C’est celui qui l’dit qui l’est

C’est l’histoire de l’arroseur arrosé. La très vertueuse RTBF a été accusée d’avoir mené « une campagne de haine » contre les Flamands pendant la longue crise qui a finalement accouché du gouvernement Di Rupo. Ce n’est pas Bart De Wever qui l’a dit, ni un de ses acolytes de la N-VA. C’est la conclusion d’une étude universitaire consacrée à l’émission dominicale Mise au point.  Origine : l’université d’Anvers.

Cela ressemble à de la provocation, tant cela nous paraît gros, mais… Qu’importe, après tout : il s’agit d’un point de vue, et ce point de vue a valeur de vérité puisqu’il arrive en conclusion d’une étude universitaire. Ainsi les médias flamands ont-ils pu répercuter cette info : la RTBF n’aime pas les Flamands. C’est raciste de caricaturer De Wever qui insulte les Wallons. Bref, c’est celui qui l’dit qui l’est. Voilà un beau sujet de méditation pour la RTBF et tous les médias francophones.

Pour en savoir plus, l’article du Vif : ici.

Ce 25 janvier, Marcel Sel, blogueur et chroniqueur, a publié sa propre analyse de cette étude universitaire : ici.

A propos du plan W

Jeudi soir, à l’invitation de la Maison de la Laïcité de Ste Walburge (Liège), dans une salle pleine à craquer, Jules Gazon a pu démontrer, chiffres à l’appui, que le choix de la France est le seul qui puisse garantir l’avenir des Wallons. La qualité de son expertise  a produit un effet certain. Economiste et pédagogue, professeur honoraire de l’Université de Liège, Jules Gazon a aussi fréquenté le monde politique. Il lui reproche d’enfermer la Wallonie dans la « stratégie du perdant », celle qui nous condamne à aller de concessions en concessions sans autre issue que d’aller droit dans le mur. A l’origine de cette inertie, il dénonce avec force une culture politique basée sur l’assistanat, le clientélisme et la prolifération des structures publiques au profit de quelques-uns, culture dont la Wallonie peine à se dégager. Puisque des changements sont inévitables, il donne raison à Jean-Claude Marcourt quand celui-ci provoque un débat sur l’avenir de la Wallonie au risque de fragiliser la croyance en un plan B francophone. Jules Gazon ne croit pas en la viabilité d’un Etat wallo-bruxellois. Par contre, il croit en la nécessité de remuer les consciences en Wallonie.

Nous vivons dans la société de l’esprit critique, de l’engagement, de la citoyenneté responsable, mais il y a une tendance réelle à brandir ces mots comme des fétiches et puis à les vider de leur sens. La confrontation des points de vue, au regard des faits, dans le respect mutuel : voilà tout ce que réclame une saine démocratie. Alors que la Wallonie est à la croisée des chemins, le devoir des élus n’est-il pas de sortir les citoyens de leur torpeur ?

Notons que la fronde régionaliste (puisqu’il faut l’appeler ainsi au vu des réactions courroucées de l’establishment politico-médiatique) est surtout incarnée par des personnalités liégeoises. A côté de Marcourt, Bodson, Wesphael… et de professeurs de l’Université de Liège, citons ici Marc Bolland, député-bourgmestre de Blegny, président de la cantonale PS de Fléron et sans doute futur ministre. Voici comment il a, sur son blog, réagi à la polémique suscitée par les propos de Jean-Claude Marcourt :

Si les Wallons ne réfléchissent pas à leur avenir et ne se prennent pas en mains, on dit qu’ils sont inactifs : c’est le syndrome wallon de l’inertie ! Par contre, si les Wallons parlent de leur avenir, on leur reproche une volonté de repli sur eux-mêmes. Il faut savoir ce que l’on veut ! Arrêtons la politique de l’autruche et constatons que nous n’avons pas le choix : il faut activement réfléchir à l’avenir wallon, pas dans 20 ans mais maintenant. Pour des raisons très simples :

  • la crise économique : sur ce plan, les Wallons ont déjà avancé avec notamment le plan Marshall et l’esprit qu’il a développé autour de lui, mais ce n’est pas suffisant. Pour agir efficacement, il faut des cohérences au niveau des compétences, cohérences qui doivent être améliorées notamment dans la question de l’emploi et de l’enseignement. Autre exemple : quand les conditions de crédit aux entreprises wallonnes se durcissent, pensez-vous que les entrepreneurs ne souhaitent pas un outil de financement wallon qui les soutienne davantage, sur le modèle de ce que la KBC a fait pendant des années en Flandre ? Ne pas y réfléchir, est-ce décemment préparer l’avenir ?

La crise économique est lourde et ne permet pas de reporter la réflexion. Rien que pour cela, ne pas réfléchir à notre avenir serait une faute.

  • la révolution copernicienne des accords fédéraux : les négociations fédérales ont accouché d’une révolution copernicienne. Sur le plan du financement des Régions, celles-ci ont 10 ans pour se trouver face à elles-mêmes. 10 ans, c’est très peu. Ne pas réfléchir aujourd’hui à l’avenir de la Région wallonne, ce serait une lourde faute ! Il faut arrêter la méthode « coué » et la politique de l’autruche. Il y a beaucoup à faire. En avant.
  • les échéances politiques de 2012 et surtout de 2014 seront sans pitié pour les francophones. Il est vraisemblable que la volonté flamande d’obtenir davantage d’autonomie ne s’arrêtera pas. Ce n’est pas uniquement par l’action au fédéral que l’on parviendra à maintenir l’unité du pays. Si les autonomistes flamands renforcent leur score en 2014 (élections régionales et fédérales conjuguées), et qu’à ce moment, les Wallons et les Bruxellois ne sont pas prêts dans des compétences régionales fortes, nous nous retrouverons devant un mur et il sera encore plus difficile de le franchir que ce ne fut le cas après les élections fédérales de 2010.

Réfléchir activement à l’avenir wallon est donc une nécessité pour ne pas nous retrouver enfermés demain : la Wallonie a toujours été, culturellement et économiquement, une terre ouverte ; c’est lié à sa position géographique, à son histoire et à son état d’esprit. Son avenir doit être ouvert. Réfléchir à notre avenir activement aujourd’hui, c’est tout le contraire d’une politique de repli sur soi !

Pour l’intégralité du texte de Marc Bolland : ici.

Echange de courriels très constructifs entre Pierre Hazette et Jules Gazon

Mon cher Jules,

Une fois de plus, je regrette que mon billet d’avion ne me ramène au pays que le 27.
J’aurais voulu être parmi tes auditeurs.
Dès à présent, je partage tes conclusions: ce n’est pas dans une Belgique sans la Flandre, ni dans une Fédération Wallonie-Bruxelles débarrassée de la tutelle fédérale qu’il faut chercher un avenir pour les francophones ou les Wallons. Nos regards convergent vers la France.
Nous devons cependant nous garder de tout lyrisme incantatoire ou encore d’une agressivité verbale, inopportune en la circonstance.
C’est pourquoi j’apprécie hautement ta démarche: tu interroges les chiffres et tu conclus.
Une phase préparatoire doit cependant être organisée. Je souhaiterais que tu l’évoques en mon nom.

L’autonomie que réclame Jean-Claude Marcourt existe dans les compétences dévolues aux entités fédérées.
Je propose qu’on en fasse un usage massif dans des accords de coopération avec la France.
Des synergies de fait doivent être organisées institutionnellement, dans l’enseignement supérieur, par exemple.
Mais c’est vrai aussi dans la coopération internationale.
Philippe Suinen vient de révéler que nous pourrions nous appuyer, avec plus de profit, sur un autre partenaire que la Flandre, en ce qui concerne le commerce extérieur.
Dans l’enseignement secondaire, nous pourrions relever le défi de proposer les épreuves du bac à nos grands adolescents.
Dans l’audiovisuel, une collaboration avec France Télévision enrichirait nos programmes en soulageant notre trésorerie.
Dans les matières proprement régionales: agriculture, aménagement du territoire, environnement, économie régionale…, j’aperçois maintes occasions de mieux faire et à moindres coûts ce que nous allons nous époumoner à faire seuls.
La promotion des accords de coopération montrerait progressivement aux Wallons et aux francophones que la France est accueillante et respecte nos particularismes.

On a trop souvent brûlé les étapes. Nous avons besoin d’une approche plus diplomatique, plus calculée, plus prudente qu’elle ne l’a été depuis que la séparation apparaît inévitable. Certains, à Liège en particulier, l’ont compris avant bien d’autres. Grâces leur soient rendues.
Il s’agit seulement aujourd’hui de forger un large consensus.

Ton travail d’analyse et de propositions est exemplaire à cet égard. Je voulais te le dire avant ton discours de Liège.
Bon vent. Et nous savons qu’il n’est de bon vent que pour le capitaine qui sait où il va.
Amicalement tien.

Pierre HAZETTE.

 

Mon cher Pierre,

Merci pour ton encouragement. Tes propositions aussi concrètes que pertinentes montrent comment avec les instruments dont disposent les responsables politiques aujourd’hui, on peut d’ores et déjà se rapprocher de la France. Mais je crains qu’actuellement ceux qui sont convaincus de la fin de la Belgique, veuillent tenter l’indépendance de la Wallonie. Si je me réjouis de ce premier pas dans la bonne direction, car des forces vont enfin se mobiliser pour un meilleur avenir wallon, le chemin à parcourir pour que le monde politique se rallie à l’option française reste immense. L’économique les obligera à réviser leur point de vue mais le temps perdu sera préjudiciable au peuple wallon.
Pourtant, au delà de la raison économique, il n’y a pas de nation wallonne même si l’identité wallonne se construit. Mais celle-ci connaît deux faiblesses substantielles comme le souligne Jacques Lenain: l’une d’ordre interne qui tient à l’espace wallon lui-même, l’autre d’ordre externe qui tient à la France.
Dépourvue d’une véritable capitale urbaine, tiraillée qu’elle est entre Liège, Charleroi, Namur et Mons, la Wallonie est multipolaire en raison de particularismes hérités de son passé historique, politique et économique. Ces antagonismes locaux font qu’aucune ville wallonne ne peut prétendre au rôle de métropole à la fois politique, économique et culturelle reconnue par l’ensemble des Wallons.
De plus, les Wallons sont toujours en butte au sentiment d’appartenance à la Belgique encore persistant, bien plus nettement qu’en Flandre.
Mais avant tout, malgré un millénaire de séparation politique avec la France, les marqueurs identitaires de la Wallonie qui pourraient en faire une nation lui sont extérieurs ; ils sont français. La Wallonie a, comme la France, des racines gauloise, romaine et franque, racines auxquelles il faut ajouter un même référentiel des valeurs, hérité tant du siècle des lumières (liberté, égalité, laïcité) que de la religion catholique.
Cette proximité avec la France, toute la création artistique et littéraire wallonne l’exprime, depuis des siècles. En fait, l’identité wallonne ne s’exprime que sur un mode réduit et «régional», en référence à l’univers national français s’imposant comme une force qui transcende les particularismes wallons. Ne pas vouloir le comprendre est sans doute dû à un conditionnement intellectuel imputable à l’histoire telle qu’elle nous a été enseignée: il fallait éloigner les francophones de Belgique de la France, précisément parce qu’ils en étaient si proches par la géographie mais aussi par l’histoire et la culture.
Mobilisons-nous donc pour ouvrir, comme tu le suggères, autant de chemins de coopération avec la France et préparons un terreau favorable à ce rapprochement.

