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L’homme qu’on surnommait Dieu

Le site du « Vif » publie ce jour une dépêche de l’agence « Belga » qui fait part du décès de Guy Spitaels. Ce qui me frappe chez cet homme est sa constance dans le combat wallon et sa lucidité d’esprit. Très vite, comme chef de cabinet d’Edmond Leburton, il a compris combien il pouvait être ingrat d’être Wallon dans ce pays nommé Belgique. 

Né à Ath le 3 septembre 1931, Guy Spitaels a décroché une licence en sciences politiques et sociales et un doctorat en droit à l’UCL. Bien que diplômé de l’Université catholique de Louvain, il entame une carrière académique à l’Institut de sociologie de l’ULB.

Au cours de ses études universitaires, il participe à la fameuse farce estudiantine du « faux Roi d’Heverlee », visite impromptue d’un sosie du roi Baudouin dans un couvent de bonnes sœurs qui n’y verront que du feu.

En 1961, après la grande grève contre la Loi unique, il décide de s’affilier au Parti socialiste, ainsi qu’au Mouvement populaire wallon d’André Renard.

En 1972, il décline le poste de chef de cabinet de Louis Major, au ministère de l’Emploi, mais accepte une mission de préparation de la conférence nationale de l’Emploi. Un an plus tard, Edmond Leburton, alors Premier ministre, le nomme chef de cabinet pour la gestion socio-économique.

Selon son biographe, Jean-François Furnémont, il y est marqué par « l’humiliation » que les Flamands font subir à celui qui fut le dernier Premier ministre francophone avant Elio Di Rupo.

En 1974, Guy Spitaels entre au Sénat comme sénateur provincial du Hainaut et, en 1977, il est élu sénateur de l’arrondissement de Tournai-Ath-Mouscron. Il participe également à la vie politique de sa ville natale, Ath, dont il devient bourgmestre en 1977. La même année, il obtient le portefeuille de l’Emploi et du Travail dans le gouvernement dirigé par Léo Tindemans.

Il conserve ce poste jusqu’en avril 1979 et élabore un plan de résorption du chômage, le « Plan Spitaels », qui crée notamment les « stages ONEM » et les « cadres spéciaux temporaires » (CST).

D’avril 1979 à mai 1980, c’est-à-dire dans les gouvernements Martens I et II, il est vice-Premier ministre et ministre du Budget, avant de devenir, dans les gouvernements Martens III et IV, vice-Premier ministre et ministre des Communications.

En février 1981, il abandonne ses fonctions ministérielles et est élu à la présidence du Parti socialiste, succédant ainsi à André Cools, qui ne se représentait pas. Reprenant l’expression de François Mitterrand, il prône le « socialisme du possible » et le front des progressistes. Ainsi son parti s’allie-t-il à d’autres formations pour présenter des listes communes en différents endroits du pays, lors des élections communales d’octobre 1982.

Cette accession à la présidence du PS est suivie par un renvoi des socialistes dans l’opposition au niveau fédéral en 1981 -commencent alors les années « Martens-Gol »- et des exécutifs wallons et de la Communauté française en 1985. Régionaliste convaincu, Guy Spitaels s’oppose au projet de fusion de la Communauté française et de la Région wallonne soutenu par les sociaux-chrétiens et les libéraux.

Aux élections de 1987, le PS porté par « le retour du cœur » recueille 43,9 pc des voix en Wallonie, un score historique. Guy Spitaels est chargé d’une mission d’information par le Roi, avant de transmettre le témoin à Jean-Luc Dehaene. A l’issue d’une très longue négociation politique, le PS revient au pouvoir avec les sociaux-chrétiens et la Volksunie.

Les négociations de 1987-88 ont accouché d’une grande et profonde réforme de l’État qui impose le fait régional dans l’architecture institutionnelle belge. En 1992, M. Spitaels décide de prendre la présidence de l’Exécutif régional wallon et de quitter celle du parti socialiste, où lui succède Philippe Busquin. Le ministre-président du gouvernement wallon a l’Économie, les PME et les Relations extérieures dans ses attributions. Il supervise notamment le dossier des aides européennes qui permettront au Hainaut d’entrer dans le programme « Objectif  » en 1994.

