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Karel De Gucht et Charles de Gaulle

Dans le contexte actuel, les politiques d’austérité sont contre-productives. Ainsi parle un libéral flamand, Paul De Grauwe, un expert qui a passé douze ans dans les allées du Parlement belge et patronne aujourd’hui l’European Institute de la London School of Economics and Political Science. Ce qui l’agace, c’est l’irrationalité des acteurs politiques. Il devrait pourtant savoir que la politique n’est pas une science mais un art consommé du rapport de force, où la mauvaise foi le dispute à l’aveuglement idéologique. Alors pas question de relâcher l’effort budgétaire, répondent en chœur Gwendolyn Rutten (Open VLD) et Pieter De Crem (CD&V). Et si Elio Di Rupo se plaint de la façon dont l’Union européenne gère la crise, il se fait rappeler à l’ordre par Karel De Gucht, Commissaire européen au Commerce (Open VLD).

Après tout, la Commission n’a que le pouvoir et l’orientation que les chefs de gouvernement consentent à lui donner. Il est trop facile, évidemment, de se soustraire à ses responsabilités en accusant « Bruxelles ». Ce qui est inquiétant, néanmoins, c’est que l’Union européenne apparaît de plus en plus comme un monstre froid chargé de faire respecter l’orthodoxie libre-échangiste, au mépris d’une impopularité croissante.

Ainsi, Karel De Gucht prépare un accord de libre-échange avec les États-Unis, un accord qui devrait s’étendre à d’autres parties du monde ultérieurement. Nul besoin d’un débat démocratique pour engager l’UE dans ces accords. La conviction de Karel De Gucht doit suffire. Voici ce qu’il répond dans le journal Le Monde :

Karel De Gucht« Traditionnellement, la France n’est pas un pays libre-échangiste. C’est vrai quel que soit le gouvernement, de droite ou de gauche. J’espère convaincre qu’elle est pourtant bien positionnée pour tirer bénéfice de ce genre d’accord. (…) …Les Français seraient mieux servis par un peu plus d’audace. Je suis attentif à toutes les sensibilités exprimées par les États membres. Je les respecte, mais cet accord créera aussi des opportunités pour notre économie. Entre 0,5 % et 1 % de croissance, d’après les études les plus prudentes. La France compte le plus grand nombre de multinationales en Europe, et leurs résultats sont excellents. Il ne s’agit pas d’un problème économique, au contraire. »

Le problème est donc culturel, selon Karel De Gucht. La question, ici, n’est pas de savoir si la France est suffisamment pro-européenne, mais suffisamment libre-échangiste (au risque de confondre intégration européenne et intégration dans l’économie globale).

Il est permis de s’interroger sur l’évolution de la démocratie en Europe si le débat politique est ainsi neutralisé par l’obligation d’adhérer sans réserve à une idéologie. Il est clairement abusif d’associer la doxa libre-échangiste au respect des droits de l’homme et de l’imposer ainsi comme un fondement de la démocratie européenne. Quand la situation économique et sociale se dégrade et que l’autorité s’enferme dans une tour d’ivoire, comment échapper au soupçon, qualifié de « populiste », que la « classe dirigeante » gouverne en fonction de ses intérêts propres et non dans l’intérêt « du peuple » ? Le risque est d’autant plus grand, concernant l’UE, que le citoyen européen peut sembler écrasé par un pouvoir supranational qui lui échappe.

Sans réelle légitimité démocratique, la Commission a néanmoins déclaré 2013 « année européenne de la citoyenneté ». On peut espérer que la crise actuelle conduise à une prise de conscience collective de la nécessité, pour les citoyens, d’intégrer la dimension européenne et d’investir le champ politique à ce niveau. Ce n’est que par le débat et la participation des citoyens que la démocratie européenne peut vivre et que l’UE respectera ses valeurs fondamentales et ses promesses.

Il est notoire que Charles de Gaulle avait, sur l’Europe, un point de vue un peu différent de celui de Karel De Gucht. Certes, à la façon des chefs d’État d’aujourd’hui, il privilégiait les intérêts de son pays et, en dépit du traité de Élysée qui a renforcé les liens entre l’Allemagne et la France en 1963, il ne peut être tenu pour un grand champion de la cause européenne. Preuve en est, dira-t-on, qu’il ne voulait pas du Royaume-Uni dans le « Marché commun ». L’argument développé par le président français, c’est que l’Europe en voie d’intégration ne résisterait pas à la vague anglo-saxonne. Il y a cinquante ans, voici ce que déclarait de Gaulle :

Charles De Gaulle« L’Angleterre, en effet, est insulaire, maritime, liée par ses échanges, ses marchés, son ravitaillement, aux pays les plus divers et souvent les plus lointains… La Communauté s’accroissant de cette façon verrait se poser à elle tous les problèmes de ses relations économiques avec une foule d’autres États, et d’abord avec les États-Unis.

