Invectiver n’est pas débattre

Avec la sagesse, le bon sens, la liberté, l’égalité, la fraternité et l’humanité qui le caractérisent, Pierre Hazette nous livre un article qui, dans une période cruciale, sort des sentiers battus.

Paul D.

Par Pierre Hazette, Sénateur honoraire, ancien ministre MR

Ce texte d’opinion a été publié ce 31 janvier sur le site du Vif/L’Express.

Je voudrais dire de la crise migratoire que le problème est trop grave pour être traité dans des termes outranciers.

Je crois utile aussi d’éviter les banalités. On sait bien que les migrations sont de tous les temps, qu’elles ont eu des effets constructifs, que les dernières, les plus significatives, ont créé les États de l’Amérique contemporaine. On a toujours émigré pour chercher des terres plus fertiles, un climat plus clément, pour échapper à la misère ou aux traitements inhumains. L’herbe était souvent plus verte ailleurs. Et il y avait de l’herbe, parfois à profusion. Ou pas…

Mon expérience africaine, qui a duré onze ans, m’a ouvert les yeux sur des perspectives inquiétantes. L’Afrique atteindra bientôt le milliard d’habitants. À la fin du siècle, ce nombre aura probablement doublé.

Les objectifs du millénaire ambitionnaient qu’en 2015, l’enseignement primaire soit dispensé partout et à tous les enfants. L’objectif n’est pas atteint. Emmanuel Macron vient de le rappeler à Davos : en 2015, il y avait, en Afrique, plus de 101 millions d’enfants qui étaient non scolarisés, dont 53 millions de filles.

Des centaines de milliers d’hectares de terres africaines ont été achetées par des États asiatiques. Ce n’est pas à l’évidence pour faire face aux besoins alimentaires des populations en expansion du continent que ces investissements ont été décidés.

Les changements climatiques vont affecter négativement les terres de culture ou d’élevage et les pénuries d’eau font partie aujourd’hui déjà de la détresse africaine.

Je peux parler d’expérience lorsque j’affirme que l’Europe et l’Amérique du Nord représentent pour les Africains l’espoir d’une réussite et d’une protection sociale, à laquelle ils ne peuvent prétendre dans leur pays. Faut-il insister : il y a l’océan entre les États-Unis ou le Canada et les côtes d’Afrique ! Aussi, la pression migratoire sur les pays de première ligne au sud de l’Europe n’en est qu’à ses premières manifestations.

Le déséquilibre démographique entre une Afrique prolifique et une Europe en voie de vieillissement constitue en soi un appel d’air permanent pour la jeunesse africaine. Ce déséquilibre explique la réaction de la Chancelière Angela Merkel devant l’afflux de migrants « Wir schaffen das. » C’est que l’Allemagne a besoin de main d’oeuvre.

Nous voilà peut-être au cœur d’un problème rarement abordé par ce biais. La Chine s’est hissée au rang de puissance planétaire parce qu’elle a eu l’audace de contrôler les naissances sur son territoire, en fonction des capacités qu’elle s’attribuait de nourrir sa population. On aurait tort de ne retenir que le caractère autoritaire et intrusif de ce contrôle de la fécondité naturelle. On n’en a vu en Europe que les contraintes atroces qui pesaient sur la vie des couples. Force est de constater malheureusement que le dirigisme chinois a contribué à recréer une nation puissante tant politiquement et diplomatiquement qu’économiquement.

Forts de cette observation, revenons en Afrique.

Trois facteurs me paraissent s’imposer au départ d’une démographie galopante.

Le premier est l’incertitude du lendemain. Elle persuade les parents de chercher leur assurance vieillesse dans la générosité espérée de leur progéniture.

Le second réside dans la pression religieuse. Celle-ci s’exerce au départ des mosquées, des églises ou des temples. La limitation des naissances n’est pas à l’ordre du jour : la contraception et l’IVG n’ont pas bonne presse.