Je ne manquerai pas d’évoquer ton courriel et tes suggestions lors de ma conférence. Accepterais-tu en plus que l’on publie notre échange de courriel sur le site de l’Alliance Wallonie France. J’adresse copie de nos courriels au Président Paul Durieux.

Avec toute mon amitié,

Jules Gazon

Un précédent : Nice et la Savoie

La SAVOIE et NICE, la WALLONIE et BRUXELLES… et la FRANCE

Jacques LENAIN, janvier 2012

Un «précédent» intéressant : le rattachement de la Savoie et de Nice à la France, en 1860.

Une manière utile d’éclairer les conditions et modalités possibles de la réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la République française est de regarder celles qui ont présidé au rattachement de la Savoie et de Nice à la France, il y a un siècle et demi. Ce regard permet de voir combien les situations sont utilement comparables, et de discerner la voie à suivre pour la «Belgique française», une fois que le Royaume belge franco-flamand aura cessé d’exister.

Nous allons le souligner, le vote d’adhésion des Savoyards (ou Savoisiens) et des Niçois (ou Nissards) pour la France, hier, n’a pas été le résultat d’un mouvement populaire, d’un élan du cœur, mais la conséquence d’un «choix par défaut». Ce rattachement, au moment de sa réalisation, n’a pas été chaudement «souhaité», mais il a été massivement «accepté», parce qu’il constituait «la moins mauvaise solution» quand les Savoyards et les Niçois ont été contraints de se choisir un nouvel État, quand ils furent abandonnés par l’État Piémontais dont ils étaient jusqu’alors les sujets. Et, une fois devenus «citoyens français», par accident et par intérêt, ils se sont, presque tous, très vite, aperçus que «français»… ils l’étaient déjà.

Demain, il pourra en être de même, pour la Wallonie et Bruxelles, quand ces deux entités constitutives de la «Belgique française» seront «lâchées» par la Flandre, car les éléments fondamentaux d’un choix identique pour la France se poseront en des termes très voisins (continuité géographique, continuité culturelle, continuité économique, continuité institutionnelle). Et, comme les Savoyards et les Niçois, les Wallons et les Bruxellois, une fois la réunion accomplie, seront en situation de découvrir très vite qu’ils sont bien des «Français», réalité qui aura été en partie occultée et déniée jusqu’à la survenue de cette événement majeur et radical. Et leur attachement patriotique à la nation française en deviendra la conséquence spontanée et naturelle.

I – Une histoire méconnue et exemplaire : le choix «raisonné» des Savoyards et des Niçois pour le rattachement à la France

En 2010, les populations et les institutions de la Savoie et de Nice ont fêté le cent-cinquantième anniversaire du rattachement de leur pays à la France. En 1860, les ancêtres des Savoyards et des Niçois, depuis longtemps de langue et de culture française (quasi totalement pour les premiers, partiellement pour les seconds), bien que la Savoie et Nice fussent séparées de la France depuis plus d’un millénaire, choisirent la France, en se séparant du Royaume du Piémont, et donc de la Maison royale de Savoie, parce que la voie italienne adoptée par celle-ci leur était devenue étrangère, et parce que l’hypothèse de l’indépendance n’était pas crédible.

1.1 Une très longue séparation d’avec la France, tant pour la Savoie que pour Nice

Il y a onze à douze siècles, le partage de l’empire carolingien aboutit à l’affirmation de toute une série de quasi-États aux frontières orientales du Royaume de France, entités qui, bien qu’issus de l’antique Gaule romanisée, sont alors des membres semi-indépendants de l’immense Empire germanique. La Savoie, région très montagneuse qui chevauche la barrière des Alpes, et la Provence, dont le pays Niçois fait partie, sont de ceux-là. La «Maison de Savoie», en place dès le XIème siècle, un «comté» puis «duché», est appelée à une destinée millénaire. Elle absorbe rapidement le Piémont italien, et s’étend même jusqu’aux portes de Lyon et au nord du lac Léman.

En 1388, Nice se sépare de la Provence et rejoint ces «États de Savoie». Elle en constituera du coup le débouché maritime exclusif et donc essentiel.

Alors que tous les pays voisins de la Savoie et de Nice seront progressivement rattachés à la France (le Dauphiné en 1349, la Provenceen 1481, la région lyonnaise également, à ces mêmes époques), la Maison de Savoie saura échapper, jusqu’à la Révolution, au mouvement territorial français de regroupement de l’espace gallo-romain, tout en devant lui abandonner divers territoires, pré-alpins.

En effet, les conflits, notamment militaires, avec le Royaume de France seront répétés, dès que le territoire de celui-ci, en expansion, sera devenu partout limitrophe, au cœur des Alpes, de ceux de la Savoie et de Nice, la France tentant à diverses reprises de s’assurer le contrôle direct des États de Savoie, pour des raisons géopolitiques manifestes. Pour se protéger de cette menace, la Capitale des « États de Savoie » sera transportée de Chambéry à Turin, en 1563, ce qui aura pour effet majeur de leur donner un caractère «italien». Caractère italien définitif, qui sera renforcé par l’acquisition de la Sicile, ce qui permettra à ce «Duché» de devenir un «Royaume», puis de la Sardaigne, en échange de l’abandon de la Sicile, ce qui fait qu’on parlera désormais d’État sarde, bien que le terme d’État piémontais soit plus proche de sa réalité politique, géographique et humaine.

1.2 Jusqu’à la veille du premier rattachement, un non-désir de France

En Savoie et à Nice, tout au long des siècles, la loyauté des populations à l’égard de la Maison de Savoie sera constante. Les élites locales et les populations lui seront constamment fidèles. Et ce d’autant mieux que l’opposition permanente, multiséculaire, entre l’État français et l’État savoyard-piémontais, ne pouvait qu’entretenir voire développer de telles attitudes. A plusieurs reprises, du XVIème siècle au XVIIIème siècle, les armées françaises ravageront les pays savoyards et niçois, créant puis confortant des sentiments durablement distants, défavorables et même hostiles à l’État français.

Cette fidélité à la Maison de Savoie et cette défiance pour la France seront donc entières, malgré une grande proximité linguistique et culturelle avec la France. Car cette proximité, déjà grande en Savoie, plus mesurée à Nice, continuera à progresser, malgré la rivalité des deux États et la séparation des populations, du fait du prestige européen de la langue française et d’échanges économiques croissants. Plus précisément, la langue française standard et la culture française s’imposeront, massivement, dans la Savoie historique. Et elles persisteront, sous une forme atténuée, à Nice, où le vieux passé «nissard» (qualificatif donné au dialecte niçois, issu du provençal, et donc à ce qui appartient à l’identité niçoise) se maintiendra, et où la langue et la culture italienne se renforceront grandement.

1.3 La période révolutionnaire et impériale française et ses conséquences pour la Savoie et Nice

A la suite de la Révolution, tous les États de Savoie (et des pays au-delà, dont tout le Piémont…) seront militairement conquis et intégrés à la France (1792-1793). Cette annexion mettra fin, temporairement, soit pour une petite vingtaine d’années, à une séparation de près de mille ans d’avec la France (et, pour Nice, de quatre siècles d’avec la Provence).

Pendant cette période française, très brève mais très dense, les Savoyards et les Niçois subiront une forte assimilation institutionnelle et culturelle. L’État français, républicain puis impérial, imposera son nouveau système politique (suppression des ordres, égalité des individus,…) et juridique (de l’administration territoriale au code civil…). La Savoie historique formera deux «départements», qui auront respectivement Genève (annexée aussi à la France) et Chambéry comme chef-lieu. Et le pays niçois, agrandi de Grasse, sera constitué en un «département».

Toutefois, cette annexion radicale ne conduira pas à une adhésion «affective» généralisée des populations savoyardes et niçoises à la France. Si, en Savoie, l’assimilation «politique» ne rencontrera pas de résistance, et si l’appartenance à la France suscitera même une vraie adhésion de la part d’une bonne partie des Savoyards et de leurs milieux dirigeants, à Nice, ce premier rattachement, imposé, restera plutôt subi, notamment les premières années, à tout le moins par une fraction notable de la population et des élites.

Avec l’effondrement de l’État français napoléonien, en 1814, les quatre puissances européennes victorieuses (Angleterre, Russie, Prusse, Autriche), imposeront à la France le retour à ses frontières de 1792. Toutefois, avant la dernière aventure napoléonienne, le «retour» de l’Ile d’Elbe, ces puissances, soucieuses de conforter la restauration de la Royauté capétienne en France, laissaient à la France une partie notable de la Savoie, dont Chambéry. Après Waterloo, il n’en fut plus question.

Ainsi, la Maison de Savoie retrouvera son Royaume, son État, dans son intégralité, donc aussi les pays savoyard et niçois dans leur totalité (hors la cession de communes savoyardes, avec des communes françaises, à la République de Genève, en 1815, pour permettre à la Cité-Etat de faire sa jonction territoriale avec la Confédération suisse, à laquelle elle va adhérer, et agrandir et unifier son territoire pour lui donner une viabilité suffisante). Un Royaume qui sera même agrandi de Gênes et du pays génois, lui donnant une véritable dimension maritime. Mais, du coup, le caractère italien de ce Royaume sera encore plus affirmé, ce qui aura de lourdes conséquences. Le poids propre de la Savoie dans cet État agrandi en sera diminué, et Nice perdra de plus tout rôle stratégique maritime pour l’État piémonto-sarde, ce qui aura un grand effet également. Mais, dans l’immédiat, cette forme de retour à une situation antérieure, avec la conservation de certains acquis révolutionnaires (égalité civile, etc.) sera plutôt bien vécue.

1.4 Au XIXème siècle, une situation devenue anachronique de part et d’autre des Alpes

Dans cet «Europe des nationalités» du XIXème siècle, l’État «sarde», de centralité piémontaise, renforcé, agrandi, et d’essence de plus en plus italienne, va consacrer de plus en plus ses forces montantes à la grande idée de la réalisation de l’unité nationale italienne. Pour y parvenir, il lui faudra vaincre et repousser l’Autriche impériale, puissance installée à Milan comme à Venise et au-delà, après le retrait de la France de tout l’espace italien.

Dès lors, la Savoie et Nice seront de plus en plus marginalisés dans cet État piémontais/italien en devenir. Marginalisation démographique puisque la Savoie et Nice ne représenteront plus qu’un septième de sa population totale. Marginalisation politique, puisque le Royaume piémonto-sarde, et ses élites désormais massivement pro-italiennes, porteront de moins en moins d’intérêt à la Savoie «francophone», pourtant le foyer historique du Royaume, et située côté français des Alpes, ni à Nice, certes plus provençale que française, mais d’appartenance italienne douteuse. Marginalisation géographique et culturelle, tant pour la Savoie, plus que jamais placée dans l’orbite territoriale de la France, que pour Nice, petit port isolé devenu sans importance, ni militaire ni commerciale. Et, enfin, marginalisation économique, du fait des désavantages liés à la frontière douanière avec la France, puisqu’en Savoie l’économie s’orientait de manière de plus en plus manifeste vers la vallée du Rhône et la France du second Empire, en pleine croissance, et vers la Confédération suisse, elle aussi active, notamment pour le Nord de la Savoie. Et Nice, déjà déclinante, perdra son statut de port franc, déclassement très mal vécu et qui contribuera à l’isolement du pays niçois tout entier.

