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Mélenchon pour sauver l’Europe ?

Lu ce 19 avril sur le site de La Libre :

Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.

La Présidentielle française ouvre le débat sur un contrat social européen. L’Europe a deux ans pour se réformer et en proposer les résultats à l’approbation du citoyen.

Avec l’élection présidentielle française, s’ouvre un créneau de deux années qui se fermera en mars 2019 avec la clôture du Brexit, et en juin avec l’élection du Parlement européen qui dorénavant choisira vraiment le prochain président de la Commission. L’Europe a donc deux ans pour se réformer et en livrer les résultats à l’approbation des citoyens. Les élections françaises marquent le coup d’envoi d’une réappropriation citoyenne de l’Europe, à l’échelle cette fois d’un grand pays.

Trois comportements distincts

Se plaint-on assez du déficit démocratique en Europe ! Eh bien voici que la campagne présidentielle énumère de façon vivante et précise les termes de l’équation européenne pour le citoyen de base. Pas moyen d’y échapper ! En gros on identifie trois comportements : d’abord les Dupont-Aignan et le Pen, personnalités au demeurant très différentes et opposées, mais tous deux champions de la fuite hors du système européen dont ils refusent les règles et les rapports de force. C’est l’illusion souverainiste ! Elle ne tient pas la route. Car cette posture archaïque et régressive ne peut séduire que les passéistes ou, à la rigueur, ceux des atlantistes qui préfèrent la tutelle de Washington à la souveraineté partagée de Bruxelles. Le souverainisme est voué à se marginaliser pourvu que l’Europe se réforme.

Viennent ensuite Macron et Fillon qui voient dans le redressement interne de la France la réponse à l’hégémonie allemande sur l’Europe, laquelle est en réalité celle de la droite CDU-CSU. Celle-ci, à travers le PPE – et la Commission -, contrôle en effet la politique économique européenne. Entre-temps, l’un et l’autre font profession d’exemplarité sur l’orthodoxie financière et sur les réformes structurelles : plus de marché, moins d’Etat et davantage de flexibilité pour le travail. Foncièrement, ils sont d’accord avec le modèle allemand actuel dont le caractère insidieusement dual soit leur échappe, soit les indiffère. Bons élèves de l’ordo-libéralisme, ils négocieront avec Berlin une fois qu’ils auront « reconstruit la crédibilité de la France », ce qui n’est pas très gaullien. Le premier est plus ouvert sur la défense commune que le second, enfermé dans une logique strictement intergouvernementale : c’est le Plan Fouchet du général de Gaulle.

Viennent enfin Mélenchon et Hamon, tous deux députés européens de gauche et qui entendent quant à eux changer l’Europe. Ils prennent le contrepied de Dupont-Aignan et Le Pen : Hamon veut remplacer le groupe informel de ministres des Finances qui codirigent l’eurozone, par un Parlement de l’eurozone; Mélenchon pour sa part va d’emblée au bras de fer avec le Dr Schauble : il entend renégocier la gouvernance de déflation larvée et de divergence interne de l’eurozone, sous la menace d’une sortie de l’euro, laquelle serait décidée par référendum. En revanche, si Hamon pense défense commune, Mélenchon se campe en paladin de la dissuasion nucléaire française qui ne saurait être partagée. On notera la posture gaullienne du leader des insoumis.

Les leçons à tirer

Que dégager comme leçons de ce paysage contrasté ? D’abord, que les positions sur l’Europe ne collent pas toujours avec la géographie politique : gauche et droite se recoupent sur plus d’un point. En témoigne l’existence aujourd’hui d’une opinion majoritaire en France qui rejette les politiques d’austérité de l’eurozone soutenues par les gouvernements de centre droit mais d’autres aussi, comme celui de Hollande précisément. L’addition des votes prêtés par les sondages aux Le Pen, Dupont-Aignan, Mélenchon et Hamon ne laisse aucun doute là-dessus. Ensuite, l’hostilité monte contre le dumping social, notamment la fraude à grande échelle dans la directive sur les travailleurs détachés qui est récusée par presque tous les candidats. Enfin le contrôle effectif de l’immigration, indissociable de formes variées de protectionnisme, reste le clivage le plus net entre l’extrême droite et les autres partis. En revanche une grande partie de l’opinion saisit le caractère singulier de la question des réfugiés.

La leçon qui s’impose dès maintenant est celle-ci : si les Français s’affirment, à près des trois quarts, attachés à l’euro, l’austérité budgétaire et salariale est récusée par une majorité disparate mais bien réelle d’entre eux parce qu’elle est absurde. Elle freine la croissance en Europe et elle finira par pousser un des pays périphériques – Italie, Grèce, Espagne, Portugal – hors de l’eurozone. La porte sera alors ouverte à de nouveaux Brexit dans l’UE-27, car c’est l’eurozone qui fournit son centre de gravité à l’Europe.

Or aujourd’hui, le dispositif institutionnel de l’eurozone interdit la révision des politiques d’austérité gravées dans le marbre des traités. Il exclut en effet de facto, voire en droit, les outils du redressement économique de l’eurozone : un budget fédéral, une mutualisation et une restructuration des dettes souveraines en excès, des gains de compétitivité par l’investissement public national et communautaire, une harmonisation de la fiscalité des multinationales et des très grands patrimoines. Cadenasser la gouvernance de l’eurozone comme l’entend à tout prix la CDU du Dr Schauble, c’est donc s’interdire de corriger les divergences entre le noyau et la périphérie de l’eurozone, de lutter contre les inégalités et de rétablir effectivement la justice fiscale entre capital et travail, et entre PME européennes et firmes globales étrangères. Or l’Europe ne doit pas servir à verrouiller et à clicher le régime de distribution de la richesse et du revenu construit par le progrès technologique et la mondialisation. Il en va ici d’une prérogative primordiale de la démocratie européenne.

