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Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans : et après ?

Par Georges Régibeau

Le 14 juillet, grand feu d’artifice et bal populaire à Liège. Depuis 75 ans.

On y va par goût de la fête, il n’y a pas lieu d’y voir une intention politique. Avec le temps, la ferveur francophile a tellement disparu qu’on ne sait pas pourquoi Liège fête le 14 juillet. Même si la Belgique est au bord de l’éclatement, pas question de se jeter dans les bras de la France, entend-t-on.

Il est loin, le climat passionnel de l’entre-deux-guerres. On a peine à croire qu’il y a trois quarts de siècle, vingt mille Wallons se rassemblaient à Waterloo pour affirmer leur indéfectible attachement à la République française.

Faut-il remuer l’histoire pour sentir de quoi on est fait ?

Beaucoup sont allergiques à la poussière du passé : Waterloo, le Congrès de Vienne, la révolution pour se détacher des Pays-Bas, l’impossible retour à la France, la création d’un État belge francophone… Il n’est pas inutile de prendre un peu de recul. En 1830, les Liégeois ne se sentaient pas encore belges.

Pour Liège, ancienne capitale largement ouverte à l’influence française, la collaboration avec Bruxelles et l’expansion industrielle lui ont toutefois permis de s’attacher, sans réserve, au nouveau pays sorti de la révolution belge. Mais, dans cette Europe des nationalités, tandis que le lion flamand se relevait d’un long sommeil, modifiant peu à peu la nature et le caractère de la Belgique, la fragilité du jeune État fut bientôt confirmée. Allait poindre, à Liège plus qu’ailleurs, le besoin d’affirmer son identité wallonne, voire française.

Ce temps est révolu, dira-t-on, le monde a changé. C’est oublier que la décision politique repose avant tout sur un rapport de force, aussi feutré soit-il, et que le clivage identitaire, en Belgique, est loin d’avoir disparu (en fait, il n’a jamais été aussi déterminant). Ce pays ne tient plus qu’à un fil et pourtant les Wallons semblent incapables de tourner la page et de s’imaginer comme une région de France.

Pour se persuader qu’il n’en fut pas toujours ainsi, il suffit de remonter aux origines du 14 juillet liégeois, il y a 75 ans.

Remontons même un an plus tôt, en 1936. On n’avait pas eu le temps d’oublier la Grande guerre, la victoire finale et la remise de la Légion d’honneur à la Ville de Liège dans une ambiance de liesse populaire à peine imaginable aujourd’hui, quand on entendit revenir le bruit des bottes à la frontière allemande.

La montée en puissance de l’Allemagne nazie, revancharde, inquiétante, réveillait, à Liège, un sentiment de communion sincère et patriotique avec la France. Mais la Belgique avait cessé d’être au diapason de la Cité ardente. « Los van Frankrijk », martelait-on du côté flamand. Plus d’alliance militaire avec la France. Retour à une illusoire neutralité. Quand le gouvernement belge s’est engagé dans cette voie, beaucoup de Wallons, de Liégeois, se sont sentis piégés, trahis. Pour eux, face à l’Allemagne nazie, le camp de la France était plus que jamais celui de la liberté.

Le sentiment d’une identité commune avec la France se mêlait au rappel que Liège avait une histoire et une identité qui ne devaient rien à la Belgique. Ainsi, le tricentenaire de l’assassinat de Sébastien Laruelle, en 1937, fut l’occasion de convoquer les fantômes du passé dans la brûlante actualité du moment : bourgmestre et tribun populaire francophile, opposé à la maison de Bavière et assassiné pour le compte des Habsbourg, Sébastien Laruelle prenait figure de symbole et cristallisait tout ce que pouvait recouvrir, alors, le sentiment principautaire. Cette mise à jour de la mémoire collective impliquait les forces vives du « pays de Liège » : historiens, représentants politiques, journalistes.