 

Le troisième tient au déficit éducatif, particulièrement dramatique chez les filles. L’observation a été maintes fois commentée : le taux de fécondité des femmes africaines est inversement proportionnel à leur niveau d’éducation. Est-ce à cette relation que pensait Emmanuel Macron à Davos quand il enchaînait : « Entrepreneurs et investisseurs, quand vous investissez un euro en Afrique, investissez un euro dans l’éducation des jeunes filles » ?

Il n’est pas nécessaire d’importer le modèle chinois en terre africaine. L’urgence première presse les dirigeants européens dans deux directions.

La première conduit à une concertation entre la Commission de l’Union européenne et la Commission de l’Union africaine pour convenir d’une action commune de maîtrise de la natalité.

La seconde, dans le prolongement de la première, consiste à concentrer les actions de la coopération européenne sur l’éducation et l’enseignement, en n’oubliant jamais que la scolarisation des filles est une obligation sine qua non, préalable à l’octroi des subventions.

Les objectifs du millénaire eussent-ils été atteints et tous les adolescents, garçons et filles, seraient-ils porteurs du certificat d’études primaires, la partie ne serait pas gagnée pour autant. En effet, en Afrique comme ailleurs, la technologie, l’automation, l’expansion du digital imposent un cursus scolaire plus ambitieux et l’on y a plus besoin de cerveaux que de bras.

C’est dans la formation tout au long de la vie de leurs enfants que les parents africains s’assureront un peu du bien-être qu’ils attendent. Et dans ce domaine, le modèle allemand de formation duale est porteur d’espoir si les entreprises, petites, moyennes ou grandes décident de participer à l’élan de l’Afrique vers les défis contemporains. Les États, seuls, n’y arriveront pas.

Un tel programme n’est pas hors de portée de l’Union européenne, mais il faut y ajouter le volet religieux pour le rendre efficace. L’Église catholique a remis son destin entre les mains d’un homme ouvert aux problèmes du tiers monde. Il est inconcevable qu’il traite de la contraception avec la même rigueur que ses devanciers.

Si le Pape François appelait à un concile œcuménique toute la mouvance chrétienne et les autorités les moins contestables de l’islam, pour justifier et promouvoir le contrôle des naissances là où elles dépassent les taux de remplacement des générations, nul doute que la conscience européenne s’en trouverait soulagée à moyen terme.

Dans l’immédiat et le court terme, hélas, nous allons encore assister aux exclamations indignées des gens aux mains propres. Il leur est si facile de faire la grimace devant les mains salies par le cambouis de l’action quotidienne ! Les autorités qui gouvernent l’État ne peuvent fermer les yeux sur l’obstination des migrants en transit dans nos gares, nos aéroports, nos ports, nos aires de stationnement autoroutières, à refuser de demander l’asile, tout en réclamant le statut lié à celui-ci.

Les citoyens qui expriment leur solidarité avec des hommes, des femmes, des adolescents, des enfants déracinés et en détresse, ne subissent pas les contraintes de l’état de droit. Ils doivent être informés du contexte juridique de leur action et, en même temps, félicités et remerciés pour leur humanité.

Le droit d’asile n’est pas remis en question en Belgique. Il s’applique dans des conditions que le gouvernement a l’obligation de faire respecter.

Roger Martin du Gard a résumé mon propos très clairement : « A un certain niveau de pensée, quand on est décidé à prendre en compte la vérité, il est difficile d’être de son parti, sans être aussi, un peu, de celui de l’autre. »

7 réflexions sur « Invectiver n’est pas débattre »

  1.  » Force est de constater malheureusement que le dirigisme chinois a contribué à recréer une nation puissante tant politiquement et diplomatiquement qu’économiquement. »

