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Archives : les 91 numéros de la revue Wallonie-France

Numérisation de la revue Wallonie-France (1993-2010) par Cédric Chopin
Rédacteur en chef : André Schreurs (1993-2000)

Jacques Liénard (2000-2010)

Jean-Sébastien Jamart (2010, du « n°88 » au « n°91 ») 

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Economie et dépenses publiques

Penser que, pour la Wallonie, le choix de la France et à la fois le plus naturel et le plus confortable, ce n’est pas se bercer d’illusions sur l’état de la France. Selon Geert Noels, la situation économique de la France est pire que celle de l’Italie (son interview sur le site de La Libre : ici). Quand un économiste flamand dénonce les faiblesses de l’économie française, cela nous interpelle, évidemment, mais cela ne nous donne pas envie de croire en la Belgique. Il nous semble évident que ce n’est pas la prospérité de la Flandre qui va assurer l’avenir de la Wallonie.

Quoi qu’il en soit, le journal Le Soir s’étend aujourd’hui sur la façon dont les pouvoirs publics dépensent l’argent de la collectivité et… « Surprise : la Belgique n’est pas le paradis social qu’on imagine ; le Royaume dépense proportionnellement moins que la moyenne européenne pour garantir la protection sociale de ses citoyens. » Ce constat repose sur une étude comparative réalisée par Eurostat, organe de la Commission européenne chargé de produire les statistiques officielles de l’UE.

La Belgique n’est pas un paradis social. Cela ne signifie pas que les dépenses publiques ne sont pas importantes en Belgique, pays où la pression fiscale sur les revenus du travail est plus élevée qu’en France.

La RTBF a elle aussi rendu compte de ces chiffres (JT de 19.30 : ici), mais surtout pour marteler que l’enseignement coûte trop cher en Communauté française (de Belgique). Pour le reste, le professeur Giuseppe Pagano, l’expert montois en matière de finances publiques, a laissé entendre que si la Belgique dépense beaucoup pour l’aide économique, c’est en partie à cause du coût du chômage. Or, le coût du chômage émarge à la protection sociale, un poste où l’Etat belge dépense relativement peu…

Que l’on en juge par ce tableau réalisé par le journal Le Soir :

L’homme qu’on surnommait Dieu

Le site du « Vif » publie ce jour une dépêche de l’agence « Belga » qui fait part du décès de Guy Spitaels. Ce qui me frappe chez cet homme est sa constance dans le combat wallon et sa lucidité d’esprit. Très vite, comme chef de cabinet d’Edmond Leburton, il a compris combien il pouvait être ingrat d’être Wallon dans ce pays nommé Belgique. 

Né à Ath le 3 septembre 1931, Guy Spitaels a décroché une licence en sciences politiques et sociales et un doctorat en droit à l’UCL. Bien que diplômé de l’Université catholique de Louvain, il entame une carrière académique à l’Institut de sociologie de l’ULB.

Au cours de ses études universitaires, il participe à la fameuse farce estudiantine du « faux Roi d’Heverlee », visite impromptue d’un sosie du roi Baudouin dans un couvent de bonnes sœurs qui n’y verront que du feu.

En 1961, après la grande grève contre la Loi unique, il décide de s’affilier au Parti socialiste, ainsi qu’au Mouvement populaire wallon d’André Renard.

En 1972, il décline le poste de chef de cabinet de Louis Major, au ministère de l’Emploi, mais accepte une mission de préparation de la conférence nationale de l’Emploi. Un an plus tard, Edmond Leburton, alors Premier ministre, le nomme chef de cabinet pour la gestion socio-économique.

Selon son biographe, Jean-François Furnémont, il y est marqué par « l’humiliation » que les Flamands font subir à celui qui fut le dernier Premier ministre francophone avant Elio Di Rupo.

En 1974, Guy Spitaels entre au Sénat comme sénateur provincial du Hainaut et, en 1977, il est élu sénateur de l’arrondissement de Tournai-Ath-Mouscron. Il participe également à la vie politique de sa ville natale, Ath, dont il devient bourgmestre en 1977. La même année, il obtient le portefeuille de l’Emploi et du Travail dans le gouvernement dirigé par Léo Tindemans.

Il conserve ce poste jusqu’en avril 1979 et élabore un plan de résorption du chômage, le « Plan Spitaels », qui crée notamment les « stages ONEM » et les « cadres spéciaux temporaires » (CST).

D’avril 1979 à mai 1980, c’est-à-dire dans les gouvernements Martens I et II, il est vice-Premier ministre et ministre du Budget, avant de devenir, dans les gouvernements Martens III et IV, vice-Premier ministre et ministre des Communications.

En février 1981, il abandonne ses fonctions ministérielles et est élu à la présidence du Parti socialiste, succédant ainsi à André Cools, qui ne se représentait pas. Reprenant l’expression de François Mitterrand, il prône le « socialisme du possible » et le front des progressistes. Ainsi son parti s’allie-t-il à d’autres formations pour présenter des listes communes en différents endroits du pays, lors des élections communales d’octobre 1982.