La réforme de l’eurozone, nécessaire à l’abandon des politiques d’austérité, implique donc en même temps un contrat social européen. Renforcement des institutions et contrat social sont indissociables. C’est l’enseignement principal de la présidentielle française : la Convention qui clôturera les deux années de renégociation des traités, devra donc accoucher d’un compromis historique entre la gauche et la droite, entre les intergouvernementaux et les communautaires pour permettre à l’Europe de se redresser et reprendre sa route.

Notre élection présidentielle

Un article de l’AFP publié aujourd’hui sur le site de La Libre :

Pourquoi les Wallons adorent et suivent de près la présidentielle française

« Tout un pays » sera bientôt suspendu aux résultats d’une élection particulièrement décisive. La France? Non, la Belgique, où la lutte entre Emmanuel Macron, Marine Le Pen, François Fillon ou encore Jean-Luc Mélenchon attise les passions.

L’issue de la présidentielle, qui aura lieu les 23 avril et 7 mai, est attendue par les Belges, en particulier côté francophone, « comme si leur propre sort en dépendait », assure Henri Goldman, le rédacteur en chef de la revue « Politique ».

C’est que l’attrait pour la chose politique française, pour des Belges qui se perdent souvent dans les méandres de leur propre système fédéral, vire parfois à « l’obsession », observe M. Goldman, dont le magazine a publié en mars un numéro spécial sur la France sous le titre « Cette république que nous avons tant aimée ».

En Belgique, le Premier ministre émerge de délicates négociations entre une demi-douzaine de partis, qui peuvent durer des mois, après l’élection du Parlement au scrutin proportionnel. Au contraire de l’élection présidentielle française au suffrage universel direct.

En 2017, les multiples péripéties de la campagne renforcent encore la passion des Belges pour la politique française qui remonte à des décennies.

Election ‘par procuration’

« Les Belges entendent presque autant parler du ‘Penelopegate’ (qui met en cause le candidat conservateur François Fillon et son épouse Penelope) que de l’affaire Publifin », un scandale d’emplois présumés fictifs très complexe qui ébranle la classe politique wallonne depuis le début de l’année, souligne le rédacteur en chef de « Politique ».

Ainsi, lors de ses rassemblements à Paris et Marseille, le candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon pouvait compter sur le soutien de la « Wallonie insoumise », dont des membres arboraient fièrement des drapeaux frappés d’un coq rouge sur fond jaune, symbole de la région francophone du sud du pays.

« En Belgique, on a l’impression qu’on ne sait jamais très bien ce qui va ressortir d’une élection. On a plus de mal à y voir clair qu’en France », explique à l’AFP Jean Faniel, directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP).

Un intérêt qui pousse les médias belges à organiser leur couverture comme s’il s’agissait d’élections nationales, à grand renfort de directs, de reportages et d’envoyés spéciaux.

« Le public suit la présidentielle française de près, on en parle énormément. Il y a une espèce d’élection par procuration qui se joue », relève le correspondant à Paris de la télévision publique francophone RTBF, Pierre Marlet. (…)

Si les Belges pouvaient élire le futur président de la République française…

Voici ce qu’on peut lire aujourd’hui dans La Libre :

Si les Belges pouvaient élire le futur président de la République française, ils désigneraient Emmanuel Macron. C’est ce qui ressort du Baromètre La Libre / RTBF / Dedicated. Le président d’En marche! virerait de justesse en tête au premier tour avec 26%, juste devant la patronne de l’extrême droite (25%).

Le socialiste Benoît Hamon arriverait 3e (13%) devant François Fillon (12%) et Jean-Luc Mélenchon (8%).

Cela dit, les indécis représentent encore 35% des personnes interrogées.

En Flandre, Le Pen l’emporte

Par région, l’écart se creuse entre Macron et Le Pen à Bruxelles et en Wallonie. Le candidat d’En marche! monte à 23% à Bruxelles et même 27% en Wallonie contre respectivement 15% et 23 % pour Le Pen. En Flandre, par contre, Marine Le Pen décroche la première place devant Macron  (28% – 26%).

Au second tour, en cas de duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, le nouveau venu s’imposerait avec 62 % des suffrages. La présidente du Front national est systématiquement défaite au second tour quel que soit son adversaire. Le front républicain semblant, en tout cas lors des sondages, rester très solide. Fillon décrocherait ainsi 54% pour 46% à la présidente du FN. Benoît Hamon ferait encore mieux avec 59% pour 41% pour Marine Le Pen.

Des résultats finalement assez proches de ceux annoncés par les instituts de sondages français. Autre donnée similaire en Belgique et en France, Emmanuel Macron l’emporte contre tous ses adversaires au second tour. Il distancie Fillon de 36% (68% – 32%) et enregistre le même score face à Hamon que face à Marine Le Pen (62% – 38%).

Ce sondage a été réalisé auprès de 2.898 électeurs belges entre le 16 et le 20 mars 2017. La marge d’erreur maximale est de 3% sur l’échantillon en Flandre, de 3,2% en Wallonie et à Bruxelles et de 1,8% sur l’échantillon national.

