De Jules Gheude à David Coppi

Jules Gheude a réagi à un billet de David Coppi qui, dans Le Soir, avait profité de l’annonce du retrait de Benoît XVI pour se moquer d’un autre « pape » et d’une autre « foi ». A travers Paul-Henry Gendebien, c’est le projet d’union de la Wallonie à la France qui était visé.

jules gheude 5Cher David Coppi,

J’ai pris connaissance de votre billet d’humeur, intitulé « Le pape du rattachisme toujours en force », paru dans « Le Soir » du 12 février 2013.

Je ne comprends vraiment pas cette attitude qui consiste à toujours appréhender systématiquement le combat réunioniste avec une pointe d’humour sarcastique.

François Perin, dont la qualité d’analyse et la crédibilité n’ont, il me semble, jamais été contestées, n’a-t-il pas été le premier à annoncer que le Royaume de Belgique ne parviendrait pas à survivre à la mouvance nationaliste flamande ? Rappelez-vous sa démission spectaculaire de la fonction sénatoriale, le 26 mars 1980.

Trente et un ans plus tard, vous êtes allé l’interviewer à Saint-Idesbalde et les propos qu’il vous a tenus étaient loin de baigner dans l’ambiguïté. L’option réunioniste était clairement suggérée comme seule solution d’avenir pour la Wallonie en cas de disparition de la Belgique, inéluctable à ses yeux.

Tout cela peut-il prêter à sourire, lorsque l’on voit comment la Flandre évolue depuis le vote, en 1999, par une large majorité de son Parlement, de ces fameuses résolutions qui s’inscrivent clairement dans un schéma confédéraliste, dont il serait naïf de croire qu’il ne débouchera pas un jour sur la scission pure et simple de ce non-pays ?

Il y a quelques années, dans « Vers l’Avenir », Paul Magnette, aujourd’hui président du PS, se disait étonné de voir la mouvance nationaliste s’affirmer avec autant de force : « On croyait que tout cela n’était que du folklore ».

Non, cher David Coppi, on n’était pas au carnaval d’Alost. Et les francophones les plus lucides – peu nombreux, hélas ! – savaient pertinemment que cette mouvance nationaliste ne se confinait pas à la seule N-VA de Bart De Wever, mais qu’elle traversait aussi, de manière substantielle, des partis comme le CD&V et l’Open VLD.

Jules Destrée avait bien compris les choses, lorsqu’il écrivait, dans son fameuse « Lettre au Roi » de 1912 : « Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme. »

J’ai, comme vous le savez, bien connu Jean Gol. Lui aussi ne croyait plus à la survie de la Belgique. Lors d’une rencontre avec Paul-Henry Gendebien, à Paris, il s’était dit ulcéré par les avancées du nationalisme chez les libéraux flamands. Et, pour en avoir maintes fois discuté avec lui, je peux vous dire qu’il ne voyait de solution, pour les Wallons et les Bruxellois, que dans la France.

L’art, en politique, ne consiste pas à gérer la situation au jour le jour, mais bien à anticiper les choses et à faire en sorte de ne pas se retrouver  le nez sur le poteau, contraints à devoir improviser dans l’urgence.

Le constitutionnaliste de l’Université de Liège, Christian Behrendt, m’a félicité d’avoir entrepris, dès 2007, cette initiative des « Etats généraux de Wallonie », destinée à préparer les esprits wallons à l’après-Belgique. Comme il est insensé que les responsables politiques l’aient snobée !

Quant à  feu Xavier Mabille, homme d’une grande sagesse, n’écrivait-il pas, dans sa préface à mon livre « L’incurable mal belge sous la scalpel de François Perin », en 2007 : « Au cas où s’accomplirait l’hypothèse de la scission de l’Etat (hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure)…» ?

Vous n’ignorez pas le rôle important que le Français Jacques Lenain, haut fonctionnaire français aujourd’hui retraité, a joué dans notre réflexion « post-belge », en développant, d’une manière très fouillée, sa thèse de l’union-intégration à la France de la Wallonie et de Bruxelles,  avec statuts particuliers pour les deux entités. Il y a quelques jours, il m’écrivait : « La gauche wallonne va dans le mur. Il lui faudra ce choc pour trouver ensuite le chemin de Paris. »

François Perin m’a dit qu’il copierait cette phrase.