Cette accession à la présidence du PS est suivie par un renvoi des socialistes dans l’opposition au niveau fédéral en 1981 -commencent alors les années « Martens-Gol »- et des exécutifs wallons et de la Communauté française en 1985. Régionaliste convaincu, Guy Spitaels s’oppose au projet de fusion de la Communauté française et de la Région wallonne soutenu par les sociaux-chrétiens et les libéraux.

Aux élections de 1987, le PS porté par « le retour du cœur » recueille 43,9 pc des voix en Wallonie, un score historique. Guy Spitaels est chargé d’une mission d’information par le Roi, avant de transmettre le témoin à Jean-Luc Dehaene. A l’issue d’une très longue négociation politique, le PS revient au pouvoir avec les sociaux-chrétiens et la Volksunie.

Les négociations de 1987-88 ont accouché d’une grande et profonde réforme de l’État qui impose le fait régional dans l’architecture institutionnelle belge. En 1992, M. Spitaels décide de prendre la présidence de l’Exécutif régional wallon et de quitter celle du parti socialiste, où lui succède Philippe Busquin. Le ministre-président du gouvernement wallon a l’Économie, les PME et les Relations extérieures dans ses attributions. Il supervise notamment le dossier des aides européennes qui permettront au Hainaut d’entrer dans le programme « Objectif  » en 1994.

Fin 1993, la justice fait vaciller celui que certains ont surnommé « Dieu » en raison de son pouvoir et de son style monarchique. La juge d’instruction Véronique Ancia demande la levée de l’immunité parlementaire des trois « Guy », Guy Mathot, Guy Coëme et Guy Spitaels, pour leur implication dans l’affaire Agusta.

Le 21 janvier 1994, M. Spitaels démissionne de son poste de ministre-président qu’il cède à Robert Collignon. Le PS essuie à cette époque une tempête politico-judiciaire sans précédent, provoquée par l’assassinat d’André Cools en 1991.

En 1995, M. Spitaels est réélu et occupe la présidence du parlement wallon jusqu’en 1997. Il tente à cette époque de donner des locaux dignes de ce nom à l’assemblée, mais le projet de construction d’un nouvel édifice sur le « Grognon » à Namur échoue.

Fin 1998, à l’issue du procès « Agusta-Dassault », la Cour de cassation le condamne à 2 ans de prison avec sursis et à 5 ans de déchéance du droit de remplir des fonctions, offices ou emplois publics. Il achèvera toutefois son mandat de bourgmestre d’Ath avant de se retirer définitivement de la vie politique en 2000 et de se consacrer à la rédaction d’essais sur la politique internationale.

En février 2011, il est agressé en rentrant à son domicile à Bruxelles. Des analyses médicales révèlent qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau. La maladie lui sera fatale.

Guy Spitaels n’est guère sorti de sa retraite politique. Il donne sa dernière interview en septembre 2011. Il y livre son peu d’optimisme sur l’avenir de la Belgique et appelle PS et MR à définir ensemble la façon dont ils veulent gérer la Wallonie.

Avec Belga

M. Spitaels, vous n’êtes plus là. Quel dommage !

M.Guy Spitaels n’est plus là. Il était une référence, une intelligence incomparable. Cet homme d’état qui n’avait rien perdu de sa lucidité va nous manquer.

M. Spitaels, vous n’êtes plus là, mais ce que vous disiez le 16 septembre 2011 reste terriblement actuel. « Spitaels, tu es là, tout va bien », titrait alors le journal Le Soir. Pour rappel, voici ce que nous écrivions ce jour-là : lire ici.

Autre rappel, celui de sa carrière politique : lire ici.

Sur le “destin inachevé” de Guy Spitaels, lire ici la chronique de Philippe Walkowiak (RTBF).

Lire ici la réaction de Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste français.

Petite chronique de la langue française.

Notre ami Pierre Mélot nous propose l’article qui suit. Celui-ci paraîtra prochainement dans le périodique « L’ Amicale » de l’Ecole Normale Jonfosse (Haute Ecole de la ville de Liège).

Petite chronique de la langue française

Le monstre et l’estropié

Beau titre pour un roman d’épouvante anglo-saxon, isn’t it ? Pour les amateurs de grands frissons, désolé ! Le dialogue et les développements qui vont suivre ne vous emmèneront pas dans les profondeurs glauques de l’East End londonien. Ils ont pour cadre la Belgique d’aujourd’hui et relèvent de son quotidien le plus ordinaire. Attachez quand même vos ceintures, il va y avoir des secousses !

Lu à deux jours d’intervalle dans le journal LE SOIR :

Mercredi 9 mai 2012, page 7, rubrique «La société», sous le titre

«20 ans de parcs à conteneurs» : «Chaque Wallon dépose 290 kilos de déchets par an dans les parcs à conteneurs. (…) »

Vendredi 11 mai 2012, page 22, rubrique «Liège», sous le titre

«Vingt ans de recyparcs» : «Intradel, intercommunale de traitement de déchets en région liégeoise, fêtera les 20 ans de ses recyparcs le 12 mai. (…)»

* * *

Avez-vous buté sur l’un ou l’autre mot à la lecture de ces deux extraits de presse ? Probablement pas. Pourtant certains de ces mots, tout à fait courants pour nos oreilles de Wallons et de Bruxellois francophones, n’en constituent pas moins un sujet d’étonnement ou même un point d’interrogation pour les étrangers de passage par notre petit territoire. Pour illustrer le caractère déroutant (pour les non-initiés) des mots en question, je reproduis ci-dessous le dialogue dont j’ai été témoin dernièrement, dans le hall d’entrée de mon immeuble, entre un étudiant français fraichement installé à Liège et un résident ʺdu cruʺ en train de lever sa boite aux lettres.