1.5 Un évènement bouleversant, le succès du mouvement national italien

Ainsi, au milieu du XIXème siècle, la Maison de Savoie, installée à Turin depuis trois siècles, est à la tête d’un État devenu le plus puissant d’Italie, exception faite de l’Autriche, tous deux puissamment installés dans la pleine du Pô, de Turin à Gênes, et de Milan à Venise. Mais l’Empire autrichien y est une puissance étrangère parce que germanique, alors que le Royaume piémontais, devenu essentiellement de population italienne, est pleinement légitime. Cet État «italien» en pleine ascension va alors prendre explicitement la tête du mouvement unitaire italien.

Du coup, un conflit ouvert avec l’Autriche «germanique» va vite devenir inévitable.

Une première guerre, en 1848, tourne nettement à l’avantage de l’Autriche. Après une dizaine d’années d’incertitude, une nouvelle politique de rapprochement et d’alliance de l’État piémontais avec la France, conduite par Camillo Di Cavour, ardent promoteur de l’unité italienne, et chef du gouvernement, va permettre de faire évoluer favorablement le rapport des forces avec l’Autriche.

En 1859, la guerre reprend, et l’Autriche est militairement vaincue par l’alliance franco-piémontaise (juin 1859). Le Piémont obtient la Lombardie. L’engagement français au service du projet piémontais de réalisation de l’unité italienne avait pour contrepartie la cession de la Savoie et de Nice à la France (accord conclu secrètement à Turin en janvier 1859). Et ce sera par le Traité de Turin de mars 1860 que sera acté le rattachement de la Savoie et de Nice à la France, sous la condition de son acceptation par les populations concernées, condition posée notamment par les diplomaties européennes, notamment suisse et britannique.

1.6 Les refus savoyard et niçois de faire partie de l’Italie nouvelle, de devenir des Italiens

Dans cette période critique de 1848-1860, l’engagement sans réserve du Royaume piémontais dans la réalisation de l’unité italienne est la cause d’un délaissement accentué de l’État central pour ses provinces transalpines, savoyarde et niçoise. Pour elles, à la marginalisation géographique induite par la puissante barrière alpine, à l’isolement culturel résultant de la différenciation linguistique et culturelle, à l’éloignement économique du nouvel axe Turin-Gênes, s’ajoute aussi la centralisation politique et administrative, de plus en plus mal ressentie, d’un État piémontais dont tous les moyens sont totalement mobilisés au service de la réalisation du projet national unitaire italien.

Dès lors, ces actes d’abandon, ces maladresses politiques, ces carences administratives provoquent, au sein des élites comme des populations savoyardes et niçoises un détachement de la Maison de Savoie, et donc le dénouement de liens pourtant puissants et très anciens. Et une telle mobilisation du Piémont pour devenir l’État d’une Italie unifiée, un projet bien étranger aux Savoyards comme à nombre de Niçois, engendre alors le développement d’une opinion francophile, qui était contenue et réduite jusqu’alors. La guerre contre l’Autriche, et l’alliance française pour laquelle le gouvernement italo-piémontais ne peut dissimuler qu’il va avoir pour prix l’abandon territorial de la Savoie et de Nice, favorisent du coup le retour d’un « parti pro-français », tant à Nice qu’en Savoie. L’option française prend ainsi corps, plus par un effet de rejet de la menace d’une intégration à l’Italie que par un mouvement d’attirance spontanée pour la France. L’aboutissement de l’unité italienne, qui sera rapide, va parachever l’évolution et le basculement des mentalités savoyardes et niçoises, vis-à-vis de la France comme du Piémont italien.

1.7 Un choix raisonné des élites pour la France, qui a conditionné celui des populations

Avant de faire le choix de la France, qui mettrait fin à un millénaire de séparation d’avec la France et à un demi-millénaire d’appartenance à la «Maison de Savoie», les populations et les élites savoyardes et niçoises vont rester divisées sur la voie à adopter. Entre la France et l’Italie, le cœur des populations a balancé pendant ce «moment» fatidique de deux à trois ans (1858, 1859, 1860) qui va précéder la réunion à la France. Mais il suffira pourtant de ce délai très court pour aboutir à la substitution de la France au Piémont italien comme État légitime d’appartenance des pays savoyard et niçois.

En Savoie, la partie nord, proche du lac Léman (Sud-Genevois, Chablais, Faucigny), avait un fort attrait pour la Suisse, la Suisse romande plus précisément, avec laquelle elle entretenait depuis toujours des liens multiples, économiques notamment. Rejoindre la Confédération suisse comme nouvel État cantonal pouvait donc être tentant. La Confédération (en fait un État pleinement fédéral depuis 1848) y était plutôt favorable, et notamment ses Cantons «francophones». Et, comme il se devait, l’Angleterre. Le sud de la Savoie, d’Annecy à Chambéry, par contre, inclinait nettement vers la France. A Nice, où le caractère italien était fort présent, où la proximité territoriale avec l’Italie était évidente, l’option de rester avec le Piémont, et donc de s’inscrire dans l’Italie en voie d’unification, plutôt que de rejoindre la France, avait beaucoup de défenseurs, dont le célèbre Guiseppe Garibaldi, pleinement Niçois et militant-combattant de l’unité italienne.

Pour autant,la France de 1860, unifiée, forte, prospère, aux institutions stables, à la culture semblable ou proche, aux mœurs connues, paraissait finalement moins «lointaine» aux Savoyards et Niçois que la nouvelle Italie, une construction étatique encore en devenir, à l’unification territoriale inachevée (Venise, Rome étaient encore à «conquérir»), aux populations «étrangères», à l’avenir économique incertain, et qui menaçait les intérêts, territoriaux notamment, de l’Église romaine. Et, de plus, le Royaume italo-piémontais ayant fait savoir son intention de céder la Savoie et Nice à la France, sous la réserve de l’acceptation de ce transfert par les populations, lesdites populations et leurs élites étaient confrontées à un abandon manifeste. Dès lors, pour obtenir cette acceptation des Savoyards et des Niçois, il appartenait à l’État français de rassurer et de séduire leurs élites dirigeantes, afin de rendre acceptable par tous ou presque sa volonté «annexionniste».

1.8 Un effet d’aubaine bien exploité, une proposition d’intégration pertinente

Il ne suffisait pas à l’État français d’échanger son soutien, y compris militaire, à la construction de l’unité italienne contre la cession à la France des territoires savoyards et niçois, sis du côté français des Alpes. Il fallait aussi neutraliser les oppositions des États européens peu favorables à une telle extension territoriale de la France(alors même que, moins de vingt ans plus tôt, côté belge, une extension similaire était refusée, après le «reflux» de la Hollande). Et, surtout, il était impératif d’obtenir l’adhésion des populations concernées, donc de leurs élites, ou, à tout le moins, de s’assurer de leur non-opposition.

Condition posée par l’Angleterre et la Suisse, notamment, hostiles à cette extension territoriale de la France, pour que ces deux États «acceptent» une telle opération.

Aussi, le cadre d’intégration de la Savoie et de Nice à la France devait-il être «négocié» avec les élites dirigeantes, savoyardes et niçoises. Il fallait donc que l’État français de l’époque, le régime impérial de Napoléon III, trouve les arguments adéquats et propose les mesures nécessaires pour convaincre ces élites savoyardes et niçoises que le choix de la France était de leur intérêt et de celui de leur pays. Pour cela, l’État français n’eut pas à proposer un cadre institutionnel spécifique pour l’intégration de la Savoie et de Nice, du fait que les élites et populations ne le demandaient pas.

Cette absence de besoin d’un régime politique et administratif particulier s’explique par le fait que ces deux pays avait déjà relevé du cadre juridique et institutionnel français à peine quarante-cinq ans auparavant (délai comparable aux cinquante-cinq ans de séparation des deux Allemagnes, dont la réunification se fit, elle aussi, sans le moyen d’un cadre spécifique pour l’Allemagne de l’Est).

Pour l’État français, il était essentiel, cependant, de garantir aux élites locales des conditions d’intégration non défavorables pour toutes les catégories d’intérêts en cause : milieux ecclésiastiques, militaires, administratifs, judiciaires, juridiques, universitaires, économiques, commerçants, etc. Alors en pleine force, le régime de Napoléon III, mélange baroque de modernité (industrielle notamment) et de conservatisme (religieux), était parfaitement armé pour y parvenir. Et pour rassurer les populations, notamment en matière de perspectives économiques : monde paysan, artisanat, commerce, petites entreprises. Ce qui fut fait aisément, dans un contexte où l’État français semblait nettement plus dynamique que l’État piémontais, sur les plans administratif et économique. En outre, la forte proximité du second Empire avec l’Église catholique, manifestée par son soutien constant au catholicisme au sein même de l’État français, va constituer un puissant moyen de rallier à la solution française les populations et les élites locales conservatrices, au moment où le Royaume italien en cours de constitution paraissait comme trop «libéral» et anti-papal, le sort de Rome, menacé d’annexion, étant en jeu.

Seule, l’attraction de la Suisse sur le Nord de la Savoie justifiera un traitement territorial particulier.

Comme cette attraction menaçait l’unité de celle-ci, ce qui inquiétait une large partie des élites savoyardes qui étaient attachées à son maintien, l’État français donnera son acceptation à la création d’une grande zone franche couvrant les territoires proches de Genève et du lac Léman. Cette zone franche, également favorable aux intérêts économiques des Cantons romands (Genève, Valais, Vaud) contribuera à neutraliser les prétentions de la Suisse, d’autant plus aisément que les Cantons germaniques n’étaient pas favorables à une expansion de la Suisse «francophone».

1.9 Une approbation de la «solution française», par un vote plébiscitaire

La constatation du consentement des Savoyards et des Niçois à la réunion à la France justifiait une consultation populaire, une «première» en Europe pour valider le transfert «pacifique» d’un territoire d’un État à un autre. De plus, la Savoie et Nice seront appelés à se prononcer séparément sur leur avenir, sur leur acceptation ou leur refus de l’État français comme nouvel État, par un vote savoyard et un vote niçois distincts, car elles seront considérés comme deux entités séparées, compte tenu de l’absence de continuité territoriale entre elles, de leur appartenance à des cadres politico-administratifs propres dans le Royaume piémontais, et aussi de leurs différences culturelles.

En Savoie, le vote plébiscitaire se déroulera le 22 avril 1860. A Nice, il aura lieu les 15 et 16 avril 1860. Le plébiscite sera très soigneusement encadré par les autorités civiles et religieuses, françaises et piémontaises (les bulletins «non» furent souvent «indisponibles»). En Savoie, la consultation plébiscitaire apportera plus de 99 % de votes favorables à la réunion (130 000 oui, dont 47 000 «oui et zone franche», et 235 non), la faculté de voter pour «oui et zone franche» réduisant à peu le vote abstentionniste (600 environ). A Nice, le plébiscite donnera également 99 % de votes favorables à la réunion (25 743 oui, 160 non), soit «seulement» 84 % des inscrits, les opposants ayant généralement fait le choix de l’abstention. Moins de mille Niçois (hommes, militaires et fonctionnaires notamment) choisiront d’opter pour la nationalité piémontaise.

