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Une carte blanche qui donne à réfléchir

 Mark Hunyadi Professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain, directeur du Centre Europe Hongrie : Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse

 Jeudi 12 janvier 2012 – « Carte blanche » dans « Le Soir »

 “Ce gouvernement n’est peut-être pas le meilleur, mais au moins il est hongrois ». C’est ce que doivent encore se dire avec satisfaction nombre de Magyars depuis que le gouvernement Orban subit le feu incessant de la critique internationale. Avec sa majorité des deux tiers qui lui a permis de faire main basse sur la Constitution, Orban est intimement convaincu que celle qu’il vient de concocter représente désormais «l’esprit hongrois». Et c’est là une grande partie du drame qui se joue là-bas : la confusion permanente entre démocratie et nationalisme, entre indépendance et affirmation de soi. Libérés en 1989 du pouvoir communiste imposé par Moscou, les Hongrois ont cru, et croient encore en grande partie, que la démocratie, c’est la simple indépendance : ne pas être soumis à une autorité étrangère. La démocratie, ce n’est pas le contrôle des pouvoirs, ce n’est pas l’indépendance de la justice, ce n’est pas le respect des personnes et des minorités, ce n’est pas le respect des droits de l’opposition et le maintien d’une presse libre : non. La démocratie, c’est de pouvoir s’affirmer hongrois en Hongrie.

 Pour la plupart des gens qui ont voté Orban, l’affirmation identitaire de soi apparaît ainsi bien plus importante que celle des droits individuels, jugés abstraits. Dans la Hongrie du Fidesz, le parti d’Orban, «patriotisme constitutionnel» veut dire : seul ce qui est hongrois est politiquement légitime. Témoin, l’hallucinant Préambule de la nouvelle Constitution : en exergue, le premier vers de l’hymne national (qui est en fait, de tout son long, une prière) : «Dieu, bénis l’homme hongrois». Puis vient le titre de la Constitution, qui n’est précisément pas «Constitution», mais : «Profession de foi nationale». Le texte poursuit immédiatement en déclarant que «Nous sommes fiers que saint Etienne notre Roi ait donné il y a mille ans des bases solides à l’État hongrois, et qu’il ait apparié notre patrie à l’Europe chrétienne» – et suivent de nombreuses autres raisons de fierté nationale. C’est la nation qui, au seuil de sa loi fondamentale, étouffe la politique.

 Emblématique à cet égard est évidemment le changement de nom du pays, entériné par la nouvelle Constitution : sa dénomination officielle n’est plus «République hongroise», mais, depuis le 1er janvier, «Hongrie». On ne peut exprimer plus clairement l’étouffement du souci pour la chose publique sous la botte du nationalisme et de l’irrédentisme (car c’est une manière d’englober les minorités hongroises de Slovaquie et d’ailleurs). Mais en flattant ainsi le nationalisme, Orban sait parfaitement qu’il caresse l’esprit de ses électeurs, qu’il identifie au peuple tout entier, dans le sens du poil.

 Car il faut dire les choses comme elles sont : si la majorité silencieuse n’a que du mépris, par exemple, pour ce principe démocratique élémentaire qu’est la protection des minorités, c’est parce que les minorités du pays sont essentiellement roms, et que la majorité silencieuse n’aime pas les Roms. Si la majorité silencieuse ne trouve rien à redire à la loi liberticide sur la presse, dont elle voit pourtant les effets tous les jours (limogeage de journalistes vedettes, omniprésence des faits divers dans des médias muselés, suppression d’organes d’opposition), c’est qu’elle estime sourdement que la presse est aux mains de Juifs, et qu’un Juif ne peut pas être un bon Hongrois (on a pu entendre naguère ici et là que le Prix Nobel de littérature 2002 Imre Kertész n’était pas hongrois, pour cette raison). Si la majorité silencieuse n’a rien à redire non plus contre la mise au pas des juges, c’est parce qu’elle n’a jamais connu une justice indépendante ; et si elle accepte une loi électorale d’un cynisme inégalé (un tiers des voix suffiront désormais à assurer le pouvoir à Orban !), c’est qu’elle pense en son for intérieur qu’une dictature hongroise vaut mieux qu’un libéralisme cosmopolite.

 Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse. C’est cela, le populisme : refléter ses électeurs comme un miroir, plutôt qu’incarner un idéal qui élève leur regard. Il a assis son pouvoir sur la double équation «démocratie = nationalisme», «nation = mes électeurs». Fort de sa majorité populaire, ce triste tyranneau a fait entre-temps du Parlement, pourtant fierté architecturale de Budapest, l’institution la plus inutile de Hongrie.

 On peut s’étrangler de rage devant la vulgarité d’un pouvoir mafflu qui n’écoute rien ni personne. Mais lundi 2 janvier, le voile s’est sérieusement déchiré. Ce soir-là, Orban et sa clique se réunissaient en cercle fermé à l’Opéra pour célébrer l’entrée en vigueur d’une Constitution qu’il juge «grandiose». Dehors, des dizaines de milliers de manifestants criaient leur frustration. On a entendu des «Orban, dégage !». Tout accaparé par son auto-célébration derrière des murs insonorisés, il n’a évidemment pas entendu le message porté par la Grande Colère : que la nation, ce n’est pas le Fidesz, que le peuple, ce ne sont pas ses électeurs, qu’une Constitution, ce n’est pas un programme de parti. A l’heure où j’écris ces lignes, Orban fait tout pour que cette histoire ne se termine pas dans les urnes.

 http://markhunyadi.net

Discours trompeurs

Jules Gheude, essayiste politique  – « Le Vif » du vendredi 13 décembre 2012

Le ministre wallon André Antoine a manifesté sa désapprobation quant à l’enquête réalisée par l’ULg, qui révèle que le fossé entre le Flandre et la Wallonie ne cesse de se creuser. Et de dire non à la Wallonie de la désespérance.

De son côté, Philippe Suinen, le patron de l’Awex, se réjouit d’une progression de 35% du nombre de dossiers d’investissements en provenance de l’étranger, avec une création de 2.064 jobs.

On se souvient des propos tenus par le général de Gaulle  au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain : « C’est votre drame d’appartenir à un Etat qui assistera impassible à votre déclin. (…) Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et mobiliseront ce qui en reste. »

Force est malheureusement de constater que cette catégorie d’hommes fait défaut en Wallonie. Il est temps d’en finir avec la méthode Coué et voir la réalité en face : un taux de chômage wallon proche des 15% et une dette publique de 14,5 milliards d’euros, financements alternatifs compris.

 La vérité est que la Flandre connaît le sens du verbe « gérer ». Elle termine 2011 avec un excédent budgétaire de 97 millions d’euros.

 On a vu récemment son ministre-président Kris Peeters se rendre en Libye avec une délégation d’entrepreneurs. Objectif : oeuvrer à la reconstruction du pays. Du concret ! Pendant ce temps, l’Awex effectue une mission « exploratoire »…. en Guinée équatoriale, dont il est permis de douter de son utilité réelle.

 Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2010, la Flandre a exporté pour 164 milliards d’euros, hors transit du gaz naturel. Les exportations wallonnes, elles, s’élèvent à 38 milliards d’euros. Un rapport de 1 à 4,3 ! Il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser ! (…)

 Les autorités wallonnes ne manquent jamais une occasion de rappeler fièrement que la Région héberge de grands ensembles industriels, tels que Microsoft, Google, Johnson & Johnson… Mais attention au risque de délocalisation, comme l’a rappelé, en mai dernier, Vincent Reuter, l’administrateur délégué de l’UWE. Souvenons-nous de ce qui s’est passé, en 2006, lorsque la firme américaine Eli Lilly a décidé de fermer son centre de recherche de Mont-Saint-Guibert. Les aides d’Etat dont bénéficient des sociétés florissantes ne les empêchent  pas, pour des raisons  stratégiques et financières, de licencier à plus ou moins grande échelle.

 C’est sur la mise en place d’un tissu dense de PME que la Wallonie doit miser. Et de Gaulle avait raison : « Seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. »

Vœux pour 2012

Je voudrais tout d’abord remercier les visiteurs de notre site qui, né en mai 2011, a reçu à ce jour 14 803 visites.

A nos membres, je voudrais adresser un merci très chaleureux. Sans eux, nous n’existerions pas et le fait de voir notre nombre de membres grossir de jour en jour est pour nous le meilleur des encouragements.

A l’heure où nos dirigeants politiques nous prédisent une année de souffrance, je veux imaginer avec vous le rêve d’un monde qui comprenne que le bonheur commence avant tout par la Paix et ses deux corollaires, l’Equité et la Fraternité. C’est ce que je vous souhaite très ardemment pour 2012. A ces Valeurs, j’ajouterai la Liberté.

Il est incontestable que nos idées progressent malgré des médias qui ne nous ont pas fait de cadeau en 2011. Que d’articles refusés par la presse écrite ou de commentaires tendancieux quant à des travaux au caractère  scientifique indéniable produits par nos membres. 