« Il est à prévoir que la cohésion de tous ses membres, qui seraient très nombreux, très divers, n’y résisterait pas longtemps et, qu’en définitive, il apparaîtrait une Communauté atlantique colossale sous dépendance et direction américaine et qui aurait tôt fait d’absorber la Communauté européenne. »

Cinquante ans plus tard, tandis que l’Angleterre menace de se retirer de l’UE et que partout le rêve européen se brise, Karel De Gucht (Open VLD) répond à Charles de Gaulle. Il reproche à la France de ne pas avoir une tradition libre-échangiste et s’apprête à créer, au nom de 500 millions d’Européens, un grand marché commun avec les États-Unis.

Certes, il y a des raisons historiques et culturelles de se sentir proche des États-Unis d’Amérique et la démocratie leur doit beaucoup… Mais la démocratie appartient à ceux qui la font vivre.

G.R.

Le dilemme de Kris Peeters

OLYMPUS DIGITAL CAMERAQuoi qu’il arrive, Elio Di Rupo aura accompli un authentique exploit : devenir Premier ministre. Il aura dû, pour cela, consentir à une 6e réforme de l’État réclamée à cor et à cri par la Flandre. Après les élections de 2014, ses chances de rester au pouvoir sont minces. Ou bien la N-VA se maintient à son niveau actuel et devient incontournable, ou bien Gwendolyn Rutten est touchée par la grâce et ramène le parti de Guy Verhofstadt au cœur du jeu politique en Flandre, ou bien le CD&V, fort de son ancrage dans la société flamande, redresse la tête et récupère la fonction de Premier ministre à laquelle il s’est habitué.

Il serait quand même étonnant que la famille libérale arrive en tête au soir des prochaines élections. Reste le CD&V, descendu à 14,1 % des intentions de vote en Flandre au vu du récent baromètre politique RTBF/La Libre.

Parti de pouvoir, le CD&V ne sait plus comment exister. Se ranger derrière Elio Di Rupo, ce ne fut pas une décision facile à prendre. Il faut l’assumer. Reconstituer le cartel avec la N-VA, quand le parti de Bart De Wever convainc près de trois fois plus d’électeurs flamands que le CD&V lui-même, c’est accepter de rester dans son ombre. Alors, pour se démarquer de la N-VA, le CD&V veut la jouer « responsable » : aucune intention de paralyser la Belgique après les élections de 2014, priorité à la mise en œuvre de la 6e réforme de l’État, dont les acquis substantiels ne doivent rien à la N-VA.

kris peeters2Dans ce repositionnement, Kris Peeters doit peser de tout son poids. Figure populaire, issu d’une organisation patronale flamande, avec une aspiration à l’autonomie de la Flandre qui le rend proche de la N-VA, il est présenté comme un super-candidat au poste de Premier ministre. On imaginait qu’il pourrait s’entendre avec la N-VA pour rester à la tête du gouvernement flamand après les élections de 2014, mais il semble avoir choisi de s’engager avec le CD&V dans ce qui ressemble à une « opération survie ».

En attendant, même si la stratégie du CD&V le pousse à miser sur une Belgique flamande plutôt que sur une Flandre indépendante, Kris Peeters n’entend pas décevoir ses supporters. Il se comporte encore et toujours comme un champion du confédéralisme. Pour s’en convaincre, il suffisait de lire Le Soir de jeudi passé. On pouvait y lire l’information suivante dans un billet d’humeur de Michelle Lamensch :

 « …Kris Peeters envisagerait une mission commerciale commune avec son homologue catalan… Dans un pays, précise-t-il avec des accents diplomatiques, où la présence commune de la Flandre et de la Catalogne a du sens. Les deux Régions souhaitent se présenter ensemble ‘car elles sont les moteurs économiques de leur pays’. Peeters se pousse alors d’un cran lorsqu’il annonce son intention de partir en mission commerciale en Afrique du Sud… avec le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte. Ces manœuvres de politique extérieure ont énervé Didier Reynders, qui rappelle à Kris Peeters qu’il doit se limiter à des contacts économiques et lui laisser les visites politiques.

« Loin de faire baisser la pression, ce dernier lui rétorque que la Flandre a également des compétences politiques.

« Il est beau notre ‘fédéralisme de coopération’… »

G.R.