* * *

Étudiant :

Bonjour, monsieur. Je suis étudiant français en Belgique depuis quelques mois, et je me pose encore des questions sur certains usages de votre pays…

Résident :

C’est normal, un peu de patience ! Qu’est-ce qui vous embarrasse ?

É :

J’ai un fauteuil de bureau abimé dont je veux me débarrasser. Un ami belge de la fac m’a dit de l’apporter au parc à conteneurs. Mais sur l’avis affiché ici dans le hall d’entrée, j’apprends que les objets au rebut doivent être déposés dans un recyparc. Alors, parc à conteneurs ou recyparc ? Je me demande où aller avec mon fauteuil…

R (éclatant de rire) : Ah, mon jeune ami, je comprends votre perplexité. Vous connaissiez déjà l’humour belge, hein ? Coluche n’est pas tout à fait oublié… Eh bien, il y a aussi le parler belge ! Il faudra vous y faire.

É : Je m’y fais, je m’y fais. Mais il me reste encore quelques énigmes à résoudre…

R (mi-drôle, mi-sérieux) : Tant mieux, ça vous fera des souvenirs pour la retraite… Bon, pour votre fauteuil, pas de souci : déposez-le simplement au fond de la cour, sous l’auvent. Il s’en ira lundi prochain avec les autres objets au rebut. Il y a un enlèvement des encombrants tous les mois.

É : Super !

R : Quant aux «parcs à conteneurs» et aux «recyparcs», rassurez-vous : c’est la même chose ! Ce sont des mots compliqués ou curieux pour désigner ce que vous appelez très clairement en France une «déchetterie».

É (interloqué) : Pourquoi deux mots alors ?

R : Excellente question !  Ma réponse tient en une phrase : parce qu’en Belgique, on n’aime pas faire simple quand on peut faire compliqué…

É : Vous croyez peut-être que nous ne souffrons pas du même mal en France ?

R (le doigt en l’air) : Ah, monsieur le Français, ici, c’est autre chose : vous venez de débarquer au pays du surréalisme… Nos trois langues et leurs nombreux dialectes se mélangent partout et tout le temps. Et l’esprit flamand, langue pratiquée par la majorité des Belges, se cache très souvent dans le parler de la Wallonie, sans que les gens ne s’en doutent…

É : J’aurais peut-être mieux fait d’aller étudier à Bruxelles, grande capitale francophone.

R (sur le ton de la désolation) : Mon pauvre ami, détrompez-vous ! À Bruxelles, c’est encore pire ! Le dialecte local est d’origine flamande à 90 % et les Flamands y sont bien sûr très présents. Ajoutez-y l’invasion actuelle de l’anglais… Résultat : on mélange tout et, à vrai dire, on se complait dans ce climat de bazar linguistique… 

É : Merci pour vos indications à propos de mon fauteuil. Et aussi pour vos explications linguistiques ! Je sais maintenant à qui m’adresser en cas de doute…

* * *

Essayons d’y voir clair. Chronologiquement, le terme «déchetterie» peut revendiquer l’ancienneté puisqu’il remonte, en France, au début des années 1980 quand le tri des déchets est devenu un peu partout une réalité. Son mode de construction se comprend aisément. Comme point de départ : un nom commun désignant une substance au sens large (ici : déchet) auquel est accroché, après redoublement du «t», le suffixe «erie», forme élargie de «ie», qui indique «une qualité, une action, le résultat de cette action, le lieu où elle s’exerce, une collection, une industrie» (Grevisse 1993, §168, 34). Il s’agit donc d’un «lieu» destiné aux «déchets». On ne peut plus clair. Voilà pour la construction du mot qui repose sur une dérivation suffixale conforme à l’un des modes de formation de mots nouveaux dans la langue française.

Voyons maintenant quel était l’objectif visé par l’administration française quand elle a lancé ce néologisme dans le public. Souvenons-nous qu’à l’époque, on ne parlait pas ou guère de recyclage des déchets. La seule solution pour s’en débarrasser était jusqu’alors la décharge, le ʺtrouʺ, avec le tout-venant des ordures ménagères (que l’on commençait à incinérer). Assez logiquement, ce qui importait pour réussir l’assainissement de l’environnement, c’était d’attirer le public vers un lieu qui lui propose une solution simple et définitive à l’accumulation gênante des déchets dans les ménages et, subsidiairement, dans la nature. Il fallait donc aller droit au but et créer, en même temps que le site ad hoc, une dénomination qui ʺparleʺ au public, une dénomination qui évoque clairement dans un seul et même vocable ʺetʺ les déchets ʺetʺ le lieu où les apporter. Et en plus, une dénomination facile à retenir, qui mette résolument l’accent sur le point de vue de l’usager… et laisse dans l’ombre les préoccupations organisationnelles de l’administration (genre de site, type de bennes collectrices, etc.), susceptibles de brouiller le message. Une fois sur place, le public comprendrait les gestes sélectifs qu’on attend de lui. Idée-force à inculquer pour que ʺça marcheʺ : élimination des déchets = déchetterie.