Retenez-la bien. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Bien cordialement,

Jules Gheude

Les Français ont à nouveau leur antenne à Liège

Le quotidien « Vers l’Avenir » nous informe que Liège retrouve son Consul honoraire de France (lien).

Rousseau
Jean-Pierre Rousseau

Le Consulat honoraire de France à Liège dispose à nouveau d’un local pour ses activités. Les Français étaient dépourvus de cette infrastructure à Liège depuis l’été 2011.

C’est en effet durant l’été 2011 que le Consulat général de France à Liège fermait ses portes. Depuis lors, les ressortissants français ne disposaient plus d’un pied-à-terre consulaire en Cité ardente, malgré les nombreux signes démontrant la proximité de la ville avec la France : fête du 14 juillet, village gaulois, activités des Amitiés françaises, etc.

Un an plus tard, en juillet 2012, Jean-Pierre Rousseau, par ailleurs directeur général de l’orchestre philharmonique de Liège, était désigné consul honoraire de France pour la ville de Liège. Depuis ce 29 janvier 2013, ses compétences s’entendent à l’échelle de la province.

Depuis ce jeudi 20 février, le Consulat honoraire dispose même d’un local, situé à l’étage de la Maison de la presse, rue Haute Sauvenière 19 à Liège. C’est dans les mêmes bâtiments que le Consulat honoraire d’Italie s’est installé en juin dernier.

Le rôle du Consul honoraire, en plus de la représentation de la France, des relations diplomatiques et de l’aide aux Français de Liège, consistera désormais à fixer un agenda de permanences, ainsi qu’un mode de communication via internet et une ligne téléphonique.

La première permanence du Consul honoraire dans ces nouveaux locaux se tiendra le lundi 11 mars prochain.

Jean-Pierre Rousseau est joignable via l’adresse mail consulhon.france@yahoo.fr et dispose d’une page Facebook

« Vers l’éclatement de la Belgique ? » par Christian Behrendt

Nous reproduisons ici un communiqué du MR :

A l’initiative de Christine Defraigne, Présidente du Groupe MR au Sénat et Députée wallonne, un afterwork est organisé le lundi 4 mars 2013 à 19h00 à la Maison Libérale (Vinâve d’Ile, 9 – 4000 Liège).

BehrendtThème: « 2014: Vers l’éclatement de la Belgique ? », conférence animée par Christian Behrendt, Professeur de Droit public et constitutionnel à l’ULG. 

– Quels enjeux pour les élections fédérales et régionales 2014 ?

– La sixième réforme de l’Etat a-t-elle déjà du plomb dans l’aile ?

– Vers une septième réforme de l’Etat ?

Carnaval et Saint-Valentin

Il se dit, parfois, que la Belgique est au bord du divorce. A voir la façon dont le président Dupriez-PeumansEcolo du Parlement wallon courtise son homologue flamand, rien, pourtant, ne semble annoncer de nouvelles tensions communautaires. On s’attendrait plutôt à des accords de la Saint-Valentin qui obligeraient tous les élus du royaume à participer au festival du film d’amour de Mons. Tout le monde s’aime et c’est merveilleux. Si Patrick Dupriez voulait que le président du Parlement flamand parle de la Wallonie avec amour, il n’était même pas nécessaire de lui sortir le grand jeu de la séduction car, tout nationaliste flamand qu’il soit, Jan Peumans (N-VA) ne cache pas son intention de venir habiter « non loin de l’abbaye de Val-Dieu » quand il aura pris sa retraite (et il a 62 ans).