Pour sortir du brouillard institutionnel

La N-VA ne montre aucun signe d’essoufflement. Avec 39 % d’intentions de vote en Flandre (voir le dernier baromètre politique RTBF-La Libre), elle oblige les partis de wever baromètrefrancophones  à sortir la tête hors du sable. Ils en sont encore à se demander comment ils vont appliquer la 6e réforme de l’État que, déjà, de nouveaux bouleversements se profilent à l’horizon. Mais il semblerait qu’ils ne seraient pas loin de s’accorder sur l’orientation de la réforme en cours… C’est ce qu’on pouvait lire dans La Libre il y a quelques jours :

« Tout n’est pas réglé, loin de là, mais l’ambiance, dit-on, est bonne et la volonté d’aboutir dans un mois ou deux est assez ferme. Ainsi, les francophones devraient être prêts, le moment venu, à accueillir les compétences issues de la 6e réforme de l’État. Voire d’une 7e. Voire d’une 8e. Voire d’un éclatement de la Belgique. On n’en est évidemment pas là. Petit à petit, c’est donc une Belgique à 3 + 1 qui se dessine : trois Régions, Wallonie, Flandre, Bruxelles et la Communauté germanophone. »

Cette annonce n’a pas convaincu Olivier Maingain, qui s’est exprimé hier dans Le Soir : Maingain« Une fois de plus, les partis francophones de la majorité institutionnelle sont dans un total état d’impréparation. Ils ne font pas le lien avec ce qui s’annonce pour l’après-2014. Je reproche moins aux Flamands de savoir ce qu’ils veulent qu’aux Wallons et Bruxellois de ne pas le savoir pour eux-mêmes… 

« La grande leçon de cette réforme de l’État est : chaque Région devra construire sa prospérité par ses propres forces et par ses seules capacités économiques ! Tous les mécanismes de solidarité vont, à terme, être réduits à une peau de chagrin. On a touché à la Sécurité sociale ! Et le mouvement risque de s’amplifier dans les années à venir. Aujourd’hui, nous n’avons pas même les garanties du financement à 100 % des compétences à transférer. Exemple : les allocations familiales. Les transferts s’arrêtent avec la classe d’âge 18 ans. Or, on bénéficie d’allocations familiales jusqu’à 25 ans ! Qui va les financer et comment ?

« Du côté des autres partis francophones, j’entends globalement ceci : tout aux Régions, avec des mécanismes de solidarité via une fédération Wallonie-Bruxelles indéfinie. Or, la Région wallonne a une capacité fiscale, elle s’en sortira peut-être. Mais Bruxelles…»

Le projet du FDF, c’est le plan B des francophones qui sort des limbes. Olivier Maingain donne sa vision des choses :

« La Flandre nous dit qu’elle veut devenir un État, alors nous devons dire qu’elle perdra toute compétence directe à Bruxelles. La Fédération Wallonie-Bruxelles s’occupera de tous les citoyens établis sur son territoire, Flamands de Bruxelles et germanophones y compris. Avec égalité de traitement et protection des minorités. Et j’imagine un ministre flamand au sein du gouvernement de la Fédération. Le mécanisme est le suivant : nous gardons les Régions, et chaque fois que la Fédération estimera qu’il y aura un intérêt à agir en commun, cela primera. Voilà un projet francophone significatif, fort. C’est l’État Wallonie-Bruxelles. »

Le débat prend forme.

Sur huffingtonpost.fr, un article copieux intitulé L’introversion des Belges s’est récemment intéressé à l’avenir de Bruxelles et des Bruxellois. Son auteur est belge : Olivier Dupuis, journaliste aussi indépendant que ne l’était son action politique quand il militait au Parti radical transnational (mais surtout italien), sur les listes duquel il a été élu deux fois député européen. Nous vous invitons à lire cet article ici. En voici la fin :

Dupuis« On est au bout d’un processus. Les tactiques à l’œuvre, tant au Nord qu’au Sud, sont purement dilatoires. D’un côté, l’objectif est de vider progressivement l’État belge de toute substance pour, devant le fait accompli, faire sécession sur base des frontières administratives actuelles, tout en maintenant une tutelle sur Bruxelles. De l’autre, la jouer « raisonnable », en freinant autant que faire se peut le processus de dévolution et en espérant, par la même occasion, mettre de son côté les acteurs décisifs que sont les autres États européens et, en particulier, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne pour, le jour venu, hériter d’une petite Belgique comprenant la Wallonie et Bruxelles.

« Quoi qu’il en soit, l’Union européenne et ses États membres seront tôt ou tard appelés à intervenir. Pour deux raisons. Tout d’abord parce que les phénomènes centrifuges à l’œuvre en Grande-Bretagne (Ecosse), en Espagne (Catalogne et Pays Basque) et en Belgique (Flandre) poseront immanquablement la question de la permanence de ces (nouvelles) entités dans l’Union européenne. Deux approches juridiques et politiques devront être accordées : la conformité des principes fondamentaux et de la législation du nouvel État avec ceux de l’Union et l’indispensable prise en compte par l’Union du fait qu’elle n’est plus seulement une union d’États mais déjà, aussi, une union de citoyens et que la (ré)admission de ses citoyens « sécessionnistes » dans l’Union est, d’une certaine façon, obligée.