Voir aussi, sur le site de la RTBF, la séquence du journal télévisé intitulée Présidentielle : les Belges se passionnent (30 mars 2017).

Une nouvelle webtv : Orwell TV

Le Comité Orwell de Natacha Polony devra peut-être changer de nom

Liberation.fr 20 mars 2017
Fondé en 2016 par plusieurs journalistes, le Comité Orwell, qui porte des idées souverainistes, lance une web TV. Une nouvelle exposition parvenue aux ayants droit de l’auteur de « 1984 », qui pourraient bien obtenir un changement de nom du comité.
C’est une récupération qui avait déjà été pointée du doigt sur le plan intellectuel, mais qui pourrait se voir mise en cause juridiquement dans les temps à venir. Créé en mai 2015 par plusieurs journalistes dont Natacha Polony (sa figure de proue), le Comité Orwell est passé à une nouvelle étape ce lundi en lançant sa web TV, Orwell TV, accessible sur abonnement. Il s’agit, ni plus ni moins, de mettre en images les idées que les membres de ce comité en guerre contre la « pensée unique » défendent déjà sur leur site, mais aussi dans les médias où ils travaillent, comme Europe 1 (où Natacha Polony est chargée de la revue de presse), Paris Première (où Natacha Polony dispose de sa propre émission, Polonium, produite par la même société qu’Orwell TV), ou encore le Figaro (où Natacha Polony a disposé d’une chronique et où un autre membre fondateur du Comité Orwell, Alexandre Devecchio, travaille).

Dans la vidéo de présentation mise en ligne sur le site, Natacha Polony rappelle la volonté du comité : défendre un « souverainisme populaire » contre « l’absence totale de pluralisme sur des sujets comme l’Europe, la globalisation, le libéralisme ». Et pour elle, la figure de l’écrivain George Orwell (1903-1950), célèbre pour son roman d’anticipation 1984, est la mieux à même de représenter ce projet : « le totalitarisme théorisé par Orwell dans 1984, ce n’est pas seulement celui qu’ont incarné le stalinisme et le nazisme. La manipulation du langage, sa réduction à des éléments de communication, la pression sur chacun pour qu’il se persuade qu’il ne voit pas ce qu’il voit, tout cela correspond parfaitement à une forme moderne de totalitarisme soft. Et qui est d’autant plus efficace qu’il n’a pas besoin de la coercition », dit-elle.

Sauf que (…)

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Publifin : débattre ou se débattre

Secoué comme jamais par l’onde de choc Publifin, le PS annonce des mesures radicales pour limiter les mandats et plafonner sévèrement les rémunérations des cumulards. C’est le prix de la confiance à rétablir, mais certains mandataires ont l’impression de payer pour d’autres, et font de la résistance. Après tout, ce sont des hommes et des femmes de leur temps, sensibles à leur ego autant qu’à leur portefeuille, encouragés à s’exprimer sur les réseaux sociaux, sans chichi ni tralala. On avait presqu’oublié les confessions de Jacqueline Galant, et voici que l’émotion rebelle de Julie Fernandez-Fernandez fait résonner le net. Députée fédérale et échevine à Liège, elle se dit « renversée », « bouleversée », « salie » par ce nouveau scandale : renoncer à son salaire d’échevine alors que d’autres, au PS, pourront conserver jusqu’à 150 % de leur indemnité parlementaire. On dit les Liégeois frondeurs, mais ce n’est sans doute pas cette façon de prendre à témoin le monde entier pour réclamer justice, en pleurant (selon ses mots), qui va ramener la culture du débat dans un parti depuis longtemps cadenassé.

Pourtant, un débat sur les tenants et aboutissants de l’affaire Publifin est possible, à en juger par ces deux points de vue exprimés sur le site du Vif/L’Express.

L’enjeu du « scandale » Publifin : assassiner les peuples au nom de la défense de la démocratie

Publié le 28 janvier 2017.

Guy Martin réagit à la carte blanche publiée par Eric Jadot et François Gemenne (voir ci-dessous). Pour lui, « laisser les intercommunales aux mains ‘du privé’ dans un système néolibéral c’est l’histoire d’Arcelor Mital, de Caterpillar… et de bien d’autres entreprises fermées aujourd’hui parce que rentables mais pas suffisamment pour le profit des actionnaires. »

Nous sommes ici, à mon estime, au cœur de la campagne contre Nethys : le conflit entre les partisans d’une thèse des secteurs stratégiques aux mains du public et ceux qui pensent que le privé prend tout ce qui rapporte et laisse aux intercommunales ce qui est d’intérêt public et n’est pas rentable… En discréditant Publifin on pousse les communes et la Province à revendre l’outil.

Or, laisser aux mains « du privé » dans un système néolibéral c’est l’histoire d’Arcelor Mital, cuivre et zinc, de Caterpillar, … et de bien d’autres entreprises fermées aujourd’hui parce que rentables mais pas suffisamment pour le profit des actionnaires.

Si le secteur public n’était pas intervenu il n’y aurait plus d’industrie à Seraing (CMI Cockerill) à Herstal (ex-FN Herstal) et dans bien d’autres villes de Wallonie.

Laisser à Monsanto le monopole des graines, c’est donner le droit aux très riches de couper les vivres lorsque les peuples ne font pas ce que les très riches ont décidé dans leur intérêt exclusif.