Que d’absences de journalistes lors de colloques ou de conférences où l’un de nous était invité à développer un point de vue qui osait s’éloigner de la pensée unique des présidents de partis francophones du régime belge. Et pourtant…

Que de confidences de membres de ces mêmes partis nous disant qu’ils se posaient la question de savoir si nous n’avions pas raison. Leur Raison les amenait à se poser la question fondamentale quant à l’avenir de la Wallonie : celle de la viabilité d’un Etat fédéral belge taraudé par des partis flamands qui avancent masqués l’oeil rivé sur le parti majoritaire de Flandre, la N-VA.

Le gouvernement Di Rupo n’est qu’une étape avant celle des élections communales et provinciales d’octobre 2012. Le début de l’étape est balbutiant avec des décisions qui socialement font mal et, déjà, de nouvelles exigences de régionalisation pointent. Elles aussi auront une forte incidence sur la vie de tous les jours des Wallons.

La troisième étape, celle des élections fédérales de 2014, verra la surenchère flamande. L’exigence d’une progression du confédéralisme sera à l’ordre du jour et la crise internationale ne fera qu’exacerber les appétits flamands. Nous connaissons la rengaine : la Flandre fait mieux ce qu’elle fait elle-même sans traîner derrière elle le boulet wallon au travers de l’état fédéral.

N’est-ce pas Béatrice Delvaux qui a dit que le gouvernement Di Rupo serait peut-être le dernier gouvernement fédéral belge ? Est-il dès lors sage de continuer à croire en une Belgique fédérale sans étudier sérieusement dès maintenant toutes les solutions qui s’offrent à la Wallonie ? La Fédération Wallonie-Bruxelles ? Une Wallonie indépendante ? Une communauté de destin avec la France ? Dans ce dernier cas, quel type d’association, d’intégration, d’adossement, d’assimilation à négocier avec la France ?

Autant de questions qui appellent des réponses claires et sérieuses. J’y ajouterai l’urgence. Ce sera plus que jamais la ligne d’horizon de l’ A.W.F. et du G.E.W.I F de notre ami Jules Gheude. Je note avec plaisir que nous avons terminé 2011 avec une conférence le 08 décembre à Charleroi et que 2012 verra, à Liège, dès le 19 janvier, Jules Gazon répondre aux questions que se pose tout Wallon qui a le souci de l’avenir de nos enfants et petits-enfants.

Que 2012 soit pour vous l’année où vous aurez à coeur de peser sur l’avenir de notre région est aussi, après l’indispensable santé, le souhait que je formule avec force et sagesse.

Fraternellement,

Paul Durieux

La FWB sous la loupe de Jacques Lenain

Une analyse de Jacques Lenain publiée récemment sur le site du GEWIF. Ce texte est long mais important.

En cette année 2011, face à la pression de la Flandre nationaliste et en pleine négociation de la sixième réforme de l’État exigée par elle, les quatre partis politiques franco-belges de gouvernement (PS, MR, CDH, Ecolo) ont cru opportun d’annoncer conjointement la création d’une «Fédération Wallonie-Bruxelles», une «idée» en gestation depuis 2008. La déclaration de principe relative à cette «Fédération» a été suivie d’une délibération de la «Communauté française de Belgique», l’une des six entités de la Belgique fédéralisée, par laquelle elle adoptait, unilatéralement, cette dénomination «fédérale», à la place de son appellation «communautaire», pourtant établie par la Constitution belge. Une «Fédération Wallonie-Bruxelles» (FWB), de quoi peut-il s’agir : est-ce une simple «idée», sans consistance, ou un véritable «projet», en voie d’élaboration ? On remarquera que la presse d’information franco-belge comme les milieux juridiques compétents se sont gardés de procéder à l’analyse de cet «objet», de sa teneur effective et de sa portée véritable. Pour tenter d’amorcer ici cette analyse, une distinction fondamentale s’impose : que peut être la FWB dans le cadre belge, en prenant en compte la réforme annoncée de l’État, et que pourrait-elle être dans l’après-Belgique, une fois le Royaume désintégré ? 

I.- LA FEDERATION WALLONIE-BRUXELLES DANS LE CADRE BELGE ?

A. Par construction, la «prise de distance» progressive de la Flandre d’avec la Belgique contribue, mécaniquement, à « rapprocher » la Wallonie et Bruxelles, deux entités «francophones» acculées dans une étroite et courte impasse par la volonté flamande d’émancipation totale, toujours plus exigeante. Une impasse « existentielle » commune, puisque les dirigeants et populations de Wallonie et de Bruxelles se voient toujours comme pleinement « belges ». Une impasse également financière pour l’une et l’autre, et surtout pour la Wallonie, qui ne peut maintenir ses services publics et sa protection sociale sans les transferts financiers venant de Flandre, et aussi de Bruxelles, par le canal de l’État fédéral. Et une impasse territoriale pour Bruxelles, du fait d’un encerclement flamand absolu et agressif, que l’accord institutionnel d’octobre 2011 va contribuer à renforcer (scission «actée» de l’arrondissement électoral et judiciaire de «BHV»). Contrairement à la Flandre, pour qui Communauté et Région sont fusionnés, et qui tire une partie de sa force de cette unité, exprimée par un unique Parlement et un unique Gouvernement, l’attelage «francophone» est formé de deux Régions et de sa Communauté française, avec donc trois Parlements et trois Gouvernements (avec la contrainte majeure supplémentaire que le Gouvernement et le Parlement bruxellois sont sous le contrôle des élus flamands…). Les procédures institutionnalisées de représentation politique partagée et de travail en commun entre les organes de ces trois institutions restent de faible portée. Et la Communauté, commune aux deux espaces régionaux, en charge des affaires de langue, d’éducation, culture et de certaines questions sociales, fort critiquée pour ses dysfonctionnements, ne joue pas le rôle de trait d’union attendu. Aussi, à première vue, l’annonce, dès 2008, de la constitution d’une union wallo-bruxelloise au sein de l’État belge pour contrer l’activisme nationaliste flamand, consacrée trois ans plus tard par cette « idée » d’une « Fédération Wallonie-Bruxelles », qui souligne la proximité qui existe entre ses deux membres, qui permet d’affirmer une union des deux entités face à la Flandre, et qui fait consensus entre les quatre principaux partis «franco-belges» (cinq maintenant depuis la séparation entre MR et FDF), ne peut que recevoir l’approbation des « francophones » de Belgique. Cette exigence d’unité des deux entités a de plus pour avantage de donner à croire qu’elle peut constituer le moyen de préparer, entre « francophones » de Wallonie et de Bruxelles, et tout en restant à l’intérieur du cadre belge, un avenir toujours commun dans le cas où le lien avec la Flandre viendrait à se rompre. Ce faisant, elle a pour vertu de faire opposition aux tendances centrifuges de certains milieux wallingants et «bruxellisants», donc de faire barrage à l’idée alternative d’une Bruxelles «Cité-État» à vocation internationale (vision angélique qui ignore superbement son encerclement territorial par une Flandre durablement hostile et annexionniste), et d’une Wallonie «État indépendant» (comme si la population d’une non-nation pourrait supporter durablement une baisse brutale de son niveau de vie de l’ordre de 20 %…).