Fin 1993, la justice fait vaciller celui que certains ont surnommé « Dieu » en raison de son pouvoir et de son style monarchique. La juge d’instruction Véronique Ancia demande la levée de l’immunité parlementaire des trois « Guy », Guy Mathot, Guy Coëme et Guy Spitaels, pour leur implication dans l’affaire Agusta.

Le 21 janvier 1994, M. Spitaels démissionne de son poste de ministre-président qu’il cède à Robert Collignon. Le PS essuie à cette époque une tempête politico-judiciaire sans précédent, provoquée par l’assassinat d’André Cools en 1991.

En 1995, M. Spitaels est réélu et occupe la présidence du parlement wallon jusqu’en 1997. Il tente à cette époque de donner des locaux dignes de ce nom à l’assemblée, mais le projet de construction d’un nouvel édifice sur le « Grognon » à Namur échoue.

Fin 1998, à l’issue du procès « Agusta-Dassault », la Cour de cassation le condamne à 2 ans de prison avec sursis et à 5 ans de déchéance du droit de remplir des fonctions, offices ou emplois publics. Il achèvera toutefois son mandat de bourgmestre d’Ath avant de se retirer définitivement de la vie politique en 2000 et de se consacrer à la rédaction d’essais sur la politique internationale.

En février 2011, il est agressé en rentrant à son domicile à Bruxelles. Des analyses médicales révèlent qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau. La maladie lui sera fatale.

Guy Spitaels n’est guère sorti de sa retraite politique. Il donne sa dernière interview en septembre 2011. Il y livre son peu d’optimisme sur l’avenir de la Belgique et appelle PS et MR à définir ensemble la façon dont ils veulent gérer la Wallonie.

Avec Belga

M. Spitaels, vous n’êtes plus là. Quel dommage !

M.Guy Spitaels n’est plus là. Il était une référence, une intelligence incomparable. Cet homme d’état qui n’avait rien perdu de sa lucidité va nous manquer.

M. Spitaels, vous n’êtes plus là, mais ce que vous disiez le 16 septembre 2011 reste terriblement actuel. « Spitaels, tu es là, tout va bien », titrait alors le journal Le Soir. Pour rappel, voici ce que nous écrivions ce jour-là : lire ici.

Autre rappel, celui de sa carrière politique : lire ici.

Sur le “destin inachevé” de Guy Spitaels, lire ici la chronique de Philippe Walkowiak (RTBF).

Lire ici la réaction de Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste français.

Les jeux sont faits

Que de fois ne l’a-t-on pas rencontré à Liège ? La « bête » politique qu’il était ne laissait pas indifférent : on l’adorait ou on le détestait. Parfois, ces deux sentiments extrêmes se mélangeaient. « Papa » ne laissait pas indifférent.

Lorsque qu’un être humain disparaît, il est fou de lire ou d’entendre le torrent d’éloges dans la bouche, notamment, de celles et ceux qui n’avaient pas de mots assez durs pour le vilipender durant son vivant. Pour ma part, je préfère l’analyse à l’émotion, surtout quand il est question de politique.

Une fois de plus, je trouve l’éditorial de Christine Laurent, rédactrice en chef du « Vif-L’Express » très juste.

Paul Durieux

10 août 2012

CLAP DE FIN. LE JOVIAL SHOOTÉ À LA CHALEUR HUMAINE, l’affreux jojo (trop) souvent aviné qu’Elio Di Rupo évitait précautionneusement lors des cocktails, « l’extraverti conciliant » (que nous décrivions dans notre édition de la semaine dernière), le « roi sauleye » est mort. Stupeur, mais bien peu de tremblements. Comme il se doit, le souffle à peine éteint, il reçoit son concert de louanges. Oubliés les scandales à répétition, les frasques du « socialiste à la Porsche » ! Evanouies les critiques acerbes, les mines dédaigneuses à l’égard d’un politique « populiste ». Ceux sur lesquels s’est penchée l’ombre de la Faucheuse ne sont-ils pas transfigurés ? Les cimetières ne sont-ils pas peuplés de héros ? « Papa » est sanctifié.