Laisser « au privé » le monopole de secteurs stratégiques (l’électricité par exemple ou l’information) c’est offrir aux très riches le droit de couper le robinet parce que les choses ne se passent pas dans leur intérêt. C’est offrir aux très riches le droit de donner aux peuples les informations manipulées dans leur seul intérêt.

Donner « au privé », les activités rentables et ne plus laisser aux intercommunales que ce qui ne peut pas rapporter, c’est donner le droit aux très riches de fournir du travail ou pas aux travailleurs.

C’est soutenir la guerre que les très riches mènent aux peuples (pour reprendre l’expression des sociologues Pinçon et Charlot) pour s’enrichir encore plus.

Dans une société néolibérale débridée le capitalisme public est le seul garant de l’intérêt des peuples.

Quand en plus on diffuse des informations tronquées, (Nethys s’enrichit avec le prix de l’électricité alors que celui-ci est fixé par une instance externe et que Nethys est un des acteurs parmi les moins coûteux de Wallonie, Ethias est mal gérée alors qu’elle dégage en 2016 une marge de 400 millions, ne pas reconnaître que le regroupement des intercommunales dans Publifin a réduit considérablement le nombre d’administrateurs et donc la charge financière, prétendre que la structure est opaque alors qu’il suffit de lire l’Écho de la Bourse depuis 2012 pour avoir toute l’information sur la structuration même si un effort de pédagogie devrait être réalisé par les responsables, parler de salaires hors normes alors que le salaire de PDG « privés » est 20 à 50 fois supérieur et ce n’est pas Nethys qui a inventé le néolibéralisme …).

C’est une erreur et une faute.

Une erreur parce que tôt ou tard le mensonge est toujours découvert.

Mais surtout, c’est une faute. Une faute parce qu’elle nuit gravement à l’initiative industrielle publique dans un contexte néolibéral extrêmement concurrentiel et elle nuit à la démocratie.

C’est à mon estime une faute bien plus grande que celle de quelques membres de comités de secteurs qui ont reçu de l’argent sans travailler. Et ce dernier fait est une faute morale inacceptable, d’autant qu’elle s’inscrit contre les valeurs qui sont défendues.

Voilà, à mon sens, le vrai visage de ce que d’aucuns appellent le « scandale Publifin ». C’est le soutien au néolibéralisme en faisant croire qu’on le combat.

Mais, cela s’inscrit dans la logique du temps, comme le pacte d’excellence dans l’enseignement qui propose de transformer le statut de l’école publique en asbl… structure de droit privé.

Publifin-Nethys : une révolte démocrate pour sortir de l’indécence

Publié le 24 janvier 2017.

Une carte blanche de François Gemenne, chercheur en sciences politiques à l’université de Liège et à Sciences Po Paris, et Eric Jadot, conseiller communal indépendant à Herstal et ex-parlementaire fédéral Ecolo.

Tant qu’il n’y aura pas de commission d’enquête au parlement wallon, tant que les responsables du système resteront en place, tant que les communes actionnaires ne se retourneront pas contre Publifin et Nethys en exigeant des démissions, rien ne bougera.

Depuis les révélations de l’affaire Publifin, beaucoup à Liège tentent de temporiser : Nethys représenterait 3.000 emplois dans le bassin liégeois, parler de système de type mafieux abîme l’image de Liège, il faut se garder d’être excessif, car il n’y a pas mort d’homme, et on risque d’abîmer l’outil – comme si nous sabotions des conduites de gaz. Et ceux qui lancent l’alerte seraient inconscients des réalités économiques, ou les complices d’un complot dirigé contre Liège – passons sur le fait que nous sommes tous deux Liégeois.

Et c’est précisément parce que nous sommes mus par l’intérêt des Liégeoises et des Liégeois que nous pointons les pratiques de type mafieuses de Publifin et Nethys. Et c’est précisément parce que nous avons à cœur le développement économique de la ville et de sa région que nous souhaitons contribuer à la réforme de ce système de fond en comble. Plus d’un mois après les premières révélations, malgré le concours de bonnes intentions auquel se livrent les uns et les autres, ni Stéphane Moreau (PS), ni André Gilles (PS), ni Georges Pire (MR) n’envisagent de démissionner des différentes sociétés à capitaux publics qu’ils pilotent. Seule la position du ministre Furlan paraît aujourd’hui difficilement tenable.

Des motions communales exigeant des têtes

Nous le disons avec force : tant qu’il n’y aura pas de commission d’enquête au parlement wallon, tant que les responsables du système resteront en place, tant que les communes actionnaires ne se retourneront pas contre Publifin et Nethys en exigeant des démissions, rien ne bougera : aucune réforme profonde du rôle des intercommunales, ni du mode de rémunération des mandataires publics, ne pourra avoir lieu. Et cela nous est insupportable. Une motion dans ce sens sera déposée par le second signataire de la présente au prochain conseil communal d’Herstal. Puissent beaucoup d’autres communes faire de même.

On nous a reproché de ne pas penser aux quelque 3.000 travailleurs de Nethys. C’est indécent. C’est indécent, parce que cela sous-entend que ces emplois sont le fait de malversations, et que ces malversations sont nécessaires au maintien de l’emploi. C’est une insulte pour tous les travailleurs de Nethys et ses filiales. Et leurs emplois existent non pas grâce à Nethys, mais parce qu’ils remplissent une mission de service public : en premier lieu, la distribution de gaz et d’électricité. Faire croire que Nethys est une réussite « exceptionnelle » est indigne : Nethys assure avant tout une série de services publics (distribution de gaz, d’électricité, de services de télécommunication, etc.), et les bénéfices engrangés le sont avec les redevances payées par les contribuables.