B. Mais cette « idée » de « Fédération Wallonie-Bruxelles », si on ne le précise pas, n’aide en rien à concevoir et à bâtir une entité (sans la Flandre) qui serait réellement commune à la Wallonie et à Bruxelles. En effet, l’idée ne suffit pas. Il faut savoir si derrière ce terme il y a un « concept », un «projet», dont la substance peut contribuer réellement à renforcer le lien entre les deux membres de la « Belgique française ». Il faut donc pouvoir et oser dire vers quel statut, « interne » (« national ») et « externe » (« international »), peut cheminer le couple Wallonie-Bruxelles, parallèlement à l’affirmation de l’État-nation flamand, pour donner corps à cette «Fédération». D’abord dans le cadre de la « Belgique flamande » actuelle, puis, si elle en sortait, dans un nouveau cadre, ce qui reviendrait alors à la création d’un nouvel État, un État franco-belge (car on le rêve aussi semblable que possible à l’éternelle Belgique…). Or, on a beau chercher, on ne trouve pas le moindre indice qui donnerait de la substance à cette « Fédération », à commencer dans le présent cadre belge. Et les quatre choses juridiquement certaines que nous pouvons identifier nous disent bien tout le contraire. Le premier élément certain est que les instances de la Communauté française de Belgique ont décidé de rebaptiser « FWB » la dite Communauté. N’est-ce pas déjà un excellent indicateur que la Fédération n’est rien de plus que la Communauté ? Le second élément, plus lourd encore, est qu’il n’existe pas (et ne pourra exister) de délibération du Parlement bruxellois approuvant cette « Fédération » et portant adhésion de Bruxelles à celle-ci, contrairement à ce qu’a fait le Parlement wallon. Or comment une «Fédération» qui prétend associer la Wallonie et Bruxelles pourrait-elle exister en se passant de l’approbation/adhésion de l’un de ses deux membres ? Le troisième élément, complément du second, est que si le Parlement wallon a pu proclamer son «adhésion» à cette «idée» fédérale, il n’y a pas de «contrat» fédéral qui lie la Wallonie et Bruxelles. Dit autrement, Bruxelles ne peut « contracter » avec la Wallonie, ni même avec la Communauté… tout simplement parce que les pouvoirs flamands, dont le pouvoir flamand au sein même des institutions régionales bruxelloises (droit de veto), ne pourraient que s’y opposer et l’empêcher… Le quatrième élément, parfaitement éclairant, tient à ce que, dans l’accord institutionnel de réforme de l’État acté en octobre dernier par les quatre partis politiques «francophones» et quatre partis flamands, cette «Fédération» n’est nullement mentionnée, même sous forme allusive. Il apparaît que les partis «francophones» ne l’ont pas demandé… et que les partis flamands n’ont cure de cette « idée » francophone puisque, après avoir protesté très mollement au moment de la «déclaration» de cette «FWB», ils ont complètement oublié le sujet… Ainsi, dans l’accord d’octobre dernier, c’est toujours la « Communauté française de Belgique » qui est mentionnée pour recevoir des attributions nouvelles et des financements complémentaires, et non une quelconque «Fédération». Ici, il faut remarquer que le parti FDF a bien déposé une proposition d’organisation de cette Fédération, en mars 2011 : un Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles avec douze ministres : huit Wallons, deux ministres bruxellois «francophones», un ministre «germanophone» et un ministre bruxellois «néerlandophone» (sans droite de veto) ; un Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, élu au suffrage universel sur la base de trois collèges électoraux (wallon, bruxellois et «commun», avec respectivement 30%, 30% et 40% des sièges). Cette proposition, très partielle, n’a pas été défendue ensuite par ce parti, ni même commentée par les autres partis, qui se sont bien gardés de proposer quoi que ce soit. Et pour cause : il est invraisemblance qu’un tel «projet» puisse voir le jour dans le cadre du Royaume belge, pour les motifs juridiques et politiques précités. C’est donc clair : cette « Fédération Wallonie-Bruxelles » n’a et ne peut avoir aucune existence dans le cadre juridique et étatique belge : c’est un « objet » non identifiable, qui restera sans traduction juridique, du fait de l’impossibilité absolue d’inscrire son existence dans la Constitution belge, et de lui donner des attributions autres que celles que ladite Constitution reconnaît à la «Communauté française de Belgique». Celle-ci, constitutionnellement reconnue, qui gère des matières relatives aux personnes « francophones » de Wallonie et de Bruxelles, n’a aucune autorité sur les deux Régions (pas plus que la Communauté/Région flamande ne peut avoir de compétence sur la Région bruxelloise), ni la moindre compétence pour les représenter. Même rebaptisée «Fédération», elle n’en a pas plus, et n’en aura pas davantage après la mise en œuvre attendue de la sixième réforme de l’État. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin de l’État belge. Donc, cette « création », sans aucune base légale, et sans aucune conséquence légale et opérationnelle, d’une « Fédération » Wallonie-Bruxelles, est fausse. Elle est purement «déclarative». Elle constitue juste une posture verbale de la classe politique « francophone » pour camoufler (très mal), devant un électorat désorienté et des élites déboussolées, sa reculade continue devant la Flandre et son désarroi stratégique. Ainsi, dans le cadre de l’Etat belgo-flamand tel qu’il est et restera, la « Fédération Wallonie-Bruxelles » est un simple slogan «contre-flamand», une posture de «résistance sans risque» à destination de la population «francophone».

C. Cependant, devant la nécessité de préparer une après-Belgique, soit d’imaginer un État sans la Flandre, pour la Wallonie et pour Bruxelles, on peut prétendre que cette «idée» de «Fédération» pourrait être l’expression d’une démarche «anticipatrice» de la construction d’un projet d’Etat fédéral wallo-bruxellois. Et, certes, c’est bien l’une des missions essentielles des partis politiques franco-belges, désormais largement convaincus qu’ils vivent les dernières années d’un État commun avec la Flandre, de se préparer et de préparer la Wallonie et Bruxelles à cette échéance qui se rapproche. Mais, au titre d’un futur post-belge, rien ne peut être envisagé ni dit de sérieux, aujourd’hui, au sein de la communauté « francophone », par les forces politiques franco-belges, sur le sort à venir du couple wallo-bruxellois une fois que la Flandre sera devenue pleinement indépendante, car tenter, aujourd’hui, de «préciser» publiquement ce que pourrait être cette «Fédération» future serait une atteinte grave à la loyauté due au présent Royaume et à son présent Roi… Une loyauté qui est commune aux quatre (cinq depuis peu) partis politiques « francophones » et à toutes les « élites francophones », et qui donc les paralyse. Si, somme toute, le fondement du concept de « Fédération Wallonie-Bruxelles »… est de poursuivre la Belgique… encore avec la Communauté/région Flandre tout en lui résistant, il serait totalement prématuré, pour ces partis toujours si «belges», de mettre sur la table un «projet» élaboré de Fédération Wallonie-Bruxelles qui prévoirait de la poursuivre sans elle… Dès lors, on le voit, cette «idée» d’un «État fédéral Wallonie-Bruxelles», d’un futur État sans la Flandre, reste bien foncièrement « belgicaine », en ce sens qu’elle n’est rien de plus qu’une formule incantatoire, un songe informe, qui ne fait -et ne fera- l’objet d’aucune représentation/description dans quelque document public que ce soit. Quelles institutions communes, quel partage des compétences, quelle solidarité fiscale, quels financements des dettes et des charges courantes pour cet État futur, cette future Fédération ? On peut mettre au défi, sans prendre le moindre risque, quiconque se voudrait l’avocat de cette future «Fédération Wallonie-Bruxelles» de rédiger un tel document, qui en décrirait les attributs, l’organisation, la répartition des pouvoirs, etc., et de défendre un tel «projet». Un mystère total, donc, que la préparation de cette construction fédérale «francophone» imaginaire, et qui le restera. Tout le contraire de ce qu’il en est s’agissant de l’État flamand en devenir, déjà préexistant au sein même du Royaume, par le moyen d’un Parlement et d’un Gouvernement commun à la Région et à la Communauté, et pour la construction duquel les nationalistes flamands sont toujours à inventer et à construire de nouvelles attributions précises pour le parachever (comme c’est le cas avec cette sixième réforme de l’État) qui sera donc prêt quand il prendra son envol (après la septième). Au final, cette «annonce» d’une Fédération Wallonie-Bruxelles, loin de traduire un rapprochement opérationnel entre les deux entités «francophones», manifeste au contraire, parce qu’elle ne peut faire l’objet d’aucune concrétisation utile, non l’amorce d’un cours nouveau mais la distance persistante qui continue à séparer Wallons et Bruxellois. Les Franco-Belges sont incapables, encore aujourd’hui, y compris les plus lucides, d’aborder franchement cette question du devenir effectif de la Wallonie et de Bruxelles, une fois que la Flandre sera complètement « partie »… Et les décideurs et élites « francophones » sont inaptes à dépasser cette «idée» magique de « Fédération Wallonie-Bruxelles », simple propos de marketing politique pour camoufler la vacuité de leur stratégie. Le corps politique et électoral franco-belge, en Wallonie comme à Bruxelles, est toujours dans l’impossibilité de se libérer de cette loyauté asservissante au Royaume, du fait même de l’aveuglement permanent sur l’avenir de ses élites et de ses décideurs. Le faux concept de « Fédération Wallonie-Bruxelles », c’est le mensonge politique à la population des élites dirigeantes qui sert de camouflage à cet aveuglement persistant de la première comme des secondes.

II.- LA FEDERATION WALLONIE-BRUXELLES DANS UN AVENIR POST-BELGE ?

