Fini, le petit nuage

Après l’ivresse, un début de gueule de bois. L’enthousiasme retombe. A nouveau, la Belgique a l’air de courir au-dessus du vide. Fini, le petit nuage. Pour échapper au réel, il en faut plus. L’effet Diables rouges ne suffit pas, ni la bonne volonté de Stromae, ni les joyeuses entrées de Philippe et Mathilde, ni les chroniqueurs belges à Paris, ni les couacs de la N-VA, ni la communication de Di Rupo.

baromètreOn épluche les sondages, on commente abondamment des variations de résultats situées en dessous de la marge d’erreur. C’est le plus souvent pour se réjouir de la lente érosion de la N-VA, De Wever lui-même étant repoussé à la troisième place des personnalités les plus populaires en Flandre. On se rassure comme on peut. Pourtant, le doute saisit les cœurs bardés de noir-jaune-rouge. Alors que La Libre explique en substance que son baromètre, annonçant la N-VA à 30,8 %, est plus fiable que le sondage du Soir qui la pointe à 31,2 %, voici que la rédaction du Soir, dans un éclair de lucidité, assène la seule vérité qu’il faut dire : « Ces chiffres ont le mérite de la clarté. Ils ne doivent pas être balayés de la main par des francophones aux antipodes de ces thèses. Mais, au contraire, nous rappeler que la paix communautaire n’est sans doute qu’éphémère. Et que l’on ne pourra peut-être pas indéfiniment retenir sous le toit belge une Flandre qui ne partagerait plus toutes les valeurs du sud. »

Bien sûr, la N-VA qui flirte avec les 40 %, c’est terminé. Mais il faut arrêter de se mentir. De Wever ne fait plus mystère de ses intentions, c’est un séparatiste, on le dit, on le sait maintenant. Cela n’empêche pas la N-VA d’être incontournable en Flandre. Certes, après deux contre-performances, les Diables rouges font un peu moins rêver, peut-être a-t-on eu tort de s’emballer. Mais ce n’est pas le foot qui explique le nouveau revirement du Soir. Malgré tout ce que les Diables rouges ont de fédérateur (du moins quand ils gagnent), on n’est même pas sûr que le foot influence le choix de l’électeur flamand, puisque le sondage selon lequel la N-VA recueillerait 31,2 % des voix en Flandre, a été réalisé du 11 au 18 novembre (les Diables rouges ont perdu le 14 et re-perdu le 19).

Kroll23« Le véritable enseignement de ce sondage tient, au fond, moins dans la consolidation de la N-VA que dans la vision de l’avenir du pays exprimée par la Flandre. Le confédéralisme, jusqu’ici concept un peu flou, a été défini par Bart De Wever : c’est une Belgique dépiautée par les deux Communautés. Impossible de l’ignorer, les médias ont abondamment commenté le projet nationaliste flamand. On peut donc raisonnablement penser que c’est en connaissance de cause que quatre Flamands sur dix optent pour les thèses confédéralistes. » Voilà ce qu’écrit Véronique Lamquin dans l’édito du Soir. La fête est finie. Plus le moment de flatter le sentiment national. Resservir plus tard « les ingrédients du Belge is beautiful », si les circonstances le permettent.

Voilà le constat : globalement, les électeurs flamands ne sont pas effrayés par le projet de la N-VA. Parmi ceux qui le sont, beaucoup vont s’habituer à l’idée d’une véritable autonomie pour la Flandre. Plus le temps passe et plus le débat politique se déplace au nord de la frontière linguistique. Rien ne semble arrêter la dynamique flamande. Les contorsions du CD&V, parlant d’un « confédéralisme positif » pour se démarquer de la N-VA, ne devraient pas rassurer les francophones attachés à la Belgique. A défaut d’un signal plus encourageant, la Libre se réjouit quand même de la lente remontée du CD&V dans les sondages, tout en rappelant « que le CD&V a posé comme préalable à la participation à un gouvernement fédéral, l’existence d’une majorité de côté flamand ».

Ce qui se dessine, c’est la perspective d’une nouvelle crise politique au lendemain des élections de mai 2014. C’est aussi l’appauvrissement de la Wallonie, déjà programmé à partir du 1er janvier 2015, comme le veut la 6e réforme de l’Etat. Bien sûr, l’enthousiasme olé olé olé vaut mieux que la déprime, mais le triomphalisme noir-jaune-rouge, cela peut devenir indécent. Même tenus à la prudence et soucieux de ne pas désavouer l’action politique, les économistes wallons sortent de leur réserve, confortant ainsi les propos alarmistes de Jules Gazon, qui plaide ouvertement pour une réunion de la Wallonie à la France. Pierre Pestieau, son ancien collègue de l’Université de Liège, ne s’aventure pas sur un tel chemin, mais son interview sur Matin Première, ainsi résumée sur le site de la RTBF, ne peut laisser personne indifférent :

 « La philosophie de l’Etat social reste belge », mais il faut la penser « pour qu’elle soit plus moderne, plus proche des besoins réels des gens », continue l’économiste, qui ajoute aussi que « du fait de la régionalisation progressive, il y aura une perte de ressources, de pouvoir d’achat dans le sud du pays ». Et pour lui, « ne pas s’en rendre compte est très dangereux ». « Il y a 20 ans, des économistes avaient averti qu’il y aurait une perte de 25% pour les allocataires sociaux si la Belgique venait à se scinder », dit-il. « Ces 25% sont en route, même si ça ne se voit pas, faute d’une bonne visibilité chiffrée des problèmes ». Et Pierre Pestieau de renvoyer aux taux de pauvreté ou de chômage, des indicateurs « déjà extrêmement sombres en Wallonie ».