La «réunion» effective des territoires et des populations de Savoie et de Nice à la France sera accomplie le 14 juin 1860. Une réunion qui mettra fin à dix siècles de séparation de la Savoie et de Nice avec la France (exception faite de la période 1792-1814), et, pour Nice, de cinq siècles d’avec la Provence. Et, du coup, cet événement considérable, encore totalement inattendu trois ans auparavant pour la quasi-totalité des Savoyards et des Niçois, mettra également fin à une union de même durée avec la Maison de Savoie, malgré la contribution essentielle de celle-ci à l’existence même de la personnalité savoyarde.

1.10 Le temps accomplira, plus ou moins rapidement, son œuvre assimilatrice

L’organisation administrative française est, dès le moment de «l’annexion» (terme volontiers employé à l’époque et depuis), substituée en Savoie et à Nice à celle de l’ex-État piémontais.

Territorialement, il est a nouveau créé deux Départements savoyards et un département niçois (cette division de la Savoie était déjà en place au sein même du «Duché»). L’assimilation législative et institutionnelle sera menée rondement, dans tous les domaines (législation générale, système judiciaire, système éducatif, organisation religieuse, etc.). Il est vrai que le terme du premier rattachement à la France ne datait que de quarante-cinq ans…

Aussi, nombre de Savoyards et Niçois, notamment au sein des élites, sans remettre en cause l’intégration à la France, nourriront quelques regrets pour l’ancien cadre piémontais, où leur identité «francophone» s’imposait par contraste à l’identité italienne «transalpine», et justifiait des institutions spécifiques (langue, éducation, justice, organisation militaire, etc.), alors qu’ils avaient le sentiment de devenir désormais des parties «quelconques» du vaste cadre français, où leur particularisme, culturel et institutionnel, pouvait donner l’impression de se diluer.

De plus, dans un premier temps, l’envahissement des produits «français» fut déstabilisant pour les économies locales, encore très rurales et traditionnelles. Aussi, en dehors de la zone franche nord-savoyarde, les premiers temps de l’appartenance à la France ne furent pas généralement positifs.

Toutefois, dans un second temps, l’ouverture économique, suscitée par les investissements massifs de l’État français, notamment dans les infrastructures ferroviaires et routières, et qui suivit cette intégration sur plusieurs décennies, valida la réunion à la France dans le domaine économique.

Toutefois, il faudra attendre, pour Nice, l’explosion du tourisme méditerranéen, et, pour la Savoie, celui des sports d’hiver, pour donner à ces deux pays des standards de développement économique et social de haut niveau, aujourd’hui parmi les meilleurs des «pays» de France.

Sur le plan politique, en Savoie, la guerre de la France contre la Prusse, en 1870, malgré son résultat désastreux (dévastation d’une partie du pays, occupation de Paris, perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, révolution parisienne noyée dans le sang, taxation de guerre, changement chaotique de régime politique, etc.) confirmera le sentiment des Savoyards qu’ils sont devenus Français à part entière. La naissance de la troisième République, en 1873, puis son solide établissement, ses apports en matière de libertés, d’éducation, et finalement, de prospérité, achèveront l’assimilation complète de la Savoie à la France.

En Pays niçois, par contre, le désastre de 1870 aura pour conséquence de relancer un mouvement séparatiste. Cette tentation séparatiste, immédiate puis entretenue encore pendant une vingtaine d’années, s’éteindra cependant, compte tenu de son caractère constamment minoritaire et de l’irréalité de ses perspectives, face à la certitude et à l’évidence de l’avenir français. En effet, l’option «italienne» comme l’option « indépendantiste » étaient toujours peu convaincantes. Là aussi, les succès de la République nouvelle convaincront les plus récalcitrants.

Dès lors, les Savoyards et les Niçois, forts du «constat» qu’ils étaient bien des Français, le sont devenus pleinement, et le sont évidemment restés (en Savoie comme à Nice, il existe une ligue locale « autonomiste » au rayonnement marginal ou insignifiant). Même sous l’occupation italienne, de 1940 à 1944, la population niçoise manifestera sa fidélité à la France, rendant vaine la volonté de l’État mussolinien d’annexer Nice à l’Italie. En 1947, le petit pays niçois de Tende, qui était resté italien jusqu’alors (par volonté piémontaise, et pour des motifs militaires notamment), après des pétitions répétées des populations pour devenir françaises comme tous les Niçois, et à la suite d’un plébiscite particulier, sera à son tour transféré de l’Italie à la France.

1.11 Des identités «régionales» conservées et assimilées dans l’ensemble français

Aujourd’hui, le cadre territorial, législatif et administratif qui inscrit la Savoie et Nice dans l’ensemble français est totalement banalisé (le régime fiscal et douanier de la zone franche nord-savoyarde qui jouxtait la Suisse a disparu, dans l’entre-deux-guerres, après une résistance de la Suisse). Les deux départements constitutifs de la Savoie (« Savoie » et «Haute-Savoie») font partie de la Région Rhône-Alpes (huit départements au total). Et le département de Nice («Alpes maritimes») fait partie de la Région Provence-Alpes-Côte-d’Azur (six départements au total).

Pour autant, le sentiment identitaire des Savoyards et des Niçois reste entier. Au demeurant, les collectivités territoriales départementales en constituent le cadre d’affirmation et d’expression. Pour la Savoie, cette identité, sur le plan politique et institutionnel, s’exprime plus concrètement avec l’idée de fusionner les deux collectivités départementales, pour n’en faire qu’un seule, et aussi celle de constituer une Région propre, après séparation de la Région Rhône-Alpes. Mais des aspirations sans traduction substantielle, car Chambéry et Annecy, tout en collaborant (il existe une Assemblée unitaire des pays de Savoie), demeurent jalouses de leur autonomie infra-savoyarde. A Nice, la rivalité avec Marseille, ancienne et constante, manifeste également la persistance d’une forte identité nissarde. Mais, là aussi, sans que cela débouche sur un mouvement politique quelconque de demande d’une autonomisation accrue.

II- Pour la Wallonie et Bruxelles, une situation semblable qui conduit à un choix «raisonné» identique pour la France

Entre la Savoie et Nice d’un côté, la Wallonie et Bruxelles de l’autre, nombre de similitudes s’imposent, tant dans les situations héritées du passé, que dans les évolutions subies, qui conduisent à la remise en cause d’une appartenance étatique pour lui en substituer une autre. De même que l’État français aura été hier le nouvel État apte à accueillir les Savoyards et les Niçois, devenus des «étrangers» dans l’Etat-nation italien en construction, il peut être demain celui dont auront besoin les Wallons et les Bruxellois, quand ils n’auront plus leur place au sein de l’État belgo-franco-flamand en désintégration, dont l’existence est devenue incompatible avec celle de l’État national flamand émergent.

2.1 De très fortes similitudes géographiques, culturelles et historiques fondamentales

Tout d’abord, la Wallonie et, dans une moindre mesure, le Brabant bruxellois se situent, comme la Savoie et Nice, dans la continuité géographique de la France d’aujourd’hui et de la Gaule d’hier. Et il en aura été ainsi encore plus longuement pour les espaces wallon et flamand, qui sont toujours restés connectés territorialement à l’espace français, et qui ne sont pas caractérisés par un isolement montagnard. De même, une grande proximité culturelle, du fait d’une langue identique, associée à cette continuité territoriale, est la marque permanente des populations wallonnes, comme elle a toujours été celle des populations savoyardes. Et la population bruxelloise se sera francisée, au fur et à mesure de l’extension de la cité, une francisation aujourd’hui bien plus complète que celle de la population de Nice avant son rattachement à la France.

Politiquement, comme la Savoie et Nice, les Pays-Bas méridionaux, dont sont constitutifs la Wallonie et Bruxelles, auront été séparées de la France depuis onze à douze siècles, malgré leurs origines gallo-romaines et leur francisation culturelle. Et cette séparation durera jusqu’à la Révolution, la France peinant à conserver les pays limitrophes de la Wallonie (Picardie, Artois) tout en perdant le plus gros de la Flandre historique, et tout en parvenant à acquérir une partie du Hainaut. Cette présence territoriale et politique continue de la France aux abords de la Wallonie est bien semblable à celle inscrite durablement à proximité directe de la Savoie et de Nice, présence qui, dans les deux cas, débouchera aussi sur un premier rattachement à la France par l’effet de la Révolution.

2.2 Un même non désir de France, tant que la loyauté à l’État monarchique en place a prévalu

Cette très longue séparation historique, jusqu’au terme du XVIIIème siècle, sera porteuse, malgré une grande proximité de langue et de territoire, d’une hostilité à la France des élites pré-belges, wallonnes, flamandes et bruxelloises, comme il en fut des élites savoyardes et niçoises. En effet, ces élites «frontalières», du Nord comme du Sud, pour étayer une fidélité incontestable à leurs monarques, devaient redoubler de loyauté, dans un contexte de conflits répétés avec l’État français.

Et la preuve de cette loyauté était encore plus nécessaire  pour les «Wallons» que pour les «Savoyards» puisque les souverains des premiers provenaient de maisons princières successives, d’origine étrangère («bourguignons», «espagnols», «autrichiens») alors que ceux des seconds étaient issus d’une même lignée princière, d’origine «locale».

Du coup, à la veille de la Révolution française, on constate des situations toujours semblables, au Nord comme au Sud de la France : l’attractivité territoriale, culturelle et politique de la France, bien que croissante, est sans effet sur le solide loyalisme des pays «belges» comme des pays «savoyards», les uns pour la dynastie allemande des Habsbourg, les autres pour leur dynastie autochtone. Et cette Révolution va y produire des bouleversements quasi-identiques, au même moment.

2.3 Une expérience française de teneur similaire avec la Révolution et l’Empire français

Et, de la même manière que la Savoie et Nice, les pays wallons (Principauté de Liège, Hainaut, Namurois, comme le reste des Pays-Bas «autrichiens» : Flandre, Brabant, Luxembourg, etc., et bien des pays au-delà…), seront rattachés à la France, à la suite des conquêtes révolutionnaires. Et leur système juridique entièrement nouveau sera le même, celui de la France tel qu’il sera issu de la Révolution et de l’Empire français. On peut donc dire que le ralliement des élites locales et des populations, des pays «wallons» (et au-delà) d’un côté, et des pays savoyards (et au-delà) de l’autre, à la France et au nouveau système politique français suivront des voies parallèles : les opinions iront de l’adhésion enthousiaste à une acceptation contrainte.