Nethys étouffe l’initiative privée

On nous a reproché de vouloir mettre à mal tout projet industriel public en région liégeoise. Nous disons simplement que les intercommunales n’ont pas pour mission d’investir l’argent des contribuables dans des investissements à risque. Les intercommunales n’ont pas pour vocation de concurrencer le secteur privé. Et Nethys se comporte comme une entreprise 100% privée : c’est un détournement de son objet social, et une privatisation de l’argent public. Et le développement de Nethys s’est souvent fait au détriment de l’initiative privée : depuis une semaine, nous recevons des dizaines de témoignages d’entrepreneurs ou d’acteurs du monde associatif ou économique qui ont été victimes de menaces, de pressions ou d’extorsions parce que leur projet contrariait les intérêts de Nethys.

On nous a reproché de faire le lit du populisme, en accréditant la thèse du « tous pourris ». C’est le monde à l’envers. Et c’est une insulte envers tous les militants socialistes, libéraux, et chrétiens-humanistes qui partagent notre indignation. Ce qui fait le lit du populisme, ce sont précisément les agissements des mandataires de Publifin, et le déni de réalité dans lequel beaucoup – mais de moins en moins, espérons-le – s’enferment aujourd’hui. Ce sont eux qui cassent la démocratie, pas nous.

Pouvoir d’intimidation

Enfin, on nous a reproché d’exagérer en qualifiant le système Publifin de type « mafieux », de tenir des propos non scientifiques, non étayés par des preuves. L’article 416 bis §3 du code pénal italien définit une association de type mafieux comme « une association dont les membres utilisent le pouvoir d’intimidation tiré des liens d’appartenance et l’atmosphère de coercition et de conspiration du silence qui en résultent pour commettre des infractions, pour acquérir le contrôle direct ou indirect d’activités économiques, (…) ou recueillir des bénéfices ou des avantages injustifiés pour eux-mêmes ou pour autrui. » C’est exactement de cela qu’il s’agit. Et c’est cela qui doit cesser. Pour la démocratie, et pour le développement économique du bassin liégeois.

Les citoyens du XXIe siècle

Citoyenneté responsable, droits et devoirs, cohésion sociale… : ce sont là des questions essentielles souvent réduites à des mots creux.  La primauté de l’économie fait penser que l’idée même d’un corps politique a perdu de sa légitimité. Pour nourrir le débat, donc pour rendre une chance à la politique, La Libre Belgique a donné la parole au philosophe français Yves Michaud. Celui-ci fut reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1968. La « gauche libertaire », il s’en réclame encore aujourd’hui, mais ses messages sont loin de répéter les slogans de mai 68.   Ce qu’il dénonce : le laxisme, le je-m’en-foutisme, le communautarisme, l’incivisme, tout ce qui fragilise le contrat social. « On est arrivé à ce paradoxe que l’Etat de droit, qui garantit le libre exercice de la citoyenneté, devient lui-même l’allié de l’incivisme », écrit-il dans son nouveau livre intitulé Citoyenneté et loyauté (éd. Kero, 2017, 118 pages).

Dans ce livre, on trouve aussi ceci, qui renvoie chacun à ses responsabilités : « Quand tout peut passer parce que tout le monde est résigné à la faillite, effectivement tout passe et il n’est guère surprenant que le petit délinquant de banlieue, connu défavorablement des services de police selon l’expression consacrée, se transforme un jour proche en terroriste assassin. » Autre phrase retenue par La Libre Belgique : « La nationalité est une chose, la citoyenneté en est une autre. Celle-ci ne peut être que voulue et construite et elle requiert plus que la simple présence sur place : elle exige la loyauté. » Voilà une définition du vivre-ensemble qui a au moins le mérite de la clarté : « L’allégeance faite (…) à une religion prétendant avoir primauté sur toute autre allégeance, comme c’est le cas pour l’islam tant que le croyant ne reconnaît pas expressément sa seule allégeance à la République et à ses principes (…) est une trahison. »

Voici l’entretien qu’Yves Michaud a accordé au journaliste Baptiste Erpicum. Cet entretien a été publié dans la Libre Belgique des 14 et 15 janvier 2017.

« Les adolescents devraient prêter allégeance au corps politique »

Pour le philosophe français Yves Michaud, nous ne savons plus ce que signifie « être citoyen ». Il propose de rénover notre adhésion à une communauté politique en lui jurant loyauté. Ceux qui trahiraient ce serment risqueraient jusqu’à la déchéance de nationalité. Entretien.

Dans votre dernier ouvrage, vous posez le constat d’une crise réelle, celle de la citoyenneté. D’après vous, cette crise se manifeste à travers tous les phénomènes d’affaiblissement du civisme comme les petites incivilités, les dégradations de biens publics, les combines ou les fraudes à la TVA. Mais cette crise, elle s’incarne aussi sous la forme d’évasions fiscales frauduleuses, de manifestations de « casseurs »… Et, enfin, elle culmine avec les actions terroristes de citoyens, se donnant pour mission d’exterminer ceux qui ne pensent pas comme eux, ceux qui ne sont pas de la même religion ou tout simplement leurs concitoyens. Comment en est-on arrivé là ?