« Papa » ? Le diable en personne pour les nouveaux promus champions de la bonne gouvernance qui règnent sur la vie politique d’aujourd’hui, tant il traînait derrière lui un sillage empreint de soufre, de mystère et de points d’interrogation. Un homme complexe, à éclats et éclipses, un mélange hybride de sensibilité et de cynisme, opaque et transparent, secret et exhibitionniste, roué et pragmatique, faux tendre au sourire bon enfant mais aux colères redoutables. Une bête politique qui faisait des voix. Une véritable cash machine qui a permis au PS de conquérir les précieux sièges qui ont fait la différence avec le MR, le grand rival. Où donc s’éparpilleront tous ces électeurs en juin 2014, quand il faudra voter à la fois pour les législatives, les régionales et les européennes ? Bien malin celui qui peut répondre aujourd’hui. Les voies de la séduction sont multiples et celles de l’ex-réviseur d’entreprises, particulièrement méandreuses. Mais socialiste et liégeois, tel était son credo. Et c’est bien dans la Cité ardente qu’il avait tissé sa toile, se faufilant dans tous les interstices, traversant toutes les époques, frôlant parfois même l’abîme sans jamais tomber. Ce surdoué de la finance avait su, au fil du temps, faire main basse sur le maillage économique régional qu’il maîtrisait à la perfection. Un comble, quand on sait qu’il n’aimait pas l’argent.

Oui, mais… Tout passe, tout lasse. La nouvelle génération voulait, elle aussi, croquer du pouvoir. Depuis 2005, le chef de clan a dû lâcher du lest devant la fronde qui, sourdement mais sûrement, le poussait hors de la piste. Sans effusion de sang, même si le César ansois, quand il a été chassé de sa chère commune par Stéphane Moreau, a dénoncé alors dans Le Vif/L’Express la main « assassine » de Brutus. Des histoires de familles à rebondissements comme seule la Principauté peut en produire avec ses baronnies et ses sous-baronnies implantées en Haute-Meuse, Basse-Meuse et sur les plateaux. Dans le Stratego de l’après-Daerden, Willy Demeyer, Stéphane Moreau et Alain Mathot, magnanimes, épargneront, dit-on, Frédéric, le fils solidaire de son père.

Qui en doute encore ? La vie politique à Liège est un roman. De gare parfois, d’aventures sûrement. Pour initiés toutefois. Prochain chapitre, les communales d’octobre. Mais, avis aux citoyens, dans les coulisses, les jeux sont faits !

CHRISTINE LAURENT

Ô Belgique, ô mère chérie

Le 21 juillet, jour de la fête nationale en Belgique, il convient de penser très fort à ce pays, à son histoire, à sa réalité d’aujourd’hui. Plus nous y pensons, toutefois, et moins nous acceptons de nous y enfermer. N’en déplaise à ceux qui se laissent encore émouvoir par les symboles de l’État belge, nous pensons qu’il est urgent de tourner la page.

Puisque ce sont les vacances, nous avons de la lecture à proposer. Le 25 mai passé, le Vif/L’Express  a consacré sa couverture au « couple raté » qui a pour nom la Belgique : voici les articles de ce dossier.

Un peu dur de parler de couple raté ? On est loin du roman national, façon « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Qui ne se souvient du discours de Lionel Vandenberghe, alors président du Comité du pèlerinage de l’Yser, plus tard membre du parti Spirit (en cartel avec le sp.a) ? En 1993, devant 35 000 personnes (et non des moindres), alors que la Belgique se mue en un Etat fédéral, il s’adresse aux Wallons, par-delà la frontière linguistique :« Amis wallons, nous avons vécu 160 ans ensemble et n’avons jamais été vraiment heureux. Divorçons ! Séparons-nous d’un mutuel consentement ! Allons chez le notaire et comme les Tchèques et les Slovaques, comme des gens adultes, réglons le problème de Bruxelles et du partage de la dette. »

Paroles d’un excité linguistique ? Au même moment, le ministre-président de la Communauté flamande annonçait que l’horizon de la Flandre était désormais le confédéralisme.