« Le trait le plus saillant du caractère national des Liégeois, c’est, si l’on peut ainsi parler, une véritable dévotion pour la France », écrivait déjà, en 1910, le grand médiéviste Godefroid Kurth (qui, lui, de culture germanique, préférait l’Allemagne à la France).

En 1937, l’enseignement de l’histoire, à l’ULg, était dominé par Paul Harsin (alors doyen de la faculté de philosophie et lettres) et Léon-Ernest Halkin, tous les deux catholiques et militants wallons, spécialisés dans l’histoire de la principauté de Liège, d’une rigueur exemplaire.

Les responsabilités politiques étaient confiées à des hommes également remarquables, et remarquablement francophiles. Xavier Neujean, le bourgmestre de Liège (ancien ministre), et Auguste Buisseret, son échevin des finances, futur ministre (et bourgmestre), étaient des libéraux dont le cœur battait pour Liège et la France. L’échevin des travaux publics était alors le très socialiste Georges Truffaut, pétri d’idéal, bâtisseur, amoureux de la France : élu député, Georges Truffaut dénonça vigoureusement le neutralisme du gouvernement belge et déposa à la Chambre, en 1938, un premier projet visant à faire de la Belgique un État fédéral.

Proche de ces hommes, on trouvait notamment le poète Marcel Thiry, engagé dans le même combat, inspiré par le même amour de la France. Au-delà de ces personnalités dont l’influence était grande, il faut imaginer l’esprit des militants liégeois de tous bords, des étudiants, de l’homme de la rue. Car la presse n’était pas moins engagée. Olympe Gilbart, pour ne citer que lui, rédacteur en chef du journal La Meuse de 1918 à 1940, également homme politique libéral, professeur à l’ULg, avait été un des fondateurs des Amitiés françaises (en 1909).

1937 à Liège, c’était donc un peu la France. Un esprit de résistance teinté d’irrédentisme français. En célébrant le 14 juillet, la Ville de Liège envoyait un message éminemment politique.

Ce sont à peu près les mêmes hommes qui, avec d’autres, en 1945, se sont réunis en un Congrès national wallon qui révéla  la force du sentiment francophile en Wallonie. A l’issue de ce Congrès de Liège, on se limita, par réalisme, à réclamer le fédéralisme en Belgique mais l’écrivain montois Charles Plisnier lança cet avertissement : «Lorsque nous aurons fait cette expérience ultime et si, comme je le crains, cette expérience avorte, alors –j’entends le dire aujourd’hui – nous serions justifiés à nous tourner vers la France et aucun reproche ne pourrait nous être adressé, car cette expérience nous la ferons en toute loyauté et sans arrière-pensée d’aucune sorte.  Alors nous lui dirions : “Maintenant, France, au secours !” et, croyez-le bien, elle viendra ! »

Que reste-t-il de cet « avertissement » ?

La Belgique a failli disparaître au moment de la Question royale, en 1950, et puis, de querelles communautaires en réformes institutionnelles, on a procédé à des adaptations successives à ce que certains appellent le « modèle belge ». Un modèle dynamique, si on peut dire. Où en sommes-nous aujourd’hui, à la veille d’un nouveau 14 juillet ?

Où en sommes-nous ? Qu’en penserait Charles Plisnier, l’orateur le plus applaudi du Congrès de Liège en 1945 ? L’évolution de la Belgique a-t-elle refoulé ces vieux discours dans les zones grises de l’histoire ? La France a-t-elle encore une place dans la réflexion politique, à Liège et dans le reste de la Wallonie ?

Poser la question, c’est y répondre. En dépit d’une autonomie grandissante, la Wallonie, la Wallonie elle-même a-t-elle encore un sens pour la majorité de ceux qui y vivent ? La fierté d’être wallon ne peut-elle être un atout pour le futur commun de tous ces gens ? L’identité wallonne ne trouverait-elle pas en France un terrain plus favorable à son épanouissement ?

