De la démocratie en Europe

L’actualité mise en perspective, par Georges R.

Europe citoyenneDans son essai De la démocratie en Amérique, publié dès 1835, Alexis de Tocqueville prédisait que le citoyen, dont l’implication dans la vie publique est le carburant de la démocratie, allait se désintéresser des affaires de l’Etat pour ne s’occuper que de son petit monde à lui. Délaissant ses libertés politiques au profit d’un confort que la classe dirigeante s’emploierait à lui donner, il laisserait la démocratie dégénérer en une forme adoucie du despotisme. Mais que se passe-t-il quand les attentes du citoyen, même démissionnaire, sont déçues voire trompées ?

Si le citoyen ne joue plus son rôle, il y est aussi poussé par des forces qui le dépassent. Aujourd’hui, neutraliser le citoyen pour en faire un consommateur, c’est la volonté de ceux qui veulent imposer la loi du marché dans tous les aspects de la vie sociale, avec la perspective d’accélérer l’uniformisation du monde, en réduisant la politique à un concours de potiches. Caricatural ? Pas sûr.

Nous en avions touché un mot dans un article intitulé  Karel De Gucht et Charles de Gaulle : négocié dans la plus grande discrétion par les autorités américaines et européennes, le « partenariat transatlantique de commerce et d’investissement » doit constituer un marché commun de 820 millions de consommateurs. L’orientation générale de ce traité serait de renforcer le pouvoir des multinationales et de rendre impuissants les Etats, donc la démocratie, avec la bénédiction de l’Union européenne et la complicité des gouvernements nationaux.

« Pour ses défenseurs, il pourrait faire gagner jusqu’à 0,05 points de PIB par an aux économies américaine et européenne », est-il écrit sur le site du journal Le Monde qui s’est employé à démêler le vrai du faux dans ce qui ressemble à un coup de force ultralibéral. « Jusqu’à 0,05 points de PIB par an » : le journaliste a dû se tromper car, pour un bénéfice aussi ridicule, on serait d’accord de se laisser menotter par des groupes aux intérêts très différents des nôtres. « Imagine-t-on des multinationales traîner en justice les traité transatlantiquegouvernements dont l’orientation politique aurait pour effet d’amoindrir leurs profits ? Se conçoit-il qu’elles puissent réclamer — et obtenir ! — une généreuse compensation pour le manque à gagner induit par un droit du travail trop contraignant ou par une législation environnementale trop spoliatrice ? » Cette indignation est celle du Monde diplomatique. A son tour, le magazine Marianne vient de s’en prendre à ce qu’il appelle « la nouvelle arnaque européenne », avec une couverture qui rappelle le temps du Plan Marshall, quand le PCF nourrissait la peur de l’impérialisme américain. Mais la menace est réelle.

A quels intérêts l’Europe obéit-elle ? Il ne faudrait pas que le désenchantement nous égare. On est en droit de réclamer des comptes à ceux qui engagent l’Europe dans une voie aussi peu démocratique mais, comme on a pu le lire sur le site de La Libre, un succès des populistes et autres eurosceptiques aux élections européennes de mai menacerait la prospérité de l’Union et pourrait même la mener vers le « chaos et la guerre », ont mis en garde mercredi les leaders des principaux groupes politiques du Parlement européen. Ouf, nous voilà prévenus. Ceux qui se présentent comme les gardiens de la démocratie ont parlé d’une voix forte et responsable. « Je suis convaincu que si l’Europe succombe aux sirènes populistes et eurosceptiques, ce serait un retour vers le chaos et la guerre », a martelé le Français Joseph Daul, chef de file des élus conservateurs… « Beaucoup disent qu’il faut arrêter l’intégration européenne, (mais) c’est reculer. Une Europe à plusieurs vitesses, c’est reculer également »… « L’Europe est vulnérable aux attaques des nationalistes si elle s’en tient à une coopération entre Etats », a renchéri le chef de file des socialistes, l’Autrichien Hannes Swoboda… « Nous voulons laisser derrière nous le populisme et le nationalisme », a dit le président des élus libéraux, le Belge Guy Verhofstadt… Pour l’écologiste Daniel Cohn-Bendit… « le nationalisme, c’est l’égoïsme ». 

OK, d’accord, rien à redire, on a compris le message et les sous-entendus. Mais c’est quand même un peu court. A part des incantations, rien pour nourrir le rêve européen ?

La démocratie est un art difficile, autant pour le citoyen que pour celle ou celui qui le représente. Il y a des élus très attachés à la démocratie mais plus encore à leur perception des choses et à leur situation. C’est humain, et peut-être ont-ils de bonnes raisons de penser que, là où ils sont, ils font le bonheur du plus grand nombre ou, en tout cas, que sans eux ce serait pire. A la différence du philosophe athénien Platon, qui n’était pas un démocrate car il lui semblait aberrant de confier les affaires de la cité à des artisans ou à des paysans, nos élites politiques ont le souci de parler aux électeurs, de leur rappeler qu’avec le droit de vote, ils détiennent un pouvoir très précieux… et que la seule façon de bien s’en servir, c’est de voter pour la même Europe, bientôt diluée dans un marché commun transatlantique.