Bien sûr, il ne manque pas de Belges, surtout francophones, pour invoquer les grands mythes de la Belgique de toujours. La Belgique a son catéchisme national dont les effets n’ont pas disparu. Le problème est que, globalement, la Flandre a une autre vision de l’histoire. On partage sans doute le goût des moules et des frites, mais la mémoire collective est orientée autrement du côté flamand.  Déjà en 1896, le jeune August Vermeylen, futur sénateur socialiste et futur recteur de l’université de Gand (flamandisée), gémissait en pensant à la révolution belge : « …la Flandre n’avait plus d’âme, plus de conscience. Elle se laissa entraîner dans la révolution de l’année 30 : jamais révolution plus stupide ne fut déclenchée à la suite d’influences étrangères ! Nous fûmes livrés pieds et poings liés, le français devint la seule langue officielle… »

Pour le mouvement flamand, cette Belgique-là n’était tout simplement pas supportable. Mais en 1970, la Flandre était en position de force.

« Selon Lode Claes, les Flamands, en tant que peuple majoritaire, ont commis une erreur impardonnable en réclamant le fédéralisme. Le fédéralisme signifie que les règles démocratiques sont mises de côté au profit d’une minorité. D’un point de vue historique, ce fut d’ailleurs la minorité wallonne qui, par crainte de la majorité flamande, exigea la première le fédéralisme ou la scission administrative. Avant la Première Guerre Mondiale, l’homme politique socialiste wallon Jules Destrée avait déjà brandi la menace d’une scission administrative dans sa lettre ouverte au Roi, où il affirmait qu’il n’y avait pas de Belges, mais des Flamands et des Wallons.

« Les politiciens wallons comme Destrée étaient inquiets de l’évolution démographique: alors qu’en 1880, la croissance naturelle de la population wallonne était plus ou moins semblable à celle de la population flamande, elle s’était réduite à un tiers de la croissance flamande en 1914. Paradoxalement, l’instauration du suffrage universel, pour lequel les socialistes avaient milité avec tant d’ardeur, menaçait de rayer la Wallonie de la carte politique.

« En juillet 1914, Destrée pensait avoir trouvé la solution: une loi ne pourrait être adoptée qu’à la majorité de chaque groupe linguistique. Les projets fédéralistes de Delaite, de 1898 et 1912, prévoyaient, quant à eux, que le gouvernement belge serait composé paritairement d’un nombre égal de ministres flamands et wallons…

« Comme le comprit très bien Lode Claes, il est en effet exceptionnel qu’un peuple majoritaire soit demandeur en matière de fédéralisme. Dans la Nieuwe Encyclopedie van de Vlaamse Beweging, Harry Van Velthoven fait observer que la Flandre occupait une bonne position en 1970: « Juste avant la révision de la Constitution de 1970, la Flandre était en bonne position. Sur le plan démographique, son importance relative n’avait cessé de croître et, dès 1965, elle disposait pour la première fois d’une majorité parlementaire absolue à la Chambre (107 sièges sur 212). Au milieu des années 60, la Flandre était devenue la région la plus forte sur le plan économique et les deux vitesses s’étaient inversées. Sur le plan sociologique, elle était en passe d’atteindre l’équilibre en ce qui concerne l’occupation de postes d’élite, en tendant vers une proportion de 60/40 conforme à la réalité démographique. Sur le plan culturel, on avait atteint l’homogénéité linguistique. « »

Qui a tenu ce discours ? Un Flamand attaché à la Belgique ? Non, ce texte est extrait d’une « proposition de résolution relative au démembrement de l’Etat belge » déposée en 2006 par le Vlaams Belang. De vrais extrémistes, ceux-là, connus pour leur retentissant « België barst ». Pourtant, à la stupeur des francophones, tous les partis flamands acceptèrent de prendre en considération cette résolution du Vlaams Belang « étayée par une présentation totalement déformée et partisane de l’Histoire de la Belgique qui ne peut que pousser à la haine contre les francophones », selon les mots de Christian Laporte dans La Libre Belgique (3 juin 2006).