On préfère évacuer ces questions, au prétexte que les enjeux ne sont plus du tout ceux-là. C’est avec une obstination farouche qu’on proclame son attachement à la Belgique. On se complaît dans la crispation identitaire, et tant pis si le désordre institutionnel de la Belgique est devenu une curiosité internationale. Et tant pis si l’avenir est imprévisible. Et tant pis si on se condamne à marcher dans les pas de la Flandre, à ses conditions, de moins en moins supportables.

Évidemment, ce qui peut sembler insupportable aujourd’hui, sera peut-être accepté demain. La Wallonie a-t-elle abdiqué, vraiment ?

Voici le message de Georges Truffaut aux nouveaux venus en politique :

« Vous ne tarderez pas à constater que le Parlement est l’endroit du pays où l’on prend le plus conscience qu’il n’y a plus de Belgique… Vous verrez s’étaler la superbe flamingante pareille à un parvenu dans un fauteuil… Si pour réagir, vous prenez une attitude wallonne, on vous considérera avec pitié, alternativement nuancée de colère et de mépris… »

Depuis, 75 ans ont passé…

(Ah tiens, je ne l’ai pas dit : en 2012, le feu d’artifice est tiré par une société flamande et l’ambiance musicale est assurée par un quatuor anglais spécialisé dans les reprises du groupe Abba. On aura compris que le plus grand mérite de ce 14 juillet liégeois, c’est d’avoir réussi à s’imposer dans le calendrier des festivités locales. Après tout, ce n’est déjà pas si mal.)

Le point de vue d’un socialiste indigné

Willy Burgeon, Président Honoraire du Parlement Wallon, Président de la section PS de Leval-Trahegnies (Binche)

Quand donc aura-t-on la lucidité et le courage de reconnaître que ce pays n’a plus d’avenir ?

On colle facilement sur ce théâtre l’adjectif « surréaliste » mais ce n’est pas là honorer la mémoire de Magritte et de ses illustres collègues. A moins qu’il s’agisse d’un cauchemar politique qui se raccorderait à leur univers !

Non, l’histoire reprend ses droits et confirme que « la Belgique est un accident de l’histoire ». La formule exprimée par Gaston Eyskens en 1970, « la Belgique de papa est finie », s’attache encore à la Belgique fédérale d’aujourd’hui, même si je concède que le fédéralisme, que j’ai défendu en son temps, était un passage obligé car, sinon, la Wallonie serait devenue une colonie de la Flandre.

Nous perdons du temps et continuerons à en perdre, peut-être jusqu’aux élections communales, pour prolonger des intérêts monarchiques, politiques, affairistes, ceux de l’establishment belgicain rétrograde et conservateur soutenu par les médias à sa solde.

Nous n’avons pas les moyens de relever les grands défis de la société,  par exemple de l’économie et de l’emploi. Et le patronat se trompe de cible quand il s’attaque au statut social des travailleurs (quid d’un déficit de la consommation ?) pour compenser son manque de créativité et d’innovation, reproches permanents des autorités européennes à l’égard des entreprises d’ici. Et faire oublier que le système capitaliste est responsable d’une crise planétaire, quelle arrogance !

Alors s’indigner, oui, s’engager, oui, et se révolter, quand ?

Il y a matières …

A se révolter contre ces banquiers, contre ces marchés qui sèment la misère et la mort, contre un État moribond qui enferme le peuple francophone dans des frontières du passé et l’empêche de s’épanouir.

Se révolter pourquoi ? Pour une mondialisation et une Europe faites de solidarité et de liberté alors que les intérêts des puissants prévalent, pour une créativité politique inexistante parce que prisonnière des schémas du passé, ceux du capitalisme ravageur.