Tant linguistiquement qu’écologiquement, on peut dire que l’objectif est atteint, les deux aspects de l’opération ayant marché la main dans la main. Le mot «déchetterie» est parfaitement implanté en France jusque dans le moindre petit village. Tout le monde a compris tout de suite et sans ambigüité ce mot nouveau aux allures familières, bien vite adopté. De ce fait, tout le monde sait où se trouve la déchetterie la plus proche, ʺsaʺ déchetterie, tout le monde (ou presque) y apporte avec soulagement et y trie, en suivant de son mieux les consignes données par les préposés, ses déchets et autres vieilleries (tiens, encore un mot terminé par «erie»). Autre chose, qui a toute son importance sur le plan de la communication : aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce mot aux senteurs pourtant peu ragoutantes vous a déjà un petit air de dépollution bien engagée, de salubrité en marche. Quant à son côté accrocheur, ne serait-il pas dû à sa proximité phonique avec ses cousins «boulangerie, pâtisserie, chocolaterie…» ? Pas impossible. Les publicitaires savent que la sonorité plaisante d’une marque commerciale peut contribuer à faire adopter plus facilement un produit nouveau.

Notons, par souci d’être le plus complet possible, que l’usage hésite encore sur l’orthographe. On en rencontre actuellement trois dont l’une, probablement, finira par supplanter les deux autres : 1) «déchetterie» (la plus répandue), apparue en premier lieu et en tant que nom déposé sur le modèle de «billetterie» (seul autre dérivé formé avec le suffixe «erie» et le redoublement du «t») ; 2) «décheterie» (moins fréquente), sur le modèle classique de «bonneterie, briqueterie, mousqueterie, papeterie, parqueterie, etc.» ; 3) le Conseil supérieur de la langue française (France, Belgique, Québec, Suisse) recommande «déchèterie» (encore peu répandue mais en progression), ajoutant un accent grave sur le «e» pour mettre l’orthographe en conformité avec la prononciation (dans le respect des rectifications orthographiques de 1990). Précision utile : comme le préconisent ce Conseil et l’Académie française, qui ne veulent rien imposer qui n’ait été soumis à l’épreuve du temps, l’usage tranchera. (N.B. : le suffixe «erie», très vivant et très productif, sert à former de nombreux noms, parmi lesquels les récents : bouquinerie, carterie, crêperie, imagerie, saladerie, tarterie, etc.)

* * *

Disons maintenant un mot des deux termes qui ont cours en Belgique francophone – «parc à conteneurs» et «recyparc» – et qui se font une espèce de concurrence, le second ayant fait son apparition plus tardivement alors que le premier commençait à s’installer dans le vocabulaire courant. À vrai dire, il serait assez frustrant de n’en dire qu’un mot tant la question mérite qu’on s’y attarde. Lançons-nous donc hardiment dans l’analyse – oserions-nous dire ? – dans la dissection des deux challengeurs.

Apparue ʺsur le marchéʺ belge francophone du tri des déchets (en même temps que son alter ego flamand «containerpark» – Belgique oblige !), la locution nominale «parc à conteneurs» intrigue, à juste titre. Proclamons-le d’entrée de jeu et sans hésitation : nous avons là un bel exemple de monstre lexical. À mettre au plus vite au musée des horreurs linguistiques ! Long, lourd et obscur, voilà les trois caractéristiques de cette ʺcréationʺ, pur produit d’une administration confuse dans la présentation de ses missions. Expliquons-nous. Long, chacun en conviendra sans peine : trois mots (plutôt qu’un seul) articulés l’un à l’autre à la manière d’un patronyme à charnières. Vous avez dit concision ? Lourd, cela saute aux yeux : que de tension physiologique – auditive, pour capter cet assemblage singulier en entier, et – articulatoire, pour l’extraire complètement de sa bouche ! (Et même – visuelle quand il s’agit de le lire, et – digitale quand il s’agit de l’écrire… ce qui, heureusement, n’arrive pas souvent !)

Mais ces deux défauts ne sont rien à côté du troisième : l’obscurité. Voyons cela. Si l’on fait abstraction, pour le mot «parc», de son acception «d’étendue végétale, souvent destinée à la promenade, et de celle d’un enclos où l’on garde un enfant, où l’on élève des animaux ou qui est doté d’un statut particulier», on comprend que cette locution désigne, au sens strict, un «lieu clos où sont entreposés des conteneurs», par exemple dans les docks d’un port ou sur l’aire de stationnement d’une entreprise. Et qu’est-ce qu’un «conteneur» ? C’est une «caisse métallique ou en matière plastique, de dimensions diverses et souvent assez grande, destinée au stockage et au transport de choses». Or je vous le demande : où est présente, explicitement, dans le groupe nominal «parc à conteneurs», l’idée de «déchets» que les autorités belges imaginent attachée à ce genre de dépôt ? On a beau sonder les «parcs» dans tous les sens et scruter les «conteneurs» dans leurs moindres recoins, nulle trace de «déchets» dans la chaine des voyelles et des consonnes de ces deux mots… Ils ont pourtant droit de cité, pompeusement unis dans un bel abus de langage, sur les panneaux de signalétique de nos villes et de nos villages !