A coup sûr, il y a de la subjectivité, et même de la mauvaise foi dans le texte en question, mais il présente un point de vue qui, somme toute, vaut bien celui de la Belgique unitaire. De toute façon, il est vain de raisonner la mémoire quand elle s’accroche à des impressions fortes. L’historien Bart De Wever ne voit pas les choses autrement que les auteurs de cette résolution du Vlaams Belang. Pour une majorité de Flamands, l’histoire de Belgique est celle-là. 

 Il faut (re)lire ce texte, non pour adopter le point de vue flamand, mais pour se défaire d’une certaine idée de la Belgique :  à lire ici.                                                                  

G.R.

Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans : et après ?

Par Georges Régibeau

Le 14 juillet, grand feu d’artifice et bal populaire à Liège. Depuis 75 ans.

On y va par goût de la fête, il n’y a pas lieu d’y voir une intention politique. Avec le temps, la ferveur francophile a tellement disparu qu’on ne sait pas pourquoi Liège fête le 14 juillet. Même si la Belgique est au bord de l’éclatement, pas question de se jeter dans les bras de la France, entend-t-on.

Il est loin, le climat passionnel de l’entre-deux-guerres. On a peine à croire qu’il y a trois quarts de siècle, vingt mille Wallons se rassemblaient à Waterloo pour affirmer leur indéfectible attachement à la République française.

Faut-il remuer l’histoire pour sentir de quoi on est fait ?

Beaucoup sont allergiques à la poussière du passé : Waterloo, le Congrès de Vienne, la révolution pour se détacher des Pays-Bas, l’impossible retour à la France, la création d’un État belge francophone… Il n’est pas inutile de prendre un peu de recul. En 1830, les Liégeois ne se sentaient pas encore belges.

Pour Liège, ancienne capitale largement ouverte à l’influence française, la collaboration avec Bruxelles et l’expansion industrielle lui ont toutefois permis de s’attacher, sans réserve, au nouveau pays sorti de la révolution belge. Mais, dans cette Europe des nationalités, tandis que le lion flamand se relevait d’un long sommeil, modifiant peu à peu la nature et le caractère de la Belgique, la fragilité du jeune État fut bientôt confirmée. Allait poindre, à Liège plus qu’ailleurs, le besoin d’affirmer son identité wallonne, voire française.

Ce temps est révolu, dira-t-on, le monde a changé. C’est oublier que la décision politique repose avant tout sur un rapport de force, aussi feutré soit-il, et que le clivage identitaire, en Belgique, est loin d’avoir disparu (en fait, il n’a jamais été aussi déterminant). Ce pays ne tient plus qu’à un fil et pourtant les Wallons semblent incapables de tourner la page et de s’imaginer comme une région de France.

Pour se persuader qu’il n’en fut pas toujours ainsi, il suffit de remonter aux origines du 14 juillet liégeois, il y a 75 ans.

Remontons même un an plus tôt, en 1936. On n’avait pas eu le temps d’oublier la Grande guerre, la victoire finale et la remise de la Légion d’honneur à la Ville de Liège dans une ambiance de liesse populaire à peine imaginable aujourd’hui, quand on entendit revenir le bruit des bottes à la frontière allemande.

La montée en puissance de l’Allemagne nazie, revancharde, inquiétante, réveillait, à Liège, un sentiment de communion sincère et patriotique avec la France. Mais la Belgique avait cessé d’être au diapason de la Cité ardente. « Los van Frankrijk », martelait-on du côté flamand. Plus d’alliance militaire avec la France. Retour à une illusoire neutralité. Quand le gouvernement belge s’est engagé dans cette voie, beaucoup de Wallons, de Liégeois, se sont sentis piégés, trahis. Pour eux, face à l’Allemagne nazie, le camp de la France était plus que jamais celui de la liberté.