L’information est donnée par Le Vif/L’Express qui, dans son édition d’aujourd’hui, rend compte de cette belle journée où le cœur de la Belgique a fait des bonds. L’autre jour, Patrick Dupriez avait donc invité Jan Peumans à découvrir la Wallonie autrement, et cela s’est super bien passé entre eux puisqu’ils n’ont pas arrêté de s’échanger des sourires, des plaisanteries, des petits cadeaux, des pastilles à la menthe… Ils ont bien sûr évité de parler de politique, ou alors juste un peu, sans en avoir l’air. Ils sont de bons amis, c’est ça qui compte. Le problème, c’est qu’au moment des adieux, Patrick Dupriez n’était pas tout à fait sûr d’avoir changé le cours de l’histoire. Il se pourrait bien que Jan Peumans garde les idées de Jan Peumans et que la N-VA ne fasse pas campagne pour une Belgique plus solidaire.

Pour en savoir plus sur cette journée, il faut lire l’article qui lui est consacré dans Le Vif/L’Express sous le titre « Un séparatiste N-VA au pays des merveilles ». Article un peu cruel pour les élus wallons qui font tout ce qu’ils peuvent pour adoucir le cœur des nationalistes flamands. Une version raccourcie de ce texte est disponible sur le site du magazine : ici.

Autre article à lire : l’éditorial d’Eric Deffet dans Le Soir d’aujourd’hui. Ce n’est plus d’amour qu’il est question ici mais de grosse rigolade. On se demandait si les participants au carnaval d’Alost se retiendraient de caricaturer Bart De Wever, maintenant que cette SS-VA, carnaval d'Alost 2ville est dirigée par un bourgmestre N-VA. Eh bien non, mais la polémique n’est pas venue d’où on l’attendait, puisque le char assimilant la N-VA et la SS, avec un wagon pour la déportation des Wallons, a surtout indigné la directrice-générale de l’UNESCO, fâchée qu’une manifestation inscrite au patrimoine de l’humanité (eh oui !) banalise ainsi le nazisme et la Shoah.

Si cette farce a beaucoup fait rire en Flandre, elle a plutôt consterné le journaliste du Soir. Voici sa conclusion :

« …Il n’y a plus d’humour belge. Il y a un humour flamand et un humour wallon. Un héritier de Jules Destrée en ferait une lettre au Roi…

« Imagine-t-on un char du même acabit sillonner les rues de Malmedy ou de Stavelot sans s’attirer les foudres collectives ? Imagine-t-on aussi que Bart De Wever et les autres accepteraient d’être ainsi singés en nazis de pacotille par un carnaval du Hainaut ou de Liège ? Dans les deux cas, quel scandale !

« Nous n’avons pas la même langue. Nous avons partagé tant bien que mal le territoire commun. Nous n’aimons pas les mêmes artistes. Nous avons tracé des murs entre sportifs du Nord et du Sud, radios et télés, élus et priorités politiques. Et voici qu’une évidence saute aux yeux : nous ne rions plus des mêmes choses. Faut-il en pleurer ? »

G.R.

Les Misérables

Aujourd’hui, dans le Soir, un supplément de 24 pages sur le film « Les Misérables ».

les misérablesJe ne dirai rien du film avant de l’avoir vu mais nul ne peut échapper à l’immense publicité faite autour de ce blockbuster anglo-saxon. « Les Misérables » (titre en français dans la V.O.), adaptation pour le cinéma d’une comédie musicale à succès, vont permettre à l’œuvre de Victor Hugo de toucher un nouveau public. Le romantisme révolutionnaire va déferler dans les salles obscures du monde entier. Est-ce fuir la réalité que de se laisser prendre encore une fois par cette belle et grande histoire ?

Victor Hugo, consacré par la IIIe République pour sa conscience politique et sociale autant que pour son immense talent, savait donner du souffle aux valeurs dont se réclame la République française. Les Misérables, au-delà d’un spectacle à vocation planétaire, c’est une leçon d’humanité ancrée dans l’histoire et la culture d’un pays. Voir la France ainsi mise en scène est plutôt réjouissant pour nous. Jamais, peut-être, un film n’aura montré autant de cocardes et de drapeaux français mêlés à tant de bons sentiments, comme sur cette image accompagnant le chant final : « Il viendra le jour glorieux où dans sa marche vers l’idéal, l’homme ira vers le progrès, du mal au bien, du faux au vrai. Un rêve peut mourir mais on n’enterre jamais l’avenir. » Rien que pour cette image de la France, thanks a lot à tous ceux qui ont fait ce film. (G.R.)

les misérables 2

Mittal, patron voyou ?