L’administration belge a un peu oublié que toute chose, comme toute personne, a droit à une identité, et que son appellation en est un élément essentiel. Mal nommer les choses, c’est se tromper, soi-même et autrui, sur leur identité, leur nature, leur affectation. On finit par ne plus savoir au juste à quoi l’on a affaire… ʺAh, votre parc à conteneurs, au fond c’est une déchetterie !ʺ aurait pu s’exclamer le jeune étudiant français. ʺIl fallait le dire !ʺ Eh oui, il fallait le dire. Mais voilà, on ne l’a pas dit. On a même dit tout autre chose…

Les tenants de ce malheureux belgicisme (oui, oui, il y en a aussi de très heureux !) rétorqueront, pour le défendre, que la langue française a forgé, sans que quiconque y trouve à redire, d’innombrables locutions nominales sur le même modèle : «cloche à fromage», «clé à molette», «pied à coulisse», «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc., et même le fameux «moule à gaufre» du capitaine Haddock ! Sur ce point, ils ont bien sûr raison. Nous les invitons néanmoins à considérer, dans ces exemples, chacun des éléments de départ pris isolément : «pince / sucre», «roue / aubes», «verre / vin», etc. et à examiner ensuite ce qu’ils sont devenus, à l’arrivée, dans les locutions nouvelles «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc. Ces locutions pèchent-elles par absence de rapport direct, pertinent avec les éléments de départ ? La réponse est évidemment non. Une «pince à sucre» est bien une pince conçue pour saisir des morceaux de sucre, une «roue à aubes» est bien une roue équipée d’aubes, un «verre à vin» est bien un verre destiné à contenir du vin, etc. Conclusion : rien de critiquable dans ces locutions nominales, rien de comparable avec le pesant et inadéquat «parc à conteneurs» qui, rappelons-le, ne renferme en rien l’idée de déchets.

* * *

Et le petit frère «recyparc», venu au monde plus tard ? Ses parents administratifs lui ont-ils légué un capital génique lui assurant une morphologie plus avenante ? Hélas non ! Lui non plus n’a pas été gâté. Certes il n’a pas hérité, comme son frère ainé «parc à conteneurs», de lourdes tares tératogènes lui venant des mêmes géniteurs. Il connaitra ʺsimplementʺ une triste vie… d’estropié. Et méritera – si l’on peut dire – lui aussi une place en vue, quoique un degré plus bas, dans le même musée des horreurs linguistiques.

Avant de nous pencher sur le handicap qui va accompagner l’infortuné «recyparc» tout au long de son existence belge, méditons un instant cette réalité : il en va des mots – créations vivantes qui naissent, s’usent et disparaissent – comme il en va des humains. Ils sont à l’image de leurs créateurs. Comment pourrait-il en être autrement ? Si les créateurs sont affectés d’une quelconque anomalie génétique, d’une atrophie, il y a de fortes chances que leurs descendants en héritent et naissent à leur tour difformes ou incomplets.

Le rejeton administratif « recyparc » nous donne la preuve éclatante de la similitude qui existe entre les mots et les humains. Remarquable exemple d’atrophié lexical (nous allons le démontrer), ce mot ne peut être sorti que de l’esprit d’un créateur… comment dire ? culturellement atrophié ? La vérité, certes un peu dure, ayant été dite sur les faiblesses linguistiques de nos autorités administratives, décortiquons ensemble ce ʺhandicapéʺ que ces dernières tentent de faire passer pour un vocable normalement constitué.

Commençons par attirer l’attention sur l’ordre des éléments qui constituent le curieux mot-valise «recyparc». Il saute aux yeux que les créateurs de ce terme ont choisi (peut-être sans le savoir) le mode de formation germanique des mots composés, vraisemblablement sous l’influence de l’anglais omniprésent, et que l’on peut ramasser dans la formule grammaticale un peu sèche : «le déterminant précède le déterminé». En termes plus concrets : «le complément (recy) précède le sujet (parc)» ou : «le secondaire précède le principal». Exemples : football, lipstick, playground, swimming pool, teapot, etc. On sait que le français procède habituellement selon la logique inverse, soit le principal (le sujet) d’abord, le secondaire (le complément) ensuite. Exemples : abat-jour, coupe-feu, hache-viande, porte-plume, presse-papiers, taille-crayon, etc. Pour les spécialistes, les langues germaniques sont dites ʺsynthétiquesʺ, le français ʺanalytiqueʺ. Mais bon, ne chicanons pas ! À la limite, s’il faut suivre la mode – anglo-américaine – pour mieux sensibiliser le public au tri sélectif, pourquoi pas ? L’efficacité avant tout !

