Histoire de petits sous

M. Didier Rabosée nous envoie cet intéressant article.

Pourquoi « cents » et non pas « centimes » ?

C’est en France, sous le Directoire (1795-1799), que le système décimal fut pour la première fois introduit dans le monnayage par des pièces d’un décime ainsi que de un et cinq centimes. Le terme « centime » y figurait clairement en toutes lettres et se maintint jusqu’à nos jours dans le langage parlé et écrit.

En Belgique, sous le régime hollandais (1815-1830), les divisionnaires du florin étaient marqués d’un « C. » et dénommés « cent » (prononcez « sènt ») comme c’est encore le cas aujourd’hui aux Pays-Bas. Après l’indépendance, selon Didier Snauwaert et Fr. Duquet, la dénomination néerlandaise « sènt » subsista en Belgique dans le quotidien de la population pour les pièces en cuivre d’un et de deux centimes, de même module que les cents hollandais. Cet usage aurait même perduré jusque dans les années 1930 (1). C’est peut-être pour cette raison que, dès 1832, les premières pièces belges en cuivre portaient l’inscription CENTdont il est difficile de dire si c’était une abréviation de « centimes » ou si l’intention était d’éviter une rupture trop brutale avec le cent hollandais accepté par la population et encore largement en circulation. Dès 1861, une petite pièce en argent portait clairement la légende « 50 centimes ». Le terme centimes s’imposa ensuite dans la langue courante jusqu’à la disparition du franc belge. Le français de France et de Belgique restaient alignés l’un sur l’autre. A noter que sur les monnaies à légende néerlandaise, apparues en 1866, figurait « CENT n »   ou « Centiemen », ce dernier terme étant utilisé dans le flamand courant de la fin du XXème siècle.

Puis vint l’euro. Officiellement, un euro est divisé en cent cents (2). Sur les monnaies, pour des raisons liées à une nécessaire uniformité entre les différents Etats de la zone euro, figure « Euro Cent ».

En France, au départ, en vertu d’un avis du Conseil supérieur de la langue française il devait se prononcer comme le nombre cent (comme « sang ») (3). Toutefois, le règlement CE sur l’introduction de l’euro (2) disposait en son deuxième considérant que « la définition du mot « cent » n’empêche pas l’utilisation de variantes dans la vie courante dans les Etats membres ». C’est pourquoi, pour favoriser l’usage commode de la monnaie, la Commission générale de terminologie et le Conseil national de la consommation, ont prescrit que le terme « centime » devait être utilisé (4). Pour sa part, le Code monétaire et financier dispose que « La monnaie de la France est l’euro. Un euro est divisé en cent centimes » (art L111-1). L’emploi du terme « centime »  fut spontané et se répandit dans la population, balayant le mot « cent » (comme sang) ou « eurocentime », un temps toléré durant la période transitoire. Dans les autres pays latins de la zone euro, le même usage prévalu : céntimo en espagnol, cèntim en catalan, cêntimo en portugais (5). En Italie, centimes se disent centesimi.

En Belgique francophone, la position de la Communauté Wallonie-Bruxelles s’aligna sur celle de la France. D’une part, un avis d’avril 1998 du Conseil supérieur de la langue française (de Belgique) sur la dénomination de la monnaie divisionnaire de l’euro disposa que le terme officiel « cent » apparaissant sur les monnaies devait se prononcer comme l’adjectif numéral cent, c’est-à-dire comme « sang ». Toutefois, poursuit le texte, « Dans la communication courante entre francophones, le Conseil supérieur de la langue française recommande d’utiliser le mot centime en lieu et place du terme cent. Ce mot est en effet connu du plus large public et pourra utilement se substituer à cent comme appellation usuelle de la centième partie de l’euro ». Il ajoute « L’avis ici rendu est conforme à la position adoptée, en France, par la Commission générale de terminologie et de néologie, et approuvée par l’Académie française » (6). En outre, une recommandation adoptée le 20 juin 2001 par ce même conseil préconisa de nouveau l’emploi du bon vieux mot centime (7). Le parallélisme franco-belge était assuré. Cependant, en Flandre, le terme cent, prononcé « sènt » s’imposa facilement : respect de l’appellation officielle et proximité linguistique évidente.

Aujourd’hui, paradoxalement, dans l’usage courant en Wallonie et à Bruxelles, l’appellation « cent » est le plus souvent préférée à « centime », et ceci contre l’usage en
France, contre notre propre usage au cours de la circulation du franc belge, contre l’avis des autorités monétaires et linguistiques tant françaises que belges francophones, contre l’usage des autres pays latins. Comment une telle trahison de notre langue est-elle possible ? Une seule explication semble s’imposer : ce nouveau belgicisme, comme tant d’autres, provient de l’influence de la langue flamande, renforcée par le caractère officiel de la légende figurant sur les pièces.

A chacun de choisir !

Didier Rabosée

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