Suite à un courriel  envoyé à mes contacts où je taxais Mittal de patron voyou, deux amies me rendent attentives à l’opinion qu’avance le Président du CRISP dans les colonnes du « Soir ». Pour Vincent de Coorebyter, ce serait le système pervers instauré par la classe politique nationale, régionale et européenne qui serait condamnable. Les gouvernements français (pour Florange) et wallon (pour la région liégeoise) seraient les premiers responsables de la liquidation programmée des sites sidérurgiques lorrains et wallons, sans oublier la responsabilité de la politique de la Commission européenne.
Paul D.

Vincent de CoorebyterVincent de Coorebyter, Président-directeur général du Centre de recherche et d’informations socio-politiques (Crisp)

En quelques jours, Lakshmi Mittal est devenu, en Belgique francophone, le symbole du patron voyou. Alors que sa décision de supprimer sept lignes à froid dans le bassin sidérurgique liégeois est d’abord lourde d’enjeux sociaux, avec 1.300 emplois directs menacés, le débat qu’elle a entraîné a immédiatement pris un tour moral, proche de l’imprécation. Et, de fait, certains comportements choquent. Mais, de la même manière qu’on évitait soigneusement de réformer la condition ouvrière, au XIXe siècle, aussi longtemps qu’on l’abordait sous l’angle moral de l’alcoolisme et de la misère éducative, on voit mal comment éviter d’autres désillusions économiques si l’on se focalise sur les choix de l’homme Mittal plutôt que sur les conditions qui les favorisent.

Dans un contexte de crise durable de la sidérurgie européenne, chaque investisseur qui promet de préserver une partie du potentiel de production est accueilli comme un sauveur. C’est là une métaphore commode pour les responsables politiques et pour les experts en communication, quand ils doivent commenter la bonne nouvelle. Et c’est une réalité pour les travailleurs concernés, qui savent quelles difficultés ils rencontreraient pour retrouver un emploi dans leur secteur ou dans leur région. D’où le fait que lors de son OPA sur Arcelor en 2006, au moment où les Français menaçaient de fermer leurs sites wallons, Lakshmi Mittal a fait figure de sauveur en Wallonie. Mais son ambition de relancer le bassin sidérurgique liégeois en prenant le contrôle d’Arcelor n’a été perçue dans ces termes-là que par ceux qui voulaient y croire. Pour tout groupe industriel, chaque investissement est conçu comme une source de profit lorsqu’il est effectué et devient une variable d’ajustement lorsque l’évolution du marché le commande. Et cela vaut d’autant plus pour le groupe Mittal que le pouvoir de décision y reste concentré dans la famille, alors que son horizon est mondial : au moment où, comme aujourd’hui, il est en proie à une dette colossale et à des surcapacités, la Wallonie n’est qu’un pion sur son échiquier.

Au fil d’une série de chocs successifs, entre OPA hostiles et fermetures d’unités de production de grande taille, le monde politique a intégré la volatilité des investissements industriels et a cessé de tabler sur un ancrage durable des entreprises sur le territoire, a fortiori lorsque leur capital est étranger à 100 %. Au plan régional, fédéral et européen, la politique économique prend avant tout la forme de mesures d’attraction et de soutien des entreprises, non plus, comme ce fut longtemps le cas, en jouant d’abord sur la qualité des infrastructures et de la formation, gage de productivité élevée, mais en misant davantage sur des aides financières directes, des diminutions de charges et des mesures fiscales de plus en plus généreuses puisque chaque pays se sent obligé de tenir compte du dumping exercé par ses voisins. À quoi s’ajoute, depuis la mise en place en 2005 d’un système européen d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre, l’attrait que constitue l’attribution de droits à polluer que les entreprises peuvent revendre à d’autres sociétés si elles n’en ont pas fait usage.

