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Indigné, je le suis !

Jean-Alexis D’Heur (Liège)

Nos grands cerveaux politiques sont ravis et radieux. Leurs petits replis tressaillent de bonheur. Pensez donc, ils sont des sauveteurs d’essentiel. Grâce à leur valeureux combat, les 93 % de Bruxellois francophones conservent la jouissance de droits démocratiques que menaçait le fanatisme belliqueux de leurs « chers amis flamands ». D’ici peu ils auront celle de continuer à parler français même en dehors de chez eux ! Quelle victoire ! Quel triomphe ! Les lauriers de la victoire poussent sur les têtes fatiguées des nuits à battre et rebattre les cartes biseautées du vieux jeu politique belge. La porte est ouverte à de nouvelles victoires, c’est pour elles que nos vaillants se réinstallent dans le même tripot.

Cette fois, il s’agit de faire survivre économiquement et socialement un Etat politiquement moribond. Quel bonheur pour nos fatigués de retrouver le terrain familier des vieux slogans idéologiques gauchistes et droitistes que l’on dut remiser trop longtemps. De nouvelles cartes sont dans les mains affolées des éternels perdants que les Wallons élisent depuis plus de cinquante ans avec une consternante continuité. Nos maquignons vont maquignonner à nouveau pour sauver le régime qui les nourrit, pour que survive le vieux marché où l’on se tape dans les mains, affaire conclue, après avoir fait semblant de se taper sur la tête. Ils reviennent à table en s’échangeant des « ayons confiance ». Confiance en qui, en quoi ? Ils ne le savent pas. Mais le répéter, même en l’air, donne du cœur aux ventres qu’il faut remplir.

Du courage, il leur en faudra pour affronter ceux qui savent ce qu’ils veulent et qui l’auront seulement parce qu’ils le veulent beaucoup. Ce qui tracasse nos fuyards, ce n’est pas les futures capitulations, c’est de trouver les tromperies qui les maquilleront en victoires. C’est aussi comment sauver « l’essentiel », le régime qui satisfait leurs nombreux grands appétits. Et peu importe le prix payé par les naïfs qui les élisent. Nos valeureux sauveteurs d’Etat vont à nouveau réunionner, tableronder, carrefourer à trois, à six. Plus à huit. Moins on est, plus les parts sont grandes ! Comme toujours, ceux du nord vont s’agiter, crier et menacer ceux du centre et du sud, qui vont solliciter, supplier et implorer. Ils se reposeront quelques heures par semaine quand le papillon-chef ira chez le Grand-Chef-Roi pour lui dire si tout est à point ou seulement à poings. L’important c’est que tout dure.

Et les Wallons ? Ne seront-ils jamais que les spectateurs distraits et indifférents à l’avenir que d’autres leur fabriquent ? Presque assoupis dans leur siège, continueront-ils à applaudir et rappeler les guignols-farceurs s’agitant sur les tréteaux du vieux théâtre belge qui va fermer ? N’écriront-ils jamais leur propre pièce qu’ils joueront ailleurs ? Si, ils l’écriront et la joueront. Ce sera demain, peut-être aujourd’hui s’ils le décident. Alors un nouveau rideau s’ouvrira sur une nouvelle scène où les Wallons joueront les rôles qu’ils se sont choisis…

Moi, j’étouffe…

Jean-Luc Lefèvre (Emptinne)

L’actualité apprend souvent davantage que les billets inspirés des politologues certifiés et des éditorialistes accrédités. Encore faut-il prendre du recul et, surtout, un peu de hauteur !

A Paris comme à Bruxelles, la Haute Assemblée vient de changer de main. Rien n’avait été prévu, ni un caillou électoral dans le moyeu du char présidentiel, ni une lueur dans le tunnel des «affaires courantes». A Paris, la prise du Palais du Luxembourg a été perçue comme une nouvelle chute de la Bastille, à Bruxelles, la défénestration de Dany n’a pas même suscité l’effervescence du comprimé dans le verre d’eau.

A Paris, tout est toujours possible, à Bruxelles, rien ne changera plus.

A Paris comme à Bruxelles, on prépare l’avenir et on fourbit les armes pour conjurer un destin incertain. On sait les échéances budgétaires, on connaît les enjeux du vieillissement.. A Bruxelles, on doit de surcroît trouver les raisons d’encore vivre ensemble dans un état écartelé.

A Paris, ceux qui se préparent au combat sont ceux du XV de France. Une large équipe donc, couvrant ainsi tout le spectre politique et offrant à l’électeur de réelles alternatives. A Bruxelles, on se contente d’un vestiaire bien plus confidentiel : ce sont les mêmes joueurs qui se retrouvent, toujours et partout, des salons feutrés de la Chambre aux studios de la RTBF ou de RTL-TVI, comme si le banc des réservistes était désert !