Après l’effondrement français de 1814, la «Restauration» monarchique et conservatrice, en Belgique «hollandaise», comme en Savoie «piémontaise», mettra fin à ces quelques vingt années de «régime français». Aux frontières, les pays vainqueurs de la France appliqueront à ces deux «pays» le même traitement territorial : avant Waterloo, un tracé avantageux pour la France, qui lui laissait une (petite) partie de la Wallonie, comme une (bonne) partie de la Savoie; après Waterloo, le retour aux frontières prérévolutionnaires. On constatera en Belgique «francophone» (et, de surcroît, en Belgique «flamande»), comme en Savoie et à Nice, la même prise de distance d’une large partie des élites avec la France, et le ralliement aux nouveaux pouvoirs, ralliement cependant plus réservé dans un premier temps en Belgique du fait que la dynastie monarchique qui s’y installe alors, commune avec la Hollande, la Maison d’Orange, est nouvelle, étrangère et imposée, alors que celle qui se «réinstalle» en Savoie et à Nice, la Maison de Savoie, est ancienne, locale, et donc «retrouvée». Mais une réserve qui cédera rapidement en Belgique, d’autant que la seconde monarchie qui succède à la première, en 1830, saura devenir une institution proprement «belge» avec laquelle se construit l’alliance nécessaire entre élites «francophones» et élites «néerlandophones».

C’est pourquoi, malgré l’aide apportée par la France, sa diplomatie et son armée, pour mettre fin à la présence hollandaise et contribuer à la création du Royaume de Belgique, en 1830, après l’échec rapide de la tentative assimilationniste hollandaise, il ne se produira aucun rapprochement sensible entre l’État français et le nouvel État belge. Bien au contraire car, en Belgique comme en Savoie, à Bruxelles comme à Chambéry et à Nice, les élites feront tout pour écarter la «menace française», politique et territoriale. Ces élites «francophones» seront soucieuses de manifester, du fait même de cette proximité culturelle avec l’État voisin, leur loyauté envers «leur» État propre, ses institutions, sa dynastie monarchique, en s’appuyant notamment sur sa composition duale, franco-flamande d’un côté, franco-piémontaise de l’autre. Donc, en Belgique comme en Savoie et à Nice, sociétés savantes, académies, universités, armée, église, etc. seront mis au service de l’affirmation d’une légitimité «locale» et d’une identité non «française». Ces loyalismes «belge» et «piémontais» coexisteront avec des formes de «régionalisme», régionalisme wallon et plus tardivement régionalisme bruxellois d’un côté, régionalismes savoyard et niçois de l’autre, autre moyen d’une prise de distance avec ce qui est «français».

Mais, en Wallonie comme à Bruxelles (et même en Belgique «flamande»), tout comme en Savoie et à Nice, l’influence de la France, bien que tenue à distance, persistera, et sa pénétration linguistique et culturelle se renforcera. Dès lors, en Wallonie et à Bruxelles, comme en Savoie et à Nice, les populations comme les élites cultiveront une attitude à l’égard de la France ambivalente, changeante, contradictoire, mêlant constamment attirance et méfiance, sympathie et répulsion, tous sentiments assujettis au cours des évènements, et donc exacerbés dans certaines occasions conflictuelles.

2.4 Un processus semblable de marginalisation, sous l’effet du mouvement national flamand

Le mouvement flamand saura trouver, à compter du milieu du XIXème siècle, les moyens culturels puis politiques de résister à l’assimilation culturelle «française», qui menaçait l’identité flamande, notamment du fait même de la volonté première des élites «belges» d’imposer la langue et la culture française à tout le pays. Cette «mise à l’abri» du territoire flamand et de sa population de la menace de francisation aboutira à une division totale de la Belgique en deux territoires linguistiques exclusifs, Bruxelles exceptée. Du coup, ce processus de division culturelle puis de séparation politique et institutionnelle, accompagné du basculement du centre de gravité économique de la Belgique, du Sud wallon au Nord flamand, porte en lui la séparation complète des deux pays, évènement provisoirement empêché par la situation de Bruxelles, ville «francophone» en terre flamande. Car le caractère officiellement bilingue de celle-ci n’a pu faire obstacle à sa francisation, désormais quasi-complète.

On le voit, le mouvement national flamand engendre le même effet séparatiste avec la partie «francophone» du Royaume belge que le mouvement national italien l’a provoqué avec les pays «francophones» du Royaume italien naissant. Mais il l’a fait et le fait encore sur un rythme moins rapide. Alors que le Piémont, en s’italianisant à marche forcée (l’unité italienne est faite en trois décennies) et en repoussant ainsi à sa périphérie territoriale, culturelle et économique les pays savoyard et niçois, acceptera très vite de se séparer d’eux, la Flandre avance bien plus lentement, et peine encore aujourd’hui à s’émanciper totalement, à se séparer pleinement de la Wallonie, du fait de son incapacité présente à conquérir ou à abandonner Bruxelles, de son impuissance à imposer la première option comme à accepter la seconde.

Face à la domination démographique, politique, économique et culturelle de la Flandre, qui lui donne depuis un bon siècle la faculté de dominer la Belgique, faculté exercée avec de plus en plus de volonté, la perte croissante de pouvoir des élites wallonnes puis des élites «francophones» bruxelloises accompagne la satellisation de la Wallonie et la mise sous tutelle de Bruxelles. De même que les élites savoyardes et niçoises avaient perdu toute influence significative à Turin, les élites wallonnes ont perdu la leur dans la capitale bruxelloise, et les Bruxellois sont désormais, eux aussi, sous contrôle flamand dans la gestion même de leur cité. Et ce mouvement se poursuit, inexorablement, comme en atteste la dernière «réforme» de l’État belge, actée en octobre 2011.

La subordination financière de la Wallonie, dont le niveau de la protection sociale de sa population et la dimension de ses services publics dépendent, pour un cinquième environ de leurs coûts, des transferts financiers venant du Nord, et la subordination territoriale de Bruxelles, entièrement enclavée en Flandre, enlèvent aux décideurs «francophones» toute vraie marge de manœuvre face aux volontés flamandes d’organiser ce qui reste de l’État commun en fonction des intérêts de la nation flamande. Et, parce que formatés depuis deux cents ans à cultiver une posture anti-française, les élites franco-belges ont une capacité moindre à regarder vers la France que les élites savoyardes et niçoises, il y a cent cinquante ans. Du coup, et plus encore que pour la Savoie et Nice, le sort de la Wallonie et de Bruxelles reste suspendu à la survenue d’une configuration imposée de l’extérieur : une volonté flamande de presser le pas vers l’indépendance, impulsée par les partis politiques flamands les plus radicaux, volonté conjuguée à la paralysie de la structure fédérale belge, du fait de l’impossibilité des partis politiques flamands et «francophones» de conclure des compromis de gestion. Mais une configuration séparatiste lente à se mettre en place parce qu’elle se heurte toujours à l’obstacle bruxellois, qui semble encore insurmontable aux nationalistes flamands.

2.5 Un même cataclysme désormais inévitable : la fin de l’État commun

Nous avons fait valoir, par le moyen de ce double «précédent» savoyard/niçois, combien, en cas de crise majeure, existentielle, d’un pays, les forces géopolitiques à l’œuvre comptent autant sinon plus que les sentiments des populations, sentiments que ces forces peuvent dominer et orienter. Que l’appartenance linguistique et culturelle des populations et de leurs élites, ainsi que les intérêts économiques et les intérêts de classe pèsent alors beaucoup plus que la «fidélité» au régime monarchique et à ses institutions. Qu’il faut savoir attendre, tout en le préparant, le «moment décisif» du changement d’allégeance politique et étatique pour de telles populations, quand certaines conditions sont réunies, et, qu’alors, aucune «fidélité» ancienne ne peut plus empêcher ce changement. Et qu’il faut aussi un facteur extérieur puissant, qui oblige lesdites populations à reconsidérer le mythe d’une «identité propre», en l’occurrence celui d’une «identité francophone» qui ne serait pourtant pas «française».

Pour la Belgique française, ce «moment décisif» se rapproche. La Belgique «flamande» devient tout aussi étrangère aux Wallons et à la grande majorité des Bruxellois que le Piémont italien l’était devenu hier, à un moment donné, pour les Savoyards et les Niçois. Désormais, la fin du Royaume de Belgique se présente au plus grand nombre comme une échéance certaine, sinon comme une échéance proche, car la dernière crise existentielle du Royaume belge, celle de 2007-2012, a provoqué le franchissement d’une étape : il est désormais bien installé au sein des élites franco-belges comme des populations, le sentiment, voire la conviction, que l’État belge est condamné, et qu’il faut mettre à profit le sursis obtenu par le compromis passé en octobre 2011, peut-être le dernier, pour se préparer à tout autre chose.

2.6 Un même choix possible pour la France, aussi non désirée et aussi nécessaire

Quoi qu’il en sera du délai d’aboutissement du processus de désintégration de la Belgique franco-flamande, le mouvement national flamand construit avec entêtement un projet dont les Wallons et les Bruxellois sont exclus. Comme les Savoyards et les Niçois le furent du projet national italien porté par les Piémontais. Sauf à accepter d’être marginalisés et dominés, il leur faudra donc admettre que leur séparation d’avec les Flamands germaniques est inévitable, comme elle le fut pour ceux-ci d’avec les Piémontais italiens.

Mais, pas plus qu’hier en Savoie et à Nice, il n’existe, aujourd’hui, en Wallonie et à Bruxelles, un mouvement populaire apte à porter les Wallons et les Bruxellois vers la France, malgré une identité «française» commune, linguistique et culturelle. Cette identité commune reste largement niée quant à ses conséquences politiques nécessaires, et, malgré le processus de désintégration du Royaume belge, désormais évident et qui s’accentue, il n’y a pas, en «Belgique française», un «parti français» qui «compte», c’est-à-dire un mouvement puissant qui milite pour la réunion à la France, ce qui fait que la situation y est, à ce jour, moins favorable que ce qu’elle a été, en Savoie et à Nice, quelques années avant la «réunion». Le mouvement wallon, centenaire, opte, répétitivement, pour une identité wallonne renforcée dans le cadre belge, puisqu’il est inapte à concevoir un avenir sans la Flandre et Bruxelles, comme un futur avec la France. Et les forces sociales, culturelles, économiques et politiques bruxelloises s’accrochent désespérément au cadre belge et à son ancrage royal, face à la menace flamande d’un contrôle coercitif voire d’une annexion.

De plus, les sentiments hostiles à la France, en Wallonie et à Bruxelles, perdurent, au point que ces sentiments négatifs sont plus installés qu’ils ne le furent en Savoie, et même qu’à Nice, cent cinquante ans auparavant. Pourtant, on l’a vu pour la Savoie et Nice, une forte posture anti-française peut se déliter très vite, une fois tout proche le cataclysme que constitue la fin de l’État qu’on croyait immuable. Et si la dynastie royale «belge», bien qu’autrement moins ancienne et légitime que celle de Savoie, de longévité millénaire, reste un ancrage sérieux, elle ne résistera pas au choc de la succession très difficile qui s’approche. Et, donc, encore moins que la dynastie savoyarde, elle ne peut constituer, par elle-même, le moyen de maintenir l’unité belge face à la puissance des forces de destruction qui minent maintenant celle-ci.