« Mais en ce qui concerne la Belgique, un deuxième élément conditionne le processus de transformation institutionnelle : celui d’être l’hôte de la capitale de l’Union européenne. En d’autres termes les futurs institutionnels belge et bruxellois ne sont plus seulement une affaire belge. Bruxelles « appartient » donc non seulement à ceux qui y vivent, y compris les dizaines de milliers de fonctionnaires européens et leurs familles, mais aussi aux 504 millions citoyens de l’Union. Bart De Wever l’a, semble-t-il, bien compris. Deux fois déjà, il a fait le voyage à Londres. Reçu avec les honneurs par le Premier Ministre, David Cameron.

« Les autorités de l’Union européenne et de ses États-membres sont donc de facto invitées aux futures négociations. A moins que les politiques belges ne décident finalement de revoir leur copie et d’apporter des réponses sérieuses aux questions de viabilité de la Région bruxelloise non seulement en tant que région à part entière de la Belgique mais aussi en tant que capitale de l’Union. Autrement dit, qu’ils réalisent qu’accueillir les principales institutions de l’UE comporte non seulement des avantages (pour la Région bruxelloise et les autres régions de Belgique) mais aussi des responsabilités, des devoirs et des coûts. »

De Jules Gheude à David Coppi

Jules Gheude a réagi à un billet de David Coppi qui, dans Le Soir, avait profité de l’annonce du retrait de Benoît XVI pour se moquer d’un autre « pape » et d’une autre « foi ». A travers Paul-Henry Gendebien, c’est le projet d’union de la Wallonie à la France qui était visé.

jules gheude 5Cher David Coppi,

J’ai pris connaissance de votre billet d’humeur, intitulé « Le pape du rattachisme toujours en force », paru dans « Le Soir » du 12 février 2013.

Je ne comprends vraiment pas cette attitude qui consiste à toujours appréhender systématiquement le combat réunioniste avec une pointe d’humour sarcastique.

François Perin, dont la qualité d’analyse et la crédibilité n’ont, il me semble, jamais été contestées, n’a-t-il pas été le premier à annoncer que le Royaume de Belgique ne parviendrait pas à survivre à la mouvance nationaliste flamande ? Rappelez-vous sa démission spectaculaire de la fonction sénatoriale, le 26 mars 1980.

Trente et un ans plus tard, vous êtes allé l’interviewer à Saint-Idesbalde et les propos qu’il vous a tenus étaient loin de baigner dans l’ambiguïté. L’option réunioniste était clairement suggérée comme seule solution d’avenir pour la Wallonie en cas de disparition de la Belgique, inéluctable à ses yeux.

Tout cela peut-il prêter à sourire, lorsque l’on voit comment la Flandre évolue depuis le vote, en 1999, par une large majorité de son Parlement, de ces fameuses résolutions qui s’inscrivent clairement dans un schéma confédéraliste, dont il serait naïf de croire qu’il ne débouchera pas un jour sur la scission pure et simple de ce non-pays ?

Il y a quelques années, dans « Vers l’Avenir », Paul Magnette, aujourd’hui président du PS, se disait étonné de voir la mouvance nationaliste s’affirmer avec autant de force : « On croyait que tout cela n’était que du folklore ».

Non, cher David Coppi, on n’était pas au carnaval d’Alost. Et les francophones les plus lucides – peu nombreux, hélas ! – savaient pertinemment que cette mouvance nationaliste ne se confinait pas à la seule N-VA de Bart De Wever, mais qu’elle traversait aussi, de manière substantielle, des partis comme le CD&V et l’Open VLD.

Jules Destrée avait bien compris les choses, lorsqu’il écrivait, dans son fameuse « Lettre au Roi » de 1912 : « Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme. »

J’ai, comme vous le savez, bien connu Jean Gol. Lui aussi ne croyait plus à la survie de la Belgique. Lors d’une rencontre avec Paul-Henry Gendebien, à Paris, il s’était dit ulcéré par les avancées du nationalisme chez les libéraux flamands. Et, pour en avoir maintes fois discuté avec lui, je peux vous dire qu’il ne voyait de solution, pour les Wallons et les Bruxellois, que dans la France.

L’art, en politique, ne consiste pas à gérer la situation au jour le jour, mais bien à anticiper les choses et à faire en sorte de ne pas se retrouver  le nez sur le poteau, contraints à devoir improviser dans l’urgence.