Il est vrai que Mittal ne joue pas le jeu. Les aides à l’investissement et à l’emploi doivent encourager les patrons à prendre des risques et à maintenir des outils performants, tandis que le marché européen du carbone devait inciter les entreprises à moins polluer afin de profiter de la revente de leurs quotas de CO2 restés inutilisés grâce à des techniques plus respectueuses de l’environnement. Lakshmi Mittal, lui, a mis en place une stratégie d’achat à bas prix d’aciéries en difficulté, et a joué sur les rivalités régionales et nationales, sur des promesses d’investissement et sur le chantage à l’emploi pour obtenir des aides publiques. Ne tenant pas ses promesses, restructurant sans moderniser, mettant ses aciéries en veilleuse sans accepter de les vendre à des concurrents, Mittal a déçu les gouvernements européens qui avaient espéré, en l’accueillant, éviter la disparition d’installations anciennes que tous les spécialistes jugeaient condamnées. Quant à la revente des quotas de CO2 non utilisés, Mittal a abondamment usé de cette technique au fur et à mesure de l’arrêt temporaire de ses hauts fourneaux les moins rentables, dont ceux de Charleroi et de Liège. Mittal y a trouvé une source de plantureux bénéfices – surtout en ce qui concerne les quotas mis gratuitement à sa disposition en contrepartie de sa promesse de relancer le haut-fourneau d’Ougrée –, tout en provoquant une chute du prix des quotas de CO2 sur le marché européen, ce qui a permis aux entreprises polluantes de racheter à bas prix des droits d’émettre des gaz à effet de serre.

Pour autant, la dénonciation du comportement de Mittal est loin d’être convaincante. Car en insistant sur l’idée que Mittal aurait abusé du système d’aides aux entreprises, on laisse entendre qu’il y aurait eu une rencontre fortuite entre le système et un profiteur du système. Mais, en réalité, il n’y a pas d’un côté ceux qui recourent au système et de l’autre côté ceux qui en profitent. De la manière dont il est conçu, c’est-à-dire en ne conditionnant pas les aides à des engagements contraignants en matière d’emploi ou d’investissement, le système invite à en tirer profit : il organise la recherche de profit, il la consacre par le droit, il est expressément destiné à séduire les entreprises qui, sans lui, renonceraient à investir.

Prétendre que certains détournent le système revient à occulter le fait que le système n’est pas destiné à empêcher les détournements : s’il ne cherche pas à les encourager, il prend sciemment le risque qu’il en existe. Au niveau belge comme au plan européen, le système des aides et des incitants n’est pas conçu pour des entreprises particulières, dont on aurait vérifié au préalable la vertu et les bonnes intentions, mais pour l’ensemble des acteurs économiques, dont on espère que la volonté de profit les rendra sensibles aux opportunités qu’on leur propose. Loin que les patrons voyous soient des hors-la-loi qui bafouent les règles du système, ce sont des procéduriers qui s’engouffrent dans le système pour en utiliser toutes les ressources et, le cas échéant, pour en exploiter également les failles en les transformant en ressources.

Lorsque Sudpresse a dévoilé, il y a trois semaines, la création d’une fondation privée à l’initiative de la reine Fabiola, le grand public a découvert que le statut de fondation privée peut favoriser des buts non lucratifs, mais peut également servir à gérer un patrimoine ou une entreprise en bénéficiant d’un régime fiscal extrêmement favorable. S’agissant de la reine, il n’y avait pas, ici non plus, rencontre fortuite entre un système vertueux et une intention discutable : c’est le système qui suscite l’intention, c’est l’existence légale d’une opportunité qui incite à l’exploiter et qui donne l’idée d’en profiter, comme en atteste l’activité débordante des cabinets de conseil privés et des cellules fiscales d’entreprise qui cherchent en permanence la manière d’optimiser les mesures en place (obtenir un maximum de subsides et d’aides tout en payant un minimum d’impôts).