A. Si, toutefois, les élites franco-belges, dirigeantes ou non, sont incapables d’amorcer la construction d’un futur État fédéral Wallonie-Bruxelles dans le cadre du Royaume, et s’interdisent même de développer publiquement une pensée élaborée sur ladite construction, rien n’empêche de le faire à tout esprit libre. En commençant donc par s’interroger sur sa «faisabilité», tant politique que technique. Trois questions fondamentales se posent alors. La première question fondamentale est la capacité des «francophones» belges à se considérer comme un peuple unifié, ce qui est une condition essentielle pour se doter d’un État commun qui soit durablement viable. Car, malgré l’unité linguistique et culturelle qui les rapproche et un long passé commun, la Wallonie et Bruxelles forment deux entités distinctes, deux populations différentes. Qui sont bien trop distinctes et différentes pour former une telle communauté unifiée. Distinction physique d’abord, puisque ces entités appartiennent à des espaces géographiques nettement séparés bien que proches, de taille et de morphologie absolument dissemblables. Il est difficile d’apparenter durablement une Cité sans pays, de moins de 200 Km², et un pays entier de près de 17 000 km², trois fois plus peuplé, sachant que ces deux entités sont sans connexion territoriale, puisque séparées l’une de l’autre par une bande de territoire flamand, et alors que la première ne peut être reconnue par la seconde comme capitale commune et centrale, du fait même de cette dissociation territoriale et aussi par la méfiance généralisée des élites et populations wallonnes vis-à-vis de Bruxelles. Et ce n’est pas la création possible d’un corridor terrestre entre Bruxelles et la Wallonie, création certes indispensable pour Bruxelles, mais à la concrétisation bien incertaine (si incertaine que les négociateurs «francophones» en ont abandonné la revendication tout en acceptant la scission de BHV, malgré leurs engagements antérieurs de n’accepter celle-ci que contre la création de ce lien territorial), qui pourrait suffire à surmonter cet éloignement et la méfiance wallonne. Opposition culturelle ensuite, parce que Wallons et Bruxellois, tout en étant proches par une langue et une culture d’essence française, sont des populations sociologiquement et humainement distantes, et donc de sensibilité souvent opposée sur bien des sujets. Population d’une Cité internationalisée à dominante bourgeoise d’un côté, population de substance rurale et ouvrière de l’autre. Il n’est pas excessif de dire que, majoritairement, Bruxellois et Wallons ne s’apprécient guère. Côté «néerlandophone», si Brabançons et Limbourgeois ont su accepter de se désigner tous comme Flamands, manifestant ainsi leur volonté d’unité pour aboutir à la formation d’un seul peuple, le peuple «flamand», les «francophones» de Belgique furent et restent incapables du même mouvement unitaire. On l’a bien vu dans l’abandon des populations «francophones» de Flandre ces dernières décennies. Les Wallons rejettent très majoritairement tout renforcement du rôle de Bruxelles comme métropole, malgré leurs faiblesses économiques et financières. Et la majorité des Bruxellois refusent de se considérer comme des «Wallons», ce qui laisse sans nom les «francophones» de Belgique. Au demeurant, toutes ces différences entre Wallons et Bruxellois sont l’expression, la cause comme la conséquence, de réalités économiques très dissemblables et destinées à le demeurer. Celles qui trouvent leur source dans le passé, avec la perte par la Wallonie, au profit de Bruxelles (de Bruxelles d’abord, de la Flandre ensuite), de la maîtrise de son économie, fondement d’une méfiance wallonne vis-à-vis de Bruxelles. Et celles qui appartiennent au présent, avec l’internationalisation économique de Bruxelles, facteur qui explique la permanence d’un désintérêt bruxellois pour le développement wallon. Ce manque de solidarité et de cohérence, qui se constate toujours face aux revendications de la Flandre, et qui explique aussi les avancées de celle-ci, tient au fait que Bruxelles et la Wallonie, malgré une culture française identique, un passé commun, et une perspective partagée de disparition de l’État belge, constituent et resteront des entités aux intérêts fondamentalement dissemblables. L’une est et demeurera une Ville-libre, entièrement urbanisée, à la vocation internationale, européenne et financière affirmée, dont la toute première aspiration est son désenclavement géopolitique, question qui n’est pas un souci wallon. L’autre est un pays-territoire, physiquement autonome, mais économiquement faible et financièrement très dépendant, dont le renouveau économique attendu, s’il se concrétise, devra peu à Bruxelles. Dans ces conditions, il est douteux que des intérêts communs suffisants permettraient demain aux Wallons et aux Bruxellois d’agir durablement de concert, une fois dépourvus du lien imposé que constitue l’État belge actuel, alors que, au sein de cet État déjà, la Wallonie et Bruxelles sont présentement dans l’incapacité de constituer une structure commune, comme nous venons de le voir.

La seconde question fondamentale réside dans la faculté de construire les Institutions politiques et administratives communes d’un État fédéral constituée de deux entités aussi dissemblables. En effet, et contrairement à une opinion répandue, un tel État ne pourrait, sur le plan institutionnel, se borner à continuer l’ancienne Belgique, une fois la Flandre «partie». L’organisation des pouvoirs, le partage des compétences entre niveau fédéral et entités fédérées, régionales et communautaires, les dispositifs financiers, fiscaux et budgétaires, toutes règles fixées par la présente Constitution belge, sont conçues en fonction même de l’existence de la partie flamande (composition du Parlement, du gouvernement, répartition des attributions entre Communautés et Régions, lois de financement et transferts financiers, etc). Cette Constitution serait donc caduque, et une nouvelle Constitution serait à construire pour le nouvel État wallo-bruxellois. Or, définir, par cette nouvelle Constitution, l’organisation des pouvoirs entre la Wallonie et Bruxelles, serait une tache très ardue, compte tenu des intérêts divergents précités. Une fois traitée la seule chose facile, à savoir de donner/conserver au nouvel État sa forme monarchique, tout ce qui suit paraît insoluble. Comme la proposition précitée du parti FDF l’illustre, ce serait tout d’abord le cas de la composition «fédérale» du Parlement et du Gouvernement, qui devrait à la fois reconnaître la parité des deux membres, tout en reconnaissant le fait que la population wallonne «pèse» trois fois la population bruxelloise, et alors même qu’il faudrait éviter la domination d’une entité par l’autre. Et cet équilibre serait tout aussi ultra-difficile à établir dans le champ financier, fiscal et budgétaire, afin de maintenir une solidarité suffisante, sans que celle-ci «étouffe» Bruxelles, au seul bénéfice de la Wallonie, et aux dépens de l’avenir économique des deux membres. A cette première série d’obstacles relative à la relation institutionnelle, horizontale, entre la Wallonie et Bruxelles s’en ajouterait une seconde, verticale, portant sur l’organisation des compétences entre les deux entités fédérés et l’instance supérieure fédérale. Où seraient logées, par exemple, les compétences éducatives et culturelles, aujourd’hui détenues par la «Communauté française» ? Autre exemple, quelles seraient les compétences fiscales et budgétaires de l’État fédéral, et notamment son autorité en ces matières sur les entités wallonne et bruxelloise ? Il est utile de faire valoir ici que, dans le monde des États fédéraux, l’État fédéral bicéphale est une exception, donc une anomalie. Les États fédéraux qui durent sont tous constitués d’un nombre élevé de membres. Au contraire, si les entités fédérées sont peu nombreuses, et surtout s’il n’y en a que deux, de poids non équivalent, l’existence de l’État fédéral est incertaine et limitée dans le temps, car un équilibre stable entre les membres est impossible. Notons la disparition de l’ex-État fédéral bicéphale tchécoslovaque, celle de l’ex-Yougoslavie, du fait de la domination non admise de sa partie serbe. Et notons surtout que l’État belge lui-même, organisé autour de l’opposition de deux communautés antagonistes, et qui reste le seul État bicéphale au monde, ne pourra survivre à cet handicap. De même, un État bicéphale Wallonie-Bruxelles, n’a guère de chance de réussir à naître et encore moins à exister.