La crise tient à ce que nous ne savons même plus que nous sommes des citoyens. L’explication est simple : cela ne nous coûte rien. Avant, que nous soyons immigré, que nous fassions notre service militaire ou que nous ayons à faire notre place dans la société, être citoyen avait du sens, parce que c’était acquis, je dirais, au prix d’un certain effort. Aujourd’hui, nous vivons dans des sociétés où la citoyenneté nous vient en naissant. Et puis, surtout, avec la citoyenneté, nous viennent tous les bénéfices sociaux, tous les fruits de ce qu’on appelle l’Etat providence : entre autres, la sécurité sociale, la prise en charge de certains services, les revenus de substitution. Tous ces avantages de la citoyenneté nous en profitons, et nous ne mesurons pas que cela a un coût, pas seulement un coût d’argent, mais aussi un coût d’engagement – par le passé, les gens ont lutté pour être citoyens.

Aujourd’hui, on ne se sent plus redevable de rien ?

Exactement, tout semble aller de soi. Nous trouvons même que le peu que l’on nous demande, par exemple s’inscrire sur les listes électorales en France, c’est scandaleux. Il n’y a plus de geste volontaire d’adhésion à la communauté politique.

Est-ce dû à un manque d’amour de la patrie ?

Mon propos est un peu différent. La crise de la citoyenneté est notamment liée au fait que les sociétés sont devenues plurielles. A la fois, il y a de grandes ruptures générationnelles, il y a des immigrants et des migrants – des gens qui décident de faire leur vie ailleurs. Et puis, il y a une ouverture de cultures à la mondialisation, qui fait que moi, qui suis lyonnais, je ne partage pas la même culture qu’un Breton. Par conséquent, nous en oublions l’appartenance fondamentale, qui est l’appartenance à la communauté politique. Quand je parle de communauté politique – et c’est un des points essentiels de mon livre – ce n’est pas l’appartenance à la nation. Si l’identité nationale signifiait quelque chose au XIXe siècle, elle ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui. En revanche, l’identité civique, citoyenne, à mon sens, elle a toute sa place. Ce qui est fondamental, c’est de dire : « Nous faisons partie du même corps politique », au sens où nous partageons un certain nombre de valeurs. Pour nous, en France, et pour la plupart des Européens, il s’agit de la liberté, l’égalité et la solidarité.

Mais comment revenir à une citoyenneté volontaire, engagée ? Comment rénover le serment entre les citoyens et le corps politique ?

Le corps politique, ce qu’il demande, c’est d’abord qu’on lui soit loyal. On lui est, par exemple, loyal quand on a mon âge, parce qu’on en fait partie depuis longtemps, qu’on y a réfléchi. Mais, pour beaucoup d’autres personnes, cette loyauté à un corps politique suppose qu’on ait d’abord appris qu’on en faisait partie. Je prône donc une formation civique forte : non pas l’apprentissage de la liste des sous-préfectures (ou des chefs-lieux des provinces en Belgique), mais, disons, des principes de la Constitution, de notre manière de vivre ensemble, des droits de l’homme et des obligations que cela implique : la tolérance, le respect de la liberté religieuse et aussi de la croyance. Bref, il faut produire cette loyauté, très tôt, à travers l’enseignement d’une éducation. Concrètement, je propose un service civique obligatoire, d’une durée de trois mois, qui s’adresserait aux adolescents au cours de leur seizième année. A l’issue de ce service civique, les adolescents devraient prêter solennellement allégeance et loyauté au corps politique. Un tel serment civique a existé dans nombre de sociétés, il existe encore d’ailleurs sur le papier quand quelqu’un est naturalisé : il fait un serment de loyauté à son pays. Pour moi, ce serment de loyauté, puisqu’on a oublié presque tous qu’on bénéficie du corps politique, il devrait concerner tout le monde.

Alors que les gens ne se préoccupent guère de leurs devoirs de citoyen, pourquoi trouveraient-ils un intérêt à prêter un serment civique ?

Ce qu’il faut leur rappeler c’est qu’en France, ils bénéficient des avantages de la communauté républicaine. On ne leur demande pas de devenir français et de manger du cochon. Si les gens veulent manger végétarien ou halal, ils peuvent le faire. Mais il faut qu’ils reconnaissent que la communauté républicaine leur apporte un certain nombre de choses et que s’ils sont déloyaux, ils peuvent en perdre les bénéfices.

Comment pourraient-ils en perdre les bénéfices ? Vous envisagez la mise au ban de la société des personnes déloyales ?

Exactement, il existe déjà des peines de privation de droits civiques. On peut imaginer de mieux les définir, de les détailler et de les rendre graduelles de manière à priver le citoyen renégat de certains droits politiques économiques et sociaux. Avec au bout du compte, la déchéance de nationalité. Ce qui ne pose pas de problème en droit, puisqu’existe le statut d’apatride. Il y a selon moi trois cas d’exclusion majeurs. Un, la fraude fiscale massive et organisée et les cas d’expatriation fiscale frauduleuse. J’ai des amis qui ont divorcé fictivement, et sont allés s’installer l’un en Angleterre, l’autre au Luxembourg pour échapper au fisc. A ce moment-là, ils pourraient aussi bien renoncer à la nationalité française. Deux, la trahison. Autrement dit, l’allégeance à un Etat étranger, une institution, voire une religion prétendant avoir la primauté sur toute autre allégeance. Quand les terroristes commettent un attentat, et font allégeance à l’Etat islamique, il n’y a pas à se poser de question. Trois, les actes de barbarie accompagnant certains crimes affreux. Faute d’être condamné par la peine de mort, ces actes devraient au moins entraîner la mort civile.