Souvent, trop souvent, leurs parents «jouaient» déjà dans la cour des Grands : les tactiques institutionnelles sont devenues pour eux une spécialité familiale. Quand  s’installe la mêlée  (les matches sont toujours très fermés en Belgique !), on ne parvient plus à distinguer les maillots. Si d’aventure l’un d’entre eux ose une percée, tous se précipitent alors sur lui, comme ces pré-minimes qui oublient d’exploiter toute la largeur du terrain.

A Paris, on aime un stade qui exulte. On associe les spectateurs ! Ce sont ces «primaires» qui permettent à chaque candidat d’annoncer la couleur, sa couleur, celle qui fait sa singularité et dont il est fier. Qui permettent aussi au candidat malheureux, entre les deux tours, comme aux législatives d’ailleurs, de dire à l’électeur le choix de son cœur…La liberté de chacun demeure entière.

A Bruxelles, rien de tout cela ! On y préfère le vase-clos, le «Huis clos» sartrien. A Bruxelles, on joue à bureaux fermés ! A Bruxelles, foin des sensibilités de chacun : le parti décide seul des alliances pré- et même post-électorales. En Belgique, seuls les électeurs néerlandophones savent les revendications institutionnelles de leurs candidats au moment de déposer leur bulletin dans l’urne ! A Bruxelles, le  pays s’arrête aux  joies et aux deuils familiaux des conspirateurs. En terre romane, avec le graal du gouvernement d’union nationale, sans opposition parlementaire donc, on rêve même d’un gouvernement en «affaires classées» après celui en «affaires courantes» !

A Bruxelles, des boutiquiers ont pris la place des visionnaires, de celles et de ceux qui ont toujours un projet d’avenir pour le pays. Et les débats de boutiquiers n’intéressent jamais, c’est bien connu, les citoyens… même en démocratie. Ils n’y comprennent rien ! A quoi bon les associer ?

Et ils reprochent encore aux autres d’avoir leur projet : aux Italiens avant-hier, aux Suisses et Sabena, hier, aux Hollandais et I.N.G., aux Français, surtout ces Français, avec BNP-Paribas, Suez-Gaz de France et Dexia…

Après le huis clos, «l’enfer, c’est les autres», Calimero !!!

Ils ont encore une dizaine d’années devant eux pour changer… pour initier la grande révolution copernicienne du sud du pays !

Courage, donc, et, surtout, croisons les doigts !

La foi, paraît-il, soulève les montagnes.

« Le syndrome de Stockholm »

Jean-Luc Lefèvre (Emptinne)

Dans une belle unanimité, la classe politique francophone plaide aujourd’hui en faveur d’un gouvernement d’union nationale qui ferait le vide autour d’elle et la débarrasserait d’une opposition parlementaire crédible.

Pour réduire les importuns au silence, on se contentait jusqu’ici de minables dispositions destinées à cadenasser le dépôt des listes lors des scrutins assorties de seuils d’éligibilité. Place désormais aux gouvernements d’union nationale !

Comme si les périls, en Wallonie, et en Wallonie seulement, étaient graves et imminents…

La guerre en Afghanistan ou en Libye, peut-être ? Talibans et kadhafistes auraient-ils les moyens de mettre à mal les infrastructures wallonnes, le plan Marshall peut-être ? La crise bancaire et les dettes souveraines ? Que nenni ! Aucun grand pays démocratique n’a renoncé à ses alliances électorales au profit d’un front contre l’adversité économique ! L’ennemi flamand ? Impossible : un grand accord de pacification, historique, est à peine signé, dont l’encre n’est pas encore sèche. Où est-il, ce péril jaune de notre particratie triomphante ?

Le véritable danger pour les institutions francophones ne peut être que le citoyen du coq hardi. Dame ! Jamais, comme son homologue flamand, il n’a été informé avant le scrutin de 2010 des réformes coperniciennes qui seraient tolérées par ses élus ! Et demain, chez nous comme ailleurs, des Indignés surgiront qu’il faut museler !

Le gouvernement d’union nationale, c’est vraiment le vaccin contre une démocratie d’opinion : si débat il y a, ce sera dans les salons de la Chambre, mais jamais en séance plénière, entre les oligarques de notre régime, notre nomenklatura en quelque sorte !

Applaudir à un pacte communautaire qui érige la prise en otages permanente des citoyens en méthode de gouvernement relève bien du «syndrome de Stockolm».