Le constitutionnaliste de l’Université de Liège, Christian Behrendt, m’a félicité d’avoir entrepris, dès 2007, cette initiative des « Etats généraux de Wallonie », destinée à préparer les esprits wallons à l’après-Belgique. Comme il est insensé que les responsables politiques l’aient snobée !

Quant à  feu Xavier Mabille, homme d’une grande sagesse, n’écrivait-il pas, dans sa préface à mon livre « L’incurable mal belge sous la scalpel de François Perin », en 2007 : « Au cas où s’accomplirait l’hypothèse de la scission de l’Etat (hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure)…» ?

Vous n’ignorez pas le rôle important que le Français Jacques Lenain, haut fonctionnaire français aujourd’hui retraité, a joué dans notre réflexion « post-belge », en développant, d’une manière très fouillée, sa thèse de l’union-intégration à la France de la Wallonie et de Bruxelles,  avec statuts particuliers pour les deux entités. Il y a quelques jours, il m’écrivait : « La gauche wallonne va dans le mur. Il lui faudra ce choc pour trouver ensuite le chemin de Paris. »

François Perin m’a dit qu’il copierait cette phrase.

Retenez-la bien. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Bien cordialement,

Jules Gheude

Carnaval et Saint-Valentin

Il se dit, parfois, que la Belgique est au bord du divorce. A voir la façon dont le président Dupriez-PeumansEcolo du Parlement wallon courtise son homologue flamand, rien, pourtant, ne semble annoncer de nouvelles tensions communautaires. On s’attendrait plutôt à des accords de la Saint-Valentin qui obligeraient tous les élus du royaume à participer au festival du film d’amour de Mons. Tout le monde s’aime et c’est merveilleux. Si Patrick Dupriez voulait que le président du Parlement flamand parle de la Wallonie avec amour, il n’était même pas nécessaire de lui sortir le grand jeu de la séduction car, tout nationaliste flamand qu’il soit, Jan Peumans (N-VA) ne cache pas son intention de venir habiter « non loin de l’abbaye de Val-Dieu » quand il aura pris sa retraite (et il a 62 ans).

L’information est donnée par Le Vif/L’Express qui, dans son édition d’aujourd’hui, rend compte de cette belle journée où le cœur de la Belgique a fait des bonds. L’autre jour, Patrick Dupriez avait donc invité Jan Peumans à découvrir la Wallonie autrement, et cela s’est super bien passé entre eux puisqu’ils n’ont pas arrêté de s’échanger des sourires, des plaisanteries, des petits cadeaux, des pastilles à la menthe… Ils ont bien sûr évité de parler de politique, ou alors juste un peu, sans en avoir l’air. Ils sont de bons amis, c’est ça qui compte. Le problème, c’est qu’au moment des adieux, Patrick Dupriez n’était pas tout à fait sûr d’avoir changé le cours de l’histoire. Il se pourrait bien que Jan Peumans garde les idées de Jan Peumans et que la N-VA ne fasse pas campagne pour une Belgique plus solidaire.

Pour en savoir plus sur cette journée, il faut lire l’article qui lui est consacré dans Le Vif/L’Express sous le titre « Un séparatiste N-VA au pays des merveilles ». Article un peu cruel pour les élus wallons qui font tout ce qu’ils peuvent pour adoucir le cœur des nationalistes flamands. Une version raccourcie de ce texte est disponible sur le site du magazine : ici.

Autre article à lire : l’éditorial d’Eric Deffet dans Le Soir d’aujourd’hui. Ce n’est plus d’amour qu’il est question ici mais de grosse rigolade. On se demandait si les participants au carnaval d’Alost se retiendraient de caricaturer Bart De Wever, maintenant que cette SS-VA, carnaval d'Alost 2ville est dirigée par un bourgmestre N-VA. Eh bien non, mais la polémique n’est pas venue d’où on l’attendait, puisque le char assimilant la N-VA et la SS, avec un wagon pour la déportation des Wallons, a surtout indigné la directrice-générale de l’UNESCO, fâchée qu’une manifestation inscrite au patrimoine de l’humanité (eh oui !) banalise ainsi le nazisme et la Shoah.

Si cette farce a beaucoup fait rire en Flandre, elle a plutôt consterné le journaliste du Soir. Voici sa conclusion :

« …Il n’y a plus d’humour belge. Il y a un humour flamand et un humour wallon. Un héritier de Jules Destrée en ferait une lettre au Roi…

« Imagine-t-on un char du même acabit sillonner les rues de Malmedy ou de Stavelot sans s’attirer les foudres collectives ? Imagine-t-on aussi que Bart De Wever et les autres accepteraient d’être ainsi singés en nazis de pacotille par un carnaval du Hainaut ou de Liège ? Dans les deux cas, quel scandale !

