« Vous avez fait connaître sans ambages qu’il faut qu’on en finisse avec la tyrannie des Wallons et des Bruxellois, enragés pour la France, que la Flandre ne veut pas plus longtemps se laisser faire la loi par des étrangers et des abâtardis. »
Bart de Wever n’a pas prononcé ces mots. Ils sont extraits du discours d’August Borms le soir de sa victoire à une élection partielle à Anvers, en 1928. Borms, le nationaliste flamand le plus emblématique à cette époque, le plus en vue des collaborateurs de la première guerre mondiale, regardé par beaucoup comme un traître immonde et néanmoins plébiscité par les électeurs anversois avec 62 % des suffrages exprimés, ne pouvait pas siéger au parlement belge, puisqu’il était privé de ses droits, mais ce plébiscite était aussi révélateur que choquant dans cette Belgique où dominait le sentiment patriotique autour du « roi-chevalier », le légendaire Albert Ier.
Au retour des Allemands, en 1940, Borms s’impliqua de nouveau dans la collaboration active. Son combat restait le même. Il fut l’un des 242 collaborateurs à avoir été exécutés en Belgique au lendemain de la seconde guerre mondiale. Évidemment, c’est du passé. Nous sommes en 2012.
Bart de Wever, le nationaliste et l’historien, n’a pas cité Borms ni invoqué les fantômes des collaborationnistes dont le souvenir l’habite encore, mais il porte avec lui la mémoire du mouvement flamand. Le soir de sa victoire à Anvers, il s’est projeté dans l’histoire et, loin de sa rondeur passée, il a montré un visage inquiétant pour beaucoup. Ce qui interpelle, ce ne sont pas tant les mots que le style, même si les références à la seconde guerre mondiale font penser que le mouvement flamand, dans sa composante la plus radicale, anti-belge, tiendrait enfin sa revanche sur un État que personnalise actuellement Elio Di Rupo, francophone et socialiste, à la tête d’un gouvernement qui, ne l’oublions pas, n’est soutenu que par une minorité flamande au parlement.
Bart De Wever a peut-être eu tort de se montrer tel qu’il est. On ne sait trop si cela relève d’un choix stratégique où d’un dérapage incontrôlé. Faute politique ou pas, ce sont les électeurs flamands qui trancheront en 2014, cent ans après le début de la première guerre mondiale (et on sait combien le gouvernement flamand investit dans la commémoration de cet événement auquel renvoie la fameuse tour de l’Yser), cent ans après la trahison de Borms et de ses amis, le mot « trahison » n’ayant de sens, bien entendu, que d’un point de vue opposé à celui des nationalistes flamands.
2014, c’est aussi l’horizon de l’équipe nationale de football et de tous ses supporters. Deux jours après la victoire de la N-VA sur le terrain de la politique communale et provinciale, les Diables rouges ont battu l’Écosse 2-0 et ont fait un pas de plus vers le Brésil, où se déroulera la prochaine coupe du monde de football. Ironie du sort, tandis que la Belgique vacille, jamais le football belge n’a été aussi riche en promesses et l’exaltation, autour de l’équipe nationale, atteint déjà des sommets. Comment s’étonner dès lors si l’avenir de la Belgique semble aujourd’hui se jouer sur les terrains de football autant que sur le terrain politique ? L’entraîneur des Diables rouges et le capitaine de l’équipe, tous les deux francophones mais parfaitement bilingues, ont clairement donné un sens politique au succès de l’équipe nationale.
Au même moment, l’équipe de France de football a fait match nul en Espagne, ce qui n’a rien de nul, puisque l’Espagne domine le football mondial depuis plusieurs années. On n’en parlerait pas, évidemment, s’il ne s’agissait que de football. La réaction de la presse française ne nous intéresse pas non plus : on n’y a pas trouvé l’exaltation qui règne autour des Diables rouges. Ce qui a retenu notre attention, c’est ce texte signé Charline Vanhoenacker, correspondante à Paris de la RTBF et du journal Le Soir :
« D’après les médias français, France-Espagne : 1-1, c’est un “exploit”…Si le Belge était aussi chauvin que le Français, il verrait dans cet “exploit” un peu de Raymond Goethals… Cette chronique lui rend hommage, et célèbre l’emphase de nos voisins français en matière de foot. » (lien)
Bien sûr, il s’agit d’une chronique qui se veut « décalée », mais on pourrait se demander pourquoi cette chronique existe, compte tenu du parti pris qui l’anime. Il n’est pas sûr que Charline Vanhoenacker assume sa mauvaise foi. Il est même à craindre que les Belges qui usent et abusent des clichés pour définir les Français, dans le contexte actuel, ne visent qu’à affirmer une identité belge sur la défensive, crispée sur elle-même, effroyablement chauvine au vu de ce qu’on peut lire sur le net, alors que la Belgique est « en voie d’évaporation », selon la formule de Karel De Gucht.