Et, comme il en fut pour la Savoie et Nice, la fin de l’État commun peut survenir brutalement. Pour la Belgique, ce sera du fait de la paralysie totale de l’État fédéral belge, paralysie qui peut désormais provoquer sa désintégration à tout moment. Dans les deux situations, on constate une même incapacité des élites, savoyardes et niçoises hier, wallonnes et bruxelloises aujourd’hui, à anticiper. Et qu’elles ne peuvent se mettre en mouvement qu’une fois placées au bord du précipice.

En attendant, elles s’accrochent à des options illusoires. Pour une partie des Savoyards, ce fut la Suisse fédérale; pour une partie des Niçois, ce fut le caractère italien de leur pays. Pour les partis politiques franco-belges, c’est, très provisoirement, la Fédération Wallonie-Bruxelles, une «structure» à laquelle ces partis sont incapables de donner la moindre consistance, donc un simple slogan, une formule creuse. Et c’est aussi, à l’opposé, une «voie propre», séparée, pour la Wallonie d’un côté, et Bruxelles de l’autre, et qui n’est qu’une double impasse du fait de l’extrême dépendance financière de l’une et la totale dépendance territoriale de l’autre. Des «hypothèses», des «espérances» qui donnent matière à une glose inépuisable et inconsistante, et entretiennent l’illusion qu’on travaille à quelque chose. Mais, à la fin des fins, il faudra bien choisir entre une dépendance nouvelle et «sécurisante» à la France et le maintien d’une dépendance «paupérisante» à la Flandre. Comme il fallut hier, aux forces dirigeantes savoyardes et niçoises, opter entre une subordination «protectrice» à la France et une subordination «marginalisante» à l’Italie nouvelle.

2.7 Un même effet d’aubaine à anticiper, tant pourla France que pour la Belgique française

La principale leçon historique qu’on peut tirer des conditions de réunion de la Savoie et de Nice à la France, outre celle qu’il faut savoir attendre un contexte favorable, constitué par le délitement du cadre étatique préexistant, est qu’on ne fait rien de bien contre les élites en place, quelles que soient les caractéristiques de celles-ci, et quelles soient bonnes ou mauvaises. Napoléon III n’a pas réalisé l’annexion de la Savoie et de Nice sans s’assurer de l’accord des élites savoyardes et niçoises de l’époque : religieuses, administratives, militaires, bourgeoises conservatrices et bourgeoises libérales. Et il ne doit pas en être autrement avec les élites franco-belges.

Aujourd’hui, dans la Belgique française, sans l’assentiment majoritaire  des forces syndicales, patronales, professionnelles, mutualistes, intellectuelles, culturelles, associatives, etc., et, évidemment, des forces politiques, de Wallonie et de Bruxelles, l’action pour la réunion restera stérile, l’inutile manifestation du «vœu pieu» d’une petite minorité. En Wallonie et à Bruxelles, l’accord des élites, politiques et autres, pour une solution française est entièrement à construire, d’autant que le discours rattachiste historique, qui est toujours dominant, s’est borné jusqu’à présent, au nom d’une vision idéalisée et simpliste de la France et de la République, «à souhaiter» ardemment l’union, en préjugeant que ce ne pourra être que sous la forme d’une assimilation institutionnelle généralisée, par une adoption quasi-totale des lois et institutions françaises, et donc par un abandon de toutes les lois et institutions belges (sauf rares exceptions), ce qui revient à prôner, et à tout le moins à souhaiter implicitement, la subordination voire la destruction des élites «belges» en place.

Une approche réaliste consiste, au contraire, à comprendre que la tâche principale est de convaincre ces élites franco-belges, tant wallonnes que bruxelloises, que c’est de leur intérêt de se rallier à un avenir français… Et que donc, comme le montre le «précédent» Savoie-Nice, la réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la France, suppose, pour obtenir ce ralliement des élites franco-belges, et, du coup, de l’ensemble de la population, de proposer un cadre d’intégration qui préserve les intérêts des élites, des milieux dirigeants et de la classe politique. Mais, le contexte de la Belgique française d’aujourd’hui est bien différent de celui des pays savoyards et niçois d’hier. Car l’État belge a été construit par les élites belges elles-mêmes. C’est leur État. Et cet État a presque deux siècles d’âge.

En outre, les législations et institutions «belges» en place sont autrement plus importantes qu’il y a deux siècles, et il serait impossible de les démanteler sans provoquer un immense désordre et de grands ressentiments. De plus, ces législations et institutions «belges» constituent un cadre adapté aux intérêts propres des élites décisionnelles franco-belges. C’est là un ensemble de réalités fondamentales, et, dès lors, la «séduction» des élites franco-belges par une «solution française» passe par la préservation de l’essentiel de ces législations et institutions en place.

Or, l’État français d’aujourd’hui, de la même manière qu’hier avec les Savoyards et les Niçois, et dans les conditions différentes de maintenant, un État désormais largement décentralisé, et qui reconnaît l’existence de cadres juridiques spécifiques pour certaines de ses collectivités territoriales, sera en mesure, le moment venu, de proposer aux élites et aux populations franco-belges, wallonnes comme bruxelloises, sous la condition que celles-ci le lui demandent, un cadre d’intégration adapté à leur situation, qui tiendra compte notamment de leur patrimoine identitaire et institutionnel «belge», tout en étant compatible avec une «appartenance» entière à la France. Soit un statut d’intégration particulier, apte à assurer le maintien de l’autonomie acquise par les Régions wallonne et bruxelloise, et qui conserve la substance des législations et institutions belges dans la plupart des domaines (législation générale, sécurité sociale, droit du travail, système éducatif, organisation sanitaire, institutions culturelles, etc.).

Et l’État français acceptera d’autant mieux de proposer un statut particulier d’autonomie à la Wallonie comme à Bruxelles qu’il voudra obtenir, comme il en fut pour la Savoie et Nice, une approbation massive et sincère de ce statut, tant pour s’assurer que l’intégration des populations et élites wallonnes et bruxelloises dans l’ensemble français ne sera point trop malaisée que pour faire taire les critiques des États voisins, peu favorables à une telle expansion de la France en Europe.

Comme le prévoit la Constitution française pour toute réunion à la France d’un territoire et de sa population, qui exige l’approbation par celle-ci de cette réunion, dans la ligne de ce qui fut fait pour la Savoie et Nice, cette acceptation massive d’une intégration à la France devra être constatée par la consultation des populations de Wallonie et de Bruxelles, sur la base du cadre d’intégration/autonomie qui aura été négocié avec leurs représentants politiques. Qui plus est, compte tenu de la spécificité des entités wallonne et bruxelloise, non assimilables l’une à l’autre, et comme il en a été pour la Savoie et Nice, cette consultation/approbation devra donner lieu à un vote wallon et à un vote bruxellois distincts, un vote wallon d’abord, un vote bruxellois ensuite.

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Citations de propos contemporains aux évènements savoyards et niçois

Des points de vue opposés sur l’hypothèse du rattachement du Nord de la Savoie à la Suisse (1860)

Entre février et mars 1860, une pétition circule en Chablais, Faucigny et Genevois savoyard pour un rattachement de ces pays, constitutifs du nord de la Savoie, à la «Confédération» suisse, devenue un État fédéral depuis 1848. Elle reçoit le soutien du Journal de Genève, qui relaye les différentes initiatives pro-helvètes. Cette initiative est encouragée par Berne, soutenu par le Royaume-Uni, malgré l’opposition de plusieurs canton-villes alémaniques à la création d’un canton suisse supplémentaire, qui soit à la fois francophone et à majorité catholique. La pétition indique :

« Nous avons été réunis à la France pendant quelques années et un grand nombre sentent encore leur cœur battre au souvenir de cette époque. Nous sommes étroitement unis au Piémont depuis 1848. Cependant, malgré toutes nos sympathies soit pour l’Italie libre, soit pour la France, d’autres sympathies d’un autre ordre plus élevé nous mènent à décider l’annexion à la Suisse… Oui, tel est notre désir le plus ardent, fondé sur nos rapports exclusifs avec Genève, sur nos intérêts commerciaux, sur tant d’avantages que nous ne saurions trouver ailleurs. »

Un député savoyard pro-français, Joseph Jacquier-Châtrier, en riposte, propose la création d’une zone franche, pour rendre l’annexion acceptable. Il indique que :

« N’en doutez pas, l’Helvétie a ses partisans. Un pays qui ne paye pas d’impôts, qui n’est pas travaillé par des ambitions dynastiques et qui n’est pas privé, par la levée militaire et un service permanent, de la fleur de sa jeunesse, ce pays-là a un prestige qui vaut bien celui des trois couleurs…».

Ce projet de zone est combattu par le journal savoyard pro-helvète, La Savoie du Nord , et le Journal de Genève. Celui-ci s’oppose en ces termes à cette zone et à l’annexion (2 mars 1860) :

« Cette promesse de zone est un mensonge, on veut vous tromper pour vous faire voter pourla France.(…) Soyez certains que si la France prend le Chablais et le Faucigny, c’est pour forcer plus tard Genève à devenir française et, pour cela, il faut nécessairement que la ligne douanière soit aux portes mêmes de cette même ville et l’enserre comme un carcan pour lui faire crier merci et obtenir sa reddition ».

Des points de vue contraires sur le rattachement de Nice à la France (1860)

Un sénateur piémontais, De Foresta, contre l’abandon de Nice (Discours au Sénat royal, 9 juin 1860).

« …En vérité, j’ai toujours entendu dire à Nice qu’un Provençal au milieu de Niçois se reconnaît entre mille… Demandez aux nombreux étrangers… tous vous diront… qu’en venant à Nice depuis la France… ils reconnaissent se trouver dans un peuple différent… Mais on dit, à Nice, qu’on parle un dialecte qui se rapproche plus de la langue française que de la langue italienne… la nationalité ne peut pas être déterminée par les dialectes, mais par la langue qui est généralement parlée, écrite et comprise par tous les nationaux… au premier individu que vous rencontrez, adressez-vous en italien… cette personne vous comprend parfaitement… Essayez ensuite de lui adresser la parole en français, il n’osera pas vous répondre en français… ».

Un grand homme politique «savoyard», piémontais et italien, Cavour, principal artisan de l’unité italienne, qui y sacrifie la Savoie et Nice, pourtant le berceau de la famille royale à laquelle il a consacré son existence politique (Discours au Sénat royal, en 1860, InArmanac nissart, 1960) :

«…quelle est la preuve la plus forte de la nationalité d’un peuple ? C’est le langage. Or l’idiome parlé à Nice n’a qu’une analogie très éloignée avec l’italien ; c’est le même qu’on emploie à Marseille, à Toulon, à Grasse… la langue italienne se conserve jusqu’à Vintimille. Au-delà, c’est un changement de scène, c’est un tout autre langage… Non, Nice n’est pas italienne, je le dis avec conviction… Si donc le traité nous impose les sacrifices les plus douloureux, s’il nous prive de deux nobles provinces [Nice et la Savoie]… nous n’avons pas… encore enfreint le principe de nationalité sur lequel notre politique repose…».