La Fédération Wallonie-Bruxelles est désargentée alors qu’elle doit promouvoir des compétences essentielles comme l’enseignement, la culture et l’audio-visuel pour rester dans le train de la modernité (les enquêtes PISA sont catastrophiques et le débat Robin des Bois est un indice de pauvreté).  En plus, est patente l’incapacité financière de protéger durablement l’environnement, d’assumer toutes les infrastructures, de rendre nos municipalités agréables à vivre. Ne parlons pas de l’esthétique généralement absente des projets d’où un ressentiment accru de sinistrose.

Pendant ce temps, les ténors de la politique s’usent dans d’interminables caucus, séances, rapports, palinodies, justifications, concertations, explications, etc… etc… etc… (en veut-on encore ?) toujours répétés, débouchant sur le néant.

Un jour viendra où la vérité surgira du puits. Aujourd’hui, chaque état-major de parti n’ose prendre la responsabilité de la rupture. Un jour, elle se produira inévitablement. Je me souviens de ce bureau du PS de 1979 où André Cools mit fin au « PSB uni et fort » après des mois d’impossibilité de décider. Nous avons reçu sa décision dans l’estomac, avons réalisé que c’était la sagesse même et puis avons été l’expliquer à notre base socialiste. Il manque des André Cools !

Le courage politique est de se mettre autour d’une table, de faire sortir les plans B des armoires et d’étudier les conditions du divorce et de l’après-divorce.

Combien de temps encore les Wallons et les Bruxellois vont-ils  subir les complexes identitaires des Flamands ? Il faut arrêter de tergiverser pour éviter la colonisation.

La propagande francophone ment et trahit ses lecteurs quand elle tente d’expliquer que la majorité des Flamands ne sont pas séparatistes et, pour tenter de le démontrer,  part à la pêche de minoritaires intellectuels, artistes et autres pour affirmer le contraire. Tout cela n’est qu’un tissu de mensonges. Oui, on n’arrête pas de vous mentir, partout et tout le temps grâce à une machine de propagande bien huilée qui englobe presque tous les médias.

Pour mes enfants et petits-enfants qui se posent des questions vitales, je rêve d’être citoyen d’un grand pays, qui en impose sur la scène internationale, où on se bat pour une Europe équitable, pour la défense d’une démocratie sociale, où on pourra relever les grands défis de la mondialisation et se débarrasser des mesquineries qui encombrent notre quotidien.

Et ce pays, nul doute, je le proclame, après mûre réflexion de jour en jour renforcée, offre la solution à tous nos maux et c’est la FRANCE !

                                    Willy Burgeon

PS : je renais en politique quand je participe aux travaux du GEWIF (Groupement d’Etude pour la Wallonie intégrée à la France), dirigé par Jules Gheude, où on étudie les raisons et les modalités pratiques du rattachement à la France, vision très minoritaire mais qui s’imposera d’elle-même comme le fédéralisme dans les années 1960. En fait, on y  prépare l’avenir, on se fiche des combats d’arrière-garde et c’est terriblement stimulant !

La vérité selon B plus

Il avait l’assurance d’un oracle. Il annonçait « pourquoi la Belgique n’éclatera pas ». Il affirmait que la Belgique s’accommoderait d’un tas de nouvelles réformes concédées à une Flandre encore insatisfaite mais pas franchement indépendantiste. En dévoilant l’avenir, dans La Libre du 30 juin,Vincent Laborderie, chercheur en sciences politiques à l’UCL, ne faisait pas seulement parler sa science. Il exprimait son point de vue et, vérification faite, ce point de vue est celui d’un responsable de B plus. Pour la clarté du débat, autant le savoir.

Après la réaction de Jules Gheude, Vincent Laborderie a éprouvé le besoin de nuancer ses propos dans un nouvel article de La Libre à lire ici. Toujours pas de référence à B plus, mais une précision quand même : Vincent Laborderie est de nationalité française.

B plus, mouvement citoyen soutenu par des gens très haut placés, a-t-il besoin de se cacher pour influencer l’opinion dans le sens qui lui convient ?