Poursuivons. Laissant de côté le «parc», chouchou de l’administration belge déjà rencontré dans le monstrueux «parc à conteneurs», attachons-nous à l’examen du premier élément, le dissyllabique «recy». Et d’abord, isolément qu’est-ce que ce «recy» ? Un tout nouvel anglicisme, un de plus ? Une abréviation belgo-belge encore inconnue ? À première vue, mystère. Lançons alors une petite exploration. Si l’on décompose le quatuor formé par les lettres « r – e – c – y », on trouve, en les regroupant par deux, les ensembles distincts «re» et «cy». Pour «re», pas d’hésitation : le préfixe fréquentatif «re» indique la répétition ou le retour d’un processus. De quel processus s’agit-il ici ? Autrement dit, d’où sort ce «cy» ? Avec un peu d’imagination (et quelques connaissances linguistiques de base), on devine que ce «cy» découle du mot «cycle»… amputé des trois dernières lettres. Et qu’est-ce que ce «cycle» ? Sans aucun doute le descendant français du mot latin «cyclus», provenant lui-même du grec «kyklos» signifiant «cercle, roue». Rappelons-nous que pour créer correctement des mots nouveaux exprimant de près ou de loin l’idée de cercle ou de rotation, le français se sert soit du mot complet «cycle» (hémicycle, tricycle, etc.), soit du radical «cycl» (bicyclette, cyclique, cycliste, recycler, etc.), soit des deux radicaux augmentés «cyclo» (cyclomoteur, cyclotourisme, cyclotron, encyclopédie, etc.) et «cycla» (cyclamate, Cyclamed, etc.). Point commun de ces quatre modes de formation de mots : ils s’appuient sur le radical complet «cycl» de la racine (grecque, latine ou française), seul porteur de sens. La syllabe «cy» quant à elle, forme tronquée de «cycle» (privée de deux phonèmes signifiants), est donc un élément boiteux qui n’évoque que de manière très évasive l’idée de cercle ou de rotation. Elle a donc, en soi, une valeur sémantique quasi nulle. Quant à utiliser le radical complet en persistant dans la même voie (c’est-à-dire en gardant le mot «parc», le concept de «recyclage» – réduit – et la construction germanique), cela n’aurait pu donner que le déconcertant «recycloparc», ce qui, convenons-en, aurait plutôt évoqué quelque chose comme un parc pour cyclotouristes…

Il est vrai que la juxtaposition des deux syllabes «re» et «cy» peut induire vaguement l’idée de recyclage (notamment grâce à la présence visuelle de l’ « y »), ce qui a paru suffisant à l’administration pour créer un mot nouveau. Ainsi l’autorité administrative, sans doute hésitante sur l’adhésion populaire au mot complet «recycloparc», a finalement opté pour «recyparc», montrant par là qu’à un contresens probable elle préférait… un estropié certain. Nous en concluons : en tant qu’auteur du néologisme «recyparc», l’administration mérite le bonnet d’âne. N’est pas créateur de mots qui veut… Faisons quand même une réserve. Même si ce mot-valise n’est pas parfaitement construit, il se peut qu’à force de l’entendre et de le lire, le public belge juge le concept de recyclage suffisamment explicite à ses yeux et adopte le mot à défaut d’un autre terme. (Il n’est pas rare que des mots déformés soient consacrés par l’usage). Le mal se transformerait alors en bien et le but final – l’assainissement de l’environnement – serait plus près d’être atteint. Et, au moins, l’inepte «parc à conteneurs» disparaitrait pour de bon de notre vocabulaire.

Encore une dernière observation en guise de comparaison intéressante. Voyons comment une autre langue parlée en Belgique, l’allemand, a nommé les installations de collecte des déchets. Elle aussi a forgé un mot nouveau : le nom composé «Recyclinghof» (première partie prononcée à l’anglaise), terme que l’on peut traduire assez justement par la locution nominale «aire de recyclage». Voilà une création qui répond tout à fait au génie de la langue allemande, en dépit du fait qu’elle contienne le mot «recycling» emprunté à l’anglais, chose courante en allemand et moins choquante qu’en français. (N.B. : l’allemand a forgé dans ce domaine une série de mots usuels, tout à fait germanisés, sur le modèle anglais : recyceln = recycler ; recycelbar = recyclable ; Recyclingpapier = papier recyclé, etc.). Dans le cas de «Recyclinghof», remarquons que le mode de construction germanique des mots composés (le déterminant précède le déterminé) a été respecté et que c’est le mot complet «recycling» = «recyclage» qui a été retenu. La clarté est donc sauve ! Certes, à nos yeux de francophones, ce nom composé est un peu long, mais la langue allemande, très coutumière du procédé, n’y voit rien d’anormal. (N.B. : à Eupen, Saint-Vith et dans les communes germanophones avoisinantes, le terme usuel est «Containerpark» – re-Belgique oblige ! On trouve aussi «Wertstoffhof» = «aire de matériaux recyclables», terme plus approprié).

Nous voici arrivés au terme de notre réflexion sur deux belgicismes ʺmal foutusʺ et très enracinés dans notre quotidien. Inutile de les répéter, ils sont maintenant bien identifiés, de même que leurs défauts de conception. Leur ou leurs auteurs resteront bien sûr ʺadministrativementʺ anonymes et nous ne pourrons pas les poursuivre avec notre règle pour leur taper sur les doigts ! En revanche, il nous semble qu’une seule conclusion s’impose sur le sort à réserver par le public à ce monstre et à cet estropié : jetons-les sans pitié dans la première déchèterie venue !