    Force est de constater que l’angélisme et l’hypocrisie de l’Union Européenne ainsi que l’asservissement légal accepté par certains Etats du sous continent européen au traités de l’Union précitée, nous entraînent aux désordres et aux réactions compréhensibles de rejet des migrants en tous genres.
    Comment des responsables politiques de « grande envergure » ne parviennent pas à refuser les effets néfastes de traités pour le moins « irréfléchis » ?
    Comment ces mêmes responsables « manipulent » Les Droits de l’Homme et des CITOYENS pour affaiblir nos légitimes défenses face à des invasions, certes sans uniformes, mais à la longue tout aussi destructrices ? Les experts appellent cela le Grand Remplacement ?
    Comment ces mêmes responsables qui « abreuvent » l’ Afrique des nos impôts ne mettent-ils pas les nombreux potentats plus que milliardaires de ce continent devant leurs responsabilités ? D’autant plus que leurs fortunes sont gérées par des banques européennes et américaines.
    Comment les « grands esprits » qui pilotent l’Union Européenne ont-ils osé ignorer sciemment les problèmes religieux et les bouleversements sociétaux que certaines allaient engendrer ?
    En réalité, personne en Europe ne refuse le concept d’immigration mais personne ne supporte le laxisme, la lâcheté et la trahison des « maîtres ».
    Vis-à-vis du continent africain, j’aimerais rappeler que les peuples qui le composent chassèrent les européens, ces odieux colonisateurs, voilà soixante ans.
    Quand les européens quittèrent les lieux ( la valise ou le cercueil, selon le FNL algérien), ils laissèrent derrière eux des pays modernes. Qu’en est-il aujourd’hui ? Là, nous ne sommes plus responsables !

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      1. Le temps des colonies ne fut certainement pas béni mais les colonisateurs transformèrent réellement des terres vierges en pays modernes. Avant l’arrivée des colons européens personne ne se doutait de vivre au-dessus de matières premières ? Qui a découvert les minerais, le gaz et le pétrole sur le continent africain ? Qui a créé de rien une agriculture moderne sur le continent africain ? Qui a crée des lignes de chemin de fer et des routes ? Et pour finir, qui n’a pu reprendre l’héritage en mains ? Heureusement que des européens survivent en Afrique du Sud; ailleurs c’est le désastre.

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      2. Dire que la situation des Etats africains se résume en un désastre, hormis l’ Afrique du Sud, est pour le moins inexact.
        Il existe autant de situations différentes qu’il existe d’états. Nombre de membres de l’A.W.F. qui sont allés sur le terrain et y retournent encore régulièrement aujourd’hui peuvent en témoigner. Les états européens auraient été bien inspirés d’y pratiquer une politique post-coloniale avec des dirigeants africains crédibles. Les Européens ne sont plus les seuls à être preneurs de partenariats positifs avec des dirigeants africains qui ont une éthique, le sens de l’économie et le développement, encore timide, d’une politique sociale . Les Etats-Unis d’Amérique et la Chine sont, entre autres, des puissances qui ont compris que leurs intérêts devaient coïncider avec ceux des états africains qu’ils investissaient.

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  2. Excellent article. Toutefois il omet d’évoquer l’importance de la
    démographie africaine pour l’avenir de la francophonie. L’ancien
    secrétare général de l’OIF avait bien vu disant l’avenir du Francais
    est en Afrique. Oui c’est gràce a l’Afrique que les 270 millions
    de locuteurs francophones d’aujourd’hui seront 750 millions en
    2050 le Francais devenant la troisiéme langue mondiale apres
    le chinois et l’Hindou. Le 20 mars prochain la France lancera
    un plan ambitieux pour l’expansion de la langue francaise dans
    le monde. Entretemps accueillons a bras ouverts les étudiamts
    africains ils parlent notre langue et la diffuseront largement dans
    le monde.

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  3. Voici un article intéressant certes pas nouveau dans le fond car le sujet a déjà été débattu farouchement dans de nombreux médias. Toutefois, s’agissant de la France, les Rattachistes y trouveront assurément de l’intérêt et les Belges, retranchés derrière les remparts de leur Constitution, des sueurs froides symptôme d’épouvante au souvenir de l’Affaire royale (1950-1951) et de ses suites.