La troisième question fondamentale tient à l’aptitude d’une telle union à affronter les énormes difficultés qu’aurait à surmonter un État wallo-bruxellois naissant. Car, après la séparation d’avec la Flandre, les deux entités seraient confrontées à des intérêts dissemblables et de surcroît aggravés, à des problèmes bien différents et qui seraient aiguisés. A court terme, peut-on fonder des espérances sérieuses sur la solidité d’un couple wallo-bruxellois immédiatement confronté aux négociations de la partition de l’État belge et à ses problèmes redoutables, comme celui de la dette publique héritée et des déficits publics récurrents probables ? Peut-on croire que décideurs wallons et décideurs bruxellois seraient à même de s’accorder sans délai sur le partage des pouvoirs constitutifs du nouvel Etat wallo-bruxellois, du fait des difficultés susmentionnées ? Et comment traiteraient-ils, de concert, celui des frontières territoriales de Bruxelles et la question du lien territorial entre elle et la Wallonie, et surtout de son absence ? Et, sur la durée, peut-on croire qu’une Fédération Wallonie-Bruxelles serait en mesure d’exister en matière de diplomatie, de sécurité, sans décomposition insidieuse de ces fonctions ? Comment ces deux entités parviendraient-elles à surmonter de concert leurs difficultés financières persistantes, de causes et d’ampleur si différentes ? Quelle pourrait être la contribution substantielle de Bruxelles au réarmement économique de la Wallonie et à l’équilibre de ses comptes publics et sociaux ? Et de quel apport serait la Wallonie à Bruxelles pour l’aider à maintenir ses fonctions de capitale politique et financière et à desserrer l’étreinte flamande ? Le couple Wallonie-Bruxelles saurait-il maintenir une unité de vue et d’action dans les rapports, nécessairement difficiles, avec la Flandre ? Peut-on croire à l’unité d’action durable d’un tel attelage au plan économique ? Et au maintien d’une convergence dans le traitement des questions sociales ? En vérité, chacun des deux partenaires serait de faible secours pour la solution des problèmes de l’autre. L’entité bruxelloise, essentiellement soucieuse de conserver les faveurs des instances européennes et transatlantiques, aux prises avec ses problèmes propres de maintien de son attractivité économique, avec ses questions politiques spécifiques liées au traitement de sa minorité flamande et à l’encerclement territorial flamand, et avec la non-résolution de ses problèmes sociaux dus notamment à sa forte minorité immigrée mal assimilée, aurait bien peu d’énergie et de moyens à consacrer à l’union avec la Wallonie, et sans doute pas la totalité de ses ressources financières. De même, la Wallonie, confrontée avant tout à ses besoins de financement massifs et chroniques de ses services publics et avantages sociaux, et aussi aux tensions qui s’aiguiseraient entre les différents pôles de son territoire et aux inquiétudes de sa population menacée de paupérisation, qui refuserait à Bruxelles le rang de capitale, et qui n’aurait que peu à espérer d’elle, et en tout cas pas suffisamment, pour remédier à ces problèmes, serait d’un faible secours pour aider celle-ci à traiter les siens précités. Du fait de ces différences majeures, la Wallonie et Bruxelles, une fois laissées seules après le «départ» de la Flandre, formeraient un couple improbable. Un couple inapte à vivre durablement au sein d’un unique et véritable État. On voit donc mal comment, abandonnés à eux-mêmes, ces deux corps distincts d’une Belgique résiduelle parviendraient à se donner rapidement et à faire vivre durablement un État commun. Un État certainement de forme monarchique et d’organisation fédérale, mais dont toutes les institutions seraient à inventer, alors qu’il devrait être viable immédiatement puis le rester. Un État qui devrait être quelque chose de plus que la présente Communauté française, qui n’a pourtant pas la faveur des Wallons et des Bruxellois, qui souhaitent pour beaucoup reprendre une partie de ses compétences, et qui fonctionne fort mal aux dires des uns et des autres. Avec cette tentative d’union, nous aurions au mieux une sorte de confédération lâche, donnant l’illusion, et pour bien peu de temps, de l’existence d’un «État» unique à l’extérieur, offrant ainsi momentanément satisfaction aux membres de l’Union européenne. Mais un «État» de façade, sans substance pour ses citoyens et ses entreprises, incapable de solidarité, inapte à impulser des actions communes d’importance. Une confédération si fragile qui, si elle parvenait à naître, survivrait très difficilement, puis disparaîtrait après une brève existence.

B. Mais, et il faut le dire succinctement, pour la Wallonie et Bruxelles, une voie séparée et solitaire ne serait pas meilleure, ni pour l’entité wallonne ni pour l’entité bruxelloise. Chaque nouvel État, wallon et bruxellois, serait alors confronté à une isolement insupportable, préalable à une nouvelle dépendance douloureuse. Ce serait évidemment vrai pour la Wallonie, dépourvue d’un véritable sentiment national unitaire, confrontée très rapidement à une impasse économique et financière totale, peu sûre d’elle dans ces conditions pour négocier la partition, et sujette à tomber dans une dépendance étroite et confuse de l’Union européenne et de la France, dont elle solliciterait les financements. Ce le serait tout autant pour Bruxelles, bien que l’option d’une Cité-État européenne, couplée au statut faussement signifiant de «District» européen, puisse faire tentation, car option totalement illusoire et trompeuse pour ce qui concernerait la sauvegarde du caractère «francophone» de la Cité et la protection contre l’encerclement flamand, et ce dès le moment de la partition de l’État belge. Qui plus est, ce serait ajouter deux États de plus à l’Union européenne, aux côtés de la Flandre, une difficulté de plus. Au demeurant, et sans négliger certains courants de pensée, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, qui postulent pour une telle voie solitaire, une fois le Royaume belge désintégré et la tentative d’un État wallo-bruxellois avortée, il faut souligner combien la volonté des partis politiques franco-belges est contraire à cette option. Il est patent (sauf pour certains «séparatistes» wallons et certains milieux «intellectuels» bruxellois…) que les cinq forces politiques organisées dans l’espace wallo-bruxellois refusent tous la séparation « politique » de la Wallonie et de Bruxelles. Toutes leurs positions, entièrement collectives, de ces derniers temps, nous disent même : « plutôt ensemble sous domination flamande que séparés »… Et, de ce point de vue, le maniement de l’idée d’une Fédération Wallonie-Bruxelles, aussi inconsistante soit-elle, traduit bien cette aspiration des élites franco-belges, politiques et autres, de maintenir dans l’unité le couple wallo-bruxellois.

C. En vérité, le paradoxe du tandem wallo-bruxellois, c’est que ses deux membres ont encore envie et absolument besoin de rester ensemble, mais qu’ils ne le peuvent s’ils sont réduits à eux-mêmes. C’est qu’il leur faut, pour «tenir» ensemble, le cadre d’un État tiers. Cadre qui est aujourd’hui encore l’État monarchique belge à direction flamande. Et il en faudra demain un autre, qui semble ne pouvoir être une Fédération Wallonie-Bruxelles. Dès lors, la «solution française» se présente, comme la seule possible, une fois les autres dissoutes ou déconsidérées. Aussi, aujourd’hui, il faut tenter de faire valoir qu’un couple étatique wallo-bruxellois ne serait pas viable, qu’il est donc déraisonnable de rêver à la création d’un État Wallonie-Bruxelles, et ce pour des motifs politico-institutionnels simples (une structure bicéphale ingouvernable), des causes géopolitiques évidentes (deux entités, une «Ville» et un «Pays», absolument dissemblables, sans continuité territoriale), des facteurs économico-sociologiques palpables (entité urbaine étroite, internationalisée, à direction «bourgeoise et libérale» d’un côté, entité territoriale étendue, multicentrique, à direction «populaire et socialisée» de l’autre), et compte tenu de problèmes majeurs insolubles et non «partageables» (subordination territoriale à la Flandre pour l’un, déficience financière structurelle pour l’autre). Cette étape préalable de dénonciation de ce «projet» de Belgique-croupion, totalement illusoire, est nécessaire avant de pouvoir aboutir à exposer que l’État français est le seul cadre étatique apte à maintenir la Wallonie et Bruxelles ensemble. Une démonstration qui n’est possible qu’à la condition de satisfaire la volonté massive des populations, des élites et des milieux dirigeants franco-belges de poursuivre leur existence commune, de Wallons et de Bruxellois, au sein d’une certaine forme de «Belgique française», qui reste dotée de l’essentiel de l’héritage institutionnel belge (dans l’esprit du «projet Ducarme» de 2008). Cet objectif implique une intégration « en France » de la Wallonie et de Bruxelles par le moyen de deux statuts quasi-jumeaux d’autonomie des deux Régions, et le maintien de l’essentiel du corpus juridique belge, qui leur resterait donc commun… A cet égard, cette vision non réaliste mais soutenue d’une «Fédération Wallonie-Bruxelles» est une manifestation de plus qu’on ne convaincra pas les Franco-Belges d’une «solution française» qui serait fondée sur le concept rattachiste étriqué, sentimental et inopérant de : «tout de la France, rien de la Belgique », porté jusqu’à aujourd’hui par les rattachistes «historiques» (voir le site http://www.belgique-francaise.fr pour des développements détaillés sur le projet d’intégration-autonomie de la Wallonie et de Bruxelles avec la France). En dernier lieu, il faut ajouter que «l’idée» de «FWB» peut éventuellement «fonctionner» comme une démarche «pédagogique» de préparation des esprits à l’avenir «français» commun des deux entités wallonne et bruxelloise. Ce serait alors l’un des moyens de faire comprendre et accepter un statut des deux entités « associées/adossées/intégrées » (mais pas « assimilées ») à la France. Est-ce une ambiguïté nécessaire pour les temps présents ? Car il faut être particulièrement «averti» pour discerner dans ce slogan/concept de «Fédération» cette préparation à une «solution française». Dès lors, s’il peut être non nuisible voire modestement utile de soutenir provisoirement cette idée de «Fédération», du fait même de son absence de ligne directrice et de substance, de simple «vocable» sans signification palpable, il ne faut pas que cela conduise à taire le projet réunioniste.

The cost of Belgium

Le gouvernement dirigé par Elio Di Rupo, minoritaire en Flandre, ne doit sa légitimité qu’à l’électorat francophone. Il est donc vital, pour lui, de convaincre une opinion flamande encline à voter massivement pour la N-VA. Les principaux intéressés n’en font pas mystère : Di Rupo est prêt à tout pour que le SP.A, le CD&V et l’Open VLD se renforcent aux prochaines élections. Au prix de quelles concessions ?