Faut-il rester belge à tout prix ?
Karel De Gucht, devenu commissaire européen, n’a pas perdu son franc-parler. Lui dont le parti est laminé par la N-VA, il ose dénoncer le discours de Bart De Wever (le contraire serait quand même étonnant) et, dans Le Soir de ce samedi, il met en garde les partis francophones : « Arrêtez de parler du plan B ! ». Extrait de l’interview :
« Je ne comprendrais pas que les partis francophones aient une démarche qui contribue ou profite à la N-VA en 2014. Ils parlent tout le temps du plan B ! Vous ne pouvez pas choisir le plan B, enfin ! En pratique, cela n’a aucun sens ! N’en parlez plus, ce n’est pas une vraie solution pour le pays et, avant tout, pas pour la Wallonie. Les gens raisonnables en Wallonie –il y en a beaucoup- le savent très bien. Croire que parler du plan B, c’est se renforcer face à ce diable de De Wever, renforce surtout la tendance nationaliste en Flandre ! Les francophones doivent rester calmes et essayer de prendre en compte un peu plus ce qu’il faut aux partis flamands pour résister à cette vague nationaliste. Aussi dans le comportement. Quand je vais en Wallonie, je réalise que les Wallons aiment bien les Flamands. Pourquoi ne ressent-on pas cela plus dans les propos des politiciens francophones ? »
En clair, cela signifie qu’il ne faut pas s’arrêter à la 6e réforme de l’État qui sera déjà très lourde à supporter pour la Wallonie. Il y a trop de résistance au PS, au MR, au CDH, chez Ecolo : il faut apprendre à se montrer plus « sympa » avec la Flandre. Pas de plan B. Pas de plan F (qui ose encore en parler dans la classe politique ?). Pas d’alternative à ce que veulent les Flamands « modérés ». C’est ça ou « ce diable de De Wever ».
Il est certain que Di Rupo ira le plus loin possible dans ce sens, lui qui espère rempiler au «16» après les élections de 2014. Comme Albert II (et le prince Philippe), il personnalise une Belgique en sursis. S’il échoue en 2014, il se trouvera sans doute un poste à la Commission européenne, ou ailleurs. Bien sûr, il y a Mons 2015 qui pourrait le retenir en Wallonie, mais il ne faut pas compter sur lui pour incarner une autre politique que celle qui vise à « sauver la Belgique », d’une élection à l’autre, en fermant la porte à toute alternative (forcément peu populaire). Avec lui, c’est toute la Wallonie qui s’interdit de penser au-delà de la prochaine échéance électorale. Le « plan Horizon 2022 pour la Wallonie » donne à croire le contraire, mais c’est précisément à cela qu’il sert.
Quoi qu’il en soit, on ne sait pas comment les partis de gauche, en Wallonie, vont assumer le coût social du maintien de la Belgique, une fois que la Flandre aura obtenu ce qu’elle veut : la fin (brutale ou progressive) des « transferts financiers Nord-Sud ». Tout l’enjeu est là.
Philippe Moureaux s’est exprimé ce midi sur la RTBF. Ce qu’il retient des élections, hormis son éviction du maïorat de Molenbeek, c’est « l’alerte rouge que la Belgique est vraiment menacée, en tout cas dans sa solidarité sur le plan social, qui est pour moi la chose la plus importante, c’est pour moi ce qui fait l’intérêt de la Belgique… La fin d’un système social égalitaire entre les Belges… à ce moment-là, ce serait tout à fait dramatique» (lien).
G.R.