« Nous n’avons pas la même langue. Nous avons partagé tant bien que mal le territoire commun. Nous n’aimons pas les mêmes artistes. Nous avons tracé des murs entre sportifs du Nord et du Sud, radios et télés, élus et priorités politiques. Et voici qu’une évidence saute aux yeux : nous ne rions plus des mêmes choses. Faut-il en pleurer ? »

G.R.

Les Misérables

Aujourd’hui, dans le Soir, un supplément de 24 pages sur le film « Les Misérables ».

les misérablesJe ne dirai rien du film avant de l’avoir vu mais nul ne peut échapper à l’immense publicité faite autour de ce blockbuster anglo-saxon. « Les Misérables » (titre en français dans la V.O.), adaptation pour le cinéma d’une comédie musicale à succès, vont permettre à l’œuvre de Victor Hugo de toucher un nouveau public. Le romantisme révolutionnaire va déferler dans les salles obscures du monde entier. Est-ce fuir la réalité que de se laisser prendre encore une fois par cette belle et grande histoire ?

Victor Hugo, consacré par la IIIe République pour sa conscience politique et sociale autant que pour son immense talent, savait donner du souffle aux valeurs dont se réclame la République française. Les Misérables, au-delà d’un spectacle à vocation planétaire, c’est une leçon d’humanité ancrée dans l’histoire et la culture d’un pays. Voir la France ainsi mise en scène est plutôt réjouissant pour nous. Jamais, peut-être, un film n’aura montré autant de cocardes et de drapeaux français mêlés à tant de bons sentiments, comme sur cette image accompagnant le chant final : « Il viendra le jour glorieux où dans sa marche vers l’idéal, l’homme ira vers le progrès, du mal au bien, du faux au vrai. Un rêve peut mourir mais on n’enterre jamais l’avenir. » Rien que pour cette image de la France, thanks a lot à tous ceux qui ont fait ce film. (G.R.)

les misérables 2

Paul Magnette, nouveau messie…

Jules Gheude, essayiste politique

jules gheude 5Paul Magnette fait partie de cette catégorie de personnes que l’on gonfle à bloc dans les centres d’entraînement des partis politiques pour les lâcher ensuite comme des êtres d’exception, dont rien ne pourra venir entraver l’irrésistible ascension.

Avec leurs diplômes, leur maîtrise des langues étrangères, leur look BCBG, leur façon de s’exprimer, ils donnent aisément le change au commun des mortels, admiratif devant tant de qualités et qui boit leurs propos comme paroles d’évangile.

Pourtant, il suffit de gratter très légèrement pour retrouver la réalité crue.

Licencié en sciences politiques, Paul Magnette s’était étonné, il y a quelques années, dans Vers l’Avenir, de la poussée nationaliste en Flandre : « On pensait que tout cela n’était que du folklore ».

N’aurait-il pas dû savoir que tout cela était inscrit depuis très longtemps dans les astres ? N’avait-il pas suivi l’évolution du Mouvement flamand, dont Jules Destrée disait, dans sa Lettre au Roi de 1912, qu’il ne s’arrêterait jamais? N’avait-il pas lu le livre Les Flamands de Manu Ruys, publié en 1973 et dont le sous-titre indiquait qu’ils étaient une nation en devenir ? Ne savait-il pas que François Perin avait démissionné spectaculairement de la fonction sénatoriale en 1980, en déclarant que la Belgique, atteinte d’un mal incurable et irréversible – le nationalisme flamand – n’avait plus d’avenir ? N’avait-il pas compris, en 1999, l’importance de ces cinq résolutions que le Parlement flamand avait adoptées à une large majorité et qui s’inscrivaient clairement dans la logique confédérale ?

Dans une interview accordée au Vif/L’Express, en novembre 2012, Paul Magnette donnait l’impression de posséder un ouvrage rare dans lequel il était écrit que la Belgique avait valeur d’éternité : « Le conflit communautaire fait partie de la Belgique. C’est un trait de son identité. Ce n’est pas une pathologie. » Comme si l’on devait trouver normal, et finalement motivant, d’évoluer dans un contexte où la chamaille, la suspicion, l’agressivité sont des données permanentes…

Paul Magnette se fourvoie aussi lorsqu’il pense qu’une fois la Flandre partie, une « Belgique résiduelle », composée des Wallons et des Bruxellois, pourrait poursuivre la route. C’est le fameux Plan B, sur lequel les responsables francophones, soucieux de préserver avant tout leur rente de situation, fantasment abondamment.

Mais la chose ne serait pas aussi simple.