                                                                                                        Pierre Mélot

Les jeux sont faits

Que de fois ne l’a-t-on pas rencontré à Liège ? La « bête » politique qu’il était ne laissait pas indifférent : on l’adorait ou on le détestait. Parfois, ces deux sentiments extrêmes se mélangeaient. « Papa » ne laissait pas indifférent.

Lorsque qu’un être humain disparaît, il est fou de lire ou d’entendre le torrent d’éloges dans la bouche, notamment, de celles et ceux qui n’avaient pas de mots assez durs pour le vilipender durant son vivant. Pour ma part, je préfère l’analyse à l’émotion, surtout quand il est question de politique.

Une fois de plus, je trouve l’éditorial de Christine Laurent, rédactrice en chef du « Vif-L’Express » très juste.

Paul Durieux

10 août 2012

CLAP DE FIN. LE JOVIAL SHOOTÉ À LA CHALEUR HUMAINE, l’affreux jojo (trop) souvent aviné qu’Elio Di Rupo évitait précautionneusement lors des cocktails, « l’extraverti conciliant » (que nous décrivions dans notre édition de la semaine dernière), le « roi sauleye » est mort. Stupeur, mais bien peu de tremblements. Comme il se doit, le souffle à peine éteint, il reçoit son concert de louanges. Oubliés les scandales à répétition, les frasques du « socialiste à la Porsche » ! Evanouies les critiques acerbes, les mines dédaigneuses à l’égard d’un politique « populiste ». Ceux sur lesquels s’est penchée l’ombre de la Faucheuse ne sont-ils pas transfigurés ? Les cimetières ne sont-ils pas peuplés de héros ? « Papa » est sanctifié.

« Papa » ? Le diable en personne pour les nouveaux promus champions de la bonne gouvernance qui règnent sur la vie politique d’aujourd’hui, tant il traînait derrière lui un sillage empreint de soufre, de mystère et de points d’interrogation. Un homme complexe, à éclats et éclipses, un mélange hybride de sensibilité et de cynisme, opaque et transparent, secret et exhibitionniste, roué et pragmatique, faux tendre au sourire bon enfant mais aux colères redoutables. Une bête politique qui faisait des voix. Une véritable cash machine qui a permis au PS de conquérir les précieux sièges qui ont fait la différence avec le MR, le grand rival. Où donc s’éparpilleront tous ces électeurs en juin 2014, quand il faudra voter à la fois pour les législatives, les régionales et les européennes ? Bien malin celui qui peut répondre aujourd’hui. Les voies de la séduction sont multiples et celles de l’ex-réviseur d’entreprises, particulièrement méandreuses. Mais socialiste et liégeois, tel était son credo. Et c’est bien dans la Cité ardente qu’il avait tissé sa toile, se faufilant dans tous les interstices, traversant toutes les époques, frôlant parfois même l’abîme sans jamais tomber. Ce surdoué de la finance avait su, au fil du temps, faire main basse sur le maillage économique régional qu’il maîtrisait à la perfection. Un comble, quand on sait qu’il n’aimait pas l’argent.

Oui, mais… Tout passe, tout lasse. La nouvelle génération voulait, elle aussi, croquer du pouvoir. Depuis 2005, le chef de clan a dû lâcher du lest devant la fronde qui, sourdement mais sûrement, le poussait hors de la piste. Sans effusion de sang, même si le César ansois, quand il a été chassé de sa chère commune par Stéphane Moreau, a dénoncé alors dans Le Vif/L’Express la main « assassine » de Brutus. Des histoires de familles à rebondissements comme seule la Principauté peut en produire avec ses baronnies et ses sous-baronnies implantées en Haute-Meuse, Basse-Meuse et sur les plateaux. Dans le Stratego de l’après-Daerden, Willy Demeyer, Stéphane Moreau et Alain Mathot, magnanimes, épargneront, dit-on, Frédéric, le fils solidaire de son père.

Qui en doute encore ? La vie politique à Liège est un roman. De gare parfois, d’aventures sûrement. Pour initiés toutefois. Prochain chapitre, les communales d’octobre. Mais, avis aux citoyens, dans les coulisses, les jeux sont faits !

CHRISTINE LAURENT

Ô Belgique, ô mère chérie

Le 21 juillet, jour de la fête nationale en Belgique, il convient de penser très fort à ce pays, à son histoire, à sa réalité d’aujourd’hui. Plus nous y pensons, toutefois, et moins nous acceptons de nous y enfermer. N’en déplaise à ceux qui se laissent encore émouvoir par les symboles de l’État belge, nous pensons qu’il est urgent de tourner la page.

Puisque ce sont les vacances, nous avons de la lecture à proposer. Le 25 mai passé, le Vif/L’Express  a consacré sa couverture au « couple raté » qui a pour nom la Belgique : voici les articles de ce dossier.