Le sentiment d’une identité commune avec la France se mêlait au rappel que Liège avait une histoire et une identité qui ne devaient rien à la Belgique. Ainsi, le tricentenaire de l’assassinat de Sébastien Laruelle, en 1937, fut l’occasion de convoquer les fantômes du passé dans la brûlante actualité du moment : bourgmestre et tribun populaire francophile, opposé à la maison de Bavière et assassiné pour le compte des Habsbourg, Sébastien Laruelle prenait figure de symbole et cristallisait tout ce que pouvait recouvrir, alors, le sentiment principautaire. Cette mise à jour de la mémoire collective impliquait les forces vives du « pays de Liège » : historiens, représentants politiques, journalistes.

« Le trait le plus saillant du caractère national des Liégeois, c’est, si l’on peut ainsi parler, une véritable dévotion pour la France », écrivait déjà, en 1910, le grand médiéviste Godefroid Kurth (qui, lui, de culture germanique, préférait l’Allemagne à la France).

En 1937, l’enseignement de l’histoire, à l’ULg, était dominé par Paul Harsin (alors doyen de la faculté de philosophie et lettres) et Léon-Ernest Halkin, tous les deux catholiques et militants wallons, spécialisés dans l’histoire de la principauté de Liège, d’une rigueur exemplaire.

Les responsabilités politiques étaient confiées à des hommes également remarquables, et remarquablement francophiles. Xavier Neujean, le bourgmestre de Liège (ancien ministre), et Auguste Buisseret, son échevin des finances, futur ministre (et bourgmestre), étaient des libéraux dont le cœur battait pour Liège et la France. L’échevin des travaux publics était alors le très socialiste Georges Truffaut, pétri d’idéal, bâtisseur, amoureux de la France : élu député, Georges Truffaut dénonça vigoureusement le neutralisme du gouvernement belge et déposa à la Chambre, en 1938, un premier projet visant à faire de la Belgique un État fédéral.

Proche de ces hommes, on trouvait notamment le poète Marcel Thiry, engagé dans le même combat, inspiré par le même amour de la France. Au-delà de ces personnalités dont l’influence était grande, il faut imaginer l’esprit des militants liégeois de tous bords, des étudiants, de l’homme de la rue. Car la presse n’était pas moins engagée. Olympe Gilbart, pour ne citer que lui, rédacteur en chef du journal La Meuse de 1918 à 1940, également homme politique libéral, professeur à l’ULg, avait été un des fondateurs des Amitiés françaises (en 1909).

1937 à Liège, c’était donc un peu la France. Un esprit de résistance teinté d’irrédentisme français. En célébrant le 14 juillet, la Ville de Liège envoyait un message éminemment politique.

Ce sont à peu près les mêmes hommes qui, avec d’autres, en 1945, se sont réunis en un Congrès national wallon qui révéla  la force du sentiment francophile en Wallonie. A l’issue de ce Congrès de Liège, on se limita, par réalisme, à réclamer le fédéralisme en Belgique mais l’écrivain montois Charles Plisnier lança cet avertissement : «Lorsque nous aurons fait cette expérience ultime et si, comme je le crains, cette expérience avorte, alors –j’entends le dire aujourd’hui – nous serions justifiés à nous tourner vers la France et aucun reproche ne pourrait nous être adressé, car cette expérience nous la ferons en toute loyauté et sans arrière-pensée d’aucune sorte.  Alors nous lui dirions : “Maintenant, France, au secours !” et, croyez-le bien, elle viendra ! »

Que reste-t-il de cet « avertissement » ?

La Belgique a failli disparaître au moment de la Question royale, en 1950, et puis, de querelles communautaires en réformes institutionnelles, on a procédé à des adaptations successives à ce que certains appellent le « modèle belge ». Un modèle dynamique, si on peut dire. Où en sommes-nous aujourd’hui, à la veille d’un nouveau 14 juillet ?

Où en sommes-nous ? Qu’en penserait Charles Plisnier, l’orateur le plus applaudi du Congrès de Liège en 1945 ? L’évolution de la Belgique a-t-elle refoulé ces vieux discours dans les zones grises de l’histoire ? La France a-t-elle encore une place dans la réflexion politique, à Liège et dans le reste de la Wallonie ?