Quoi qu’il en soit, son message, en faveur d’une « refondation » de la Belgique, a de plus en plus de mal à convaincre.

La Belgique existera-t-elle encore dans cinq ans ?

« Qui vivra, verra », s’est contenté d’écrire Francis Van de Woestyne, l’éditorialiste de La Libre, après avoir opposé les hypothèses « optimiste » et « réaliste ». Par les temps qui courent, la tendance est à la prudence et au scepticisme. Béatrice Delvaux, dans Le Soir, semble avoir cessé d’y croire, elle aussi : lire ici son dernier édito.

Les optimistes et les réalistes

Les médias sont dans leur rôle quand ils s’interrogent sur l’avenir de la Belgique. Ces jours-ci, La Libre a balancé entre le souci de rassurer ses lecteurs et celui de ne pas leur donner des illusions. Au final, Francis Van de Woestyne, l’éditorialiste du journal, a écrit hier que deux points de vue s’opposent : celui des optimistes et celui des… réalistes.
Voici un extrait de son article :

« L’avenir ? Il y a deux types d’attitudes possibles. Les optimistes et les autres, plus réalistes sans doute. A vous de choisir votre camp. Les optimistes donc, sont persuadés que le gouvernement, malgré les travers dénoncés, malgré les succès attendus de la N-VA aux communales, va réussir une législature courte mais particulièrement productive. Tant en termes socio-économiques qu’institutionnels. Si tout se passe comme prévu, le déficit de la Belgique sera proche de zéro à la fin de la législature et, tirée par l’économie allemande, la Belgique, toutes régions confondues, connaîtra une croissance qui fera tomber le chômage. En termes institutionnels, BHV sera scindé et la réforme institutionnelle la plus importante aura été votée en temps et en heures. En juin 2014, la N-VA ne pourra encore une fois que vendre des promesses et des chimères. Aller plus loin, ce sera démanteler le pays. Et ce n’est pas ce que Wallons, Bruxellois et Flamands attendent. Donc, tout baigne… Le gouvernement, aujourd’hui impopulaire, serait donc reconduit, comme le fut le Martens/Gol après quatre rudes années (1981-1985).

« Puis, il y a les autres, les réalistes ou les pessimistes. Que disent-ils ? La N-VA va atteindre des niveaux historiques aux communales d’octobre. De Wever va diriger la métropole anversoise… qu’il quittera en 2014 pour devenir le prochain ministre-Président du gouvernement flamand. De là, il bloquera la constitution du prochain gouvernement fédéral, refusera que les surplus budgétaires flamands servent à réduire le déficit belge. Et c’est ainsi qu’il pourrira la situation. Dès lors, la séparation de la Belgique finira par apparaître comme une issue salutaire non seulement aux Flamands mais aussi, surtout, aux francophones, qui ne pourront plus accepter les diktats de la N-VA. Voilà. Qui vivra, verra. »

V.d.W.

La disparition de la Belgique est tout à fait possible à court terme

« Voici pourquoi la Belgique n’éclatera pas », titrait La Libre il y a quelques jours. Une telle assurance pouvait surprendre. Fidèle à sa culture du débat, La Libre a ouvert ses colonnes à Jules Gheude (ici sur le site du journal). Nous en reprenons le texte.

La dernière bataille est engagée et rien ne paraît pouvoir contrer l’irrésistible ascension de la N-VA. Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique.

J’ai lu, avec intérêt, l’interview de Vincent Laborderie parue dans « La Libre Belgique » de ce 29 juin et intitulée : « Voici pourquoi la Belgique n’éclatera pas ». Ayant approfondi cette question depuis cinq ans (« Le petit guide de l’après-Belgique », Mols, 2010, et « On l’appelait Belgique », Mon Petit Editeur, 2011), j’ai un avis sensiblement différent. Qu’en est-il du droit international en matière de succession d’États ?