L’homme qui arrêtait les trains

Dans L’homme qui arrêtait les trains, publié récemment chez L’Harmattan, notre ami Louis Nisse libère une parole qu’il maîtrise avec beaucoup de style et d’intelligence. Au cœur d’un portrait familial sans concession, taillé dans l’écorce dont sont faits les hommes lucides, il y a la question de l’identité, des racines. Ce qui fait vibrer ses mots, claquer ses phrases, c’est notamment l’amour de Liège et de la France. Amour exigeant, amour souvent déçu.

Voici un extrait de ce livre éminemment personnel, à la fois témoignage et réflexion.

« Wallonie française ! Wallonie française ! Monsieur le Président ! »  François Mitterrand sortait de la Violette ; sur le point d’entrer dans sa voiture, il se ravisa et se dirigea vers la foule. À quelques mètres, au pied du Perron liégeois, nous étions nombreux à nous presser contre les barrières pour acclamer le président de la République française en visite à Liège, ce 14 octobre 1983. Beaucoup de rattachistes, bien sûr. J’étais avec deux amis philosophes : Jean-Renaud Seba, au deuxième rang, près de moi, et Daniel Giavannangeli, à quelques mètres sur ma droite. Mitterrand ne réagissait pas et continuait à serrer des mains qui se tendaient vers lui. Voyant qu’il avait dépassé l’endroit où nous l’attendions, j’ai crié avec force : « Citoyen ! », aussitôt relayé par la voix de stentor de Jean-Renaud : « Camarade ! »

Du coup, Mitterrand s’est retourné, est revenu sur ses pas et a demandé : « Qui m’appelle ? » J’ai répondu : « Nous, Monsieur le Président ». Alors, il nous serra la main et, avec une sorte de tendresse, il retint longuement la mienne, comme à un ami de toujours. (…) Je lui confessai notre amour pour la France, notre patrie, et lui reprochai de ne guère avoir soutenu les réunionistes. Il me fit remarquer avec onction qu’il se devait au devoir de réserve d’un invité mais qu’il avait insisté sur la profonde amitié, sur les grandes affinités qui unissaient Liège, la Wallonie et la France. (…)

De Gaulle n’est jamais venu à Liège. Et pour cause. Dès 1958, le gouvernement belge avait tenu en suspens la visite officielle de ce héros dont un mot à la Libération aurait pu faire éclater la Belgique. Ensuite, après juillet 1967, échaudé par le scandale du « Vive le Québec libre ! » de l’hôtel de ville de Montréal, pas question pour lui de s’exposer à la gifle d’un « Vive la Wallonie libre ! » (…)

Lors de la visite de Pompidou, je vois encore le vieux Robert Vivier courir sur les Terrasses pour tenter d’acclamer une seconde fois le président. Il criait « Vive la France ! », ce cher professeur dont nous avions bénéficié des deux dernières années de cours : une lecture vibrante des Confessions puis des Fleurs du Mal. Il courait en criant, le poète de Tracé par l’oubli et de Chronos rêve. Plus de son âge, déplacé ? Émouvant.

Quelle est cette France qui nous ferait encore courir ? La sienne était peut-être très différente de la mienne, mais elles avaient en commun la même langue.

Notre langue est notre patrie. Nous ne possédons que des mots. Une France qui s’affirmerait en anglais, n’affirmerait plus rien. Elle ne serait plus l’objet de notre désir. Croupion de l’Amérique, elle aurait cessé d’exister. C’est pourtant cet ersatz-là que beaucoup de politiciens te proposent comme horizon indépassable, Français de France. Et tu restes amorphe. Comme un veau, aurait ajouté de Gaulle.

François Mitterrand… se permit de moucher en public une petite journaliste qui avait osé prononcer « OK ! » devant lui, alors qu’à la même époque, il refusait de s’engager auprès de Václav Havel qui lui avait manifesté son désir de faire du français la première langue étrangère de la Tchécoslovaquie ; alors qu’il n’apportait aucun soutien aux douze mille professeurs de français de Russie qui appelaient à l’aide… (…)

Depuis, nous volons de défaite en défaite. Sans heurt. Comme on dit à Liège, on stronle l’poye sins l’fé brêre (on étrangle la poule sans la faire crier). Sans coup férir, nous disparaissons de la scène internationale, même des Jeux Olympiques. (Aux Jeux d’Athènes, les délégations des pays de l’Afrique francophone quittèrent la cérémonie d’ouverture pour protester contre l’usage exclusif de l’anglais. Ils furent les seuls…) La trahison sévit au plus haut niveau. Valérie Pécresse ne vient-elle pas de recommander à ses fonctionnaires européens de renoncer à l’usage du français dans les contacts avec les autres pays de l’Union ? Sans débat ni concertation interministérielle : simple décision technique.

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