Poser la question, c’est y répondre. En dépit d’une autonomie grandissante, la Wallonie, la Wallonie elle-même a-t-elle encore un sens pour la majorité de ceux qui y vivent ? La fierté d’être wallon ne peut-elle être un atout pour le futur commun de tous ces gens ? L’identité wallonne ne trouverait-elle pas en France un terrain plus favorable à son épanouissement ?

On préfère évacuer ces questions, au prétexte que les enjeux ne sont plus du tout ceux-là. C’est avec une obstination farouche qu’on proclame son attachement à la Belgique. On se complaît dans la crispation identitaire, et tant pis si le désordre institutionnel de la Belgique est devenu une curiosité internationale. Et tant pis si l’avenir est imprévisible. Et tant pis si on se condamne à marcher dans les pas de la Flandre, à ses conditions, de moins en moins supportables.

Évidemment, ce qui peut sembler insupportable aujourd’hui, sera peut-être accepté demain. La Wallonie a-t-elle abdiqué, vraiment ?

Voici le message de Georges Truffaut aux nouveaux venus en politique :

« Vous ne tarderez pas à constater que le Parlement est l’endroit du pays où l’on prend le plus conscience qu’il n’y a plus de Belgique… Vous verrez s’étaler la superbe flamingante pareille à un parvenu dans un fauteuil… Si pour réagir, vous prenez une attitude wallonne, on vous considérera avec pitié, alternativement nuancée de colère et de mépris… »

Depuis, 75 ans ont passé…

(Ah tiens, je ne l’ai pas dit : en 2012, le feu d’artifice est tiré par une société flamande et l’ambiance musicale est assurée par un quatuor anglais spécialisé dans les reprises du groupe Abba. On aura compris que le plus grand mérite de ce 14 juillet liégeois, c’est d’avoir réussi à s’imposer dans le calendrier des festivités locales. Après tout, ce n’est déjà pas si mal.)

La vérité selon B plus

Il avait l’assurance d’un oracle. Il annonçait « pourquoi la Belgique n’éclatera pas ». Il affirmait que la Belgique s’accommoderait d’un tas de nouvelles réformes concédées à une Flandre encore insatisfaite mais pas franchement indépendantiste. En dévoilant l’avenir, dans La Libre du 30 juin,Vincent Laborderie, chercheur en sciences politiques à l’UCL, ne faisait pas seulement parler sa science. Il exprimait son point de vue et, vérification faite, ce point de vue est celui d’un responsable de B plus. Pour la clarté du débat, autant le savoir.

Après la réaction de Jules Gheude, Vincent Laborderie a éprouvé le besoin de nuancer ses propos dans un nouvel article de La Libre à lire ici. Toujours pas de référence à B plus, mais une précision quand même : Vincent Laborderie est de nationalité française.

B plus, mouvement citoyen soutenu par des gens très haut placés, a-t-il besoin de se cacher pour influencer l’opinion dans le sens qui lui convient ?

Quoi qu’il en soit, son message, en faveur d’une « refondation » de la Belgique, a de plus en plus de mal à convaincre.

La Belgique existera-t-elle encore dans cinq ans ?

« Qui vivra, verra », s’est contenté d’écrire Francis Van de Woestyne, l’éditorialiste de La Libre, après avoir opposé les hypothèses « optimiste » et « réaliste ». Par les temps qui courent, la tendance est à la prudence et au scepticisme. Béatrice Delvaux, dans Le Soir, semble avoir cessé d’y croire, elle aussi : lire ici son dernier édito.

La disparition de la Belgique est tout à fait possible à court terme

« Voici pourquoi la Belgique n’éclatera pas », titrait La Libre il y a quelques jours. Une telle assurance pouvait surprendre. Fidèle à sa culture du débat, La Libre a ouvert ses colonnes à Jules Gheude (ici sur le site du journal). Nous en reprenons le texte.

La dernière bataille est engagée et rien ne paraît pouvoir contrer l’irrésistible ascension de la N-VA. Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique.