Une adhésion de plein droit de ce « WalloBrux » aux traités internationaux comme successeur de l’ancienne Belgique pourrait être contestée juridiquement par d’autres Etats, par exemple par le nouvel Etat flamand… Celui-ci se mettrait de facto en dehors des organisations internationales, que la déclaration d’indépendance soit jugée légale ou non par la Cour internationale de Justice. Mais, par là même, la Flandre mettrait aussi la Belgique résiduelle hors du jeu international, l’exclurait des organisations internationales de jure. Ce fut d’ailleurs le cas pour la « Yougoslavie continuée » (Serbie-Monténégro) lors des sécessions croate et slovène de la Fédération yougoslave.

Les analyses fouillées qui ont été menées, tant au niveau des Etats généraux de Wallonie qu’au sein du Gewif (Groupe d’Etudes pou la Wallonie intégrée à la France) ont démontré qu’un Etat wallon indépendant et un Etat Wallonie-Bruxelles ne pouvaient constituer des options réalistes et financièrement viables.

Pour la Wallonie, seule une union-intégration à la France, avec un statut particulier – de façon à permettre d’harmoniser progressivement les politiques en matière d’enseignement, de santé, de législation sociale, de fiscalité et de justice – pourrait garantir un avenir de qualité. Bruxelles, s’il elle en émettait clairement le souhait, pourrait, elle aussi, disposer d’un tel statut.

Mais on sait aussi ce que pense Paul Magnette de la France : « Être rattaché à un pays qui a une culture aux antipodes de la nôtre, c’est ridicule. (…) Il y a une rupture culturelle avec les Français. Si on doit se rattacher un jour, ce sera plutôt à l’Allemagne. C’est plus l’intérêt industriel de la Wallonie. »

Idée que l’intéressé qualifie lui-même de lunaire et que ne partagerait certainement pas André Renard, ce grand pilier du Mouvement wallon, qui écrivait le 13 juillet 1958, à la veille de la Fête nationale française : « Notre cœur reste attaché à la France. Nous avons foi dans cette France qui, pour nous, est éternelle. (…) Elle reste le grand flambeau et, pour beaucoup d’entre nous, la grande lumière de culture. C’est pourquoi nous terminons, comme nous l’avons commencé, en criant : Vive la France ! »

Nul doute que Paul Magnette aura pris connaissance de l’exposé que Hendrik Vuye, le constitutionnaliste des Facultés de Namur, a fait lors de la réception de Nouvel An du Vlaamse Volksbeweging : « La Flandre dispose de la légitimité démocratique nécessaire, via son Parlement flamand, pour se libérer du carcan belge. »

C’est exactement ce qu’écrivait François Perin, en 1981, dans La Meuse : « Qu’est-ce qui pourrait empêcher les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation ? Ils ont créé tous les instruments de leur future légitimité. (…) Jamais l’Europe, ni l’Otan, dira-t-on, ne laisseront éclater la Belgique. Que pourraient-ils faire : débarquer les Marines pour nous apprendre par la force à vivre ensemble ? »

(1) A paraître prochainement : Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique

« Belgium is back »

Non la Belgique n’est pas morte, elle était même de retour au Forum économique mondial de Davos : « Belgium is back ». Puisque la bourse est née en Flandre à la fin du Moyen Âge Di Rupo, Davoset qu’à défaut d’une identité véritable, la jeune Belgique s’est affirmée au XIXe siècle par la vigueur de son capitalisme, il était permis à Elio Di Rupo de vanter la soumission des autorités belges au monde des affaires en proclamant « Belgium is back ».

Belgium is back : pas la Belgique de papa mais celle des businessmen du monde entier. Pour rappel, dans son discours d’investiture, le président Reagan avait pour sa part déclaré « America is back ». Avec cette référence ultralibérale et la promesse de quelques avantages financiers, le message du Premier ministre au Forum économique mondial de Davos avait tout pour séduire des investisseurs potentiels, du moins en paroles, certains se réjouissant d’un « breath of fresh air », comme on peut le lire sur le site de l’AWEX.

Il est dommage que Lakshmi Mittal ait choisi le même jour et le même lieu pour annoncer le sien, de message, avec moins de grandiloquence et plus d’effet, malheureusement. Mais le couperet qui tombe sur la sidérurgie liégeoise, c’est une autre histoire. Après tout, Mittal pourra confirmer la bonne volonté des autorités belges. On ne peut pas reprocher au chef du gouvernement de s’adapter au contexte économique international, ni d’attirer l’attention sur le pays qu’il représente (n’en déplaise aux mauvaises augures annonçant la disparition prochaine de la Belgique, « Belgium is back » -à répéter sans modération), ni de vouloir apparaître comme le Premier ministre de tous les Belges, sachant que le socialisme n’a pas la cote en Flandre. Elio Di Rupo relève tous les défis. Cherche à plaire à tous les publics. Fait son chemin dans le monde. Pour un peu, on lui reconnaîtrait la stature d’un homme d’État, car« Belgium is back », vous vous rendez compte ?

