Jules Gheude dans l’Echo

Dans son édition d’aujourd’hui, le journal L’Echo a brièvement rendu compte de la « joyeuse sortie » d’Albert II en Flandre. C’était à Gand, ce mercredi. « Tout au long de la journée, le public était peu nombreux et l’accueil a été quelque peu perturbé par une poignée d’activistes nationalistes flamands. »

Le quotidien préféré des investisseurs a consacré sa page suivante à une interview de Jules Gheude, que nous reproduisons ici.

L'Echo, Gheude 3Jules Gheude représente un courant très minoritaire en Belgique, celui des « rattachistes » par rapport à la France. Son mentor n’est autre que François Perin, ancien ministre de la Réforme des institutions et constitutionnaliste émérite de l’Université de Liège. Celui-ci avait démissionné spectaculairement de sa fonction sénatoriale, il y a 33 ans, en déclarant que la Belgique ne survivrait pas au nationalisme flamand. Jules Gheude vient de signer un essai sous la forme d’une lettre adressée à « un ami français » et qu’il intitule « De la disparition de la Belgique » (éd. Mon Petit Editeur).

Pourquoi le choix d’une lettre adressée à un ami français ?

S’ils ont entendu parler de l’affrontement entre Flamands et Wallons, nombre de Français ignorent l’ampleur du problème. Ils sont loin d’imaginer qu’un phénomène de balkanisation est en train de se dérouler à leur frontière nord. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas pour rien que la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française a chargé, en juillet 2011, deux de ses élus, l’un de la majorité, l’autre de l’opposition, de se rendre chez nous afin de faire un rapport sur la situation intérieure du pays. Et le moins qu’on puisse dire, c’est ce que ce rapport émet de sérieux doutes quant à la survie de la Belgique. Voyez ce qu’a déclaré le député PS Jean-Pierre Kucheida : « J’ai l’ultime conviction que les Flamands ne seront jamais satisfaits dans le cadre actuel de la Belgique, ils ne pourront être satisfaits que si le cordon belge est coupé ou, tout au moins, largement distendu »

C’est cette réalité que, selon vous, les responsables francophones ne veulent pas admettre…

Oui. A travers l’ami français, c’est donc aussi à eux que je m’adresse. Ils ne veulent pas comprendre que la Flandre est devenue une Nation, comme cela figure d’ailleurs expressément dans le préambule de la Charte pour la Flandre, qu’un Parlement flamand unanime a adoptée il y a deux ans. Cet aveuglement volontaire est proprement suicidaire. Alors que la Flandre sait clairement où elle veut aller, c’est-à-dire à l’indépendance complète par étapes – fédéralisme, confédéralisme-, les élites francophones, soucieuses avant tout de préserver leur rente de situation, continuent d’agir comme s’il était écrit quelque part que la Belgique avait valeur d’immortalité. Il faut le dire, haut et fort : aucune réforme de l’Etat ne viendra à bout du nationalisme flamand. Voyez le dernier Baromètre du « Soir » qui indique, à un an des prochaines élections fédérales et régionales, que la N-VA et le Vlaams Belang récoltent 44,4% ensemble des intentions de vote.

Comment voyez-vous les choses si ce score devait se confirmer en 2014 ?

En partant d’un sondage de février, Christian Behrendt, le constitutionnaliste de l’ULg, a fait ses calculs : N-VA et Vlaams Belang pourraient obtenir 44 des 87 sièges que compterait le groupe linguistique néerlandais. C’est la majorité absolue, au siège près. Ce résultat se passe, je crois, de tout commentaire. On imagine déjà les turbulences que cela va engendrer dans le ciel politique ! Je ne sais dire avec exactitude quand la scission de la Belgique interviendra, mais le fait est qu’elle apparaît de plus en plus inéluctable. L’émission « C’est du belge » pourrait, plus vite qu’on ne pense, devenir « C’était du belge »

Vous dites que les élites francophones ne réfléchissent pas à l’après-Belgique. Mais il y pourtant ce Plan B…

Ne tournons pas autour du pot. Comme ils redoutent comme la peste de voir leurs avantages et prérogatives actuels disparaître le jour où, forte de sa légitimité démocratique, la Flandre larguera unilatéralement les amarres, ils s’imaginent, avec une grande naïveté, pouvoir poursuivre la route avec une Belgique seconde ou continuée. Car c’est, à leurs yeux, ce que devrait devenir cette Fédération Wallonie-Bruxelles qu’ils tentent aujourd’hui d’affirmer. Depuis 2007, j’ai placé ma réflexion dans l’après-Belgique. Avec les Etats généraux de Wallonie, initiative citoyenne que j’ai mise sur pied en mai 2009 et que le monde politique a préféré snober, des rapports fouillés ont été rédigés, à charge et à décharge, sur les diverses options d’avenir possibles pour la Wallonie. Et le constat est clair : ni un Etat Wallon indépendant, ni un Etat Wallonie-Bruxelles ne constitueraient des formules réalistes et, surtout, financièrement viables.

Dans votre livre, vous qualifiez cette Fédération Wallonie-Bruxelles de « vaste fumisterie »…

Non seulement l’appellation n’est pas constitutionnelle, mais elle ne peut prendre corps, pour la simple raison que le Parlement bruxellois, contrairement au Parlement wallon, ne pourra jamais délibérer pour l’approuver. En effet, les élus flamands disposent du droit de veto au sein de l’institution bruxelloise et ils ne manqueraient pas d’en user. Par ailleurs, selon un sondage du 23 mars dernier, 68% des Bruxellois se prononcent sans hésiter pour une Région bruxelloise indépendante. Voilà qui met à mal cette Fédération Wallonie-Bruxelles que 61% des Wallons voudraient voir se transformer en Belgique résiduelle. Sans oublier les difficultés que rencontrerait une telle Belgique au niveau de sa reconnaissance sur le plan international.