Platon ne s’en cachait pas, lui : il rêvait d’une république idéale où tout le monde occuperait la place que lui assigneraient ses compétences, les philosophes étant de loin les plus aptes à diriger la cité pour le bien de tous. Pas de compte à rendre et la paix sociale assurée, mais une volonté sincère et très aristocratique d’utiliser les plus belles intelligences au service du bien commun. Les despotes éclairés du XVIIIe siècle ont quelque peu mis cette philosophie en pratique et Voltaire se flattait de les inspirer, lui qui n’aurait jamais donné le droit de vote aux masses populaires, incapables de penser, selon lui. « Tout pour le peuple, rien par le peuple » : la formule a gardé ses adeptes, à la différence que les philosophes ont été remplacés par les experts de l’économie de marché, ces techniciens du profit qui savent comment on produit des richesses. On a le droit de se méfier du peuple et de ses colères mais qu’on arrête alors de se draper dans son excellence démocratique en se servant de l’histoire ou en inventant des mots pour disqualifier le vote protestataire.

Il n’est pas sûr d’ailleurs que les mécontents soient les plus influençables ou les plus ignorants, ni les moins capables de comprendre où est leur intérêt véritable. Après tout, rien ne garantit que celui qui détient le pouvoir soit animé par un idéal de sacrifice, ajoutant la supériorité morale à celle de l’intelligence, et place l’intérêt des autres, au sens le plus large, avant le sien propre. Et même s’il est de bonne foi, jugeant qu’il lui appartient de transcender souverainement la multitude et la mesquinerie des intérêts particuliers, il va au mieux écouter sa conscience. Les valeurs morales elles-mêmes, infléchies et interprétées à souhait, traduisent une certaine vision des choses qui n’est pas sans rapport avec l’intérêt, n’en déplaise aux bonnes âmes. Mais trêve de bavardages, Adam Smith et ses héritiers ont tranché la question en postulant que l’intérêt général procède de la mise en concurrence des intérêts particuliers. Pas besoin de finasser, dès lors : l’intérêt des dominés rejoint l’intérêt des dominants.

Postulat discutable, évidemment. Le choix de l’économie de marché n’est pas neutre. Karl Marx, au temps du capitalisme sauvage, a foudroyé les gardiens de la pensée unique. « Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante… Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux (du prolétaire) autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois. Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de consolider la situation déjà acquise en soumettant l’ensemble de la société aux conditions qui leur assuraient leur revenu. » Karl Marx a servi la démocratie en stimulant la réflexion critique, en montrant que les droits de l’homme eux-mêmes, au XIXe siècle, étaient utilisés pour justifier une nouvelle forme d’esclavage, plus subtile mais pas forcément moins lourde. Il est vrai que ce grand intellectuel prétendait lui aussi libérer les hommes en les enfermant dans une forme de pensée unique encore plus étroite car à prétention scientifique et à portée messianique.

Il ne s’agit pas d’ignorer l’histoire, au contraire. Il faut la connaître assez pour voir quand on l’instrumentalise en jouant notamment sur les peurs d’un électorat mal informé, transformant l’éducation des masses en propagande. Il est de salubrité publique de rappeler la violence et le terrible héritage des deux guerres qui ont frappé l’Europe à partir de 1914. Les régimes totalitaires ont pris racine dans les cendres de la grande guerre. Même si le communisme a été vécu par beaucoup comme un idéal généreux capable de mobiliser ce que l’homme a de meilleur, on ne peut oublier le bilan terrifiant des expériences menées au nom de cette idéologie à travers le monde. Plus radicalement opposé aux valeurs démocratiques, et même à deux mille ans de morale chrétienne (à distinguer de l’histoire de l’Eglise), la barbarie nazie a davantage ébranlé les consciences européennes et mérite à coup sûr d’apparaître comme un contre-modèle absolu dont il faut d’autant plus se méfier qu’il s’est imposé par la force des urnes. Mais il est commode d’agiter Hitler ou n’importe quel autre épouvantail pour imposer son point de vue à des hommes et des femmes qui ne sont pas d’accord de se laisser conduire où le courant les mène, à des gens qui sentent que tout leur échappe, rejetés du jeu politique et du marché du travail dans une Europe dont on peut légitimement se demander si elle a la volonté d’être un espace démocratique où peut se discuter un vrai projet politique.

Les partis démocratiques ont le devoir de réenchanter l’Europe, en rendant confiance et espoir à ceux qui se sentent abandonnés. Sans se soumettre à l’économie mondialisée. Avec les peuples et non contre eux.

Une réflexion sur « De la démocratie en Europe »

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