Pour faire simple, cette question est réglée par deux Conventions de l’Onu : celle de 1978 en matière de traités internationaux (qu’advient-il de ceux que l’État qui disparaît avait contractés ?) et celle de 1983 relative aux dettes, archives et biens. La Belgique n’a pas ratifié la première et elle n’a pas signé la seconde. Cela veut donc dire que les modalités de la scission, en ce qui concerne la Belgique, seront tranchées par des accords entre les États successeurs, selon le rapport de force entre eux à un moment déterminé. Pour ce qui est de la dette, le droit international ne s’occupe d’ailleurs que de la dette externe, pas de la dette interne. L’Article 40 de la Convention Onu de 1983 précise que la répartition de la dette publique internationale doit être équitable, compte tenu des actifs qui passent à l’État successeur. C’est ce qui s’est passé pour l’ex-Yougoslavie. Dans le cas de la Tchécoslovaquie, par contre, on s’est basé sur le rapport des populations.

En ce qui concerne la fixation des frontières, le droit international précise que les traités fixant les frontières internationales de l’ancien État lieront tous les États qui se proclameront indépendants sur une partie ou toute partie de ce territoire. C’est le fameux principe de l’uti possidetis juris (tu posséderas comme tu as possédé). Il est destiné à ne pas déstabiliser les pays frontaliers des nouveaux États successeurs. Ce principe, applicable aux frontières extérieures d’un État qui disparaîtrait, a malheureusement été étendu par l’Union européenne aux frontières administratives internes aux États, par définition non fixées dans des traités internationaux. Ce fut consacré en 1992, alors qu’aucune règle de droit international n’appliquait l’uti possidetis juris aux frontières administratives internes des États jusqu’alors. On comprend mieux ici l’importance de la scission de BHV.

Dernière chose. On se rappellera que dans un avis rendu le 22 juillet 2010, la Cour internationale de justice a estimé que la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, le 17 février 2008, ne constituait pas une violation du droit international. Pourquoi en irait-il autrement pour un État flamand qui proclamerait son indépendance ? Un ambassadeur français m’a d’ailleurs déclaré, au début des années 80 : « Ce n’est nullement une hypothèse farfelue. La France serait d’ailleurs le premier pays à reconnaître officiellement ce nouvel État. » Le terme « nation » figure expressément en préambule de la Charte que le Parlement flamand a tout récemment adoptée. Quant à la mouvance nationaliste flamande, elle est sur le point de franchir le seuil des 50 % d’intentions de vote.

Dans une guerre, il n’y a qu’une seule bataille qui compte : la dernière. Elle est bel et bien engagée. Rien ne paraît pouvoir faire obstacle à l’irrésistible ascension de la N-VA.

Après la prise d’Anvers, en octobre prochain, Bart De Wever portera le coup décisif au lendemain des élections législatives de 2014, si toutefois l’on parvient à aller jusque-là. Rien ni personne ne pourra empêcher l’envol de l’État-nation « Flandre ». Dans un article paru dans « La Meuse » en 1981, François Perin déclarait : « Jamais l’Europe, ni l’Otan, dira-t-on, ne laisseront éclater la Belgique. Que pourraient-ils faire : débarquer les Marines pour nous apprendre par la force à vivre ensemble ? »

Quant à Robert Senelle, son ancien collègue de droit constitutionnel à l’Université de Gand, voici ce qu’il confiait à Knack il y a trois ans : « Le fait que l’Union européenne ait son siège à Bruxelles est lié à la condition de ne jamais devoir s’occuper de la gestion de Bruxelles ou de la Belgique. Si on le lui demandait, elle prendrait ses jambes à son cou . »

Pascal De Sutter persiste et signe.

