-viande, porte-plume, presse-papiers, taille-crayon, etc. Pour les spécialistes, les langues germaniques sont dites ʺsynthétiquesʺ, le français ʺanalytiqueʺ. Mais bon, ne chicanons pas ! À la limite, s’il faut suivre la mode – anglo-américaine – pour mieux sensibiliser le public au tri sélectif, pourquoi pas ? L’efficacité avant tout !
Poursuivons. Laissant de côté le «parc», chouchou de l’administration belge déjà rencontré dans le monstrueux «parc à conteneurs», attachons-nous à l’examen du premier élément, le dissyllabique «recy». Et d’abord, isolément qu’est-ce que ce «recy» ? Un tout nouvel anglicisme, un de plus ? Une abréviation belgo-belge encore inconnue ? À première vue, mystère. Lançons alors une petite exploration. Si l’on décompose le quatuor formé par les lettres « r – e – c – y », on trouve, en les regroupant par deux, les ensembles distincts «re» et «cy». Pour «re», pas d’hésitation : le préfixe fréquentatif «re» indique la répétition ou le retour d’un processus. De quel processus s’agit-il ici ? Autrement dit, d’où sort ce «cy» ? Avec un peu d’imagination (et quelques connaissances linguistiques de base), on devine que ce «cy» découle du mot «cycle»… amputé des trois dernières lettres. Et qu’est-ce que ce «cycle» ? Sans aucun doute le descendant français du mot latin «cyclus», provenant lui-même du grec «kyklos» signifiant «cercle, roue». Rappelons-nous que pour créer correctement des mots nouveaux exprimant de près ou de loin l’idée de cercle ou de rotation, le français se sert soit du mot complet «cycle» (hémicycle, tricycle, etc.), soit du radical «cycl» (bicyclette, cyclique, cycliste, recycler, etc.), soit des deux radicaux augmentés «cyclo» (cyclomoteur, cyclotourisme, cyclotron, encyclopédie, etc.) et «cycla» (cyclamate, Cyclamed, etc.). Point commun de ces quatre modes de formation de mots : ils s’appuient sur le radical complet «cycl» de la racine (grecque, latine ou française), seul porteur de sens. La syllabe «cy» quant à elle, forme tronquée de «cycle» (privée de deux phonèmes signifiants), est donc un élément boiteux qui n’évoque que de manière très évasive l’idée de cercle ou de rotation. Elle a donc, en soi, une valeur sémantique quasi nulle. Quant à utiliser le radical complet en persistant dans la même voie (c’est-à-dire en gardant le mot «parc», le concept de «recyclage» – réduit – et la construction germanique), cela n’aurait pu donner que le déconcertant «recycloparc», ce qui, convenons-en, aurait plutôt évoqué quelque chose comme un parc pour cyclotouristes…
Il est vrai que la juxtaposition des deux syllabes «re» et «cy» peut induire vaguement l’idée de recyclage (notamment grâce à la présence visuelle de l’ « y »), ce qui a paru suffisant à l’administration pour créer un mot nouveau. Ainsi l’autorité administrative, sans doute hésitante sur l’adhésion populaire au mot complet «recycloparc», a finalement opté pour «recyparc», montrant par là qu’à un contresens probable elle préférait… un estropié certain. Nous en concluons : en tant qu’auteur du néologisme «recyparc», l’administration mérite le bonnet d’âne. N’est pas créateur de mots qui veut… Faisons quand même une réserve. Même si ce mot-valise n’est pas parfaitement construit, il se peut qu’à force de l’entendre et de le lire, le public belge juge le concept de recyclage suffisamment explicite à ses yeux et adopte le mot à défaut d’un autre terme. (Il n’est pas rare que des mots déformés soient consacrés par l’usage). Le mal se transformerait alors en bien et le but final – l’assainissement de l’environnement – serait plus près d’être atteint. Et, au moins, l’inepte «parc à conteneurs» disparaitrait pour de bon de notre vocabulaire.
Encore une dernière observation en guise de comparaison intéressante. Voyons comment une autre langue parlée en Belgique, l’allemand, a nommé les installations de collecte des déchets. Elle aussi a forgé un mot nouveau : le nom composé «Recyclinghof» (première partie prononcée à l’anglaise), terme que l’on peut traduire assez justement par la locution nominale «aire de recyclage». Voilà une création qui répond tout à fait au génie de la langue allemande, en dépit du fait qu’elle contienne le mot «recycling» emprunté à l’anglais, chose courante en allemand et moins choquante qu’en français. (N.B. : l’allemand a forgé dans ce domaine une série de mots usuels, tout à fait germanisés, sur le modèle anglais : recyceln = recycler ; recycelbar = recyclable ; Recyclingpapier = papier recyclé, etc.). Dans le cas de «Recyclinghof», remarquons que le mode de construction germanique des mots composés (le déterminant précède le déterminé) a été respecté et que c’est le mot complet «recycling» = «recyclage» qui a été retenu. La clarté est donc sauve ! Certes, à nos yeux de francophones, ce nom composé est un peu long, mais la langue allemande, très coutumière du procédé, n’y voit rien d’anormal. (N.B. : à Eupen, Saint-Vith et dans les communes germanophones avoisinantes, le terme usuel est «Containerpark» – re-Belgique oblige ! On trouve aussi «Wertstoffhof» = «aire de matériaux recyclables», terme plus approprié).
Nous voici arrivés au terme de notre réflexion sur deux belgicismes ʺmal foutusʺ et très enracinés dans notre quotidien. Inutile de les répéter, ils sont maintenant bien identifiés, de même que leurs défauts de conception. Leur ou leurs auteurs resteront bien sûr ʺadministrativementʺ anonymes et nous ne pourrons pas les poursuivre avec notre règle pour leur taper sur les doigts ! En revanche, il nous semble qu’une seule conclusion s’impose sur le sort à réserver par le public à ce monstre et à cet estropié : jetons-les sans pitié dans la première déchèterie venue !
Pierre Mélot