Un peu dur de parler de couple raté ? On est loin du roman national, façon « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Qui ne se souvient du discours de Lionel Vandenberghe, alors président du Comité du pèlerinage de l’Yser, plus tard membre du parti Spirit (en cartel avec le sp.a) ? En 1993, devant 35 000 personnes (et non des moindres), alors que la Belgique se mue en un Etat fédéral, il s’adresse aux Wallons, par-delà la frontière linguistique :« Amis wallons, nous avons vécu 160 ans ensemble et n’avons jamais été vraiment heureux. Divorçons ! Séparons-nous d’un mutuel consentement ! Allons chez le notaire et comme les Tchèques et les Slovaques, comme des gens adultes, réglons le problème de Bruxelles et du partage de la dette. »

Paroles d’un excité linguistique ? Au même moment, le ministre-président de la Communauté flamande annonçait que l’horizon de la Flandre était désormais le confédéralisme.

Bien sûr, il ne manque pas de Belges, surtout francophones, pour invoquer les grands mythes de la Belgique de toujours. La Belgique a son catéchisme national dont les effets n’ont pas disparu. Le problème est que, globalement, la Flandre a une autre vision de l’histoire. On partage sans doute le goût des moules et des frites, mais la mémoire collective est orientée autrement du côté flamand.  Déjà en 1896, le jeune August Vermeylen, futur sénateur socialiste et futur recteur de l’université de Gand (flamandisée), gémissait en pensant à la révolution belge : « …la Flandre n’avait plus d’âme, plus de conscience. Elle se laissa entraîner dans la révolution de l’année 30 : jamais révolution plus stupide ne fut déclenchée à la suite d’influences étrangères ! Nous fûmes livrés pieds et poings liés, le français devint la seule langue officielle… »

Pour le mouvement flamand, cette Belgique-là n’était tout simplement pas supportable. Mais en 1970, la Flandre était en position de force.

« Selon Lode Claes, les Flamands, en tant que peuple majoritaire, ont commis une erreur impardonnable en réclamant le fédéralisme. Le fédéralisme signifie que les règles démocratiques sont mises de côté au profit d’une minorité. D’un point de vue historique, ce fut d’ailleurs la minorité wallonne qui, par crainte de la majorité flamande, exigea la première le fédéralisme ou la scission administrative. Avant la Première Guerre Mondiale, l’homme politique socialiste wallon Jules Destrée avait déjà brandi la menace d’une scission administrative dans sa lettre ouverte au Roi, où il affirmait qu’il n’y avait pas de Belges, mais des Flamands et des Wallons.

« Les politiciens wallons comme Destrée étaient inquiets de l’évolution démographique: alors qu’en 1880, la croissance naturelle de la population wallonne était plus ou moins semblable à celle de la population flamande, elle s’était réduite à un tiers de la croissance flamande en 1914. Paradoxalement, l’instauration du suffrage universel, pour lequel les socialistes avaient milité avec tant d’ardeur, menaçait de rayer la Wallonie de la carte politique.

« En juillet 1914, Destrée pensait avoir trouvé la solution: une loi ne pourrait être adoptée qu’à la majorité de chaque groupe linguistique. Les projets fédéralistes de Delaite, de 1898 et 1912, prévoyaient, quant à eux, que le gouvernement belge serait composé paritairement d’un nombre égal de ministres flamands et wallons…

« Comme le comprit très bien Lode Claes, il est en effet exceptionnel qu’un peuple majoritaire soit demandeur en matière de fédéralisme. Dans la Nieuwe Encyclopedie van de Vlaamse Beweging, Harry Van Velthoven fait observer que la Flandre occupait une bonne position en 1970: « Juste avant la révision de la Constitution de 1970, la Flandre était en bonne position. Sur le plan démographique, son importance relative n’avait cessé de croître et, dès 1965, elle disposait pour la première fois d’une majorité parlementaire absolue à la Chambre (107 sièges sur 212). Au milieu des années 60, la Flandre était devenue la région la plus forte sur le plan économique et les deux vitesses s’étaient inversées. Sur le plan sociologique, elle était en passe d’atteindre l’équilibre en ce qui concerne l’occupation de postes d’élite, en tendant vers une proportion de 60/40 conforme à la réalité démographique. Sur le plan culturel, on avait atteint l’homogénéité linguistique. « »

Qui a tenu ce discours ? Un Flamand attaché à la Belgique ? Non, ce texte est extrait d’une « proposition de résolution relative au démembrement de l’Etat belge » déposée en 2006 par le Vlaams Belang. De vrais extrémistes, ceux-là, connus pour leur retentissant « België barst ». Pourtant, à la stupeur des francophones, tous les partis flamands acceptèrent de prendre en considération cette résolution du Vlaams Belang « étayée par une présentation totalement déformée et partisane de l’Histoire de la Belgique qui ne peut que pousser à la haine contre les francophones », selon les mots de Christian Laporte dans La Libre Belgique (3 juin 2006).

A coup sûr, il y a de la subjectivité, et même de la mauvaise foi dans le texte en question, mais il présente un point de vue qui, somme toute, vaut bien celui de la Belgique unitaire. De toute façon, il est vain de raisonner la mémoire quand elle s’accroche à des impressions fortes. L’historien Bart De Wever ne voit pas les choses autrement que les auteurs de cette résolution du Vlaams Belang. Pour une majorité de Flamands, l’histoire de Belgique est celle-là. 

 Il faut (re)lire ce texte, non pour adopter le point de vue flamand, mais pour se défaire d’une certaine idée de la Belgique :  à lire ici.                                                                  

G.R.