Quels sacrifices pour quelle Belgique ?

Pour l’article du Soir (info donnée aussi par De Standaard et Het Nieuwsblad) : ici.

Nos hommages à Madame Jarbinet

Marie-France Jarbinet est décédée, apprend-t-on. Cette nouvelle nous attriste. Après André Schreurs, c’est une autre figure du rattachisme qui s’en va. Co-fondatrice du parti France en 1995, Marie-France n’en était pas moins wallonne et toujours prête à se battre aux côtés de ses amis fouronnais. Pour cette femme de cœur, de conviction, pour cette femme intelligente, pour cette femme blessée, forte et fragile à la fois, nous voulons témoigner ici de notre plus grand respect.

Kroll, le Liégeois …

Merci, M. Kroll, pour ce regard de pur bonheur qui rend moins pénible l’insupportable  …      

Mercredi 14 Décembre 2011

C’est un texte pour le journal De Standaard de demain.

Liège, c’est ma ville. Liège c’est une ville comme une autre. Enfin, les Liégeois pensent qu’elle est différente de toutes les autres. Tous les gens qui sont d’une ville pensent qu’elle est différente de toutes les autres. A Liège, cette semaine, il y avait des jeunes qui passaient des examens, il y avait des vieux qui achetaient des cadeaux de Noël pour des jeunes pendant qu’ils passaient leurs examens, il y avait des jeunes qui, après leurs examens, achetaient des cadeaux pour des vieux, il y avait des vendeurs et des vendeuses qui vendaient des cadeaux à des jeunes et des vieux. Il y avait du vent. Et puis, à midi, chaque jour, tout le monde prend le bus place Saint Lambert pour rentrer étudier et cacher les cadeaux.

Mardi, à Liège, il y avait un tueur. Un type a tiré dans la foule, il a blessé, massacré, même un bébé, et puis lui-même sans doute. On a parlé de Liège dans le monde entier comme on l’avait fait de Columbine, de la Norvège, de tous ces endroits où un jour un fou abat des gens qui n’avaient rien fait d’autre que d’être là.

Liège a son Kim de Gelder, son Anders Breivik, Liège est de son temps. Une ville de son temps ni différente des autres ni comme les autres.

Que savez-vous de Liège ? Une ville du sud dans ce pays du nord dont on retient plus la chaleur des habitants que la beauté des banlieues. A Liège, il se dit qu’on fait toujours tout un peu plus fort que les autres, un peu autrement aussi. On l’a dit des grèves, on l’a dit des affaires, on le dit de la fête. C’est à Liège qu’un ministre d’état se fait assassiner, à Liège qu’on s’offre une gare que New-York trouverait un peu ostentatoire. C’est à Liège qu’on sort les terrasses de bistrot dès qu’il fait 10 degrés pour se la jouer italienne. C’est à Liège qu’on fête le 14 juillet au lieu du 21 parce que ça nous amuse de nous croire un peu français. C’est à Liège que le village de Noël, les petits chalets en bois où l’on vend des gaufres et des bougies, est plus grand qu’un vrai village. C’est à Liège qu’on fait la fête à toute occasion. Le vernissage d’une exposition -et je m’y connais- à Bruxelles commence à 18h15 s’il est annoncé à 18 h et, à 19, après quelques discours en deux langues et deux coupes de champagne, les plus épicuriens cherchent un restaurant. A Liège, annoncé à 18 h, le discours de l’élu local se fera à 20h30 dans un brouhaha général et, vers minuit ou une heure, on se demandera offusqué comment il se fait qu’il n’y a plus rien à boire. J’exagère à peine. Le Liégeois apprend dans « le Carré » à boire de tout en se tapant des grandes claques dans le dos, en embrassant ses potes et nos jolies filles… et bien avant d’avoir l’âge de conduire !

Et puis une fête un peu diffuse, un peu virtuelle que l’on fait à Liège depuis quelques années, c’est celle d’une ville qui se voit sortir de ses marasmes. Le Standard est deux fois champion. La ville construit un peu partout, elle se propose d’organiser l’exposition internationale de 2017… et chaque fois qu’elle veut applaudir une bonne nouvelle, le sort ou Lakshmi Mittal lui gâche la fête.

A Liège, il y a deux ans, à cent mètres de la place Saint-Lambert, deux immeubles explosaient. Des morts, des blessés. Des hôpitaux débordés. Des images qui ont aussi fait le tour du monde. C’était juste après les fêtes.

Liège dorénavant aura peur des fêtes.

Pierre Kroll.
Le 14 décembre 11

« De Morgen » nous rapporte une rencontre interpellante…

Le journal « De Morgen » rapporte une rencontre discrète qui eut lieu, le 4 septembre, dans l’appartement bruxellois d’Elio Di Rupo, alors formateur. Les personnes présentes étaient Anne Poutrain, sa fidèle conseillère, le président du MR, Charles Michel, et le président du FDF, Olivier Maingain.

Maingain n’était pas satisfait du compromis sur la scission de l’arrondissement judiciaire de BHV. Il exigeait que Charles Michel mette un terme aux négociations.

Se déroula alors un dialogue curieux.

Il y a des choses plus importantes que BHV, comme la Sécurité sociale, dit Di Rupo. A quoi Maingain réplique : Mais crois-tu vraiment que de telles concessions sur BHV pourront sauver ce pays pour dix ou vingt ans ?

Réponse surprenante d’Elio Di Rupo : Non, mais nous devons faire un choix. Et après l’accord institutionnel, les francophones devront discuter du Plan B. C’est une certitude. 

Que les choses soient claires : quand les partis francophones parlent de Plan B, ils visent bien la scission de la Belgique.

Nous supposons que le journal a bien vérifié l’exactitude de ces propos. Et vu qu’aucune des quatre personnes présentes n’a cru bon de les démentir jusqu’ici, nous pouvons en conclure qu’Elio Di Rupo continue à travailler à un Plan B avec les francophones.

Elio Di Rupo devrait avoir l’honnêteté de venir répéter ces propos à la tribune de la Chambre. On pourrait prendre alors les dispositions nécessaires pour réaliser ce Plan B de manière ordonnée.

Jules Gheude

NDLR : Rik Van Cauwelaert n’écrit pas autre chose sur le site du Vif/L’Express. Texto : « Si Elio Di Rupo était d’une grande honnêteté, il répéterait ses propos devant la Chambre des représentants. On pourrait alors apporter les modifications nécessaires à son plan B et le mettre en application. » (A lire ici.) Les éditorialistes flamands jugeraient-ils, comme nous, que la Belgique a déjà trop duré ?

La Belgique demain… ?

Ainsi donc, près de 550 jours après les dernières élections législatives, nous avons un gouvernement. Et un gouvernement dirigé par un Wallon, ce qui n’était plus arrivé depuis 38 ans.

Mais Elio Di Rupo pourrait bien connaître un sort identique à celui de son prédécesseur Edmond Leburton, à savoir la démission après un an d’existence, sans aucune réalisation substantielle.

Car, comme l’écrit Pascal Lorent », dans « Le Soir » du 3 décembre, cette tripartite « papillon » est un édifice fragile bâti sur du sable.

Elio Di Rupo a beau faire des efforts pour s’exprimer dans la langue de Vondel, seul un Flamand sur trois lui fait confiance.

Les pièges qui l’attendent sont multiples.

L’accord budgétaire est déjà torpillé par le monde syndical, alors que les sacrifices qui sont demandés aujourd’hui aux citoyens ne sont certainement pas les derniers. Rendez-vous au premier ajustement budgétaire. Olivier Chastel, le nouveau ministre du Budget, aura bien besoin de testostérone…

L’avenir existentiel de la Belgique reste, quant à lui, extrêmement précaire.

Au lendemain des accords laborieusement obtenus sur la réforme de l’Etat et sur la loi de financement, Béatrice Delvaux, l’éditorialiste en chef du « Soir », livrait ce commentaire : On ose espérer que les négociateurs ont bétonné ces accords jusque dans leurs détails, pour éviter des rebondissements qui seraient désastreux en pleine campagne des communales…

On sait qu’il n’en est rien. Comme on sait aussi que la Flandre est loin d’être satisfaite de ce qui a été conclu. Il suffit de lire les éditorialistes du Nord, dont on sait l’influence qu’ils ont exercée en 1978 pour saborder le pacte institutionnel d’Egmont.

Petit rappel historique : en 1977, ils étaient également tout sourire lors de la signature de ce pacte qui avait amené la Volksunie et le FDF – l’eau et le feu – à se mettre d’accord au départ de concessions réciproques importantes. Mais un anti-Egmont Komitee se mit rapidement place, relayé par les éditorialistes flamands. Haro sur le fameux droit d’inscription prévu pour les francophones de la périphérie ! Le pacte est cent fois pire que ne l’imaginent ses plus grands adversaires, lâcha, le 19 septembre 1978, le député CVP Jan Verroken, celui-là même qui avait fait chuter en 1968 le gouvernement Vanden Boeynants sur l’affaire de Louvain. On connaît la suite : le Premier ministre Léo Tindemans s’en allant remettre sa démission au Roi, avec l’arrière-pensée perfide de renvoyer nus, devant leurs électeurs respectifs, la Volksunie et le FDF qui s’étaient loyalement impliqués. La Volksunie fut proprement laminée…

Aujourd’hui, un scénario identique pourrait fort bien se produire. Pour être concrétisés, les accords intervenus devront être coulés en textes de loi, qui devront ensuite parcourir un long et périlleux parcours parlementaire. On parle de la fin 2013, début 2014, ce qui laissera largement  le temps à la Flandre d’exprimer des opinions divergentes.

Voyons ce qu’écrivent déjà aujourd’hui les éditorialistes flamands.

Pour Guy Tegenbos du «Standaard», la nouvelle Belgique n’est ni belle ni enthousiasmante. C’est une Belgique version 6.0. La préparation de 7.0. (…) C’est un armistice qui donne aux deux parties un petit peu de ce qu’elles voulaient, de quoi «pouvoir vivre» encore un moment. Le dard BHV est-il retiré ? En partie. Mais le poison est toujours là et l’affaire peut encore suppurer.

Dans «Gazet van Antwerpen», Paul Geudens souligne, quant à lui, que ce n’est pas la révolution copernicienne que demandait le ministre-président flamand Kris Peeters. Le citoyen flamand qui avait voté l’an dernier pour des changements radicaux, reste sur sa faim. (…) La demande des francophones pour le statu quo est visible partout.

Et d’ajouter : En fait, c’est un travail fait à moitié, qui va compliquer les choses. De nombreuses compétences ne sont que partiellement transférées aux Régions. Et Bruxelles est carrément une catastrophe. Tout cela, c’est de la matière à conflit pour plus tard.

Une chose est sûre, conclut Paul Geudens, cette sixième réforme de l’Etat ne sera pas la dernière. (…) Il faut aussi constater que les fondements sur lesquels repose la nouvelle loi de financement ne sont pas exagérément optimistes. Si c’est le cas, l’ensemble de la construction s’écroulera comme un château de cartes.

A la question de savoir si l’accord sur BHV judiciaire est un bon accord, Eric Donckier du « Belang van Limburg » n’hésite pas à répondre par la négative. Et d’expliquer tout cela en quatre points.

1° Le parquet est scindé. Mais du même coup, on détache également cinq magistrats de Bruxelles – certes bilingues, mais francophones quand même – pour les affecter au parquet flamand de Hal-Vilvorde. Les habitants francophones ne sont pas donc pas seulement servis dans leur langue, mais aussi par leurs propres gens. Manifestement, ils n’ont pas confiance dans les magistrats flamands. C’est offensant.  

2° Le tribunal n’est pas scindé, mais seulement dédoublé en un tribunal néerlandophone et un tribunal francophone, tous deux – y compris donc le francophone – restant compétents pour l’ensemble de l’arrondissement BHV.

3° Actuellement, 2/3 des magistrats doivent être bilingues à Bruxelles. On porte cela à 1/3, parce qu’il y a trop peu de magistrats francophones bilingues. Quand on ne veut pas apprendre le néerlandais, on est récompensé par une modification de la législation.

4° A Bruxelles, on part d’un rapport 20N/80F chez les juges. Mais ces dernières années, on a eu en moyenne 27% des affaires pour le tribunal du travail et 33% des affaires pour le tribunal de première instance qui concernaient des néerlandophones.  

Et Eric Donckier de rappeler l’éternel problème : ces francophones qui viennent habiter en Flandre et qui ne sont pas capables ou ne veulent tout simplement pas apprendre le néerlandais. Cette mauvaise volonté paie. Le résultat, c’est que le bilinguisme est renforcé à Hal-Vilvorde et démantelé progressivement à Bruxelles.

Il fut un temps, conclut Eric Donckier, où les négociations communautaires revenaient à un deal : des principes pour les Flamands et de l’argent pour les francophones. Ce temps est révolu. La Région bruxelloise est refinancée à hauteur de 600 millions d’euros. On pourrait tout aussi bien parler d’une prime pour mauvaise gestion. Cet argent sera principalement versé par la Flandre. Mais en échange, la Flandre obtient peu de chose : pas de scission pure de BHV, ni électoralement ni juridiquement. (…) Cela engendrera de nouveaux problèmes communautaires.

Son de cloche identique chez Dirk Castrel, l’éditorialiste de « Gazet van Antwerpen », pour lequel le compromis atteint ne recevra pas un prix de beauté. Et de souligner que pour l’opposition flamande, la N-VA en tête, il ne fait aucun doute que l’accord introduit de nouvelles facilités dans l’ensemble de la Belgique. Ce qui vaut pour les francophones en Flandre, vaut tout autant pour les Flamands en Wallonie.

La différence, explique Dirk Castrel, c’est que les Flamands en Wallonie ne demandent pas à être renvoyés devant un tribunal néerlandophone, parce qu’ils se sont adaptés depuis longtemps à la région linguistique dans laquelle ils se sont établis. Et de poser carrément la question : cette réglementation ne viole-t-elle pas le principe de l’unilinguisme des régions linguistiques, à l’exception de Bruxelles ? Bref, pour l’éditorialiste, il n’est pas exclu que le nouveau système engendre à l’avenir des problèmes assez sérieux.

On le voit, les choses sont loin d’être réglées.

D’autant que la N-VA ne cesse de conforter sa position. Elle est aujourd’hui créditée de 39,8% par le dernier sondage de « La Libre Belgique ».  Et son président, Bart De Wever, est bien disposé à rendre la vie impossible à ce nouveau gouvernement qui ne dispose pas de la majorité au Nord. « La N-VA sans pitié pour Di Rupo », tel est le titre de l’article de Dirk Vanoverbeke dans « Le Soir » de ce jour.

Par ailleurs, la dégradation, par Standard & Poor’s, de la note de la Région flamande ne peut que conforter celle-ci dans sa volonté de se dégager d’une Belgique qui l’handicape fortement dans son développement. En effet, l’agence de notation reconnaît que la Flandre fait mieux que l’autorité fédérale et qu’une autonomie financière lui procurerait une solvabilité plus importante.

Enfin, la diffusion, par la RTBF, du reportage consacré au prince Laurent nous a montré une image bien peu ragoûtante d’une famille royale déjà fort critiquée en Flandre.

On connaît le scénario : à peine l’encre d’un accord communautaire est-elle sèche que la Flandre  réclame davantage, l’objectif final étant, comme l’a rappelé hier le ministre-président flamand Kris Peeters lors de la célébration des 40 ans du Parlement communautaire flamand, de réduire la Belgique à l’état de coquille vide : l’autonomie croissante de la Flandre est un processus irréversible.

L’erreur fondamentale des responsables francophones fut d’avoir sous-estimé l’ampleur des revendications flamandes, exprimées clairement dans les cinq résolutions adoptées à une large majorité par le Parlement flamand en 1999. Des résolutions qui s’inscrivent clairement dans un schéma confédéral. Le fédéralisme a atteint ses limites, a précisé Yves Leterme en 2007.

Les ministres d’Etat Antoinette Spaak et Guy Spitaels ont affiché récemment leur profond scepticisme quant à l’avenir de la Belgique. A l’occasion d’un « chat » qu’il a eu avec les lecteurs du « Soir », Christian Behrendt, le constitutionnaliste de l’Université de Liège, a déclaré : La réforme de l’Etat sera très méritoire. Mais elle ne doit pas occulter une dynamique plus fondamentale encore, et qui, elle, est en marche et ne s’arrêtera pas. D’où aussi la nécessité impérieuse pour les francophones de réaliser des travaux de prospective institutionnelle pour le moyen terme. J’exhorte d’ailleurs tout citoyen à y contribuer, car ce sont là des questions essentielles qui nous concernent tous. Des initiatives citoyennes dans ce domaine sont donc fort salutaires ; je le dis aussi à mes étudiants.

Christian Behrendt a tout à fait raison : rien ni personne ne pourra arrêter l’Etat-Nation flamand de prendre son envol.  La scission de la Belgique s’avérera à terme inéluctable. C’est la raison pour laquelle nous avons estimé opportun, en 2008, d’amener les esprits francophones à réfléchir à l’après-Belgique. Via les Etats généraux de Wallonie (www.etatsgenerauxdewallonie.org) et le Gewif (Groupe d’études pour la Wallonie intégrée à la France – www.gewif.net), des études sérieuses ont déjà pu être effectuées.

Ces études rejoignent tout à fait l’analyse que vient de faire Jules Gazon : un Etat wallon indépendant  ne serait pas soutenable au plan des finances publiques et un Etat Wallonie-Bruxelles ne tiendrait pas non plus la route. Seule l’option de l’intégration dans la République française se révèle être réaliste. 

Il faut cesser de pratiquer la méthode Coué en se persuadant que la Wallonie se redresse. D’aucuns affirment même, sans rire, qu’elle tire la Belgique vers le haut. La vérité, c’est que la situation socio-économique et budgétaire de notre Région est alarmante. Le PIB wallon est inférieur à celui de l’ensemble des régions de France. Et les carences en matière de « bonne gouvernance » restent criantes. Il faut oser le dire haut et fort : dans le cadre belge, la Wallonie n’a aucune chance de se ressaisir.

« On s’en sortira, car il n’y a pas d’alternative ». Cette phrase, on l’a entendue prononcer à de multiples reprises ces derniers mois. Comme s’il était écrit quelque part que la Belgique était vouée à connaître l’éternité.

Dans son remarquable ouvrage consacré à Talleyrand (Payot, 1947), G. Lacour-Gayet reproduit cette conversation que l’intéressé, alors ambassadeur de France à Londres, eut avec la princesse de Lieven, ambassadrice de Russie, le 29 octobre 1832 :

(…) Prince T. – Eh bien ! Parlons de nos deux armées. Qu’en pensez-vous ?

Moi – Que vous avez pris beaucoup de peine pour quelque chose qui ne durera guère.

Prince T. – Ah ! ah ! vous le pensez ?

Moi – Et vous, mon prince ?

Prince T. – Je l’’espère.

Moi – Quoi ! vraiment que votre royaume belge et votre roi belge…

Prince T. – Ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation. Deux cents protocoles n’en feront jamais une nation ; cette Belgique ne sera jamais un pays ; cela ne peut tenir.

La Belgique, c’est Yves Letreme lui-même qui l’a dit,  est née d’ un accident de l’Histoire. Les raisons pour lesquelles le Royaume indépendant de Belgique a été mis sur pied, en 1830, ont depuis longtemps disparu. Aujourd’hui, force est de constater que cette construction artificielle se résume, pour reprendre les termes de Karel De Gucht, à une conférence diplomatique permanente entre deux peuples. Deux peuples, dont l’un, soudé par un sentiment national puissant, entend bien s’ériger désormais en Etat propre.

En 2002, alors qu’il était président des libéraux flamands, Karel De Gucht lâcha sur VTM : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre. 

Notre propos n’est pas ici de disserter sur l’origine des grandes nations européennes, que Stefan Zweig a très bien décrite dans son livre « Marie Stuart » : Les princes du XVe et du XVIe siècle (…) ne pensent pas le moins du monde à leurs peuples, mais à leur puissance personnelle. Les empires sont taillés et cousus comme des vêtements, ce sont les guerres et les mariages qui forment les Etats et non la libre détermination des peuples. Mais il nous faut bien constater que trois d’entre elles – l’Espagne, l’Italie et le Le Royaume-Uni – sont confrontées aujourd’hui à des courants nationalistes fortement affirmés (Catalogne, Ligue du Nord, Ecosse). De quoi inquiéter une Union européenne, déjà bien malmenée par l’explosion des dettes souveraines.

L’Histoire est faite de revirements imprévisibles. Xavier Mabille le rappelait encore tout récemment : les pays vont et viennent. Qui peut dire de quoi demain sera fait ? 

Une chose, en tout cas, est sûre. La bataille belge n’est pas terminée. On verra bientôt qui, d’Elio Di Rupo ou de Bart de Wever, aura été le meilleur stratège.

Je voudrais, pour conclure, vous rappeler ce qu’a déclaré François Perin, le 26 mars 1980, lors de sa démission de la fonction sénatoriale : Je ne parviens plus, en conscience, à croire en l’avenir de notre Etat. (…) La Belgique est malade de trois maux, incurables et irréversibles. (…) Le premier mal, est le nationalisme flamand, qu’il s’avoue ouvertement ou non. Le second, c’est que la Belgique est livrée à une particratie bornée, souvent sectaire, partisane, partiale, parfois d’une loyauté douteuse au respect de la parole donné et de la signature, mais très douée pour la boulimie, avec laquelle elle investit l’Etat en jouant des coudes, affaiblissant son autorité, provoquant parfois le mépris public. (…). Le troisième mal, c’est que la Belgique est paralysée par des groupes syndicaux de toutes natures, intraitables et égoïstes, irresponsables, négativistes et destructeurs finalement de toute capacité de l’Etat de réformer quoi que ce soit en profondeur. (…) Et il n’y a rien, ni homme, ni mouvement d’opinion, pour remettre cela à sa place et dégager l’autorité de l’Etat au nom d’un esprit collectif que l’on appelle ordinairement la nation, parce que, dans ce pays, il n’existe plus de nation.

Voilà ce qui s’appelle être visionnaire.

Au début des années 1980, François Perin m’a posé cette question : Jules, êtes-vous prêt, le moment venu, à prendre le bâton et la cape du pèlerin pour poursuivre le chemin ? Sachant ce qu’il voulait dire, je lui ai fait remarquer qu’en tant que fonctionnaire, j’étais tenu à un devoir de réserve, ce à quoi il a répondu : Qu’est-ce que cela voudra dire alors être fonctionnaire d’un Etat qui n’existe plus ?

A présent que je suis dégagé de mes occupations professionnelles, j’entends bien déployer toute l’énergie nécessaire pour réparer l’erreur historique de 1830 et faire en sorte que la Wallonie retrouve grandeur et dignité au sein de la France. Cette France, dont nous partageons la langue, la culture et les valeurs essentielles.

Un dernier mot. Ce n’est  pas pour rien que le surréalisme a pu se développer en Belgique. Hier, Elio Di Rupo a proposé au Roi, ou plutôt à Sa Majesté le Roi, de décerner à Yves Leterme le titre de ministre d’Etat.

Il y a cinq ans, il qualifiait d’insultants les propos tenus par ce dernier à l’égard des francophones et Joëlle Milquet stigmatisait la désinvolture affichée à l’égard de son pays et du gouvernement fédéral dont il ravale l’existence au second plan par rapport aux intérêts de la Flandre. Quant à Didier Reynders, il se demandait comment  l’on pouvait encore avoir l’ambition de participer à la gestion du gouvernement fédéral quant on est à ce point dénigrant pour nos institutions, le Roi et la Belgique en général.

Les responsables francophones se refusent à voir la vérité en face. En fait, leur principal souci est de sauvegarder leur rente de situation. Ils me rappellent le catoblépas, cet animal légendaire à long cou grêle dont la tête traîne à terre et qui broute ses propres pattes.

Allez, la messe belge est dite !  Et les larmes de crocodile ne sont pas de mise.

Jules Gheude

 

L’avenir de la Belgique reste extrêmement précaire

  L’accord sur la réforme de l’Etat doit encore être coulé en textes de loi, lesquels devront suivre un long et périlleux parcours parlementaire. Cet accord est loin de satisfaire la Flandre car, comme n’ont pas manqué de le signaler plusieurs éditorialistes, il ne représente nullement cette réforme copernicienne en faveur de laquelle l’électorat du Nord s’est massivement prononcé en 2010. Par ailleurs, la dégradation, par Standard & Poor’s, de la note de la Région flamande ne fera que conforter celle-ci dans sa volonté de se dégager d’une Belgique qui l’handicape fortement dans son développement. En effet, l’agence de notation reconnaît que la Flandre fait mieux que l’autorité fédérale et qu’une autonomie financière lui procurerait une solvabilité plus importante.

 La proximité des élections communales ne facilitera pas les choses et les éditorialistes flamands prévoient d’ores et déjà de nouvelles contestations concernant la nomination de bourgmestres francophones dans la périphérie flamande de Bruxelles.

 S’ajoute à cela le fait que l’accord budgétaire est d’emblée torpillé par le monde syndical. Avec Ecolo qui menace de faire marche arrière au sujet de la nouvelle loi de financement.

 D’autre part, la diffusion, par la RTBF, du reportage consacré au prince Laurent a de quoi interpeller. Il nous montre, en effet, une image bien peu flatteuse de la famille royale.

 Pour ce qui est de la Région wallonne, sa situation socio-économique et budgétaire reste alarmante. Si elle était livrée aujourd’hui à son propre sort, elle connaîtrait un contexte comparable à celui de la Grèce.

Son PIB est inférieur à celui de l’ensemble des régions de France. Les carences en matière de « bonne gouvernance » sont criantes.

 Je reste plus que jamais déterminé dans l’action que j’ai engagée en vue de préparer l’intégration de la Wallonie dans la République française, seule manière de garantir à la population wallonne un avenir sûr et de qualité. Je m’expliquerai à ce sujet lors de la conférence-débat «La Belgique demain… ? », qui est organisée par l’Alliance Wallonie-France, le 8 décembre prochain, à l’hôtel Leonardo de Charleroi.

Jules Gheude

Coordinateur du GEWIF (Groupe d’Etudes pour l’Intégration de la Wallonie à la France)