« Réformer la sécurité sociale », a dit Pierre Pestieau, en partant du postulat que « la philosophie de l’Etat social reste belge ». Il serait temps de se réveiller, c’est du moins le sens de l’édito de Véronique Lamquin dans le journal Le Soir, car cet édito ne réagit pas seulement aux 31,2 % dont la N-VA serait encore aujourd’hui gratifiée en Flandre, après tout ce qui a été fait pour raviver les couleurs du drapeau national belge. Le plus interpellant se trouve ailleurs. « On peut… raisonnablement penser que c’est en connaissance de cause que quatre Flamands sur dix optent pour les thèses confédéralistes. Mais si, d’aventure, il subsistait un doute, le reste de notre questionnaire est édifiant. Point d’ambiguïté possible dans la compréhension de la question sur la Sécurité sociale : êtes-vous pour ou contre sa scission ? Pour, répondent froidement 55 % des Flamands. Scinder la Sécu, c’est rompre la solidarité entre les Belges, riches et pauvres, malades ou en bonne santé, jeunes ou vieux. C’est liquider la Belgique, sur l’autel de l’égoïsme du portefeuille ou de l’idéologique. Sur Bruxelles, les résultats sont tout aussi confondants. La N-VA veut imposer aux Bruxellois un choix identitaire : francophone ou néerlandophone, ce qui détermine, ensuite, leur régime fiscal ou social, leur enseignement, leurs droits électoraux. Voilà qui revient à créer des sous-nationalités sur un territoire réduit au statut de sous-Région. Voilà qui séduit 54 % des Flamands… »

Voilà au moins qui est dit. Pas de quoi se réjouir. La Belgique sympa qui gagne à tous les coups, c’est une illusion trompeuse… et dangereuse. « Je n’ai à vous offrir que du sang, de la sueur et des larmes », avait lancé Churchill en évoquant la guerre qui commençait. Heureusement, l’heure est moins grave aujourd’hui, mais plus grave qu’on ne l’imagine habituellement. La Wallonie est plutôt mal embarquée. La France aussi, entend-t-on, même si on ne peut raisonnablement comparer l’une à l’autre. Osons pourtant regarder la France autrement. Sereinement. Puisqu’une Belgique flamande serait mortifère pour la Wallonie, il faut penser à ce que serait une Belgique française, avec ou sans Bruxelles. Inutile de pousser de hauts cris. La Wallonie gagne à regarder vers la France avec bienveillance. A défaut du paradis, celle-ci peut lui offrir une solidarité sincère. Au moins, il y aurait là un défi qui grandirait la France et donnerait de nouvelles chances à la Wallonie.

Quand la Belgique s’enfoncera de nouveau dans la crise politique, il faudra y penser. Le tabou devra sauter. Les langues se délier. Dans sa dernière édition, Le Vif/L’Express a interrogé le Louviérois Jean-Pol Baras qui, après avoir été longtemps secrétaire général du Parti socialiste, a, pendant cinq ans, représenté la Fédération Wallonie-Bruxelles à Paris. Admis à la retraite, il a été décoré des insignes d’officier de la Légion d’honneur. Question posée à Jean-Pol Baras : « Comment les élus français appréhendaient-ils l’imbroglio politique belge ? »

« Avec beaucoup de courtoisie, sans aucun sourire condescendant. Un point particulier les inquiétait, si la Belgique devait imploser : la question du rattachement, de l’avenir de la Wallonie mais aussi de Bruxelles, seule capitale francophone après Paris en Europe. La France pourrait-elle rester de marbre ? Les députés ne plaisantaient pas avec cette perspective. J’ai été entendu deux fois par la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. »

Non, Jef, t’es pas tout seul.

Georges R.

Voir aussi Combien de temps ça va durer ?

3 réflexions sur « Fini, le petit nuage »

  1. Le dessin de Kroll est très explicite. Ainsi nos chers élus francophones et wallons nous pousserons d’abord dans l’abîme afin de voir l’effet que cela fait. Eux, ils tenteront de ne pas approcher le bord de la falaise.

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  2. Voilà une analyse très pertinente et réaliste (quand bien même la vérité ne nous semble pas attrayante) qui a la volonté et le courage de nous parler. A nous de redescendre sur terre et d’ajouter à cette réalité la terrifiante crise qui n’a pas fini de nous appauvrir n’en déplaise aux optimistes de tous poils qui y croient encore ou du moins qui veulent y croire encore !! Quand j’écris cela j’en ai vraiment la chair de poule. Le rattachement de la Wallonie à la France est la seule solution même si elle n’est pas réjouissante pour certain et je crains bien que cela sera à peine suffisant. En tout cas une Wallonie indépendante sera catastrophique soyez-en assuré !! Bon courage à tous.

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