Jules Gheude, carte blanche publiée dans Le Soir du 8 novembre 2012.
L’aveuglement des « responsables » – mais méritent-t-ils bien ce nom ? – politiques wallons est proprement consternant.
Ainsi donc, le Parlement wallon va se pencher sur le plan Horizon 2022, destiné à préparer l’avenir, quand il s’agira de voler de ses propres ailes. L’échéance, on le sait, a été fixée en fonction des nouvelles compétences qui seront transférées suite à la 6ème réforme de l’Etat. Or, tout cela est d’ores et déjà dépassé.
On sait, en effet, que la Flandre souhaite aller beaucoup plus loin que ce qui a été (laborieusement) négocié. Et cette volonté n’est pas uniquement le fait de la N-VA.
A l’inverse de leurs homologues flamands, les parlementaires wallons n’ont jamais été amenés à débattre sérieusement de la manière dont ils conçoivent l’avenir de leur Région.
Cet exercice a été fait au Nord il y a… treize ans ! Le 3 mars 1999, en effet, le Parlement flamand a adopté, à une large majorité, une « proposition de résolution concernant les lignes de force de la Flandre en matière de réforme de l’Etat ». Soutenue par le CVP, le VLD et la VU (le SP, Agalev et le Vlaams Blok s’abstiendront), ce programme de revendications institutionnelles en cinq points s’engage résolument sur la voie confédérale.
Ainsi, outre une autonomie fiscale et financière accrue, il est question de régionaliser les lois communale et provinciale, les soins de santé et les allocations familiales, l’emploi, la recherche scientifique et technologique, le commerce extérieur, les télécommunications, le transport et la mobilité, les statistiques, la coopération au développement, l’économie et l’énergie, l’infrastructure ferroviaire, l’agriculture, l’horticulture et la pêche. L’on parle aussi de « paquets de compétences cohérents ». Tout cela dans une structure reposant sur deux Etats, la Flandre et la Wallonie, avec un statut spécifique pour Bruxelles, qui se retrouverait cogérée paritairement. Quant à la Flandre, elle devrait être compétente pour l’organisation de la tutelle administrative dans les communes de la périphérie bruxelloise et à Fourons, ainsi que pour la réglementation des facilités (en vue de les supprimer…) dans les communes à statut linguistique spécial.
On sait comment les responsables francophones ont accueilli ce programme. En « snobant » la Flandre, ils ont tout simplement permis à la N-VA de naître et d’entreprendre son irrésistible ascension.
Quand Bart De Wever, le soir de son triomphe anversois, invite les francophones à négocier dès à présent le confédéralisme, il ne fait que confirmer la volonté exprimée par le Parlement flamand en 1999. C’est la fameuse révolution copernicienne, chère au ministre-président flamand CD&V, Kris Peeters, lequel entend déjà se profiler à l’étranger comme le chef d’un véritable Etat souverain. N’oublions pas que le mot « Nation » figure expressément en préambule de la Charte que le Parlement flamand a récemment adoptée…
On se souvient de la définition de Francis Delpérée concernant le confédéralisme : c’est le séparatisme des cons. Les manuels, en effet, parlent d’Etats indépendants qui décident, à un moment donné, d’exercer ensemble certaines compétences, tels que la défense, les affaires monétaires ou les contrôles de frontière. Chez nous, le terme a une connotation ambiguë, dans le sens où il pourrait viser la plus grande autonomie pour les entités fédérées, sans toutefois remettre en cause l’Etat fédéral, c’est-à-dire le Royaume de Belgique. Mais l’on sait aussi que le programme de la N-VA entend clairement faire de la Flandre une République à part entière au sein de l’Europe…
Toujours est-il que la 6ème réforme de l’Etat est, comme nous l’avons dit, déjà dépassée. Et il n’y a pas que la N-VA qui le proclame. Relisons l’interview accordée par Wouter Beke, le patron du CD&V, au « Soir », le 23 juin dernier : « Personne ne niera qu’une 7e réforme viendra un jour. L’approfondissement de la réforme de l’Etat est irréversible. Une série de compétences devront encore être attribuées aux Régions : impôt des sociétés, services d’incendie, police… Nous étions aussi, comme le PS, pour la régionalisation de la Justice. Nous voulons qu’on tienne compte, en matière communautaire, de pensions, de sécurité…, de ce que veulent 57% de la population belge, donc les Flamands ». Et d’ajouter, à propos de la nomination des bourgmestres en périphérie bruxelloise : « La meilleure façon de pacifier, c’est de respecter les lois et règles. C’est la Flandre qui est compétente ! Les circulaires flamandes doivent donc être respectées. » A bon entendeur, salut !
Il ne faut pas être grand clerc pour saisir que les choses vont se précipiter et que le gouvernement d’Elio Di Rupo risque de ne pas aller jusqu’à son terme.
Le débat que les parlementaires wallons devraient entamer d’urgence, est celui qui concerne l’après-Belgique. Faute de quoi, ils pourraient bien se retrouver le nez sur le poteau de la dislocation belge, contraints à devoir négocier le devenir de la Région dans l’improvisation absolue.