J’ai lu, avec intérêt, l’interview de Vincent Laborderie parue dans « La Libre Belgique » de ce 29 juin et intitulée : « Voici pourquoi la Belgique n’éclatera pas ». Ayant approfondi cette question depuis cinq ans (« Le petit guide de l’après-Belgique », Mols, 2010, et « On l’appelait Belgique », Mon Petit Editeur, 2011), j’ai un avis sensiblement différent. Qu’en est-il du droit international en matière de succession d’États ?

Pour faire simple, cette question est réglée par deux Conventions de l’Onu : celle de 1978 en matière de traités internationaux (qu’advient-il de ceux que l’État qui disparaît avait contractés ?) et celle de 1983 relative aux dettes, archives et biens. La Belgique n’a pas ratifié la première et elle n’a pas signé la seconde. Cela veut donc dire que les modalités de la scission, en ce qui concerne la Belgique, seront tranchées par des accords entre les États successeurs, selon le rapport de force entre eux à un moment déterminé. Pour ce qui est de la dette, le droit international ne s’occupe d’ailleurs que de la dette externe, pas de la dette interne. L’Article 40 de la Convention Onu de 1983 précise que la répartition de la dette publique internationale doit être équitable, compte tenu des actifs qui passent à l’État successeur. C’est ce qui s’est passé pour l’ex-Yougoslavie. Dans le cas de la Tchécoslovaquie, par contre, on s’est basé sur le rapport des populations.

En ce qui concerne la fixation des frontières, le droit international précise que les traités fixant les frontières internationales de l’ancien État lieront tous les États qui se proclameront indépendants sur une partie ou toute partie de ce territoire. C’est le fameux principe de l’uti possidetis juris (tu posséderas comme tu as possédé). Il est destiné à ne pas déstabiliser les pays frontaliers des nouveaux États successeurs. Ce principe, applicable aux frontières extérieures d’un État qui disparaîtrait, a malheureusement été étendu par l’Union européenne aux frontières administratives internes aux États, par définition non fixées dans des traités internationaux. Ce fut consacré en 1992, alors qu’aucune règle de droit international n’appliquait l’uti possidetis juris aux frontières administratives internes des États jusqu’alors. On comprend mieux ici l’importance de la scission de BHV.

Dernière chose. On se rappellera que dans un avis rendu le 22 juillet 2010, la Cour internationale de justice a estimé que la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, le 17 février 2008, ne constituait pas une violation du droit international. Pourquoi en irait-il autrement pour un État flamand qui proclamerait son indépendance ? Un ambassadeur français m’a d’ailleurs déclaré, au début des années 80 : « Ce n’est nullement une hypothèse farfelue. La France serait d’ailleurs le premier pays à reconnaître officiellement ce nouvel État. » Le terme « nation » figure expressément en préambule de la Charte que le Parlement flamand a tout récemment adoptée. Quant à la mouvance nationaliste flamande, elle est sur le point de franchir le seuil des 50 % d’intentions de vote.

Dans une guerre, il n’y a qu’une seule bataille qui compte : la dernière. Elle est bel et bien engagée. Rien ne paraît pouvoir faire obstacle à l’irrésistible ascension de la N-VA.

Après la prise d’Anvers, en octobre prochain, Bart De Wever portera le coup décisif au lendemain des élections législatives de 2014, si toutefois l’on parvient à aller jusque-là. Rien ni personne ne pourra empêcher l’envol de l’État-nation « Flandre ». Dans un article paru dans « La Meuse » en 1981, François Perin déclarait : « Jamais l’Europe, ni l’Otan, dira-t-on, ne laisseront éclater la Belgique. Que pourraient-ils faire : débarquer les Marines pour nous apprendre par la force à vivre ensemble ? »

Quant à Robert Senelle, son ancien collègue de droit constitutionnel à l’Université de Gand, voici ce qu’il confiait à Knack il y a trois ans : « Le fait que l’Union européenne ait son siège à Bruxelles est lié à la condition de ne jamais devoir s’occuper de la gestion de Bruxelles ou de la Belgique. Si on le lui demandait, elle prendrait ses jambes à son cou . »