Selon vous, il n’y a donc d’avenir wallon possible qu’en France ?

Oui, mais au départ d’une union-intégration, avec statut particulier. C’est une formule que permettrait sans problème la Constitution française. Nous avons comparé, aux Etats généraux de Wallonie, les systèmes belges et français en matière d’enseignement, de santé, de législation sociale, de fiscalité, de justice. Il y a des divergences majeures qui empêcheraient une assimilation immédiate.

La France connaît en ce moment de grosses difficultés budgétaires. Pourrait-elle s’encombrer de la dette wallonne ?

L’économiste Jules Gazon a calculé qu’en 2010, on obtenait un solde net à financer pour la Wallonie, intérêts de la dette publique compris, de 9,074 milliards, soit 22% des dépenses publiques. Et il arrivait à 33% si la Wallonie était contrainte de refinancer sa dette avec un taux d’intérêt à 12%, pour reprendre l’exemple de la Grèce. Une situation proprement intenable au plan des finances publiques et qui ne permettrait pas l’émergence d’un Etat wallon indépendant. Mais il est évident que le contexte serait tout autre si la Wallonie intégrait la France. Non seulement, elle ne devrait pas affronter le scénario infernal du refinancement de la dette à des taux usuraires, mais son déficit se marginaliserait à l’échelle de la France. Et l’impact sur la dette et les besoins de financement de la République serait mineur et tout à fait tolérable. J’ajoute que la France, par cette opération, gagnerait – de manière tout à fait pacifique – un accroissement territorial et démographique, qui lui permettrait de réduire sensiblement son différentiel avec l’Allemagne et d’augmenter ses droits de vote dans les institutions européennes. La mariée, comme on dit, ne viendrait pas les mains vides.

Beaucoup de Wallons disent aimer la France, mais ne voudraient pas devenir Français…

Ces états d’âme disparaîtront très vite le jour où l’on sera le nez sur le mur. Car on percevra alors très vite le cadre dans lequel la population wallonne a le plus de garanties de s’épanouir.

Que vous inspire l’accession au trône de Philippe ?

D’aucuns se réjouissent de voir Philippe arriver à la tête d’une Belgique pacifiée. Or, cette accession au trône intervient à dix mois d’élections à très haut risque, qui pourraient compromettre la survie même du pays. Par ailleurs, la personnalité de Philippe est fortement controversée en Flandre où l’on n’a pas oublié ses écarts de 2004 (son irritation à l’égard du Vlaams Belang) et de 2007 (sa manière de tancer vertement deux journalistes flamands). D’où les mises en garde faites récemment par cinq présidents de parti flamands dans la lettre qu’ils lui ont adressée. Et Bart De Wever de résumer ainsi la situation : « C’est un secret de Polichinelle qu’à peu près aucun parti ne veut voir Philippe sur le trône. » Un Bart De Wever qui, comme la majorité de ses collègues, entend réduire la fonction royale à la portion congrue, strictement protocolaire.

4 réflexions sur « Jules Gheude dans l’Echo »

  1. Excellente interview de Jules Gheude!

    Je crains malheureusement que les élites flamandes ne préfèrent conserver une Belgique « coquille vide » plutôt qu’une indépendance pure et dure… Une Belgique flamandisée et façonnée à leur seul et unique avantage. Et comme le mentionne très bien J. Gheude, les élites wallonnes sont trop attachés à leurs prébendes et ne donneront jamais le coup de rein nécessaire à la fin de ce non-pays… En résumé, le huis-clos étouffant qu’est la Belgique risque bien de perdurer encore longtemps…

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  2. Je partage vos inquiétudes, cher Monsieur. Il nous appartient de peser sur l’opinion wallonne afin que les choses se passent autrement. Cela passe par un développement de l’ A.W.F. Le jour plus très lointain où nous compterons plusieurs milliers de membres nous permettra d’avoir droit au chapitre.

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  3. Cher Monsieur,

    merci pour votre réponse. J’ajouterais que cela passe par un développement de l’A.W.F (excellent travail, félicitations à vous!) via son travail de lobbying actif MAIS également par un développement de toutes les plateformes électorales qui nous sont favorables, c-à-d le RWF et le Rassemblement wallon « nouvelle mouture » (si celui-ci est toujours en vie…).

    Bien à vous.

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  4. Cher Monsieur,

    Chacun est libre de rêver, mais pourquoi les Flamands, qui de toute façon dominent en Belgique et qui peuvent continuer encore longtemps à « siphonner » le reste du pays, voudraient-ils se séparer des Belges francophones et germanophones? Et croyez-vous sérieusement que tous les francophones voudraient rejoindre la France au cas où la région flamande deviendrait un État indépendant? Rêvez si vous voulez, mais il faut vivre dans la réalité (la moitié de la province belge de Luxembourg travaille au Grand-Duché, p. ex.; ça, ça crée des liens, et l’histoire n’est en rien un obstacle; par contre, Paris est loin). Dans la réalité de tous les jours, il faut s’adapter ou disparaître. Pour que vive la Belgique, il faut la mériter. Commencer par supprimez la particratie, apprenez les autres langues du pays, soyez à la hauteur du passé qui explique le présent ! Bien à vous, EMK

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