Ce projet d’une citoyenneté voulue remonte aux Lumières. Vous ne proposez rien de neuf ?

Il y a beaucoup de choses qui ont été mises en place par le passé et qui sont excellentes, il ne s’agit pas d’y revenir de façon réactionnaire, mais de revenir sur le laisser-aller et le laxisme qu’on a pratiqué. J’ai dirigé les écoles des Beaux-Arts, un établissement public important. Je sais très bien que les règlements s’usent : au fur et à mesure que le temps passe, ils ne sont plus adaptés et, en général, on cède au laxisme. Moi, ce que je dis, c’est qu’il faut savoir resserrer les boulons. Comme pour une machine qui, à force de fonctionner, commence à vibrer.

Coopération linguistique

La Belgique est traversée par une frontière linguistique et on sait combien celle-ci détermine la vie politique du pays. L’évolution centrifuge de celui-ci est néanmoins compensée par un discours rassurant. Des liens sont non seulement maintenus mais développés, dit-on. La coopération : voilà le mot qui sauve. Ce serait bien sûr une bêtise de ne pas tirer profit de la diversité linguistique : un prof flamand pour enseigner le néerlandais aux francophones et un prof wallon ou bruxellois pour enseigner le français aux Flamands. Mais il ne suffit pas de signer des accords de coopération car, si les choses bougent en Belgique, ce n’est pas vraiment dans ce sens-là.

L’information suivante a été publiée hier sur le site du journal Le Soir.

En 2015, la Communauté française, la Flandre et la Communauté germanophone concluaient un accord pour faciliter l’immersion linguistique dans les écoles. Près de deux ans plus tard, force est de constater qu’il s’agit d’un fiasco total.

Cet accord de coopération visait à encourager l’échange de professeurs entre Communautés. Mais depuis 2015, pas un seul enseignant francophone n’a traversé la frontière linguistique pour donner des cours en immersion dans une école flamande.

Le fait est que les établissements flamands, quand ils sont en immersion, préfèrent enseigner l’anglais au français.

Et le texte, en soi, favorisait davantage l’échange de la Flandre vers la Communauté française, puisqu’il permet au prof de conserver le salaire de sa Région d’origine. Un avantage pour les Flamands venant travailler chez nous, car la différence de traitement est d’environ 10 %.

Mais du côté des néerlandophones, seuls deux profs ont profité de l’opportunité.

Il ne faut pas désespérer

Le monde est rempli de personnes remarquables. Voici une leçon qui nous vient de France. Elle nous est rapportée par le site de la RTBF.

Caterpillar, Axa, ING… Les exemples de licenciements massifs ne manquent pas en Belgique pour l’année 2016. Mais parfois, cela ne se finit pas toujours aussi mal. A Nantes, dans l’ouest de la France, un chef d’entreprise sur le départ a cédé sa boîte à ses employés afin d’éviter des licenciements.

Il s’appelle Eric Belile et dirige la Générale de bureautique, une entreprise de 40 salariés qui fournit du matériel informatique, des logiciels et des systèmes d’archivage. Alors qu’il était sur le point de partir à la retraite, Eric Belile a renoncé à céder l’entreprise à un gros concurrent, ainsi qu’à ses 4 millions d’euros de dividendes qui lui revenaient. Au lieu de ça, il l’a cédée à ses travailleurs, en formant lui-même cinq salariés qui reprendront le flambeau.

Un patron qui « aime ses salariés »

« J’aime mes salariés. Or, céder l’entreprise à un gros concurrent signifiait de toutes façons licenciements, a expliqué Éric Belile à RMC. Il était impensable d’imaginer que des gens qui ont travaillé avec moi pendant 25 ans, puissent être licenciés. Il y a des cadres qui travaillent ici plus que moi, des salariés qui rentrent tard chez eux, ce que je ne fais pas. »

Une belle histoire dévoilée par RMC et saluée par les employés. « La simplicité pour un chef d’entreprise, c’est de se retirer, de prendre l’argent, et de vivre une bonne retraite au soleil, explique Vincent Le Quer, un des futurs patrons. Mais ce n’était pas du tout sa philosophie. »

Le pacte d’excellence, c’est la mort de l’enseignement technique

Pierre Hazette, homme sage et de bon sens qui fut Ministre de l’enseignement, partage l’article suivant que publie « Le Vif ». Nous tenons à le féliciter pour sa défense de l’enseignement technique.

Guy Martin
Guy Martin
Directeur général honoraire de l’enseignement et la formation de la Province de LIEGE

OPINION

07/06/16 à 10:25 – Mise à jour à 10:24

Au nom d’un enseignement commun (le mythe égalitaire du modèle Condorcet comme disent les spécialistes) les options techniques sont progressivement vidées de leur substance.

Le « Pacte d’excellence » pour l’enseignement est à l’ordre du jour. Apportera-t-il plus de démocratie ?

Non !

Pourquoi ?

Le pacte d’excellence propose un tronc commun jusque 15 ans pour développer l’école orientante fondée sur le modèle de CONDORCET . Le modèle de Condorcet (la même école pour tous) n’est pas un modèle égalitaire. Bien au contraire.

Nous sommes chacun SINGULIERS. Fort heureusement ! Nous avons des tailles différentes, des poids différents, des têtes différentes et … des aspirations et besoins différents.