Si l’on veut moraliser le système, il ne suffira pas de s’attaquer aux individus ou de dénoncer leurs choix après coup. Il faut réfléchir à des contreparties efficaces, c’est-à-dire, dans certains cas, contraignantes, et donc tenter de les mettre en place au niveau européen, puisque le rapport de force est défavorable aux pouvoirs publics à l’échelle régionale ou nationale étant donné la capacité des entreprises à exercer un chantage à la délocalisation. Et il faut réfléchir, même si le terme est passé de mode, au rôle régulateur des interlocuteurs sociaux et de l’État, qui ont fait la preuve, en Allemagne et en Suède notamment, de leur capacité à faire émerger des groupes nationaux ou mondiaux et à préserver leurs intérêts dans un contexte de globalisation.

Paul Magnette, nouveau messie…

Jules Gheude, essayiste politique

jules gheude 5Paul Magnette fait partie de cette catégorie de personnes que l’on gonfle à bloc dans les centres d’entraînement des partis politiques pour les lâcher ensuite comme des êtres d’exception, dont rien ne pourra venir entraver l’irrésistible ascension.

Avec leurs diplômes, leur maîtrise des langues étrangères, leur look BCBG, leur façon de s’exprimer, ils donnent aisément le change au commun des mortels, admiratif devant tant de qualités et qui boit leurs propos comme paroles d’évangile.

Pourtant, il suffit de gratter très légèrement pour retrouver la réalité crue.

Licencié en sciences politiques, Paul Magnette s’était étonné, il y a quelques années, dans Vers l’Avenir, de la poussée nationaliste en Flandre : « On pensait que tout cela n’était que du folklore ».

N’aurait-il pas dû savoir que tout cela était inscrit depuis très longtemps dans les astres ? N’avait-il pas suivi l’évolution du Mouvement flamand, dont Jules Destrée disait, dans sa Lettre au Roi de 1912, qu’il ne s’arrêterait jamais? N’avait-il pas lu le livre Les Flamands de Manu Ruys, publié en 1973 et dont le sous-titre indiquait qu’ils étaient une nation en devenir ? Ne savait-il pas que François Perin avait démissionné spectaculairement de la fonction sénatoriale en 1980, en déclarant que la Belgique, atteinte d’un mal incurable et irréversible – le nationalisme flamand – n’avait plus d’avenir ? N’avait-il pas compris, en 1999, l’importance de ces cinq résolutions que le Parlement flamand avait adoptées à une large majorité et qui s’inscrivaient clairement dans la logique confédérale ?

Dans une interview accordée au Vif/L’Express, en novembre 2012, Paul Magnette donnait l’impression de posséder un ouvrage rare dans lequel il était écrit que la Belgique avait valeur d’éternité : « Le conflit communautaire fait partie de la Belgique. C’est un trait de son identité. Ce n’est pas une pathologie. » Comme si l’on devait trouver normal, et finalement motivant, d’évoluer dans un contexte où la chamaille, la suspicion, l’agressivité sont des données permanentes…

Paul Magnette se fourvoie aussi lorsqu’il pense qu’une fois la Flandre partie, une « Belgique résiduelle », composée des Wallons et des Bruxellois, pourrait poursuivre la route. C’est le fameux Plan B, sur lequel les responsables francophones, soucieux de préserver avant tout leur rente de situation, fantasment abondamment.

Mais la chose ne serait pas aussi simple.

Une adhésion de plein droit de ce « WalloBrux » aux traités internationaux comme successeur de l’ancienne Belgique pourrait être contestée juridiquement par d’autres Etats, par exemple par le nouvel Etat flamand… Celui-ci se mettrait de facto en dehors des organisations internationales, que la déclaration d’indépendance soit jugée légale ou non par la Cour internationale de Justice. Mais, par là même, la Flandre mettrait aussi la Belgique résiduelle hors du jeu international, l’exclurait des organisations internationales de jure. Ce fut d’ailleurs le cas pour la « Yougoslavie continuée » (Serbie-Monténégro) lors des sécessions croate et slovène de la Fédération yougoslave.

Les analyses fouillées qui ont été menées, tant au niveau des Etats généraux de Wallonie qu’au sein du Gewif (Groupe d’Etudes pou la Wallonie intégrée à la France) ont démontré qu’un Etat wallon indépendant et un Etat Wallonie-Bruxelles ne pouvaient constituer des options réalistes et financièrement viables.