Récemment, dans Le Vif/L’Express, Pascal De Sutter parlait d’une Belgique à la flamande. Il voulait montrer comment, dans l’opinion flamande, la Belgique et le nationalisme flamand pouvaient s’entremêler.
Cette chronique a manifestement fait polémique. Quand il s’agit de la Belgique, « l’amour sacré de la patrie » ne laisse aucune place à la réflexion critique. Accusé d’être un « nationaliste francophone », Pascal De Sutter a voulu enfoncer le clou.
Extrait choisi (texte intégral à lire dans Le Vif/L’Express) :

(…) Désormais, tout francophone qui est fatigué des revendications flamandes et qui se dit que finalement une séparation à l’amiable vaut mieux qu’une union conflictuelle serait classé « nationaliste francophone ». Tout francophone qui ose se plaindre de la mainmise flamande sur l’armée, la diplomatie et l’ensemble des hauts postes de l’Etat fédéral serait étiqueté « nationaliste francophone ».

Charles de Gaulle disait : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. » Pour ma part, je ne déteste ni la Flandre, ni les Flamands. J’aime la Flandre et les Flamands. Et j’aimerais d’ailleurs pouvoir un jour y faire du tourisme en y étant aussi bien accueilli qu’un Français, un Britannique ou un Allemand. J’ai aimé la Belgique. J’ai eu les larmes aux yeux, au garde-à-vous, en entendant la Brabançonne. Mais la Belgique de papa n’existe plus. Et la nouvelle Belgique dominée par une majorité qui respecte de moins en moins sa minorité ne me convient pas. Ce n’est pas le délire paranoïaque d’un nationaliste francophone. C’est le constat porté par la Cour européenne des droits de l’homme, la Commission européenne et même les Nations unies sur l’attitude de la Flandre vis-à-vis de ses minorités.

Dans cette logique, je disais que les francophones qui veulent absolument conserver une Belgique unie devaient petit à petit se faire à l’idée que ce serait une Belgique à forte coloration flamande. Certes, l’on pourra toujours librement parler français à Liège ou à Namur, mais il faudra avoir un CV purement néerlandais pour accéder à une fonction de quelque importance au sein de l’Etat fédéral. Comme ce fut autrefois le cas durant la période de l’union avec les Pays-Bas. Les Belges d’alors (y compris les Flamands) étaient des individus de deuxième catégorie. Pour ma part, je n’ai tout simplement pas envie de vivre dans un pays où mes enfants n’auraient plus accès aux meilleures fonctions de l’Etat parce qu’ils ont le malheur d’avoir été éduqués en français. Je respecte les ambitions flamandes, mais je n’ai pas envie de m’y soumettre. (…)

Pas d’inquiétude…

Il n’y a pas lieu de craindre un éclatement de la Belgique, car celui-ci ne se produira pas, selon un expert de l’UCL interrogé par Francis Van de Woestyne.

Son argument, c’est que l’Union européenne exigerait un référendum dans la partie sécessionniste. En Ecosse, on n’est pas loin de la rupture. Mais il n’y aurait que 10 à 15 % de séparatistes en Flandre. Et si la moitié des électeurs flamands ont l’intention de voter pour la N-VA ou le Vlaams Belang, cela n’y change rien (selon l’expert).

Et puis, jamais les Flamands et les Wallons ne s’entendront sur les termes d’une séparation, ajoute l’expert, qui n’envisage pas l’hypothèse où les Flamands et les Wallons ne s’entendraient plus sur les termes d’une cohabitation, tout simplement. Il a pourtant fallu 541 jours pour former un gouvernement et cela ne s’annonce pas plus facile en 2014.

Pas de raison de s’alarmer pour les crises à venir, insiste l’expert : d’ici à ce que la Belgique devienne une coquille vide, il y a encore place pour de nouvelles réformes de l’Etat. On n’est pas sorti de l’auberge…

L’article est à lire sur le site de La Libre.

Dans un autre registre, Francis Van de Woestyne a aussi interrogé Olivier Maingain. Pour celui-ci, Elio « Di Rupo sera le dernier Premier ministre d’un Etat fédéral ». Cette interview est à lire ici.