C’est aussi la même chose dans l’apprentissage. Imposer un même programme à tous (avec les mêmes contenus et appris de la même manière) c’est refuser de respecter ces différences.

Or, celui qui a besoin pour apprendre de contenus « généraux » et utilisant le verbe n’apprendra pas mieux si on lui impose d’apprendre avec des contenus « techniques » et utilisant la main.

L’inverse est vrai aussi.

Dans l’apprentissage, à chacun selon ses besoins et ses désirs (l’équité) est plus efficace que à chacun la même chose (l’égalité).

Ce qui n’est pas acceptable c’est qu’une origine sociale détermine un mode de scolarité (général ou technique) qui entraîne en retour un destin socio économique. Ce qu’il faut refuser c’est que l’école soit un outil de la reproduction sociale.

Imposer à ceux qui ont besoin d’un enseignement articulé sur des contenus techniques et mis en pratiques avec la main, une forme d’enseignement organisée sur le modèle de l’enseignement général c’est les conduire à l’échec et renforcer aussi la reproduction sociale.

Car imposer un tronc commun jusque 15 ans organisé sur le modèle de l’enseignement général, c’est implicitement dire que l’enseignement technique est moins bon, qu’il ne développe pas autant l’intelligence que l’enseignement général. C’est faire d’une différence une déficience. Différent, c’est pas moins bien.

Il est vrai qu’à force de considérer différemment des personnes qui sont les mêmes elles finissent par devenir différentes, mais rien n’est plus injuste que de traiter de la même façon des personnes qui sont cependant différentes.

Nous voilà donc en Communauté française Wallonie Bruxelles engagés, dans un tronc commun pour tous les élèves jusque 15 ans.

C’est une erreur et une faute.

Une erreur pédagogique parce que tous les élèves n’ont pas les mêmes besoins.

Une faute politique parce que le tronc commun de l’enseignement secondaire sera organisé sur le modèle de l’enseignement général, dévalorisant ainsi la force et la portée de la culture technique essentiellement associée à la culture ouvrière.

Mais cela fait longtemps que cette réforme se prépare. J’exprimais souvent à Arnould Clausse, un des pères de l’enseignement rénové, que cet enseignement, tel qu’il avait été concrétisé, soutenait une « normalisation » des formes d’enseignement voulue par les riches au détriment des pauvres.

Cela fait longtemps en Belgique que dans l’enseignement technique, les cours de l’option groupée (c.-à-d. les cours techniques) sont réduits au profit de la formation commune ( les cours généraux).

Au nom d’un enseignement commun (le mythe égalitaire du modèle Condorcet comme disent les spécialistes) les options techniques sont progressivement vidées de leur substance.

C’est une FAUTE. Politique et pédagogique.

Politique parce qu’elle prive des enfants souvent issus de milieux modestes, mais pas exclusivement, d’une formation qui réponde à leurs besoins. Mais aussi parce que cette formation n’offre plus à la société les qualifications nécessaires.

Pédagogique parce que la recherche pédagogique a montré que nous n’apprenons bien que ce que nous agissons (learning by doing). On apprend autant avec les mains sur des choses techniques qu’avec la tête sur des contenus généraux.

Depuis que l’enseignement technique dépend du ministère de l’enseignement et est dirigé par des responsables issus de l’enseignement général (à quelques exceptions près, des fondamentalistes en quelque sorte qui n’y comprennent rien à l’enseignement technique) celui-ci est progressivement détruit. Pourtant, dans le discours officiel, l’enseignement technique est une priorité …

Double discours ou bêtise ?

Probablement les deux.

Mais cela est dû pour une part à un abus de pouvoir dont souvent notamment des membres du parti socialiste d’aujourd’hui sont complices . Elle se construit sur un processus de mystification dévalorisant.

Un des fondements de l’abus de pouvoir permettant l’exploitation des pauvres par les riches est le processus de mystification. Il comprend plusieurs catégories.

Le processus de mystification dévalorisant est l’arme privilégiée des riches. Cette arme est mise en place avec la complicité d’intellectuels à leur service pour faire croire aux pauvres que les différences sont des déficiences et que la pauvreté est une conséquence de leurs déficiences. Innéité, élite et mérite sont les concepts sur lesquels s’appuie ce processus de mystification dévalorisant. Il est d’autant plus difficile à comprendre et débusquer qu’il est devenu constitutif des structures cognitives de notre civilisation, comme le montre Bourdieu. Cette Représentation du monde va de soi. Elle habite l’ensemble des sujets percevants, fais partie de l’inconscient collectif et devient imperceptible. Elle est devenue évidente. Et comme c’est une évidence il est très difficile de la remettre en question. C’est le cas de tout élément constitutif de ce que Pierre Bourdieu appelle une révolution symbolique réussie. C’est du reste pour cela et par cela qu’il s’autodétruit progressivement. Il devient hégémonique et totalitaire n’est plus capable de s’adapter et est, par la nécessité de l’évolution, contraint de disparaître.

C’est le mythe de l’école commune fondée hélas sur le modèle de l’enseignement général organisée au départ de l’importance du Verbe qui tuera un enseignement d’excellence offrant à certains issus de milieux peu favorisés (mais pas uniquement) un enseignement qui les dévalorise et en fin de compte les pousse vers la révolte à l’égard d’une société qui ne veut d’eux que pour les exploiter.

Est-ce cela, l’école d’excellence que l’on veut, lorsqu’on est démocrate ?

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