Pour la Wallonie, seule une union-intégration à la France, avec un statut particulier – de façon à permettre d’harmoniser progressivement les politiques en matière d’enseignement, de santé, de législation sociale, de fiscalité et de justice – pourrait garantir un avenir de qualité. Bruxelles, s’il elle en émettait clairement le souhait, pourrait, elle aussi, disposer d’un tel statut.

Mais on sait aussi ce que pense Paul Magnette de la France : « Être rattaché à un pays qui a une culture aux antipodes de la nôtre, c’est ridicule. (…) Il y a une rupture culturelle avec les Français. Si on doit se rattacher un jour, ce sera plutôt à l’Allemagne. C’est plus l’intérêt industriel de la Wallonie. »

Idée que l’intéressé qualifie lui-même de lunaire et que ne partagerait certainement pas André Renard, ce grand pilier du Mouvement wallon, qui écrivait le 13 juillet 1958, à la veille de la Fête nationale française : « Notre cœur reste attaché à la France. Nous avons foi dans cette France qui, pour nous, est éternelle. (…) Elle reste le grand flambeau et, pour beaucoup d’entre nous, la grande lumière de culture. C’est pourquoi nous terminons, comme nous l’avons commencé, en criant : Vive la France ! »

Nul doute que Paul Magnette aura pris connaissance de l’exposé que Hendrik Vuye, le constitutionnaliste des Facultés de Namur, a fait lors de la réception de Nouvel An du Vlaamse Volksbeweging : « La Flandre dispose de la légitimité démocratique nécessaire, via son Parlement flamand, pour se libérer du carcan belge. »

C’est exactement ce qu’écrivait François Perin, en 1981, dans La Meuse : « Qu’est-ce qui pourrait empêcher les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation ? Ils ont créé tous les instruments de leur future légitimité. (…) Jamais l’Europe, ni l’Otan, dira-t-on, ne laisseront éclater la Belgique. Que pourraient-ils faire : débarquer les Marines pour nous apprendre par la force à vivre ensemble ? »

(1) A paraître prochainement : Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique

« Belgium is back »

Non la Belgique n’est pas morte, elle était même de retour au Forum économique mondial de Davos : « Belgium is back ». Puisque la bourse est née en Flandre à la fin du Moyen Âge Di Rupo, Davoset qu’à défaut d’une identité véritable, la jeune Belgique s’est affirmée au XIXe siècle par la vigueur de son capitalisme, il était permis à Elio Di Rupo de vanter la soumission des autorités belges au monde des affaires en proclamant « Belgium is back ».

Belgium is back : pas la Belgique de papa mais celle des businessmen du monde entier. Pour rappel, dans son discours d’investiture, le président Reagan avait pour sa part déclaré « America is back ». Avec cette référence ultralibérale et la promesse de quelques avantages financiers, le message du Premier ministre au Forum économique mondial de Davos avait tout pour séduire des investisseurs potentiels, du moins en paroles, certains se réjouissant d’un « breath of fresh air », comme on peut le lire sur le site de l’AWEX.

Il est dommage que Lakshmi Mittal ait choisi le même jour et le même lieu pour annoncer le sien, de message, avec moins de grandiloquence et plus d’effet, malheureusement. Mais le couperet qui tombe sur la sidérurgie liégeoise, c’est une autre histoire. Après tout, Mittal pourra confirmer la bonne volonté des autorités belges. On ne peut pas reprocher au chef du gouvernement de s’adapter au contexte économique international, ni d’attirer l’attention sur le pays qu’il représente (n’en déplaise aux mauvaises augures annonçant la disparition prochaine de la Belgique, « Belgium is back » -à répéter sans modération), ni de vouloir apparaître comme le Premier ministre de tous les Belges, sachant que le socialisme n’a pas la cote en Flandre. Elio Di Rupo relève tous les défis. Cherche à plaire à tous les publics. Fait son chemin dans le monde. Pour un peu, on lui reconnaîtrait la stature d’un homme d’État, car« Belgium is back », vous vous rendez compte ?

G.R.

La Wallonie avec la France en Europe et dans le monde