Un Niçois pour l’annexion à la France, Victor Juge (en 1860, Mémoire pour l’annexion de Nice à la France) :

«…Les raisons qui militent pour cette annexion ne s’appuient pas seulement sur des intérêts matériels mais aussi sur des intérêts politiques… La richesse publique augmentera… Avec la France, qui est d’ailleurs notre véritable patrie, nous aurons une excellente législation… La France est faite et l’Italie est à faire… En redevenant français, le Comté de Nice n’oubliera jamais… ce grand acte de justice… accompli pacifiquement…»

L’annexion de Nice vue par un voyageur français de passage (M. Lapierre, en1860, InArmanac nissart, 1960) :

« …Tous les matins, « La Gazettede Nice » déclarait urbi et orbi que la population était italienne, qu’elle ne cesserait d’être fidèle au roi Victor-Emmanuel. Tous les jours, à la même heure, « L’Avenir de Nice » affirmait que la population était française et qu’elle appelait de tous ses vœux l’annexion à la France. Ceux qui étaient de La Gazette trouvaient que L’Avenir radotait, et réciproquement. Les pauvres diables de Niçois, noyés dans une population cosmopolite de Français, d’Anglais, de Russes, d’Allemands, ne savaient comment discerner leur véritable nationalité à travers les souvenirs contradictoires de leur histoire, les habitudes prises et les influences qu’y maintenait sans cesse le voisinage de la France. Les incitations leur venaient de tous côtés, dans tous les sens, et ils n’étaient pas éloignés qu’on les fît ce qu’on voudrait, pourvu qu’il soit arrêté une fois pour toutes ce qu’ils seraient… ».

Nice et la Sicile, deux cas connexes, similaires et édifiants

Le sentiment d ‘appartenance : le cas de Garibaldi, un Niçois qui se voulait italien.

A Nice, dont l’identité a été de tout temps partagée entre la France et l’Italie, entre la Provence et l’appartenance niçoise, le choix de l’État «national» de rattachement ne s’impose pas d’évidence. A cet égard, le cas de Garibaldi est emblématique. Le grand Garibaldi (Giuseppe) est Niçois. Il est né à Nice, où est enterrée sa mère et une de ses épouses. Se considérant comme Italien, il consacrera l’essentiel de son existence à la réalisation de l’unité italienne. Pour la réussite de cette unité, à laquelle il contribuera fortement, il sacrifiera à la fois son attachement à Nice et son adhésion aux valeurs républicaines, en mettant son action au service du Roi du Piémont, qui devait donner Nice à la France pour prix de son appui, et dont le régime monarchique moderniste était seul apte à conduire cette entreprise en surmontant les divisions des populations de la péninsule italienne.

Donnant là, par ce double sacrifice, une belle leçon de réalisme.

C’est ainsi que Garibaldi, citoyen piémontais, s’opposera, comme député niçois, en 1860, au transfert de Nice à la France. Il manifestera encore son opposition, en 1871, comme député franco-niçois, avec d’autres, après la guerre franco-prussienne de 1870 (à laquelle il participera pourtant en se mettant au service de la France), et la défaite française, qui provoquera un grand désarroi à Nice et la naissance d’un mouvement séparatiste. Mais, et donc par deux fois, Garibaldi ne sera pas écouté par la majorité des Niçois, et leurs élites. Lesquels préféreront la France à l’Italie, et donc l’Etat français (d’abord «impérial» puis «républicain») à l’État italo-piémontais (unifié par la vieille Maison de Savoie), malgré une proximité culturelle et sentimentale peut-être plus grande avec celle-ci qu’avec celle-là, tout comme Garibaldi, parce que l’avenir français se présentait comme à la fois plus prometteur et plus protecteur.

Ainsi, un homme aussi remarquable que Garibaldi, à la fois patriote italien et francophile, un homme exemplaire et considérable pour les gens de son temps, admiré dans tous les milieux, et notamment dans ceux qui comptaient alors, se sera cependant totalement trompé sur le devenir possible et nécessaire pour Nice, en refusant de voir la proximité plus grande de sa ville avec la France qu’avec l’Italie. Toutefois, après les plébiscites de mars 1860 qui consacreront l’union de l’Italie centrale au Piémont, et ceux d’avril qui constateront celle de la Savoie et de Nice à la France, Garibaldi quittera Nice, et consacrera son action militaire et politique à la poursuite de l’unité italienne, en débarquant en Sicile («l’expédition des mille»).

Un autre choix de «raison» : l’adhésion des Siciliens à l’État italien.

L’écrivain italien Di Lampédusa (Giuseppe Tamasi), dans son célèbre Roman, « Le Guépard », dont a été fait un film plus célèbre encore, met en scène la situation des classes sociales siciliennes, dans les années 1850/1860, et celle de personnages représentatifs de ces classes, face au bouleversement que constitue la réalisation de l’unité italienne, Sicile incluse. A partir du moment où Garibaldi, au service de l’État piémontais/italien, engage la «conquête/libération» militaire de la Sicile et de Naples, en mai 1860, il faut que ces personnages, conformément à leurs intérêts de classes, acceptent finalement un bouleversement politique immense, en abandonnant leur loyauté multiséculaire au Roi de Naples, pour lui substituer celle, toute nouvelle, au Roi de l’État de Savoie-Piémont-Sardaigne, prochain Roi d’Italie. Révolution institutionnelle majeure pour la Sicile, l’État italien naissant constituant un cadre politique tout neuf, et bien différent de celui du vieux Royaume des «Deux-Siciles». Inquiétude religieuse des élites et populations face à un nouveau pouvoir qui veut et va réussir à annexer les États pontificaux. Interrogations économiques et sociales, pour toutes les classes, sur ce qu’apportera, en bien ou en mal, un tel bouleversement.

Cette fameuse phrase du roman, mise dans la bouche de l’un de ces personnages : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change «  (dit autrement : «il faut que tout change pour que rien ne change»), exprime l’acceptation, après des hésitations, du ralliement des classes et élites siciliennes au nouveau pouvoir «italien», du moment que ce pouvoir garantit, ou qu’il promet de garantir, ou qu’on s’attend à ce qu’il garantisse, la permanence, la protection et la promotion des intérêts en cause. Pour les classes sociales anciennes et déclinantes, notamment aristocratiques et religieuses, continuité de l’ordre social, continuité du système foncier, continuité des intérêts économiques, etc. Pour les classes nouvelles et montantes, espérance de gains nouveaux, politiques, statutaires, économiques. Dans le cadre de l’«enveloppe étatique» qu’il apporte à la Sicile, cadre nouveau pour elle, le régime politique «national» italien qui s’y installe, bien qu’il se présente lui aussi comme politiquement «neuf», ne cherche pas la «rupture». Bien au contraire, il va permettre de concilier les intérêts des anciennes et des nouvelles classes siciliennes – aristocratiques et religieuses, bourgeoises et commerçantes – avec les classes constitutives et dirigeantes du nouvel État italien – politiques, administratives, judiciaires, militaires… Ainsi, et comme on peut aisément le constater encore aujourd’hui, la Sicile n’a pas été «refondée» par son intégration à l’Italie unifiée.

En octobre 1860, un plébiscite entérinera massivement le rattachement de la Sicile et de la partie napolitaine de la péninsule italienne au nouveau Royaume. Comme un autre plébiscite, quelques mois plus tôt, validait celui de la Savoie et Nice à la France. Et il pourra en être de même pour la Wallonie et Bruxelles, quand la séparation d’avec la Flandre s’imposera, sous la condition que l’État français prenne en compte, une fois ce moment venu, les intérêts des classes et des pouvoirs existants en Belgique française, par la préservation du régime d’autonomie politique, du système de protection sociale, et des positions des organisations syndicales et patronales, des milieux administratifs, du monde associatif, des milieux intellectuels, des pouvoirs médiatiques. Un cadre d’intégration qui sera «un compromis entre l’ancien et le nouvel état de choses». Et qui ne sera donc pas subordonné à l’objectif de «refondation» dela Wallonie, une exigence légitime mais étrangère à la nécessité impérative de se donner un nouvel État.

 

Melchior Wathelet superstar

On se souvient que « l’union fait la force » était le slogan de campagne de Joëlle Milquet et Melchior Wathelet, lors des dernières élections. Dans leur esprit, il s’agissait de sauver la Belgique en faisant barrage aux revendications flamandes. Puisque ce n’était pas de l’humour, nous avons cru qu’il s’agissait d’une forme particulièrement perverse de démagogie. Mais il subsistait un doute : et si, tout simplement, ils n’avaient rien compris… ?

Non, faut pas exagérer, ces gens-là ont participé aux négociations communautaires avec les Flamands, ils savent quand même bien… Pourtant, ce midi, sur la Une, dans un débat qui n’avait rien de communautaire, Melchior Wathelet nous a confirmé, à sa façon, qu’il ne fallait pas voir malice là où il y a seulement de l’incompétence. Lui qui était, jusqu’il y a peu, secrétaire d’Etat au Budget, il a confondu le montant du bugdet de l’Etat et le PIB de la Belgique. L’erreur est humaine mais perseverare diabolicum : pour clouer le bec à son contradicteur, il en a remis plusieurs couches avec une arrogance pour le moins déplacée.

Quand on sait que Melchior Wathelet est actuellement secrétaire d’Etat aux Réformes institutionnelles, on se dit que la Wallonie n’est pas sauvée.

Le Mise au point de ce midi peut être vu ici. Pour le minutage, aller à 16.16 (jusqu’à 17.55) : émotion garantie !

Bravo Monsieur Magnette !

 Jean-Sébastien Jamart, maître de conférences en droit international public, dans « Vers l’Avenir » de ce samedi 14.01.12.

 Le ministre Magnette connaît très bien l’Europe, puisqu’il l’a enseignée comme professeur à l’ULB et pratiquée comme ministre pendant la présidence belge de l’Union européenne fin 2010. Il a pu réaliser combien l’institution européenne était sclérosée et peu démocratique. Bravo donc pour ses propos qui dénoncent le déficit démocratique européen et l’absurdité de l’austérité budgétaire qui mène droit à une longue récession.

 Malheureusement, il a été sermonné de suite par M. Di Rupo et ses amis libéraux. Ce haro sur le ministre Magnette démontre bien qu’en 15 ans, les peuples européens sont passés sans s’en rendre compte du régime de la démocratie représentative à celui de la technocratie à tendance autiste de la Commission européenne. Le processus décisionnel est devenu non démocratique : la Commission décide, elle met au pas les gouvernements, qui mettent au pas les parlements. Désormais même les ministres nationaux doivent se taire !

 L’Europe n’aime plus la démocratie : rappelez-vous le haro sur le référendum proposé en Grèce en octobre 2011. Dès qu’un élu critique un peu l’Europe, dès qu’il propose un référendum, il est traité de «populiste».