    UN RÉFÉRENDUM SUR L’IMMIGRATION ? CHICHE !
    Yvan Blot
    Ancien député UMP, président de l’association « Agir pour la démocratie directe ». Le dimanche 14 janvier 2018 sur Boulevard Voltaire

    M. Macron assure qu’il veut renvoyer les immigrés illégaux. Les sondages donnent 65 à 70 % de personnes qui trouvent trop élevé le nombre des étrangers. M. Macron a-t-il la base sociale pour aller dans ce sens ? Il est l’élu de la bourgeoisie cosmopolite. Selon l’étude Ipsos-Sopra Steria de juillet 2017, « les clivages sociaux restent un discriminant très net : 77 % des ouvriers jugent qu’il y a trop d’étrangers en France contre 66 % des employés, 57 % des professions intermédiaires et 46 % des cadres ».
    Les dirigeants de l’oligarchie, notables de LREM, élus grâce à leur investiture, dirigeants d’associations pro-immigrés minoritaires, très grand patronat notamment financier, médias « officiels », universitaires de gauche sont hostiles à cette nouvelle orientation de M. Macron. Va-t-il passer outre ? Peut-il passer outre ?

    Quand la société est divisée avec, d’un côté, le peuple, de l’autre, les représentants d’organisations oligarchiques qui dirigent en fait le pays et qui bloquent toute réforme, il n’y a qu’une seule solution pour faire triompher la démocratie : le référendum.

    En Suisse, par exemple, la votation populaire « contre l’immigration de masse » a été adoptée par le peuple le 9 février 2014. Le texte voté prévoit des quotas d’étrangers « selon les besoins de l’économie dans le respect du principe de préférence nationale ». Tous les partis étaient hostiles, sauf un seul, le plus important parti suisse (30 % des voix) : l’Union démocratique du centre.
    Le clivage entre les élites politiques et le peuple se retrouve à l’étranger. La Commission européenne envisage de se venger sur les étudiants suisses en les excluant des programmes d’échanges universitaires subventionnés. Mais, selon un sondage Blick du 15 février 2014, 61,8 % des Allemands, 69,7 % des Français et 77,5 % des Anglais se montreraient « favorables » ou « plutôt favorables » à un modèle comparable à l’initiative « contre l’immigration de masse » acceptée en Suisse (RTS Info).

    La question qui se pose en France est de savoir si un Président élu par la classe bourgeoise cosmopolite et sur une faible base numérique (24 % seulement des voix au premier tour de l’élection présidentielle) peut faire une politique inverse de celle de ses électeurs. On n’imagine guère l’oligarque Macron se lancer dans un référendum. Alors, comment franchira-t-il l’obstacle de ses propres réseaux oligarchiques ?

    La question du référendum se pose aujourd’hui en Europe, partout où la classe oligarchique dominante s’oppose aux souhaits du peuple qui souffre de l’immigration, de l’insécurité et du chômage
    En matière d’immigration, la France viole les trois principes de sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Le fait que le peuple ne puisse rien dire sur l’immigration, en l’absence de référendum, est une atteinte évidente à la liberté. Qu’en pense M. Macron ? Les sociologues ont montré que la bourgeoisie cosmopolite évitait le contact avec les migrants dans le logement et à l’école. Les inconvénients concrets de la migration, c’est pour le peuple ! Pas d’égalité. Qu’en pense M. Macron ? Enfin, le sociologue américain Robert Putnam a montré que la diversité ethnique détruisait la solidarité et la fraternité. Plus la population est diverse, plus la méfiance est grande entre les individus. Donc, baisse de la fraternité. Qu’en pense M. Macron ?

    Il est difficile de faire une politique contraire aux idées de sa base sociologique. Seul le peuple, consulté par référendum, peut lever l’obstacle. En l’absence de ce recours au peuple, M. Macron a peu de chance de réussir à réduire l’immigration de façon concrète, même s’il le voulait vraiment.

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  4.  » Dire que la situation des Etats africains se résume en un désastre, hormis l’ Afrique du Sud, est pour le moins inexact. » Grand merci d’ avoir bien voulu corrigé ma vision des choses. je ne connais ce continent que par la presse, les livres, et les documentaires. Je m’en vais donc m’astreindre à élargir le champ de ma curiosité.

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