G.R.

Quel avenir pour la sidérurgie liégeoise ?

magma 2Plus que jamais, la vidéo vous invitant à écouter José Verdin, expert en sidérurgie, est d’actualité. Nous vous la présentions le 13 septembre 2012…

Cette vidéo vous prendra 45 minutes d’écoute, mais je pense que l’exposé est de grande qualité, loin des slogans faciles ou des incantations.

Alors, si l’avenir de notre région vous intéresse, prenez 45 minutes d’écoute. Après, il vous appartiendra de vous faire une idée sur la question : quel avenir pour la sidérurgie liégeoise ?

Paul Durieux

Turbulences en vue

magma 2Par Georges Régibeau

Mittal bouscule nos sociétés riches et de moins en moins solidaires. Turbulences en vue. Il ne suffit pas de s’accrocher pour que rien ne change. Ce qui s’annonce, au-delà de l’horizon 2014, c’est la mise à l’épreuve de nos capacités d’adaptation, individuelles et collectives.

« Je crains que l’opinion publique soit en déphasage total par rapport aux risques que nous courons. » L’aveu de Rudy Demotte, une semaine avant l’annonce d’un nouveau coup dur pour la sidérurgie wallonne, est d’autant plus lourd de sens que lui-même, avec le pouvoir qu’il exerce, a peu fait pour secouer l’opinion publique en Wallonie. Celle-ci, poussée vers plus d’autonomie, avance à reculons, sans se détacher mentalement de la Belgique et de la Flandre, à la façon d’un somnambule.

Attention au réveil. Tandis que la Belgique se décompose, l’économie globalisée opère une vaste redistribution des cartes au niveau mondial. Face à un Lakshmi Mittal qui protège au mieux ses intérêts sur un marché planétaire, l’impuissance de la classe politique est ressentie comme une forme d’abandon, de démission. Reproche en partie justifié car l’effacement de la puissance publique a été voulu ou, du moins, consenti par celles et ceux qui ont la responsabilité de gouverner dans l’intérêt de tous.

Quand les forces économiques ne rencontrent aucune résistance, ne laissant aux élus que le choix entre l’insulte et le profil bas, c’est la démocratie, fragilisée, qui se met en danger. L’Union européenne elle-même, appelée à répondre aux défis du XXIe siècle, semble indifférente aux drames sociaux. Ce qui est en jeu, c’est la légitimité de ces différents niveaux de pouvoir. Désillusion, sentiment de trahison : le rappel des années 30 est pertinent s’il nourrit vraiment la réflexion politique, pas s’il sert d’argument moral pour ne pas répondre aux angoisses des gens, et encore moins s’il ne vise que la N-VA.

di rupo, mittalLe danger, c’est que la classe politique soit décrédibilisée. La confiance rompue. Avec cette photo d’Elio Di Rupo auquel Mittal « n’a rien promis », le groupe Sudpresse traduit l’impression générale. Kroll fait la même chose dans le journal Le Soir (voir ci-dessous). Une autorité impuissante. Piteuse et pitoyable. Une fois que les difficultés arrivent, l’exercice du pouvoir se complique. Être au pouvoir, c’est assumer des responsabilités.

En Wallonie, n’en déplaise à Rudy Demotte, on est plutôt du genre à ignorer voire à nier les problèmes aussi longtemps qu’ils ne « vous pètent pas à la g… ». On a peur de forcer le débat sur les changements qui s’annoncent. On manque de vision. Maintenant, Jean-claude Marcourt s’entretient avec Arnaud Montebourg pour « préparer une riposte au niveau européen » : pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus tôt ? Est-on bien certain que l’UE voit les choses de la même façon que la Wallonie et la France ? L’intérêt de la Wallonie n’est-il pas au moins de s’appuyer sur la France, dans ce cas précis comme dans beaucoup d’autres ?

La politique du court terme obéit à des calculs électoraux. Gagner du temps, se ménager une porte de sortie au cas où cela tournerait mal, noyer le tout par des discours trompeurs… Gare à l’explosion, car le plus dur reste à venir.

Se réjouir avec Jan Peumans, le président (N-VA) du Parlement flamand, qu’une nouvelle collaboration prend forme entre la Flandre et la Wallonie, c’est comme offrir des intérêts notionnels à Mittal pour lui permettre de tuer la sidérurgie wallonne en dégageant du bénéfice. (Et on ne peut même pas accuser Jan Peumans de mentir sur les intentions de la N-VA : lire sa récente interview sur apache.be.)

A quand le sursaut ?

kroll, arcelor