La Flandre roule pour… la Flandre

Ce n’est pas un scoop, mais puisque c’est le patron de l’AWEX qui le dit, cela signifie quand même quelque chose. On rappelle que le montant des exportations wallonnes n’atteint pas le quart des exportations flamandes (voir ici l’article de Jules Gheude). Aux journalistes de La Libre qui lui demandaient ce qu’il en est actuellement de la Flandre, Philippe Suinen a répondu ceci :

Sa prospérité ne me dérange pas, au contraire. Elle est l’un de nos premiers marchés et contribue à l’image du pays, elle qui est prise en considération à l’étranger. Nous avons tout intérêt à être fédéralement loyaux, tout en nous faisant respecter parce que nous voyons des attitudes de plus en plus unilatérales. Car si la coordination entre l’Awex et les deux autres agences régionales fonctionne très bien, cela ne joue plus une fois que l’autorité politique flamande prend le dessus. Exemple récent : nous organisions ensemble des séminaires d’information sur la Libye lorsque le ministre-Président Kris Peeters y est allé avec des entreprises. Autre exemple : quatre autorités (le fédéral et les trois Régions) doivent se partager la subsidiation des chambres de commerce, mais la Flandre ne les subsidie plus que si elles font des actions qui ne valorisent que la Flandre et ses entreprises. Du coup, on a de plus en plus de chambres de commerce belges à l’étranger qui n’organisent des séances d’informations qu’en Flandre.

Pour l’intégralité de l’interview : ici.

A lire dans le même journal, l’offensive régionaliste de Jean-Claude Marcourt : ici.

Une carte blanche qui donne à réfléchir

 Mark Hunyadi Professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain, directeur du Centre Europe Hongrie : Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse

 Jeudi 12 janvier 2012 – « Carte blanche » dans « Le Soir »

 “Ce gouvernement n’est peut-être pas le meilleur, mais au moins il est hongrois ». C’est ce que doivent encore se dire avec satisfaction nombre de Magyars depuis que le gouvernement Orban subit le feu incessant de la critique internationale. Avec sa majorité des deux tiers qui lui a permis de faire main basse sur la Constitution, Orban est intimement convaincu que celle qu’il vient de concocter représente désormais «l’esprit hongrois». Et c’est là une grande partie du drame qui se joue là-bas : la confusion permanente entre démocratie et nationalisme, entre indépendance et affirmation de soi. Libérés en 1989 du pouvoir communiste imposé par Moscou, les Hongrois ont cru, et croient encore en grande partie, que la démocratie, c’est la simple indépendance : ne pas être soumis à une autorité étrangère. La démocratie, ce n’est pas le contrôle des pouvoirs, ce n’est pas l’indépendance de la justice, ce n’est pas le respect des personnes et des minorités, ce n’est pas le respect des droits de l’opposition et le maintien d’une presse libre : non. La démocratie, c’est de pouvoir s’affirmer hongrois en Hongrie.

 Pour la plupart des gens qui ont voté Orban, l’affirmation identitaire de soi apparaît ainsi bien plus importante que celle des droits individuels, jugés abstraits. Dans la Hongrie du Fidesz, le parti d’Orban, «patriotisme constitutionnel» veut dire : seul ce qui est hongrois est politiquement légitime. Témoin, l’hallucinant Préambule de la nouvelle Constitution : en exergue, le premier vers de l’hymne national (qui est en fait, de tout son long, une prière) : «Dieu, bénis l’homme hongrois». Puis vient le titre de la Constitution, qui n’est précisément pas «Constitution», mais : «Profession de foi nationale». Le texte poursuit immédiatement en déclarant que «Nous sommes fiers que saint Etienne notre Roi ait donné il y a mille ans des bases solides à l’État hongrois, et qu’il ait apparié notre patrie à l’Europe chrétienne» – et suivent de nombreuses autres raisons de fierté nationale. C’est la nation qui, au seuil de sa loi fondamentale, étouffe la politique.

 Emblématique à cet égard est évidemment le changement de nom du pays, entériné par la nouvelle Constitution : sa dénomination officielle n’est plus «République hongroise», mais, depuis le 1er janvier, «Hongrie». On ne peut exprimer plus clairement l’étouffement du souci pour la chose publique sous la botte du nationalisme et de l’irrédentisme (car c’est une manière d’englober les minorités hongroises de Slovaquie et d’ailleurs). Mais en flattant ainsi le nationalisme, Orban sait parfaitement qu’il caresse l’esprit de ses électeurs, qu’il identifie au peuple tout entier, dans le sens du poil.

 Car il faut dire les choses comme elles sont : si la majorité silencieuse n’a que du mépris, par exemple, pour ce principe démocratique élémentaire qu’est la protection des minorités, c’est parce que les minorités du pays sont essentiellement roms, et que la majorité silencieuse n’aime pas les Roms. Si la majorité silencieuse ne trouve rien à redire à la loi liberticide sur la presse, dont elle voit pourtant les effets tous les jours (limogeage de journalistes vedettes, omniprésence des faits divers dans des médias muselés, suppression d’organes d’opposition), c’est qu’elle estime sourdement que la presse est aux mains de Juifs, et qu’un Juif ne peut pas être un bon Hongrois (on a pu entendre naguère ici et là que le Prix Nobel de littérature 2002 Imre Kertész n’était pas hongrois, pour cette raison). Si la majorité silencieuse n’a rien à redire non plus contre la mise au pas des juges, c’est parce qu’elle n’a jamais connu une justice indépendante ; et si elle accepte une loi électorale d’un cynisme inégalé (un tiers des voix suffiront désormais à assurer le pouvoir à Orban !), c’est qu’elle pense en son for intérieur qu’une dictature hongroise vaut mieux qu’un libéralisme cosmopolite.

 Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse. C’est cela, le populisme : refléter ses électeurs comme un miroir, plutôt qu’incarner un idéal qui élève leur regard. Il a assis son pouvoir sur la double équation «démocratie = nationalisme», «nation = mes électeurs». Fort de sa majorité populaire, ce triste tyranneau a fait entre-temps du Parlement, pourtant fierté architecturale de Budapest, l’institution la plus inutile de Hongrie.

 On peut s’étrangler de rage devant la vulgarité d’un pouvoir mafflu qui n’écoute rien ni personne. Mais lundi 2 janvier, le voile s’est sérieusement déchiré. Ce soir-là, Orban et sa clique se réunissaient en cercle fermé à l’Opéra pour célébrer l’entrée en vigueur d’une Constitution qu’il juge «grandiose». Dehors, des dizaines de milliers de manifestants criaient leur frustration. On a entendu des «Orban, dégage !». Tout accaparé par son auto-célébration derrière des murs insonorisés, il n’a évidemment pas entendu le message porté par la Grande Colère : que la nation, ce n’est pas le Fidesz, que le peuple, ce ne sont pas ses électeurs, qu’une Constitution, ce n’est pas un programme de parti. A l’heure où j’écris ces lignes, Orban fait tout pour que cette histoire ne se termine pas dans les urnes.

 http://markhunyadi.net

Cela bouge en coulisse

A la suite du journal Le Soir (ici), nous reproduisons un article que Béatrice Delvaux a publié hier dans le quotidien flamand De Standaard. Il y est question d’un « plan W » sur lequel plancheraient des Wallons influents. Cet article a, selon les termes du Soir, « créé un certain émoi en Flandre ».

Les Wallons sont de retour. C’est une des découvertes de l’enquête Soir-Standaard «Chroniques d’un état critique» publiée entre Noël et Nouvel an. Et ça, c’est de la dynamite. Là où certains en sont encore à évoquer l’existence d’un plan B, c’est d’un plan W comme Wallonie, qu’il faut désormais parler. Les Wallons en route pour l’indépendance ? C’est trop fort ou… trop tôt pour le dire. Qui que vous interrogiez à ce sujet, vous le démentirait. Mais que des Wallons haut placés soient à la manœuvre et préparent leur futur sans la Flandre et sans… Bruxelles, c’est certain.

A l’origine de ces mouvements, on trouve une conviction née côté francophone de ces derniers mois : la Belgique est sauvée mais très provisoirement. Il faut se préparer à l’étape d’après, régionale. Des socialistes wallons occupent le peloton de tête de ces réflexions. Avec l’intention de sortir du bois dans quelques temps, pour donner un nouveau cap au destin collectif wallon. Etats généraux wallons et bruxellois, Assises Wallonie 2020, prises de parole successives d’interlocuteurs politique, universitaire, syndical, culturel wallons : les idées sont imprécises. Mais un mouvement est enclenché, convaincu de la nécessité de nourrir « l’identité wallonne », le terme est souvent prononcé.

Qui va rédiger, qui serait au destin wallon ce que fut le rapport du Warande au mouvement nationaliste flamand actuel ? Ils sont plusieurs auteurs potentiels mais la première manifestation de ce revival sudiste est venu de Guy Spitaels. Dans une interview accordée au Soir en septembre dernier, l’ex-président du PS, ex ministre-président wallon, nous disait devoir sortir impérativement de son silence politique pour prendre ses responsabilités. Spitaels ne croit plus à la Belgique : Spitaels dit alors tout haut ce que tout le monde pense mais n’ose exprimer : la Belgique est foutue et cela ne prendra pas longtemps pour devoir miser sur une autre entité (18 mois selon Spitaels, 2014 ou pour les plus optimistes 2019).

Quelques mois après Spitaels, c’est Jean-Claude Marcourt qui se félicite que Di Rupo ait sauvé le pays mais il indique que désormais le PS, qui n’est pas le Premier ministre, devra préparer l’avenir. Samedi, dans le Soir, c’est au tour de Thierry Bodson, le syndicaliste qui pèse de plus en plus en plus lourd, président de la FGTB Wallonne, de défendre un Etat belge basé sur quatre régions, sans fédération Wallonie-Bruxelles : «Il faut qu’on arrête avec tout cela». Il se dit inquiet : on arrive à l’os au fédéral, si on remet tout cela sur la table en 2019, que fera-t-on ? «Se préparer à autre chose ?» l’interroge-t-on. «Nous devons être conscients que l’on va toucher en 2019 à l’essentiel de la mission de l’Etat», se borne-t-il à répondre mais faut-il en dire plus quand il conclut : «Je me sens wallon et malheureusement, je trouve que ce sentiment n’existe pas assez aujourd’hui».

Bodson fait partie des noms cités dans le think tank totalement informel du devenir wallon -répartis en cercles diffus et multiples, sur base souvent d’affinités-, au même titre que Bernard Rentier (recteur de l’université de Liège), Jean Pascal Labille (Mutualités socialistes et SRIW), Olivier Vanderijst ( SRIW), Jean Claude Marcourt, ministre wallon de l’économie, Bernard Thiry (Ethias) Edouard Delruelle (Ulg), Domb (Pairi Daiza). On cite également Alain Mathot (bourgmestre de Seraing), mais surtout Anne Poutrain. On dit que si elle est restée à la tête de l’Institut Emile Vandervelde, c’est parce que le PS désormais a besoin de cette machine de guerre intellectuelle et de négociation, non plus pour sauver la Belgique mais pour préparer cet avenir «autonome» wallon, bruxellois, germanophone.

Hors PS ? On dit l’Ecolo Jean Marc Nollet de plus en plus acquis au fait régionaliste. On espérait le CDH Lutgen de la partie, avant qu’il ne se découvre une fibre chevaleresque belgicaine. Le monde universitaire, lui, vient d’entrer dans la danse wallonne, via une étude de l’université de Liège publiée par l’Ires. Les auteurs y tirent le signal d’alarme sur les difficultés du marché de l’emploi, des performances économiques et surtout la qualité de l’enseignement en Wallonie. Ils prient les politiques d’agir rapidement, quel que soit l’avenir institutionnel du pays. Quand on vous disait qu’ils étaient en marche.

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde